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02 novembre 2016

Marjolaine Piémont : interview pour son EP "Presqu'un animal"

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Le premier EP de Marjolaine Piémont,  Presqu'un animal est maintenant disponible. Un EP sensuel, espiègle, voire sexy. Le premier extrait « A quoi ça sert » est désinvolte, hyper addictif et entêtant.

La première fois que j’ai remarqué cette chanteuse, c’était à un concert de Vincent Baguian à la Java le 1er décembre 2010. Dans une mandorisation de ce dernier, j’avais écrit concernant ce spectacle, « il y avait aussi la talentueuse, sensuelle et corrosive Marjolaine Piémont ». Sept ans plus tard, elle est restée la même.

Le 30 septembre dernier, nous nous sommes rencontrés à l’agence. Enfin.

Bmarjolaine piémon,ep,presqu'un animal,vincent baguian,interview,mandoriographie officielle (sensiblement écourtée) :

Un matin de janvier 1994. Strasbourg, rue Gounod. Une affiche de Barbara en concert. Et c’est un hurlement qui retentit dans une voiture. Oui, c’est Marjolaine qui a crié de joie, son père qui a pilé et de peu, l’accident est évité. Mais dans les yeux de Marjolaine, des étoiles ont brillé.

Enfin, elle va pouvoir découvrir cette femme qui l’émeut profondément par ses chansons et sa voix de cristal. Barbara lui donne envie de faire des infidélités à Purcell et Schubert. Car Marjolaine Piémont prend des cours de chant au Conservatoire. Elle chante très aigu, se passionne pour ces héroïnes créées de toutes pièces par des hommes Carmen, la Reine de la Nuit, Norma,… Mais c’est décidé, Marjolaine Piémont ne chantera plus que des chansons. Des chansons de femme. En langue française. Cette chanson qui a bien plus d’un tour dans son disque, qui nourrit, submerge, apaise et laisse dans son sillon les empreintes du rapport entre les hommes et les femmes.

Assoiffée de liberté, Marjolaine Piémont prend des trains à travers la plaine d’Alsace et arrive à Paris. L’histoire commence royalement avec Pierre Cardin qui lui offre son premier contrat chez Maxim’s. Elle arpente les scènes des caves de Saint Germain des Prés aux toits de Montmartre, de bars bondés en salles clairsemées, de Kaliningrad à Abidjan, et chante même en japonais ; le Japon, son pays d’adoption qui lui propose de chanter lors de la tournée Hit Songs des chansons françaises.

D’aventure en aventure, elle participe à des équipées fantastiques telles que Sol en Cirque ou Mozart l’Opéra Rock.

De sa rencontre avec des compositeurs tels que Vincent Baguian, Phil Baron ou Aldebert, Marjolaine accompagnée par le groupe Zago, va séduire peu à peu par ses chansons, des tremplins et des festivals « Muzik’Elles », « Le Mans cité Chansons », Les fils de Georges », « Changez d’air » ou encore « le Tremplin de Poupet ». En octobre 2016 sort son premier EP  Presqu’un animal.

Argumentaire officiel de l’EP Presqu’un animal : marjolaine piémon,ep,presqu'un animal,vincent baguian,interview,mandor

Marjolaine Piémont porte le prénom d’une herbe aromatique et démontre avec humour qu’elle n’a rien d’une plante verte. Elle se définit dans ce premier EP comme étant Presqu’un animal. Elle ne griffe pas, juste égratigne en douceur. Un premier EP à découvrir sur toutes les plateformes! 

Marjolaine livre avec élégance ses textes mordants. D’une voix duveteuse, elle pique avec désinvolture et n’hésite pas à appeler un chat un chat. Venez découvrir sa patte sur le premier single de cet EP « A quoi ça sert ». Même si des instruments soufflent des vents contraires, Marjolaine Piémont s’érige et porte haut la parole d’une femme qui petite, disait « Quand je serai grande, je serai…. Un homme » !

Ses chansons sont mises sur un piédestal grâce à Edith Fambuena et William Rousseau qui confèrent à cet opus des reflets cuivrés, des boucles et des refrains entêtants.

Presqu’un animal, c’est de la chanson française féminine piquante comme les poils d’un homme. Et elle s'apprête à le présenter en tournée dans toute la France.

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marjolaine piémon,ep,presqu'un animal,vincent baguian,interview,mandorInterview :

Je crois savoir que vos deux parents jouent du piano.

Ma mère est aussi violoniste, mais mes parents n’en ont pas fait leur métier. Donc j’écoutais Schubert, Rachmaninoff, Liszt. Je n’écoutais quasiment que de la musique classique, baroque, romantique…  enfin, toute la musique française de la fin du 19e, début 20e,  m’a nourri. J’ai été aussi bercée aux sons des orgues d’églises. Je suis une grande fan de Gabriel Fauré. Je le place au panthéon des compositeurs.

Et Barbara, dans tout ça ?

C’est ma maman qui l’écoutait beaucoup. A l’adolescence, ses textes m’ont beaucoup parlé. Une chanson comme « Le mal de vivre » m’a touché. A cet âge-là, on se cherche beaucoup et j’avais l’impression qu’elle exprimait précisément ce que je ressentais. Je m’étais fait la promesse de la voir un jour sur scène.

Et vous l’avez vu ?marjolaine piémon,ep,presqu'un animal,vincent baguian,interview,mandor

Oui. En 1994, trois ans avant son décès. J’ai un peu désobéi à mes parents pour y aller. 

Son répertoire était très grave, il me semble.

Pas seulement. Elle elle reprenait aussi toutes les chansons d’Yvette Guilbert…  des frasques un peu érotiques et ça m’amusait beaucoup. En fait, c’est grâce à ce genre de chansons que Barbara a été découverte dans les cabarets, notamment à L’Ecluse. Vous savez, il y a beaucoup de légèretés dans certaines de ses chansons personnelles comme « Joyeux Noël ». Elle avait une très grande liberté de ton.

Ce sont vos parents qui vous ont poussé à aller à Paris tenter votre chance.

Mes parents sont médecins, ce qui ne les empêche pas d’avoir une grande ouverture d’esprit. Ils m’ont encouragé à continuer sur la voie de mon choix.

marjolaine piémon,ep,presqu'un animal,vincent baguian,interview,mandorA l’origine, ce n’est pas pour la musique que vous êtes partie à Paris.

J’avais réalisé un court-métrage qui a reçu un prix, j’ai donc décidé de faire une école de cinéma. Un jour, j’ai croisé le chemin d’Alain Robbe-Grillet, un drôle de personnage... et j’ai travaillé comme assistante  à la réalisation, puis à la production. Je voulais écrire des histoires et on me demandait de booker des comédiens.

Et comme ça ne vous plaisait pas, vous avez décidé de tout arrêter.

J’ai réalisé que mes premiers amours artistiques étaient le chant, la danse et le théâtre. Comme je ne voulais pas demander de l’argent à mes parents, j’ai dû trouver du boulot dans ces milieux-là. Un jour, à pôle emploi, j’ai trouvé une annonce qui disait « recherche chanteuse pour le nouvel an chez Maxim’s, audition pour Pierre Cardin ». J’ai postulé. Pierre Cardin m’a regardé chanter des chansons de Barbara. Il m’a demandé si je n’avais pas des chansons plus gaies. Du coup, j’ai chanté des chansons plus légères de femmes. Ça ne me plaisait pas trop, mais il fallait bien que je gagne ma vie. Pierre Cardin m’a choisi. C’était mon premier contrat de chanteuse.

A partir de ce moment-là, vous chantez partout dans Paris.

Oui, j’ai même joué dans des « bars à putes ». J’étais obligée de préciser que je n’étais pas une prostituée, mais juste la chanteuse. C’était drôle. Je suis une passionnée de l’œuvre d’Emile Zola. Il ne jugeait pas et donnait la parole au peuple. Il dépeignait ce qu’il se passait, même dans les endroits interlopes. J’ai toujours fait comme lui. Je regarde, j’essaie de comprendre et je ne porte pas de jugement. Bien sûr, j’ai mes avis féministes, mais ce n’est pas l’endroit pour les exprimer.

Ce sont des années formatrices. Le public ne vient pas pour vous écouter, il faut tenter de les captiver.marjolaine piémon,ep,presqu'un animal,vincent baguian,interview,mandor

En plus, on ne choisit pas forcément son répertoire. On me demandait de chanter beaucoup de chansons, dans beaucoup de langues. En tout cas, j’ai une très bonne culture de chanson française tellement j’ai l’impression d’avoir tout chanté.

J’espère que vous aimez la chanson française, alors ?

Mais j’aime la chanson française plus que tout. Pour moi, c’est un témoin historique. J’ai toujours été passionnée d’histoire et de littérature. La chanson raconte notre histoire de France.

Vous avez participé à Mozart, l’opéra rock.

Oui, même si la comédie musicale, ce n’est pas mon truc. Mais celle-ci a sauvé ma vie. Cette opportunité est arrivée peu après un drame familial qui m’a empêché d’écrire pendant pas mal de temps. C’était une aventure incroyable. On a fait 1 million 400 spectateurs.

Mais vous aviez déjà goûté aux salles pleines un an plus tôt, en 2008.

Oui, j’ai fait une tournée de 22 dates au Japon dans des salles de 3000 à 5000 places. Je chantais notamment du Piaf avec « L'hymne à l'amour », mais aussi du Lucienne Boyer avec « Parlez-moi d’amour ».

"Parlez-moi d'amour" et "L''hymne à l'amour" au Shinjuku Bunka Center lors de la tournée Japan Hit Songs en juillet 2008.

Quand on interprète les autres depuis des années, j’imagine que l’on a envie d’être repéré aussi pour ses propres chansons.

Quand on est interprète, on est un peu comédien. On montre une facette de soi, mais pas tout. Dans l’écriture, on se cache toujours un peu, mais je crois qu’on est obligé inconsciemment de se dévoiler beaucoup plus.

Dans cet EP, c’est le cas ?

Ce sont des chansons de femmes qui égratignent les hommes. Je les aime beaucoup et, vous le savez, « qui aime bien, châtie bien ! » J’ai voulu que ma plume serve la cause des femmes d’aujourd’hui.

Des femmes comme vous, libres et libérées… comme vous les représentez dans vos chansons.

Des femmes émancipées aussi. Je chante des chansons de femmes qui s’affranchissent de la tutelle des hommes.

Clip de "A quoi ça sert", tiré de l'EP Presqu'un animal.

William Rousseau, que j’adore (et mandorisé ici), participe à votre album.

Il signe trois arrangements et deux mélodies sur l’EP. Pour moi c’est un technicien de la voix et il a une précision rythmique hors du commun. Il est extraordinaire.

Il y a la participation d’Edith Fambuena, de Vincent Baguian et d'Aldebert.

Avec Edith, on a travaillé sur « La Sol Do Mi » et sur d’autres chansons qui seront sur l’album à venir. J’aime bien ses choix bruts et comment elle rend les univers des artistes avec lesquels elle travaille. Vincent Baguian a créé la mélodie  de "C'est beau un homme à poils" et Aldebert, "Femme mais pas d'un homme". 

Cet EP est une carte de visite.

Oui, car ces chansons me ressemblent beaucoup… en tout cas, elles ne sont pas éloignées de ce que je suis.

Selon vous, on naît artiste où on le devient ?

Moi, j’ai l’impression que tout le monde est artiste au fond de son cœur. Il y en a qui ne le voient pas et qui font d’autres métiers. Pour ma part, quand j’étais petite, je voulais faire du « pestacle ». Ca a toujours été en moi. Aujourd’hui, plus qu’artiste, j’ai l’impression d’être artisan. J’aime ce métier profondément car il me permet aussi de rencontrer les gens et de m’enrichir auprès d’eux.

Vous faites pas mal de premières parties de Zazie.

C’est une artiste que j’aime beaucoup. Je suis très fière de la confiance qu’elle me donne. C’est une des plus grandes artistes féminines françaises d’aujourd’hui.

Etre artiste aujourd’hui, c’est compliqué ?

Quand je parle avec des gens qui ont d’autres métiers, je me demande si ce n’est pas plus difficile. Notamment parce qu’il faut supporter son travail, ses supérieurs… Je crois que tous les métiers sont compliqués.

Je parlais plutôt de la difficulté d’obtenir de la reconnaissance du public ?

Pour moi, le plus important, c’est l’aboutissement. Fixer mes chansons sur un enregistrement, qu’elles vivent et qu’elles prennent leur chemin.

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Le 30 septembre 2016, après l'interview.

27 octobre 2016

Les soeurs Boulay : interview pour l'album 4488 de l'Amour

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(Photo : Geneviève Charbonneau pour Elle Québec)

photo Jean-François Lemire, Shoot Studio.jpgPrésentation des personnages : La blonde, Stéphanie, incurable romantique, impulsive, gaffeuse à ses heures et assoiffée de vérité, et la brune, Mélanie, cadette lucide et éprise d'absolu, l'aventurière du duo (source : Elle Québec).

Les sœurs Boulay sont, parait-il, aux antipodes l'une de l'autre, pourtant leur symbiose vocale est parfaite. Depuis leur apparition dans le paysage musical québécois en 2012, tout est allé à la vitesse grand V pour les sœurs Boulay. Si bien qu'après leur première tournée, elles ont ressenti le besoin de reprendre leur souffle. Stéphanie en a profité pour écrire sous le soleil du Costa Rica, tandis que Mélanie est partie seule en Inde. Ainsi sont nées les chansons de 4488 de l'Amour, leur deuxième album.

Le 30 septembre dernier, de passage à Paris, elles m’ont donné rendez-vous dans leur hôtel situé à Pigalle. Une rencontre rafraichissante tant leur spontanéité et l’immense sympathie qu’elles dégagent sont grandes.

Biographie officielle :

Depuis plus de trois ans, Les sœurs Boulay font des dessins sur les cartes du Québec, mais aussi du Canada11954787_664238480345072_3142438145879557330_n.jpg et de l’Europe (France, Suisse). Leur premier album, Le poids des confettis, écoulé à plus de 55 000 exemplaires, les a portées dans les salles de spectacles et les festivals plus de 250 fois. Tout a commencé aux Francouvertes, concours de la relève à Montréal, qu’elles ont remporté sans s’y attendre un soir de fête de 2012. Depuis, nous les avons vues à l'ADISQ, où elles ont mis la main sur trois Félix dans les catégories Révélation de l'année et Album Folk de l'année en 2013 et Groupe de l’année en 2014. Elles ont aussi été lauréates aux prix GAMIQ, finalistes pour les prix Félix-Leclerc et SOCAN, sur la longue liste du prix Polaris et sacrées Entrées en scène Loto-Québec et Révélations Radio-Canada.  Entretemps, elles ont voyagé en Inde et au Costa Rica, notamment, ont encore souffert un peu du cœur, ont écrit des petites chansons, et tout ça les a menées au bricolage de ce deuxième disque, 4488 de l’Amour. Délicat, fleuri, exotique, mais aussi plus bouillant et assumé, plus dégourdi et dense que Le poids des confettis, l’album, encore une fois embelli par Philippe B, en est la suite logique. On y parle de maisons, de celle qu’on a, de celles qu’on cherche et de celles qui n’existent plus, mais aussi des gens qui y habitent. On y parle d’éloignement, de voyages trop longs, d’amitiés, d’amour idéaliste et d’amour déçu. Ce n’est pas plus mature, mais c’est plus honnête. Ce n’est pas plus sérieux, mais c’est plus lucide. Et c’est comme un petit refuge où c’est tout doux d’habiter, et ça se prendra aussi en take-out aux quatre coins de la province dans de belles salles de spectacles dès l’automne 2015.

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(Photo : Jeanne Joly et Eli Bissonnette)  

IMG_1445d.JPGInterview :

Avez-vous baigné dans une ambiance musicale toute votre jeunesse ?

Mélanie : Notre père est mélomane, mais on vient d’une toute petite région. Il n’y avait pas de magasin de disques, donc, la seule musique que l’on pouvait écouter c’était le répertoire des disques de notre père. Elvis, les Beatles, Cat Stevens, de la musique disco, de la country, du folk et puis du rock. C’était un mélange de disques qu’il avait accumulé au fil des années.

Pas trop de chansons francophones ?

Stéphanie : Non. Mais, comme on écoutait la radio, on avait accès à de la musique plus populaire, moderne et francophone.

Votre mère chantait dans une chorale. Le chant, c’est une histoire de famille on dirait.

Stéphanie : Moi aussi je chantais dans cette chorale. Puis Mélanie nous a suivies. Une professeure de l’école primaire a repéré ma sœur dans sa propre chorale. Elle a considéré qu’elle chantait exceptionnellement bien. Elle est venue nous le dire. A partir de ce moment-là, notre père a acheté un piano et a fait en sorte que l’on prenne des cours de chant.

Clip de "Jus de boussole", tiré de l'album 4488 de l'Amour.

Photo  2 Jeanne Joly et Eli Bissonnette.jpgDans cette chorale, vous chantiez quel répertoire ?

Stéphanie : C’était une chorale de village dont la moyenne d’âge était de 50 ans. On chantait du Félix Leclerc, du jazz et des chansons francophones dites classiques. Mais je tiens à dire que notre culture en matière de musique francophone, nous l’avons eu avec notre professeure de chant. Elle s’intéressait beaucoup à des artistes comme Brel, Brassens, Ferré…

Comme vous écrivez toutes les deux, ces « monstres sacrés » de la chanson ne vous ont-ils jamais mis de la pression?

Mélanie : Non, parce que la langue que nous employons n’est pas tout à fait la même que la leur. Je trouve que la langue québécoise est vraiment très colorée, très différente que la langue française de France. Nous on aime bien chanter notre pays. On chante donc comme on parle dans notre quotidien.

Stéphanie : On utilise des expressions très québécoises pour en fabriquer des images très poétiques. On est conscientes qu’il y a plein d’expressions que les français ne comprennent pas, mais sur scène, avant les chansons, on explique les expressions fondamentales pour que les gens puissent se rattacher à quelque chose.

Mélanie : On se pose peu de questions quand on écrit, on y va très instinctivement. On essaie de faire du ménage, mais après. Même pour les arrangements de voix, on reste dans l’instinct et la spontanéité.

Les réactions ne doivent pas être les mêmes chez vous que chez nous…

Mélanie : Chez nous, il y a certains bouts de phrase qui font réagir et en France non. Et vice versa. Les références culturelles sont différentes, nous essayons de nous adapter par rapport à ça. On apprend à connaitre le public français de concert en concert.

Lancement de 4488 de l'Amour du 15 octobre 2015 à Montréal.

Ici, vous repartez à zéro ?

Stéphanie : C’est l’impression que cela nous donne. Au Québec, les gens nous connaissent, donc ils nous attendent. Je ne veux pas dire que c’est acquis d’avance, parce que rien n’est jamais acquis, mais disons que comme le public connait nos chansons, le contact est immédiat. Ici, il faut un peu plus de temps pour se connecter. Ici, on a tout à retravailler. Mais ça nous amène à refaire des spectacles pour les bonnes raisons : partager avec les gens et communiquer les émotions.

Mélanie : Repartir à zéro, c’est parfait pour calmer l’ego. On a un amour profond pour ce métier-là. On ne le fait pas forcément pour être acclamé ou riche. On le fait pour partager l’amour de notre travail musical.

Vous jouez aussi dans des pays non-francophones. Est-ce à dire que les paroles, finalement, c’est secondaire ?

Stéphanie : Je crois que ce qui plait dans notre duo, hormis le fait que nous soyons sœurs, c’est notre harmonie vocale.

558143_329360700499520_1409563628_n.jpgLe poids des confettis, votre premier album, a cartonné chez vous. Presque 70 000 albums vendus, c’est énorme.

Mélanie : Je crois que le côté « famille » parle beaucoup au public québécois. Les gens aiment voir chanter deux sœurs ensemble, surtout si elles s’entendent bien, ce qui est notre cas. Ça doit leur rappeler ce qu’ils vivent dans leur propre famille. Je crois aussi que l’harmonie vocale que nous avons accroche facilement l’oreille. Je pense aussi que la simplicité de nos personnalités a plu et qu’elle est pour beaucoup dans notre succès.

Stéphanie : Souvent, les gens nous disent qu’ils aimeraient être nos amis. En fait, ils ne nous connaissent pas dans la vie. On peut être assez chiantes (rires). Sinon, le fait que l’on vienne d’une petite région, que nous soyons venues en ville et que nous ayons réussi participe à l’intérêt que les gens ont pour nous. Ça va chercher quelque chose dans la fibre québécoise.

Mélanie : C’est étrange parce qu’on n’a pas eu l’appui de la radio commerciale et on a fait peu de télé. Le bouche à oreille à fonctionné.

Les Sœurs Boulay chantent "Langue de bois", tiré de l'album 4488 de l'Amour, dans le cadre de l'émission spéciale En route vers l'ADISQ.

Sur un fond musical folk-country aux accents pop, voire électros, vous donnez aux filles de toute une génération le droit d'être à la fois imparfaites, vulnérables, conquérantes, désenchantées et pleines d'espoir, comme elles le sont elles-mêmes.

Stéphanie : Ces chansons représentent parfaitement nos personnalités.

Mélanie : nous avons aussi des chansons plus introspectives. Du coup, en spectacle, pour ne pas être lourdes entre deux chansons, on casse le rythme en faisant rire le public. Nous avons tendances à taquiner les gens, mais aussi à faire preuve d’auto-ironie.

Je vous vois un peu comme des aventurières.

Mélanie : Mais nous sommes exactement ça. On adore voyager, rencontrer des nouvelles personnes, découvrir plein de choses…

Accompagnées de Nicolas Pellerin et les Grands Hurleurs, Les sœurs Boulay interprètent "Fais-moi un show de boucane", tiré de l'album 4488 de l'Amour.

Pour vos chansons, qu’est-ce qui vous inspire ?

Mélanie : Nos vies de jeunes femmes frisant la trentaine. On est de plus en plus conscientiser par notre rôle de femmes dans la société d’aujourd’hui.

Et la politique ?

La politique québécoise nous inspire aussi. On s’attaque désormais à des chansons qui revendiquent un peu plus.

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Une de ces trois femmes n'est pas une sœur Boulay, sachez la reconnaître.

Il me semble que vous défendez la cause des femmes.

Stéphanie : Ce n’était pas volontaire au départ, ce sont les gens qui nous l’on fait remarquer. On a toujours été féministes dans notre âme, mais on ne savait pas que notre art l’était aussi. De plus en plus, on a envie de parler des conditions de la femme, d’en présenter dans nos chansons qui sortent des schémas habituels, qui sont libérées, qui parlent de sensualité, voire de sexualité.

Parler de sexualité, alors que vous êtes deux sœurs, ce n’est pas gênant ?

Stéphanie : On habite ensemble et nous sommes très proches. Nous ne sommes pas le genre de sœurs à avoir des secrets l’une pour l’autre. Nous sommes donc très capables de chanter les histoires de l’autre.

Mélanie : Parfois, il y a des chansons qui correspondent plus à la vie de ma sœur, donc, dans ces cas-là, je suis plus un support musical et instrumental que chanteuse à part entière. Je m’efface, je l’accompagne discrètement. Quand une chanson parle de son histoire, quand on écrit, j’essaie d’avoir ses yeux à elle.

Lors des Francofolies 2016, les sœurs gaspésiennes envoûtent le Théâtre Maisonneuve avec leurs magnifiques voix croisées.

Pensez-vous à ce que vous pouvez apporter aux gens ?

Mélanie : On essaie de transmettre des messages positifs, de les sortir de leur vie, de les emmener ailleurs, de mettre un peu de soleil dans leur cœur, bref, de faire en sorte qu’ils oublient leurs problèmes.

Stéphanie : Au début, on ne s’aperçoit pas que l’on peut avoir ce « pouvoir-là ». Mais on se dit que les gens qui achètent des places pour notre spectacle, c’est peut-être le seul spectacle qu’ils voient dans l’année, qu’ils attendent ce moment depuis longtemps. On ne peut pas les décevoir en étant « normales ». On veut les honorer au maximum, alors, nous donnons le maximum de nous-mêmes.

Vous défendez l’environnement discrètement dans vos chansons et plus sérieusement dans la vie.

Mélanie : C’est la base de tout. En ce moment, on est en train de briser la planète. Il n’y aura bientôt plus de solutions si on ne s’y met pas tout de suite.

Stéphanie : Il serait bon que tout le monde voient le film de Cyril Dion et Mélanie Laurent, Demain, sorti en 2015.

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Avec les sœurs Boulay, à l'issue de l'interview, le 30 septembre 2016.

26 octobre 2016

Romain Humeau : interview pour Mousquetaire#1

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Profitant d'une (longue) pause dans la discographie d'Eiffel, Romain Humeau balance la sauce en solo pour deux albums, Mousquetaire#1 (qui vient de sortir) et Mousquetaire#2 (que l’on devrait voir sur le marché l’année prochaine), qu'il a enregistré depuis la fin de la tournée Foule Monstre en décembre 2012.  Il a écrit, composé et arrangé ces albums dans son studio perso, près de la gare de Bordeaux, sollicitant juste Nicolas Bonnière pour le coup de patte final. 30 morceaux se sont imposés au fil de l'actualité et des rencontres. Dans ses textes, il laisse aux gens la liberté de remplir les blancs. Son langage imagé fonctionne avec des ellipses, parfois des références (nombreuses en fait), si on cherche un peu.

Mousquetaire#1 est un des albums français majeurs de 2017. Il restera dans les annales du rock (mais aussi dans les annales de la pop et de la chanson) hexagonal.

Le 29 septembre dernier, nous nous sommes donné rendez-vous dans un hôtel de la capitale.

romain humeau,mousquetaire#1,eiffel,interview,mandorArgumentaire officiel de l’album (très écourtée) :

Depuis le premier album d’Oobik & the Pucks, en 1996, Romain Humeau est demeuré fidèle à la ligne qu’il s’était fixé : celle d’une exigence sans concession. C’est elle qui lui a permis de traverser les projets avec autant de soin que de fraîcheur. L’homme a été capable de se remettre en question et de se réinventer régulièrement au cours de ces deux dernières décennies. La dernière de ses incarnations n’est pas la moins fascinante. Ce premier volume de Mousquetaire, nouvel album solo du musicien, montre les ressources inouïes dont dispose cet artisan. Après plus de 900 concerts, cinq albums d’Eiffel écoulés à plus de 200 000 exemplaires et le succès de A tout moment, disque d’or, il a investi son studio pour y confectionner un album aux accents pop. Avec un seul mot d’ordre : explorer de nouveaux territoires. Dans l’intervalle, séparant les prémisses de ce disque et sa sortie, Romain Humeau s’est employé à multiplier les collaborations. On lui doit la réalisation de deux disques de Bernard Lavilliers : l’album original Baron Samedi, en 2013, sur lequel il compose 3 titres et le recueil Acoustique, l’année suivante. On lui doit également la composition de la musique d’une adaptation de Vendredi ou les limbes du Pacifique de
Michel Tournier
avec Denis Lavant en récitant. Dans le passé, Romain avait déjà contribué avec bonheurromain humeau,mousquetaire#1,eiffel,interview,mandor à des arrangements des morceaux de Noir Désir, Têtes Raides, Dominique A ou The Divine Comedy. Projet aux accents délibérément pop, Mousquetaire prolonge une des obsessions du compositeur depuis ses débuts : jeter un pont entre vocabulaire musical anglo-saxon et culture de l’écrit en langue française. Pour l’occasion, l’homme a renoué avec le pan le plus britannique de ses influences : l’écriture de Lennon-McCartney, de Bowie, d’Andy Partridge (XTC) et de Damon Albarn. Sur Mousquetaire, le chanteur s’est autorisé à chanter dans la langue des Beatles, pour la première fois depuis bien longtemps. Romain Humeau a veillé à développer un thème particulier sur chacune des chansons de Mousquetaire. En plus du chant, il a joué la grande majorité des parties instrumentales du disque, passant avec aisance de la batterie à la guitare avec des détours par la basse ou à toutes sortes de claviers. Frais et érudit à la fois, Mousquetaire constitue une des plus belles réussites d’un surdoué qui se réinvente avec beaucoup de finesse. Le deuxième volume de Mousquetaire d’une part (30 titres ont été enregistrés), mais aussi un nouvel album d’Eiffel, déjà écrit, qui comblera les ahuris, communauté de fans à la ferveur impressionnante.

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(Photo : Rebecca Dautremer au Studio des Romanos.)

romain humeau,mousquetaire#1,eiffel,interview,mandorInterview :

Tu as commencé ta carrière en 1996 avec le groupe Oobik & the Pucks… cela fait donc 20 ans. Tu n’as pas fêté cela ?

Avant 1996, j’avais sorti des cassettes. Des cassettes commercialisées. Pour répondre à ta question, on aimerait faire une reformation d’Oobick qui ne serait finalement qu’une reformation d’Eiffel avec d’autres musiciens. Je songe à refaire un concert, comme ça, pour rigoler. Pour l’anniversaire de la fondation d’Eiffel, ce sera en 2018. Là, je pense qu’on va marquer le coup un peu plus officiellement.

As-tu vu  le temps passer ?

Non. On a dû faire plus de 800 concerts. Je conçois que tu me poses cette question. J’ai 45 ans et 20 ans de carrière. Les années ont passé et j’ai une sérieuse tendance à ne pas me soucier de ce qui a été fait. J’ai plus le souci de ce qu’il y a devant moi.

Mousquetaire#1 et #2, c’est combien d’années de ta vie ?

J’ai pris un an effectif, 12 heures par jour, sans week-end. J’ai besoin de ce temps-là pour chercher. Je suis un chercheur. J’essaie de trouver de nouvelles pistes musicales non empruntées par d’autres, sans me soucier de savoir si ça va plaire ou pas.

Clip officiel de "Amour", tiré de l'album Mousquetaire#1.

Tu ne penses pas au public quand tu travailles à un nouvel album ?

Au tout début de ma carrière, je n’y pensais pas. Mais pour le premier album d’Eiffel, je me suis rendu compte qu’il fallait que je fasse gaffe, qu’il fallait penser aux médias et au public. Mais quand tu as dépassé la quarantaine, ce qui est génial, c’est que tu t’en fous. Ce qui m’importe, c’est d’acquérir l’adhésion de ceux qui ont écouté le disque.

Tu ne suis jamais la mode. Pourquoi ?

Quand on veut créer, il ne faut pas se soucier des modes. David Bowie a utilisé la mode, mais il ne s’en est pas soucié, il l’a pervertie. Tu sais, parfois j’utilise même des éléments que je n’aime pas dans ma musique. Comme dans un film, il faut qu’il y ait le méchant. Par exemple, j’ai utilisé parfois le vocoder autotune pour avoir des voix robotiques, parce que ça raconte les choses poétiquement, mais encore une fois, ce n’est pas ce que j’aime.

Il y a de l’autotune ? Je ne l’ai pas remarqué.

Je l’ai plus utilisé dans Mousquetaire#2. J’ai pas mal trafiqué, mais pas sur la voix principale. En fait, j’ai fait plein d’autres voix parce que j’adore la multidimensionnalité vocale pour éclairer le sujet.

Clip officiel de "Struggle Inside", tiré de l'album Mousquetaire#1.

On joue quand on fait un disque ?

Oui, notamment pour ce disque-là. Je me suis amusé à glisser plein d’évocations artistiques, de clins d’œil.

A qui ?

Je suis un observateur à la manière de Walt Disney, Charlie Chaplin, Terry Gilliam, Fellini, Boris Vian, la Cour des miracles, Chapi-Chapo, Emile Zola, Babar… Du haut de ma petite colline imaginaire, j’observe le monde par de multiples angles artistiques. Je peux être aussi bien le Petit Nicolas que le diable…

Un artiste peut tout être finalement.

Je le crois sincèrement, surtout si l’artiste travail sérieusement, méticuleusement. En arabe, il n’y a pas de différence entre la définition d’artiste et d’artisan.

Que pensent tes parents de l’œuvre de leurs fils ?

Mon père qui est facteur de clavecins a souvent tendance à me dire : « depuis que tu es dans le business de la musique, tu fais des choses plus simples ». Les médias, eux, trouvent que mon travail est hermétique et compliqué.

Clip officiel de "Paris", tiré de l'album Mousquetaire#1.

Je suis sûr que tu as voulu faire de la musique pour impressionner tes parents ?

Entre autres. C’est vrai que mon père est un énorme improvisateur, pourtant, c’est un autodidacte. Ils jouent de tous les instruments. Quand il prend la guitare avec ses gros doigts de mec qui bosse le bois, il joue et chante le blues comme personne. J’aimerais bien faire un disque avec lui. Mon père est un libre penseur, il a des choses à dire. Mais pour être sincère, si j’ai voulu faire de la musique, c’était surtout pour impressionner les gens de mon âge quand j’avais 14 ans. J’aurais adoré être étymologiste ou rugbyman, mais j’ai vite compris qu’avec la musique, on peut séduire un peu, j’ai utilisé ça.

C’est presque cliché ça. Commencer la guitare pour plaire aux filles !

C’est ce que je me disais en te le disant (rires).

On a catalogué ta musique dans la case « rock », mais tu apprécies beaucoup d’autres genres de musique.

Je n’ai aucun problème de chapelle. J’aimerais sortir des albums de tous les genres musicaux. Par exemple, du free pop avec des jazz men. Un disque de salsa et de bossa m’intéresserait aussi.

Tu as déjà fait ça avec Lavilliers !

Un peu, mais Bernard, c’est de la variété. Quand je dis variété, je ne dis pas variétoche. J’ai beaucoup d’affection pour la variété. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, mes goûts sont très éclectiques.

Medley de l'album Mousquetaire#1.

Musicalement, j’ai l’impression que tu veux utiliser le passé de manière la plus moderne possible…

Dans Les yeux ouverts, une interview de Marguerite Yourcenar  de 400 pages, elle dit sensiblement : « si je veux être bien avec moi-même et être dans une idée de bien-être physique et mental, il faut que je vive au présent ». Le présent n’est constitué que d’éléments du passé, donc il me faut connaitre le passé. Moi, je ne le connais pas, je suis un inculte. J’ai juste conscience qu’il faudrait que je le connaisse. L’histoire des hommes, l’histoire des hommes à travers la musique, à travers les mouvements migratoires, à travers les guerres, les grandes invasions, à travers les grands penseurs, les tueuses en série comme la religion… A ce propos, je pense que connaître toutes les religions est capital. Je ne les connais pas bien.

Est-ce qu’un chanteur doit être en permanence dans la séduction avec son public ?

A un moment, je l’ai pensé. Mais j’ai toujours essayé de ne pas être trop dans la pose, de garder une forme d’humour et de dérision sur moi-même. J’ai toujours recherché l’honnêteté envers mon public. Parfois, en voulant être trop honnête, on est trop vibrant, trop pathos. En fait, j’ai constaté qu’il ne fallait pas trop se donner. Il faut respecter les émotions que le public a besoin d’avoir et pas les lui imposer.

Je sais que tu détestes demander sur scène : « est-ce que vous êtes là ce soir ? »

Le salon de l’agriculture, je ne suis pas trop fan. Quand j’ai vu ça chez les autres artistes, j’ai toujours rêvé que la salle réponde : « non, on n’est pas là, connard ! »

Es-tu satisfait de ta notoriété ?

Elle n’est pas grande, j’en ai conscience. Ce n’est pas grave, je le vis très bien. Il y a une dizaine d’année, je voulais qu’elle soit plus forte  pour des tas de mauvaises raisons, aujourd’hui, je suis très content que ce ne soit pas arrivé. Pour moi, le narcissisme est une maladie. Attention, j’ai moi aussi certainement beaucoup d’ego, mais pour tout ce qui est en rapport avec la musique. Je suis pénible au travail, je ne dors pas beaucoup, donc il faut que l’on me suive à des heures pas possibles. Je m’inscris dans une longévité et non pas dans une ponctualité stratégique.

Eiffel en live joue "A tout moment la rue" au Printemps de Bourges 2010.

Penses-tu être parvenu à tes fins concernant ton métier dans la musique ?

Même si c’est arrogant de le dire, mais il me semble que oui. J’ai gagné depuis un moment. Je fais ce que je fais comme je veux et personne ne m’emmerde.

Et tu ne joues pas le jeu du marketing depuis longtemps.

On me reproche d’être un peu grande gueule, de dire ce que je pense. J’ai dit des choses que je ne pense plus maintenant. Je ne sais pas me taire de toute façon.

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J’ai beaucoup aimé ta façon de chanter dans cet album. Ta voix est sublimée.

90% des voix sont les premières voix que j’ai faites. J’ai chanté comme si je chantais sur mon dictaphone. C’est le seul album pour lequel je n’ai pas fait de démos. Je suis parti en guitare-voix en me disant qu’à la fin je rechanterais plus puissamment, ce que j’ai fait. Ça m’a pris des plombes, mais j’ai tout effacé. Finalement, je n’ai gardé que le premier jet.  

Faire un disque, pour toi, ça représente quoi ?

C’est énormément de travail dans un plaisir absolu. Pour Mousquetaire#1 et Mousquetaire#2, c’était le bonheur. J’ai cherché à créer la tension la plus prégnante que j’ai pu proposer jusqu’alors, mais dans un climat enfantin. Enfantin comme dans « L’automne à Pékin » de Boris Vian ou dans « Julia » de John Lennon sur le double blanc.

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Pendant l'interview...

C’est quoi le pire dans une chanson ?

Sans hésitation, le néoréalisme. Parler de son quotidien, de manière classique. Pour moi, c’est la petite mort, une forme de fascisme même.

Une bonne mélodie, c’est difficile à trouver ?

C’est mathématique. Les mathématiques, c’est de la poésie, c’est l’art de mettre en schéma le monde. L’art n’est-il pas le fait de transcender la vie ? Il y a la vie et moi, je la parabolise avec mon bordel intérieur. J’ai à ma disposition une équation, les abscisses, les ordonnées et éventuellement le « y » pour la profondeur. La mélodie, c’est ce qui est soumis au temps, donc ce sont les abscisses et l’harmonie, c’est ce qui n’est pas soumis au temps. Ça se passe à l’instant T. On plaque quatre notes, elles sont jouées en même temps. Pardon, c’est compliqué tout ce que je dis, c’est même peut-être chiant non ?

Je m’accroche parce que j’ai toujours été nul en math. Tu écris pour quoi ?

Pas pour faire des albums en tout cas. J’écris parce que j’écris. Je travaille tout le temps un petit peu. Je traverse ma vie en faisant ça et c’est ce que j’ai toujours voulu faire. J’essaie d’en vivre. Ceux qui aiment bien mon travail sont des gens qui défendent les indéfendables, mais je sais que je n’aurai jamais l’adhésion des amateurs de « mainstream ».

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Après l'interview, le 29 septembre 2016.

24 octobre 2016

Dick Annegarn : interview pour Twist

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Dick Annegarn sublime son retour au disque avec Twist. Un opus à l'humeur légère. Face à la terreur ambiante que traverse notre monde d’aujourd’hui, il répond par la pop, une poésie espiègle et lumineuse et des chansons gorgées de soleil, pour rire, danser, chanter en chœur, tout simplement. Bonne idée !

Je m’étonne que nos chemins ne se soient pas croisés plus tôt. Mais enfin, la rencontre fut belle, l’interview parfois surréaliste. Il est parfois un peu provocateur, ne réponds pas toujours aux questions et j’aime ça. Un doux qui joue au dur.

Le 28 septembre dernier, nous nous sommes donné rendez-vous dans un hôtel parisien. En terrasse, à la fraiche.

Mini bio officielle :

Des années 70 qui ont vu ses débuts, Benedictus Albertus Annegarn, dit Dick, réinvente le meilleur : les musiques qui font l’amour pas la guerre, les mots-sésames, les frontières ouvertes aux esprits assortis. C’est tout lui - voix nomade, éclusier européen, citoyen libertaire du monde. Pendant que les enfants d’hier apprennent aux enfants de demain Ubu et Bébé éléphant, lui poursuit ses voyages de port gascon en oasis marocaine, balisant son parcours de chansons magiciennes. Sorcier, sourcier.

dick annegarn,twist,interview,mandorArgumentaire officiel :

Dick est twist. Dick est allègre, festif, gourmand.

Cela fait belle lurette que Dick Annegarn n’avait pas livré un album aussi radieux. « Un disque du matin », dit-il. Le matin pour l’élan, le souffle, l’envie, le grand « allons-y » de la joie. Car Twist ne se cache pas d’avoir voulu dire autre chose que ce que soufflent les vents du moment.

Ses nouvelles chansons ont l’humeur légère. Même quand il évoque une noirceur, les pieds bougent et le corps vibre. C’est une affaire de pulsion ; de pulsion de vie.

Certains vous diront « la vie continue » avec un sourire malheureux. Dick Annegarn, quant à lui, fait continuer la vie. Il sait la valeur de la légèreté, du plaisir, de l’ivresse. Quand il parle de cultiver son jardin, ce n’est pas en égoïste derrière une haute haie, mais parce que la paix se construit par la culture, parce que la terreur vise d’abord la légèreté, l’ivresse, le plaisir. Alors il a cultivé une douzaine de chansons qui sentent le soleil et le partage.

Oui, il a choisi de répondre par la pop, par le sourire, par l’envie primale d’un bonheur qui se chante. Il confesse avoir été bouleversé par le « Vous n’aurez pas ma haine » d’Antoine Leiris après le 13 novembre, et il a voulu qu’ils n’aient pas non plus son angoisse, son stress, sa rage. À la place, ce sera Twist, l’album le plus souriant de sa carrière.

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dick annegarn,twist,interview,mandorInterview :

Vous venez de découvrir à l’instant, devant moi, votre nouveau disque en physique… Au bout de 22 disques et 43 ans de carrière, c’est toujours un moment émouvant ?

Non. Je suis juste curieux de voir ce que donne la photo. Je trouve que le moment le plus émouvant quand on travaille sur un nouveau disque, c’est quand on sort de la cabine d’enregistrement pour aller dans la cabine du technicien. C’est là que l’on va décider des arrangements, de ce qui va rester ou disparaitre. 5 mois après, la pochette, ça ne me fait pas grand-chose. Je sais ce qu’il y a dans le disque…

Vous avez aimé tous vos disques avec la même intensité ?

Pas du tout. Certains de mes disques, j’aurais même préféré qu’ils ne sortent pas. Je ne m’émerveille pas à dick annegarn,twist,interview,mandorchacune de mes productions. Celui-ci, je l’aime beaucoup. Presque autant que Soleil du soir qui est le seul disque que j’écoute avec bonheur plusieurs fois.

En écoutant ces deux albums, vous arrivez à oublier que c’est vous le chanteur ?

Oui. « Je est un autre », comme dirait Rimbaud. Quand j’écoute Soleil du soir et Twist, j’entends beaucoup de choses. Quand on met une émotion dans une chanson, on la retrouve éternellement.

Sur la pochette, on voit un magnifique sourire de vous et vos dernières chansons sont lumineuses… En ces temps troublés, on a l’impression que c’est pour faire un pied de nez au malheur.

Je tends vers la lumière. Je me lève très tôt le matin pour voir la lumière arriver. Tous les soirs, à 21h30, je suis au lit. Quand la vraie lumière s’éteint, je retrouve une autre lumière, j’aime bien rêver aussi.

Vous ne répondez pas à ma question.

C’est ma réponse.

Une chanson comme « Roule ma poule », qui raconte l’histoire d’un couple qui n’a pas d’argent pour se marier, est musicalement enjoué, mais le texte est terrible.

C’est une vraie catastrophe. Un mariage, ça coûte une blinde. Si tu n’as pas d’argent, tu ne peux pas te marier. Dans ce nouveau disque, je raconte l’histoire du monde entier en version tragi-comique. Je ris du malheur des autres. Dans Les Temps Modernes, quand Chaplin est coincé dans la machine, tout le monde rit. Un rire exaspéré ou désespéré. Moi, je suis comme ça. J’ai le rire mélancolique, un mélange d’amusement et de tristesse.

dick annegarn,twist,interview,mandorVous vous considérez comme un amuseur ?

Les artistes sont des bouffons. Des bouffons du roi. Et le roi a besoin de nous. Et parfois, ils gênent. Coluche, par exemple, est un bouffon qu’on a probablement aidé à disparaitre.

Ah bon ? Vous êtes convaincu qu’on l’a tué ?

Oui. A mon avis, les rois ont intérêt à ce que certains bouffons disparaissent.

Vos chansons peuvent paraître anodines, mais en fait, elles ont beaucoup de fond.

Toutes mes chansons ne sont pas lourdes de sens, parfois, elles ne sont que cartes postales et paysages. Je n’écris pas des chansons vérités.

Si parfois. Mais bref, quelles genres de chansons vous souhaitez écrire ?

J’aimerais écrire un « Joyeux anniversaire » ou un « Au clair de la lune » 2.0. Je parle sérieusement. Il faut que l’on écrive des chansons qui accompagnent la vie et qui soient inoubliables, c’est ça notre travail. C’est facile d’être imbitable. C’est facile d’être un poète obscur.

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Vous vous situez où dans tout ça ?

Dans la pénombre (rires)… encore à 64 ans, j’essaie de sortir de l’ombre, j’essaie d’approcher la lumière.

Vous essayez de devenir « commercial ».      

Oui, je suis même une pute commerciale ratée. J’aurais voulu mieux vendre, être plus chanté par les autres.

Vous n’avez pas l’impression d’être reconnu à votre juste valeur ?

C’est la réalité. Ce sont mes chansons qui sont reconnues, moi moins.

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dick annegarn,twist,interview,mandorEn 22 albums, a-t-on fait le tour des sujets ?

L’autobiographie ne me suffit pas en tout cas. Je ne suis pas avec un thermomètre dans le cul pour savoir si j’ai chaud ou si j’ai froid. Ce n’est pas moi le sujet. Il faut que je voyage, il faut que je marche. Je parle aussi de voyage intérieur à travers les rêves. J’écris en dormant.

Comment cela ?

Je m’oblige à rêver la même chose plusieurs fois. Le matin, quand je me réveille, il me reste des choses.

Pour cet album, enregistré en quasi live en 10 jours au studio Ferber, il n’y a pas d’arrangeur, ni de réalisateur.

Mon premier disque a été enregistré en trois jours. Je n’aime pas trop le studio, c’est une espèce de centrale nucléaire avec des portes blindées. Un concentré de musique en 10 jours, ce n’est pas la vie. C’est un tue l’amour un studio, ce n’est pas très sexy.

Raphael chante un duo avec vous dans votre album.dick annegarn,twist,interview,mandor

Il n’est pas qu’un chanteur à minettes. Il a une culture pop terrible. Il vous chante « Cortez The Killer » de Neil Young par cœur. Lui, comme Christophe, ne fait plus de concessions dans leurs albums. Je respecte beaucoup cela.

Quand vous n’écrivez pas, ne composez pas, ne chantez pas, que faites-vous ?

Je gère ma page Facebook, mon site perso, j’ai trois numéros Siret à moi tout seul, j’ai une association, j’ai 14 hectares avec un tracteur, je fais le ménage, les courses, la vaisselle… je ne suis pas désœuvré. Poète ne veux pas dire être inspiré du matin au soir. D’ailleurs, je jette très peu de choses. J’écris 10 chansons pour en sortir 12 (rires). Je ne suis pas si prolixe que cela.

Pourquoi avoir changé de label ?

Parce que TôtOuTard était plutôt tard que tôt. Mais notre séparation s’est faite à l’amiable. Les gens du label et moi, nous nous revoyions de temps en temps.

Un concert, c’est du pur plaisir ?

Quand je franchis le rideau, je suis dans un état second. Quand je suis à la maison, je tire la chasse et c’est fini. Je n’ai pas le trac et ne crains pas le public. Soyons prétentieux. Souvent, le public n’est pas à la hauteur. Il ne suffit pas d’applaudir. Je demande un public qui rit, qui se manifeste, qui participe… Le public étant exigeant avec moi, je suis exigeant avec le public, c’est logique. Si le public n’est pas bon, nous non plus et vice versa. C’est comme en amour, il faut se stimuler mutuellement. Je vous rassure, la plupart du temps, le public est bon.

Et le public, généralement, veut écouter les tubes. Vous ne devez pas échapper à « Ubu », « Bruxelles », « Sacré géranium », « Mireille »…

Le public qui souhaite que je repeigne le même tableau, il a le même tableau en moins bien. Le côté revival, vintage, nostalgique, remember… m’emmerde.

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Le 28 septembre 2016, après l'interview.

22 octobre 2016

Louis Arlette : interview pour la sortie de son album eponyme

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louis arlette,interview,air,nicolas godin,jean-benoît dunckel,mandorLouis Arlette vient de sortir un premier EP, sorte de « chanson française électro à tendance industrielle ». Le disque propose cinq titres aux textes soignés, évoluant au sein d’une instrumentation vintage, mais résolument moderne On navigue entre pop, indus et quelque chose de slave qui remonte aux origines de l’artiste. Son monde est assez dark mais fascinant. Ce nouveau prodige (qui est loin d’être un débutant) a tout d’un grand.

Le 27 septembre dernier, Louis Arlette est venu à l’agence pour sa première mandorisation… d’un assez haut niveau.

Biographie officielle (signé Christian Eudeline), mais largement écourtée (par moi) :

30 ans à peine, mais déjà une bonne dizaine d’années au service de la musique. Voire plus, car Louis est d’abord un musicien. Après des années passées au Conservatoire, section violon et piano, à 17 ans, il intègre un orchestre qui désire constituer un répertoire allant des grands compositeurs classiques à la musique issue des folklores du Caucase. Etudiant à la faculté de Paris 8 en musicologie, la découverte de la création électro-acoustique sera révélatrice, Louis commence à se monter son propre studio d’enregistrement. Il a 18 ans. Puis il s’inscrit dans une école d’ingénieur du son, la SAE. Au bout de six mois, le Directeur contacté par l’agent du groupe Air à la recherche du meilleur élève de sa promotion lui propose un stage. Au début il était l’assistant, sur les sessions de Love 2 tout d’abord, puis il a mixé le suivant Le Voyage Dans La Lune. Dix ans plus tard, Louis accompagne toujours Nicolas Godin et a mixé récemment son disque solo Contrepoint sorti l’année dernière.

Entre temps, il a aussi travaillé sur de nombreuses publicités avec Jean-Paul Goude, pour Chanel, Kenzo,louis arlette,interview,air,nicolas godin,jean-benoît dunckel,mandor H&M, plusieurs défilés de mode…

En parallèle de ce travail que l’on imagine extrêmement prenant avec Air, d’homme assez talentueux pour tout faire, Louis Arlette commence à composer pour lui. En fait il l’a toujours fait, mais hésite encore sur la forme. Au début, il a commencé en anglais avec un groupe, mais ce n’était pas son truc. C’était une souffrance de chanter en anglais, ce n’est pas sa langue natale…Rien à voir avec cette musique qu’il nous livre désormais. Une musique picturale, déclinée en français.

La pop de Louis est un mélange de deux mondes, celui d’un savoir-faire vintage, il s’accompagne d’un matériel d’époque, un authentique Rhodes de 1979, mais définitivement ancré dans son époque par ces habillages électroniques qu’il envoie entre deux phrases. Des bidouillages qui éclairent ces chansons d’une lueur sombre mais profondément éblouissante.

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louis arlette,interview,air,nicolas godin,jean-benoît dunckel,mandorInterview :

As-tu été élevé dans un environnement où la musique a été importante ?

Mes parents ne sont pas musiciens, mais j’ai des souvenirs liés à la musique quand j’étais très jeune. Ma mère avait une collection assez restreinte de vinyle. J’ai appris bien plus tard que c’était des mecs qui lui offraient pour la draguer. Elle était étudiante, agrégée de Lettres. Bref, dans ces vinyles-là, il y avait Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles et Wish You Were Here des Pink Floyd. Je me souviens très clairement de la sensation que j’ai ressentie quand j’ai écouté ces espèces de chocs musicaux. Il s’est passé quelque chose en moi que je n’arrive pas à expliquer. J’ai été happé sans pouvoir lutter. J’avais la tête qui arrivait à la hauteur de la platine, mais j’avais déjà compris l’importance qu’allait prendre la musique dans ma vie.

A l’âge de 11 ans, ta maman t’a ramené une machine très curieuse avec plein de boutons…

C’était une machine qui permettait de faire des sons. Quand je me suis aperçu de tous ceux que l’on pouvait faire avec, violons, orgues, boite à rythme, je me suis mis à tourner sur moi-même dans ma chambre. De bonheur. A ce moment-là, j’ai été heureux comme jamais. Aujourd’hui, j’essaie toujours de me rapprocher le plus possible de cette sensation-là.

Cela t’a donné des perspectives d’avenir ?

Inconsciemment. C’est la première fois de ma vie que j’ai été confronté à la notion de bonheur. Je me suis rendu compte que j’avais besoin de machines autour de moi. Aujourd’hui, je ne peux pas passer trop de temps en dehors d’un studio.

Ce sont tes parents qui t’ont encouragé à te mettre à la musique, à l’éveil musical. louis arlette,interview,air,nicolas godin,jean-benoît dunckel,mandor

Ils m’ont aussi encouragé à rentrer au Conservatoire. J’y ai étudié le piano, le violon et le chant. Après, j’ai eu la chance de rencontrer un prof de violon qui était arménien. Il m’a beaucoup appris sur la discipline et la rigueur. C’était quelqu’un de très exigeant.

Le Conservatoire, tu as aimé ?

Il peut être non seulement conventionnel et parfois même assez médiocre. L’enseignement de la musique au Conservatoire n’est pas très exigeant. Le petit Conservatoire de commune avec le petit professeur qui est rigide dans sa façon de faire, qui n’a pas d’ambition, qui n’a pas d’oreilles musicales et qui s’emmerde avec ses élèves, on en croise assez souvent.  Le professeur arménien dont je te parle était presque une exception.

Tu as vite souhaité sortir des chemins bien balisés de la musique…

J’ai fait un peu de jazz à 16 ans et un jour, j’ai vu Didier Lockwood. Ses prestations m’ont fasciné. Je suis donc passé au violon électrique. J’ai découvert les effets et la réverbération. J’ai trouvé ça génial et j’ai compris que ça m’ouvrait le champ du possible musicalement.

Tu as fait des études de musicologie à Paris VIII.

Un super souvenir.

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Si je comprends ton parcours, tu as souhaité tout maitriser de la musique pour, ensuite, en faire ce que tu voulais ?

Je suis très touché par cette remarque parce que c’est exactement ça. Je ne prétends pas avoir la connaissance globale de la musique, mais mon souhait est de comprendre cet art le mieux possible. L’enregistrement, la sensation, l’émotion, tout me fascine dans la musique. J’ai besoin de tout pouvoir saisir et maitriser… Ce n’est pas pour rien que j’ai travaillé 10 ans avec d’autres artistes en studio avant de me sentir prêt à aborder mon projet solo.

Tu t’es fait remarquer alors que tu faisais des études dans une école d’ingénieur du son, dans laquelle tu étais le meilleur de ta promo.

C’est la première fois de ma vie que j’étais fasciné par les études. J’ai toujours été studieux, mais jamais passionné. Là, j’aimais aller en cours. Il y a des compositeurs qui venaient, qui nous faisaient écouter leurs œuvres et après, nous commentions. C’était génial.

Mais toi, ton truc, c’était les synthétiseurs.

 Oui. Et j’étais authentiquement fasciné par l’univers des studios, les professeurs s’en sont vite rendu compte. Quand Air a contacté l’école pour chercher un nouvel assistant, ils m’ont proposé. C’est aussi simple que cela.

Tu aimais bien Air ?

Très honnêtement, je ne connaissais pas à fond. J’avais beaucoup aimé la BO de The Virgin Suicides. Ce disque m’avait interrogé. Je le trouvais étrange. Quand j’ai écouté l’album Moon Safari, là, j’ai été pris par la magie. Quand j’ai rencontré Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel pour la première fois, j’étais très anxieux. Je savais que c’était important. Très vite, je suis devenu leur ingénieur du son.

louis arlette,interview,air,nicolas godin,jean-benoît dunckel,mandorTu es devenu l’assistant sur l’album Love 2. Cela consistait en quoi ?

Dès le premier jour, j’ai placé les micros, j’ai enregistré et j’ai eu carte blanche. Cela m’avait étonné. J’étais un stagiaire, disons efficace.

Tu es resté pour le suivant.

On s’était bien entendu à plein de niveaux. Quand on passe autant de temps en studio avec les mêmes personnes, il y a forcément des accointances. Mais j’ai aussi assisté à des tensions et des frictions. Ce n’est pas un scoop, sur Le voyage dans la lune, le duo a eu de sérieuses engueulades, au point que Jean-Benoît nous a laissé terminer le disque avec Nicolas. On a mixé cet album tous les deux.

Tu débutes avec un duo de légende, tu t’en rends compte à ce moment-là?louis arlette,interview,air,nicolas godin,jean-benoît dunckel,mandor

Oui, bien sûr. Je l’ai toujours pris comme un cadeau de la vie. Je me suis tellement senti à ma place le premier jour où je suis arrivé au studio que je ne me suis posé aucune question. Je savais l’importance de ce duo.  Je voyais les journalistes défiler, la maison de disque aussi,  avec le champagne, mais je m’en moquais. Pour le coup, moi, je ne me sentais pas très à l’aise dans cet élément-là plus lié à l’industrie musicale qu’à la musique elle-même.  

Tu participais à des concerts ?

On préparait les concerts en studio, mais je n’ai jamais fait de tournée avec eux. Par contre aujourd’hui, j’accompagne Nicolas sur scène. Je m’occupe de tous les sons synthétiques. J’ai beaucoup travaillé avec lui sur son album solo Contrepoint. J’ai « assisté » Air pendant huit louis arlette,interview,air,nicolas godin,jean-benoît dunckel,mandorans, je commence à bien le connaître. J’ai pris des habitudes et on savait de quoi on parlait.

Que représentent pour toi les machines ?

Elles me permettent de résumer ma démarche musicale, un mélange de musique électronique et de musique acoustique. Les machines sont une extension de mon corps. Nous, êtres humains, on a des mains, des pieds, mais on peut les étendre.

On va revenir à tes débuts à toi en solo. Tu as commencé avec un projet en langue anglaise. Je ne te félicite pas.

(Rires) C’était une torture absolue à tous les niveaux. J’ai commencé à chanter en anglais dans un groupe, je ne sais même pas pourquoi… un réflexe masochiste. Je ne m’exprimais pas personnellement, je passais des messages qui n’étaient pas les miens, que je ne ressentais pas. Je ne retrouvais aucune sincérité dans ce que je faisais, alors que c’est primordial quand on fait de la musique.

Pour toi, tout part du texte.

Oui, j’ai un message à faire passer. C’est pour cela que je me revendique de la chanson française. Je place le son en fonction du texte. Si je veux parler de la rivière, de l’or et de la mort, le texte autour de moi doit m’entourer, me submerger, faire des vagues autour de moi…

Clip officiel de "Jeux d'or".

Cet amour que tu as des beaux textes ne viendrait-il pas de ta maman, professeur de Lettres louis arlette,interview,air,nicolas godin,jean-benoît dunckel,mandorAnciennes ? Et je vais plus loin… As-tu quelque chose à prouver à tes parents en voulant toujours toucher l’excellence musicalement et textuellement ?

On a toujours quelque chose à prouver à ses parents. Je ne vais pas approfondir la question. J’ai aussi à me prouver à moi-même, mais c’est les parents qui transmettent cette envie de se prouver les choses. Jeune, ma mère m’a fait découvrir beaucoup d’auteurs classiques et cela m’est resté. J’ai toujours eu une fascination pour les auteurs classiques.

Qui ?

Proust est un auteur qui m’écrase de son génie. Je ne trouverais pas ça scandaleux de ne lire que son œuvre  jusqu’à la fin de ma vie.

A chaque lecture de Proust, tu trouves quelque chose de non explorée dans la lecture précédente ?

Tout à fait. Ça parle de tout. C’est à la fois une réflexion sur une société, sur l’art, sur l’amour, sur ce que l’on a au plus profond de soi. Il est capable d’étendre dans le temps une sensation qu’il a eu et de l’approfondir jusqu’à l’essence même que l’on retrouve nulle part ailleurs.

Proust n’arrivait pas à s’exprimer à la première personne. Tu aimais bien son narrateur ?

Mais, je m’identifie tellement, et humblement, à ce narrateur. Il se voudrait artiste, mais il sent qu’il n’est pas prêt. Il se sent écrasé par les artistes géniaux qu’il apprécie. Il réussit à la fin à comprendre qu’il a le droit d’exprimer sa personnalité à partir du moment où il le fait sincèrement. Chacun a le droit de s’exprimer et l’art est le seul moyen d’expression qui permet de le faire. Il ne faut surtout pas s’en priver.

"L'avalanche", version live en avril 2016.

Les auteurs de chansons te fascinent moins que les auteurs de romans ?

La new wave de The Cure et Depeche Mode m’a beaucoup influencé. La pop des Beatles et de Radiohead aussi. Je suis un fan de la musique industrielle. Des groupes les plus connus à ceux nettement plus confidentiels.

(Là, j’avoue, Louis Arlette m’a donné des noms, tous à consonances germaniques assez compliquées et à rallonge. J’ai renoncé à faire des recherches sur le net pour les orthographier correctement. Pardon.)

Et dans la pop francophone ?

J’adore Indochine, les Rita Mitsouko, Taxi Girl, Etienne Daho.

Et dans les classiques ?

Brel, Brassens, Gainsbourg, Vian. Et puis, j’ai une tendresse pour Henri Salvador et Yves Duteil. Ma maman me faisait écouter leurs chansons le soir, avant de m’endormir.

Quand j’entends ta musique, j’entends aussi un peu le Christophe d’aujourd’hui.

Nous avons effectivement la même démarche. C’est drôle parce que, récemment, je lisais une interview de lui dans laquelle il disait que son souhait serait de collaborer avec Trent Reznor, le chanteur de Nine Inch Nails. Donc, il est proche de la mouvance  musique industrielle. Là où on diffère, c’est qu’il a aussi dit qu’il considérait sa voix comme du son. Il chante comme s’il jouait d’un synthétiseur. Personnellement, je me considère comme chanteur. Lui, il se considère comme un instrument, une expérimentation.

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Pendant l'interview...

Comment as-tu sélectionné les 4 titres de ton EP ?

C’était les morceaux tout à fait prêts, présentables, digérés. C’est un point de départ qui  formait un ensemble, une belle cohérence. Il y a suffisamment de matière dans ces 4 titres pour résumer l’essentiel de la démarche de mon projet

Que pensent tes parents de ces chansons ? (Je l’agace).

(Rire gêné). Je ne sais pas ce qu’ils pensent exactement. Je ne suis pas dans leur tête. Rilke disait qu’il fallait se situer de façon assez distante par rapport à ses parents et ne pas trop leur demander de soutien. J’essaie de vivre ma vie en coupant le cordon. J’ai envie de croire qu’ils sont fiers, d’une certaine façon.

Et Nicolas Godin ?

Nicolas a 20 ans derrière lui, il a des millions d’albums vendus, je ne veux pas tout mélanger pour ne pas tomber dans un schéma un peu compliqué. En tant qu’artiste en développement, je ne voulais pas avoir l’air de quémander quoi que ce soit. Je me suis contenté de me nourrir de ce que l’on pouvait vivre ensemble professionnellement. Il a écouté le disque à sa sortie. Il a été très encourageant et très bienveillant. Il m’a encouragé à continuer en me disant notamment que cela ne faisait aucun doute qu’il fallait que cela sorte. J’ai beaucoup apprécié, parce que c’est quelqu’un qui n’a pas de mal à dire « arrête ». Comme toi, il a salué l’identité et la personnalité artistique et ça, ça me touche beaucoup.

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Après l'interview, le 27 septembre 2016.

21 octobre 2016

François Staal : interview pour la sortie de L'incertain et pour son Trianon

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©Photo : Marylène Eytier - Aubondeclic.com

françois staal,l'incertain,trianon,émilie marsh,interview,mandorPour fêter son 5e album L’Incertain, qui vient de sortir, François Staal (déjà mandorisé ici en compagnie de Jean Fauque) donnera un concert exceptionnel au Trianon le 23 Octobre 2016 (ce dimanche, donc). Il proposera un spectacle inédit dans lequel il dévoilera la majeure partie de ce nouvel album et d’autres chansons de son répertoire. Elles sont profondes, graves, mais jamais plombantes. La lueur d’espoir est visible, au loin, mais elle est là.

Le 5 octobre, ce brillant artiste, encore trop méconnu, est venu une nouvelle fois à ma rencontre, à l’agence.

Biographie officielle :

L’univers de François Staal, «rockeur à texte» en français s’apparente à celui  de Gérard Manset, Alain BashungArno, CharlÉlie CoutureJacques DutroncHubert-Félix Thiéfaine, Dominique A, Rodolphe Burger... Jean Fauque (Bashung) et CharlElie Couture ont collaboré avec lui dans le cadre de ses albums.

Au travers de ces compositions on retrouve cette ambiance sensuelle, irrespectueuse, ronde, exaltée, ces invitations au voyage, raffinées, de la poésie rock française. C’est sur une musique plutôt anglo-saxonne, qu’il écrit ses textes en cherchant une «certaine abstraction» et un sens ouvert à l’auditeur. 

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©Photo : Marylène Eytier - Aubondeclic.com

Depuis ses débuts en cabaret Montmartrois, jusqu’à L’Olympia, il aime autant donner des concerts dans les petits lieux intimes que dans les larges salles, l’extérieur, l’intérieur comme le théâtre à l’italienne ou les salles modernes.

Notez enfin que François Staal a composé plus de 60 musiques de films et téléfilms sans compter les musiques de documentaires, pubs et court métrages notamment pour Arte.
Il a écrit pour le cinéma et pour toutes les chaînes. Il collabore principalement avec Laurent Jaoui, Didier Le pêcheur, Laurent Dussaux, Arnaud Sélignac, Luc Berault, Phillipe Triboit, Gabriel Aghion pour ne citer qu’eux...

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©Photo : Marylène Eytier - Aubondeclic.com

françois staal,l'incertain,trianon,émilie marsh,interview,mandorInterview :

Je suis épaté par les initiatives très risquées financièrement que tu prends pour te faire connaître. Tu as loué deux fois l’Olympia et une fois le Trianon qui sont des salles réservées habituellement aux artistes à « forte » notoriété.

Pour être tout à fait franc, je me considère comme un résistant comme en 39-45. Mon but est de faire vivre ma musique, alors j’emploie les gros moyens. J’ai de bonnes critiques, mais les portes ne s’ouvrent pas, alors, je me débrouille tout seul. Je pense qu’il y a une raison à ça. Je suis un artiste underground, j’ai volontairement des choix artistiques qui ne sont pas « mainstream ». Je fais de la musique de film, alors, si je voulais proposer des chansons qui sont évidentes du premier coup, voire populaires, je pourrais le faire. Comme je trouve que tout est un peu trop formaté, j’essaie de proposer un travail propre, original, sans concession. Que me reste-t-il à faire ? Comme un résistant, j’ai mon réseau et je mène des opérations « coups de poing » pour exister.

Nouvel album de François Staal, L'incertain - Teaser officiel - Concert au Trianon.

Le premier Olympia s’était monté au début des réseaux sociaux.

A l’époque, demander de l’aide financière aux internautes, ça n’existait pas, j’étais précurseur. Aujourd’hui avec les sites participatifs, c’est devenu courant.

Ton deuxième Olympia, c’était différent.

Quand j’ai sorti mon deuxième album, je me suis dit que ce serait bien de récidiver dans cette salle. J’ai contacté l’Olympia qui s’est montré de nouveau intéressé. Un peu plus tard, j’ai considéré que c’était trop risqué, trop gros. J’ai rappelé pour annuler. Ils m’ont répondu que ça les embêtaient, qu’ils allaient m’estampiller « coup de cœur », du coup, j’ai eu des conditions qu’ils n’ont jamais fait pour personne et dont je n’ai pas le droit de parler plus en détail.

Et le Trianon ?

J’ai obtenu enfin une subvention de la SPPF (Société Civile des Producteurs de Phonogrammes en France) et de la Sacem. Je suis donc dans une situation où le risque est artistique, mais pas financier. Avec les ventes de places que j’ai aujourd’hui, on est déjà rentré dans nos frais.

François Staal & Emilie Marsh - "Sur un trapèze" (Cover Alain Bashung/ Gaëtan Roussel)

Au Trianon, il y aura Emilie Marsh en première partie. Pourquoi elle ?

Je veux travailler avec des gens qui ont du talent, qui chantent en français sur des textes qui tiennent la route, qui sont un peu rock et rebelles… et qui sont sympas. Emilie réunit tout ça. Elle est une fille formidable. Elle va jouer 40 minutes.

Tu t’estimes « underground », mais ta musique n’est pas éloignée de celles de Bashung, Thiéfaine, Nick Cave et autre Couture. Eux ne sont pas « mainstream », mais ils ont vendu pas mal de disques et remplissaient les salles.

En France, contrairement à d’autres pays, on est catégorisé. C’est très franco-français de penser qu’un artiste ne sait faire qu’une seule chose. Si tu composes de la musique de film, tu ne fais pas de chanson, si tu fais de la chanson, tu ne composes pas de musique de film. Il y a une autre différence avec ceux que tu cites dans ta question… je n’ai pas fait un tube. Même si aujourd’hui, ça ne veut plus dire grand-chose, à leur époque, ça voulait dire beaucoup. Et puis, je peux aussi me dire que je n’ai pas le talent suffisant pour devenir aussi populaire qu’eux. Il faut bien aussi se remettre en question.

François Staal - "Où Que J'aille" [Clip officiel]

Cela dit, tu n’es jamais allé voir une maison de disque.

Je n’ai pas envie. J’aime mon métier à un point tel que je ne peux pas concevoir de ne pas le faire comme je l’entends complètement. Si je fais des concessions, je perds ma raison de vivre et je me perds moi-même. C’est peut-être excessif ce que je te dis là, mais c’est la pure réalité. J’ai la volonté de proposer autre chose musicalement. Rien que ça, c’est un succès d’y parvenir… c’est une résistance.

Souffres-tu de ce manque de reconnaissance ?

Aussi bizarre que cela puisse paraître, pas du tout pour mon ego. J’ai vécu beaucoup de choses avec mes musiques de films, je n’ai donc aucune frustration. Le manque de reconnaissance pour la chanson, j’en souffre pour une raison. Mes amis musiciens, techniciens qui se donnent à fond en m’accompagnant, j’aimerais pouvoir les rémunérer correctement. Là, je suis juste dans un système d’échange avec eux. Je n’ai pas les moyens de faire plus.

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Pendant l'interview...

Tu te décrètes « poète rock ». Tu n’as pas peur que cela fasse prétentieux ?

A un moment donné, j’ai décidé d’assumer le fait d’être un poète. Parfois, je sens bien qu’on me trouve prétentieux, mais je m’en moque. Je suis un poète parce que j’écris de la poésie. Je n’ai pas dit que j’étais un bon poète, mais je suis poète. Il n’y a pas à y revenir.

Ce qui est sûr, c’est que tes textes ne sont pas frontaux.

Je n’aime pas ça chez moi. J’aime ça chez les autres comme Brassens ou Brel. Personnellement, je ne suis pas à l’aise avec les chansons trop directes. J’aime la poésie baudelairienne. C’est une manière de transposer les choses métaphoriquement. J’apprécie que les gens puissent s’approprier le sens de mes chansons. A la base, il y a toujours un sens précis, mais je m’arrange pour qu’il ne soit pas compris clairement. Pour être honnête, dans mes écrits, je laisse aussi une part de mon inconscient. Parfois, je pars dans un sens qui ne m’est même pas complètement ouvert.

François Staal - "Arctic Bay" [Clip officiel]

Considères-tu écrire des chansons subversives ?

Oui, justement pour la raison qu’on ne comprend pas forcément du premier coup ce que j’ai voulu dire. Il y a des sens cachés qui dissimulent des propos pas toujours lisses en résonance avec le monde d’aujourd’hui.

L’incertain est un album magnifique.

Merci de me le dire, j’ai souvent plein de doutes et ça fait du bien de se l’entendre dire…

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Après l'interview, le 5 octobre 2016.

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15 octobre 2016

Fabrice Pichon : interview pour plusdeprobleme.com

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Depuis quelques mois, je voyais le nom et le visage de Fabrice Pichon très souvent sur mon mur Facebook. Nous avons des amis communs (bizarrement, tous auteurs de polars). Je n’en entendais que du bien, humainement et littérairement aussi. Au bout d’un moment, la curiosité finit par l’emporter. J’ai fait en sorte de recevoir plusdeprobleme.com. J’ai lu et j’ai été convaincu. Comment diable suis-je passé à côté de cet écrivain de polar ? Avant celui-ci, j’en ai laissé quatre me passer sous le nez.

plusdeprobleme.com flirte entre le roman policier, le roman social et le thriller. Vous ouvrez ce livre, il est extrêmement difficile de le refermer. Un véritable page turner.

Pour le recevoir, il a fallu qu’un Dijon-Paris se présente. Le 26 septembre dernier, nous nous sommes donc donné rendez-vous dans un bar à proximité de l’agence. Une première mandorisation qui ne sera sans doute fabriche pichon,plusdeprobleme.com,interview,mandorpas la dernière.

4e de couverture :

C’est la curieuse histoire d’un cadre criblé de dettes, harcelé par ses créanciers, humilié par le juge du surendettement, méprisé par sa famille mais chéri par sa maîtresse, qui se décide à se lancer dans l’élimination de ses semblables…

C’est aussi la drôle d’enquête d’un commissaire qui, traquant un immonde pourvoyeur de chair fraîche, croise la route d’un insaisissable tueur à gages… C’est donc, mais pas que, l’histoire de Sylvie, Marc, Marie et… Walter.

plusdeprobleme.com est un roman haletant, diablement bien construit et bigrement original. Les héros ? Le narrateur (un sacré schizo, grand amateur de whisky), le commissaire (une jeune femme, branchée demoiselle) et une ribambelle de seconds couteaux qui mènent l’enquête à un train d’enfer…

L’auteur :

Fabrice Pichon est né à Besançon.

C’est après de brèves études de droit qu’il se lance dans l’écriture, se souvenant des encouragements de l’un de ses professeurs de français. En 2000 il remporte un concours littéraire et voit son premier roman publié sous forme de feuilleton, six mois durant, dans Le Bien Public. Ce grand amateur de polars vit à Dijon. plusdeprobleme.com est son cinquième roman.

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fabriche pichon,plusdeprobleme.com,interview,mandorInterview :

C’est vraiment une prof qui t’a encouragé à écrire en 5?

En cours de français, je finissais toujours en premier, alors je lisais. Un jour, j’avais le livre de la collection Les Anti Gang de Georges Pierquin sous la table. La prof me voit le lire discrètement. Je pense immédiatement que je vais passer un sale quart d’heure. En fait, elle me fait un grand sourire en me disant qu’elle connait bien ce livre-là. Elle me montre la dédicace du livre. Je découvre avec stupeur qu’elle lui est adressée. Pierquin est un copain à elle. Du coup, elle m’a conseillé d’essayer d’écrire. C’était il y a 35 ans et elle s’appelait madame Richard.

Tu as donc écrit des premiers textes ?

C’était des petits romans de SF. J’étais survitaminé aux BD, aux DC Comics, Pif, le Journal de Mickey, Batman, Strange… alors il y avait des influences de tout ça.

Mais tu étais aussi un grand consommateur de livres.

Je passais mon temps à ça. On a découvert ma myopie à 12 ans. Mon père ne comprenait pas qu’en voiture je bouquine au lieu de regarder le paysage. Je ne voyais pas de loin. Ça tient à peu de choses l’intérêt pour la lecture (rires).

Quand t’es-tu dis que tu allais écrire sérieusement ?

En 1996, j’ai écrit un roman dont j’étais persuadé que c’était un chef d’œuvre. Je l’ai envoyé à de grosses maisons d’édition, j’ai rapidement compris que tel n’était pas le cas. En 2000, j’ai remporté un concours régional pour le journal Le Bien Public. J’ai écrit un feuilleton qui parlait d’une chasse au trésor en Bourgogne. Ça m’a un peu redonné envie de continuer…

Mais ?

Mais j’ai eu soudain d’autres priorités personnelles et professionnelles. En 2010, j’ai changé de territoire professionnel. Dans mon nouveau boulot, j’ai fait la connaissance d’une collègue. Quand je l’ai vu, je me suis dit que j’allais me servir d’elle pour créer mon personnage féminin, le commissaire Nicole Desvignes. C’est à ce moment que j’ai pu écrire mon premier roman, Vengeance sans visage, qui est sorti en 2012.

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Après en 2013, il y a eu Le complexe du prisme, en 2014, Le mémorial des anges et en 2016, Le sang du  fabriche pichon,plusdeprobleme.com,interview,mandorpassé.

Le sang du passé est le texte retravaillé du concours que j’avais gagné en 2000.

Tes enquêtes sont toujours menées pas des flics femmes, pourquoi ?

Les mecs ne m’inspirent pas. Il y a tellement de stéréotypes de flics hommes dans ce genre de littérature que je ne saurais quoi apporter de neuf. Marianne Bracq, que j’ai fait vivre deux fois dans mes romans, je me demande si je n’en suis pas frappadingue. Je n’en ai pas fait un fantasme, mais une femme crédible. La représentation d’une femme moderne.

Plusdeprobleme.com n’est pas qu’un roman policier.

Il s’attaque à un problème de société, le surendettement. Ce souci a touché mon héros Marc. C’est un type lambda, cadre moyen dans une boite, monsieur tout le monde en quelque sorte, mais qui est pris à la gorge financièrement. Il vit une véritable descente aux enfers et ne sait pas quoi faire. Petit à petit, il va essayer de trouver un moyen pour s’en sortir. Il finira par devenir schizophrène. Son autre lui, Walter, est celui qui est fort, qui peut aller jusqu’au bout, qui peut même aller très loin.

Ce qui intéressant, c’est que l’on peut faire le parallèle avec la vraie vie. C’est facile de tomber dans le côté obscur de soi-même, de basculer du mauvais côté de la loi et de la morale.

Poussé à bout, n’importe qui peut, à un moment donné, péter les plombs.

Est-ce que parfois, tes personnages te dépassent ?

Oui. Avant d’écrire ce livre-là, j’avais le sujet, le héros du livre était clairement déterminé, j’avais une vague idée des autres personnages. Je suis nul pour faire un plan, je pars donc sur une idée et les choses se mettent en place au fur et à mesure de l’écriture. Après, il y a un grand travail de réécriture afin d’avoir quelque chose de cohérent au final. L’imagination me fait partir dans des terrains inconnus. C’est génial de voir les choses prendre corps presque malgré soi.

Personne n’est manichéen dans ton roman.

Dans aucun de mes romans tu ne trouveras un personnage tout blanc ou tout noir. Personne ne l’est dans la vie. On a tous nos côtés sombres, qu’on ne montre pas forcément. Je te rappel que j’ai été influencé par les Comics. Regarde Batman, il a deux personnalités qui s’opposent…

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Fabrice Pichon cette année au premier salon du livre de Nemours avec Jacques Saussey, Franck Thilliez, Olivier Norek, Claire Favan, Armelle Carbonel et Sandra Martineau.

Ce livre est celui dont tu es le plus fier ?

Oui, sans conteste. Parce que j’ai enquêté à fond. Je suis allé voir comment cela se passait au tribunal d’instance, je me suis mis dans la tête de mon personnage principal, je me suis donné à fond. Ma femme me trouvait fourbu comme jamais je ne l’avais été après chaque longue séance d’écriture. En plus, c’était la première fois que j’employais la première personne et ça, ça implique l’auteur d’une manière incroyable.

Je crois que tu écris au minimum deux heures par jour.

Selon les périodes, mais le plus souvent, en effet. Je peux même écrire deux livres en même temps jusqu’aux dix premiers chapitres, après, il y en a un qui prédomine. Quand je suis en panne sur l’un, je relis ce que j’ai écrit pour l’autre et le mécanisme se remet en place. C’est curieux.

fabriche pichon,plusdeprobleme.com,interview,mandorTu sors le 27 janvier prochain un nouveau livre, Retours amers, avec une préface de Danielle Thiery.

J’adore ses bouquins et je regardais ses séries pour la télé. De salon en salon s’est créé entre nous une espèce de connivence. Je lui ai demandé de lire Retours amers avant tout le monde afin que l’on puisse faire un bandeau. Elle a accepté de le lire, elle m’a donné des conseils et au final, plutôt qu’un bandeau, elle m’a proposé d’écrire la préface parce qu’elle a trouvé ce livre « super bon ». J’ai été touché et je suis fort honoré.

Tu fais beaucoup de salons du polar. Tu te situes où dans ce milieu ?

Je me situe à ma place. Je fais mon petit bonhomme de chemin tranquillement. Ce que je peux dire, c’est qu’à force de faire des salons, on se crée des affinités. Il y a même des auteurs que je lisais avec assiduité qui sont devenus des amis. Jean-Hugues Oppel par exemple. Romain Slocombe aussi (dans la première sélection du Prix Goncourt 2016). C’est un régal de rencontrer des gens que l’on admire dans un contexte où nous sommes à peu près d’égal à égal.

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Le 26 septembre 2016, après l'interview.

13 octobre 2016

Scotch&Sofa : interview pour Ailleurs

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(Photo : Lisa Roze)

Formé il y a un peu plus de dix ans, le duo montpelliérain Scotch&Sofa publie un deuxième disque, Ailleurs. Romain Preuss (Scotch) et Chloé Monin (Sofa) ont clairement pris un chemin électro-pop. Pour les textes, le duo fait appel à des paroliers peu connus du grand public, comme Fabien Boeuf, Brazùk ou leur indispensable Céline Righi. Il est beaucoup question d'amour et de ses conséquences, mais rassurez-vous, ils sont très forts,  ils ne tombent jamais dans la guimauve. Il y a même beaucoup de profondeur. Sachez lire entre les lignes et découvrir les différentes strates textuelles et musicales.

Le 15 octobre, Scotch&Sofa seront au Divan du Monde pour la soirée de lancement de leur album.

Le 14 septembre dernier, j’ai reçu pour la seconde fois à l'agence (voir la première mandorisation là) ces deux artistes aussi talentueux que sympathiques.

scotch et sofa, ailleurs, romain preuss, chloé monin, interview, mandorBiographie officielle :

Après Par petits bouts, premier album raffiné qui posait les bases de leur univers, le duo Scotch&Sofa revient avec un disque aux allures d’invitation.

Invitation à découvrir ce genre de lieux qu’on aime garder précieusement secrets, autant qu’on souhaite les partager fièrement avec le plus grand nombre.

Réalisé par le duo et mixé par Yann Arnaud (Air, Syd Matters, Micky Green), Ailleurs se fraye de nouveau un chemin vers une pop élégante, luxuriante et immédiate.

Affranchi des formats traditionnels, le deuxième album de Scotch&Sofa ose les espaces instrumentaux épiques, et propose des textes explorateurs, aux niveaux de lecture multiples, ludiques ou poétiques, mais toujours touchants.

Producteur de ses albums, gourmand de rencontres avec le public (au travers notamment de passages répétés sur de grandes scènes : Muzik’elles de Meaux, Francofolies de la Rochelle, etc.), le duo montpelliérain est toujours resté attentif au sens de sa démarche musicale.scotch et sofa, ailleurs, romain preuss, chloé monin, interview, mandor

Il s’est également construit une famille artistique ; On y retrouve Ours, Ben Mazué, Pauline Croze, Fabien Boeuf ou encore Nathanaël Coste, réalisateur engagé du docu-phénomène En quête de sens (plus de 100.000 entrées du seul fait d’un bouche-à-oreille enthousiaste) dont la musique de Scotch&Sofa illumine la bande-son.

L’Ailleurs, titre de ce nouvel album, c’est la poésie, l’amour, ces choses fugitives et éphémères comme des petits paradis encore préservés, à une époque où tout s’achète et se vend.

Cet Ailleurs, c’est une suggestion et peut-être un repaire.

Et c’est surtout un album sincère et accessible, qui devrait permettre au duo Scotch&Sofa de toucher un très large public.

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scotch et sofa,ailleurs,romain preuss,chloé monin,interview,mandorInterview :

Nous nous sommes vus pour la première fois pour le premier album, il y a quatre ans.

Scotch : J’ai l’impression que nous n’avons pas chômé en quatre ans.

Sofa : Nous sommes souvent en tournée. Par moment, ça s’arrête, puis nous reprenons. Dans les moments creux, nous créons nos chansons, nous les pré-produisons, on les passe en studio, on les mixe, on les masterise, il faut qu’on trouve les gens qui fassent la pochette, le clip… bref, il faut bien toutes ces années entre deux albums.

Selon l’argumentaire de presse, vous avez 10 ans de carrière. Vous ne le fêtez pas ?

Scotch : Je pense que cela fait plus de 10 ans. Ca fait quelques années que l’on dit 10 ans. Une sorte de coquetterie.

Sofa : En vrai, cela fait13 ans. On a commencé, j’avais 20 ans. J’en ai 33 aujourd’hui.

Le temps est vite passé ?

Scotch : Je me souviens de tout et de rien à la fois. Mais, j’ai l’impression qu’on est toujours dans la même humeur. On aime ce que l’on fait, on aime le faire et on a toujours cette niaque de groupe en développement… que nous sommes encore.

C’est difficile de sortir de cet état de « groupe en développement » ?scotch et sofa,ailleurs,romain preuss,chloé monin,interview,mandor

Sofa : On fait notre métier, même si nous n’avons pas le succès d’un Stromae  ou de Christine & The Queens. Depuis plus de dix ans, on ne fait que ça.

Scotch : On a beaucoup de chance. On joue de la musique toute la journée et c’est le projet que nous avons choisi. Je n’ai pas grand-chose de plus à vouloir.

Sofa : Je sais aussi qu’il y a plein de gens qui ne pourraient pas faire ce que l’on fait parce qu’on n’a pas la sécurité de l’emploi. Il y a un côté excitant à ne pas savoir de quoi demain sera fait.

Vous avez vécu plein d’expériences passionnantes et vous allez en vivre encore beaucoup.

Sofa : Grace au premier album, on avait pu rencontrer de nombreuses personnalités géniales du monde de la musique, quelques-unes que l’on écoutait à la radio ou à la télé. Rien que de faire la première partie de Pauline Croze, c’était déjà énorme. Rencontrer des gens comme Renan Luce, Oxmo Puccino, Ours et qui deviennent des amis après, c’est extraordinaire. Et que notre chanson « Je glisse » soit intégré au film documentaire « En quête de sens »  nous a permis de jouer au Cabaret Sauvage avec Mathieu Chédid, d’être en première partie de Zaz sur certains Zénith et à l’Olympia… A chaque fois qu’il se passe quelque chose d’important musicalement, nous sommes toujours surpris.

Quand vous jouez en première partie de stars françaises, vous ressentez quoi ?

Scotch : Depuis le temps, nous sommes habitués à ce grand huit. On peut jouer devant 6000 personnes un mardi et le mercredi devant 92. Moi, j’ai toujours plus peur de jouer devant mes potes ou en appartement que devant une foule énorme.

Sofa : Chaque version est enrichissante pour nous.

Vous apprenez des autres ?

Sofa : On apprend tout le temps et de chaque artiste. Ca ne s’arrête jamais. Je ne me lasserai jamais d’être invité pour faire des premières parties. C’est toujours enrichissant et nourrissant que ce soit musicalement ou humainement.

Scotch : On adore ce format. On joue 30 minutes. On est dans une situation d’outsider et il faut convaincre.

Sofa : On a  le challenge de se mettre le public dans la poche alors qu’il ne vient pas pour nous. Le public des autres et souvent bienveillant avec nous.  

Clip officiel de "Ca ne m'amuse pas", extrait de l'album Ailleurs.

Il y a une sacrée belle évolution musicale dans ce deuxième album. Vous allez désormais vers une pop électro très élégante.

Scotch : C’est un chemin prit naturellement en composant tous les deux et moi en arrangeant. Avant j’écoutais beaucoup de jazz soul hip-hop avec un peu de chanson. Aujourd’hui, c’est toujours un peu de chanson avec beaucoup de pop.

Sofa : Il y a nos nouvelles influences, mais il y avait aussi l’envie d’ouvrir  notre univers. On nous disait qu’il était très intimiste et on ne le sentait pas comme ça. Aujourd’hui, on a grandi, évolué, on a envie de plus se lâcher sur scène. Certaines de nos nouvelles chansons permettent de le faire. On s’est aperçu que le public peut désormais aussi danser lorsqu’il vient nous voir.

Scotch : Je crois véritablement que l’on ne choisit pas ce que l’on fait.

Extrait de "Je, tu, il" filmé par Lisa Roze, tiré de l'album Ailleurs.

Sofa, tu t’es essayée aux textes pour la première fois.

Sofa : J’ai co-écrit avec Céline Righi certaines chansons. Je pense que je m’y mettrai encore plus pour les suivants.

Fabien Bœuf fait un duo avec vous, « Tu es le roi » et a écrit des textes.

Sofa : Cela fait huit ans qu’on le connait. Dans les auteurs français, je n’avais pas beaucoup de coups de cœur, il en a fait partie, même s’il n’est pas très connu du grand public. Et puis, humainement, nous sommes sur la même longueur d’onde.

Scotch : J’aime la manière dont il mène sa carrière. Il habite à la campagne, il est simple et sympathique. C’est marrant, je pensais à lui et je me disais que c’était un garçon qui ne se regarde pas écrire. Il ne va jamais chercher un effet. Ce n’est pas prétentieux. Il n’y a pas de narcisse dans son écriture. Il va droit au but.

Clip officiel de "Qui fait ça?", extrait de l'album Ailleurs.

Dans ce deuxième album, on sent déjà qu’il y a une patte Scotch&Sofa.

Sofa : Ce nouveau disque est différent et, en même temps, il reste nous, même si je le trouve plus abouti.

Scotch : J’ai l’impression que ce qui nous a aidé à faire ce disque, c’est de se détacher du bizness de la musique au moment où on le faisait. Ça m’a fait du bien de mettre le milieu de la musique un peu de côté.

Vous savez quand une chanson est terminée ?

Scotch : On n’y arrive jamais, mais j’ai l’impression qu’on y arrive de plus en plus.

Sofa : C’est un peu moins douloureux pour moi que pour Romain de dire « là, c’est bon, stop, c’est fini, on n’en fait pas une énième version ».

Scotch : Je me suis calmé par rapport à avant.

Sofa : Oui, c’est vrai. Il lâche du lest. Sur le premier, j’étais obligé de prendre la décision d’arrêter sinon, on pouvait y rester 15 ans et demi.

Scotch : Pour le premier disque, on y a passé 7 ans (rires). Sur celui-là, tout est allé dans le même et bon sens. On avait de la pression, mais on la mise de côté. On a enregistré à la campagne dans un très joli endroit avec des amis. Un truc un peu famille, calme, lumière du jour, cool.

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Pendant l''interview...

Le lieu influe vraiment l’ambiance dans laquelle on travaille ?

Sofa : Je le ressens. On l’a vécu.

Scotch : Je l’ai senti physiquement. On a eu beaucoup de préparation, il a fallu « timé » plein de choses, pousser les pré-productions à fond pour essayer de perdre le moins de temps possible en studio donc j’étais très tendu des mois avant. Je suis arrivé en studio, mon dos s’est débloqué en une heure.

Sofa : Avec Romain, je sais qu’il faut se ménager de vraies pauses. Donc, on cuisinait pour se faire plaisir. On mangeait de bonnes choses. On pouvait aussi faire des petites marches dehors…

Scotch : On a fait un album de babas-cool en fait (rires).

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(Photo : Lisa Roze)

Quel a été le rôle de Yann Arnaud sur cet album ?

Scotch : Il a mixé le disque. On l’a sollicité pour avoir une lecture supplémentaire quand le disque était fini. Il a « lu » ce disque de façon merveilleuse. Je l’ai encore appelé récemment pour le remercier tant nous sommes ravis de son travail. Il sait faire de la pop un peu chic. Lui et son matériel sont impressionnants.

Sofa : Moi, au début, j’étais fermée. J’avais la peur du changement. J’ai fini par comprendre qu’il fallait que je m’ouvre et je ne le regrette pas. Yann avait raison très souvent. C’est sain d’avoir un regard extérieur.

Ce deuxième disque est-il pop comme « populaire » ?

Sofa : On ne sait pas, mais si les gens considèrent qu’il l’est tant mieux. Peut-être que nous allons élargir notre auditoire.

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Le 14 septembre 2016, après l'interview.

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01 octobre 2016

Deborah Elina : interview pour la sortie de Les bruits du cœur

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(Gianni Soglia)

La première fois que j’ai vu Deborah Elina, je m’en souviens parfaitement, c’était le 19 mai 2016. J’étais dans le train Paris-Tarbes. Je me rendais au Pic d’Or. Elle aussi. La jeune femme comme artiste se présentant à ce tremplin, moi comme membre du jury. Me sustentant au bar TGV (déjà occupé par un groupe de « chanteurs amateurs » bien alcoolisé), je la vois arriver avec une guitare. Je me doutais que c’était une concurrente du Pic d’Or. Sa tête me rappelait quelque chose. Elle s’est mise à chanter. Et a calmé tout le monde. Je me suis fait la réflexion qu’elle avait une sacrée personnalité. Je l’ai observée quelques minutes et je suis retourné à ma place. Je l’ai donc revue le lendemain lors des auditions. Elle est arrivée jusqu'en finale, mais est repartie bredouille, certes, (le niveau de cette année était particulièrement élevé) mais a convaincu plusieurs membres du jury. Moi en particulier.

Elle m’a envoyé son premier album, Les bruits du cœur. Des chansons diablement efficaces, une bonne dose de sensualité, de jolies mélodies et une voix séduisante. Le 12 août dernier, Deborah Elina est venue à l’agence pour sa première mandorisation.

Biographie officielle (raccourcie) :

C’est un album de chanson française, aux sonorités pop, intenses et colorées, parfois mélancoliques, que Deborah Elina a écrit et composé. Mêlant force et douceur, profondeur mais légèreté, elle nous présente des chansons pleines de relief et d’émotions. Déjà reconnue pour son talent d’écriture et la singularité de sa voix douce, unique, qui a attiré plusieurs artistes (On peut l’entendre dans les albums de Marc Lavoine et Gérard Darmon), elle nous touche par la justesse de ses propos et la force de son interprétation. 

Le théâtre et le cinéma est aussi source d’inspiration. Formée à Londres puis aux cours Florent à Paris, elle découvre la richesse des différentes formes d’écritures et commence à écrire ses premières chansons.

Artiste incontestable, elle est sélectionnée par Voix du Sud en 2014, pour participer aux 39e rencontres d’Astaffort (Voix du Sud), sous la direction de Francis Cabrel.

Le titre « Laquelle est-ce » y est créé lors d’une séance de travail, avec Pierre Riess et Pierre Souchon pour déborah elina,les bruits du cœur,intervie,mandorla composition. Trois mois après, elle rencontre Greg Parys (qui a collaboré entre autre, avec Zaho, Willy William, DJ Assad, Davidson, Red One). L’entente est immédiate. Convaincu par sa différence et son talent, par le charme et l’authenticité de ses chansons, il décide de produire son album.

L’album :

Dix titres qui laissent parler le cœur et qui écoutent ses moindres bruits. Un album d’amour aux allures cinématographiques dans lequel chaque chanson éveille nos sens en plusieurs dimensions. A travers des thèmes forts qui lui sont chers, Deborah Elina nous livre un message d’amour charnel et sensuel. Elle dit avec élégance ce que les autres ne disent pas, et nous ouvre une porte vers le chemin du désir et de l’apaisement.

NB: Toutes les photos qui ornent cette mandorisation (sauf celles à l'agence) sont de Gianni Soglia.

Le visuel de l'album est signé Jean-Lionel Dias et Maïtéa Moraglia.

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déborah elina,les bruits du cœur,intervie,mandorInterview :

En quoi te démarques-tu de tes consœurs chanteuses ?

Difficile de répondre à cette question. J’ai juste envie de me ressembler. J’ai longtemps été dans une direction très acoustique. J’ai été inspirée par de grandes chanteuses telles que Piaf et Barbara. Ce sont des artistes qui mettent leur Etre au service de la musique. Avant, je n'arrivais pas à défendre mes chansons sur scène. Je sentais que ce n'était pas complètement moi et ne comprenais pas pourquoi. Je suis moins mélancolique qu'avant, j'avais besoin d'arrangements qui reflètent mon côté acoustique, mais qui traduisent également ma joie de vivre. Un directeur artistique m’a dit un jour : « c’est étrange parce que, quand on te voit dans la vie tu es quelqu’un d’hyper dynamique, souriant, drôle et quand on écoute tes chansons, tu n’es pas la même femme. J’ai compris avec le temps que cette personne avait raison.

Aujourd’hui, tu te sens plus en phase avec toi-même ?

Oui, c’est une question de temps et de rencontre. Mais je me suis fait violence pour aussi changer ma direction artistique.

Tu donnes tout de toi dans cet album ?

Je ne sais pas si l'on peut tout donner de soi, mais j'ai donné beaucoup pour cet album. Ca a été plus de 3 ans de travail. J'ai appris à mettre mes peurs de côté, mais je me souci des limites que je peux ou ne dois pas dépasser. Finalement, c’est quand même dans mes chansons que je me dévoile le plus.

Le premier clip officiel de l'album : "Les bruits du cœur" (avec la participation exceptionnelle de Michel Cymes). 

Tu racontes des moments de ta vie intime, voire amoureuse. Mais avec une écriture très personnelle.déborah elina,les bruits du cœur,intervie,mandor

Ce que j’écris aujourd’hui est très différent de ce que j’écrivais au tout début. Je m‘autorise plus de choses. J'assume de raconter ce qui m'anime, mais j'essaye toujours de trouver un rapport équilibré entre l'intimité silencieuse et la parole publique. En ce qui concerne l'écriture, j'ai commencé par faire du théâtre. J’ai pris conscience de l’écriture grâce aux auteurs de théâtre. J’ai lu tous les auteurs français. Il y a une richesse d’écriture impressionnante. J’étais évidemment complexée, mais grâce aux artistes comme Keren Ann, je me suis dit que c’était possible.

Je t’ai connu au Pic d’Or. Fais-tu souvent des tremplins ?

Très peu. Mais ce projet est une renaissance artistique pour moi. C’est le premier avec lequel je me sens bien, avec moi, dans mon temps. J’ai su que je pouvais me présenter avec ces chansons, car elles me représentent parfaitement. Elles sont comme je suis. Avant je n’étais pas prête à encaisser des réflexions qui pouvaient éventuellement me faire du mal. Je voulais déjà faire le Pic d’Or l’année d’avant, mais je n’avais pas osé. Cette année, je me suis bousculée.

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Deborah Elina au Pic d'Or 2016 (photo Nöt)

déborah elina,les bruits du cœur,intervie,mandorPourquoi ce tremplin-là ?

Parce qu’il m’a semblé qu’il y avait un côté « famille ». Les artistes sont ensemble plusieurs jours au même endroit. Cela crée des liens et c’est quelque chose de rassurant.

Tu es aussi passée par les Rencontres d’Astaffort.

C'est une très belle expérience. Très enrichissante et aussi très troublante. Il faut accepter les mots des autres, accepter d’aller dans des endroits de soi vers lesquels je ne serais pas allée seule. Je n’avais pas l’habitude de travailler avec les autres. C’était une première de co-composer et coécrire. J’en ai gardé une chanson, « Laquelle est-ce ? » C’est comme dans la vie, il faut s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres, il faut être bien avec soi pour être bien avec les autres… artistiquement, c’est la même chose.

Tu connais bien les hôpitaux… pour des raisons professionnelles que je ne vais pas développer ici. Mais, toi, es-tu dans l’urgence professionnelle?

Je suis dans l’urgence, mais je ne suis pas pressée. Etre dans l’urgence signifie avoir du sang froid, prendre des décisions  immédiates et avoir un certain bon sens. Quand tu es pressée, tu te disperses, tu fais tout et n’importe quoi. C’est moins précis et moins concis.

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Pendant l''interview...

Je trouve que tu vas loin dans tes chansons… surtout quand tu parles d’amour.déborah elina,les bruits du cœur,intervie,mandor

J’ai toujours parlé d’amour dans mes chansons. Je n’ai plus envie de parler des choses de manière aseptisée. Dans la vie, je suis quelqu’un qui dit les choses. Je ne veux plus me cacher. Ne pas oser dire, ce sont des peurs.

J’ai rarement écouté un disque où il était autant question de désir.

Je suis quelqu’un de vivant, de tous mes sens. Le désir est le thème fort de l'album en effet, mais toujours avec un sujet différent, parfois plus léger, parfois plus dur. Le mot Désir est un mot magnifique et vivant. A trop l'enfouir, on ne le ressent plus.

Reprise de Barbara : "Gare de Lyon" par Deborah Elina.

déborah elina,les bruits du cœur,intervie,mandorIl y a un duo avec un artiste que j’aime beaucoup : Bertrand Louis (mandorisé là).

Ce texte de Baudelaire qui traite du désir était déjà présent dans mon premier projet. Un jour, je tombe sur un article de Bertrand qui parle de son futur projet d’album. Il va mettre en musique et interpréter des textes Baudelaire. Tout de suite, ça me parle. Je l’ai contacté sur Facebook. Nous nous sommes rencontrés. Il était assez agréablement surpris de cette démarche, et curieux. Il voulait savoir de quel poème il s’agissait. Il m’a répondu qu’il acceptait ce duo s’il se retrouvait dans la mélodie que j’allais composer. Je suis très heureuse de cette collaboration.

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Pendant l'interview (2).

Tes chansons sont, mélodiquement, d’une redoutable efficacité.

J'ai toujours été très à l'écoute des autres et de la nature. Je fais attention au temps qui passe, à l’environnement musical, à l’attente des gens (le public ou les professionnels). J’ai essayé de tout prendre en considération. Si je n’avais pas eu cette écoute, certaines chansons auraient différentes. J’ai essayé de répondre à toutes les exigences tout en étant fidèle à moi-même.

Ton disque est-il féministe ?

Non. Je ne suis pas dans la revendication. Pour moi, c’est un album féminin, mais pour les femmes et pour les hommes.

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Après l'interview, le 12 août 2016.

29 septembre 2016

Hildebrandt : interview pour Les Animals

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Des chansons électro pop dance, certaines hypnotiques, côtoient des ballades aux mélodies d’une redoutable efficacité.  … un brin mélancolique, mais jamais désenchantée, ce premier disque d’Hildebrandt est remarquable. Musicalement et textuellement, une bonne claque dans la fourmilière « chanson française » (il n’est pas le seul en ce moment, mais ils sont tout de même rares à dépoussiérer avec vigueur ce milieu…)

Comme l’indique le dossier de presse : « A chacun de l’écouter, de le vivre, de s’y projeter en imaginant peut-être Les Animals en concept album : comme une longue marche depuis la rupture vers la nouvelle rencontre : la rencontre de son propre corps "animal". Vers la rencontre de soi ! »

Pour ma part, j’ai rencontré Wilfried Hildebrandt dans un bar de la capitale le 13 septembre dernier.

hildebrandt,les animals,interview,mandorBiographie officielle (mais raccourcie) :

Il a longtemps roulé sa bosse un peu planqué derrière une formation dans laquelle il n‘était que Wilfried. Quatre albums à tendance chanson française. Et puis il est passé à l’acte. En solo, après une vie de groupe, comme s’il fallait à un moment de sa vie se dévoiler, assumer ce qui ne vient que de soi. Parce que le temps presse… certainement.

Mais il aura pris son temps. Le temps de construire son monde personnel, de composer en miniature, dans une écriture plus intime, où les mots pèsent moins quand l’espace sonore s’enrichit de couleurs feutrées, de tonalités mineures, de terres sèches et de vapeurs électroniques. Les premières pierres angulaires de son répertoire, « Vos Gueules », « C’est jamais loin », « Déjà », « Coup d’Caillou » et « L’Essentiel à t’apprendre », ont été sculptées avec ses anciens comparses (Nicolas Barbaud et Pierre-Philippe Dangaly). Hildebrandt les a emportées dans son baluchon de voyageur solitaire, et les voici remodelées par les pattes félines de Lucas Thiéfaine et Dominique Ledudal.

Hildebrandt vogue au large, il s'est éloigné des rives de la chanson française et cela s’entend. Parce que les mots ne sont plus chez lui soutenus par la musique mais qu’ils s’insèrent comme une deuxième musique dans le décor orchestral. Comme un acteur se fond dans la scène, Hildebrandt chante dans l’écrin sonore, et il y mène un jeu de rôle avec les instruments au service du tableau final. Là où il n’est souvent question que d’espace, il crée le volume : voilà la force de son album Les Animals.

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hildebrandt,les animals,interview,mandorInterview :

Est-ce que dans ta famille on écoutait beaucoup de musique ?

Mes parents viennent d’un milieu très ouvrier. A la maison, il n’y avait pas énormément de place pour la culture. Nous n’étions penchés ni vers la littérature, ni vers la musique. Ma mère avait gardé quelques 45 tours de l’époque yéyé. Il y a avait aussi une compilation d’Elvis. Ce disque doit être une de mes premières émotions musicales. Mais surtout, un jour, mon cousin a oublié une cassette des Beatles et j’ai passé une grosse partie de mon adolescence à écouter ce groupe. Si je fais de la musique aujourd’hui, c’est parce que, vraiment, j’ai beaucoup écouté les Beatles.

Tu as commencé la musique assez tard.

Effectivement,  j’ai commencé la guitare à 18 ans.

Et tu es venu à la chanson à 20 ans.

Oui, parce que ma chérie d’alors, qui est ma femme aujourd’hui, a grandi dans la chanson. Je me suis mis sérieusement à la chanson, alors que ma culture musicale était plus de la pop. Cela dit, j’avais l’impression de découvrir quelque chose que j’avais ignoré pendant des années. Chanter en Français m’a permis enfin de me raconter. Je me suis rendu compte que la langue française m’autorisait à chanter des choses intimes… et ça m’a donné l’impression d’exister aux yeux des autres.

Quand as-tu décidé d’en faire ton métier ?

Je n’ai pas décidé, cela s’est imposé. A l’époque, il y a une quinzaine d’années, je bossais dans l’éducation nationale, j’étais aide-éducateur. On avait déjà beaucoup d’activités avec mon groupe, Coup d’Marron, et à un moment, on a tous décidé d’arrêter nos activités respectives pour essayer de devenir intermittents du spectacle et de continuer plus activement la musique via ce groupe-là.

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Tu as commencé par la chanson française dite « traditionnelle », puis aujourd’hui, tu es revenu à tes premiers amours, la pop. Tu as fait les choses à l’envers.

Je suis toujours à la bourre (rires). Le fait d’approcher la quarantaine fait que j’ai voulu assumer ce pour quoi j’ai voulu faire de la musique quand j’étais plus jeune. Je m’amuse et m’assume plus aujourd’hui qu’hier. J’ai concilié tous mes élans mélancoliques qui font que je suis rêveur depuis que je suis né. En même temps, j’ai des envies de légèreté et de danse. J’ai envie de danser sur scène, de parler de ce que cela évoque. La musique que je joue maintenant me permet de concilier tout ça.

Le fait d’être dans un groupe bride un peu ?

Je ne me sentais pas bridé du tout, je n’avais tout simplement pas conscience de ce que je voulais. Personnellement, je sais que ce qui a changé ma vision des choses dans la vie et dans la musique, c’est la paternité. Le fait d’avoir des enfants fait que je joue ce que je joue aujourd’hui.

Pourquoi avoir quitté le groupe ?

J’ai pris la décision de quitter le groupe et de repartir sous mon nom parce que nous étions arrivés à un stade où on avait encore envie de vivre des choses ensemble, mais pas de la même manière, ni sous le même nom, ni sous la même forme artistique. Comme les choses tournaient beaucoup autour de moi, ça m’a paru naturel de repartir sur une histoire solo. Les autres membres voulant se dédouaner d’une responsabilité de groupe, ils ont accepté de me suivre.

Clip de "J'ai plein de pas".

Encore, une fois, tu as fait les choses à l‘envers. Hildebrandt a commencé par l’enregistrement d’un album… qui n’est pas sorti.

Oui, mais on a retiré quatre chansons de cet album pour en faire un EP il y a trois ans.

Et elles sont de nouveau dans l’album.

Je ne tourne pas les pages facilement. C’est valable aussi dans mes constructions du quotidien, mes amitiés et en amour. J’ai besoin de longueur de temps. J’avais enregistré ces chansons-là, mais je voulais les assumer encore parce que je les aimais et que je ne m’en lassais pas. Et comme l’EP était resté confidentiel, j’ai voulu leur redonner une vie honorable.

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Hildebrandt a reçu le Grand Prix Découverte 2016 de l'Académie Charles Cros. I was here. 

On a l’impression que tu prends ton temps pour tout.

Je milite pour les constructions lentes, mais qui durent. Pour moi, il n’y a pas de fulgurances. Quand j’étais petit, je jouais au légo. Là, c’est pareil, j’ajoute une pièce, puis une autre… Comme ça fait longtemps que je construis cet album, j’aimerais qu’il trouve un écho favorable.

Ton album est moderne, si ce n’est novateur. Ça fait du bien.

Ça fait partie de moi et de ma volonté d’aller dans des directions pop moderne. J’ai voulu sortir du carcan inusable de la chanson française, mais je n’avais pas l’ambition de révolutionner la chanson. J’avais vraiment envie de concilier ce qui me touche au quotidien et la vision de ce qui me plait dans la musique.

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Tu te sens ancré dans ton époque ?

Oui, parce que je suis sensible à ce qu’il se passe au quotidien et je suis critique et lucide sur ma manière d’accueillir ce qu’il se passe au quotidien. J’enfonce des portes ouvertes, mais il faut être le plus sincère possible.

Tu as fait de nombreux teasers dans lesquels tu apparais mouillé et pas au meilleur de toi.

Il y a beaucoup d’autodérision. J’aime bien paraître beau et moche à la fois. J’aime bien quand le corps est mis dans une situation à laquelle on ne s’attend pas. Qu’il soit déstabilisé, maladroit, adroit, sale, vivant, ou dans la survie, qu’il se démène pour avancer. Le corps dans l’eau est renvoyé à ce qu’il est : un corps animal. C’est pour ça que j’ai appelé cet album Les Animals.

Le clip de "Les Animals".

C’est quoi être un artiste ?

Pour moi, c’est une impression d’exister explosive. Ça me permet d’être dans ma bulle chez moi et d’être plus ouvert avec les autres.

Et c’est quoi faire de l’art ?

C’est une production humaine qui n’a qu’un seul but : être esthétique. Etre artiste, c’est donner de l’esthétique aux gens en espérant que cela leur procure des émotions.

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Un artiste est un être à part, j’ose dire « différent ».

J’ai toujours peur d’être prétentieux, alors je tente de rester humble. C’est une question que j’aborde parfois avec mon copain Lescop. Je me pose trop de questions sur l’humilité et lui, ça l’exaspère. On se rejoint sur la fonction de l’artiste. C’est un métier et nous devons l’assumer. Moi, je suis peut-être un peu trop dans la retenue. Être expansif ne fait pas partie de ma personnalité. Mes parents sont des ouvriers complexés, j’ai donc encore ça en moi.

Tu as analysé le fait de vouloir être sous la lumière?

Il y a forcément du narcissisme là-dessous. Je me rends compte que j’ai beaucoup d’ego, alors j’essaie de le canaliser.

L’esthétique a une importance dans ton « œuvre » ?

Avant, je me disais que je ne savais pas faire et que je n’avais pas les moyens. Maintenant, je me rends compte que je sais un peu faire et que même sans beaucoup de moyens, on peut avancer. Avec mon nouveau label AtHome, j’ai plus de moyens.

As-tu besoin de la rencontre avec toutes formes d’arts.

J’aime la pluridisciplinarité, la rencontre entre la musique, le théâtre et la danse. Ces derniers mois, je me suis beaucoup intéressé à tout cela. J’ai besoin de diversité artistique pour avancer.

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Pendant l'interview...

Qui aimes-tu dans la chanson française ?

Je suis très admiratif de la carrière de Bashung. Pour ce qu’il a fait au tout début, les risques qu’il a pris pendant des années et ce qu’il a fait à la fin… qui est majestueux. Je suis fasciné par la constance et l’honnêteté d’un Christian Olivier, alors que les derniers concerts de lui que j’ai vu, il y avait peu de monde dans la salle. J’en ai chialé.

Vraiment ?

Oui. J’en ai chialé parce que ça me renvoyait à mes premiers émois devant mes premiers concerts de Têtes Raides. De voir que cette poésie-là, cette honnêteté artistique, cette présence sur scène ne fédéraient plus, ça m’a foutu en colère.

Tu l’as senti touché ?

Non. Il continue son bonhomme de chemin. J’admire ce mec. J’admire son œuvre. Il ne le sait pas, mais si j’ai commencé à faire de la chanson, c’est suite à une rencontre avec Têtes Raides. Une semaine avant d’aller les voir à un concert, on avait monté mon groupe. Cela nous a donné des ailes.

D’autres artistes encore ?

Oui. Imbert Imbert. J’adore ce qu’il dégage, j’adore la mélancolie et la fragilité qu’il cultive. Sans concession. Je reste aussi fan de Miossec.

Je t’ai vu chanter du Bowie. Tu es capable d’avoir une voix de tête, ce que je ne savais pas.

Quand tu chantes du Bowie, tu peux te permettre des choses que tu ne peux pas te permettre dans la chanson française. Pour tous, la chanson française, c’est plus la voix de Brel que celle de Goldman. Les voix aiguës et androgynes amènent quelque chose de plus érotique qui nous éloigne de cet héritage des troubadours qu’on a dans la chanson. Mais, j’ai pour ambition prochaine de concilier la voix de tête sur de la pop française…

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Après l'interview, le 13 septembre 2016.

Bonus : Tous les teasers...

...mouillés.

...et en studio.

21 septembre 2016

Olympe : interview pour son EP

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Olympe vient d’une émission de télé-crochet. Il y a fait un beau parcours. Puis il est parti en tournée avec ses collègues de l’émission de TF1. Un album de reprises et un album formaté à la « Universal » plus tard, le revoilà enfin avec des chansons qui lui ressemblent vraiment. Son EP (à découvrir ici) touche au cœur et à l’âme. Seul au piano (et quelques violoncelles de-ci de-là), avec une voix exceptionnelle, il nous transporte dans ses histoires (romantiques mais pas neuneus) aussi émouvantes qu’intenses. Emotionnellement parlant, Olympe ne fait pas dans la demi-mesure. Le jeune homme présentera pour la première fois ses titres en solo, le samedi 8 octobre aux Trois Baudets à Paris. Vous seriez bien inspirés d’aller y jeter une oreille.

En attendant, je l’ai mandorisé pour la seconde fois  le 13 septembre dernier (voir la première mandorisation là). Je voulais notamment savoir qui se cachait derrière cette boule d’émotion…

(Merci à son manager Thierry Lecamp)

Bolympe,ep,thierry lecamp,interview,mandoriographie officielle :

L’ancien finaliste de The Voice, saison 2 a grandi depuis l’émission de télévision qui l’a révélé. Après le tourbillon médiatique et des débuts discographiques prometteurs, Olympe a  choisi une nouvelle voie, où plutôt la voie qu’il a toujours voulu prendre, afin de donner à son public ce qu’il lui a offert ces dernières années : une relation à cœur ouvert.

Cet EP sonne donc comme un premier épisode, car désormais Olympe se raconte, sans détour. Marqué par un parcours émotionnel chaotique, il a choisi de livrer derrière son sourire et sa nature enjouée, ses fêlures et ses tourments, comme pour tenter de faire disparaître certaines cicatrices qui restent sensibles… Chanter, pour tourner une page. Avancer pour passer à autre chose.

C’est assis à son piano qu’il a composé les mélodies qui traduisent qui il est réellement. C’est avec Julien Maillet, désormais son auteur, qu’il a choisi les thèmes, lui laissant le choix des mots le plus souvent, précisant parfois de sa plume certaines situations…

Il a invité Yseult sur le titre « Je Cours » comme on partage une quête, retrouvé le pianiste Vincent Lanty (Florent Pagny, Garou, Chef D’Orchestre du spectacle musical Résiste) qui l’avait déjà accompagné sur scène, et rencontré une violoncelliste de rêve : Christelle Heinen (William Sheller). Ensemble, ils ont cherché comment traduire cette sensibilité qui l’habite, souhaité s’inscrire dans le sillon d’une variété élégante, qui va chercher dans le chant et les instruments l’essence même de la sincérité…

Et puis une chanson est arrivée in extremis, après le massacre qui a touché la population homosexuelle d’Orlando ces dernières semaines. Alors, Olympe s’est installé face à un clavier et la livre aujourd’hui dans une première version, à fleur de peau : « Aimer n’est pas un crime. »

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olympe,ep,thierry lecamp,interview,mandorInterview :

Nous nous sommes vus la première fois il y a trois ans, alors que tu étais en plein maelstrom professionnel. Tu sortais de The Voice et on avait l’impression que le monde était à tes pieds. Comment as-tu vécu la période où le succès s’est soudainement calmé ?

J’ai toujours été très lucide. Je savais que ça allait redescendre parce que lorsque l’on passe devant 9 millions de téléspecteurs toutes les semaines et qu’après on est moins médiatisés, l’intérêt s’émousse forcément. Je l’ai bien vécu et pas bien en même temps. Je me disais que j’allais redevenir ce que j’étais et que j’allais retrouver un peu de liberté dans la vie de tous les jours. Et puis parfois, comme on parlait beaucoup moins de moi, je me demandais si j’allais pouvoir continuer à faire de la musique toute ma vie. Le doute prend le pas.

Pendant la période de calme, tu t’es mis à la composition.

Oui, et du coup, je pouvais aussi évoquer des choses qui m’avaient touché pendant mon enfance, mon adolescence et ma vie aujourd’hui. Dans les périodes de doutes, on est plus dans un état d’esprit propice à l’écriture et à la composition.

Tu as eu une enfance, disons compliquée. La musique a tenu un rôle important à ce moment-là, je crois.

A l’âge de cinq ans, j’ai été placé chez mon grand-père avec mon petit frère et ma petite sœur parce que ma mère faisait une dépression quand mon père s’est séparé d’elle. Il était militaire et il a dû partir en Nouvelle Calédonie. Du coup, je n’avais pas trop les repères paternels et maternels. J’étais assez timide et c’est vrai que je n’ai pas très bien vécu mon enfance et mon adolescence. Le collège était une période que je détestais. Je chantais tout le temps. C’était le seul moyen que j’avais pour extérioriser ce que je traversais. Je ne me confiais à personne. C’était la bulle dans laquelle je me sentais bien et où j’aimais me réfugier.

Ton grand-père t’a aidé à faire de la musique.

Un jour, je lui ai dit que j’aimerais bien faire du piano. Il m’a acheté un piano. Ensuite, il m’a inscrit à des cours. Lors du premier cours, ma prof m’a suggéré d’arrêter cet instrument parce que, selon elle, je n’étais pas fait pour ça. Du coup, j’ai appris le piano tout seul. A onze ans, mon grand-père m’a inscrit à un concours de chant sans me prévenir. J’ai accepté d’y participer et j’ai gagné en chantant « D’amour ou d’amitié » de Céline Dion. Après, j’ai été intégré dans une troupe de chanteurs vers Amiens. Je faisais des petits concerts, des cabarets… c’était bien, même si on ne chantait pas ce que l’on voulait. Je suis ensuite parti dans le sud pour participer à un projet musical qui n’a pas eu lieu, du coup, après, je suis revenu à Amiens. Je voulais reprendre des études d’audiovisuel pour créer une boite de montage de clips vidéo. Comme je n’avais pas de contact pour l’alternance, j’ai trouvé un petit job en attendant.

Clip officiel de "Si demain".

C’est à ce moment que tu décides de poser des vidéos sur YouTube.olympe,ep,thierry lecamp,interview,mandor

Oui et un soir, on m’a contacté pour me demander si je voulais passer une audition. Au début, on ne m’avait pas dit que c’était pour The Voice. Ensuite, tout s’est enchaîné à une vitesse folle.

Tu as enfin vu les paillettes…

Quand tu arrives sur le plateau de The Voice, tu ne comprends pas ce qu’il t’arrive.

Ensuite, tu as sorti un disque de reprises et un disque « original » mais marketé Universal.

J’écrivais et composais déjà, mais on ne m’a pas laissé la possibilité de placer au moins une de mes chansons.

Ce qui est le comble. Là, enfin, tu reviens avec tes propres chansons, entièrement composées par toi et écrites par Julien Maillet.

Ça fait du bien. J’avais des mélodies depuis très longtemps et j’avais l’impression qu’elles n’existaient pour rien. Enfin, j’ai pu les utiliser. Cela dit, c’est aussi stressant. Quand j’ai commencé à faire écouter à mon agent, Thierry Lecamp, et à Julien Maillet mes musiques, j’avais peur qu’ils trouvent cela méga nul. Quand l’EP est sorti, ma deuxième appréhension était les commentaires du public. Pour moi, ce disque est la liberté de pouvoir chanter ce que l’on a envie de chanter, de pouvoir mettre en avant ce qui sort des tripes. C’était salvateur de pouvoir sortir tout ce que je raconte dans ces nouvelles chansons.

Live France Bleu de "Aimer n'est pas un crime". Une chanson écrite à la suite de l'attentat qui a touché la communauté homosexuelle à Orlando.

olympe,ep,thierry lecamp,interview,mandorTu évoques la séparation de tes parents, la disparition de ta grand-mère, tes histoires d’amour… des histoires très personnelles. J’imagine que tu as beaucoup raconté ta vie à Julien Maillet pour qu’il écrive des textes qui te correspondent parfaitement.

Il est venu chez moi à Paris avec une bouteille de vin rouge. Nous nous sommes mis à table, puis nous nous sommes servis un verre et j’ai commencé à lui raconter ma vie. Quand je me livre, je me livre à fond. Je ne fais pas les choses à moitié. Pendant ce temps, il a pris des notes. C’était particulier parce que je ne connaissais pas Julien depuis longtemps. J’espérais qu’il ne me prenne pas pour un taré et que ce que je lui racontais l’inspire. Ça l’a inspiré. Il s’est beaucoup rapproché de ce que je voulais dire. Moi, quand quelque chose me touche trop, je suis incapable de trouver les mots. J’ai toujours peur de ne pas être assez juste.

Ce sont des thèmes qui peuvent toucher beaucoup de personnes.

Si ce ne sont pas leurs histoires personnelles, je m’arrange pour que tout le monde puisse plus ou moins se retrouver dans mes chansons.

Ce sont des textes d’un homme torturé aux multiples blessures. La chanson te permet de tenter de cicatriser?

Pour que j’avance dans la vie, j’ai besoin de tourner les pages. Pour moi, une chanson, c’est une page qui se tourne. De mettre des mots sur mes maux me fait du bien.

Ta musique est très dépouillée. Piano, voix et parfois violoncelle.

Je voulais que l’on soit à l’essence même des mots, que l’on entende bien la mélodie, que mes refrains soient entêtants. Je ne voulais pas surproduire et que l’on entende 50 000 instruments. Ce que j’ai fait est un peu culotté parce que si on part dans l’optique de passer en radio, ce n’est pas la meilleure formule musicale (rires). Je ne voulais pas faire de la musique pour la radio, mais parce que j’aime la musique.

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Toute proportion gardée, si je dis qu’il y a du Sheller en toi, tu en penses quoi ?olympe,ep,thierry lecamp,interview,mandor

Que c’est un compliment. Il fait partie des artistes français que j’apprécie vraiment. Il y en a peu. J’ajoute Polnareff, Calogero et Zazie et c’est à peu près tout.

Et dans les internationaux ?

J’aime beaucoup Kate Bush, Tori Amos, Adele. Elles ont toutes des voix et des mélodies exceptionnelles. Musicalement et vocalement, il y a toujours des rebondissements dans leurs chansons. Elles n’interprètent pas, elles vivent ce qu’elles chantent.

Tu as une fanbase importante depuis The Voice. Elle te suit sur ce projet ?

Étonnamment, elle préfère même ce que je fais actuellement. Les gens qui m’aimaient depuis le début comprennent que cet EP représente le vrai Olympe. Ils décèlent la sincérité qui émane de toutes ses chansons. Ils disent qu’ils apprécient que je me confie et que je sois dans l’émotion.

Je pense que cet EP te rendra ta légitimité et qu’on arrêtera de te parler de The Voice.

Que Dieu t’entende (rires). The Voice, c’est une super vitrine, ça t’ouvre plein de portes et je ne serais sans doute pas là pour parler avec toi si je n’étais pas passé par cette émission. Le souci est que, quand tu es estampillé The Voice, tout le monde considère que tu n’es qu’une voix et que tu ne peux pas être également auteur et compositeur.

Tu repars donc à zéro.

Oui et c’est très bien. Je redéfinis mon univers.

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Pendant l'interview.

olympe,ep,thierry lecamp,interview,mandorÇa doit être le bon moment pour que les gens te découvrent tel que tu es.

En effet. Peut-être que je n’avais pas encore assez de maturité à l’époque pour sortir les chansons qui figurent sur mon EP.

Tu es toujours dans le doute ?

Oui et heureusement. Si je n’ai pas le doute en moi, je n’arriverais pas à me surpasser.

Continues-tu à écrire et composer, même en période de promo ?

Je suis toujours à fond. J’ai plein d’idées en permanence. J’ai déjà 35 compositions et nous avons le projet de faire un album. Dans le même style que l’EP, avec peut-être un peu plus de cordes.

Pour conclure, qu’as-tu envie de dire ?

Il faut toujours suivre la petite voix qui nous guide à l’intérieur de nous. Il faut s’accrocher et ne jamais baisser les bras.

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Après l'interview, le 13 septembre 2016.

17 septembre 2016

Sophie Adriansen : interview pour Le syndrome de la vitre étoilée

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Sophie Adriansen est une auteure que je suis depuis un moment (comme en témoigne ses nombreuses mandorisations). Elle écrit des romans, des livres pour enfants, des nouvelles, des biographies, des essais. Bref, elle a la plume dans la peau.

Je ne la mandorise pas à chaque livre, elle publie beaucoup. Mais soudain, je vois passer une pépite et je m’arrête. C’est le cas avec ce livre, Le syndrome de la vitre étoilée, sur un sujet absolument pas évoqué dans la littérature. Le syndrome de la vitre étoilée raconte l'histoire  d'un couple qui tente d’avoir un enfant par PMA (voir plus bas). Mais ce livre est bien plus que cela. C’est surtout un roman sur la place de la femme dans la société. Et le constat n’est pas beau à voir.

Sophie Adriansen est passée me voir une nouvelle fois à l’agence, le 7 septembre dernier.

sophie adriansen,le syndrome de la vitre étoilée,interview,mandor4e de couverture :

Un garçon, une fille, dix ans de vie commune. De cette équation parfaite naît le désir d’enfant. Puis les difficultés arrivent. Le désir se transforme. Le garçon et la fille aussi. Un couple sur cinq connaît des difficultés pour avoir un enfant.

Derrière cette proportion, combien d’autres statistiques ? De formules intrusives ? De conseils « bienveillants » ? De boîtes de tampons ? De pieds dans les étriers ? D’amis auxquels on ment ? De bouteilles éclusées ? Combien de pensées magiques pour conjurer le sort et cette foutue proportion ?

Voilà des questions – des obsessions – que la narratrice de ce roman tente d’éclairer sous un jour nouveau en découpant sa pensée comme on range la commode de son adolescence.

Ce qui démarrait comme un chemin de croix frappe par sa lucidité, sa drôlerie,
sa cruauté et prend la forme du journal rétroéclairé d’une jeune femme qui découvre le pouvoir d’être libre

L’auteure (biographie du site Babelio) :

Sophie Adriansen est l’auteur d'une quinzaine d'ouvrages en littérature générale et jeunesse ainsi qu'en non-fiction. Elle a signé deux biographies, cosigné des témoignages et été formée à l’écriture de scénario à la Fémis.
Elle anime des ateliers d'écriture en milieu scolaire.

Elle tient depuis 2009 le blog Sophielit, finaliste du Prix ELLE 2011, anime des discussions autour des livres et collabore à plusieurs sites littéraires.

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(Photo : Mélania Avanzato)

Interview :

Dois-je t’appeler la nouvelle Christine Angot ? (A lire avec un ton taquin.)

Pourquoi dis-tu cela ?

Ce n’est pas un livre dans lequel tu racontes ta vie ?

Il y a la mention « roman » sur la couverture, ça n’a pas dû t’échapper. Par contre, je ne cache pas le fait que je ne serais jamais partie dans cette direction-là si je n’avais pas fait de la PMA (procréation médicalement assistée). Il y a quelques années, j’ai fait un début de parcours médical pour essayer d’avoir un enfant. A ce moment-là, j’ai noté plein de choses pour, à la fois me prouver que je l’avais fait et aussi pour m’en débarrasser une bonne fois. Ce n’était pas dans l’idée d’en faire quelque chose de littéraire ou romanesque, c’était juste pour évacuer les choses et en conserver une trace. Mais il fallait que la trace soit extérieure à moi afin que ça ne m’alourdisse pas, ni ne me pèse.

Mais à partir de ce matériau, tu as fini par construire un roman.

Oui, sur une base autofictive. Je n’ai aucun problème avec ça.

Tu évoques la pression sociale sur le fait d’avoir un enfant passé l’âge de 20 ans.

Moi, en tant que jeune femme dans la trentaine, cela fait des années que je reçois cette injonction à me reproduire. Je la reçois directement par des personnes physiques et indirectement par la presse et la société… J’avais envie de parler de ça parce que, pour moi, faire un enfant doit être un choix et une envie. Il y a des femmes qui sont en capacité physique de faire un enfant, qui ont le partenaire avec lequel elle pourrait le faire et qui font le choix de ne pas en faire. Et ces femmes sont jugées.

Ça arrive aux femmes en couple et aux femmes seules ?

Encore plus aux femmes en couple parce que l’on considère qu’elles n’ont aucune excuse pour ne pas faire d’enfant. Il faut se justifier et avoir une bonne raison. La carrière est une des réponses les plus souvent données. Il y a une phrase ultra banale qui me rend dingue : « Et toi, c’est pour quand ? »

Il est vrai qu’on ne pense pas à mal quand on demande cela, mais c’est très maladroit.

Ça pose un peu la question : « comment va ta vie sexuelle ? » Cette question touche au plus intime et personne ne s’en rend compte. Cette question évoque aussi ton projet de vie, ton projet professionnel, les perspectives que tu envisages avec ton partenaire. Bref c’est une question très personnelle, la réponse ne regarde que la personne concernée, pourtant n’importe qui la pose à n’importe qui.

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(Photo : Mélania Avanzato)

Tu parles de la bible dans ton livre. Tu expliques que tout vient de là.

S’il y a cette injonction, c’est parce que, dans les textes fondateurs, on dit aux femmes qu’elles seront des ventres pour procréer. Puisque la vocation de la femme, c’est faire un ou des enfants, si tu n’en fais pas, cela insinue que tu es inutile. C’est le message que la société renvoie beaucoup. Il y a pourtant un couple sur cinq qui a des difficultés à faire un enfant. 20%, c’est quand même beaucoup. Il n’y a donc aucune culpabilité à avoir.

C’est un livre qui peut aider ceux qui passent par ce que tu as vécu.

Quand la narratrice, Stéphanie, fait ce parcours, elle n’arrive presque plus à en parler à son conjoint. Je me dis que si des personnes lisent ce livre en étant dans cette situation, ça peut, peut-être, leur faire du bien de savoir qu’ils ne sont pas seuls. Ce qu’ils sont en train de ressentir et vivre, d’autres sont passés par là. Stéphanie se sent super seule parce que personne ne lui a jamais dit que ça allait être si compliqué.

Comment ont réagi tes proches à la lecture de ton livre ?

Il y a ceux qui savent ce qu’est l’autofiction et les autres. Ceux qui connaissent l’autofiction savent que l’on peut écrire une œuvre à partir de quelque chose de personnel sans que tout soit forcément vrai. Les autres considèrent que c’est un témoignage, un récit dans lequel simplement les prénoms ont été modifiés. Parce qu’ils ont repéré un truc dont ils savent que ça correspond à la réalité, tout le reste est forcément véridique. Pourtant, j’aurais publié un témoignage si j’avais voulu raconter mon parcours à moi. J’ai choisi de publier un roman parce que ce livre est malgré tout une fiction.

Le lecteur ne doit donc pas se poser la question de savoir si l’héroïne est l’auteure ?

Le lecteur fait ce qu’il veut. Toi, je sais que tu n’as pas pu t’empêcher de voir en moi l’héroïne du livre, mais d’autres, par exemple notre ami commun Bertrand Guillot (voir sa chronique sur Le syndrome de la vitre étoilée), ont lu l’histoire de Stéphanie et Guillaume sans penser à Sophie Adriansen. Je n’ai pas à donner un mode d’emploi pour lire ce livre.

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(Photo : Mélania Avanzato)

J’aime la construction de ton livre. Ce sont des chapitres courts et variés. On ne s’ennuie jamais.

En fait, ma narratrice est complètement perdue. Elle essaie de récupérer son moi en morceau. J’avais envie de rendre compte de ce bordel là. J’ai voulu que le livre soit à l’image de la narratrice, donc je ne suis pas allée sur quelque chose de linéaire. Le cerveau est toujours traversé par plein de choses, j’ai voulu transposer cela littérairement.

En tant qu’homme, j’ai beaucoup apprécié ce livre. Il m’a aidé à mieux comprendre les femmes… et toi, tu es très bienveillante envers le compagnon de ta narratrice.

Il n’y a aucune mauvaise intention de la part de la narratrice. Elle est amoureuse de son homme. Il se trouve que dans l’histoire il est hypofertile, mais ça aurait pu être elle.

Il y a une sacrée injustice. Dans ce genre de souci médical, on ne s’intéresse qu’à la femme, très peu à l’homme.

Je suis heureuse de te l’entendre dire. Quoiqu’il se passe chez l’homme, c’est de toute façon la femme que l’on scrute, que l’on observe. La narratrice se retrouve dépossédée de son corps. Ça n’arrive pas à un homme. Guillaume ne fait qu’un examen et il donne son sperme. C’est tout. Elle, en permanence, elle doit se déshabiller et montrer son intimité à des gens qu’elle ne connait pas. En plus, il n’est pas question qu’elle se plaigne. Pour couronner le tout, souvent, les médecins sont des hommes qui lui affirment qu’elle ne va rien ressentir, que l’examen n’est pas douloureux, alors qu’ils n’en savent rien car ils ne sont pas constitués comme une femme.

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Pendant l'interview...

Tu évoques beaucoup l’aspect psychologique qui n’est jamais pris en compte.

La sécurité sociale te rembourse tous les examens, mais il n’y a pas d’accompagnement psychologique, alors que cela me paraît indispensable. La gynéco dit à Stéphanie « n’y pensez pas ! » ; mais quand tu as envie d’avoir un enfant, que cela devient ton obsession, comment veux-tu ne pas y penser ? A aucun moment tu ne peux déverser ton trop plein.

Stéphanie reviendra dans un prochain « roman » ?

Oui. Mon héroïne me permet de dire ce que j’ai sur le cœur. J’ai envie de lui faire vivre d’autres choses et de me servir d’elle pour raconter ce qui m’agace dans la société. Je suis partie sur quelque chose d’un peu militant autour du corps de la femme. Je suis fasciné par le rapport entre le corps et l’esprit et le pouvoir de l’esprit sur le corps. Je raconterai une autre pression sociale.

Je n’aime pas ce mot, mais en t’écoutant, je trouve qu’il y a quelque chose de féministe en toi.

Je te dirai oui très volontiers si on ne faisait pas n’importe quoi du mot « féministe ». Tout de suite, on pense aux chiennes de garde. Moi, j’aime le féminisme de Martin Winckler, l’auteur de « Le cœur des femmes ». Il a été un médecin féministe, il est maintenant un auteur féministe. Ce féminisme-là je le chéris, je m’en réclame. Si je peux écrire dans cette veine-là, je serais très satisfaite.

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Après l'interview, le 7 septembre 2016.

06 septembre 2016

Dani Terreur : interview pour l'EP Gri-Gri

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(Photo : Severin)

La nouvelle idole des jeunes pourrait bien s’appeler Dani Terreur. Le Parisien joue de la pop à l’aide de synthétiseurs analogiques, guitares cristallines et quelques boîtes à rythme. Après avoir joué au sein (notamment) de la formation parisienne Yucca Veluxil s’émancipe en solo dans un premier EP, Gri-Gri. Ce jeune homme mélange habilement pop anglo-saxonne, musique électronique et chanson française, le tout sur des textes caustico-poétiques.

Le 5 septembre dernier, il est venu à l’agence (merci à son manager, Thierry Lecamp) pour une première mandorisation (qui ne sera sans doute pas la dernière).


dani terreur,gri-gri,interview,thierry lecamp,mandorBiographie officielle 
(un peu écourtée):

Magnétique et passionné sur scène, Dani Terreur se transforme en chasseur de sons en studio, traquant les mélodies fortes, les harmonies chaudes et électriques, en quête d’un groove qui oscille entre turbulences synthétiques et cristallines. Pour en arriver là, il s’est nourri dès l’enfance de mélodies pop anglo-saxonnes et de musique électronique. Pour les textes, Dani Terreur observe la vie, s’abreuve de littérature et de cinéma pour satisfaire son esprit assoiffé. C’est ainsi qu’il peint un monde qui déborde de sentiments exacerbés, de passion, de lutte intérieure entre le bien et le mal… On retrouve la vengeance dans « A bout de souffle », le plongeon vers l’inconnu dans « Fleuve », l’errance d’une génération dans « Paris », l’instinct animal dans « Amour Chienne » ou le vernis social qui explose définitivement dans « La Nuit du chasseur »…  Le résultat est à découvrir dans cet EP baptisé Gri-Gri : une première série de chansons talismans dans lesquelles Dani Terreur enferme une histoire, l’esprit d’un instant, à la recherche de l’étincelle pour atteindre le « sacré ». Des titres tendus sur le fil, habités par le spleen urbain, les tourbillons de l’âme, les rêves éveillés et le voyage introspectif.  Tapi dans la pénombre, il attrape tout ce qui passe à sa portée de jour comme de nuit, afin d’aller chercher dans des mélodies accrocheuses, habillées de sons électroniques et d’énergie électrique, cette magie qui vous attrape et ne nous quitte plus.

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dani terreur,gri-gri,interview,thierry lecamp,mandorInterview :

J’ai lu plusieurs fois que tu as un papa musicien. Il faisait quoi exactement ?

Il était compositeur pour un metteur en scène qui, par ailleurs, est mon oncle, Jérôme Savary. Parallèlement, il faisait de la variété. Il était musicien de studio pour des gens comme Jimmy Cliff ou Véronique Sanson. Comme il a plus de 60 ans, il est désormais à la retraite. Il continue à jouer pour lui parce que l’amour qu’il a pour la musique ne le quitte pas.

Ton père te soutient ?

Oui, ma mère aussi. Je ne fais pas écouter à mon père ce que je fais avant que ce soit terminé. Quand ça lui plait, je suis hyper content. Bon, cela dit, est-ce qu’un père est le plus objectif pour critiquer son fils ? Il apprécie et il est derrière moi, c’est le principal.

Tu as écouté beaucoup de pop, puis de la musique groovy et de la chanson française. Cela t’a influencé ?

J’essaie en tout cas de ne pas copier ceux que j’ai beaucoup écoutés. J’ai l’impression que je les intègre, mais que je les ressors après les avoir passé dans mon filtre, mon style personnel.

Clip de "A bout de souffle".

Si je dis que tu fais de la pop electro, j’ai bon ?dani terreur,gri-gri,interview,thierry lecamp,mandor

Oui, mais tout le monde fait de la pop électro maintenant, même dans la très grosse variété. Disons que je fais des chansons pop que l’on peut retenir et chanter, avec des arrangements electro.

J’ai lu que tu t’inspirais de certains livres et films lus ou vus pour écrire. C’est vrai ?

Je m’en sers comme un tremplin pour commencer la chanson. Il y a des films qui m’ont tellement marqué que quand je me mets à écrire, l’histoire me hante et j’ai envie de l’utiliser comme base. Ce n’est pas systématique, mais ça me rend souvent service. Recréer de la matière par rapport à un film ou à un livre est exaltant.

Tu y ajoutes des choses personnelles ?

« Paris » et « A bout de souffle » sont des moments de ma vie, en un peu plus romancés, sinon, ma vie serait bizarre.

Tu as fait partie de quelques groupes. Tu les as quittés car tu souhaitais chanter en français ?

Avec le groupe Canyon Cosmos, je chantais en anglais parce que j’avais peur de chanter vraiment. Ne pas chanter dans sa langue, c’est se planquer. A un moment, je ne pouvais plus le faire, j’avais l’impression d’être un charlatan. Pour faire ce métier, ça devenait essentiel de montrer comment je pouvais écrire, de montrer que je pouvais appuyer le texte sur la mélodie pour que tout soit bien intelligible. Je ne vois pas comment on peut chanter des choses si on n’y croit pas, s’il n’y a aucune incarnation.

Il faut impérativement croire en ce que l’on chante ?

Il faut un minimum d’implication et être touché par ce que l’on raconte, d’une manière ou d’une autre. Une chanson n’est pas une récitation. Il faut capter celui qui t’écoute.

dani terreur,gri-gri,interview,thierry lecamp,mandorA quelle famille te sens-tu le plus proche dans le milieu de la chanson ?

Quelqu’un comme Christophe me plait beaucoup. Je sens des points communs, même si je n’ai pas son talent et que nous ne sommes pas de la même époque. Chez les jeunes, il y a pas mal d’artistes qui recommencent à chanter en français. On est tous plus ou moins dans la même veine, avec un discours similaire.

Tu penses à des groupes comme Feu ! Chatterton ou Radio Elvis ?

Oui, j’aime bien ces deux groupes. Mais plus récemment encore, des types comme Adrien Soleiman ou Flavien Berger. On ne fait pas la même musique, mais je me sens proche de ces artistes-là.

Ton EP est très bien accueilli. Tu le ressens comment ?

Il y a du frémissement. J’espère que ça va continuer et s’amplifier. J’aimerais surtout que cela frétille au niveau du public.

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Je parle très peu des pochettes habituellement, mais celle-ci mérite quelques explications.dani terreur,gri-gri,interview,thierry lecamp,mandor

Elle est surtout esthétique. Chez une amie, j’ai vu des images de bondieuseries avec la Vierge ainsi représentée. Elle avait le même genre d’image avec Elvis Presley et j’ai trouvé ça amusant. Comme mon EP s’appelle Gri-Gri, comme quelque chose de sacré et de superstitieux, je me suis dit qu’il y avait un sens avec les propos du disque.

Et toi, tu es superstitieux ?

Oui. Je ne suis pas croyant, mais il y a des trucs qui me font flipper, comme la magie ou des trucs qui nous dépassent.

Tu fais un métier où il y a un gros mystère. Celui de  la création.

Moi, je m’exerce à écrire des chansons. Je me force souvent. Je jette 70% de ce que je fais. Dans l’écriture, il y a toujours cette part de magie et de sacrée. J'ai remarqué que mes meilleures chansons naissent quand elles me tombent dessus... et là, il y a une part de mystère. C’est à la fois insaisissable et très agréable.

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Est-ce qu’il t’arrive de ne pas comprendre parfaitement ce que tu as écrit ?

Ça m’est arrivé, mais après, je peux toujours y trouver un sens. Dans la chanson « Paris », il y a des images que je n’ai pas comprises directement. La journaliste des Inrocks qui m’a interviewé (lire là) était persuadée qu’elle avait été écrite après les attentats, ce qui n’était pas le cas. Après coup, en réécoutant la chanson, effectivement, on pourrait croire que cela  raconte ce qu’il s’est passé.

Tu aimes préciser ce que tu as voulu dire dans tes textes ?

Je préfère garder un halo de mystère autour de mes chansons.

Comment vis-tu ta vie d’artiste ?

C’est un combat et une lutte, mais j’essaie de ne pas le ressentir ainsi. Il faut faire ce métier sans se dire que c’est difficile, sinon on commence à se plaindre et c’est là le danger. Je sais qu’il y a des gens qui sont fait pour ça, mais qui abandonnent parce qu’ils sont découragés. Je me concentre sur le positif de ce métier. Ce sont surtout les professionnels de la musique qui souffrent, du coup, ça déteint sur les artistes.

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Tu as fait ce disque seul. C’était par souci économique ou parce que tu préfères la solitude dans la création ?

Il y a quelque chose qui me fascine chez les gens qui font tout tout seul. Je suis admiratif de Prince, mais aussi de Daft Punk, Air, par exemple… j’aime transposer cette manière de travailler au monde de la pop.

L’idéale d’une carrière pour toi, c’est quoi ?

C’est qu’elle soit longue et très diversifiée. Le renouvellement permanent est essentiel. Un peu comme Christophe. Il a traversé les années en se renouvelant, en accumulant les tubes et sans céder à aucun diktat du métier. Ces derniers albums sont carrément sans concession. Chez les anglo-saxons, Prince a eu la carrière idéale.

Es-tu confiant en l’avenir ?

Oui, ça va. Il ne faut pas trop y réfléchir, mais je me dis que tant que je fais de la musique et que j’ai de l’inspiration, tout va bien.

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Après l'interview, le 5 septembre 2016 (guest star : Thierry Lecamp, son manager).

02 septembre 2016

Louis-Jean Cormier : interview pour Les grandes artères

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Les Grandes Artères est le deuxième album solo de Louis-Jean Cormier. Il est disponible en France depuis le 26 août. S'il peut encore se promener incognito en France, ce n'est absolument pas le cas au Québec où il est une véritable star. Avant de lancer en 2012 sa carrière en solo, il était le chanteur du groupe Karkwa, méga populaire de l'autre côté de l'Atlantique. L’homme collectionne une impressionnante série de prix et de distinctions, comme par exemple les Felix (qui ne sont autre que les équivalents canadiens des Victoires de la Musique). En tout, avec son groupe et son dernier album, il en compte déjà 17. Dans son nouveau disque, le trentenaire nous fait vibrer avec des textes magnifiques sur la séparation, l'amour ou encore l'engagement citoyen.

Du 13 au 22 octobre, Louis-Jean Cormier se produira avec son groupe dans six villes, dont Paris, Bruxelles, Nantes et Lyon. Une deuxième tournée sur "le Vieux Continent" est également en chantier et devrait avoir lieu au printemps.

Le 24 août dernier, rencontre dans un petit studio parisien avec celui qui devient peu à peu un monument de la chanson francophone. Mine de rien, il marque toute une génération québécoise depuis une décennie.

Biographie officielle :louis-jean cormier,les grandes artères,mandor,interview,karkwa

De ses années d'études dans une école musicale de Sept-Îles à ses premiers pas comme chanteur à l'adolescence sans oublier les étés passés au Festival en chanson de Petite-Vallée, la vocation d'auteur-compositeur-interprète de Louis-Jean Cormier remonte à loin. Arrivé à Montréal à 17 ans pour étudier la musique au cégep, il se lie d'amitié avec quatre musiciens qui formeront avec lui Karkwa, un groupe qui se fait vite remarquer. En l'espace de quatre albums qui rallient la critique et les foules, Karkwa devient l'un des groupes phare du rock indépendant québécois et la première formation francophone à remporter le Prix Polaris pour Les chemins de verre (2010). Parallèlement à son rôle de chanteur-guitariste, Louis-Jean devient l'un des 12 hommes rapaillés, un projet d'envergure inspiré par la poésie de Gaston Miron dont il signe la réalisation et les arrangements. Il réalise les premiers albums de Marie-Pierre Arthur (mandorisée là), David Marin, Lisa LeBlanc et accepte la chaise de coach à La voix le temps d'une saison. Auteur-compositeur prolifique, il écrit dans ses temps libres des chansons plus personnelles. Une voix et une sensibilité s'affirment; un premier album à son nom paraît en 2012, Le treizième étage (Félix de l'Auteur ou Compositeur, Album rock et Choix de la critique) suivi en 2015 (au Québec) d'un deuxième intitulé Les grandes artères.

louis-jean cormier,les grandes artères,mandor,interview,karkwaLes Grandes Artères vu par:

Longueurs d’Ondes.

La poésie de Miron n’aurait pas à rougir de celle déployée avec panache et simplicité sur cet album. On retrouve un auteur sensible qui construit des moments d’intensité et de rêveries sombres, mais toujours en partant du cœur. Musicalement, il nous berce dans un mouvement orchestral, côtoyant le folk, le rock sauce Karkwa ou psychédélique, les moments symphoniques et des ambiances plus douces, parfois même pop. Une grande légèreté se déploie sous la voix douce de Louis-Jean Cormier qui berce l’auditeur dans un tableau onirique poignant, à la fois subtil et sublime.

Télérama (TTT):

Voilà belle lurette que la chanson québécoise francophone ne se résume plus à un concours de décibels vocaux et qu'elle marie, souvent plus que les Français, sonorités américaines et souci du texte. Karkwa, par exemple. C'est justement son chanteur qui le prouve ici, dans un deuxième album solo - le premier avait été couvert de prix chez lui. Soyons francs : son atout majeur reste sa musicalité, pop-rock mélodique aux sons clairs, aux lignes fluides soutenues à la fois par des guitares old school et des programmations très tendance. Quant aux textes, s'ils sont naïfs quand ils sont amoureux – malheureux -, ils attirent l'attention lorsqu'ils évoquent les aspirations d'une génération qui réclame son droit au rêve (« La Fanfare ») ou ses envies d'échappées belles : « Tête première », au fort parfum d'évasion ; « Complot d'enfants », linéaire et entraînant comme un chant d'espoir ; « Deux saisons trois quarts », à l'esprit road movie. Jolies chansons, qui prennent le large et nous invitent à les suivre.

Valérie Lehoux

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(Photo : Longueur d'Ondes)

louis-jean cormier,les grandes artères,mandor,interview,karkwaInterview :

Qu’elle est ta culture musicale ?

Je viens d’une famille de musiciens, de chefs de cœur, de mélomanes, mon frère est premier violon à l’orchestre symphonique du Québec. J’ai passé ma jeunesse à écouter de la musique classique. Le rock n’roll est entré dans ma vie alors que j’étais ado par le biais des Beatles. D’ailleurs, on dit souvent que je suis un mélange de Gilles Vigneault et des Beatles. Ensuite, j’ai été happé par le jazz, j’ai même fait des études de jazz à Montréal. J’ai fini par créer le groupe Karkwa avec lequel je suis resté quinze années complètement folles. Aujourd’hui, je continue à peaufiner mon métier d’auteur compositeur, de songwriter. Je suis arrivé à un moment de ma vie où je m’amuse vraiment. J’ai l’impression d’avoir enfin trouvé mon identité.

Karkwa : clip de "Pyromane" (2010).

Quand tu as quitté Kwarka, ton premier album solo a cartonné immédiatement.louis-jean cormier,les grandes artères,mandor,interview,karkwa

Les planètes ne pouvaient pas être plus alignées que cela. S’affranchir de Karkwa a été essentiel. J’ai voulu être seul pour entamer une nouvelle démarche artistique et retrouver mon identité musicale. Peu importe ce que l’artiste peut avoir comme vision de son art, de sa création, il a toujours besoin de se définir pour que les gens puissent l’identifier facilement. Il est beau de se renouveler et aller ailleurs tout en restant reconnaissable, comme l’a fait David Bowie tout au long de sa carrière.

T’es-tu trouvé alors ?

Oui. J’ai réussi à sortir ce qui devait sortir de moi.

Tu sens l’enthousiasme du public français et des gens du métier envers toi ?

J’ai toujours été sous une bonne étoile. Au Québec, les gens du métier ont toujours été magnanimes et gentils envers mon travail et envers moi. J’ai l’impression qu’ici, c’est la même chose.

Tu viens en France pour quoi ?

J’ai une carrière qui marche très bien chez moi. J’entrevois la commercialisation à l’étranger avec amusement et comme un défi. J’ai l’impression que ceux qui connaissent mes chansons ici les aiment bien, ce qui m’encourage à espérer.

Clip de "Traverser les travaux", chanson tirée de Les Grandes Artères.

louis-jean cormier,les grandes artères,mandor,interview,karkwaTu es une vraie star au Québec. Ici, tu peux marcher tranquillement dans la rue, personne ne te reconnait… c’est déroutant ?

C’est plaisant. On dirait un retour à la case départ avec un rictus en coin. L’expérience que j’ai me permet d’éviter les erreurs que j’ai faites dans le passé. J’ai essuyé des revers et j’ai souvent donné des coups d’épée dans l’eau. Aujourd’hui, je suis dans une démarche zen et relax. Je pense que c’est dans cette attitude-là que finalement les choses se passent au mieux.

Ta machine est huilée de toute façon.

En France, en octobre, je vais jouer avec des musiciens avec lesquels j’ai fait plus de 500 spectacles. Je repars à zéro, mais avec un aplomb que je n’avais pas au départ.

Tout est pensé dans ton disque Les grandes artères ?

Oui, je voulais embarquer les gens comme dans un bon livre ou un bon film. J’aime les arrangements qui ont de l’amplitude, parfois escarpés. J’aime les cassures. Je passe d’une chanson très rock, avec parfois des cuivres, et ensuite, il y a une chanson guitare-voix. Ça donne du mouvement, mais je fais en sorte qu’il y ait un fil conducteur.

Clip de "Si tu reviens", chanson tirée de Les Grandes Artères.

En France, il y a beaucoup de chanteurs talentueux, mais peu apportent un son nouveau, un stylelouis-jean cormier,les grandes artères,mandor,interview,karkwa original, comme l'apportent des gens comme Ariane Moffatt, Pierre Lapointe ou toi, tous québécois.

Je ne sais pas pourquoi. J’ai la sensation que ce qui impressionne ici, c’est la façon dont on chante en français dans un habitacle plutôt américain ou anglo-saxon. Ce que j’aime de la France, c’est la vague gainsbourienne, représentée par des gens comme Benjamin Biolay ou Bertrand Belin. J’ai longtemps déploré qu’il y ait au Québec comme en France des gens qui chantaient en anglais avec des textes qui n’étaient pas élaborés comme s’ils les avaient écrits en français.

Pourquoi chantes-tu en français ?

Parce que c’est la langue que je maîtrise le mieux. J’aime la poésie d’un texte, ses jeux de mots, ses doubles sens, sa complexité.

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louis-jean cormier,les grandes artères,mandor,interview,karkwaPasses-tu du temps à écrire un texte ?

Pas tant que ça. Des images poétiques me viennent de manière fulgurante. J’écris instinctivement. J’aime beaucoup voir un disque comme étant une œuvre en soi, passée au peigne fin. Il n’y a rien qui est laissé à la légère. Un disque, c’est un casse-tête qu’il faut résoudre le plus poétiquement possible.

Parfois, te demandes-tu d’où te vient ton inspiration ?

Le meilleur de ce que je sors me donne l’impression que c’est sorti de quelqu’un d’autre. C’est une question de pulsion créative. Parfois, j’ai l’impression d’être un charlatan devant les journalistes quand je dis que cette chanson-là veut dire telle ou telle chose. Je colle une explication après coup, parce que quand c’est sorti, c’était très abstrait.

Psychologiquement, tu règles tes problèmes par le biais de tes chansons ?

Mais tu as raison. Quand je faisais la campagne promo pour ce disque au Québec, je disais haut et fort que ce n’était pas tant que ça autobiographique, que c’était aussi la vie des autres. Aujourd’hui, je me rends compte, en analysant tout ce qui est arrivé dans ma vie pendant et par la suite, que c’était vraiment autobiographique. Il est difficile de s’extirper de son œuvre.

Clip de "Saint-Michel", chanson tirée de Les Grandes Artères.

Je suis fou de ta chanson "Saint-Michel".louis-jean cormier,les grandes artères,mandor,interview,karkwa

C’est la chanson qui était censé donner le ton au disque. Quand je suis arrivé au studio, j’avais vraiment envie de faire un disque de rock progressif. Saint-Michel collait parfaitement à ce que je voulais faire. Puis me sont venues des chansons de réflexions amoureuses, de questionnements sur la liberté, du coup, je ne pouvais pas leur mettre ce genre de musique. Le banjo est sorti tout seul de son coffre, Ennio Morricone est arrivé, Debussy est passé nous voir… (rires). Inconsciemment, j’ai fait du folk orchestral cinématographique. C’est la première fois de ma vie qu’une direction artistique s’impose d’elle-même. Les chansons ont décidé de la direction musicale, ce n’est pas moi, ni le réalisateur.

Fais-tu partie d’une « école » musicale ?

Je fais partie d’une communauté. Je croyais que c’était un truc générationnel, finalement en faisant des projets collectifs, ils se sont avérés intergénérationnels. J’ai l’impression de faire partie d’une communauté d’artistes qui vivent de leur musique malgré la métamorphose du marché et la descente aux enfers de l’industrie de la musique.

Qui fait partie de cette communauté d’artistes dont tu me parles?

Galaxie, Ariane Mofatt, Marie-Pierre Arthur, avec lesquels j’étais à l’école. Il y a aussi Martin Léon, Patrice Michaud, Klo Pelgag, Philippe Brach, Pierre Lapointe… ce sont des gens que je croise souvent, étant donné la petitesse du marché. On sent qu’il y a l’esprit de communion entre nous. Les uns invitent les autres dans leurs spectacles respectifs et nous avons beaucoup de respects les uns envers les autres.

Des artistes come Félix Leclerc ou Gilles Vigneault ont compté pour toi ?

Ce n’est pas qu’ils ont compté, c’est qu’ils sont à l’intérieur de moi, de par mon foyer familial et de par la vision de la chanson.

Extraits des Francofolies de Montréal, cet été.

louis-jean cormier,les grandes artères,mandor,interview,karkwaToi-même, tu deviens une référence.

Parfois, des jeunes sortent des disques au Québec et j’entends qu’on les compare à Karkwa ou à moi, en cela je deviens une référence. J’ai le sentiment d’être accepté autant par mes compatriotes que par la presse et les médias. Quand j’étais coach à The Voice (La Voix au Québec), ça a été comme une explosion de notoriété. Je me suis retrouvé à faire tous les talk-shows qui ne m’avaient jamais invités avant. Je suis arrivé avec mon discours de petit créateur et ça a secoué les gens. J’aime aller dans le moule et le casser de l’intérieur.

En écoutant ton album, j’ai ressenti un homme tourmenté. Dans la vie, tu es toujours souriant et volubile. Qui est le vrai Louis-Jean Cormier ?

Je ne le sais pas moi-même. En tout cas, j’aime beaucoup la notion de mélancolie dans la vie. Victor Hugo disait de la mélancolie que c’était « le bonheur d’être triste ».

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Le 24 août 2016, après l'interview.

31 août 2016

Leïla Ssina : interview pour l'album Sympa

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Voilà déjà dix ans que Leïla Ssina, née de parents algériens, sillonne la France avec son groupe. Elle vient de sortir son tout premier album Sympa. Elle y évoque à travers des textes poignants, bourrés d’ironie et d’humour, les travers de notre société actuelle de consommation, où l’argent est roi, mais aussi les rapports hommes/femmes. Sa musique pop entraînante se mêle aisément à sa voix pleine de charme, douce et jazzy. Je mandorise une deuxième fois Leïla Ssina (la première mandorisation est ici), car je lui trouve un talent conséquent et une forte originalité (pour découvrir un peu de sa musique). J’ai du mal à comprendre le silence de mes confrères…

Dans ce milieu de la chanson française, le soleil, le groove, la funk, n’a pas bonne presse. Mettons là à l’honneur.

Sa page sur ITunes.

Le 12 août dernier, la chanteuse est venue à l’agence…

Bleïla ssina,sympa,interview,mandoriographie officielle :

Cette auteure, mélodiste et interprète a suivi un cursus professionnalisant de deux ans aux ACP-Manufacture Chanson où lui seront dispensés des cours de technique vocale, d’expression scénique, d’écriture, etc...Mais, au-delà de la formation, cette école lui apportera un élément essentiel : les rencontres, avec des artistes venus d’horizons musicaux divers, qui vont lui permettre d’enrichir son propre univers.

Dans ce domaine, LA rencontre déterminante est celle avec Edouard Coquard, musicien multi-instrumentiste et arrangeur de grand talent, avec qui elle collabore depuis, sur scène comme sur disque (EP éponyme paru le 27 février 2014 et l'album Sympa dont la sortie est prévue pour le 27 mai 2016).

De coups de griffes en coups du sort, de coups de gueule en coups de soleil, Leïla Ssina nous croque le tableau sans fards de sa vie et de son univers, avec ses beautés et ses travers. Ses textes, faits d’ironie et d’optimisme mêlés, montrent la seule posture possible face à ce monde perturbé : rester soi-même, avec sa musique pop-groove acide mais nécessaire, et en français dans le texte. Entourée de ses trois musiciens complices (Edouard Coquard à la batterie, Laurent Avenard-Kohler à la guitare et Jalil Kherbachy à la basse) qui posent le cadre mouvant de cet univers de travers, Leïla Ssina joue franc jeu avec une énergie brute et magnétique.

Le jury du Pic d’Or ne s’y est pas trompé, et lui a décerné en 2013 le prix d’interprétation et le prix ACP-Manufacture Chanson. Quant à celui du Grand Zebrock, il l’a sélectionnée pour participer au tremplin en 2014 et lui a décerné le Prix spécial du jury ainsi que le prix France Bleu 107.1 ce qui l’a propulsé sur la scène Zebrock pour la dernière édition de la fête de l’Humanité. Les titres « A payer » et « L’hiver en été » extraits du premier EP de Leïla Ssina ont été respectivement classé « coup de cœur Francophone » de la radio nationale Suisse Canal 3.

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leïla ssina,sympa,interview,mandorInterview :

Depuis notre première rencontre il y a trois ans, que s’est-il passé pour toi, professionnellement ?

J’ai beaucoup travaillé pour cet album qui vient de sortir et j’ai fait beaucoup de tremplins pour continuer à me faire connaître.

A ce propos, tu as remporté notamment le prix France Bleu lors du tremplin le Grand Zebrock. Tu aurais dû, grâce à ce prix, être diffusée sur le réseau France Bleu… il n’en a rien été.

J’ai fait quelques interviews, des émissions live, mais au moment de la sortie de l’album, plus rien. Je leur ai donc demandé en quoi consistait notre partenariat. Je n’ai pas eu de réponse claire, ils m’ont juste demandé d’estampiller leur logo sur mon album.

Ce que tu as fait ?

Oui. Mais ça n’a rien changé. On m’a expliqué que comme France Bleu est connecté à 143 réseaux dans toute la France, c’était un peu compliqué. J’ai répondu que justement, cela aurait été pour moi une belle opportunité de me faire entendre. On parle de problèmes dans les radios avec le quota français, je suis donc étonnée.

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Ce que j’aime chez toi, c’est que tu ne fais pas la même musique que la plupart de tes consœurs. C’est groove, funky, soul à fond. Peut-être que cette radio est frileuse pour tenter la différence.

Ce n’est pas uniquement cette radio, c’est vraiment un état d’esprit général. Avant je me cachais derrière l’excuse que je n’avais qu’un EP et que les radios ne diffusaient pas d’EP. Là, je me suis donné les moyens de sortir un album et il y a eu zéro prise de risque des médias. Je ne corresponds pas aux critères et à la mode musicale actuelle, j’en ai conscience. Je veux me démarquer, mais cela me joue des tours puisque aucun média ne tente de sortir du carcan habituel. Je considère que c’est anti artistique de faire quelque chose pour plaire. Je ne me préoccupe donc plus de ça.

Tu parviens à vivre de ta musique ?

Non, toujours pas, mais j’ai réussi à sortir ce disque sans avoir dépensé un centime de ma poche. Pour moi, c’est déjà franchir une belle étape.

Comment as-tu fait pour financer ton disque alors ?

J’ai eu une très belle subvention de la SCPP (la Société civile des Producteurs Phonographiques) et j’ai gagné pas mal de tremplins. Ça m’a permis de sortir cet album et de me payer une attachée de presse et de louer les Trois Baudets pour mon concert de lancement du disque.

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C’est compliqué la vie d’artiste aujourd’hui. Quelles armes on prend pour se battre ?

On prend l’amour qu’on a pour la musique. Et aujourd’hui, j’ai une manageuse, alors quand je n’y crois plus, elle y croit encore. Ce métier, c’est une sorte de montagne russe permanente. Un jour, tu es au fond du trou, tu ne vois plus d’issue, tu te dis que tu vas faire autre chose parce que tu sais que ça te grise beaucoup trop. Un autre jour, quelque chose te tombe du ciel et cette chose te dit que tu es sur la bonne voie. Il faut juste s’accrocher. On est dans une époque très compliquée pour développer des projets musicaux, parce que les maisons de disque ne jouent plus le jeu et que certains médias jouent le jeu des maisons de disques. C’est le serpent qui se mord la queue. Soit tu laisses faire les choses comme ça, soit tu t’enveloppes dans une sorte de militantisme qui t’incite à continuer à exister malgré cela… et advienne que pourra. Il faut savoir déceler les signaux qui te prouvent que tu ne t’es pas trompé.

Tu as un problème avec l’image ?

Non. Pourquoi me demandes-tu cela ?

Parce que tu ne fais pas beaucoup de clips.

C’est parce que je n’ai pas trouvé le partenaire idéal pour transposer ma musique en images. Je vois beaucoup de camarades artistes qui sortent des clips à la pelle, mais sans intérêt. Sortir un clip pour sortir un clip, ça ne m’intéresse pas. Je vais en faire un, mais je vais prendre le temps pour le faire bien. Tout le monde te met une pression insupportable pour que tout aille très vite et que l’emballage soit plus important que le contenu. Moi, j’ai l’impression de me trahir si je pars dans cet esprit-là et si je participe à cette dictature-là. Pour moi, le contenu est le plus important. Une fois que le contenu me satisfait, je peux passer à autre chose.

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Il y a deux ans, à la Fête de l'Humanité (Marylène Eytier).

Tu as testé certaines chansons de ton album sur scène ?

Oui. Le public sert à m’influencer, mais pas à me guider. Par exemple, j’avais hésité à mettre ma chanson « Touché coulé » parce que j’estimais qu’elle était un peu trop personnelle, mais le public l’a tant apprécié que, du coup, il n’était pas question que je ne la mette pas.

Tu es insolente, irrévérencieuse sur certaines chansons. Tu pointes du doigt les travers de la société et déglingues parfois les relations hommes/femmes.

Je me moque de tout le monde et des choses graves, mais avec le sourire. Et puis, j’ai un côté « j’vais te casser la gueule avec mon stylo ».

Ta musique te ressemble-t-elle ?

Je ne vois pas comment on peut faire de la musique autrement. Je fais celle qui me correspond, qui me ressemble, que j’ai envie d’entendre, le tout en langue française. Je me fiche si elle plaira aux Inrocks ou à Télérama, contrairement à certains de mes confrères chanteurs.

Si on écoute cet album, connaît-on mieux Leïla Ssina ?

Oui, je peux dire que c’est une belle biographie chantée. Contrairement à l’EP, dans cet album, il y a beaucoup de textes personnels. Je parle un peu plus de moi.

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leïla ssina,sympa,interview,mandorTu n’es pas la même dans la vie que sur scène, je présume ?

Les trois quarts des artistes que je connais sont des gens soit timides, soit réservés, mais quand tu les vois sur scène, ils sont transcendés. Je pense que chaque artiste à des choses à régler avec lui-même. J’avais lu une interview de Vincent Baguian dans laquelle il disait que depuis 10 ans qu’il travaille avec gens sur des cours d’écriture, il n’avait jamais vu un élève qui allait bien dans sa tête. Il a conclu à la fin de l’interview que quand tu vas bien, tu n’as pas besoin de te faire applaudir.

Tu es d’accord avec ça ?

Oui, je me sens appartenir à cette catégorie-là.

Chanter, c’est un médicament ?

C’est une thérapie. Je pense qu’on ne chante pas tous pour les mêmes raisons, mais qu’au final, c’est un besoin de reconnaissance et un besoin de partager quelque chose.

Te sens-tu artiste ?

Je me sens plus artiste qu’autre chose. Aujourd’hui, on est obligé de tout faire plus ou moins: artiste, manager, attachée de presse… je me sens plus artiste que tout ce que l’on me demande d’être.

Et qu’est-ce qui détermine qu’on est artiste ou pas ?

C’est d’avoir des choses à dire et d’arriver à en faire des œuvres. Ça peut être des livres, des films, ou dans mon cas, des chansons. Tout le monde à une histoire et des choses à dire, mais tout le monde n’a pas les armes pour en faire quelque chose.

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Pendant l'interview...

As-tu toujours voulu être chanteuse ?

Oui, depuis que je suis toute petite. Je n’ai jamais voulu faire autre chose. Il m’est arrivé de travailler pour gagner ma vie, mais je ne me sentais pas à ma place. Un jour, j’ai quitté mon boulot pour sauter dans le vide et sans filet. Aujourd’hui, je ne le regrette et je suis persuadée que j’ai bien fait de tout arrêter pour la musique. J’ai eu le déclic quand mon frère est décédé à 37 ans. J’ai compris que la vie passait beaucoup trop vite et qu’il ne fallait pas passer à côté de ses envies et de ses rêves.

Tu écris parfois pour les autres il me semble.

Je travaille pour des artistes groove qui chantent en anglais et qui souhaitent chanter en français, mais qui ne savent pas écrire dans cette langue.

C’est difficile de coller des mots français sur du groove ?

Je ne trouve pas. Véronique Sanson le fait parfaitement. Les titres de France Gall des années 70 et 80, ça groove à mort. Je ne sais pas pourquoi, après Michel Berger, plus personne n’a groové dans la chanson française. Moi, j’essaie et j’y mets tout mon cœur.

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Après l'interview, le 12 août 2016.

 

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