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26 octobre 2017

Clément Bénech : interview pour Un amour d'espion

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(Photo : Patrice Normand)

Depuis 2013, je suis la carrière littéraire de Clément Bénech. Je l’ai déjà reçu pour son premier roman L’été Slovène, puis pour son second, Lève-toi et charme. J’aime sa prose, son regard sur la société, son humour, la subtilité de ses réflexions sur le quotidien et la vie en générale. 

Dans ce troisième roman, Un amour d’espion, l'auteur nous embarque à New-York où il retrouve Augusta, une amie qui l'a chargé d'une mission : filer son « boyfriend », un roumain, critique d'art, au passé trouble. Clément Bénech signe ici un roman contemporain, hyper «  connecté ». Il ne se contente pas d’enquêter sur ce mystérieux personnage, il pointe aussi les dérives, les dangers, les déconvenues des réseaux sociaux (Tinder et autre Facebook). Un  roman moderne qui en dit plus qu’il n’y parait sur nous, notre époque et notre façon de vivre.

Le 19 septembre dernier, nous sommes allés déjeuner ensemble pour une troisième mandorisation.

9782081393264.jpg4e de couverture :

 « Au fond, j’ai l’impression que nous ne sommes plus que des Marco Polo parodiques », autant dire de simples touristes. C’est le constat un brin désenchanté que cet étudiant en géographie partage avec son amie Augusta au détour d’une conversation Facebook. Il n’en faut pas plus à la jeune femme, fraîchement débarquée aux États-Unis, pour lui proposer le plus fou des séjours, un « voyage à dessein ». Direction : New York, où Augusta l’attend pour percer à jour l’identité de son petit ami, rencontré via une application pour smartphone. Pourquoi ce critique d’art venu de Roumanie se fait-il inlassablement accuser de meurtre par un internaute anonyme ? C’est ici que commence la filature de notre apprenti détective, qui n’est peut-être pas le seul à suivre la piste du mystérieux Dragan.
À la faveur des péripéties new-yorkaises de cet « amour d’espion », Clément Bénech pose un regard plein d’esprit et de malice sur les rencontres sentimentales à l’ère de l’espionnage amoureux. Si le virtuel s’invite dans le réel, qui espionne qui ?

L’auteur :

Clément Bénech est né en 1991. Après L’Été slovène (2013) et Lève-toi et charme (2015), il a publié en août 2017 Un amour d’espion aux Éditions Flammarion. Il tient également une chronique dans Libération (ici, une belle interview de lui avec Oxmo Puccino)

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rencontre-clement-benech-un-amour-d-espion.jpgInterview :

Je trouve que tu écris des romans modernes et la modernité  est rare dans la littérature.

Je traite d’objet, comme Tinder ou Facebook, qui sont considérés comme pas littéraires. Un objet pas littéraire, c’est bas et quelque chose qui est bas, on a envie de l’élever. Les dialogues que l’on peut avoir sur les réseaux sociaux m’intéressent comme forme d’écriture parce qu’elle donne un sentiment de liberté. J’ai l’impression que cela me permet de parler de choses plus élevées, plus profondes, justement parce qu’elles ont une forme qui parait plus légère. J’aurais un problème éthique à écrire une phrase dont je sais qu’elle m’ennuierait si je la lisais chez un autre auteur.

Dans ce que tu écris sur Facebook, sur ton blog et dans tes livres, il n’y a jamais une phrase de trop. Et surtout, il y a une identité Clément Bénech reconnaissable .

Il y a des différences. Il y a des idées courtes qui vont devenir un tweet ou un statut Facebook et il y a des idées qui sont plus prenantes, qui demandent à être développées, et qui peuvent devenir un roman. Mais derrière, il y a la même personne. Avec mon copain François-Henri Désérable, on se demande souvent si nous avons une spécificité, quelque chose qui fait que nous puissions être reconnaissables. A mon avis, c’est dangereux quand on cherche en premier lieu à avoir une identité forte. Pour moi, c’est intéressant si ça ressort en second lieu.

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Clément Bénech dans Quotidien trois jours avant cette interview.

Il y a encore beaucoup d’humour, d’ironie, de second degré dans ce troisième roman.

Je crains parfois de mettre trop d’humour dans mes livres. Du coup, j’ai peur de ne pas être pris au sérieux… mais en même temps, je ne peux pas m’en empêcher.

Je crois savoir que l'un de tes auteurs préférés est Éric Chevillard. Il ne te fait pas rire lui ?

Il me fait exploser de rire.

Et Desproges, que tu adores aussi, il te fait rire ?

Evidemment.

Alors, pourquoi veux-tu arrêter d’être drôle ?

C’est vrai, c’est ma veine et je ne peux pas aller contre ça. Tu as raison de souligner que j’aime beaucoup les écrivains qui ont tous une forme de comique. Chevillard, bien sûr, mais aussi Oscar Wilde, Jean-Philippe Toussaint et même Proust. Proust a été important pour moi quand j’avais 18 ans. Il y a des scènes vraiment hilarantes dans son œuvre, ce qu’on dit assez peu quand on parle de lui.

Tu évoques beaucoup Tinder dans Un espion d’amour. Quelle est ta vision de ce réseau social ?12825965_591764600970649_1718347343_n.jpg

A un moment, je suis allé sur Tinder.

Pour enquêter uniquement, je suppose.

Voilà, bien sûr. Pour me documenter sur la question, tel un anthropologue. Appelle-moi  Claude Levi-Straus (sourire ironique). Non, en vrai, j’ai été un court moment « utilisateur ». Si j’ai écrit ce roman, c’est aussi parce que je n’arrive pas à trancher. Est-ce que Tinder est bien ou mal. J’ai beaucoup d’arguments pour et beaucoup d’arguments contre.

Quels sont les arguments pour ?

Ce qu’il y a de nouveau, c’est que cela crée un vrai brassage des populations, des nationalités. On observe dans la société une forme de reproduction des élites, des classes sociales, ce qui n’est  pas le cas sur Tinder. Je trouve bien que le fait de posséder un iPhone soit la seule condition requise et c’est une condition qui, aujourd’hui, n’est plus socialement connotée. Dans la plupart des cas, ça peut créer des rencontres qui n’auraient pas eu lieu dans la vie réelle. C’est un enrichissement de la vie telle qu’elle est plutôt qu’un appauvrissement.

Et les arguments contre ?

Tinder dessine une trajectoire trop rapide, une utopie. Dans mon livre, c’est ce que j’appelle « l’utopie du direct », c’est-à-dire un monde où tout serait disponible au bout de l’index. Tous les intermédiaires sont coupés, toutes les formes d’attente et de latence passent à la trappe, alors qu’il faut reconnaître que ce qu’on a appelé depuis des siècles « l’amour » tient à une certaine sinuosité, aux complications et à la nécessité du temps.

Quand je te lis, je te vois en train d’écrire en souriant de jubilation.

Tu n’es pas le premier à me le dire. J’étais ce week-end à un salon du livre à Besançon avec quelques amis écrivains. Nous avions une table ronde avec François-Henri Désérable, Arthur Dreyfus et Victor Pouchet. Pendant ce débat, Christine Ferniot, de Télérama, m’a dit la même chose : « on sent que vous avez un petit sourire en coin quand vous écrivez ».  

La société te fait marrer ?

Mon angle d’écriture est de voir ce qu’il y a de comique dans notre façon de vivre, un peu à la manière d’un écrivain que j’aime beaucoup, Michel Houellebecq, avec évidemment un style différent et toute proportion gardée. Disons que la fonction un peu descriptive de Houellebecq, qui ne va jamais sans une certaine ironie, me plait pas mal. Si j’étais sociologue, j’observerais notre société d’un œil plus clinique je pense.

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La presse aime Clément Bénech.

Dans tous tes livres, il y a des personnages secondaires qui n’apportent pas grand-chose à l’histoire en elle-même, mais que l’on suit avec plaisir.

Pour moi, un roman c’est un train qui va très vite, mais dans lequel on peut être immobile. J’aime beaucoup l’idée qu’une fois la vitesse de croisière atteinte, on peut se permettre des espèces de petites digressions, d’arabesques. Le récit est en pause et, en même temps, il a pris assez d’élan pour que ça ne ralentisse pas tellement. Cela me permet de placer des petites choses sur l’époque que j’ai observée, que l’on m’a racontée et qui m’amuse.

Pour la première fois, il y a une enquête policière dans un de tes romans.

Pour la première fois, j’ai écrit un synopsis du livre. J’ai eu pendant quelques temps cette idée saugrenue selon laquelle dans un roman, il fallait un meurtrier (rires). Aujourd’hui, j’ai un peu changé d’avis. Des œuvres qui ont forgé mon imaginaire m’ont aussi sans doute influencé. Un privé à Babylone, de Richard Brautigan m’avait fait pas mal d’effet. Quand j’avais 18 ans, je lisais beaucoup Mondiano et chez lui, il y a très souvent une sorte d’intrigue policière, tout comme dans la trilogie New Yorkaise de Paul Auster.

Après ce troisième livre, sais-tu désormais où tu veux aller ?

Honnêtement, pas du tout. J’ai tellement l’impression de tâtonner, de faire encore mes gammes que je ne peux pas du tout deviner la trajectoire que vont prendre mes livres. Dans la forme, entre le texte et les images, je pense m’acheminer vers une forme d’équilibre. J’ai l’impression d’avoir trouvé ma propre expression pour raconter des histoires.

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Clément Bénech et François-Henri Désérable.

On te considère comme faisant partie de la jeune garde de la littérature française. Quand tu te retrouves avec Désérable chez Yann Barthès dans Quotidien, j’imagine que tu n’es pas dupe de tout ça.

(Rires) La question que je me pose toujours c’est : « est-ce que c’est bon pour le livre ? » On voit ma gueule, c’est sympa, j’ai mes cousins qui m’appellent. Je sais qu’après être passé dans cette émission beaucoup ont acheté mon livre et celui de François-Henri.

Dans le monde littéraire, ton amitié avec Désérable est une chose un peu plus rare qu’on ne le pense.

Je prends cela comme une bénédiction, car cela crée un effet de groupe ou d’école littéraire. Il n’y en a plus depuis longtemps. On échange beaucoup sur l’écriture, nous lisons nos livres respectifs avant qu’ils ne soient publiés et nous nous conseillons.

Dans le milieu, vous pouvez peut-être énerver les autres par votre jeunesse, votre talent et votre médiatisation.

Au-delà de nos livres, toute façon d’être suscite des gens qui aiment ou qui détestent.

Tu réfléchis à un prochain livre ?

En ce moment, je prends des notes pour un éventuel essai autour de l’image, plus précisément autour de la question du texte et de l’image.

Ça te travaille ce sujet, dis donc !

Oui, un peu.

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Pendant l'interview...

Quand tu n’écris pas des romans, tu es assistant d’édition dans l’édition jeunesse. Cela consiste en quoi ?

J’ai un droit de regard sur les textes que l’on publie, mais je fais surtout de la coordination avec la fabrication, le graphisme et les correcteurs, pour faire aboutir des projets qu’on nous présente.

Il y a encore des rapports à l’image dans ce métier.

Exactement. 

Tout se tient dans ce que tu fais.

Dans mon cursus d’édition à la Sorbonne, on n’était pas tant que ça à s’intéresser à l’illustré. Je suis très intéressé par l’image et j’apprends beaucoup de choses en jeunesse sur les techniques de fabrication et sur comment on fait un livre. J’ai l’impression que je serai un meilleur écrivain en connaissant intimement l’objet livre dans tous ses aspects. Ça rend plus modeste aussi. On comprend qu’on n’est pas seul dans l’univers. Un éditeur s’occupe de plusieurs auteurs pas que d’un seul.

Tu étais comment avec ton éditeur ?

Tu sais, chez Flammarion, ils ont Michel Houellebecq, Olivier Adam et  Christine Angot, alors, pour le moment, le cas Bénéch, il faut avoir la lucidité de savoir qu’il n’est pas la priorité.

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Le 19 septembre 2017, après l'interview.

24 octobre 2017

Sophie Le Cam : interview pour l'EP Les gens gentils

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(Photo : Béatrice Cruveiller)

sophie le cam,les gens gentils,interview,mandor« Chanson désenchantée, candide et impertinente ». C’est ainsi qu’est décrite Sophie Le Cam sur son site. Pas mieux. Dans son premier EP, Les gens gentils, elle interprète des textes poignants et légers. Ses chansons sont pleines d’autodérision, de mélancolie et de tendresse.

Le 4 septembre 2017, nous nous sommes retrouvés à une terrasse d’un café parisien, histoire d’en savoir plus sur son parcours.

(Toutes les photos studios sont de Béatrice Cruveiller)

Biographie officielle :

Installée depuis dix ans à Paris, Sophie Le Cam a grandi en Picardie. Nourrie dès le berceau de chanson française, elle prend des cours de piano et apprend la guitare, le ukulélé et l’harmonica en autodidacte.

Après des études de Lettres et arts, elle entre au conservatoire d’art dramatique à Paris et devient sophie le cam,les gens gentils,interview,mandorcomédienne. Le texte, la scène.

L’année 2014 voit naitre l’écriture de chansons. Sophie se produit alors dans différents lieux: à plusieurs reprises sur le bateau El Alamein, à La Manufacture et aux Trois baudets à Paris, au festival Off Courts à Trouville, à l’El Camino à Caen, etc.

Après avoir remporté le 2ème prix du tremplin interprète Le Mans Cité Chanson, elle est programmée en première partie de Loïc Lantoine pour la 28ème édition du Festi’val de Marne et réalise sa première expérience radio sur France Inter dans l’émission de Pascale Clark A’Live.

En janvier 2016, son premier EP « Les gens gentils », composé de 5 titres (maquettes), voit le jour. Il est sélectionné parmi les albums du mois de janvier du magazine Longueur d’ondes.

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sophie le cam,les gens gentils,interview,mandorInterview :

Tu as baigné dans la musique « populaire » dès ton plus jeune âge.

Mon père écoutait beaucoup Charles Trenet, c’était un fan. Le top 5 de ce qu’on écoutait dans la voiture, c’était Charles Trenet, Starmania, Polnareff, les Beatles et Supertramp.

Polnareff est devenu un de tes chanteurs préférés.

« Holidays », « Le bal des Lazes », « Qui a tué Grand-maman », ça me fout les poils. Beaucoup disent que Polnareff, c’est de la variétoche. Dans la grande famille de la chanson française, il y en a plein qui trouvent son œuvre hyper kitsch et qui ne perçoivent pas du tout la poésie de ses chansons. Il y a un snobisme sur Polnareff et sur Berger qui m’énerve.

Tu as pris des cours de piano de 14 à 18 ans.

Je me débrouille pas mal techniquement, mais j’estime ne pas avoir été bien formée. Je suis capable de jouer des morceaux que j’apprends avec des partitions, mais je suis incapable de composer parce que  je ne connais pas le solfège.

Par contre, tu sais composer à la guitare.

Oui, alors que j’ai appris la guitare toute seule. Cela dit, la composition, ce n’est pas le domaine dans lequel je suis la plus à l’aise.

Clip de "Les gens gentils".

Quand as-tu ressenti l’envie d’être chanteuse ?sophie le cam,les gens gentils,interview,mandor

A l'âge de 10 ans. Mais, je me suis autocensurée jusqu’à il y a 5 ans. J’ai osé franchir ce cap il y a peu de temps.

Avant la chanson, tu es passée par le théâtre.

Je suis née en Picardie, j’ai grandi là-bas jusqu’à 18 ans. Après le bac, je suis allée à Paris pour faire une licence de Lettres et Arts. En parallèle, je prenais des cours de théâtre amateur. Quand j’ai validé ma licence, je suis rentrée au Conservatoire d’Art dramatique du 9e arrondissement de Paris. Ensuite, j’ai tourné dans des courts-métrages et  j’ai joué au théâtre.

Aujourd’hui, tu te sers de cette expérience pour communiquer avec ton public entre deux chansons ?

Je ne sais pas si je m’en sers, mais j’aime faire marrer les gens entre deux chansons. Il m’arrive aussi de dire un texte issu du répertoire théâtral, un monologue que j’aime bien qui va avec une chanson que je chante ensuite…

Avoir lu et joué des grands textes, cela a provoqué une exigence sur tes propres textes ?

Je n’ai pas eu besoin de ça pour rechercher l’exigence. J’avais déjà une culture "chanson à texte" et un goût pour la langue. Je ne conçois pas une chanson avec un texte pas intéressant.

Teaser live. 

sophie le cam,les gens gentils,interview,mandorTu as deux côtés dans ton répertoire. La tendresse et l’absurde.

Je suis comme ça dans la vie. Un jour, un professionnel, à l’issue d’une première partie, m’a dit que mes chansons étaient trop différentes. Ça m’a fait me poser beaucoup de questions, mais en même temps, je ne me voyais pas faire que de la chanson mélancolique ou que de la chanson un peu drôle. Si j’enlevais une de ces parties, je serais malheureuse.

« Chanson désenchanté, candide et impertinente », lit-on sur ton site. Ça te ressemble tellement !

Merci. Je suis un peu aussi désillusionné sur le monde.

« Vu d’en haut » n’est pas une chanson très positive par exemple.

Elle est même trash. Je crois qu’il n’y a rien après la mort. Ça m’angoisse. A partir du moment où l’on sait que l’on va mourir, tout devient absurde. C’est une chanson qui questionne sur la vacuité de l’existence.

Il y a une chanson sur André Manoukian. C’est de la provoc’ ?

C’est  une chanson très ironique. Je trouvais ça marrant de faire une chanson d’amour too much et, du coup, d’aller au bout du concept en chantant sans chemise. En vrai, j’aime beaucoup André Manoukian, mais je ne sais plus comment est partie cette chanson interprétée par une femme un peu nymphomane.

Il l’a entendu ?

Oui. C’est Olivier Bas qui a eu la gentillesse de lui envoyer le morceau pour moi. Il a répondu « un grand bleu pour moi », tu sais, comme le système de notation de la Nouvelle Star.

Clip de "Pique-niquer".

Et dans « Pique-niquer », la fille est aussi un peu nymphomane, non ?sophie le cam,les gens gentils,interview,mandor

Oui (rires).

Une chanson à double sens.

Oui, j’adore ça. De manière générale, je suis une adepte du second degré et du décalé.

Dans « La maison au toit rouge », on entend une résonance avec la maison bleue de Le Forestier.

Je ne prétends pas arriver au niveau de Le Forestier, mais effectivement, c’est ma maison bleue à moi. Souvent, dans mes chansons, j’aime glisser des références cachées. J’ai une autre chanson dans laquelle je fais référence à Trenet. J’aime bien caser entre deux vers, un qui ne m’appartient pas. C’est à la fois une façon de rendre hommage et de jouer avec l’auditeur. Va-t-il reconnaitre ou pas ?

Clip de "La mmaison au toit rouge".

sophie le cam,les gens gentils,interview,mandor« On a les boules » est une chanson particulièrement nostalgique.

C’est un peu l’histoire du désenchantement que je ressens. C’est un peu l’enfance comme paradis perdu. Je le ressens un peu trop profondément. Renaud dit : « après l’enfance, c’est quasiment fini ». Je pense comme lui.

D’ailleurs, parfois, on dit de toi que tu es une Renaud au féminin.

Certainement à cause de mon côté brut de décoffrage. Je prends cela comme un sacré compliment. Je ne cherche pas à faire comme Renaud, mais si on me dit que ce que je fais ressemble à ce que fait un chanteur que j’admire, je suis contente. Je suis bien consciente d’avoir des influences qui se retrouvent dans mes chansons.

Ton EP est sorti il y a plus d’un an et demi (je ne suis pas en avance). Qu’as-tu fais depuis ?

J’ai sorti cet EP en totale candeur. Je débarquais dans un milieu que je ne connaissais pas du tout. Cette année m’a aidé à comprendre ce que je faisais, ce que c’était de faire de la musique. J’ai fait des scènes et j’ai creusé le réseau chanson parisien. J’ai fait un stage au Studio des Variétés qui m’a permis de mieux appréhender le métier. Aujourd’hui, j’ai une meilleure connaissance du secteur professionnel dans lequel j’évolue. Du coup, tout me parait très compliqué pour sortir un deuxième EP aujourd’hui. Je mets du temps parce que je me pose trop de questions, j’ai tellement envie de bien faire.

Tu aurais peut-être besoin d’être plus entourée professionnellement.

Oui, j’ai besoin de trouver les bonnes personnes pour travailler avec moi. Des personnes qui comprennent le chemin que j’emprunte et qui soient capable de me faire aller plus loin.

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Après l'interview, le 4 septembre 2017.

09 octobre 2017

Erwan Larher : interview pour Le livre que je ne voulais pas écrire

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(Photo : Dorothy-Shoes)

Erwan Larher était au Bataclan le 13 novembre 2015. Erwan Larher est écrivain. Erwan Larher est un écrivain que j’ai rencontré bon nombre de fois (voir/lire ses différentes mandorisations là en 2010ici en 2012 et encore là en 2013). Erwan Lahrer est un écrivain que j’ai rencontré bon nombre de fois avant l'attentat du Bataclan. Après le drame, je n’ai pas su comment gérer l’amitié et la considération que je lui porte, je n’ai pas su comment me comporter pour lui témoigner mon affection (je n’ai donc rien fait. C’est génial non ?), je n’ai pas su lui rendre visite à l’hôpital, lui envoyer au moins un message gentil et compatissant (comme l’ont fait tous ses amis. Bravo François ! Pour un type dont tu dis depuis toujours qu’il va devenir un auteur culte un jour et que tu as toujours apprécié humainement, c’est bien joué !), bref, je n’ai pas franchement été à la hauteur. Je n’ai jamais bien su me comporter devant l’indicible (rencontré pourtant souvent). Bref, alors que je l’avais reçu pour la plupart de ses ouvrages, et ce, depuis le premier, je n’ai même pas été capable de le contacter en 2016 pour la sortie de son livre précédent Marguerite n’aime pas ses fesses. J’avais peur de passer pour un opportuniste (ce qui est particulièrement con puisque je l’ai toujours défendu avant « les événements »). Lui, par contre, m‘a-t-il dit, pensait que je me désintéressais de ce livre (quiproquo mon amour). Et puis, j’ai fini par le recroiser dans quelques soirées littéraires d’amis communs. Moi, toujours pas tout à fait à l’aise, sans aucune raison. Puis, j’ai lu Le livre que je ne voulais pas écrire. Un choc. Uppercut en plein cœur.

J’ai pris sur moi de « renormaliser » ma relation avec Erwan (qui, je le rappelle, n’avait aucune raison de ne plus être normale. Je vous laisse, je file voir un psy ! Je n’ai peut-être pas tout à fait trouvé ma place dans la vie et la société en général.) Je me suis rendu le 8 septembre dernier à la soirée de lancement de son dernier livre et je lui ai fait part de tout ça. Il m’a regardé m’expliquer pathétiquement. J’ai lu dans son regard, « t’es con », mais ce n’est pas ce qu’il m’a dit. Il est gentil Erwan. Bref, le 15 septembre dernier, nous nous sommes revus, comme en 40 (quelle belle expression!) pour une mandorisation... à l’ancienne, donc.

Je l'aime Erwan  Larher. 

erwan larher,le livre que je voulais pas écrire,interview,mandor4e de couverture :

Je suis romancier. J’invente des histoires. Des intrigues. Des personnages. Et, j’espère, une langue. Pour dire et questionner le monde, l’humain.
Il m’est arrivé une mésaventure, devenue une tuile pour le romancier qui partage ma vie : je me suis trouvé un soir parisien de novembre au mauvais endroit au mauvais moment ; donc lui aussi.

L’auteur :

Erwan Larher est né à Clermont-Ferrand – hasard d’une affectation militaire paternelle. Un jour, suite à ce qui pourrait ressembler à une crise de la trentaine, il quitte l’industrie musicale dans laquelle il travaille pour se consacrer à l’écriture. Mais continue à écouter du rock avec plein de guitare dedans, écrire des paroles de chansons, des séries TV et jouer au squash. Récemment, il s’est aussi lancé dans la déraisonnable aventure de réhabiliter un ancien logis poitevin du XVe siècle pour en faire une résidence d’écriture. 
Après Qu’avez-vous fait de moi ? et Autogénèse (Michalon, 2011, 2012), il a publié L’Abandon du mâle en milieu hostile et Entre toutes les femmes (Plon, 2013 et 2015).  
L’Abandon du mâle en milieu hostile a reçu les prix Claude Chabrol et Louis Barthou (de l’Académie française) en 2013.

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(Photo : Emma Picq)

erwan larher,le livre que je voulais pas écrire,interview,mandorInterview :

T’attendais-tu à ce que ce livre génère autant de belles choses ?

Non, d’autant que dans mon esprit, ce livre ne devait pas sortir. Il est finalement devenu un objet entre deux livres souhaités et réfléchis. Mon éditeur m’a incité à le sortir. Dès le mois de mai, j’ai commencé à avoir des retours plus que positifs des libraires.

Avais-tu peur que ton livre soit un succès pour les mauvaises raisons ?

Bien sûr. Mais, il ne faut pas se mentir, si les gens s’intéressent à lui, ce n’est pas que pour ses qualités littéraires, c’est aussi parce qu’il est question de la tragédie du Bataclan. Mais, je suis frappé de voir que les lecteurs y trouvent autre chose, qu’ils y voient ce que j’ai voulu y mettre, c’est-à-dire mon travail d’écrivain. Après, le sujet, c’est le sujet.

Au fond, pourquoi as-tu écrit ce livre ?

Parce que c’est finalement l’histoire de chacun d’entre  nous. Je crois que les gens lisent ce livre comme s’ils lisaient une part de leur histoire, presque avec un H majuscule. C’est curieux parce que j’ai remarqué que cela génère de l’amour.

Tu t’imaginais bien que ce sujet allait intéresser beaucoup de monde.

Je me suis dit que ce sujet n’allait intéresser personne, au contraire.

Tu racontes que tes amis t’ont poussé avec insistance, quitte à te froisser, à écrire ce livre. Tu étais le seul écrivain présent au Bataclan ce soir-là.

Entre tes proches qui ont envie d’avoir ta lecture, ton œil, ta plume et là, l’espèce de bouche à oreille qui est en train de se passer, il y a un monde.

Tu as bien fait de céder.

Je n’ai pas cédé. Je le raconte dans le livre. Un matin, c’est venu tout seul, j’ai écrit. L’écriture a précédé la décision d’écrire.

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Le 8 septembre dernier à la soirée de lancement de "Le livre que je ne voulais pas écrire". Ici Erwan Larher et Sigolène Vinson.

J’ai souvent eu les larmes aux yeux. Principalement à la lecture des « Vu de dehors », les témoignages de tes proches.

Ce livre ne serait pas ce qu’il est sans ces témoignages-là. Quand j’ai eu cette idée, j’ai dit aux personnes concernées que je ne savais pas si j’allais réellement utiliser leur récit. En fait, j’ai considéré que cela me permettait de me décentrer de ce qui me faisait peur : le nombrilisme et l’auto-apitoiement. J’ai donc dit « banco » !

Tu as dû être ému en lisant ces témoignages, non ?

Evidemment. J’ai essayé de ne pas me laisser envahir par l’émotion en me disant que cela faisait partie du projet littéraire. Maintenant, te dire que j’y suis parvenu…

Tous les gens que tu as sollicités ont accepté ?

Certains ont écrit, mais ont finalement décidé de ne pas être dans le livre C’est le cas d’Emilie de Turckheim. Elle m’a écrit un très beau texte : « voilà, c’est juste pour toi ! » C’est beau, ça aussi. J’ai également sollicité Philippe Jaenada, qui a été très présent quand il m’est arrivé ce qu’il m’est arrivé. Mais il était déjà très en retard sur l’écriture de son dernier livre, La serpe. Il en a été franchement désolé, mais c’était impossible pour lui de dégager du temps.

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Le 8 septembre dernier à la soirée de lancement de "Le livre que je ne voulais pas écrire". Ici Erwan Larher avec notamment Bertrand Guillot et Jérôme Attal.

Dans la vie, on ne sait pas toujours à quel point les proches nous aiment. Toi, tu en as la preuve manifeste avec les textes qu’ils t’ont envoyés.

Ce n’est pas faux. Mais, je l'ai écrit dans le livre, ça fait des années que je dis aux gens que je les aime. Quand tu dis aux gens que tu les aimes, il y a un retour d’amour. Quand tu donnes, tu reçois. Dans mon cas, effectivement, grâce au livre, c’est dit, c’est écrit, cela se voit c’est comme gravé dans le marbre.

Ce qui m’a agacé, c’est que l’on ne sache pas qui a écrit quoi.

Où est l’importance de savoir qui a écrit tel ou tel témoignage ? J’ai pris cette décision immédiatement. J’ai prévenu tout le monde que j’allais incérer les textes, mais qu’ils n’allaient pas être signés. Tout simplement parce que je trouvais que cela aurait nuit à la fluidité du roman. Une signature aurait cassé cette fluidité. Je voulais aussi que l’on soit tous ensemble, sans singularité.

C’est toi qui as sollicité tout le monde ?

Oui, j’ai demandé à une vingtaine de personnes. Des proches et des moins proches. Il y a même des gens que je connaissais peu, qui ont juste manifesté l’envie de venir me voir à l’hôpital et qui ont été touchés par ce qui m’est arrivé. Ils ont écrit de très belles choses.

Tu as relancé les gens ?

Non, il y avait de ma part une invitation et une deadline, soit ils disaient oui et ils écrivaient, soit il n’y avait pas de réponse ou des impossibilités temporaires, là, je ne relançais jamais.

erwan larher,le livre que je voulais pas écrire,interview,mandorIl y a aussi un texte de Loulou Robert, ton amoureuse.

Je ne lui ai pas demandé de texte. Je trouvais ça déplacé et indécent par rapport à ma compagne d’avant. Avec Loulou, nous estimions que ce n’était ni opportun, ni approprié, car elle est arrivée dans ma vie après ces événements. Il se trouve que la veille de faire partir les épreuves à l’éditeur, je reçois un mail d’elle avec une pièce jointe. Je lis son texte qu’elle estimait évidemment mauvais parce qu’elle doute toujours (et à tort) de ses talents littéraires et il m’impressionne. J’appelle mon éditeur et je lui demande de le lire aussi. Il me répond immédiatement en me disant que c’est magnifique, magique même. Il a donc fallu réorganiser la fin du livre pour que ça se termine sur le texte de Loulou. Il avait sa place pleine et entière. De toute manière, ce livre est une suite de coïncidences heureuses. Chaque fois que j’étais dans une impasse en termes d’écriture, il se passait quelque chose qui débloquait la situation.

Avec ce livre, as-tu l’impression d’avoir fait quelque chose qui te dépasse ?

J’ai l’impression que ce projet ne m’appartient plus. C’est très étrange comme sensation, parce que jusqu’à présent, j’écrivais des romans qui trouvaient plus ou moins leur public. Là, je suis dépossédé parce que tout le monde s’approprie le livre. Je trouve que cela ne fait qu’enrichir plus encore le projet parce que cela tisse de jolis liens.

Je te connais depuis pas mal de temps, plus en ta qualité d’écrivain que personnellement. Je sais qu’un de tes objectifs, en tant que romancier, c’est de questionner le monde. Je me trompe ?

Non, c’est tout à fait ça. Je souhaite que le lecteur ne soit pas tout à fait le même quand il a fini un de mes livres. Si les lignes de chacun ont un peu bougé, j’ai fait mon boulot de romancier.

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Admets-tu  que l’on ne peut pas lire ce livre-là, comme on lisait tes précédents romans. 

Je me rends compte de cela d’interview en interview. Mais qu’est-ce que cela changerait à la qualité du texte si j’avais tout inventé, si je n’avais pas été au Bataclan ?

Déjà que dans un roman lambda, on tente de savoir ce qu’il y a de l’auteur dans l’histoire, alors avec ce sujet précis, il me semble compliqué d’y faire abstraction.

Mais qu’est-ce que cela changerait ?

Tout.

Imagine qu’un jour, on apprend que je n’y étais pas. Est-ce que cela voudrait dire que mon livre est moins bon. J’espère que non.

Ce serait au minimum du mauvais goût et de l’imposture.

Est-ce qu’on en a voulu à Romain Gary d’avoir été Emile Ajar et d’avoir trompé son monde ?

Ce n’est pas pareil. Ce qui est arrivé au Bataclan a touché au cœur et traumatisé tout le monde.

D’accord, ce n’est pas tout à fait la même chose, mais je pense que tu as compris l’idée.

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(Photo : Laetitia Nabrin, à la Forêt des Livres 2017)

Le regard des autres a changé envers toi ?

Les premiers mois après l’attaque, quand les gens ont appris que j’y étais, les gens étaient choqués, estomaqués, en empathie immédiate. Ca s’estompe aujourd’hui.

Et dans le milieu littéraire ?

Bonne question ! Aujourd’hui, ce que je trouve drôle, dans les salons du livre par exemple, c’est le regard de mes collègues parce que le livre fait parler de lui et qu’il trouve son public. Tu connais ce milieu, c’est symbolique tout ça. Chacun à sa petite place, chacun se juge par rapport aux autres. D’auteur échevelé un peu sympathique, qu’on aime bien avoir en salon, d’un coup, j’ai senti une forme de respect de la part de mes collègues. Beaucoup de ceux qui ne me calculaient pas avant, viennent désormais me saluer.

Tu es passé dans la catégorie supérieure ?

Je trouve ça tellement ridicule. Moi, je continue à ne pas me prendre au sérieux. On écrit des livres, nous ne sommes pas des chirurgiens, on ne sauve pas le monde. Ça va quoi ! Restons calme !

Non, je pense que le nouveau respect dont tu fais l’objet vient aussi du fait que tu as vécu une situation hors du commun, comme tu le disais tout à l’heure, à dimension historique. Cela peut impressionner.

Je n’ai pas choisi d’être là où j’étais à ce moment-là. Je ne suis pas un héros. Je n’ai aucun mérite.

Comme tu l’expliques dans le livre, tu as cumulé les signes du destin pour te retrouver dans cette situation au Bataclan.

Entre les potes qui devaient venir et qui ne sont pas venus, ma compagne d’alors, Jeanne, qui devait me rejoindre et qui ne vient pas non plus, la balle qui, à cinq centimètres près, pouvaient me tuer sur le champ… c’est fou !

Il transpire de ton livre que tu n’en veux à personne.

C’est marrant, c’est une question qui revient assez souvent. Je ne la comprends pas. J’en veux plus à la société, au monde dans lequel on vit, aux gens qui l’organisent comme ça, à nous qui ne faisons rien pour que cela change. Là, nous avons à faire à trois décérébrés qui arrivent et qui tirent dans le tas. Je ne sais même pas qui ils sont, je ne les nomme jamais dans le livre. Je ne leur en veux pas personnellement, j’en veux au monde qui les a produits et qui a permis que cela arrive. C’est nous, puisque nous sommes en démocratie. Il y a une responsabilité collective, eux ne sont que le fruit de nos lâchetés, de la démission de l’état sur les questions de l’éducation, de la faillite du vivre ensemble. Très profondément, et je te jure que ce n’est pas une posture, je n’ai aucun ressentiment.

Tu expliques aussi que tu n’as pas cette culpabilité qu’on les gens qui se sortent d’un drame sachant que d’autres n’ont pas eu cette chance.

Je ne ressens pas de la culpabilité, je ne sais d’ailleurs pas trop mettre de mot sur ce que je ressens. Il est certain que si je me retrouvais en face de parents de victimes, j’en aurais un peu. Je ressentirais un profond sens de l’injustice et de l’empathie face à cette injustice… mais pas vraiment de la culpabilité, parce que je n’y suis pour rien.

erwan larher,le livre que je voulais pas écrire,interview,mandorEst-ce plus fluide d’écrire un livre d’une histoire vécue que d’un roman en tout point inventé ?

Non. C’est tout le contraire. Quelqu’un comme Philippe Jaenada (photo à gauche) a besoin de la réalité. C’est sa base de travail et il est extrêmement doué pour s’arranger avec ça. Pour ma part, j’aime bien l’analogie du cookie. Ma vie dans les romans, ce sont les bouts de chocolat sur un cookie. Le livre que je ne voulais pas écrire, c’est le cookie et la fiction, ce sont les bouts de chocolat. C’est l’inverse de ma manière d’écrire habituelle. Contrairement aux apparences, je ne suis pas très exhibitionniste de ma vie. Je n’aime pas parler de moi, en fait. Il a fallu trouver des artifices, des ruses, du coup, il y avait un côté excitant pour le romancier que je suis. Il y a eu les « vu de dehors » et les passages du je au tu. J’avais un autre souci, je n’avais pas de fin. Quand on écrit un roman, on a une trame et je sais globalement où je vais, même si ça peut changer en cours de route. Soudain, j’ai eu une fin qui m’est tombée dessus. C’est la magie de l’écriture. Pour résumer, celle de ce livre a été très étrange, inconfortable, laborieuse, pénible parfois, décourageante, mais très excitante.

Je connais ton exigence littéraire.

Je suis très ambitieux en termes de littérature, maintenant est-ce que je parviens à être aussi bon que je le souhaiterais ? Ce n’est pas à moi d’en juger. Par contre, cela peut paraître paradoxal, mais ça ne l’ai pas, je suis immodeste par rapport à mon travail et j’estime que je suis mon seul juge.

Tu as évité l’écueil de ce genre de livre : le pathos. Il y a même des scènes drôles…  c’est évidemment pour désamorcer la tragédie.

J’ai essayé d’être au ras de l’humain tout en ayant conscience que j’étais dans un moment d’Histoire qui me dépassait. Un peu de légèreté ne nuit pas. Si ça touche, si ça parle, je suis content.

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Pendant l'interview...

Sans faire de la psychologie de comptoir à la con, mais après avoir écrit ce livre, après en avoir parlé dans de nombreuses interviews, de rencontres dans des librairies, des salons du livre, tu vas pouvoir passer à autre chose, non ?

Je suis passé à autre chose depuis longtemps, je t’assure. Les gens ont du mal à le comprendre. Bien sûr qu’il doit y avoir une part d’inconscient, de subconscient, de je ne sais pas quoi qui incite à faire les choses malgré nous. Je sais bien que l’on ne contrôle pas tout. Certainement, ce livre m’aide, m’a aidé à vivre le mieux possible.  Certainement, c’est un processus de reconstruction, mais je ne l’ai pas écrit dans ce but. Ma démarche n’a jamais été celle-ci en tout cas. Ce livre est pour moi avant tout un travail littéraire.

Ce livre « que tu ne voulais pas écrire », tu es content de l’avoir écrit au final ?

Bien sûr. Je suis très content. C’est même une fierté car le processus n’était pas évident. J’ai l’impression que ce livre a une utilité dans la cité, parce qu’il crée du lien, du partage et il fait même du bien, je crois. C’est un peu grandiloquent, mais quand je parle de mon travail, c’est toujours grandiloquent.

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Après l'interview, le 15 septembre 2017.

05 octobre 2017

Gaëlle Pingault : interview pour Il n'y a pas Internet au paradis

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Jusqu’ici novelliste  (quatre recueils aux Editions Quadrature), Gaëlle Pingault (mandorisées par deux fois déjà,  en juillet 2012 et , en  mars 2017) se jette aujourd’hui dans le bain du roman. Pas le choix, ce qu’elle avait à écrire le nécessitait. La souffrance et le harcèlement au travail, la résilience, vivre ou survivre parce qu’il le faut bien… autant de sujets évoqués avec la patte tendre et drôle de l’auteure (qui sait aussi sortir quelques coups de griffes bien sentis). Il n’y pas Internet au paradis est un roman qui remue/secoue autant qu’il fait sourire et réfléchir (notamment sur l’état du monde, de la société… et même de notre psyché). Belle performance !

A noter que le Prix Ozoir'elles 2017 a été décerné le 5 octobre dernier, au recueil Avant de quitter la rame de Gaëlle Pingault. Ce prix, créé en 2008 avec l'aide de Régine Deforges, distingue chaque année un recueil de nouvelles.
Remise du prix officielle, le samedi 4 novembre à 15h, au centre Pereire d'Ozoir-la-Ferrière.

Gaëlle Pingault m’a donné rendez-vous dans un café parisien le 17 septembre dernier. Et c’était bien. 

il-n-y-a-pas-Internet-au-paradis-1-couv-web.jpg4e de couverture :

Gentiment bourgeois bohèmes sans être tout à fait dupes, Alex et Aliénor s’aiment, envisagent de faire un enfant ou deux, et de se déconnecter d’un monde qui va trop vite. Mais la Grande Entreprise en a décidé autrement. À coups de réorganisations, elle consomme de l’être humain comme une machine du carburant : sans états d’âme. 
Entre chagrin et souvenirs, la colère d’Aliénor monte contre l’entreprise, mais aussi contre Alex, à qui son amour n’a pas suffi pour continuer à vivre. Et puis le deuil se fait, Aliénor commence une existence nouvelle, un peu hésitante, avec une seule certitude : face à l’adversaire, il ne faut pas plier. 
Sans rien masquer de la souffrance de son personnage, l’écriture enlevée, touchante et drôle de Gaëlle Pingault réussit à tenir à distance la cruauté des entités déshumanisées pour laisser à l’individu toute la place, car en continuant à chercher son paradis sur cette Terre et dans cette vie, il est le seul grain de sable capable de gripper la machine.

L’auteure (par elle-même) :

Nouvelliste, et maintenant romancière, animatrice d’ateliers d’écriture, orthophoniste, bretonne. Et réciproquement, ou l’inverse. Ça dépend du sens du vent. Celui que je préfère, moi, c’est le noroît qui claque.
Pas très sérieuse, enfin pas trop, parce que la vie est trop courte pour ça. Déjà 40 ans de passés, c’était bien, merci. Barman, vous m’en remettrez le double, s’il vous plaît ?
Un homme, une petite fille de moins en moins petite, la mer à 50 km : triangle parfait, équilibre atteint.

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Tu es auteure de 4 recueils de nouvelles. Pourquoi passer soudainement au format roman ?

Tout simplement parce que l’histoire que je voulais raconter, cette fois-là, ne relevait pas du format « nouvelle ». Il a bien fallu que je m’adapte. Elle ne m’a pas trop-trop demandé mon avis, elle s’est accrochée à mes basques et ne m’a plus quittée jusqu’à ce que je la raconte. Je ne suis ni « novelliste » ni « romancière », par principe ou par religion : je suis raconteuse d’histoire. Et cette fois-là, l’histoire que j’avais à mettre en mots était plus longue que les fois précédentes. Ceci dit, je ne crois pas que ça soit « soudain ». Toi qui as lu Avant de quitter la rame, mon dernier recueil de nouvelles, tu sais que j’avais déjà introduit dedans un peu de « longueur », avec une nouvelle fil rouge que l’on retrouvait découpée entre les autres nouvelles... J’avais aussi fait ça dans le recueil Bref, ils ont besoin d’un orthophoniste. Il faut croire qu’une vie d’auteur, ça n’est pas fait pour être figé, mais pour évoluer, essayer des nouvelles choses, avoir d’autres envies qui émergent au fil du temps.

Etait-ce plus difficile pour toi d’écrire sur la longueur ?

Oh que oui ! Comme tout changement de foulée, probablement, ça nécessite un poil d’échauffement... C’était passionnant, mais il y a eu des passages compliqués! En fait, il m’a fallu plus de discipline (or moi et la discipline, en écriture... Comment te dire...). Sur une nouvelle, même un peu longue, même écrite en plusieurs fois, j’arrive à garder tous les éléments « clé » en tête. Sur un roman, non. Il a fallu que je dégaine des petits carnets pour prendre des notes, et pouvoir aller m’y référer ensuite quand j’étais rendue plus loin dans l’histoire. Manière d’éviter des incohérences flagrantes et des failles béantes dans la logique du récit. Ce qui est amusant, c’est que malgré ce côté plus « lourd » à gérer pour moi au niveau de l’écriture, il y a eu, malgré tout, ces petits trucs un peu magiques propres à l’écriture. Par exemple, je n’avais « scénarisé » le roman avant de commencer à l’écrire. Ça s’est construit au fur et à mesure. Et parfois, quand j’avançais dans l’écriture, je m’apercevais que j’avais semé des petits cailloux dans le texte qui me permettaient de poursuivre dans tel ou tel sens, sans avoir besoin d’aller rectifier le texte en amont (alors qu’au moment où j’avais semé ce petit caillou, je n’avais absolument pas conscience que ça me permettrait tel rebondissement ou tel infléchissement du récit 50 pages plus loin).

Para183764.jpgTu évoques dans ton livre, la souffrance et le harcèlement au travail, c’est un sujet que tu connais pour l’avoir vécu ?

Disons que j’y ai été sensibilisée dans ma sphère perso proche, oui, et que ce faisant, ça m’a aussi donné envie d’en parler autour de moi. J’ai alors découvert que finalement, beaucoup plus de gens que je ne le pensais vivaient ou avaient vécu des situations vraiment pas reluisantes au boulot. C’est pour ça que c’est devenu un sujet. C’est aussi pour ça qu’il fallait que ça soit un roman et pas un témoignage. La fiction est plus forte que le récit factuel, je crois, pour dire et penser ce genre de dysfonctionnement sociétal. Elle a plus d’ampleur, plus de « coffre ». Et puis pour moi, c’était l’assurance de ne pas me sentir à « l’étroit » dans mon écriture, coincée dans mon expérience singulière (et donc, pas forcément hyper intéressante). Ceci dit, s’il a été très vite évident pour moi qu’il fallait faire de cette affaire un roman, il m’a fallu plusieurs essais pour trouver la bonne formule. Ce n’est pas si simple que ça de « faire fiction » à partir de bribes de témoignages et de sa propre expérience. C’est un vrai (et bel) exercice.

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Comment expliques-tu que les médias parlent beaucoup de ce sujet actuellement (Cash Investigation qui s’est introduit chez Free et Lidl) ?

Je ne l’explique pas.  Je me contente de le constater. Est-ce que c’est parce que c’est de plus en plus fréquent ? Est-ce juste parce que la parole se libère ? Est-ce parce que certaines « affaires » ont été si énormes qu’elles ont eu un certain retentissement ? Est-ce parce que des gens se sont attelés à faire qualifier et reconnaître les choses de manière juridique et légale ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que comme toutes les formes de maltraitance, en parler est un premier pas essentiel pour en sortir (et ensuite, s’en remettre). Donc tant mieux si on en parle.

Il est aussi question de la résilience. Pour y parvenir, ton héroïne, Aliénor, a beaucoup de mal, non ?resilience.jpg

Ah c’est marrant, moi je trouve qu’elle fait ça pas si mal, au fond, vu ce qu’elle a traversé... ! C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup, qui force mon respect, la résilience. Ce qui fait que l’on parvient à la déployer, ou pas. Je ne pense pas que ça soit facile, jamais. Ça n’est pas une recette magique qui met fin d’un coup à tout ce qui fait mal, c’est plutôt un long chemin, semé d’embûches, je crois. Je ne vois pas ça comme un don du ciel ou que sais-je qui arrive comme ça, pof, fastoche. Je crois que ça se gagne à la force des poignets, en ne renonçant pas. Donc Aliénor, forcément, passe par différentes étapes, différents sentiments. De la colère, du chagrin, du manque... Des émerveillements, de la douceur et des rires, aussi, d’ailleurs. Mais la façon dont elle mène sa barque émotionnelle dans cette tempête aurait plutôt tendance à m’épater. Peut-être que je l’ai écrite comme ça pour qu’elle me montre un peu l’exemple quand j’ai besoin, moi aussi, d’être résiliente, va savoir... !

C’est un  peu la résilience ou la mort ?

Ah ben pour le coup : oui. Je pense qu’Aliénor est effectivement face à ce choix-là, vu la violence de ce qu’elle vit. Lâcher, abandonner, et mourir (au moins psychiquement), ou bien tenir, quoi qu’il en coûte, et finir par guérir. C’est parce qu’elle choisit le second chemin que le livre existe (et qu’il est aussi, du coup, parsemé de moments doux, parce qu’on va finir par croire qu’il est sinistre... !)

Elle est à la fois forte et fragile, résignée et combative. On devient double dans la souffrance ?

Je crois que l’on fait ce que l’on peut, dans la souffrance, en vrai... C’est aussi pour ça que la fiction est plus intéressante dans ce genre de cas, parce qu’on peut balayer plus large, montrer un panel plus large d’émotions, traverser nos personnages de plus de questions, etc... Dans la vraie vie, on essaye juste de ne pas se noyer, dans la souffrance, je crois. C’est à la fois pathétique et sublime, sans doute. Donc oui, probablement qu’il y a quelque chose de dual.

studio_6h_9h_2.jpgCe livre est ponctué de flashs infos radiophoniques. Une manière de raconter l’absurdité du monde ?

Absolument. Je crois que ce livre n’avait de sens qu’imprégné de « l’air du temps ». ça fait partie des choses que j’ai mis du temps à « caler » dans la narration, comment faire rentrer cette dimension dans le livre. Là aussi, il y a une dualité : c’est l’histoire individuelle d’Aliénor et d’Alex, au plus proche de leur vécu intime, mais cette histoire est aussi un prisme pour dire quelque chose d’un monde qui permet ce genre d’absurdité. Qui laisse faire. Qui ne se révolte pas. Parfois, j’aime dire que s’il doit être sauvé, c’est l’art qui sauvera le monde (réflexion très égocentrée : c’est parce que mon petit monde à moi s’écroule si je ne suis pas suffisamment nourrie d’art et de beauté. D’ailleurs, je n’ai pas pu m’empêcher de glisser les Floyds et quelques autres références artistiques moins ouvertement nommées, mais chères à mon coeur, dans le livre...). C’est peut-être un poil grandiloquent. Disons en tout cas que je crois à l’art pour questionner le monde, et le mettre en perspective (pour le sauver, on verra plus tard, restons modestes). Et je crois aussi que questionner et remettre en perspective sont des activités qui ne sont jamais totalement superflues...

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Le maire d'Ozoir-la-Ferrière, Jean-François Oneto et toute l'équipe du Prix Ozoir'Elles (dont son créateur Luc-Michel Fouassier) présentent le livre de Gaëlle Pingault.

Tu viens de recevoir le Prix Ozoir’Elles pour ton recueil, Avant de quitter la rame. Tu en penses quoi ?

Que j’en suis absolument ravie et émue, forcément. On écrit pour que les mots touchent, rencontrent le lecteur, et lui murmurent des choses douces et fortes à l’oreille. Mais au moment où on écrit, on ne sait pas si ça marchera. Quand un prix vient acter que cette alchimie-là s’est produite, c’est juste magique, joyeux et virevoltant (et c’est du carburant –énergie non polluante, pastille verte accordée- pour se remettre au boulot, en plus !)

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Après l'interview, le 17 septembre 2017.

03 octobre 2017

Gatica : interview pour son premier EP

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(Photo : Emmanuelle Jacobson Roques)

« Gatica vous confie des secrets, des chagrins, d’amour surtout… qu’elle aurait lu, entendu, vu... ou vécu. Les personnages défilent, comme au cinéma, et l’on rit souvent, ici, de l’absurdité de la vie. »
Après avoir chanté pour différents groupes, notamment 26 PINEL, Gatica livre maintenant ses propres chansons et son  monde plus personnel. C’est beau, c’est fort, c’est écrit remarquablement. Sa voix me transporte, me file la chair de poule, me fascine. Bref, j’aime et  recommande vivement l’écoute de ce premier EP.

Demain, elle est au Divan du Monde pour le concert de sortie du disque. Avant-hier (le 1er octobre), nous nous sommes retrouvé sur une terrasse pour parler du présent (et un peu du passé, c’est si lié…)

gatica,ep,divan du monde,interview,mandorL’EP (argumentaire officiel) :

Paroles et musique : Alexandra Roni Gatica

Enregistré et mixé par François Gueurce à la Cave à son

Masterisé par Pierre Luzy - Music Unit -

Coréalisé par François Gueurce et Alexandra Roni  Gatica

Musiciens : Lola MaliqueFrançois PuyaltoGuillaume FarleyHalima KaFrançois-Xavier FIXICôme Aguiar et un chœur de filles.

C’est une invitation à se retrouver loin du tumulte mais au plus près de nos émotions, en un lieu indéfinissable, où les secrets se dévoilent et s’oublient aussitôt.
Où les langues se délient, où l’on parle d’amour partagé ou pas, heureux ou désespéré, charnel, charmant, chargé … mais ou la drôlerie se fait sa place même si c’est parfois celle du rire du désespoir.
L’on y croisera des reines, des fous, des anges, des loups garous, des volcans, des forêts, des mers à perte de vue …et la nature reprendra toujours le dessus.

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(Photo : Emmanuelle Jacobson Roques)

gatica,ep,divan du monde,interview,mandorInterview :

Tu es arrivée du Chili à l’âge d’un an à Nancy.

Ni moi, ni personne de ma famille n’a une goutte de sang français. Ma mère est arrivée en France un peu par accident, ce n’était pas du tout un souhait, ni prévu. Au départ, elle devait venir pour trois mois et on est encore là aujourd’hui. De par ma mère avec qui j’ai grandi, la culture chilienne était très présente dans ma vie. Je peux quand même dire que ma culture est double. Maintenant que je suis adulte, je recherche encore plus mes racines… C’est un classique : si on n’est pas dans le pays où l’on est né, on a un besoin vital de retour aux sources.

D’où te vient ce goût prononcé pour la musique ?

A 7 ans, ma mère m’a demandé de choisir un instrument. Pour elle, ça faisait partie de mon éducation. C’était une évidence, je n’avais pas le choix, il fallait que je joue d’un instrument. Je la remercie aujourd’hui, mais à l’époque, je n’étais pas hyper motivée. J’ai choisi le violon parce que je croyais que c’était facile. Je me suis fait virer au bout de 6 mois, soit disant parce que j’avais les mains trop grandes. C’est plutôt parce que les classes de violon étaient surchargées et qu’ils ouvraient une classe d’orgue électronique. Ils ont insisté pour que j’y entre. Je ne le regrette pas parce que l’éducation musicale développe des choses dans le cerveau que d’autres activités ne développent pas forcément.

Et à l’école, tu faisais de la musique ?gatica,ep,divan du monde,interview,mandor

Le directeur de l’école primaire où j’étais était un passionné de musique. Il arrivait d’Alger où il travaillait à l’opéra de la ville, il était un chanteur lyrique, précisément un ténor. Il a donc monté une chorale d’école. Il nous a fait jouer à l’extérieur, dans le sud de la France notamment. Quand on a fini l’école élémentaire, il a souhaité que l’expérience perdure. Il a monté un atelier théâtre et j’y ai participé. Je me suis rendu compte que j’aimais investir des personnages et monter sur une scène.

Peu après, tu as commencé à chanter dans des groupes de rocks progressifs.

Oui, et je me suis très vite cassé la voix parce que je faisais n’importe quoi. A 14 ans, j’ai souhaité prendre des cours de chant lyrique avec ce directeur d’école, mais je voulais adapter ces nouvelles connaissances à de la musique plus moderne.

Tu as suivi ensuite des études de cinéma pour devenir comédienne.

Oui, à l’Université Paris 1, ensuite je suis rentré au Conservatoire du Xe arrondissement, section Théâtre. J’ai fait trois ans d’art dramatique là-bas. Parallèlement à ça est né le groupe 26 PINEL.

gatica,ep,divan du monde,interview,mandorC’est un groupe qui a rapidement bien fonctionné.

Il se passait plein de trucs géniaux, alors que le théâtre, c’était très difficile. On dépensait une fortune pour passer des castings pour des plans même pas intéressants. J’ai très vite arrêté parce que je n’avais aucun contact dans le milieu. La musique a représenté soudain la liberté. J’allais pouvoir faire ce que je voulais et non ce qu’un metteur en scène allait éventuellement me demander de faire. Avec 26 PINEL, ça se passait bien. On a eu très vite des touches, du coup, nous sommes très vite partis en tournée et nous avons enregistré deux disques.

Comment es-tu rentrée dans ce groupe ?

A la base, ce groupe faisait des reprises de chanson françaises, mais il n’avait pas de chanteuse. Dans un atelier jazz, à la fac, j’ai rencontré un violoniste qui m’a proposé de faire partie de cette formation. Pendant un an, on reprenait des chansons françaises « traditionnelles » et le guitariste a commencé à écrire des chansons. Elles étaient superbes.

Cette aventure a duré 10 ans.

C’était des années géniales. Après, à côté, j’avais plein d’autres activités musicales. Au bout de 10 ans, on a envie d’autre chose. Quand on a arrêté, je suis devenue la chanteuse d’un groupe de jazz, soul jazz, pop jazz. Nous ne faisions que des mesures impaires et je chantais en anglais. On a enregistré un album chez Harmonia Mundi. C’était très classe, mais ça demandait un gros travail technique.

En 2003, en parallèle tu rencontres le Quartet Buccal.gatica,ep,divan du monde,interview,mandor

Oui, mais c'est en 2006 que le groupe m’appelle pour savoir si je suis partante pour prendre le rôle de l’une d’elle, qui partait vivre dans le sud. J’ai accepté et ensuite, nous avons fait deux créations ensemble.

Ton EP est-il la somme de toutes tes expériences musicales ?

Bien sûr. Et  pour la première fois, j’ai écrit une partie des textes. J’avais très envie, mais je n’osais pas trop.

Le problème venait d’où : « Ai-je assez de style ? » ou « Suis-je trop pudique pour me raconter » ?

Un peu les deux. Quant à la question de la pudeur, je n’ai pourtant pas l’impression de ne raconter que ma vie. Je raconte aussi celles des autres.

Tu as une passion des mots et des belles écritures.

J’ai donc un complexe envers mon écriture. Je mets la barre très haute. Je crois que j’ai fait du théâtre aussi pour ça. Enoncer des alexandrins. Parfois, je le fais sur scène.

Tu es exigeante envers toi-même sur tes textes ?gatica,ep,divan du monde,interview,mandor

Il faut qu’ils me plaisent plus qu’une journée, qu’ils tiennent longtemps. Au moins un mois, sinon, c’est loupé.

Il y a des textes anciens dans l’EP ?

Il y a tout le passé. Il y a des notes prisent il y a 15 ans, des bouts de phrases que  j’ai laissé de côté pendant des années. Quand j’ai décidé d’écrire, j’ai ressorti de vieux cahiers. Le tout est mélangé avec de nouveaux textes. Parfois, les deux s’intègrent.

Tu ne travailles qu’avec des gens avec lesquels tu t’entends bien ?

Absolument. Le côté humain est primordial. Des musiciens talentueux, il y en a plein, du coup, je m’épargne d’aller vers ceux qui sont « casse-couilles ». L’humain à une place importante pour moi, parce que ce que l’on fait touche à l’humain, l’artistique touche à l’humain, aux émotions.

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(Photo : Maryline Jacques)

gatica,ep,divan du monde,interview,mandorParle-moi de François Gueurce, ton corélisateur?

Nous ne nous connaissions pas. On a fait un test sur une chanson, en deux  jours. On a réussi à travailler ensemble si facilement que c’est devenu une évidence. 

Et tes musiciens ?

Guillaume Farley est venu faire une basse, François Puyalto en a fait deux, de fil en aiguille, je me suis dit qu’un piano serait intéressant. J’ai appelé Fixi qui a accepté immédiatement. On se connait depuis longtemps, j’ai fait des chœurs sur tous les disques de Java, d’R.wan, Fixi avec Winston McAnuff… et on joue ensemble dans le collectif Ultrabal.

C’est amusant parce que tu es dans le métier depuis longtemps avec 1000 expériences et comme tu sors un premier EP personnel, les journalistes te reçoivent comme si tu étais une débutante…

Tu as raison. Souvent, j’ai envie de leur dire que je ne débarque pas de nulle part. J’ai quand même joué aux Arènes de Nîmes (rires). En même temps, il y a un petit côté « renaissance ». Je suis débutante dans l’autoproduction, dans la direction de groupe. Quelque part, je deviens la directrice artistique. J’ai déjà fait trois albums avec mes groupes, mais je n’ai jamais rien géré. J’ai appris plein de choses. Au départ, j’ai eu très peur. J’ai craint de ne jamais y arriver, et après, ça m’a énormément excité. On a mis un an et demi pour faire ces 6 titres. A un moment, j’ai ressenti une fierté immense d’avoir réussi à tout faire. 

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(Photo : Maryline Jacques)

Il y a un peu d’ambiances chiliennes dans ton EP.gatica,ep,divan du monde,interview,mandor

Sur « Quebradas », il y a des sons que j’ai enregistrés au Chili il y a 14 ans. Je me baladais avec mon mini-disc et j’enregistrais plein d’ambiance. A un moment, dans la chanson, j’entre dans un restaurant à Valparaiso  et j’entends un groupe jouer. Ça m’a amusé de le placer dans le titre. Réminiscence…

La presse spécialisée dans la chanson française a bien réagi, évidemment cela a dû te faire plaisir. As-tu besoin d’être rassurée ?

Bien sûr, parce que je suis forcément dans une période de vulnérabilité. Je suis quelqu’un qui doute beaucoup. Donc, là, c’est décuplé x 10.

Que nous prépares-tu pour ton concert de demain au Divan du Monde ?

Je tenais à ce que ce soit une soirée très spéciale. J’ai invité plein de gens sur scène. Il y aura Chloé Lacan, Zaza Fournier, M’ame, une chanteuse comorienne avec laquelle j’ai beaucoup travaillé, François Puyalto, Guillaume Farley et le grand comeback de 26 PINEL… et une exclu pour toi. Il paraîtrait qu’au Divan du Monde aura lieu une invasion de reines du monde pendant la chanson « Le retour de la reine », un tableau de femmes qui chantent… mais chut !

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Après l'interview, le 1er octobre 2017.

30 septembre 2017

Thomas Chaline : interview pour son livre Zaz, le long de la route

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thomas chaline,zaz,interview,mandorOn pourrait s'interroger sur l’intérêt d’écrire une biographie sur Zaz (dit celui qui a écrit un livre sur Louane, la bonne blague, et qui (voyez comme je suis transparent) a participé au livre dont il est question aujourd’hui en témoignant longuement). Thomas Chaline répond dans l’introduction de son livre Zaz, au long de la route.

« Pourquoi un tel ouvrage sur une artiste connue du grand public depuis seulement 7 ans ?

Justement parce que son arrivée dans le paysage cathodique et radiophonique a bousculé les modes et les habitudes des années précédentes. Elle a redonné un souffle à la chanson française et y a accroché ses propres lettres de noblesse… aujourd’hui, elle est la meilleure vendeuse de disques de chansons françaises en France et à l’étranger où elle est devenue malgré elle une véritable icone. Un  exploit imprévisible et un phénomène que personne n’avait retrouvé depuis la môme Edith Piaf. »

Le 31 août 2017, j’ai convié Thomas Chaline chez moi afin d’évoquer la chanteuse et le métier de «biographe ». Un débat s’en est suivi entre nous.

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4e  de couverture :

Audacieuse, gouailleuse, authentique. Depuis presque dix ans qu’elle promène sa silhouette bohème sur les scènes, Zaz s’est imposée comme la digne héritière des grands noms de la chanson française. L’auteur est parti à la rencontre de cette artiste discrète grâce à des entretiens inédits. On découvre une adolescente écorchée vive et solitaire après le divorce de ses parents. Une artiste qui a mûri sa voix pendant des années difficiles à chanter dans la rue, le métro et les cabarets parisiens. Ce sont ces blessures intérieures qui donnent aux chansons de Zaz leur authenticité. Amoureuse de la nature, adepte de la méditation, les critiques bien-pensants la disent « bobo ». Alors que tout simplement, Zaz trace sa route. Sincère et passionnée.

La première biographie d’une artiste authentique.

L’auteur :

Thomas Chaline est auteur-compositeur et musicien. Parallèlement à sa carrière musicale, il a publié des articles dans des revues culturelles, et édité des recueils de poésies et de chansons.

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thomas chaline,zaz,interview,mandorInterview :

Pourquoi un livre sur Zaz ?

A l’heure de The Voice, elle est le parfait exemple qui prouve que la voie traditionnelle pour réussir dans la chanson fonctionne encore. Elle a fait des cabarets, des bals, la rue, de nombreux tremplins, elle a beaucoup tourné dans des endroits en tout genre, il n’y a pas plus formateur que ça. Elle explose à 30 ans. Je trouve que c’est un bel exemple pour les chanteuses en herbe qui ne croient pas que le chemin d’avant est encore possible. Si tu as du talent, à un  moment donné, il se remarque. Il faut juste se donner à fond pour réussir.

Qui est Zaz en une phrase ?

Une femme qui n'a pas froid aux yeux, sait ce qu’elle veut et le fait, qui gère bien ses affaires, qui se donne pour tout ce qui lui tient à cœur, mais qui est une écorchée vive.

Tu l’as rencontré ?

Non, je l’ai eu une fois au téléphone au début du travail. Il y a eu des hauts et des bas entre nous. Au début, elle m’a laissé libre d’écrire ce que je souhaitais, elle m’a signifié qu’elle comprenait que j’étais quelqu’un de clean mais qu'elle n'en ferait pas publicité, plus tard, le discours a un peu changé. 8 mois après, par mail, elle a fini par me dire qu’elle ne m’autorisait pas à écrire le livre. Son « bras droit » m’a expliqué qu’elle se méfiait et qu’elle considérait que je voulais me faire de l’argent sur son dos. Ce double discours m’a un peu chagriné.

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Juin 2010, tournage interview pour MusiqueMag.com

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Juin 2010, tournage interview pour MusiqueMag.com

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Juin 2010, tournage interview pour MusiqueMag.com

J’ai écrit un livre sur Louane qui a fait couler beaucoup d'encre. Comme tu le sais, elle n’a pas donné son feu vert, je comprends donc ce que tu as vécu. Je n’ai jamais compris que cette artiste ne souhaite pas me rencontrer pour écouter mes intentions.

Ils sont entourés de gens « d’affaire ». Dès lors qu’un projet les concernant est indépendant de leur volonté, ils ne peuvent pas y adhérer parce que les gens autour savent que ça ne leur rapportera rien. Or, je crois qu'une biographie contribue à maintenir la notoriété de l'artiste d'une façon, à condition qu'elle ne soit pas à charge évidemment. Ils veulent tout gérer et avoir  la main mise sur tout, ça peut se comprendre. Ils ne parviennent pas à intégrer le côté public de leur image. Des artistes comme Johnny Hallyday ou Nicola Sirkis s’en foutent. Ils ont intégré qu’ils étaient célèbres. A chaque nouveau disque, il y a dix livres qui sortent sur eux, ils savent que ça fait partie du truc. D'autant que ma démarche n'est pas d'aller fouiller dans les poubelles mais d'une façon rendre hommage au talent et analyser les clés du succès.

Tu as pourtant proposé à Zaz un droit de regard sur ce que tu as écrit.

Oui. Et je tiens à préciser que très peu de biographes le font avec le sujet de leur livre. Moi, je me suis mis à sa disposition, je lui ai  proposé de retoquer d’éventuelles informations injustes. Elle était d'accord sur le principe. Je ne comprends pas pourquoi, elle s’est braquée soudainement. Avec Zaz, un coup, c’était oui, un coup c’était non. Je l’ai mal vécu.

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Juin 2010, tournage interview pour MusiqueMag.com

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Juin 2010, tournage interview pour MusiqueMag.com

Moi, j’ai eu des portes fermées de proches à cause de Louane (ou de son entourage). Et toi ?

Bien sûr. Beaucoup m’ont dit qu’ils ne parleraient pas sans son autorisation. Certains ont annulé le jour J sans explication. Il y en a qui m’ont parlé mais en me demandant de ne pas citer leur nom. Par exemple, tous les groupes du début par lesquels elle est passée étaient frileux. A l'inverse, d'autres n'ont eu aucun mal à me parler car ils savaient où se situaient leurs limites.

Tu as eu Hugues Aufray, Francis Lalanne, Didier Barvelivien, Pétula Clark, Charles Dumont, Marie-Paule Belle, Charles Aznavour… du beau monde.

J’ai eu Charles Dumont (qui a écrit « Non, je ne regrette rien » et « Mon Dieu » d’Edith Piaf) parce qu’à l’étranger, elle est considérée comme la nouvelle Piaf, Marie-Paule Belle parce que Zaz à repris « La parisienne » sur son album Paris, Petula Clark parce qu’elle avait fait des déclarations sur elle dithyrambiques. Aznavour a fait un duo avec Zaz sur l’album Paris. Bref, il y a toujours un rapport, un lien, entre les gens interviewés et l’artiste.

Faut-il aimer son personnage pour écrire un livre sur lui ?

Un minimum, parce qu’on vit beaucoup de temps avec lui. Écrire une biographie, c'est vivre plusieurs mois avec l'artiste, écouter ses disques, ses interviews, donc il est préférable de l'apprécier un minimum sinon c'est compliqué je pense. C’est une forme d’engagement quand on écrit sur quelqu’un. Il faut apporter quelque chose de nouveau dans l'analyse et l'information quand le sujet fait déjà l’objet de plusieurs bouquins, sinon, ça devient une arnaque maquillée.

A une semaine d’écart, nous avons commencé dans la même maison d’édition les livres sur les artistes. Depuis que j’ai pénétré dans  ce milieu, j’ai constaté qu’il y avait une « mafia » des biographes. Je ne suis pas certain que l’on nous considère d’un bon œil.

J’ai remarqué que devant, ça pouvait faire des courbettes, mais que derrière, ça cassait un peu. Moi, je me suis lancé là-dedans sans penser que c’était un métier. Je pensais que c’était une activité annexe au journalisme ou autres, un vrai truc dilettante. J’ai constaté que certains en vivaient, souvent difficilement. Beaucoup n’acceptent pas que des nouveaux rentrent dans la ronde. Mais faut bien se l'avouer, écrivain ou biographe comme artiste, ce sont des métiers très individualistes. Il faut l'intégrer. On peut nouer des sympathies les uns les autres mais le combat ou la lutte pour courir derrière les contrats d'éditions est le même. Une fois qu'on a compris, c'est sans rancune.

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Pendant l'interview...

Tu écris sur qui en ce moment ?

Sur Alain Souchon.

Il y a déjà des livres sur lui. Qu’apportes-tu de plus que les autres ?

J’apporte la vue d’un jeune homme né dans les années 80 qui est fan de Souchon. J’ai beaucoup enquêté et j’ai eu de nombreux témoignages de personnes ayant travaillé longtemps avec lui. Il y a eu un livre paru sur lui, il y a deux ans, tout n’a pas été dit. C’est peu de le dire, tout juste les « grandes lignes » de sa carrière. 

Que faut-il pour être un bon biographe ?

Il faut être un peu audacieux. Il faut s’atteler à fouiller chaque période de la vie de l‘artiste sur lequel tu travailles. Il faut éclairer chaque moment fort, pousser l’information à son paroxysme.

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Avec  Thomas Chaline, chez moi, le 31 août 2017, chez moi. 

28 septembre 2017

Nesles : Interview pour Permafrost

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(Photo : Thomas Salva)

Nesles sort demain le disque français le plus intéressant de ces six derniers mois. Permafrost (nom donné aux sols gelés des régions arctiques, parfois appelé « bombe à retardement ».)

Permafrost, produit par Alain Cluzeau, a bénéficié du soutien de  l’Adami, de la SCPP, d’Arcadi, du Studio des Variétés, de Canal 93, et a fait l’objet d’un d’un crowdfunding avec Microcultures. Sous un folk percussif et surpuissant, ce songwriter porte ici très haut la langue française. Derrière le vernis poétique des mots, on décèle avec bonheur un langage particulièrement incisif, énigmatique et métaphorique, le tout dans un univers souvent étrange et hostile. Nesles possède un savoir-faire en matière d’écriture de chansons que beaucoup seraient en droit d’envier.

J’ai invité Nesles chez moi le 24 juillet dernier pour évoquer cet album qui risque bien de devenir un classique de la chanson française.

florent nesles,nesles,permafrost,interview,mandorCe qu’ils en pensent :

"Attention chef d’œuvre en approche !" 
INDIEPOPROCK 

"Des chansons qui vont irradier le paysage musical français et laisser pantois la concurrence." 
SOUL KITCHEN 

"Hype attendue pour le 29 septembre, le nouvel album de Nesles chavire déjà les cœurs de certains. " 
SUN BURNS OUT 

"Permafrost semble se passer de mots ou de critique tant il est percutant, fascinant aux premières écoutes, mémorable aux dernières." 
BREAK MUSICAL 

"Glacial et saisissant." 
SONGAZINE

Argumentaire de presse :florent nesles,nesles,permafrost,interview,mandor

Rien ne prépare à Permafrost.

Ni les précédents albums de Nesles, libre électron d’une nouvelle scène francophone. Ni les cinquante années de chanson dont il hérite. Ni la culture pop anglo-saxonne dans laquelle baigne au quotidien son auteur. Rien ne prépare à la première écoute, à cette découverte, à la rencontre qui s’annonce.

Permafrost c’est un monde. Un univers étrange, hostile sans doute pour certains, où se mêlent l’énergie brute du rock, les racines du folk, l’inventivité électronique bien assises sur la posture d’un chanteur en français qui s’assume pleinement. Traversé par des passages instrumentaux décomplexés, des éruptions poétiques presque punk, des hallucinations mythologiques et toujours, une liberté créative sans artifice, ce quatrième album a été réalisé par Alain Cluzeau (Bertand Belin, Olivia Ruiz, Thiéfaine...)

A l’écoute, on succombe, on tombe. Ou on reste aux portes du monde. Rien ne prépare à Permafrost.

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(Photo : Thomas Salva)

florent nesles,nesles,permafrost,interview,mandorInterview :

Tu viens d’une famille d’artiste, je crois.

Mon grand-père était chef d’orchestre. Il a notamment dirigé les ballets suédois, les Concerts Lamoureux, l’orchestre de la radio de l’ORTF. Je ne l’ai pas connu. Il avait une très grosse différence d’âge avec ma grand-mère. Il est mort bien avant que je naisse. Cela dit, j’ai vécu toute ma vie avec cette figure tutélaire au-dessus de mes épaules et, à la maison, nous n’écoutions que de la musique classique.

J’imagine donc que tu as dû faire le Conservatoire ?

Oui, mais je me suis fait virer au bout de trois ans. Ça me saoulait d’apprendre la clef de fa. Le directeur m’a convoqué et m’a demandé si je n’avais pas honte, avec le grand-père que j’ai eu.

Tu as ensuite travaillé avec un guitariste dans un Conservatoire libre.

Oui, les cours de ce guitariste ont été une vraie révélation pour moi. Il s’est adapté à ce que je savais faire. Il a compris qu’avec deux accords, je pouvais faire plein de morceaux J’ai bossé avec lui pendant près de 3 ans et, c’est là que j’ai acquis mes vraies bases musicales.

Clip de "Mes forêts" réalisé par Thomas Salva, extrait de l'album PERMAFROST (Microcultures Records - 29 septembre 2017)

Tu as rapidement souhaité monter des groupes.

J’ai commencé à monter un groupe punk, « Ordures ménagères ». Evidemment, ça a été la guerre civile avec mes parents.

Sans faire de psychologie de comptoir, c’était un peu une rébellion par rapport à ta famille, non ?

Bien sûr. Aussi une manière de « tuer » le grand-père.

En parallèle, tu faisais de la BD.

Oui, et j’ai même été primé, mais je trouvais que ce milieu était rempli d’ados attardés. Je me suis vite aperçu que pour séduire les filles, ce n’était pas le métier idéal… alors qu’avec une guitare...

Pourquoi as-tu arrêté très vite le punk ?

Je trouvais que c’était un univers assez limité. Mon vrai déclic, c’est quand mon oncle m’a offert des disques de Beatles et des Stones. J’ai découvert le punk lors d’un voyage  en Angleterre. Le punk français, comme les Béruriers noirs, par contre, ça ne me parlait pas du tout. Je trouvais la musique super pauvre et les paroles inintéressantes au possible. Très vite, j’ai quitté cet univers pour monter des groupes plus « pop indé ».

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(Photo : Matthieu Dufour)

Tu chantais à cette époque-là ?

Non, je n’osais pas encore. Je prenais des chanteuses qui interprétaient mes chansons. Le souci c’est qu’il y avait toujours un musicien du groupe qui tombait amoureuse de la chanteuse. Ca foutait le bordel. Un jour, je me suis collé au chant moi-même.

Parallèlement, tu es rentré à l’Ecole Nationale de la Rue Blanche. 

Oui, j’ai donc arrêté la fac où je faisais des études de littérature anglo-américaine, après la  licence. J’étais certain de ne pas vouloir devenir prof. A ce moment, j’ai aussi complètement arrêté la musique car c’était trop accaparant. J’ai dit au revoir à tous mes groupes, j’ai fait deux ans d’études de théâtre et ensuite, j’ai été lâché dans la rue.

Et là, c’est le chômage direct !

J’avais un agent, mais j’étais au chômage car rien d’intéressant ne venait. Passer des textes de Beckett ou de Shakespeare à dealer de shit dans un sous film policier pour la télé, ce n’était pas ma tasse de thé. J’ai fait ça, j’ai aussi joué Molière sur des tréteaux pour les scolaires, j’ai fait Avignon, le cauchemar absolu… je n’en pouvais plus, j’étais à la limite de péter un câble. Un jour, deux frères musiciens m’appellent pour jouer avec eux. J’ai fini par remonter un groupe assez pop, Aeroclub, pendant près de trois ans.

Pourquoi ce groupe a périclité?

Un jour, on doit enregistrer en studio. Le guitariste ne vient pas parce qu’il a un barbecue avec ses beaux-parents, le bassiste ne s’est pas réveillé et le batteur ne veut pas jouer pour X raisons. Je me demande ce que je fais là. Je perds clairement mon temps. Je décide d’arrêter les groupes et de jouer sous mon nom. Là, on est en 1997.

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(Photo : Catherine Deylac/Lartsenic Blogzine)

Il y a trois ans, je t’ai vu chanter, Place Vendôme, chez un particulier.

(Rires) Nécessité fait loi. C’est dur et intimidant de chanter chez un particulier. Les conditions ne sont pas réunies pour que le son soit à son paroxysme. Tu n’as pas de lumière et tu apparais cash devant les gens. Comme il fallait que je rode mes morceaux et que mon répertoire ne se prête pas à jouer dans les bars, c’était une solution pour jouer coute que coute. Ce soir dont tu me parles, c’était dans un très bel appartement, alors c’était plutôt sympa. En tout cas, c’était une bonne école même si je préfère être sur une vraie scène.

Aujourd’hui, tu te sens mieux accueilli dans le milieu ?

Le souci que j’avais, c’était celui de la légitimité. Je pensais que sans existence médiatique, on ne pouvait pas se sentir légitime. Je suis un peu revenu de cela. Déjà jeune, je ne me trouvais pas à ma place. Je me sentais plus vieux. Il y a un truc qui clochait dans mon rapport aux autres. Je n’étais jamais sur la même longueur d’onde. Je me suis toujours senti atypique, même si, c’est vrai, nous le sommes tous finalement. Je cherchais beaucoup à prouver des choses, j’étais en colère contre tout. Aujourd’hui, j’ai réglé ces problèmes.

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(Photo : Catherine Deylac/Lartsenic Blogzine)

Parlons de Permafrost. Peut-on dire que c’est un album conceptuel lié à la nature ? Il est question de bois, de sous-bois, de feuilles…

Non, je crois plutôt que ce sont des obsessions qui sont en moi et qui finissent par sortir. Un album reflète un état d’esprit et une humeur d’un moment. La thématique dont tu me parles est venue très inconsciemment. Je ne veux jamais être cérébral quand je conçois un disque.

Le travail d’Alain Cluzeau est mémorable dans ton album.

Il a fait un travail remarquable. Je l’ai même trouvé très culotté quand, par exemple, il a mis en ouverture le premier titre, « Montagnes vallées revisitées », qui est long. Ça m’a fait très plaisir qu’il assume cela. C’est lui aussi qui a choisi l’ordre des morceaux. C’est un vrai travail qui prend du temps.

On ne peut pas dire que tu sois dans la chanson réaliste.

Ce n’est pas mon truc du tout. Il y a suffisamment de mots et d’images pour exprimer des histoires qu’il serait dommage que je ne les exploite pas. Je refuse d’être trop brut, trop premier degré.

Tu n’aimes pas trop expliquer les textes de tes chansons, et je te comprends.

Parce que j’aime que le public s’approprie mes textes comme il le sent et le ressent. De plus, je n’ai pas forcément les clefs de tout parce qu’il y aussi forcément une part d’inconscient qui s’exprime.

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Pendant l'interview...

(Photo: Christophe Schouler)

Il y a trois instrus dans ton album… ça devient rare dans la chanson française.

C’était un peu une façon de prendre congés de moi : « Ta gueule maintenant ! » Cela permet de respirer un peu. C’est aussi une façon différente de raconter une histoire. On n’a pas toujours besoin des mots.

Tu m’as dit en off que la musique t’avait sauvé la vie. C’est-à-dire ?

Elle m’a empêché de crever des dizaines de fois.

Le fait d’en faire ou d’en écouter.

Les deux.

Est-ce que tu envisages comme une mission le fait de proposer une œuvre au minimum « honorable » ?

J’essaie juste d’être honnête. Je ne veux pas être dans le dégueulis de sentiments impudiques. Quand j’écris ou compose quelque chose, je veux que tout soit en accord total avec ce que je suis. Je veux que dans quelques années, quand je me retournerai sur ces chansons, je puisse me dire que c’était bien moi à cette époque-là. Des gens comme Bob Dylan ou Nick Cave sont toujours en accord avec eux-mêmes au moment où ils livrent leur message.

Nesles sera en concert aux Trois Baudets, le 17 octobre 2017.

Te considères-tu comme un artisan de la chanson française ?

Non, parce que cela implique que j’ai un savoir-faire. Et je ne sais pas comment on fait une chanson. Bowie disait que quand il commençait une chanson, il ne savait pas du tout ce qu’il allait en faire. Je le rejoins complètement.

Es-tu fier de cet album ?

Oui.

As-tu toujours été fier de l’album qui sort ?

J’étais très fier de Krank et de l’EP, Nu.

Aujourd’hui, ton père pense quoi de ta musique ?

Je suis sur un terrain qui ne le met pas forcément à l’aise, surtout parce que c’était source de conflit entre nous. J’ai appris à accepter ce constat. J’ai arrêté de chercher à tout prix le bon point de la figure paternelle.

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Pendant l''interview (bis)...

(Photo: Christophe Schouler)

Le fait de ne pas faire de la chanson trop réaliste, n’est-ce pas aussi pour éviter de blesser les gens ?

Certainement. Il y a une forme de violence que j’ai envie d’exprimer. Ça m’excite et ça m’amuse de l’exprimer par différentes figures de style. Il y a une phrase très belle d’Annie Ernaux qui dit qu’il y a deux formes de littérature, celle de représentation et celle de recherche. C’est pareil pour moi en musique. Clairement, je ne suis pas dans la musique de représentation. Il y a une envie de protéger mon entourage de la violence que je peux avoir.

Tu l’exprimes tout de même poétiquement. Ça te fait du bien ?

Oui, ça me fait même bander.

Ah ! Carrément !

Carrément ! Une chanson comme « Une île » est très violente. La difficulté a été de faire en sorte de garder une certaine tenue. Alain Cluzeau m’a beaucoup aidé à cela. Vraiment, il a été un vrai compagnon pour moi. Grace à lui, j’ai pu un peu baisser les armes et livrer des choses que je n’aurais peut-être pas livrées de cette façon.

Aujourd’hui, tu es un homme serein, heureux ?

La paternité m’a sauvé, ça a été un électrochoc. J’ai redécouvert l’amour absolu, que je ne connaissais pas. Ça m’a réconcilié avec la vie. Je suis quelqu’un d’angoissé dans le fond, mais l’angoisse est un moteur chez moi. J’ai appris a accepter que cela faisait partie de moi, je fais donc avec. Et faire avec, ça veut dire aussi en faire des chansons. J’ai un rapport érotique à la création. J’ai une très grosse libido par rapport à ça aussi.

Quand tu as employé le mot « bander » tout à l’heure, ce n’était donc pas innocent.

Ce n’était pas innocent du tout.

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Après l''interview, le 24 juillet 2017.

(photo: Christophe Schouler)

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26 septembre 2017

Louis Arlette : mini biographie à l'occasion de la sortie de son EP A notre gloire

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On m'a demandé d'écrire une mini bio pour un artiste que j'aime beaucoup, Louis Arlette (mandorisé là). J'ai accepté uniquement parce qu'il est rare, précieux et fort talentueux. D'autres suivront (pour les mêmes raisons). Pour écrire sur quelqu'un il faut que je l'apprécie professionnellement et humainement. J'aime bien l'exercice de raconter une vie musicale sur deux pages. Voilà ce que cela donne, dans le cas de Louis Arlette qui sort le 13 octobre prochain  un premier EP, À Notre Gloire, extrait de l’album Sourire carnivore (sortie le 19 janvier 2018).

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Louis Arlette / Nouvel Ep / A notre gloire. Enregistré en live au Studio Kremlin. Réalisé par Julien Reymond

Chant : Louis Arlette. Guitare : Isïa Marie. Claviers : Pierre-Emmanuel Chassain. Batterie : Julien Boyé.

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Avec Louis Arlette, le 14 juin 2017 (après l'interview pour élaborer cette mini bio.)

Le 30 septembre 2017,  j'ai passé un long moment avec Louis Arlette (qui était en première partie de Soan au Trabendo) et sa team. 

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Gaël Chosson ( batteur de [no one is innocent]), Louis Arlette et Isïa Marie.

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Gaël Chosson ( batteur de [no one is innocent]), Louis Arlette et Isïa Marie.

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La team au complet.

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La team au complet (bis).

 

25 septembre 2017

Babel : écoute en exclusivité de nouveaux titres en studio et interview

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(© Juliette Rozzonelli)

babel,sébastien rousselet,nino vella,interview,mandorBabel était d’abord un projet solo, celui de Sébastien Rousselet, puis en 2010, l’arrivée de trois musiciens a propulsé le concept dans une autre dimension. La violoncelliste Solène Cosma, de formation classique, elle vient aussi du rock et la musique orientale, le jeune pianiste Nino Vella est un prodige de la composition, et DJ Slade scrache, pratique le beatbox et le beatmaking. Le vrai Babel est là. Des textes, mordants, politiquement engagés et une énergie sacrément communicative, le tout d'une redoutable efficacité. Ensemble, ils ont publié deux EP, et un troisième récemment.

En juin 2016, Babel a signé chez Elektra, un label du géant Warner. Un album est en cours de fabrication pour une sortie prévue début 2018. Parce que je défends le projet depuis longtemps (voir là en 2013 et là en 2015) et qu’ils savent que je porte un fort intérêt à leur travail, Sébastien et Nino m’ont proposé de les rejoindre au studio Motif Music le 22 juillet 2017 pour écouter quelques nouveaux morceaux… mais bien sûr, j’ai dégainé mon micro à l'issue de l'écoute.

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(à gauche, Nino Vella et à droite, Sébastien Rousselet en studio).

babel,sébastien rousselet,nino vella,interview,mandorInterview :

Que faites-vous actuellement dans ce studio d’enregistrement?

Sébastien : Nous peaufinons de nouveaux morceaux, sans savoir exactement si nous allons les sortir petit à petit avec des EPs ou si nous allons sortir un album. Nous et notre label nous interrogeons encore sur ces questions.

Nino : Il y a encore des morceaux qui sont à l’étape de maquettes et qui ont un potentiel qui n’a pas encore été exploité, du coup, nous essayons d’en retirer la substantifique moelle, la quintessence.

Jusqu’à présent, vous étiez dans l’autoproduction totale.

Nous sommes désormais accompagnés du label Elektra France (Warner) pour le disque et Décibels Productions pour le tour.

Comment se passe les relations avec le label ?

Nino : Très bien. Comme c’était notre première signature, au début ça a changé beaucoup de choses. On ne savait pas trop comment travailler avec les gens du label. Aujourd’hui, on commence à bien se réguler, car on a appris à se connaître. Nous sommes franchement plus détendus. Nous n’étions pas habitués à ce que des gens mettent le nez dans notre travail. Et maintenant, ça va mieux.

Sébastien : Pour les personnes du label, Babel n’est pas une typologie de projet qui est habituelle, mais ils ont eu envie de ça. Ils sentaient que l’on pouvait amener autre chose dans le paysage musical français. A partir du moment où il y a un partenariat, il y a aussi des débats qui s’instaurent, des petits coups de pression par rapport aux deadlines que l’on te met, mais rien de méchant. Dans une collaboration, ce n’est jamais tout rose ou tout noir, c’est toujours un mélange des deux.

Session live améliorée de "Bless (e) You". Vidéo captée par Joris Favraud - FilmMaker.

Selon vous, qu’est-ce qui a motivé le label à vous signer?

Nino : Ils aimaient bien l’engagement, la rage qu’il y a dans les textes et dans l’énergie. Ils nous ont signés autour du morceau « Bless (e) You ».

Sébastien : Ils ont vu aussi des vidéos de nous en live et ça leur a beaucoup plu. Ils cherchaient quelque chose d’authentique, de rock, de rugueux… avec une histoire.

Le fait que vous ayez déjà un public était aussi un point positif, j’imagine.

Nino : Le fait que le projet existe avec une identité forte était un plus, c’est sûr. Il n’y a pas à fabriquer une image et créer le fond. 7 années de concerts, c'est pas mal. Tout est donc déjà là, même si on doit affiner des choses.

Ça change quoi d’avoir un label ?

Nino : On a plus de moyens pour faire nos chansons. L’argent est le nerf de la guerre, il ne faut pas se le cacher. Avant, nous mettions beaucoup d’énergie pour trouver les fonds. Nous étions endettés en permanence et ça parasitait pas mal de trucs. Aujourd’hui, on se contente de faire de la musique et des concerts. Ça change tout et c'est un luxe!

Session live améliorée de "Climb the Tower". Vidéo captée dans les anciennes mines de fer de Nyoiseau par Joris Favraud - FilmMaker.

Vous m’avez fait écouter 4 nouvelles chansons, qui d’ailleurs peuvent devenir 4 tubes potentiels tant elles sont efficaces. Mais vous en avez combien en tout ?

Nino : Près de 25. Comme on n’a pas fait d’album depuis longtemps, on a un répertoire qui s’étale sur plusieurs années. Il y a des chansons qui sont restées et d’autres qui étaient la photographie d’une époque et dont nous nous sommes lassés. Nous t’avons fait écouter 4 morceaux aboutis et qui nous représentent bien aujourd’hui.

Elles sont d’une efficacité dingue ! Vous savez faire ça, c’est pour ça que je vous apprécie depuis longtemps.

Sébastien : Si tu écoutes des tubes super efficaces, à un moment, par mimétisme, tu reproduis ces influences. Nous intégrons des structures, des transitions, peut-être même des façons de placer des phrases, ce genre de choses.

Nino : Tout ça, c’est dans un second temps. Les gimmicks et les mélodies, ça vient en composant la chanson, ce n’est pas réfléchi.

Sébastien : C’est inné et c’est lié à nos influences... un mélange des deux. On est en permanence en train d’écouter ce qu’il se fait, de chercher de nouveaux sons. Nous découvrons tous les jours des nouvelles choses.

Nino : Nous n’avons pas peur d’être influencés par quelqu’un et de copier sur lui, c’est plutôt le fait d’être influencés par trop de choses et de partir dans trop de directions différentes  que l’on craint. Il y a des moments où il faut se recadrer un peu.

Session live améliorée de Solo". Vidéo captée par Joris Favraud - FilmMaker.

C’est vous deux, dans le quatuor, qui travaillez les morceaux.

Nino : Je fais la majorité des compositions, des mélodies.

Sébastien : J’écris les textes et je chante.

Nino : Récemment, contrairement à d’habitude, on est beaucoup parti des textes pour concevoir les mélodies.

Sébastien : C’est un peu la méthode Vian. Comme lui,  j’ai besoin d’une mélodie pour écrire un texte. Je me fabrique donc une mélodie, puis j’écris le texte et après, on part du texte et Nino compose une autre musique. Parfois, on peut garder des idées que j’ai amenées, mais souvent, on part sur complètement autre chose. On peut aussi partir d’une grille d’une pré-prod amenée par Nico, le DJ ou par Solène, la violoncelliste. Après, c’est remanié, réarrangé et parfois recomposé un peu par Nino, mais la plupart du temps, c’est lui qui est compositeur principal et réalisateur de la globalité.

Je suis dingue de votre son ! C’est quoi votre patte ?

Sébastien : L’énergie, le grain de voix, la façon de produire. Les 4 titres que tu viens d’entendre sont très différents, mais quelque part, il y  a du lien entre eux.

Nino : Le côté comptines dans les mélodies, les gimmicks et le côté énervé.

Session live améliorée de "Tu mens". Vidéo captée par Joris Favraud - FilmMaker.

J’ai l’impression que tu as modifié ton flow Sébastien.

Sébastien : J’essaie d’évoluer. Je n’écoute plus la même chose que ce que j’écoutais il y a 6 ans, forcément, là encore, ça m’influence. J’ai envie de me diriger vers d’autres directions. Du coup, Nino propose des flows, des mélodies que je ne proposerais pas naturellement… cela m’amène à changer.

Avez-vous déjà testé certaines nouvelles chansons en live ?

Nino : Oui, on aime renouveler notre répertoire sur scène. Dès que l’on sent qu’une chanson est aboutie, nous la proposons au public.

Sébastien : Je m’approprie plus facilement un morceau qui a déjà vécu en live. Pour un disque, tu sais mieux l’interpréter que s’il est tout neuf. Parfois, il me faut 6 mois pour bien m’approprier une chanson. Je sais que Loïc Lantoine fonctionne comme ça. Il lui arrive d’enregistrer un titre deux ans après l’avoir tourné sur scène.

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(© Judicaël Olivier)

Vous êtes comment en ce moment ?

Nino : On passe par plein d’émotions.

Sébastien : Quand on enregistre, on est toujours dans le doute. Tant que le public n’a pas validé les chansons, on ne sait pas si ça marche ou pas.

Nino : L’enregistrement est une remise en question perpétuelle, quand on part en tournée, c’est une libération, on ne réfléchit plus. A part le moment de spontanéité quand le morceau arrive, quand il est là, on est plus que dans la réflexion.

On vient d’écouter ensemble quelques chansons, vous ne semblez pas gêné…

Sébastien : Non, je te regardais pour essayer de savoir ce que tu pouvais ressentir en écoutant.

Nino : Nous sommes impatients de dévoiler au public les nouvelles chansons. Tu es notre premier public au fond (rires). Le fait que je n’ai pas été gêné de te les faire écouter, que je n’ai pas ressenti le besoin de me justifier à tout bout de champ, ça veut dire que je suis content de notre travail.

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(© Joris Favraux - FilmMaker)

Tous les deux, vous travaillez avec pas mal d’artistes. Ça vous apporte quoi artistiquement ?

Nino : On apprend beaucoup quand on collabore avec plein de gens. Ça permet de prendre du recul sur son propre projet.

Sébastien : Ce détachement nous permet aussi de relativiser notre travail. Comme nous sommes exigeants avec nous-mêmes et seuls décideurs, ça fait du bien d’être au service des autres.

Vous vous engueulez parfois ?

Sébastien : Non, jamais. Je m’engueule moi.

Nino : Après 7 ans de collaboration, personne n’a jamais haussé le ton. On discute, on essaie de trouver un terrain d’entente et nous y parvenons.

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Première partie des Vieilles Canailles (© Joris Favraux - FilmMaker) 

Vous avez fait récemment la première partie de Johnny Hallyday et ses « vieilles canailles » devant 20 000 personnes au stade Pierre-Mauroy de Lille, ce n’est pas rien.

Nino : C’est un concert que l’on a appréhendé beaucoup plus que les autres.

Sébastien : On a joué une demi-heure, ce qui est rare pour une première partie. Nous étions tous les 4 avec notre équipe, donc avec notre son habituel. Il manquait juste  nos lumières. L’équipe technique d’accueil  était génial. Bref, belle expérience !

Et le public qui n’est pas venu pour vous ?

Nino : C’est ce qui nous stressait le plus. On savait que le public venait pour voir trois légendes, il ne fallait pas les faire chier. En fait, il a super bien réagi. Le soir même, on a eu beaucoup plus d’abonnés sur nos réseaux sociaux avec plein de messages hyper positifs.

Sébastien : Oui, le public a été très chaleureux. Il était assez « ancien », c’est normal, alors il a fallu deux titres pour que les gens rentrent dans ce qu’on leur a proposé.

Bon, en tout cas, après ce que j'ai entendu, je suis pressé d'entendre l'album en intégralité.

Sébastien : Et nous donc! (rires)

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En pleine écoute des nouveaux titres de Babel, avec Nino Vella et Sébastien Rousselet, le 22 juillet 2017.

18 septembre 2017

Lisa Portelli : interview pour l'album La nébuleuse

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(Photo : Yann Orhan)

lisa portelli,la nébuleuse,interview,athome,mandor6 ans après son premier album, Lisa Portelli fait son retour avec un nouvel album, La Nébuleuse, entre rock et pop, formidable voyage aérien co-écrit avec Andoni Iturrioz (Je rigole, mandorisé en  2010 , en 2012 ici et en 2014 ). "On est séduit par cette tenue rock, intense, rythmée, ces textes ciselés aux mots évocateurs et cette voix claire, limpide."

Je suis la carrière de Lisa depuis 2007, je l’avais interviewé en 2009 dans une radio pour son premier album (autoproduit, il me semble) (), puis une seconde fois pour la sortie de Le régal en 2011 (ici). La même année, je l’avais interviewé  à la FNAC Val d’Europe à l’occasion des Muzik’Elles de Meaux () et revu aux Prix Constantin (ici). Bref, Mandor l’apprécie beaucoup. J'ai l'impression.

Cette fois-ci, Lisa Portelli m’a donné rendez-vous sur une terrasse d’un bar de Pigalle, le 5 juillet dernier. Détendue et souriante, visiblement bien dans sa peau et prête à défendre son nouveau disque étincelant.

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(Photo : Yann Orhan)

Biographie officielle (par Sonia Bester) :lisa portelli,la nébuleuse,interview,athome,mandor

Jeune femme affranchie, Lisa Portelli sort un nouvel album « La Nébuleuse » aux sons rock envoûtants où s’élève sa voix aérienne et cristalline.

Remontons dans le temps… Lisa a passé son enfance en Seine-et-Marne dans une ambiance plutôt bohême avec des parents ouverts sur le monde artistique (le père est scénographe lumière et la mère infirmière). Attirée comme un aimant par la guitare dès l’âge de dix ans, elle obtiendra le premier prix de conservatoire. Mais son second instrument c’est sa voix. A seize ans, étudiante en pension à Reims, elle écume les bars pour chanter.
Très vite, les choses s’enchaînent avec un passage aux Découvertes du Printemps de Bourges, le prix Paris Jeune Talent, puis un premier opus « Le Régal » salué par la critique et les professionnels suivi d’une longue tournée (plus de cent cinquante dates). 
Quand les choses s’emballent, il est parfois salutaire d’appuyer sur pause. 
Lisa Portelli avoue avoir eu le sentiment de s’être un peu perdue et de ressentir le besoin de se retrouver. 
Sans doute parce qu’elle est habitée par une certaine spiritualité, elle part en retraite dans un couvent et fait vœu de silence pendant un temps pour se ressourcer. Ce qui démontre une indéniable force de caractère. 

lisa portelli,la nébuleuse,interview,athome,mandorArgumentaire de presse (par Sonia Bester) :
Aujourd’hui Lisa Portelli revient en douceur et en force avec un nouvel album qu’elle a pensé du début à la fin. Son titre « La Nébuleuse », n’allez pas imaginer que c’est elle...
Co-écrit avec Andoni Iturrioz, elle s’y dévoile par touches et avec pudeur. 
Dans « Naviguer », ou la « Rocaille » elle parcourt le monde intérieur de chacun « ce vaste refuge que l’on porte en soi » pour peu que la sagesse de l’âme nous apprenne à l’atteindre. L’amour et tous ses états se traversent dans les titres « Longtemps », « Je suis la Terre » qui évoquent le désir et l’amour libre où dans le très beau et mystérieux morceau « Appartenir au large ». À l’écoute, on est séduit par cette tenue rock, intense, rythmée, ces textes ciselés aux mots évocateurs et cette voix claire, limpide. 
Deux excellents musiciens, Alexis Campet (basse), Norbert Labrousse (batterie), accompagnent divinement la demoiselle, dans une tension qui ne lâche pas du début à la fin. Ils seront rejoints sur scène par le guitariste Clément Simounet (Nilem)
Du très bon rock et de la très belle chanson telle est l’équation de cette « Nébuleuse ». 
Aujourd’hui Lisa Portelli peut tout affronter dans la vie, et en premier son talent qui lui promet un avenir radieux.

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(Photo : Yann Orhan)

lisa portelli,la nébuleuse,interview,athome,mandorInterview :

C’est quoi cette histoire de retraite dans un convent accompagnée d’un vœu de silence ? Tu comprends bien qu’à la lecture de ton argumentaire de presse, on s’interroge…

Vers la fin de la tournée en 2012, je n’étais vraiment pas bien dans mes baskets. 6 mois auparavant, j’avais prévu cette expérience et c’est arrivé au moment où j’en avais le plus besoin. J’ai ressenti le besoin de faire silence sans trop savoir où j’allais et comment j’allais le vivre. J’ai même presque eu peur avant de me rendre dans ce couvent. Mais l’envie intérieure était si forte que j’y suis allée.

Tu es resté dans ce monastère combien de jours ?

100. L’idée n’était pas de se taire complètement, mais de ne pas bavarder inutilement. Tout ce qui n’était pas important n’avait pas à être dit. Au début, c’est très dur. Il m’arrivait de chantonner pendant que je faisais mes activités, comme le jardinage. Je me suis rendu compte qu’on a en permanence besoin de remplir le silence. J’ai fait un vrai ménage dans ma tête et ça m’a fait énormément de bien. Je me suis libérée de plein de choses en me taisant et en méditant.

C’était 100 jours où tu es restée vraiment cloitrée ?

Oui ? Mais je n’avais même plus envie de sortir. Je voulais vivre l’expérience à fond. J’ai remarqué que quand on s’éloigne du monde, paradoxalement, on en devient plus proche.

Clip de "Appartenir au large".

Tu as vécu comment le retour à la vie « normale » ?lisa portelli,la nébuleuse,interview,athome,mandor

C’est étonnant. On se rend compte que dans le monde dans lequel on vit, on se protège énormément, on met plein de barrières.

Encore aujourd’hui, tu ressens les effets de ce cloisonnement et de ce silence ?

Oui, ça a changé complètement ma vie et la conception de ma vie en profondeur. L’idée s’est aussi d’entretenir ce que j’ai fait là-bas. J’ai mis en place des choses pour continuer à méditer et à ne pas parler inutilement. Je fais en sorte que le silence soit présent assez souvent. Mais ce n’est pas facile, c’est un combat au quotidien.

Parlons musique, cet album est plus rock que le précédent.

A la fin de la tournée du Régal, je voulais faire un album avec le groupe qui jouait avec moi sur scène. Je voulais quelque chose d’organique, ensuite, je ne sais pas pourquoi, je suis parti dans autre direction. Un truc electro, hyper produit. Au bout d’un moment, je me suis rendu compte que ça n’allait pas du tout. C’était trop lisse, trop propre, j’ai donc pris la décision de tout jeter et de tout recommencer à zéro, alors que j’avais déjà dépensé un fric fou. Après un concert au Chabada, j’ai compris qu’il fallait que je revienne au rock.

Tu as l’esprit rock ?

Je pense. Ensuite, je fais avec la voix que j’ai, une voix claire. Je veux « salir » la musique dans la guitare et le son pour obtenir un contraste.

Nocturne Session enregistré au Studio des Variétés. Image : Guillaume Genetet. Mixage son : Alexis Campet.

lisa portelli,la nébuleuse,interview,athome,mandorAs-tu déjà des retours sur ton disque ?

Oui, ils sont plutôt positifs. Les gens qui ont écouté me disent tous que mon projet a muri.

Ton album évoque les tourments intérieurs et les tourments d’amour.

Il y a aussi pas mal de chansons qui parlent de spiritualité. Plutôt de recherches et de voyages intérieurs. C’est un peu la même chose.

Tu parles aussi sexualité au sein du couple dans « Longtemps ».

Ça parle d’une histoire d’amour qui dure depuis longtemps. J’interroge sur comment retrouver un désir. Quand tu es au quotidien avec quelqu’un, au bout d’un moment, on a tous le même problème, on se connait trop. Je dis « oublie-moi », mais « reste avec moi quand même ».

On reste avec le couple dans « Je suis la terre ».

C’est mon compagnon, Andoni Iturrioz, qui a écrit ce texte, mais c’est moi qui lui ai demandé d’explorer ce thème. Il s’est donc mis à la place d’une femme. On peut penser que la personne dont il est question dans cette chanson trompe son conjoint, mais ce n’est pas forcément cela. Il a voulu dire qu’il faut accepter que l’être que l’on aime ait d’autres vies. J’ai l’impression que le secret d’un couple, c’est d’accepter la liberté de l’autre.

Clip de "Cherche la joie". 

Dans « Cherche la joie » tu chantes : « il ne faut pas se conforter dans ses amertumes ».  

J’ai tendance à me conforter dans mes amertumes. Je me parle à moi-même. C’est comme si je parlais à la gamine que je vois parfois chez moi, qui est toujours en train de se plaindre. Dans le clip, je suis peintre et l’idée est de démontrer que par la création, la cogitation, le beau arrive.

Tu as voulu faire un album plus grand public ?

Non, je ne pense jamais à ce genre de considération. Si on pense au public quand on crée, on se disperse. Si on pense au public, on pense à ce qui marche. Si on pense à ce qui marche, on devient désespéré (rires).

Nocturne Session, enregistré au Studio des Variétés. Image : Guillaume Genetet. Mixage son : Alexis Campet.

Tu t’ennuies quand tu n’écris pas ?

Oui, et surtout j’angoisse. Je ne supporte pas quand il ne se passe rien. La créativité me fait beaucoup de bien, mais je ne m’en rends pas toujours compte.

Pourquoi aimes-tu être sur scène ?

Si on veut aller à un endroit, il faut cultiver l’opposé. Vouloir être sur scène, c’est vouloir se montrer profondément. Si on est juste sur l’extérieur, on ne se supporte plus. On ne voit que l’image que l’on voudrait projeter et c’est insupportable.

Filmé et Monté par Pierre Guenoun. Captation du concert du 18 Septembre 2017 aux Trois Baudets. Chanson extraite de l'album "La Nébuleuse"

Tu me sembles plus détendue qu’avant.

C’est une certitude. Quand j’étais dans le monastère, quelqu’un m’a dit : « quand tu es arrivée, on avait l’impression que tu avais une armure. » A la fin, je souriais souvent. Avant, j’avais peur de regarder les gens, je baissais souvent les yeux, aujourd’hui, je leur souris. J’ai l’impression d’avoir vécu dans la peur pendant très longtemps... ça va désormais beaucoup mieux.

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Après l'interview, le 5 juillet 2017.

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17 septembre 2017

Rosie Marie : interview pour l'album Minuit

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rosie marie,minuit,interview,mandorCe que j’aime chez Rosie Marie, c’est sa dualité. Je l’ai découverte seule au piano,  instrument de musique qu’elle maîtrise parfaitement, avec des chansons originales, mais que je considérais « classiques » et elle nous sort de sa besace un album pop rock electro de très belle facture, avec des textes malicieux et percutants. Pas de doute, la jeune femme a le sens des notes et des mots. Elle a tout chanté dans sa vie : variété, jazz, rock, funk, soulses capacités vocales sont étendues. J’apprécie les artistes qui n’hésitent pas à se renouveler en prenant des chemins de traverse. Après un premier Ep : Appelle Moi Joe (sorti seulement en digital en janvier 2015), voici donc son premier album, Minuit. Avec ce disque, Rosie Marie assume, voire revendique, sans conteste l’idée d’une musique populaire francophone. C’est rare. Et appréciable.

Le 1er aout dernier, je lui ai demandé de me rejoindre sur une terrasse de Trocadero, histoire d’en découvrir plus sur elle. (Et pour être le plus honnête possible, je l’avais mandorisé à l’agence le 7 février 2017, mais l’interview se trouvait dans un IPhone que l’on m’a volé. C’était donc un bis repetita).

Biographie officielle :rosie marie,minuit,interview,mandor

Rosie Marie, c’est l’histoire même de la dualité, du monde qui s’écroule à celui qui s’arrache avec puissance, entre pétillance festive et clairvoyance acide.
Son premier album “Minuit” est lâché, réalisé par Meivelyan Jacquot (Sébastien Tellier, Brisa Roché...).
Rosie Marie matérialise ses obsessions, l'inexorable course contre le temps, l'usure de l'amour, les préjugés, la sincérité nue, au creux d’une électro pop qui rappelle autant celle d’Annie Lennox, Elton John ou Kate Bush que l’esprit de Nach, Véronique Sanson, Sophie Maurin...
Tout juste sorti en plein jour, c’est une épopée chorale acoustico-électrisante qui se cogne à la nature humaine.
Pianiste et chanteuse de formation, Rosie Marie s’est construite entre le Conservatoire de Paris et la Bill Evans Académie. Elle a très tôt composé et écrit des chansons qui seraient à l’image de son regard sur le monde. Baignée autant dans les courants du jazz que de la chanson en passant par le rock, la disco et le funk, c’est depuis la scène que Rosie Marie fait ses armes ( Le Sentier des Halles, Le China, La Scène du Canal, La Péniche Antipode...). Elle reçoit les Prix Sacem, du Public et deuxième Prix du Jury à la Truffe D’Argent, termine demi-finaliste au Pic D’or en 2015, est sélectionnée pour les Labos Chansons D’Astaffort et rejoint le Collectif “les Beaux Esprits” en 2014.
Sur scène, Rosie y impulse une fougue poivrée que Marie agrémente de dentelle et d’envolées lyriques.
Et si Rosie Marie nous faisait oublier demain pour partir au bout du monde ?

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rosie marie,minuit,interview,mandorInterview :

Quand tu étais enfant, ton papa écoutait du rock et du jazz, ta maman, elle, était plus variété. Ce n’est pas anodin. Si on rajoute un peu de pop, ce que tu fais est un mélange de tout cela, non ?

Tout à fait. Ma mère adore Serge Lama, Jacques Brel, Barbara. A la maison, elle a toujours mis ce genre de musique à la maison, mais aussi de la musique irlandaise, les Carpenters et Jimmy Sommerville. Mon père lui, adore Soft Machine, les Pink Floyd, Bryan Ferry, Genesis, mais aussi Olivier Messiaen. Mes oreilles ont donc été éduquées avec tout ce mélange. A l’adolescence, je passais beaucoup de temps à la médiathèque et j’adorais prendre un peu de tout sans nuance. J’écoutais du punk, du rock, du rap américain, les grands comme Michael Jackson, Prince… et même Mylène Farmer.

Au début, et c’est paradoxal, tu voulais devenir comédienne.

Quand j’étais jeune, j’ai commencé à jouer du piano. Ma prof m’a donné le numéro de téléphone d’un homme qui accompagne les chanteurs et chanteuses. Il tenait un bar dans lequel il y avait un piano. J’ai donc fait un peu de piano bar. Quand tu es ado, tu vas aussi beaucoup au cinéma, ça m’a donné envie de devenir comédienne. J’ai pris des cours de théâtre, tout en continuant à prendre des cours de chant et de piano. Je me suis vite rendu compte que je n’étais pas très bonne comédienne, j’ai donc décidé de me consacrer uniquement à la musique. Il faut essayer plein de choses pour savoir ce que l’on aime et où l’on souhaite aller.

Clip de "Le bout du monde". Réalisation : Cécilia Conan.

La chanson t’apporte quoi ?rosie marie,minuit,interview,mandor

J’aime tous les gens, j’aime aussi plein de métiers. La chanson me permet de me mettre dans la peau des autres. Cela incite à farfouiller partout pour t’inspirer et te remplir, ensuite tu le ressors pour donner des chansons aux univers bien précis.

Tu as fait plein de tremplins. Tu aimes ça ?

Je trouve que c’est très intéressant, parce que tu as en face de toi des gens qui ont un autre regard sur ton travail. Que tu sois pris ou pas, ce n’est pas grave, ce qui est important, c’est de se présenter devant des gens que tu ne connais pas, des professionnels et de tout donner sur deux morceaux. Ça passe ou ça casse, mais après, tu peux discuter avec les jurés. Mine de rien, j’ai rencontré beaucoup de personnes en faisant des tremplins. Au Pic d’Or, par exemple, j’ai rencontré pas mal de pros et des artistes  que je vois toujours depuis. A chaque concours, je rencontre quelqu’un avec qui j’avance et je travaille. Au Pic d’Or, c’est toi, Claude Fèvre (Chanter, c’est lancer des balles), Mick de Toulouse (Hexagone), à La Truffe de Périgueux, c’est Olivier Bas. C’est génial, après on garde des liens solides.

Teaser de ROSIE MARIE en concert à "l'Auguste Théâtre" pour la sortie de "MINUIT" .  
Vidéo : Pauline Pénicaud.

rosie marie,minuit,interview,mandorTu sais que pour moi, avant cet album, je te rangeais dans la case « chanson traditionnelle ». Ce n’est plus le cas. Ton album est moderne et on sent que tu veux casser un peu les codes de la chanson.

En fait, cet album reflète ce que j’aime. J’y ai mis toutes les influences que j’ai, que j’aime et qui me font vibrer. Après être allée dans pas mal de directions, il fallait que j’apporte enfin la carte d’identité de la vraie Rosie Marie. Ma musique est de la pop chanson française.

Variété, c’est un mot péjoratif ?

Il l’est devenu. Mais, moi, ça ne me dérange pas que l’on dise cela de ma musique. Je suis aussi influencée par Michel Berger et Véronique Sanson. Ce que j’aime avec ces artistes, c’est qu’ils n’avaient pas peur du changement. Gainsbourg, par exemple, il  n’en avait rien à faire de changer de registre. Il faisait ce qu’il aimait. Point. Moi, sans me comparer à lui, j’ai décidé de faire pareil.

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Lors de la première interview, à l'agence, le 7 février 2017.

Tu trouves que la chanson française actuelle est cloisonnée ?rosie marie,minuit,interview,mandor

Oui, parce que quand tu fais un album, les gens te cataloguent immédiatement et considèrent que tu dois rester dans ce que tu as fait une première fois. Je suis désolée, mais si j’ai envie de collaborer avec un rappeur ou une chanteuse lyrique, je le ferai. Je n’ai aucun frein à quoi que ce soit.

C’est bien que tu te lances dans des musiques modernes. Je trouve qu’il y a beaucoup de guitare-voix ou de piano-voix en ce moment.

Les gens sont friands de musique acoustique. J’ai l’impression qu’ils reviennent à ça parce qu’ils en ont marre de l’électronique. Le souci en guitare-voix et piano-voix, c’est qu’on a tendance à faire du Brassens ou du Barbara. Ils ont vécu, il faut que nous, nous avancions. Je veux avancer, découvrir des nouveaux artistes inspirants. Marvin Juno, Juliette Armanet, Katel, Robi, Alice Animal, Camille Feist, par exemple, sont des artistes qui m’intéressent beaucoup. J’ai envie de tendre vers cette mouvance.

Clip de "Minuit". Réalisation: Pauline Pénicaud. Danseur : Guillaume Peach. Chorégraphie : Emy.

rosie marie,minuit,interview,mandorTu fais pas mal de clips. Tu peux aussi jouer la comédie, du coup.

Le clip est ce qui me caractérise le plus. Il y a la comédie, l’image et la musique.

Ce métier est dur ?

Pui, mais je le vis bien. Je fais ma musique et je joue pour d’autres, comme Sîan Pottok, par exemple, pour Sophie Le Cam aussi et pour plein de potes qui en ont besoin. Comme je fais les ateliers de Claude Lemesle, je compose. Et je propose mes compositions à ceux qui pourraient être intéressés.

Si je peux me permette, je te verrai bien encore plus provoc dans tes textes.

Tu as touché dans le mille. Les prochaines chansons, il va falloir s’accrocher. Elles devraient bousculer les gens, parfois en ajoutant du sourire. Je veux montrer mon côté rebelle, avec gentillesse et honnêteté  et évoquer des thèmes qui me touchent vraiment. J’ai donné l’image d’une jeune femme classique, il faut que j’assume mon côté un peu fou.

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Après l'interview le 1er août 2017.

13 septembre 2017

Louis Ville : interview pour Le bal des fous

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S’il y a bien un trésor caché dans la chanson française, c’est bien Louis Ville. Un artiste impressionnant, dont les mots et la voix sont d’une puissance rare. L’homme continue à creuser le sillon de cette chanson terriblement réaliste. 

Ses  textes denses et bouleversants racontent l’amour comme le désespoir, la rage et la douceur de vivre aussi. Louis Ville et ses prédicateurs alternent des titres furieux ou délicats, toujours marqués par une écriture emplie d’images. Sa musique, aussi affûtée que ses mots, navigue entre blues, musiques du monde, réminiscences rock et vapeurs jazz.

En 2012, j’avais reçu à l’agence Louis Ville pour la sortie de la nouvelle édition de "Cinémas", "Deluxe Édition" avec en bonus des duos avec Mell, Marcel Kanche et François Pierron (Balandras Editions) (lire ici). Cette fois-ci, pour parler de son nouveau disque, Le bal des fous, rendez-vous dans un bar de Pigalle, le 3 juillet dernier. Et c’était bon !

louis ville,le bal des fous,pierre le bourgeois,françois pierron,interview,mandorMini bio officielle :

C’est en 2000 que Louis Ville entame une carrière solo, après des aventures au sein de plusieurs groupes. Homme de scène, il a jalonné les routes hexagonales et européennes de plusieurs centaines de concerts. Au fil des années, son charisme exceptionnel a fait chavirer d’émotion un public toujours plus dense qu’il transporte avec humour aux confins de son univers sensible. Son écriture est d’une noirceur incandescente, d’une poésie charnelle. Et sa voix, rauque’n roll et sensuelle, porte à ses texte une intensité poignante. Sa musique a toutes les couleurs du monde : des confins de l’Orient aux Balkans, de la chanson populaire française au blues cajun, il peint des paysages d’une beauté mélancolique dans lesquels il promène un monde fantasmagorique, peuplé de tout, de rien… et surtout d’amour. Chanteur dans la lignée des écorchés vifs comme Mano Solo, Arthur H, Arno, Louis Ville a déjà publié cinq albums très reconnus par les médias (Inter, Télérama, RFI, FIP). Le dernier en date, Le bal des fous, a été enregistré en trio avec ses deux prédicateurs, Pierre Le Bourgeois (violoncelle) et François Pierron (contrebasse).

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louis ville,le bal des fous,pierre le bourgeois,françois pierron,interview,mandorInterview :

Entre deux albums, tu as besoin de te ressourcer ?

J’ai besoin que  ça se bouscule dans mon cerveau, que des idées jaillissent comme ça, naturellement, même si je ne les prends pas toutes. Le bal des fous s’est fait rapidement. Mes « prédicateurs » Pierre Le Bourgeois et François Pierron m’ont apporté beaucoup d’idées. J’ai agi de la manière la plus opportuniste qui soit, c’est-à-dire que je suis arrivé avec des textes, des mélodies et des bouts d’accords et nous avons créé tous ensemble. On s’est réunis une semaine et à la fin de la semaine, l’album était quasi fini. Je n’avais jamais travaillé de cette manière et si vite.

En tout cas, tu ne fais jamais le même album.

J’aime bien explorer des contrées que je n’ai jamais empruntées, mais je ne fais pas tout pour coller à l’air du temps. Je ne cherche pas le son du moment, ça ne m’intéresse pas. Dans le prochain album, il y aura des chansons très ethniques, parfois très Motown … je m’amuse. J’ai un besoin intense de me renouveler. Le jour où j’aurai l’impression de répéter ce que j’ai déjà dit, j’arrêterai.

As-tu déjà fait des tentatives de chansons rythmées avec ta voix ?

Au tout début de ma carrière, il y a eu pas mal de chansons rock. Après, je me suis calmé. J’ai ressenti le besoin d’être plus introspectif et un peu plus lent dans la narration.

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Pendant l'enregistrement, Louis Ville, Pierre Le Bourgeois et François Pierron.

Quand tu fais un disque, tu es dans quel état d’esprit ?

Je ne prête pas du tout attention à ça. Pour moi, c’est toujours compliqué tant au niveau de l’écriture que de l’arrangement, du mixage et de la post prod. Quand on crée, on a toujours un environnement, que ce soit familial ou autre, et il n’est jamais le même. Le bien être que l’on vit dans l’intimité se répercute sur ce que l’on écrit et compose. Cela dit, je ne vais pas me départir du côté sombre de mon écriture. Je suis d’un naturel joyeux dans la vie, mais je ne peux m’empêcher de coucher mes tourments sur papier. C’est une façon d’exprimer mes fantasmes, mes angoisses et mes révoltes.

Dans « Bla bla bla » tu ironises beaucoup sur les hommes politiques.

Je voulais faire un trait d’humour sur les prédicateurs, que ce soit les hommes de religion ou les politiciens. Ce sont des vendeurs de rêve. J’aime ne pas être frontal dans mes discours, dans mes révoltes, j’ai l’impression que ça fait collégien, alors j’adopte un ton très détaché. Je ne m’inscris pas dans le discours d’une génération.

Composition visuelle, montage : Yannick Delhaye. Images additionnelles : Yannick Delhaye, Fred Diehl.

« Dehors » n’est pas ta chanson la plus joyeuse.louis ville,le bal des fous,pierre le bourgeois,françois pierron,interview,mandor

La misère du monde est intemporelle. J’ai un gros souci avec le monde qui m’entoure, je vois trop l’Histoire se répéter. Je ne peux pas demander aux gens d’ouvrir des bouquins d’Histoire pour qu’ils remarquent que nous sommes en train de rentrer dans les mêmes tourments que les années 30. Il est dangereux de ne pas avoir d’idées neuves.

Tu n’as pas une vision de l’avenir de notre monde extrêmement positive…

J’aimerais beaucoup, je t’assure. On voudrait que les nouvelles générations inventent leur futur. Mais je trouve qu’il y a une sorte d’inertie, de lenteur, d’inaction, de manque de courage, de vision et d’utopie. Tous ces hommes politiques sociales-démocrates, socialistes, communistes, qui avaient de belles idées, on a bien vu ce que cela à donné. Rien. Personne n’a réussi à créer le modèle de société qu’il a décrit dans ses discours.

Est-ce qu’au fond de toi, il y a un gros con qui sommeille? Je fais référence évidemment à une phrase de ta chanson « Le gros con ».

Il y a eu, mais pas longtemps. Il y a eu cette prétention à juger sans empathie, sans la compréhension de l’autre et de ses actes. Je n’ai jamais été raciste, c’est une chose étrangère au mode de pensée de ma famille. On a toujours prôné la tolérance, par contre, je peux juger très facilement et devenir con. Le gros con dont je parle dans ma chanson, lui, est raciste, homophobe, antisémite, très extrême. Je sais qu’en interprétant une chanson comme ça, chacun peut se reconnaître quelque part. Dans nos cerveaux reptiliens, tout le monde peut avoir un jugement très à l’emporte-pièce.

L'instant, extrait de l 'album "le bal des fous". Clip réalisé par Yannick Delhaye, sur une idée d'Yvanna Zoia. Toile de fond, Lepolsk Matuszewski.

Tu travailles beaucoup l’imagerie dans les chansons. Pourquoi ?

Je travaille l’imagerie simple d’accès pour servir mon propos. J’aime quand c’est gouleyant, quand il n’y a pas d’obstacle dans la narration, quand on peut se faire un film.

Estimes-tu que tu progresses d’année en année et d’album en album ?

Je ne parlerai plus de progression, mais de changement de direction. J’essaie de sortir de mes thématiques récurrentes, mais quand on décrit l’humain, on décrit l’humain. Sur le plan musical, j’aime bien me mettre en danger. Dans cet album, le violoncelle, la contrebasse et le guitare-chant, je trouvais ça périlleux parce que ce n’était pas dans l’air du temps, mais je trouve le rendu très intéressant. J’aime l’idée de se mettre en équilibre, de se mettre en danger.

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Pendant l'interview...

Parfois es-tu surpris par tes textes ?

Oui, quand il y a des fulgurances. La fameuse écriture automatique peut me traverser. Il m‘est arrivé de pondre un texte en 4 minutes. C’est le cas dans Le bal des fous avec la chanson « La nuit j’ose ». Il manquait un titre pour l’album, les musiciens arrivaient le lendemain et puis voilà, ce texte m’est tombé dessus.

Comment on fait quand on n’est pas reconnu à sa juste valeur ?

C’est un peu usant parfois, mais ce n’est pas décourageant. Je n’ai pas à rougir de mon travail. J’ai toujours été mû par quelque chose, peut-être de l’aveuglement, mais je n’ai jamais voulu faire de concession pour autant.

Sans être la compagnie créole, cet album est plus positif que d’habitude, non ?

(Rires). Il y a un peu plus de légèreté. La conscience ne s’apaise pas mais les révoltes si. On ne baisse pas la garde, mais on se rend compte qu’on est impuissant, alors on décide d’être un peu plus léger.

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Après l'interview, le 3 juillet 2017.

29 août 2017

NiLem : interview pour l'EP Un abri dans l'incendie

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(Photo : Emilie Arfeuil)

Après une vie de réalisateur, d’arrangeur, de multi-instrumentiste sous son vrai patronyme, Clément Simounet, pour de très (beaux) projets (voir dans la biographie ci-dessous) et après une campagne de financement sur la plateforme de Crowfunding Kiss Kiss Bank Bank en avril 2016, NiLem a sorti au début de l’été un nouvel EP 6 titres (enregistré dans le Studio Garage - Paris Ménilmontant et le studio Mahel), Un abri dans l'incendie (publié chez Shamone Productions / Hedwige Denain & Clément Simounet et que vous pouvez écouter en intégralité ). Comme l’indique très justement le blog AIETV, il s’agit là d’« un instantané sur les turpitudes de l’âme humaine et du monde moderne, le temps qui passe inexorablement, et aussi une invitation à une réflexion nécessaire sur la condition humaine, sur les doutes et les tourments irraisonnés de l’homme sur son propre futur ».  Excellente analyse ! AIETV étaye encore plus ici.

J’ai déjà reçu NiLem, il y a 4 ans, à l’occasion de la sortie de son premier EP, Planter le décor. Cette fois-ci, je suis allé à sa rencontre, le 5 juillet dernier, par un bel après-midi ensoleillé, sur une terrasse d’un bar de Belleville.

clément simounet,nilem,un abri dans l'incendie,interview,mandorBiographie officielle : 

NiLem est un trio puissant dans lequel dialoguent guitare, violoncelle et batterie, hissés par une voix profonde et rocailleuse invitant à des réflexions sur la condition humaine. Entre douceur et intensité, la musique de NiLem démontre que la pop folk en français a trouvé ses grands espaces.

Dans la vie ou sur scène, Nilem a donné à sa guitare la dimension d'un véritable compagnon de route. Elle est l'arbre à six cordes qui cache une forêt de savoir-faire car ce guitariste talentueux est également un compositeur, arrangeur, réalisateur, multi-instrumentiste qui a su placer tous ses talents au service de nombreuses collaborations : Ben Mazué, Carmen Maria Vega, Luciole, NeeskensMadjo, Duberman, You & You, Kid with no eyes (Clément Verzi), Gaby Moreno, Jeff Brodnax, Lisa Portelli, Garance...

NiLem c’est une voix puissante, rugueuse, veloutée, pudique et tout en nuance qui convoque tout le continent Nord-Américain, qui peut nous surprendre à penser à Peter Gabriel, Cat Stevens, Ray LaMontagne ou Eddy Vedder. Un univers musical généreux, qu’il façonne avec tous les courants qui l’ont traversé depuis des années, nous transportant d’un climat Pop Folk Rock à une ambiance cinématographique qui nous rappelle aussi Fink ou Ben Howard.
NiLem aime jouer avec nos émotions, il nous caresse tout autant qu’il nous bouscule.

Depuis 2012 NiLem c'est près de 80 concerts en solo, duo ou trio de la France au Québec.

En 2014, après avoir parcouru les routes seul avec sa guitare et son Iooper, NiLem fait naitre le duo clément simounet,nilem,un abri dans l'incendie,interview,mandoravec Octavio Angarita (Babet, Hugh Coltman, Namasté) au violoncelle. En 2016 la batterie de Gaëtan Allard (Souleyman Diamanka, Perfect Line, Ulrich Forman, Alex Hepburn, Balinger) rejoint le projet. Un trio qui ne laisse pas insensible, où la voix se faufile entre les peaux et cordes tendues et nous plonge dans des émotions aussi riches les unes que les autres, tantôt lyrique tantôt énergique. Le frisson devient notre meilleur ami lors de ces moments suspendus.

Argumentaire officiel d’Un abri dans l’incendie :

Après 4 ans de tournée dans toutes la France, NiLem (Clément Simounet) décide enfin d’enregistrer un nouvel EP intitulé Un abri dans l’incendie. Six titres portés par une voix puissante, profonde, rugueuse, veloutée, tout en nuances invitant à des réflexions sur la condition humain.

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clément simounet,nilem,un abri dans l'incendie,interview,mandorInterview :

Pourquoi autant de temps entre ton EP Planter le décor et celui-ci ?

Parce que j’accompagne beaucoup d’artistes. Mais j’ai bien conscience que ça étire dans le temps mon projet NiLem. Il est pourtant très important pour moi car il m’oblige à me laisser du temps afin de proposer et défendre mon univers, d’écrire et composer mon propre répertoire, de chanter et d’être un peu plus sur le devant de la scène. C’est devenu un besoin vital. Aujourd’hui, je crois avoir trouvé un certain équilibre entre ma vie d’accompagnateur et le temps passé pour NiLem.

Quand on travaille pour quelqu’un, on se met à 100% à son service.

C’est aussi pour cela que l’on fait appel à moi. Je m’adapte le mieux possible aux gens. Je sais m’immiscer dans un projet en apportant mon savoir-faire et mes connaissances. Je me mets entièrement au service de l’artiste qui fait appel à moi en me demandant ce que je peux lui apporter et de quelle manière on peut y arriver. C’est le contraire de mon projet. Là, ce sont les gens qui bossent pour moi et qui vont dans la direction que je souhaite. 

NiLem fait quoi comme musique ?

J’ai du mal à te le décrire. Il y a forcément du folk, de la pop aussi, parfois un peu post rock et même rock. Il y a de la douceur, mais il y a aussi de la colère. J’aime quand les choses explosent. En tout cas, je sais que je ne fais pas de la musique à la mode et que je ne suis pas « mainstream ». Par contre, j’ai travaillé avec des gens qui le sont plus que moi.

Comment on fait pour durer dans ce métier alors ?

C’est une question que je ne me pose pas. Avoir beaucoup d’activités musicales me permet de ne pas avoir de la pression par rapport à NiLem et de poursuivre ce projet sereinement. Je vis de la musique, ça me permet de rester moi-même sans concession. Je n’ai pas besoin de mentir et de faire ce que je n’aime pas. Je sais très bien où je n’irai pas et où je n’ai pas du tout envie d’aller.

"La discorde" (audio).

Quand j’écoute tes chansons, je trouve que ta musique parle d’elle-même.

Ça vient de mes influences. J’écoute beaucoup de musiques instrumentales et de musiques de films. J’en compose d’ailleurs moi-même. Les notes procurent des émotions. On n’a pas toujours besoin des mots pour raconter une histoire. Je considère que la musique a un langage plus universel que le texte. Les mots sont là pour ajouter du sens et pour appuyer un peu plus une émotion.

Quand je te vois sur scène avec Lisa Portelli (à droite) ou avec Garance, qui ne font pas la même chanson clément simounet,nilem,un abri dans l'incendie,interview,mandorfrançaise, tu as l’air de prendre autant de plaisir avec l’une qu’avec l’autre.

J’ai du plaisir à faire de la musique tout court. Tu sais, j’ai fait du dub, de l’electro, du jazz, de la world music… je suis passé par plein de styles différents. Tant que j’ai un instrument, je créé des notes et de la musique. Même quand je joue pour des styles qui ne sont pas forcément ma tasse de thé initiale, je peux prendre beaucoup de plaisir sur scène. J’ai la chance de travailler avec des artistes talentueux, chacun dans leur style, et qui sont merveilleux humainement.

NiLem sur scène, c’est extrêmement varié.

Je n’ai pas envie de proposer mes chansons banalement. Je veux aller plus loin et bousculer le spectateur. Mes concerts ne sont pas linéaires. C’est un peu une machine à laver émotionnelle. Avec ce que l’on fait sur scène, soit les gens  m’écoutent religieusement, soit ils bougent et dansent. Je passe de la douceur aux rythmes plus électrisants.

Tu te considères comme un chanteur à textes ?

C’est un sujet épineux que tu veux aborder (rires). Je ne viens pas du tout de la chanson francophone, j’ai plus une culture nord-américaine, soul, anglo-saxonne. Je n’ai pas la prétention de dire que je fais de la chanson à textes parce que, pour moi, le texte n’est pas prédominant. Je mets la mélodie, l’arrangement et le son avant lui. Je dis souvent que je fais de la pop folk francophone. C’est chanté en français, mais ma musique est hors frontière.

Comme tu viens du rock, pourquoi ne fais-tu pas des chansons plus rock dans tes EP ?

Parce que peut-être que la musique que je joue en tant que NiLem est la mienne. Quand j’enregistre une chanson, c’est le fruit de ce que je suis et ce que je ressens. Le NiLem rock, comme je te le disais tout à l’heure, tu peux l’entendre un peu plus sur scène. Mais je ne suis pas à  l’abri de changer aussi les choses sur disque, de prendre de nouvelles directions.

Session acoustique de "Retour à l'envoyeur".

Es-tu heureux de comment les choses se passent pour toi professionnellement ?

J’aimerais bien accélérer ma vitesse de croisière. Mais je m’estime déjà heureux de vivre de ma passion. Je passe beaucoup de temps à imaginer la suite, ce qui permet de continuer à avancer d’année en année.

Tu es un artiste plein de surprises et je sais que tu as beaucoup de capacités. Je reste persuadé que tu ne nous as pas tout montré.

Il ne faut pas tout montrer et  utiliser toutes ses cartouches d’un coup (rires). Il faut toujours créer, ne pas s’arrêter, aller dans des directions qu’on n’a pas encore exploré, voire essayer d’aller dans des directions que personne n’a exploré. C’est une gageure extrêmement difficile à relever.

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Après l'interview, le 5 juillet 2017.

27 août 2017

La Truffe de Périgueux - Trophée France Bleu : bilan et photos de la finale

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truffe de périgueux,finale,ours,tibz,pic d'orChaque été à Périgueux, se tient le concours de chanson française La Truffe. Cette année, elle a signé sa 33e édition.

La Truffe d’argent de Périgueux est un concours co-organisé par la ville de Périgueux et  l’association CLAP en partenariat avec France Bleu Périgord. Ce concours souhaite favoriser l’émergence de nouveaux artistes interprètes et Auteurs compositeurs interprètes.

Il propose trois catégories ouvertes à tous les artistes s’exprimant à travers deux chansons. La première en langue française, la seconde dans la langue de leurs choix (ne rentrent dans le cadre du concours uniquement les chansons chantées en français) : CATEGORIE JEUNES ESPOIRS, CATEGORIE INTERPRETES, CATEGORIE AUTEURS-COMPOSITEURS-INTERPRETES (ACI). C'est évidemment cette dernière catégorie qui m’intéressait. Voici les forces en présence :

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J’ai été invité pour être membre du jury pour la soirée de la finale, le 25 août dernier. Franchement ravi d'être présent, car cela faisait des années que j'entendais parler de ce tremplin. Y mettre un pied (version coulisse) n'était pas pour me déplaire. Voici mes collègues jurés.

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Je tiens à remercier l'organisation (avec ses formidables bénévoles) pour l'efficacité de cette manifestation et aussi pour l'accueil irréprochable.

Je suis arrivé vers 16h... le pop-rockeur Marengaux (mandorisé là) était en pleine répétition. Et je découvre ce décor naturel magnifique. Il fait beau, les gens sont agréables, l'expérience Truffe commence à sentir bon (pardon, pas pu m'empêcher).

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Un peu plus tard, c'est autour du président du jury (et actuellement un peu chanteur à succès), Tibz, de répéter. 

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Dans les coulisses, debout et de face, trois demi-finaliste dans la catégorie ACI : Axel, chanteur du groupe For The Hackers, Alysce et Marengaux. (For The Hacker et Alysce seront finalistes).

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Asseyez-vous à vos places messieurs et mesdames les jurés, le tremplin va bientôt commencer...  tout est expliqué dans ce dossier.

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Effectivement, tout y est. A nous d'assurer le mieux possible avec le maximum d'objectivité. 

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Le jury est fin prêt. 

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Il est composé donc (de droite à gauche) : Yvan Vanouche (producteur V-Music), Thomas Demol (responsable des programmes de France Bleu Périgord), le président du jury, Tibz (auteur-compositeur-interprète), Gabriel Valdisserri (directeur de France Bleu Gironde), Sandrine Formantin (déléguée régionale de la SACEM), Francis Célérier (actuel directeur du Conservatoire de Musique et de Danse en Haute Vienne et musicien de jazz), bibi, Corinne Labat (présidente du Pic d'Or) et Maître Estrade (huissier de justice à Périgueux chargé de veiller au bon déroulement des votes).

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(Photo : Radio France)

C'est parti, donc!

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Les For The Hackers en action. Le pop rock electro à la française. Très efficace. 

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Les mêmes.

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Ryadh, entre chanson/groove/hip-hop. Un artiste très doué.

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Voici la lauréate de la catégorie interprète, Emma Djelil (foin de suspens).

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(Photo : Radio France)

Elle a chanté "Je suis un homme" de Zazie admirablement. Victoire méritée. 

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(Photo : Arnaud Loth - Sud-Ouest)

Le public du parc Gamenson est venu nombreux.

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(Photo : Radio France)

La lauréate de la catégorie ACI (auteur-compositeur-interprète), Alysce. Cœur sans filtre et voix de velours (exceptionnelle), elle nous a proposé des morceaux de vie avec révolte, ironie et beaucoup de tendresse. Elle mêle la voix à la guitare, inspirée par le répertoire classique. Son jeu de guitare est impressionnant. Bien sur, du coup, elle sera bientôt mandorisée car elle sort un EP prochainement. 

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(Photo : Radio France)

Victoire méritée (bis)!

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(Photo : Arnaud Loth - Sud-Ouest)

Je viens de vous donner les résultats, mais avant de les connaitre, il a fallu que le jury se réunisse (dans une salle secrète gardée par 25 gardes du corps (quoi j'en fait trop?)) Je dois dire qu'il n'a pas fallu longtemps pour que l'on se mette d'accord. Nous étions presque tous sur la même longueur d'ondes. Ici de gauche à droite, Tibz (bonjour président!), Maître Estrade (notre surveillant général en chef) et Corinne Labat (madame Pic d'Or).

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De gauche à droite : Un type qui monopolise la conversation (il y a toujours des lourdingues partout), Gabriel Valdisserri (le grand manitou de France Bleu Gironde), David Théodorides (le grand manitou de la Truffe de Périgueux puisque directeur de l'association CLAP) et Tibz (chanteur en état de marche).

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Et oui, on est sérieux et ça ne rigole pas. 

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D'ailleurs, Tibz, c'est qui, il chante quoi? 

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Le tube de l'été, répondit l'écho!

Sinon, il s'est fait repérer avec cette chanson.

Bref, pendant que nous délibérions, le talentueux Ours (Charles  Souchon, fils d'une de mes idoles) a fait patienter le public. Ici avec Nicolas Voulzy (connu sous le nom d'artiste de Lieutenant Nicholson et fils d'un chanteur qui bosse pas mal avec une de mes idoles).

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(Photo : Arnaud Loth - Sud-Ouest)

Placement de produit hyper discret (faut bien vivre ma bonne dame) : Ours sort un nouvel album le 6 octobre prochain, Pops (6 jours avant la sortie du livre de l'excellent François Alquier, L'aventure Starmania chez Hors Collection, 24 euros 90, en vente partout). Hum... ça va sinon?

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(Photo : Radio France)

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(Photo : Radio France)

Après la délibération, Tibz a rejoint Ours pour chanter une chanson de Bashung (qui se passe dans le Vercors et où il est question de saut à l'élastique,  je ne sais pas trop, j'ai pas bien compris. C'est un peu n'importe quoi la chanson française parfois!)

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(Photo : Radio France)

Pour presque conclure la soirée, Tibz a chanté son tube "Nation" (voir plus haut).

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(Photo : Radio France)

Revenons à Ours (ici lors du pot de l'amitié, qui est aussi le pot de départ...) Sans rire, son nouvel album semble très prometteur, si j'en juge le premier single.

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Premier single, déjà clippé que voici : 

A l'issue des résultats, tout le monde (artistes, présentateurs, organisateurs) rejoint la scène. 

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(Photo : Radio France)

J'ai fait poser Alysce devant sa moisson du jour : prix du jury, de la SACEM et du public... excusez du peu! (J'aime quand  les gens sont pétris de talent et qu'ils sont d'une gentillesse confondante).

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Photo finale : la plupart des artistes (finalistes et demi-finalistes).

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Je ne terminerai pas sans remercier toute l'équipe de l'association CLAP qui ne font pas qu'organiser ce tremplin (cliquez sur CLAP, vous comprendrez!) Merci à tous, donc.

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Un salut tout particulier à celui qui m'a emmené dans cette nouvelle aventure, l'animateur Eric Casabonne.

24 août 2017

Camille Hardouin : interview pour son album Mille Bouches

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(Photo : Maya Minhidou)

Camille Hardouin, anciennement la Demoiselle Inconnue, vient de sortir son premier album, Mille Bouches, sur le label « Mon slip » (Christian Olivier) et L’Autre Distribution. Cette brillante artiste, toute en émotion, écrit des textes élégants entre romantisme et malice. La chanteuse interprète des histoires intimes, sincères et drôles, accompagnée par une guitare parfaitement maîtrisée. Elle manie le verbe et l’art musical avec un sens de la mise en scène savoureux et subtil. L’amour encore et toujours, la rencontre et la fragilité, le bonheur de la vie à vivre pleinement sont au cœur des 10 chansons. Une œuvre imprévisible dans la chanson française actuelle, réalisée par Seb Martel qui sait ce qu’économie de moyens et mystère des sons feutrés veulent dire.

Le 1er juillet dernier, elle est venue me rendre visite à l’agence pour une première mandorisation.

17309624_10154476762326239_4785469293311688927_n.jpgArgumentaire de l’album (signé Gaspar Claus) :

Le monde ne fournira jamais assez de bras pour porter toutes les histoires qui dansent dans la vie de Camille Hardouin. Et pourtant, c’est là, sur ces bras comme le fleuve devant lequel on s’assoit pour contempler son eau toujours renouvelée, sur ces bras toujours les deux mêmes, que Camille inscrit et efface et puis retrace les textes de ses chansons.

Et heureusement, heureusement que les deux bras de Camille durent tant de kilomètres. Ils font de ce disque une étape, un moment de pause sur la Grand Route, un récif d’où nous déployons la carte d’un territoire immense et parcourons les pays traversés des longs doigts d’une demoiselle qu’on aimerait tant connaître, avant d’égarer nos yeux vers l’horizon aux mille promesses offertes par ses mots, par sa voix et par ses gestes de rires, de soucis, de révoltes, d’amour et d’espoirs.

©Maya Minhidou 3.jpg

(Photo : Maya Minhidou)

IMG_4112.JPGInterview :

Je t’ai connu La Demoiselle Inconnue. Raconte-moi comment tu en es arrivée à créer ce personnage ?

C’est une envie de raconter des histoires qui s’est transformée en une envie de raconter des histoires avec de la musique. Ce qui s’appelle donc des chansons. J’écrivais depuis toute petite. Des histoires, des poèmes…

Qu’est-ce que tu pouvais raconter à 12 ans ? A cet âge, on n’a pas vécu grand-chose.

En fait, tu racontes quelque chose que tu t’imagines vivre ou ressentir. Rétrospectivement, quand tu relis tout ça, c’est à la fois ridicule et touchant. J’adorais les livres et je n’arrivais pas à dormir, donc j’en ai « mangé » beaucoup. Au bout d’un moment, il n’y en avait plus. J’étais absolument démunie quand j’ai terminé la bibliothèque. Du coup, comme j’avais appris à écrire, je me suis dit que, peut-être, je pouvais écrire moi-même des histoires que je mettrais dans la bibliothèque afin de pouvoir les lire après (rires). J’ai fait ça, mais, évidemment, ça n’a pas du tout marché parce que je connaissais déjà les histoires. La finalité, c’est que j’ai découvert que j’adorais écrire.

Quand ta première guitare arrive dans tes bras, il y a un déclic ?

Par le même mécanisme, dès que l’on m’a appris des chansons, je me suis dit qu’avec les accords que je connaissais, je pouvais moi aussi en faire. Cela s’est fait très naturellement.

Clip de "Ma retenue".

Il y a eu un moment où tu as envisagé sérieusement de faire ce métier ?IMG_4114.JPG

Non. Il y avait simplement des choses que je voulais dire et la nécessité de partager cognait à la porte depuis longtemps. Après, il faut trouver la route et démêler les peurs que l’on peut ressentir. Quand je dis « les peurs », ce n’est pas forcément conscient, c’est plutôt intérieur. S’autoriser à se mettre à nu n’est pas une évidence.

Tes chansons sont aussi pudiques que sensuelles. Quand tu chantes, j’ai l’impression que tu te confies à moi, que tu me chuchotes même parfois ce que tu racontes.

Je chante pour une personne fois autant que l’on veut. J’avais envie qu’avec ce disque, on retrouve l’intention qu’il y a, pour moi, en concert. Je chante depuis un ventre jusqu’à un autre ventre. Si c’est d’une bouche à une oreille, alors c’est avec le moins de millimètre possible entre les deux. Je trouve qu’il y a des choses que l’on ne peut dire que quand on est perdu à deux au milieu de la nuit. Je fais donc en sorte que l’on soit perdu au milieu de la nuit avec mes chansons.

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IMG_4148.JPGTu travailles sur la fragilité, non ?

C’est tout à fait ça. Tu me parlais de pudeur et d’impudeur, c’est un travail sur l’intimité aussi. C’est comme quand tu as une relation de confiance avec une personne, que ce soit dans l’amitié ou dans l’amour, c’est un mélange de mystère et d’intimité révélés qui fait que tu te sens très proche de l’autre.

Ce disque a été enregistré avec des musiciens de confiance, des amis.

C’était essentiel. Ce sont des êtres merveilleux. Il y a eu un long travail préparatoire pour parvenir à avoir complètement confiance les uns envers les autres. Ce n’est qu’ainsi que j’ai pu faire un disque si intimiste et sincère.

La demoiselle inconnue, c’est le départ de toi qui se met en avant ?

Je vais t’expliquer pourquoi je m’appelais La Demoiselle Inconnue. Longtemps avant de vouloir faire de la musique comme un projet, en 2005, je vais voir à l’Olympia, le concert d’un artiste que j’aime beaucoup, Devenda Banhart, dans le cadre du festival des Inroks. Avec une amie, on est au deuxième rang à regarder le spectacle. Je lui parle entre les chansons au lieu d’écouter religieusement ce qu’il se passe. A un moment donné, je me retourne et je m’aperçois que Devendra Banhart à proposé quelque chose puisque le concert s’est arrêté et que quelqu’un à ma droite lève le bras pour se désigner. Je me maudis parce que j’ai moi aussi envie d’interagir. Mais la personne se dégonfle alors je lève le bras sans savoir de quoi il en retourne. Je me retrouve sur scène et Devandra Banhart me tend sa guitare. Je comprends qu’il souhaite que je joue une chanson. Des années plus tard, je cherche un nom pour mettre en avant mon projet musical. J’avais l’habitude d’aller voir de temps en temps les comptes rendus du concert des Inroks auquel j’ai participé sur différents blogs. Je savais que certains faisaient état de mon passage. Beaucoup me désignaient comme « la demoiselle inconnue ». Je suis hyper touchée par ça parce que je trouve ce nom merveilleux, plein de mystère et d’intimité déjà. Voilà pourquoi, je me suis appelée La Demoiselle Inconnue pour présenter les chansons que je portais.

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Pourquoi as-tu abandonné La Demoiselle Inconnue ?IMG_4159.JPG

C’est un nom que j’ai porté avec plaisir jusqu’au moment où il est tombé tout seul. Ce nom portait autre chose. A un moment, la sincérité que je voulais obtenir a fait tomber ce que je n’estimais pas être un masque, mais qui, au fond, en était un quand même. Bizarrement, depuis que j’ai repris mon nom, j’ai fait beaucoup plus de choses et je me suis mise beaucoup plus à nu. C’est comme s’il y avait eu un rite initiatique invisible (rires).

camille hardouin,la demoiselle inconnue,interview,mille bouches,mandorTu as sorti un EP en 2013, Dormir seul. Puis, plus rien jusqu’à cet album…

Ca a pris longtemps parce que je fais les choses assez lentement. Comme je te l’ai dit, il a fallu trouver des gens avec qui tisser une confiance. Il faut savoir aussi que l’album a été enregistré il y a plus de deux ans. Il y a eu ensuite plein de péripéties pour réussir à le sortir.

Puisque tes chansons ont deux ans, elles ne sont pas déjà vieilles pour toi ?

Non. Une chanson, c’est toujours une nouvelle couleur d’un grand kaléidoscope. Le kaléidoscope existe et il grandit avec de nouvelles couleurs de nouvelles chansons, mais la couleur d’avant ne devient pas moins colorée. Ca ne devient pas fade avec le temps. Sur l’album, il y a des chansons que j’ai écrite il y a dix ou quinze ans, comme « La vagabonde » et d’autres que je venais d’écrire juste avant l’enregistrement. La question, c’est « comment ça s’imbrique ensemble ? » et pas « quand vais-je écrire une nouvelle chanson ? »

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Fou rire...

IMG_4166.JPGIl y a une magie de la création ?

J’emploierais bien le mot magie, mais dans un sens presque quotidien, des petites sorcelleries que tu fais. Comme faire un enfant. Tu l’as fait toi-même, mais cela te dépassera toujours.

Est-ce qu’un album légitime le fait d’être chanteuse ?

En tout cas, ça m’a calmé.

Pourquoi ?

Pour moi, l’objet est important. Faire un disque, c’est un peu comme écrire un  livre. Raconter une histoire au travers d’un objet, ça aussi, c’est aussi une petite sorcellerie. Un disque, ça veut dire aussi que le chemin est un petit peu commencé. Ça rassure. Et puis, faire un disque, c’était un rêve… mais il m’en reste encore plein. Ça m’a calmé parce que j’ai tendance à me demander combien de temps je vais vivre et est-ce que je vais avoir le temps de dire tout ce que j’ai à dire pendant que je suis vivante.

Je sais que tu as pris soin de ta pochette avec ces merveilleux dessins. Le visuel est important chez toi ?

Il y a du visuel dans les mots et il y a des mots dans les images. Tout parle à tout.

Quand on écoute ton album, on connait parfaitement Camille Hardouin ?IMG_4175.JPG

(Grand éclat de rires) Oh non ! Je ne prétends déjà pas me connaître. Mes chansons me connaissent sans doute mieux que moi. Dans l’album, il y a dix chansons et des chansons, j’en ai vraiment beaucoup. Sur scène, quand je peux, je fais des concerts de deux heures et quart et je n’ai pas tout joué.

Il y a des parties chantées en anglais. Quand tu chantes dans cette langue, tu ne chantes pas du tout de la même façon qu’en français.

Tu n’es pas le premier à me le dire, moi, je ne l’avais pas conscientisé. Aujourd’hui, mon écriture s’est sans doute mélangée dans cette manière de venir étendre et raconter des choses qui sont peut-être un peu plus abstraites et plus métaphoriques en français, alors qu’avant, c’était plus mon écriture en anglais qui était comme ça… des espèces de juxtapositions d’impressions. Dans mes nouvelles chansons, je chante plus que je ne raconte.

Tu explores beaucoup le sujet de l’amour.

C’est vrai aussi bien dans mes chansons que dans ma vie. J’essaie d’en parler sans jugement. Souvent on évoque l’amour comme quelque chose qui serait merveilleux ou évident, mais ce n’est pas seulement ça. C’est aussi une chose lourde, effrayante, intense dans beaucoup de sens à la fois.

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Tu as fait la couverture d’Hexagone. La classe !

Ca fait extrêmement plaisir. Nous nous sommes beaucoup amusés à faire cette séance photo. Hexagone fait un travail vraiment fantastique, donc je suis honorée et joyeuse de ça.

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product_9782070751563_195x320.jpgUn artiste, c’est  le roi du monde ?

C’est le roi d’un monde, ce qui est très différent. Je ne sais pas si c’est le roi ou le fou la place juste de ce monde-là qu’on invente. Mais peut-être est-ce la même place que celle du dehors, celle du funambule, le funambule de Jean Genet. Le funambule fait un truc merveilleux que personne ne va remarquer. Mais peut-être qu’il n’est merveilleux que pour lui… Il a  un espèce d’habit de lumière qui parait un outrage et une chose sale si on le voit de trop près. C’est le voir d’un peu loin qui permet à la magie de se mettre en place. Genet parle avec beaucoup de justesse de cet équilibre sur le fil qui devint une impossibilité à marcher dans la vie. Je pense qu’un artiste à cette place-là. Le roi est assis sur un grand fauteuil massif et lourd dans un palais froid et le funambule a une couronne invisible et c’est celui qui apprend à voler et qui peut-être va mourir à chaque instant.

Cette dernière phrase de l’interview résonne curieusement, quand, quelques semaines plus tard, Barbara Weldens, ex circassienne et chanteuse extraordinaire a trouvé la mort tragiquement (voir là, mon hommage).

Dans le cadre de Festiv’Allier, Camille Hardouin lui a rendu hommage dans l’église de Langogne, le 4 août dernier.

Le 10 août, voilà le texte qu’a publié Camille sur son site :

UN MOMENT POUR BARBARA / TERRE D'OUBLI


Le festival m'avait appelée pour venir jouer
jouer parce qu'ils étaient bouleversés et qu'ils avaient réfléchi
qu'il fallait de la musique, que pour Barbara, c'était ce qui était juste,
surtout pas d'absence de la musique
expliqué qu'elle devait jouer, qu'elle n'était plus là, est ce que je pouvais venir
pour qu'il y ait de la musique quand même,
qu'ils avaient pensé qu'il fallait de la musique quand même.
j'avais dit oui.

On réfléchissait à faire ou dire quelque chose
on m'avait demandé de venir chanter et c'était une place particulière
venir mettre de la musique parce qu'il n'y en avait plus
ça disait l'absence
mes notes dans un endroit d'absence de notes

alors on cherchait ce qui sonnait juste - des mots ou du silence, quelque chose

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(Photo : Marylène Eytier -Aubondeclic.com)


là bas, j'étais toute seule les premières heures,
j'ai trainé dans la ville, marché jusqu'au lac
et puis je suis revenue dans la ville, près de la scène
il y avait une très vieille église, juste à côté
je suis entrée à l'intérieur
elle était très belle et très sombre
il y a des lieux de culte où je me sens très mal, pas bienvenue
là, ce n'était pas comme ça

alors j'ai proposé de chanter quelque chose
dans la vieille église, avant les concerts
un moment pour Barbara
un moment pour traverser
un moment pour le chagrin
pour ensuite écouter les concerts ou chanter sur la scène sans forcément parler du chagrin mais en ayant traversé ça
un moment pour que ce soit l'inverse d'être là à la place de quelqu'un
pour dire la place de quelqu'un
pour dire sa place, et son nom, Barbara.

Terre d'Oubli c'est un chant
un chant inventé, un chant venu tout seul
un chant comme une cérémonie et comme un cadeau
pour les morts et ce qui reste des morts dans les vivants
et pour les vivants qui vont mourir aussi, mettre le chant à l'intérieur d'eux,
pour plus tard

c'est beaucoup de choses à la fois que je ne sais pas très bien dire.

ce jour là c'était chanter pour Barbara
Barbara Weldens son nom dans nos têtes et sur les affiches
son grand sourire et son cri dans les programmes
moi je ne la connaissais pas on ne s'était pas rencontrées, j'allais dire pas encore.
chanter pour elle et pour ceux qui la connaissaient
et chanter pour dire la mort qui est venue
le dire, oui

j'avais gardé la même tenue colorée et légère que pour la scène
parce que tout le monde parlait de la joie et de la tornade de Barbara
alors je ne voulais pas me déguiser autrement - je suis restée comme ça, avec les fleurs, avec tout

On avait coupé la musique de l'église mais on entendait un concert au loin
une trentaine de personnes étaient assises dans le noir

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(Photo : Dominique Condou)

j'avais cette chanson de deuil dans les mains
cette chanson pour les morts
j'ai expliqué un peu, je n'avais rien pu préparer, j'ai bafouillé
j'ai expliqué que j'allais chanter et puis me taire
j'aurais aimé dire des choses plus justes, avec encore moins de mots.
mais finalement la seule chose que je voulais dire c'était ce qu'il y avait dans la chanson
c'était ce qui était dit avec cet endroit très ancien
avec les gens dans le noir rassemblés
et ce moment voilà rien que pour dire ça pour penser à ça
pour peut-être même pas penser, pas traverser non plus mais
être avec cette chose là, la mort de Barbara.

j'ai chanté

ensuite je me souviens de gens que je ne connaissais pas,
ils étaient dans mes bras et ils pleuraient
quand tout le monde est parti
j'ai allumé une bougie
et j'ai mis l'argent de la bougie dans le tronc des fleurs
seulement toute seule dans l'église j'ai pleuré moi aussi

c'était la chanson et ces gestes là
tout ce que je pouvais dire

Avant de quitter l'agence, Camille Hardouin a tenu à me faire un dessin... il pleurait à torrent ce jour-là. Merci à elle!

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