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21 février 2014

Claire Favan : interview pour Apnée noire

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Attention ! Apnée noire est un livre dangereux. Une fois ouvert, vous ne pouvez plus le refermer. Dans ce troisième thriller, Claire Favan met en scène deux enquêteurs qui reviennent sur une affaire mal jugée un an plus tôt. Cet inspecteur et cette agent du FBI (une femme magnifique) se retrouvent à collaborer suite à une scène de crime "déjà vue". Leur duo est loin d'être calme et serein... mais nous assistons, médusés, à leur rapprochement.

Cette auteure nous entraine dans l’univers d’un tueur en série avec pudeur et intelligence.

Mais ce roman est bien plus que cela. IL FAUT LE LIRE ABSOLUMENT!

Le 15 janvier dernier, j'ai reçu pour la seconde fois Claire Favan, à l’agence (la première, c'était pour ce recueil collectif).

claire favan,apnée noire,interview,mandorRésumé :

« Vêtue d’un pyjama en satin écru, la jeune femme repose dans une baignoire remplie, en position de foetus inversé. Ses mains et ses chevilles sont étroitement liées derrière son dos et elle flotte encore avec un soupçon de grâce. » A Columbia, sur la côte est des États-Unis, c’est la scène macabre que découvre le lieutenant Sandino. Officier intègre, c’est aussi un homme brisé depuis la disparition de sa famille. Pour mener cette enquête, il doit collaborer avec Megan Halliwell, l’agent du FBI qui a permis l’année précédente l’arrestation de Vernon Chester, un tueur psychopathe qui vient d’être exécuté. Très vite pourtant, il apparaît que ce dernier meurtre présente des ressemblances troublantes avec les crimes commis par Chester. Comment est-ce possible ? Tandis que Megan n’ose imaginer le pire, une erreur judiciaire, Sandino se concentre sur certaines incohérences. De discordes en silences la relation des deux policiers évolue, alors que chaque jour le tueur semble se rapprocher d’eux, omniprésent et insaisissable…

L’auteure :

Claire Favan a déjà publié deux thrillers : Le tueur intime (Points seuil, 2010) qui a obtenu le Prix VSD du polar et Le tueur de l’ombre (2011).

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claire favan,apnée noire,interview,mandorInterview :

Avant tes trois livres publiés, tu en as écrit des dizaines, je te cite, « impubliables ».

Je dis "impubliables" parce que c’est un tout autre style et je n’ai aucune intention un jour de les faire paraître. J’écrivais pour mon propre plaisir, « pour mon ordinateur », comme disaient mes proches. Un jour, ces derniers m’ont poussée à tenter l’expérience.

Tu écrivais quoi à cette époque ?

Je me faisais la main sur des intrigues historiques, des histoires un peu sentimentales.

J’ai lu que tu écrivais beaucoup, étant plus jeune, pour fuir la réalité et pour oublier le divorce de tes parents…

Effectivement, écrire a été une soupape. J’écrivais pour accentuer cet effet que je cherchais déjà dans la lecture. Accéder à une part de rêve et à des choses qui ne faisaient pas partie de ma vie de tous les jours… Petit à petit, je me suis fait mon style, jusqu’au jour où le rêve est devenu réalité.

Tu es passée à la littérature noire de quelle manière ?

Parce que je ne lisais que ça. Un jour, je me suis demandé pourquoi je ne faisais pas un alliage entre ce que j’aime lire et le fait d’écrire. Quand j’écrivais des livres historiques, je trouvais ça très compliqué parce qu’il faut s’exprimer avec un langage différent. D’un seul coup, écrire des romans contemporains, ça devenait beaucoup plus facile.

Tu lisais quoi précisément ?claire favan,apnée noire,interview,mandor

Je suis très Stephen King. Je pense toujours à ma mère qui, un jour, a refermé un livre en disant : « C’est génial ! C’est l’histoire d’un tueur en série. Je n’avais jamais lu un livre comme ça ! ». Ce jour-là, elle m’a donné une deuxième naissance.

Tout le monde s’accorde à dire que tu as une parfaite technique de ce genre littéraire là.

Pourtant, je n’ai aucune méthode. Je suis autodidacte. J’écris pour me faire plaisir. Je sais quels livres me font plaisir en tant que lectrice, donc le minimum que je puisse faire, c’est d’essayer de rentrer dans les codes des romans noirs… en sachant que je ne les connais pourtant pas. C’est instinctif.

Tu n’as pas lu Ecrire un livre en 10 leçons ?

(Rires)  Non, j’ai lu Ecrire un livre pour les nuls.

Tes deux premiers romans sont plus violents que celui-ci.

Dans mon premier livre, je voulais répondre à mes questions de lectrice. Le côté psychologique me passionne et je voulais qu’on comprenne pourquoi et comment on devient un tueur en série. Will Edward, mon tueur en série des deux premiers romans, est violent et pervers. J’ai d’abord décrit son traumatisme à lui et je l’ai transcrit sur ses victimes, façon miroir.

Pourquoi une jeune femme comme toi écrit des choses si noires ?

Ce n’est peut-être pas dans l’ordre des choses, mais je suis ainsi. Si tu me colles une autobiographie dans les mains, je pleure. La réalité en livre ne m’intéresse absolument pas. Je ne veux pas le quotidien, je veux du rêve.

Pourquoi Apnée noire est il moins violent que tes deux précédents livres ?

Je ne suis pas tueuse en série, donc jouer dans la surenchère, très peu pour moi.  Je ne me voyais pas écrire un degré au-dessus de mes deux premiers romans, sinon, c’était le carnage absolu. Dans mon dernier livre, le tueur est différent, je m’ajuste à lui.

claire favan,apnée noire,interview,mandorLe très médiatique libraire, Gérard Collard a décrété à la télé que tu étais la polardeuse à suivre absolument en 2013.

Avant lui, il y a eu François Paf, un de mes lecteurs qui a décidé qu’il fallait que Gérard Collard lise le livre. Et il a fait des pieds et des mains pour qu'il en soit ainsi. Sans lui, le livre ne serait probablement jamais arrivé jusqu’à ses yeux. Le fait qu’il parle de mes deux premiers livres à la télé de cette façon, je ne m’y attendais pas du tout. Ça a été une merveilleuse surprise.

Ça a boosté les ventes ?

Oui. Il a un impact énorme. C’est le dieu des auteurs (rires). Cela dit, il ne faut pas s’emballer. On repart à zéro avec chaque livre et il faut toujours faire ses preuves. Rien n’est jamais gagné. Je me fais plaisir et j’essaie de faire plaisir aux autres.

Tu es analyste financier, donc tu gagnes ta vie autrement qu’avec la littérature. Ça permet de rester zen ?

C’est une indépendance d’esprit. J’ai juste le trac de la perception du livre. Je sais ce que j’ai voulu dire, mais je ne sais pas comment les gens vont le percevoir.

Pour balader le lecteur, c’est compliqué ?

Non, parce que je sais où je vais dès le départ, donc je peux emprunter de fausses pistes. Au départ, j’ai une idée de base. Soit elle passe et ça veut dire qu’elle n’était pas viable, soit elle reste et elle est complétée par plein d’autres idées qui deviennent des scènes et les principaux ressorts de mon intrigue. Je connais ma scène d’intro, je connais ma scène finale, je sais par où je passe.

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claire favan,apnée noire,interview,mandorTu m’as dit en off que, quand tu étais la Claire Favan écrivain, tu ne te comportais pas exactement comme la Claire Favan analyste financier.

Dans ma vraie vie, je ne fume pas. Claire Favan fume. Je ne me maquille pas. Claire Favan oui.

Oh ! Le beau cas de schizophrénie ! Tu m’inquiètes.

(Rires) Physiquement, je n’ai pas tout à fait les mêmes caractéristiques. Mince ! Je n’aurais pas dû le dire ! Tout le monde va avoir peur. Claire Favan n’existe pas tout le temps. La majeure partie du temps, je suis moi, avec sa part de vie secrète.

Le plus dur, dans un thriller, c’est de ne pas louper la fin ?

La fin d’Apnée noire a changé parce que je devais toujours la justifier à mes premiers lecteurs. Donc, je ne trouvais pas ça normal. Si on doit expliquer une fin, c’est qu’elle n’est pas bonne. Soudain, mon éditeur m’a donné un conseil et cela a débloqué la situation. Bingo ! Je suis partie sur autre chose et, du coup, je n’ai plus besoin de la justifier.

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Tu écris en ce moment ton 4e livre officiel et un autre pas publiable. Explique-moi pourquoi tu écris aussi des livres non publiables. Ça me travaille.

C’est pour faire plaisir à mon ordinateur, je te dis…  j’ai besoin de beaucoup écrire. Plus sérieusement, la parution d’Apnée noire a été compliquée éditorialement parlant, du coup, j’ai eu beaucoup de phases de doute et d’incertitude. J’ai donc écrit ce fameux roman qui ne sera pas publié pour me prouver que le plaisir d’écrire était encore là. C’était une soupape. Il n’y avait plus aucune pression de nulle part et en un mois, je l’avais écrit. Mais, je tiens à dire que ma vie privée et mon quotidien sont prioritaires par rapport à l’écriture.

Que penses-tu de la communauté des gens qui écrit de la littérature « noire » ?

Sincèrement, j’ai rencontré des gens formidables dans ce milieu. Nous ne sommes pas forcément des amis, mais quand on se voit, c’est avec beaucoup de plaisir. On rigole bien et il y a des vrais partages d’expériences.

Tu ne te vois plus vivre sans cette deuxième vie d’auteure, je présume ?

Sincèrement, pendant ma période de doute, avant la parution d’Apnée noire, je me disais que si quelque chose comme ça, qui vient après la vie de tous les jours, faisait plus de mal que de bien, j’étais prête à l’abandonner. Au moment où j’étais prête à abandonner, les choses se sont débouclées. Aujourd’hui, j’ai compris que c’était comme ça. On écrit et il y a toujours des hauts et des bas. Ce n’est pas linéaire.

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12 février 2014

Da Silva : interview pour Villa Rosa

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Ça fait un moment que je suis la carrière de Da Silva. Depuis son premier opus, en fait. J’ai chroniqué bon nombre de ses albums pour différents journaux. Mais, je n’ai jamais eu l’opportunité de le rencontrer. Voilà qui est fait. Et bien fait. L’homme est sympathique, disert et dit ce qu'il pense.

Il est passé à l’agence quelques jours avant son concert au Café de la Danse, le 12 février 2014.

Avant de lire le fruit de notre conversation, je vous propose ma chronique de son nouveau disque, Villa Rosa, publiée dans Le Magazine des Espaces Culturels Leclerc, datée du mois de février.

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da silva,villa rosa,café de la danseInterview :

Sur ce nouveau disque, l'ambiance est moins minimaliste. Mais ce changement avait déjà commencé avec l’album précédent « La distance », non ?

Il y a un truc qui est assez étonnant. C’est mon 5e album, j’ai fait près de 400 dates et très honnêtement, j’ai toujours fait la même chose. En tout cas, je dis toujours la même chose. C’est le propre d’un artiste, on a quelques obsessions, on n’arrive pas à s’en défaire.

Quelles sont les tiennes ?

Le deuil, la mort, la joie, la vie, le rapport à l’autre, les sentiments amoureux… des problèmes existentiels. Je me pose toujours les mêmes questions dans mes chansons, mais je change ma façon de le dire. Je creuse mon sillon.

Mais la musique varie d’album en album.

Je suis en perpétuelle recherche. J’ai commencé avec un disque très dépouillé, Décembre en été, enregistré en guitare-voix avec notamment le titre « L’indécision ». Les deux albums suivants, De beaux jours à venir et La tendresse des fous, avec Joseph Racaille aux cordes, aux vents et aux cuivres, étaient plus orchestrés. Pour le quatrième album, La distance, je suis passé à un format plus pop avec des basses, batteries et claviers. D’un seul coup, avec ce 5e disque, les gens te disent « c’est plus enjoué ». C’est juste plus orchestré. J’ai enrobé un peu le poivre dans un bonbon. J’ai réussi à tromper l’ennemi.

Qui est l’ennemi ?

Moi. J’ai réussi à m’étonner de mon propre travail. J’ai réussi à me renouveler. Un artiste qui ne se renouvelle pas, il est mort.

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C’est vrai que tous les artistes parlent de la même chose ? 

Ce qui différencie un artiste d’un autre, c’est le style. Cela dit, on ne raconte pas tous la même chose. Il y a des chanteurs engagés, des chanteurs sentimentaux, des chanteurs romantiques, d’autres qui sont très crus… Moi, dans mon écriture, j’emploie des métaphores. J’essaie aussi de mettre un peu de distance entre le sentiment et le ressenti, avec un peu de pudeur.

Tu es chanteur de quoi, toi ?

C’est très dur de le définir. J’ai très peu de recul sur moi. C’est comme quand on me demande mes influences, j’ai beaucoup de mal à répondre. L’influence, ça travaille dans ton dos. C’est inconscient. Ce qui est inspirant pour moi, c’est une photo. J’aime bien quand l’image est arrêtée. Ça me permet de fantasmer. Je me demande ce qu’il s’est passé avant et qu’est ce qu’il s’est passé après. Tout m’est permis sur une image arrêtée. Ça me fait chier les clips !

Pourtant, tu en as fait quatorze et déjà trois pour ce 5e album.

(Rires). Ne te moque pas ! J’aime les images arrêtées, je te dis.

Clip de "Villa Rosa" extrait de l'album Villa Rosa.

J’ai l’image de toi d’un artiste qui ne fait aucune concession.                      

Je fais zéro concession. On ne va pas me faire faire la tartignolle à la télé, tu vois. Je viens du punk rock, quand j’ai commencé j’avais 17 ans. Aujourd’hui, j’ai 38 ans. J’ai passé 21 ans de ma vie à essayer de m’aimer un peu, à essayer d’aimer les autres, à essayer d’être un mec « bien », de ne pas être un salaud. À travers tout ça, j’ai une seule liberté et elle a canalisé toute ma vie et mon esprit. C’est la musique. Et jamais un producteur ne m’a imposé quelque chose. Le reste, c’est de l’intelligence. Quand on me dit qu’il faut que j’aille faire une séance photo avec machin, une interview avec truc, je dis toujours oui. Moi, je considère que je ne fais pas de promo. Je vais rencontrer un mec, on va discuter ou pas, ça va être super ou ça va être nul. Je ne suis jamais en représentation. Je ne m’habille pas de façon exceptionnelle, je ressemble au voisin d’à côté, je fais 1m60, je suis chauve, il n’y a rien à dire sur moi de transcendant. Je ne joue pas au chanteur beau gosse ! Moi, je ne pense qu’à la musique et je sais que si je perds la main là-dessus, ma vie s’écroule.

Pourquoi es-tu parti de chez tôt Ou tard ?

Un label, c’est un deal que tu signes à deux. On te propose un contrat, tu viens avec ton avocat et tu signes ou pas. Quand tu signes un contrat, tu es content et quand tu n’es plus content, tu t’en vas. Je devais leur rendre un album et j’ai refusé. Je me suis tiré au quatrième album. Je dois te dire que je ne me suis pas fait que des copains.

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Il faut que tu te sentes bien tout le temps avec les gens qui t’entourent professionnellement ?

C’est la moindre des choses. Mais, en général, j’ai du mal à me sentir bien. J’arrive à dire « je me suis senti bien »,  « j’ai été bien » ou « j’étais bien », mais il est très difficile pour moi de ressentir le bien-être au présent.

Tu n’arrives pas à profiter des moments intenses que tu vis ?

Je n’arrive pas à synthétiser le plaisir dans l’instant. Je donne. Je peine à recevoir.

Mais ton pessimisme légendaire se transforme peu à peu en optimisme, non ?

Quand j’ai eu conscience de la vie, très tôt, je me suis dit que tout ça n’irait pas loin. Je le sentais comme ça. Je trouvais que la vie était un bordel, un véritable chaos. C’est bien après que je me suis dit que la vie, c’était quand même bien. Aujourd’hui, je suis satisfait de celle que je mène. J’ai une fille, ça, c’est le plus important. Et aussi, j’ai fait cinq albums, je suis toujours là, il y a encore des gens qui ont encore envie de venir me voir en concert et ils sont heureux quand ils viennent.

Clip de "Le coureur de fond" extrait de l'album Villa Rosa.

Tu fais le plus beau métier du monde ?

Je ne le conseillerais pas à tout le monde. Mais j’ai toujours rêvé de faire ce métier et aujourd’hui j’y suis. Qui peut s’enorgueillir de faire le métier dont il a rêvé gamin ? C’est une petite victoire sur la vie, non ?

Tu as donc le sentiment d’avoir réussi ta vie ?

Réussir sa vie, ce n’est pas que ça. Réussir sa vie, c’est ce que tu as réussi à apporter aux autres, ce que tu as réussi à faire passer comme message. Chaque jour, j’essaie d’apporter un peu de bonne humeur autour de moi. Tu vois, quand je suis arrivé tout à l’heure, j’ai déconné pour que l’ambiance soit cool directement et que les choses se passent bien.

Ce comportement est-il naturel ou te fais-tu violence ?

Je ne sais pas si c’est naturel, mais c’est une philosophie de vie. Je ne veux pas emmerder les gens. Je ne dis jamais « je veux », mais « il serait souhaitable ».

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C’est marrant parce que je m’aperçois que tu es plutôt hyperactif depuis que tu es là et pourtant tes chansons sont souvent calmes. Je ne parle pas de celles de tes deux derniers albums…

J’aime bien ce petit livre de Stig Dagerman, « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Quand j’ai lu ce bouquin, je me suis dit que ma musique devait avoir la fonction de faire du bien et de consoler. Ce que je dis dans mes chansons est très dur, mais ça rassure quand même. Tu te dis qu’il y a pire que ce que l’on vit soi-même. Je fais de la musique qui console.

Elle console les gens, mais te console-t-elle aussi ?

Oui, un peu. Elle me réconcilie avec moi, avec la vie, avec ce qui nous passe entre les doigts, avec ce que l’on rate, avec ce que l’on réussit et ce que l’on ne réussira plus. J’ai décidé de ne pas vivre comme un légume. J’ai décidé d’avoir conscience d’être vivant.

Quand tu fais quelque chose qui est nase, tu le reconnais ?

On ne peut pas faire bien tout le temps. Moi, je fais du mal aux gens, souvent. Mais oui, je le reconnais, je leur dis pardon.

Faut-il mentir parfois ?

Oui… mais bien. Il faut bien mentir. Connais-tu la différence entre la sincérité et la franchise ?

Non.

La franchise c’est l’idée de dire tout ce que tu penses. La sincérité, c’est de penser tout ce que tu dis. Là, ça prend son sens parce que tu réfléchis avant de dire quelque chose. Moi, la franchise, je n’en ai rien à foutre, mais j’adore la sincérité. Bon, après tout le monde se réclame de la sincérité, c’est très noble. Personne ne se réclame d’être une ordure, alors qu’on est constitué de 50% de ça.

Ah bon ?

L’homme a des vices. Il est poussé par la facilité. Il faut toujours lutter pour retrouver un peu de noblesse, d’élégance et d’humanité.

LSDR #4 - Da Silva - Un jour peut être extrait de "Villa Rosa" from Tomat'Prod on Vimeo.

da silva,villa rosa,café de la danseLa scène, pour toi, c’est quoi ?

Il faut créer un spectacle, revisiter et réorchestrer toutes les chansons, aller les chercher dans cinq répertoires, proposer des inédits. Il faut soigner son entrée, soigner sa sortie, et au milieu être captivant. Il faut être aimé, il faut se faire aimer et il faut aimer. Un artiste, il devient beau quand il sort de scène, que la salle est debout, que les gens tapent dans les mains et qu’ils ne veulent pas qu’il parte.

Ça fait du bien a l’ego ?

Oui, les applaudissements sincères flattent l’ego. C’est une sorte d’adrénaline dont il est difficile de rester insensible.

C’est aussi une satisfaction par rapport à tes parents ?

Mon père est ouvrier et ma mère femme de ménage. Mon père voulait que je devienne soit médecin, soit avocat même s’il n’a jamais été ni chez l’un, ni chez l’autre. Ma mère voulait juste que je ne fasse pas les ménages parce que c’est galère. Après mon père, constatant mon taux d’absentéisme à l’école, s’est contenté de vouloir que je devienne ouvrier à l’usine. A 17 ans, je leur ai dit que je voulais devenir Garcimore, parce que j’étais fan de ce magicien qui loupait toujours ses tours, tu imagines le tableau.

J’ai l’impression que tu ne sacralises personne.

Je ne suis fan de personne. J’ai trop écouté de musique pour ne m’attacher qu’à un groupe ou à un chanteur. Et puis, plus généralement, je t’accorde à toi autant de crédit que si je parlais au barman du coin, je suis désolé de te dire ça, mais c’est vrai.

Ça ne me dérange pas. Je ne me sens pas plus important.

Je ne sacralise personne, de fait, cela agit comme un miroir. Je ne peux pas avoir le melon.

Tu écris beaucoup pour d’autres artistes. Tu es très sollicité ?

Oui et, à chaque fois, je le prends comme un compliment. Ce que j’aime bien c’est poser mon regard sur quelqu’un, c’est fantasmer. On me fait un brief sur la personne à qui je dois écrire des chansons. Quand je travaille pour Claire Denamur ou Mélanie Pain qui font des albums de chansons exigeantes et qualitatives ou pour une chanteuse de variété pop comme Jenifer, quand elles m’appellent, j’ai le brief. Mon envie est de leur dessiner une robe qui leur va bien.

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(Photo : Guillaume Depagne)

Par rapport à ton répertoire, j’avais l’image de toi d’un type un peu dark. En fait, tu es tout le contraire.

Je n’ai jamais été un mec désagréable ou « dark » comme tu dis. Mais, tu sais, il n’y a jamais plus triste qu’un clown et donc, vice versa.

Parfois ça cache des choses !

Il faut bien rendre la vie meilleure qu’elle n’est, non ?

Pour cet album, tu as travaillé avec deux réalisateurs. C’était plus confortable pour toi ?

Non, ce n’est pas plus confortable. J’ai fait des maquettes guitares, voix, basses, guitares, batteries et j’ai confié mes maquettes à deux de mes musiciens qui sont aussi deux amis. C’est difficile de faire un cumul des mandats plus explosif. C’était pimenté. Il y a la fête, l’amour que tu as pour les gens, leur projection qu’ils ont de ta musique, la projection que toi tu en as. Nous nous connaissons très bien et parfois, nous n’avons pas eu la même vision des titres. Personne n’a rien lâché. Ça a explosé, mais cela a fait exactement l’album que je voulais et l’album qu’ils voulaient. On a réussi à ne pas faire de compromis. Personne n’a tort ou raison, il y a juste des visions différentes. Au lieu d’empiler les visions et faire des compromis, on peut aussi se désaxer et regarder les choses de façons différentes et trouver un arrangement qui soit transversal. Il faut faire du jus de cerveau, tu ne fais pas un disque en regardant pousser les pâquerettes.

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C’est le disque que tu voulais faire ?

Il est fidèle à mon évolution musicale et textuelle. Il y a tout ce que je voulais. Il y a des titres pop, comme « La tasse », avec un orchestre de cinquante cordes et juste un son de batterie.

Cinquante musiciens! Tu n’as pas eu peur de perdre ta chanson, ou en tout cas la réalisation de ta chanson ?

Pendant très longtemps, j’enregistrais mes disques chez moi et je jouais tous les instruments. Je pensais que lorsque tu faisais jouer les instruments par d’autres musiciens, ça diluait le propos de ta chanson. Dans la musique, il y a le temps fort et le temps faible. On a tous une rythmique intérieur, un groove à soi, un battement,  une pulsation. Je me disais que si quelqu’un mettait sa pulsation dans ma pulsation le château allait s’effondrer par le centre. J’ai compris qu’il n’en était rien et qu’il fallait que j’aille rechercher dans les ressources des gens. J’ai ouvert la vanne, maintenant ça déborde (rires). Le prochain album, ça va chier.

Le prochain sera hyper orchestré ?

J’ai très envie de faire un album uniquement avec un orchestre.

Un best of en version symphonique ?

Un best of, c’est un peu embêtant étant donné que je ne sais pas ce qui est best et ce qui est of chez moi !

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Après l'interview, le 5 février 2014.

11 février 2014

Nilda Fernandez : interview pour Basta Ya!

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Révélé par "Madrid Madrid", puis par « Nos fiançailles » et encore « Mes yeux dans ton regard », Nilda Fernandez a rapidement affiché sa double culture franco-espagnole. Au cours des années, il a exploré des univers musicaux différents qui l'ont emmené du Québec, à la Russie en passant par l'Amérique du Sud. Personnage atypique, il n'a jamais réellement intégré le milieu du show-biz français.

Et c’est pour cela, aussi, que j’apprécie le personnage.

Le 5 février dernier, le troubadour est passé par l’agence pour me parler de son nouvel album et son passage au New Morning

nilda fernandez,basta ya,interview new morning,mandorMini biographie officielle :

Nilda Fernandez a toujours tendu à fuir les projecteurs trop violents. Avec sa recherche d’une existence nomade, il passe d’une langue à l’autre et provoque une forte adhésion de la part de ses admirateurs dans les différents pays où il passe. Sa trajectoire revendique en permanence une responsabilité totale de l'artiste face à sa création.

Lucide par rapport à son art et au rôle ambigu que l'artiste peut jouer dans les sociétés contemporaines, il réussit le tour de force d'exister aujourd'hui en s'étant affranchi des limites étrangères à son art et aux aspirations de ceux qui le suivent.

Ce chanteur talentueux, plein d'intégrité artistique, hostile à toute routine, n'en finit pas d'être à la recherche de nouvelles aventures musicales, de nouveaux lieux ou de nouveaux visages qui lui fournissent une riche source d'inspiration pour des chansons merveilleusement originales.

Son dernier album, Basta Ya ! composé puis enregistré dans la pure tradition folk-rock, en témoigne une fois de plus. Pour le vendre, Nilda Fernandez a choisi de s'appuyer uniquement sur son site internet avec un système original. L'acheteur précommande le disque au prix de 6 euros, mais il ne reçoit les chansons qu'une par une, à intervalle irrégulier.

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nilda fernandez,basta ya,interview new morning,mandorInterview :

On ne peut pas dire « Nilda Fernandez revient ». Vous êtes toujours pas monts et par vaux. Vous passez votre temps à partir et à revenir… c’est une constante.

C’est une technique de vie que j’ai adopté. Aussi dans ma vie personnelle et affective. Je ne veux pas me créer de lassitude et d’usure. L’usure, ça m’a beaucoup préoccupé.

Vous sentez qu’il y a de l’usure en vous ?

Non, mais j’ai senti que cela pouvait arriver. Je pense que lorsqu’on atteint l’usure, c’est trop tard.

C’est bien d’avoir la lucidité de se dire qu’elle est en train d’arriver.

Je crois que tout le monde est capable de cette lucidité. Après, c’est la peur qui fait que l’on ne réagit pas.

Il faut du courage pour partir comme vous l’avez fait, en Russie, à Cuba, par exemple, pour tenter de nouvelles expériences personnelles et musicales.

Si le courage, c’est juste de maîtriser ses peurs, alors oui je suis courageux. La peur c’est une paralysie, le courage, c’est empêcher cette paralysie. C’est donc à la portée de tout le monde.

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nilda fernandez,basta ya,interview new morning,mandorVous sortez un nouvel album Basta Ya ! Pour se le procurer, il faut aller sur votre site.

Avec des amis, nous avons beaucoup travaillé sur mon site pour qu’il soit aussi une plate forme de téléchargement consacrée à ma musique uniquement. Pour obtenir mes nouvelles chansons, on télécharge ce qui est mis en ligne petit à petit. Celui qui achète dès le départ aura deux chansons directement, puis d’autres au fur et à mesure.

Pourquoi ce procédé ?

On a réfléchi au fait que lancer un album maintenant, comme ça, d’un coup, c’est une forme de galvaudage immédiat. On picore dedans, on prend ci, on prend ça… il n’y a pas vraiment un respect de l’ensemble. Pour moi, chaque chanson à sa raison d’être différente des autres.

Ce n’est pas un peu compliqué pour l’amateur de vos chansons?

Un peu parce que tout le monde est conditionné, de l’acheteur aux médias. C’est super dur de dire « on va faire autrement ». Cet « autrement » à autant de valeur que la démarche habituelle. En réalité, je fais des singles avec un album à la clef.

Ce qui est clair, c’est que vous êtes devenu producteur indépendant et que vous n’êtes plus attaché à l’industrie du disque. Pourquoi êtes-vous sorti de cette industrie ?

Disons que le dernier contrat que j’ai eu dans un gros label, c’était au moment où je suis parti en Russie. J’ai eu un choix à faire. On me demandait de faire un album ou de vivre ma vie en Russie comme il se profilait. Le type qui à l’époque tenait ce label m’a déconseillé de partir parce que ce n’était pas une bonne décision stratégique. Le best of venait de sortir et il m’a dit que « les médias étaient chauds ». Je lui ai demandé ce que cela voulait dire. Cette phrase m’a paru tellement stupide que je n’ai pas hésité une seconde. Je lui ai dit que je ne voulais pas faire l’album qu’il attendait et que je savais que par rapport à mon contrat j’étais en faute. Comme il avait besoin d’économiser sur les avances des artistes qui étaient budgétés, parce qu’il avait perdu du fric avec l’album de Michael Jackson, on a décidé de se séparer d’un accord commun. Ça nous arrangeait tous les deux. Tout ça, c’est du passé, je n’ai aucune rancœur.

Ça vous a fait du bien d’être indépendant ?

Oui. Je me suis servi de l’industrie du disque de manière très opportuniste. Elle m’a servi, mais je n’ai aucun état d’âme là-dessus. Ce n’est pas une fidélité à un individu, ce sont des actionnaires derrière. À un moment, ils étaient intéressants parce qu’ils investissaient réellement. Ce n’étaient pas des philanthropes, mais il y avait des gens avec une certaine fibre. Ils ont disparu peu à peu. Aujourd’hui, l’industrie du disque n’a aucun intérêt. Mais vraiment aucun ! Tous les artistes sont capables de s’en passer et de mener une carrière en dehors des structures.

Avez-vous fait parfois des concessions dans votre carrière ?

J’ai vraiment la fierté de dire que je n’en ai jamais fait, mais avec les conséquences que cela suppose. Quand tu mets le doigt dans le « je fais semblant», il est compliqué d’en sortir.

Vous comparez les artistes à un paysan métayer du moyen-âge. nilda fernandez,basta ya,interview new morning,mandor

C’est le système des avances. Nous les artistes, on ne sait pas ce que l’on gagne. On nous donne une somme et ensuite, on passe notre temps à rembourser des dettes. C’est une comptabilité de créances. J’ai eu la chance de côtoyer Nougaro (sur la photo, à droite, en compagnie aussi de Georges Moustaki), à Moscou au début des années 2000. Je l’ai fait venir pour le faire connaître au public de là-bas. Il était affecté par le fait qu’il commençait les répétitions avec des musiciens pour préparer sa tournée et qu’il devait déjà de l’argent. Il partait en tournée endetté. Psychologiquement, ce n’est pas rien.

Bon, j'avoue, je me fais plaisir. Je suis fan de Nino Ferrer (mandorisé ici)... le voir chanter "Le sud" avec Nilda Fernandez, c'est un véritable délice.

Ce que j’aime bien chez vous, c’est que vous n’avez pas la langue dans votre poche. C’est rare.

Je suis prudent parfois, parce que je me demande si j’ai raison ou si j’ai le droit d’affirmer des choses qui ne seraient pas totalement juste. Quand je suis convaincu de quelque chose, je ressens le besoin de le dire parce que ça fait du bien. Je ne veux plus être dans le gris et de ménager Pierre ou Paul. Si on n’est pas méchant, on ne sait pas qu’on est bon. Si on n’est pas dur, on ne sait pas qu’on est doux. Pour moi, il y a des choses à dire parce que les gens sont paumés.

Est-ce que vous montrez l’exemple en jetant à la face du monde votre liberté ?

L’artiste se doit de donner l’exemple de quelqu’un qui ne se laisse pas piquer sa liberté et sa liberté de faire.

Êtes-vous plus engagé que lorsque vous avez commencé ?

Dans ce monde-là, bien confus sur le plan des idées et des valeurs, je crois qu’il est bon de glisser quelques messages dans des chansons. J’aime le faire avec discrétion dans être moralisateur.

Le regretté Grégory Lemarchal reprend en 2006, à l'Olympia, l'un des plus grands succès de Nilda Fernandez, "Nos Fiançailles".

Vous n’aimez pas parler de vos textes en interview.

Quand on commence à parler d’un texte, c’est qu’il est raté.

Au New Morning, vous allez jouer l’intégralité de Ya Basta ! ?

Oui, pour la première fois de ma vie, je peux dire que je joue tout mon dernier album. Je vais le mélanger avec des anciens titres…

C’est frustrant de savoir que le public n’attend que des chansons comme « Nos fiançailles » ou « Madrid Madrid » ?

C’est un plaisir parce que c’est la serrure de toutes les autres. J’ai toujours de la reconnaissance pour des chansons qui ont ouvert les portes. Quand je les ai écrites, j’espérais qu’elle me suivrait toute la vie. Je me suis aperçu que quand une chanson atteint quelque chose de profond chez des gens, elle peut accompagner leur vie dans de grands moments. Il y a des gens qui se sont mariés sur « Nos fiançailles ».

Nilda Fernandez "Mes yeux dans ton regard" à Taratata.

Qu’est-ce que c’est être artiste pour vous ?

Je ne sais pas. J’ai plus réfléchi sur la notion de l’art.

Alors, qu’est-ce que l’art ?

C’est ce qui ne sert à rien et qui n’a aucune utilité. On ne peut pas l’utiliser pour autre chose que ce qu’il est. C’est quelque chose d’indispensable, mais qui est irrécupérable. L’art sert à se rendre compte qu’on est humain et à absorber des émotions et des sentiments. Il ne sert à rien d’autre. J’en veux beaucoup à ceux qui le détournent pour en faire de l’utilitaire.

Comment vivez-vous la célébrité ? Est-ce facile de garder la tête froide ?

Oui, c’est parfois difficile. Il est facile de se prendre pour ce que tu n’es pas. Si tu te regardes que dans le regard des autres, tu es perdu. Si tu ne t’aimes pas, tu vas chercher dans les yeux des autres leur amour pour t’aider à t’aimer toi.

Vous aimez-vous ?

Oui.

"Sinfanai Retu"

Vous aimez ce que vous êtes devenu ?

Oui. Je ne veux pas mettre de bémol à ce constat, ça voudrait dire qu’on n’arrive jamais à rien. S’aimer c’est le contraire d’être narcissique. Je ne suis pas narcissique. Narcisse, ce n’est pas quelqu’un qui s’aime, c’est quelqu’un qui cherche son image en permanence et pour qui les autres n’existent pas. S’aimer, c’est aussi accepter que l’autre ait le droit de s’aimer.

Et s’accepter avec ses propres défauts.

Et accepter de se dire que ses défauts sont des débordements de qualités. Le défaut, c’est une qualité qui va trop loin.

Menez-vous la vie dont vous aviez rêvé enfant ?

Oui. Quand j’étais gamin, je me rêvais à l’arrière des tramways. À Barcelone, quand j’étais petit, je voyais le mec qui recevait les billets. Ils discutaient avec tout le monde, il était tranquille, tout le monde le payait (non, parce que je croyais que l’argent était pour lui). Les rêves de l’enfance sont les projections de l’avenir et moi je me projetais comme receveur de billets dans le tram, mais aussi comme voyageur. J’ai commencé à découvrir qu’il existait une rue devant chez moi, qu’il existait d’autres rues autour de la mienne, qu’il existait une ville dans laquelle était incluse ma rue et les rues avoisinantes et petit à petit, le monde s’élargit. Et l’enfant que j’étais se demandait « ça va jusqu’où ? » J’ai très vite eu envie de voir autre chose pour corriger ma vision des choses et du monde.

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Après l'interview le 5 février 2014.

Cadeau bonus:

Amusons-nous un peu... voici une photo des mêmes protagonistes, il y a 20 ans, à 10 jours près (le 1er février 1994, à Top Music à Strasbourg).

Personne n'a changé, je sais. 

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09 février 2014

Robi : interview pour L'hiver et la joie

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(Photo : Franck Loriou)

Robi aime le minimalisme. Quelques notes de synthé, une rythmique asséchée, lancinante. L’hiver et la joie est un disque réellement envoutant. On l’écoute, une fois, deux fois… on ne peut plus s’en passer. Un effet addictif.

C’est de la chanson française, mais une fois que j’ai dit ça, je n’ai rien dit… vous comprendrez en lisant la suite.

Avant son passage à la Gaieté Lyrique, le 12 février prochain, la jeune femme est passée à l’agence pour une longue interview aussi chaleureuse que passionnante.

J’aime les artistes qui ont un discours sur leur œuvre.

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Argu de l’album :

L’hiver et la joie, le premier album de Robi, s’annonce comme une partie de cache cache entre ombre et lumière, où l’on croise l’électropunk cramé de Suicide (Où Suis-Je), la new-waverobi,chloé robineau,l'hiver et la joie,interview,mandor spectrale de Young Marble Giants (Belle Et Bien), ou encore Dominique A, venu donner, en chair et en os, la réplique sur Ma Route, chemin de traverse aux arrangements obsédants. Entre l’immédiateté de On Ne Meurt Plus D’Amour, la chevauchée stroboscopique de Tout Ce Temps et la confession troublante de Cherche Avec Moi, Robi reprend le groupe Trisomie 21 (Il Se Noie), et donne le vertige, ambassadrice d’un minimalisme habité, qui fait du bien là où ça fait mal. Avec une assurance fragile, elle égrène ses chansons, comme destinées à la piste de danse d’un bar paumé, où il ferait bon noyer sa mélancolie à deux pas du dance floor.

Robi vu par les Inrocks :

La chanteuse oscille entre l’obscurité et la lumière, la force et la délicatesse. Sorte de Dominique A au féminin, Robi sort des sentiers battus avec des textes ciselés, précis et cascadeurs. Les chansons sont changeantes. Robi passe du rire aux larmes, de la chaleur à la tristesse de l’hiver sans jamais s’arrêter. Le résultat est noir, poétique, mais terriblement entêtant et efficace.

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(Photo : Franck Loriou).

robi,chloé robineau,l'hiver et la joie,interview,mandorInterview :

Je t’ai vu pour la première fois en première partie d’Arman Mélies à La Maroquinerie. J’ai l’impression qu’il y a quelques artistes qui t’adoubent plus ou moins.

Arman Mélies, je ne le connaissais pas. C’est lui qui a tenu à ce que je participe à son clip « Le plus bel incendie », sur lequel il y a un certain nombre d’autres artistes. Je suis d’ailleurs l’outsider de ce clip, personne ne sait qui je suis. Ça m’a flatté d’autant que j’aime ce que fait Arman. Ensuite, il m’a proposé de faire la première partie de sa Maroquinerie. C’est étrange parce qu’on ne se connait pas plus que ça. Je ne sais absolument pas comment il est tombé sur mon travail. J’ai l’impression que je suis acceptée du milieu d’une certaine chanson un peu tendue, un peu rugueuse, un peu rock. Il n’y a pas tellement de monde sur ce terrain-là.

J’aime bien savoir comment un ou une artiste en arrive à décider de faire ce métier. La musique a commencé comment pour toi ?

Il y a toujours eu de la musique à la maison, mais comme il y en a dans toutes les maisons. Je n’ai pas l’impression que mes parents m’ont orientée vers la musique. J’ai toujours été une amatrice de chanson parce qu’effectivement, on écoutait beaucoup Brel, Brassens, Ferrat, Ferré, mais on écoutait aussi les Rolling Stones, beaucoup de jazz vocal, de blues. La véritable source, elle est plus à l’endroit de l’écriture. Depuis l’âge de 14, 15 ans, comme toute adolescente qui se respecte, je me suis mise à écrire et je n’ai pas su m’arrêter.

Tu écrivais quoi ?

Plutôt de la poésie. Et la poésie implique une musicalité. Suite à certaines rencontres, j’ai pu mettre mes écrits en musique. C’est ce que j’ai fait à 18 ans, arrivée à Paris, dans un cadre très intime au départ. Petits cafés concerts entre copains.

Au départ, tu étais venue pour la musique ?

Non, j’étais venue faire des études de Lettres et un peu de théâtre. Très vite, je me suis aperçue que la Fac n’était pas faite pour moi et que le métier de comédienne non plus. Cette nécessité d’écriture a pris de plus en plus de place dans ma vie et à l’intérieur de moi.

"Ma route" feat. Dominique A.

Pendant très longtemps, tu as travaillé avec des compositeurs.robi,chloé robineau,l'hiver et la joie,interview,mandor

Oui, ils étaient dans des veines très « chansons » dans lesquelles je ne me reconnaissais pas forcément. Moi, j’avais très peu de connaissance musicale. Je n’arrivais pas à me faire comprendre, ni à donner l’impulsion de l’endroit où j’avais envie d’aller, c'est-à-dire vers quelque chose de beaucoup plus brut et tendu. Je me reconnaissais davantage dans des Dominique A, des Murat ou des Bertrand Belin. Des artistes pour qui l’exigence musicale et l’exigence textuelle sont aussi importantes. Ils ne sont pas dans une démarche de chansons forcément narratives avec un début, un milieu et une fin. Comme eux, je préfère quelque chose de plus opaque, mystérieux et étrange.

As-tu mis longtemps à composer toi-même ?

Oui, parce que pendant très longtemps, je ne me suis ni sentie légitime, ni à la hauteur. Je ne me sens pas bonne praticienne de la musique. Le processus a donc été relativement long. Une bonne dizaine d’années. 

À 30 ans, te sens-tu en phase avec toi-même ?

Oui, tout à fait. J’ai lâché un certain nombre d’idées préconçues, de tentatives de ressembler à quelqu’un d’autre.

Il faut se libérer de ses influences ?

Il faut accepter d’être ni Rimbaud, ni Barbara pour n’être que soi et le vivre bien. Il faut se dire que se trouver soi, c’est déjà pas mal. Ça m’a pris du temps pour accepter cette dualité en moi. J’étais très attirée par la musique anglo-saxonne tout en n’ayant absolument pas envie d’écrire en anglais, ne serait-ce que parce que j’en serais bien incapable et parce que ce qui m’intéresse, c’est la langue française. La langue pour moi, c’est vraiment la patrie. J’ai vécu en Afrique toute mon enfance. La seule chose qui me reliait à la culture française c’était la radio sur laquelle on écoutait France Inter, France Culture ou RFI en longues ondes.

"On ne meurt plus d'amour".

robi,chloé robineau,l'hiver et la joie,interview,mandorTu parles de l’Afrique. J’ai l’impression que tes influences liées à ce pays ne viennent pas de la musique.

Ce que j’ai ingurgité bien inconsciemment, c’est le goût de la répétition, le goût de la scansion, le goût de décharner le mot. On approche la dimension organique de la dimension spirituelle. Il en découle une compréhension plus sensitive que cérébrale. C’est ma démarche en tout cas.

Le rythme aussi t’intéresse ?

Je construis tous mes morceaux sur une tournerie rythmique. Je fais pareil pour mes mélodies. Ça a clairement à voir avec mon enfance en Afrique.

Ton album est très épuré, il n’y a pas un mot de trop.

Je ne suis pas dans quelque chose de bavard. J’ai besoin que les choses viennent directement faire écho. Je ne suis pas là pour raconter une histoire. J’essaie d’être au plus près d’un ressenti et de l’épouiller le plus précisément possible. Je dénude l’émotion et les sentiments. La démarche de simplicité est primordiale. Je ne cherche pas à être forcément lisible. J’espère que ça touche et que ça parle quand même à certaines personnes.

Assez rapidement après la sortie de ton EP, tu as été finaliste du Lab 2011 des Inrocks. Ça fait du bien ce genre d’encouragement quand on débute?

Évidemment. C’était une première déclaration d’intention. Ça m’a libérée. Je n’attendais rien, mais quand on commence avoir des signes de gens qui ont l’air de comprendre l’endroit où on est et où on a envie d’aller, c’est une reconnaissance nécessaire. Même si on a besoin d’être au plus près de soi pour créer, sans la peur du regard des autres, on ne crée pas pour chanter dans sa salle de bain. Même si ça part d’une démarche intime, c’est un mouvement vers l’autre. C’est un appel au partage et à la résonance.

"Où suis-je?"

Je trouve que la contradiction est ce qui te caractérise le plus. Le titre de ton album :robi,chloé robineau,l'hiver et la joie,interview,mandor L’hiver et la joie. Tristesse, rire, larmes, joie, bonheur… c’est tout ça ton album.

Moi, je suis profondément comme ça. J’ai l’impression que chaque joie contient une détresse terrible. Chaque bonheur aussi, à l’idée même qu’il se termine, contient un désespoir terrible. A contrario, à l’intérieur de toutes nos grandes peines naissent de belles choses, même si elles sont infimes. Moi qui ai vécu en Afrique toute ma jeunesse, je n’ai connu que l’été éternel.  J’ai appelé mon album L’hiver et la joie parce que, 15 ans plus tard, l’hiver reste pour moi une douleur immense. Mais en même temps, c’est dans cette douleur, dans cette dureté de l’hiver que j’arrive à écrire. C’est dans cette difficulté de vivre que nait en moi la nécessité d’écrire. Tout contient son inverse et la vie même porte ça en elle. Pour être honnête, je n’arrive pas à me remettre de l’absurdité d’être sur Terre et de l’absurdité de devoir mourir un jour. La création m’aide à tenir, mais elle n’est que le reflet de mon rapport au monde.

Comment écris-tu ?

J’écris toujours en marchant. C’est le mouvement, le balancier qui m’aide à me concentrer, je crois. Sinon, je suis un peu trop digressive. J’écris dans ma tête.

Tu retiens comment ?

Je retiens et si je ne retiens pas, ça veut dire que ça ne valait pas le coup. Quand je suis relativement contente, j’enregistre.

"Cherche avec moi" (live à La Boule Noire - mars 2013).

robi,chloé robineau,l'hiver et la joie,interview,mandorLa scène, ça représente quoi pour toi?

Un endroit magique. Je suis extrêmement traqueuse et donc encore un peu sauvage dans mon rapport avec le public. La scène, c’est à la fois un endroit de pudeur et d’impudeur. On livre une intimité très forte dans le cadre d’une scène avec des projecteurs sur soi. Là encore, c’est un énorme paradoxe.

As-tu pris des cours de chant ?

Oui, j’en prends pour la première fois de ma vie. Je me suis retrouvée en tournée et je n’avais jamais chanté à cette fréquence-là, j’avais donc besoin d’apprendre à gérer certaines choses, dont la fatigue.

Ça t’apporte beaucoup ?

Ça me sensibilise sur des choses dont je ne m’apercevais pas forcément. Ma prof de chant me disait récemment que toute la difficulté pour un auteur compositeur c’est de lâcher le texte et de se repenser interprète. Autre difficulté : se laisser traverser par ce qu’on est en train de raconter plutôt que de l’intellectualiser. Pourquoi essayer de surjouer ou de surligner un texte qui se suffit à lui-même ? Il faut arriver à redevenir un passeur.

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Pendant l'interview...

Tu fais de la chanson française, mais peu conventionnelle. Ta musique rock, trip hop, un peu electro, ça déstabilise un peu les journalistes qui parlent de toi, non ?

Cette très belle exigence autour du texte est typiquement française, on ne la trouve pas dans les autres pays. Quand on chante en français, on fait de la chanson française, qu’on le veuille ou pas. J’ai tourné autour de cette question, puis j’ai arrêté.

Disons qu’il y a plein de chansons françaises.

Oui, et surtout, il y a plein d’artistes différents. Que fait un Bertrand Belin ? Il fait du Bertrand Belin. Que fait un Dominique A ? Il fait du Dominique A. Si on accepte de renoncer à se battre contre un moulin qui n’arrêtera jamais de tourner, il faut parvenir à être soi-même et faire du soi-même. Ce qui m’intéresse, c’est d’être en tension sur un fil. Je veux faire ce que j’entends et ce que j’ai besoin de faire. Je veux rester centrée sur la pulsion première.

Es-tu souvent dans le doute ?

Tout le temps. En fait, je bascule de l’un à l’autre. Je suis à la fois très entière et à la fois complètement habitée de multiples doutes et de peurs. Je suis terrifiée en permanence. Mais c’est aussi un moteur, parce qu’il faut trouver des réponses à son état. Bizarrement, ça me donne de l’énergie. Ne serait-ce que pour l’espoir vain de me sortir de tous ces doutes.

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Après l'interview, le 20 janvier dernier.

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(Photo : Franck Loriou).

Merci à Franck Loriou pour sa sélection des photos de Robi. Et merci de m'avoir permis de les utiliser ici.

(Les deux seules qui ne sont pas de lui sont celles prises à l'agence, évidemment... mais parfois, il est bon que les choses soient dites).

02 février 2014

Jean-Philippe Rimbaud : interview pour le projet Retrouver Montcalm

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1378354_521631214582998_489568179_n.jpgRetrouver Montcalm est un projet de Jean-Philippe Rimbaud mêlant film, chansons et écriture, vidéo, cinéma, album, chanson, rock… il est ici question d'amour, de désir, de lassitude et de séparation. Sorte de journal intime, trop intime pour être compris, les textes se transforment en contes bruts à la fois abrupts et poétiques. Chaque auditeur pourra s'y voir, reflété comme dans un miroir déformant. Rimbaud impose son univers entre une certaine chanson française et une pop bricolée où se croisent ses fantasmes de guitares gitanes, de fanfares et d'électricité. Pour ce projet, l’artiste s'est entouré de musiciens de tous horizons pour ciseler des titres rêches, cousinant avec ses influences assumées telles que Dominique A, Bertrand Betsch, Miossec ou encore Pascal Comelade. Jean-Philippe Rimbaud joue avec ses musiciens, avec ses instruments et avec son habilité de réalisateur pour délivrer des chansons aux ambiances étrangement élégantes.

Ce qu'en dit Rock & Folk:

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J’ai reçu Jean-Philippe Rimbaud à l’agence le 13 novembre 2013.

Biographie par Jean Théfaine (CHORUS) :251174_129459920466798_7896259_n.jpg

En 2000, Rimbaud décide de s’y « mettre sérieusement ». Une année entière, pendant les  moments libres que lui laisse son service civil, il compose sur son PC ce qui sera son premier album, Que les jardins, un autoproduit paru en 2001.

Dans le même mouvement, il délaisse les pseudos, s’assume en tant que Rimbaud, participe au Chantier des Francos en 2003, enregistre Le jour de l’explosion, un deuxième opus sombre et angoissé. Un reflet, quasi autobiographique de la rupture sentimentale qui le secoue alors très fort. Cet album, il le défend en solo, avec guitare et sampler, sur une quarantaine de dates.

En parallèle, Trame, un collectif d’artistes transdisciplinaires (musique, vidéo, illustration, photo) se fonde à son initiative et porte dorénavant la réalisation de ses projets.

Les talents de Rimbaud lui même ne s’arrêtent pas à la musique ! Il est aussi vidéaste et concepteur de courts-métrages. Et ses savoir-faire, il les met au service de ses créations.

Ni même en Sibérie, sortie en mars 2008, marquera une étape supplémentaire dans la reconnaissance de la qualité de son travail. Il sera programmé dans des salles parisiennes ou des festivals de premier plan (Divan du monde, Scène Bastille, La Bellevilloise, Fiesta des Suds), et assurera de « belles premières parties » devant Cali, Bashung, The Do, et Ours.

La seule constante dans le travail de Jean-Philippe Rimbaud qui en devient sa marque de fabrique, c’est sa façon assez unique de transformer ses états d’âme en contes bruts de décoffrage foisonnant d’images, faussement bancals, délicatement empoisonnés, définitivement troublants.

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DSC08529.JPGInterview :

Ton projet réunissant film, chansons et livre est impressionnant.

Je ne sais plus quel artiste américain disait qu’il n’aurait jamais fait une œuvre aussi énorme si ses deux, trois premiers disques avaient marché. J’ai sorti un premier album, Le jour de l’explosion, sur un petit label en 2006. J’en ai vendu 270. Le label a continué à me porter en 2008, avec un autre album Ni même en Sibérie. J’en ai vendu plus et j’ai fait plein de premières parties. Mais, tout ça, c’était du faux parce que j’étais soutenu par des institutionnels. Quand tu es en région, les institutionnels jettent leur dévolu sur un ou deux artistes pendant une période assez courte de un ou deux ans. Ils les soutiennent à bout de bras. Fin 2007, j’étais « Découverte Printemps de Bourges » en région PACA et c’est cette région qui m’a soutenu pendant deux ans. J’ai reçu des subventions pour faire avancer le projet, il y a eu du lobbying qui m’a permis de faire les belles premières parties dont je viens de te parler. Mais, je n’ai pas franchi le cap national. Pas de presse, ni de télé ou passage en radio. Les portes étaient fermées.

En 2009, sentais-tu que c’était en train de redescendre ?

Oui. Ma compagne m’a dit qu’il fallait que je prenne le temps. J’ai donc décidé de créer tranquillement un projet énorme. Comme j’avais réalisé des clips et que j’aime manier la vidéo, l’idée m’est venue de faire un petit film lié aux chansons que j’écrivais. J’ai retrouvé des bouts de scénarios que j’avais faits trois ans auparavant et ça parlait de la même chose. Des histoires de séparations, de transformations et de retrouvailles.

Bande Annonce de retrouver Montcalm. Un film court de Jean-Philippe Rimbaud (29 min)

255166_132241603521963_7516212_n.jpgJ’ai vu ton film, ça fait très Nouvelle vague, dans la forme narrative et aussi parce qu’il y a de nombreux flashbacks. Ça fait très Godard période A bout de souffle ou Truffaut période Les quatre cents coups.

Oui, peut-être. Moi, je suis plus inspiré par quelqu’un comme Alain Guiraudie (note de Mandor : réalisateur tarnais, dont le film L’inconnu du lac est nommé aux César 2014, notamment dans les catégories de meilleur réalisateur, meilleur film, meilleur espoir masculin, meilleur acteur dans un second rôle). Le scénario de mon film est devenu une carte avec des séquences qui répondaient ou qui allaient plus loin que mes chansons. Après, j’en ai fait un film.

Tu as fait un blog pour expliquer le projet.

Le nerf de la guerre, c’est la communication. J’avais beaucoup aimé les livres de la collection « La machine aux cailloux ». Ces ouvrages invitent les musiciens à réfléchir et à écrire sur la création artistique et son processus. Il y a avait par exemple Dominique A, Bertrand Betsch, Mathieu Boogaerts, Bastien Lallemant ou encore Bertrand Belin. Je me suis retrouvé dans ce que je commençais à écrire sur mon blog.

Sur ta bio officielle, tu parles plus facilement de Miossec, Dominique A ou Bertrand Betsch, que de Daniel Balavoine ou Dalida. La variété a pourtant traversé ta vie.

Les premiers ont plus influencé ma musique que les seconds…  J’ai trouvé dans ces artistes-là ce que je voulais faire. Cela dit, il y a ce que l’on veut faire, ce que l’on croit faire et ce que l’on fait réellement. Il y a des distorsions énormes. Pour en revenir à ma période variété, elle est plus liée à l’enfance.

"Montcalm" extrait de Retrouver Montcalm. Réalisé par Jean-Philippe Rimbaud et mixé par Gilles Martin

Tu as enregistré ta première cassette en 1993.

Ma musique était très inspirée des riffs de Nirvana. C’est ce groupe qui m’a donné envie de faire de la musique. Je chantais du rock, mais en langue française. D’ailleurs, c’est une période où j’ai commencé à écouter Noir Désir. Pour moi, l’album Tostaki, c’est le grunge français.

Miossec, en 1994 a aussi déclenché quelque chose chez toi.

Il faisait du rock, mais avec deux guitares sèches. Avec une guitare folk, j’ai joué des morceaux dans l’esprit de ce qu’il faisait. Pour moi, être rock, c’est plus un esprit qu’un monde sonore.

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À la fin du film, tu dis : « Un album, un film… qu’est-ce que je cherche ? » Que jean-philippe rimbaud,retrouver montcalm,interview,mandorcherches-tu toi, parce qu’il n’y a pas la réponse dans le livre.

Je ne sais pas. Je suis un gamin, quelque part, je crois que je cherche l’amour. L’amour du public notamment. C’est peut-être égocentrique, mais j’ai besoin de créer. Et faire dans le vent, ça ne me suffit pas.

Tu n’as pas envie de devenir un artiste maudit, quoi !

J’en prends le chemin (rires). Il faut que mon projet soit vu et entendu.

C’est dur ?

J’avais une maison de disque, mais elle a coulé. Mon nouveau disque est une autoproduction. Dans mon livre, je l’explique, je cherche la bonne personne pour m’aider à faire connaître mon travail et à le développer. Ça peut être un manager, un tourneur, quelqu’un d’influent ou d’investi qui arrivera à mettre le projecteur sur ma musique.

Tu aimerais te faire remarquer par quel genre de maison de disque ?

L’idéal serait par des labels comme Cinq7 ou tôt Ou tard. Pour jouer et faire de belles dates, il faut un disque qui s’est fait remarquer, pour avoir un retentissement, il faut un label, et pour avoir un label, il faut avoir eu un petit retentissement. Ce sont des marches que tu dois monter… j’ai dû en louper une. Je cherche un moyen de continuer et de monter mon spectacle qui inclut musique et vidéos de manière sereine.

Extraits du spectacle "retrouver Montcalm" de Jean-Philippe Rimbaud

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Après l'interview, le 13 novembre 2013.

31 janvier 2014

Nancy Morepa : interview pour Amor

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Je ne parle pas souvent de poésie sur mon blog. Je ne suis pas très sensible à cette forme de littérature. Je fais exception aujourd’hui pour parler d’un recueil signé Nancy Morepa, Amor. Je lis son blog Un message parmi tant d’autres (anciennement Un lambeau de poète) depuis sa création et souvent je suis touché par ses mots. Crus, forts, sensibles. Elle raconte sa vie, un peu les nôtres aussi, sans aucune concession.

Au début du mois de novembre dernier, nous nous sommes retrouvés dans un bar du 10e arrondissement.

4e de couverture :nancy morepa,amor,interview,mandor

"L'ennui me gagne, les autres s'agrippent à ma destinée voulant la piétiner pour tuer le leur, d'ennui. Mais l'heure a sonné et je me défends gracieusement face à l'ennemi, m'engage sur le jeu, le monopole de la vie. Je ne jette pas les dés ni de poudre aux yeux, juste me défie de traverser la fange sans m'y noyer."

Auteure :

Nancy Morepa a déjà écrit : Sans limite (recueil de nouvelles), Un lambeau de poète (poésie), Emmurés dehors (nouvelle), Cerveau brûlé (poésie), Amor (poésie).

nancy morepa,amor,interview,mandorInterview :

Tu écris des poèmes depuis longtemps… pourquoi t’es-tu adonnée à cette activité ?

En fait, la poésie, c’est elle qui m’a choisie. Ça fait prétentieux de dire cela ainsi, mais c’est pourtant la réalité. Mon premier poème faisait cinq lignes. Je l’ai écrit quand j’avais 10 ans, alors que j’étais en classe. Il y a avait une chanson qui passait et ça a joué sur mes émotions. J’ai écrit un texte un peu mystique.

À partir de ce moment, tu as écrit dans quel état d’esprit ?

Pendant que j’étais en colère ou que je ressentais des émotions. Pour dire la vérité, j’écris beaucoup quand j’ai bu. J’aime bien boire pour écrire. Ça me stimule. Pour moi, aujourd’hui, la poésie est plus un exercice excitant. J’écris en alexandrin, mais j’aimerais changer mon style radicalement. Je vais devenir mon propre bourreau pour évoluer. J’aime quand ma plume me prend et qu’elle se déchaîne sur le papier.

Tu parles de l’écriture comme d’une relation physique, charnelle.

Je n’envisage pas la chose autrement, mais c’est difficile à expliquer.

Il me semble que ton écriture est instinctive.

J’ai l’amour des mots évidemment, mais j’écris comme ça vient. Parfois, je me dis même « advienne que pourra ». Après quand je lis, je comprends que c’est mon inconscient qui parle, tout simplement. L’inconscient peut  donner des textes mystiques.

Étant jeune, tu lisais de la poésie ?

Pas du tout. À part Baudelaire… je ne suis pas allée à l’école, donc, je n’ai même pas lu les classiques qu’on lit dans sa jeunesse ou son adolescence.  Mes parents ont eu beau faire, j’ai été en décrochage scolaire vers l’âge de 12 ans. On les a menacés d’aller en prison s’ils ne m’obligeaient pas à aller en classe. Je ne faisais rien de mal, j’allais me promener dans les bois.

Tu avais quel âge ?

Ça a commencé vers 13, 14 ans. C’est à ce moment que j’ai commencé à écrire. À cet âge-là, j’étais déjà angoissée. J’avais plein de problèmes. Mon angoisse première, c’est que ma mère meurt. Elle mourra un jour, comme toi et moi. J’ai eu du mal à accepter cette réalité.

La poésie t’aide à communiquer ?nancy morepa,amor,interview,mandor

À l’école, on me traitait de sorcière, on me crachait dessus. J’étais à la campagne, je n’étais pas habillée comme eux, je ne parlais à personne, je m’asseyais par terre, j’étais très solitaire. Je ne rentrais pas dans les conversations superficielles. Je n’arrivais pas à m’accommoder des relations banales. Je préférais me taire…

Tu t’es toujours sentie à part ?

Oui.

Maintenant encore ?

Non. Je me sens désormais bien adaptée, mais par contre beaucoup de gens trouvent qu’il y a quelque chose en moi de particulier. Parfois, il y a un truc qui fait surface chez moi qui étonne les autres.

Pour gagner ta vie, tu es consultante en télé marketing dans un call center. C’est supportable comme métier pour quelqu’un comme toi ?

Je baratine des gens toute la journée et cela va à l’encontre de mes idéaux. Mon boulot d’avant, je n’en pouvais plus… Je vendais des crédits aux gens. Je poussais des personnes qui n’avaient déjà plus rien à prendre des crédits, tu te rends compte !

L’être humain est paradoxal. Dans ce livre, tu parles beaucoup d’amour, de sentiments, de sexe…

Dans la poésie, on parle beaucoup de soi. Il me semble qu’il y a moins de mensonges que dans un roman.

Tu te moques que l’on te juge ?

On peut penser ce que l’on veut de ce que j’écris, de toute façon, chacun va interpréter à sa manière. Oui, je me dévoile, mais en même temps, il y a tellement de choses à comprendre… ceux qui vont lire et qui vont penser me connaître, c’est très bien. C’est très faux, mais c’est très bien. Moi-même, je ne suis pas sûre d’avoir tout saisi chez moi. Je ne m’inquiète pas, ce ne sont que des mots.

nancy morepa,amor,interview,mandorEst-ce que cela te fait du bien de parler de ta vie à travers les poèmes ?

Oui, sinon, je ne le ferais pas. Il y a même un côté excitant, dans tous les sens du terme. On a tous des hormones qui nous font nous sentir violents, on a tous des sentiments de haine qui nous traversent l’esprit. Moi, je ne garde pas en moi tout ça, j’écris.

As-tu une ambition littéraire ?

À 14 ans, je voulais devenir écrivain. Je me considérais comme un poète maudit. Aujourd’hui, j’ai grandi, j’aimerais être reconnue pour ce que j’écris.

Ton tout premier rêve, c’était de devenir comédienne.

À 18 ans, je voulais aller à l’Académie des Beaux Arts, mais pour cela, il fallait que j’aie un diplôme. J’ai pleuré parce que je n’en avais aucun. J’ai cru que ma vie était finie. En fait, rien n’est jamais foutu. Je peux encore faire du théâtre et devenir comédienne. Dans la comédie, ce que j’aime, c’est être sur scène, interpréter quelque chose qui m’intéresse… je ne veux pas interpréter n’importe quoi.

Il y a aussi la musique dans ta vie.

J’aimerais scander mes poésies en musique. J’ai trouvé un ingénieur du son et nous avons un projet. Lui voulait du texte et il aime beaucoup ce que j’écris. Il est ambitieux, il veut faire un album.

Tu as écrit des recueils de nouvelles. As-tu envie de te lancer dans les romans ?

J’en ai déjà écrit un. Je tente de trouver un éditeur pour le publier. Je ne l’ai pas encore proposé à mon éditeur du moment…

Te concernant, quand je lis ton blog, je te trouve à la fois provocatrice, à la fois un peunancy morepa,amor,interview,mandor foldingue.

Tu as bien cerné le personnage. Non, en fait, je ne suis pas un personnage, c’est bien moi. Mais j’apprécie beaucoup qu’on ne parvienne pas à me mettre dans une catégorie.

Il est beaucoup question de sexe dans tes poésies.

C’est ce qu’il y a de mieux dans la vie. Je me pose une question principale : c’est quoi aimer ? En fait, j’ai été dégoûtée très jeune par l’amour. J’ai compris qu’on ne pensait en fait qu’à ça. Écrire me sauvera toujours. De tout.

Extraits du recueil Amor interprété par Nancy Morepa:

Sans musique : "Bordel".
podcast

Avec musique :

"Hankies".

"Les prétendus prétendants".

28 janvier 2014

Marcel Rufo: interview pour Grands-parents, à vous de jouer

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À travers les relations qu'il a eues avec sa grand-mère et des lettres imaginaires à ses éventuels futurs petits-enfants, le professeur Marcel Rufo, célèbre pédopsychiatre, aborde différentes situations familiales. Dans Grands-parents, à vous de jouer (qui vient de sortir en poche), il donne à ses lecteurs des conseils qui devraient leur permettre de devenir des grands-pères parfaits, ce qu'il redoute de ne jamais pouvoir être lui-même. Un discours très optimiste et qui intéressera toute la famille.

Biographie officielle :

Clinicien avant tout, dans ses livres Marcel Rufo s’appuie sur ses rencontres avec ses patients et leur famille pour éclairer et faire le lien avec la théorie psychiatrique ou psychanalytique.
Dans ce nouveau livre, il a choisi de réfléchir à partir d’une expérience personnelle : les relations qu’il a eues, petit, avec son unique grand-mère, une femme extravagante, autoritaire, d’origine italienne. Replongeant dans cette histoire, il développe ce que le pédopsychiatre qu’il est devenu peut maintenant en comprendre.
Comment ce petit garçon introverti a pu devenir un pédopsychiatre extraverti, un grand communicant à l’aise avec les médias… On voit là que rien n’est jamais joué au niveau de l’enfance.
9782253177456-T.jpgDans un troisième temps, Marcel Rufo, pas encore grand-père, se projette dans l’avenir et écrit à son petit-fils ou sa petite-fille imaginaire, en se mettant dans la position quasi idéale du grand-père parfait qu’il imagine devenir et ne sera sans doute jamais. Longtemps chef de clinique puis chef de service à l’Espace Arthur, Hôpital de Sainte-Marguerite, à Marseille, le Pr Marcel Rufo, pédopsychiatre, a dirigé de 2004 à 2007 la Maison des Adolescents à Paris. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Œdipe toi-même !, Détache-moi !, Chacun cherche un père et Tiens bon ! aux Editions Anne Carrière. Il est actuellement directeur médical de l’Espace Méditerranéen de l’Adolescence, Hôpital Salvator, à Marseille.

Cette mandorisation est une conversation téléphonique… il habite dans le sud de la France, je suis à Paris. Il y avait urgence et je n'ai pu percer le mystère Rufo...

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marcel rufo,grands-parents,à vous de jouer,interview,mandorInterview :

Vous relatez dans ce livre beaucoup de souvenirs personnels d’enfance. Notamment votre relation avec votre unique et extravagante grand-mère. Mais aussi avec votre père et votre mère. Est-ce votre livre le plus intime ?

Surement. À l’origine, c’était un simple compte-rendu à usage familial qui aurait dû rester dans un tiroir. Après, je me suis rappelé que j’étais pédopsychiatre et que je pouvais peut-être imaginer être grand-père, alors que je ne le suis pas. À ce moment, je me suis mis dans la position des cas que je rencontre à partir du socle clinique de mon auto-clinique. 

C’est compliqué de procéder ainsi ?

Ma grand-mère, Eugénie, dont je parle beaucoup au début du livre, est morte en 1970. Je n’ai eu aucun mal à me souvenir de tout. C’est la preuve que l’imprégnation de nos grands-parents est fondamentale. En écrivant 40 ans après sa mort, tous les souvenirs me sont revenus avec une très grande facilité. Ce n’était donc pas compliqué.

Vous n’êtes pas encore grand-père. Vous êtes un grand-père imaginaire. Vous dites dans ce livre que nos petits enfants existent dans nos têtes avant d’être présents dans nos vies.

On parle toujours du désir d’être mère, voire du désir d’être père. On parle assez rarement du désir d’être grand-père ou grand-mère. On dirait que c’est quelque chose qu’on leur impose, quelque chose qui n’est pas de leur fait. Je revendique que c’est complètement faux. À un moment donné de sa vie, on est en position de dire qu’on a construit son existence sur Terre et que l’on peut transmettre différemment ce que l’on a appris à ses éventuels petits-enfants.

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Votre grand-mère était un ogre, quelqu’un de tout puissant. C’est elle qui vous a construit. Elle vous a montré que dans la difficulté on peut toujours s’en sortir.

Aucune vie n’est tranquille et linéaire. Ma grand-mère m’a bien montré que l’on peut rester forte, sereine, optimiste et compétente, alors que l’on traverse des évènements assez terribles. Je crois que l’on se construit plus dans les difficultés que dans la facilité.

Par rapport aux parents, qu’est-ce qu’apportent les grands-parents dans la construction d’un enfant.

C’est assez simple. Les grands-parents sont déterminants dans la notion de temporalité. Ils sont du passé, mais permettent de voir l’avenir, sans être responsable de cet avenir. C’est la grande différence qu’il y a avec les parents. Les parents sont plus dans le présent et l’avenir de leur enfant, alors que les grands-parents sont dans le passé pour donner des pistes et des socles pour l’avenir. Pour résumer, ils facilitent l’avenir de leurs petits-enfants par la transmission de leur passé.

Les grands-parents font des choses avec leurs petits enfants qu’ils ne faisaient pas avec marcel rufo,grands-parents,à vous de jouer,interview,mandorleurs enfants. Pourquoi ?

L’attitude des grands-parents est plus facile à jouer que celles de parents. Il peut y avoir des rivalités fraternelles à cause de ça. Un parent peut dire à un de ses propres parents: « c’est incroyable ce que tu fais à mon enfant, tu ne l’as jamais fait avec moi ! » Peu de famille échappe à cette banalité.

Vous dites que les grands-parents, c’est l’arbre de vie. Ils représentent le passé, la mémoire de ce qui nous a précédés. Pourquoi faut-il raconter le passé ?

Les enfants sont les explorateurs des histoires familiales. Il y a des tas de théories psychanalytiques qui disent que les secrets de famille, quand ils sont douloureux, sont évolutifs. Comme si un secret non dévoilé entrainait des conséquences terribles sur l’enfant. Ça, c’est l’aspect un peu dramatique de la psychiatrie. Moi, je dirais qu’il y a certains secrets qu’il faut conserver et d’autres que l’on peut avouer. Par exemple, les grands-parents peuvent  raconter leur fragilité à l’école ou leur crainte des échecs aux examens. Ça aide beaucoup les enfants de savoir que malgré la force que les grands-parents dégagent, ils pouvaient, eux aussi, douter.  

Vous dites qu’un grand-père ne doit pas hésiter à raconter des transgressions ou des désobéissances faites par lui pour entrouvrir une porte sur la future vie des petits-enfants.

Ce qui aide les enfants, c’est la notion d’honnêteté des parents. Mais les enfants adorent la transgression, les tricheries, les mensonges et les gros mots. Il ne faut pas confondre le mensonge qui est un bon signe de développement chez l’enfant, puisque ça prouve qu’il pense, et le mensonge pervers et toxique qui est fait pour instrumentaliser l’autre.

Ce livre est sorti l’année dernière dans sa version grand format. Avez-vous compris son succès phénoménal ?

C’est un livre générique et généraliste qui touche et parle à tout le monde. J’explique qu’on a des enfants pour prolonger notre vie. Je dis qu’avoir un petit-enfant, c’est ne pas mourir.

marcel rufo,grands-parents,à vous de jouer,interview,mandorVotre fille a-t-elle lu ce livre et comment a-t-elle réagi ?

Elle a réagi de manière très amusante. Elle est normalienne. En général, les normaliennes sont un peu raides sur l’écriture. Elle m’a dit qu’elle avait appris des choses qui sont de l’ordre de son histoire et qui l’intéressaient beaucoup. Elle a trouvé bizarre la sensation de partager ses propres histoires familiales avec des milliers de lecteurs.

En tant que pédopsychiatre, avez-vous le sentiment d’avoir bien compris et bien éduqué votre fille ?

Les psys, avec leurs enfants, ils ne comprennent rien. Ils ont les mêmes difficultés que les autres. Lorsque l’affection vous envahit, on ne peut pas bien réfléchir. Moi, j’ai plus appris de ma fille qu’elle a appris de moi.

Pour conclure, êtes-vous pressé d’être grand-père ?

Ce livre est un peu cathartique. J’ai l’impression d’avoir été grand-père dans l’imaginaire et moi, l’imaginaire m’intéresse tout autant que la réalité. Je suis sûr d’une chose. Je serai un bien meilleur grand-père que je n’ai été père.

(Voir l'article original).

25 janvier 2014

Klô Pelgag : interview pour L'alchimie des monstres

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klô pelgag,l'alchimie des monstres,interview,mandorKlô Pelgag déboule avec ses 23 ans et un premier album, L’alchimie des monstres, absolument formidable, en tout point (musicalement, textuellement et vocalement). L’auteure-compositrice-interprète, pianiste et guitariste, impose des gâteries oniriques vêtues de musiques qui se fichent des étiquettes. Elle chante la taxidermie, la chimiothérapie, le Nicaragua, les mariages d’oiseaux ! Des chansons pour le moins originales, remplies d’images fortes et inquiétantes, livrées sur des airs baignés de cordes. Le répertoire de la jeune femme est captivant.

Lors d’un récent passage à Paris, le 15 octobre dernier, Klô Pelgag s’est arrêté à l’agence.

Elle est aussi calme et douce dans la vie qu’elle est vive et déjantée sur scène. Une charmante rencontre…

Autobiographie officielle :

L’essence Pelgagien se puise devant le fleuve St-Laurent. C’est à Rivière-Ouelle qu’est basé le laboratoire de création où un piano sans brassière, accoté à une fenêtre qui offre un regard plongeant jusque dans le creux de la petite baie où les histoires s’inventent. Inspirées par l’art visuel (Botero, Dali, Magritte, Marc Séguin), la littérature et le théâtre (Vian, Ionesco, Réjean Ducharme), le cinéma (André Forcier, Jean-Claude Lauzon, Pierre Perrault, Wes Anderson) et la musique (Chopin, Brel, King Crimson, Gentle Giant etc.), je m’efforce à faire de mes chansons un paysage pour les aveugles. Je veux que la musique et les mots se confondent. Que l’un n’existe pas sans l’autre.

(La suite ici)

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klô pelgag,l'alchimie des monstres,interview,mandorInterview :

Tu arrives subitement en France et le charme opère. Mais tu chantes au Québec depuis plusieurs années.

Ça fait 4 ans que j’écris des chansons. Mais à l’origine, je souhaitais devenir comédienne. Après l’école secondaire, j’ai pris des cours de théâtre. Ça a été super révélateur de mon choix de vie par la suite. C’était la première fois que je me sentais bien dans quelque chose.

Tu ressentais des trucs en toi, mais tu ne savais pas comment les ressortir, c’est ça ?

Comme tout adolescent qui se cherche. En plus, j’habitais un petit village où artistiquement, on ne pouvait rien faire. Il fallait que j’aille chercher l’art, puisque l’art ne venait pas à moi. Je me contentais d’écrire des chansons.

En écoutant les chansons de ton album, j’ai été impressionné par ton univers foisonnant.

J’ai des trucs bizarres dans la tête depuis toute petite. Les choses qui m’intéressent ne sont pas nécessairement les histoires qui parlent de la réalité. Moi, j’aime les histoires qui nous font entrer à l’intérieur de soi ou de quelqu’un. Je suis certaine que tout le monde a ça en lui, mais ne l’exploite pas. J’ai toujours un intérêt pour inventer des histoires. Ce que je raconte est très spontané. Ça jaillit en moi sans que je réfléchisse.

Il y a beaucoup d’images dans tes chansons.

Quand je lis un roman ou que j’écoute une chanson, je ne retiens pas forcément tout, mais plutôt une image qui m’a frappé. Je fonctionne beaucoup en image dans mes chansons parce que c’est ce qui m’intéresse et que je trouve cela percutant.

Clip de "La fièvre des fleurs".

klô pelgag,l'alchimie des monstres,interview,mandorIl y a dans tes chansons des sujets récurrents et très noirs, comme la maladie et la mort. On pourrait croire que c’est anxiogène, et bien  même pas ! La musique plutôt joyeuse et la façon de chanter vive et intense déplombent tout ça.

Dans la vie en général, j’adore les contrastes. Quand je parle de la leucémie dans « La fièvre des fleurs », je ne peux pas utiliser une musique triste. On peut tout chanter, je pense, mais il faut amener la chanson dans la bonne dimension et le bon point de vue.

Tu as des obsessions, quand même !

J’ai remarqué ça quand j’ai terminé l’album. Je ne peux pas analyser les raisons pour lesquelles je pense à tous ces sujets noirs. J’aime les trucs violents. J’aime quand c’est percutant et que ça va chercher au fond de soi. Je n’aime pas les choses sans intérêt, les choses plates.

Il y a aussi un grand rapport au corps dans tes textes.

Le corps, ça concerne tout le monde. Avec notre pensée, c’est la seule chose qui nous appartient.

J’ai écouté tes chansons comme je lis des nouvelles.

Je donne des clés pour que l’on comprenne mes chansons peu à peu, pas frontalement. J’adore pouvoir relire un roman trois fois et redécouvrir des choses à chaque fois. Les différents degrés dans un texte, je trouve ça primordial et riche. C’est fou parce que je procède ainsi presque inconsciemment.

Clip de "Les maladies de cœur".

Quand tu as commencé à écrire, c’était immédiatement dans le but d’en faire des chansons ?

J’ai commencé en écrivant des nouvelles pour des journaux littéraires d’école. Mais je trouve que la chanson est quelque chose de très expressif et qui se partage comme aucun autre art. J’aime quand mon texte colle à mes musiques.

On peut dire que tu es une chanteuse à texte avant tout.

Je ne suis pas d’accord. « Le dermatologue », par exemple, est une chanson plus musicale que textuelle. Pour moi les lignes mélodiques sont très importantes, j’adore les harmonies. Les arrangements prennent une grande place aussi dans ma façon de travailler.

Tu commences par les textes ?

Non, je fais les deux en même temps. Quand je veux créer une chanson, je commence au piano, peu à peu, je rentre dans un genre de bulle. La musique et les accords qui arrivent, au bout d’un moment, me donnent l’idée d’un texte. Les deux s’influencent peu à peu.

Ce qui revient sur toi quand je lis la presse, ce sont des mots comme « absurde », « folle », « délirante », « passionnée », « surréaliste », « poétique »… tous ces mots te conviennent-ils ?

Ça fait longtemps que j’entends et lis ça sur moi, donc je suis habituée. Je vois un sens à ça. Je l’ai un peu cherché quand même. (Sourire).

"Comme des rames", dans l'émission Belle et Bum, le 11 novembre 2013.

"Les corbeaux", dans l'émission Belle et Bum, le 11 novembre 2013.

Regardes-tu dans les journaux ou sur internet ce que disent les gens de toi ou es-tu klô pelgag,l'alchimie des monstres,interview,mandorcomplètement détachée du regard des autres ?

Non, je regarde. C’est intéressant d’avoir les opinions des gens. Dans mes chansons, le voyage est intense et il y a une grande place à l’interprétation qu’on peut faire des textes, donc, je suis curieuse d’en découvrir des différentes des miennes par d’autres personnes.

Y a-t-il des artistes qui t’ont donné envie de faire ce métier ?

Je n’ai jamais eu d’idée fixe sur ce que j’aurais aimé devenir ou faire, mais quand j’ai lu Boris Vian ou Eugène Ionesco, ça a été de gros coups de cœur pour moi et ça m’a donné envie de passer beaucoup de temps avec les mots. Quand j’ai lu leurs œuvres respectives, je me suis dit que je n’étais pas la seule à être folle (rires). Ça m’a incité à faire ce que j’avais au fond de moi, mais que je n’osais pas sortir. Vian et Ionesco m’ont permis de me situer quelque part.

Avec l’imaginaire que tu avais, tu te sentais seule ?

Oui. Quand j’étais adolescente surtout. D’où je viens, les gens n’aimaient pas tellement la littérature, le théâtre ou l’art en général. Ça m’a beaucoup isolée.

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Aujourd’hui, tu deviens une artiste populaire dans ton pays. Ce paradoxe te rassure-t-il ?

Oui, quand même. Comme j’adore faire ce métier, j’adore faire des spectacles, j’adore le contact avec les gens, j’espère qu’il y aura de plus en plus de monde à mes rendez-vous. La scène, pour moi, c’est un art vivant. Il faut se battre et donner de sa personne sans limites. Plus les gens embarquent dans mon univers, plus j’ai envie de donner. C’est tellement un échange les concerts… Je ne fais jamais deux fois le même. J’aime me renouveler constamment.

Qu’est-ce que te donne le public en échange de ta prestation ?

Les réactions, la spontanéité, la surprise… j’aime parfois créer des malaises, tester un peu les gens, aller voir ce que sont leurs limites, alors si personne ne réagit, ce que je fais ou dis tombe à l’eau. Mais c’est rare (sourire).

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Pendant l'interview...

Est-ce que tu es consciente du rôle de l’artiste dans la vie des gens ?

Ce qui m’a amené à faire ce travail, c’est beaucoup l’inconscience. Quand j’ai commencé, pas mal de personnes me disaient que mes textes étaient compliqués et que les gens ne comprendraient rien. Mais il y a aussi des gens qui me disaient que je prenais le bon chemin et qui m’ont encouragée. C’est important de ne pas trop réfléchir, mais d’être conscient de l’utilité de faire de la musique. Je pense que je peux apporter quelque chose de bien, quelque chose de pertinent. Je vais tout faire pour me dépasser continuellement.

Quand tu étais petite, je sais que tu voulais être travailleuse sociale.

Je voulais faire quelque chose qui aide les gens. Au début, quand j’ai commencé à écrire des chansons, je ne savais pas si j’avais pris la bonne voie parce que je ne voyais pas en quoi ça pouvait aider les gens. Aujourd’hui, je reçois tant de lettres de personnes à qui mes chansons font du bien que je me dis que ce que je fais n’est pas si inutile de ça.

Tu sembles un peu timide dans la vie, alors que sur scène, tu exploses…

Je le suis vraiment. Par contre, en concert, c’est moi puissance cinq. Je suis moins gênée dans une salle remplie que devant une personne. C’est paradoxal, parce que je n’aime pas quand il y a plein de monde en société, car je ne peux pas parler profondément avec les gens. Je suis un peu compliquée dans mon fonctionnement. 

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Après l'interview, le 15 octobre 2014...

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23 janvier 2014

Hélène Ségara/Jonathan Dassin: la fausse polémique relayée partout!

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Voilà l’histoire d'un buzz qui n'en est pas vraiment un… et dans lequel je me trouve impliqué involontairement.

Et je dois dire que tout m'échappe.

Le 19 décembre 2013, j'interviewe le fils de Joe Dassin, Jonathan (c'est la deuxième fois... humainement, j'aime bien ce type) pour parler de la sortie de son premier album personnel. Nous évoquons toutes sortes de choses et, à un moment, je lui parle de la sortie de l'album d'Hélène Ségara en duo virtuel avec Joe Dassin. Je ne lui en parlerais pas, je ne ferais pas correctement mon boulot. Jonathan recadre diplomatiquement certaines choses. Rien de grave. Aucune animosité, juste une pointe de déception…

Et surtout, c’était il y a un mois. Cette interview passe totalement inaperçue… (à part de mes fidèles lecteurs.)

Il y a trois jours, le blog de la télévision Melody TV reprend un extrait dans lequel Jonathan explique qu'il n'a jamais dit qu'Hélène Ségara était la Joe Dassin au féminin. Pas de titre racoleur, pas de surenchère, pas de déformation. Rien de grave donc. La Terre continue de tourner...

Mais depuis avant-hier, la machine s'emballe. Un engrenage infernal. La chronique est relayée partout (où il ne faudrait pas).

Chez Morandini, Charts in France, Ozap, Voici, Closer, Public, RTL Belgique, PureTrend et Télé Loisirs et Télé Star.

Le Grand Chelem de la presse people!

Je suis écœuré.

Écœuré des sous-titres de certains sites (pas tous), écœuré des résumés sommaires de l’affaire, écœuré des allusions sans fondement, écœuré que l’on sorte des phrases de leur contexte, écœuré que l’on me mêle à tout ce merdier…

Et surtout,  au regard de cette mise en avant de mauvaise foi, racoleuse parfois, je plains sincèrement Hélène Ségara, chanteuse qui ne fait pas partie de mon panthéon personnel, mais pour laquelle j’ai beaucoup de respect. Je sais aussi qu’elle traverse des soucis de santé (ce que savent pertinemment tous ces sites), ce n’était pas le moment de lui apporter ce genre de tracas supplémentaires. Mais, le mal est fait. Insidieux ou frontal, je ne sais pas comment la chanteuse a vécu la chose, mais le fait de savoir que je suis en partie responsable de cette cabale me rend dingue. Je ne suis pas précisément un journaliste « people » (ce que tous ces relais peuvent désormais laisser imaginer) et j’ai une haute considération du métier de journaliste culturel que je pratique depuis presque trente ans… sans aucun dérapage de ce genre.

Mon blog, lui, a 7 ans. Il me permet de défendre beaucoup d'artistes peu médiatisés, d'autres un peu plus. Toujours dans le respect du travail de la personne concernée dans mes chroniques. Et la seule fois où l'on me cite à droite à gauche, c'est quand il y a un semblant de polémique de merde (parce qu’encore une fois, replacer dans son contexte, il n’y en a aucune dans ma chronique mandorienne).

Je ne suis pas naïf et ne suis dupe de rien. Je sais que le système marche ainsi, mais quand même...
C'est à désespérer.

Du métier, de la mentalité de certains « journalistes » et des lecteurs qui suivent tout ça avec délectation, voire jubilation. (Le malheur des uns… etc.)

Qu’Hélène Ségara et Jonathan Dassin me pardonnent... je ne souhaitais pas ce tintamarre.

Évidemment, je leur ouvre cet espace, s’ils le souhaitent, pour un éventuel droit de réponse ou mise au point.

(Notez que depuis hier, Jonathan Dassin fait tout pour enterrer cette polémique inutile... Nouvelle preuve d'intelligence et de sagesse de sa part.)

EDIT le 23 janvier 2014 à 14h00:

Je viens de recevoir ce communiqué:


France Bleu Midi Ensemble
Réactions de Jonathan Dassin

Mercredi 22 janvier, 13H10

Ce midi, Jonathan Dassin s’est exprimé sur France Bleu concernant la polémique naissante suite à un entretien accordé en décembre à Mandor.fr et ressorti hier par Melody.tv concernant l’album de reprises  des chansons de Joe Dassin. Selon le fils du chanteur, ses propos ont été mal interprétés.

Jonathan Dassin a confirmé ne pas avoir collaboré à cet album, mais tient à rappeler qu’il est « tout à fait en accord avec ce projet. Il n’y a jamais eu d’ambigüité ».  Il précise : « j’ai rencontré Hélène Ségara une fois et on a parlé spécifiquement de ce projet », avant de rappeler que « dans cet article, je dis combien je suis content que cet album marche ».

podcast

Dont acte.

Fin de la polémique. Tant mieux.

18 janvier 2014

DE CALM: Interview pour Amour Athlétic Club

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Après un premier disque paru en 2010, le duo DE CALM  composé de Mickaël Serrano etimage.jpg Guillaume Carayol continue de distiller avec talent ses chansons françaises baignées de douce mélancolie (avec une pointe d’accent méridional). Je n’ai qu’un souhait : que ce deuxième album, Amour Athlétic Club, à la fois sensible, simple et chaleureux, leur permette de franchir un palier et pourquoi pas, de devenir numéro un de la french pop. Ils le méritent.

Le 29 novembre dernier, Guillaume Carayol (seul) à quitté Saint-Baudille (Tarn) pour me rendre visite à l’agence (mais évidemment, il a rencontré plusieurs journalistes pendant son court séjour parisien.)

Biographie largement inspirée de l’officielle (et raccourcie) :

DE CALM, c’est le duo Mickaël Serrano et Guillaume Carayol. Le premier compose et joue, le second écrit et chante. L’alchimie opère ensuite en studio et sur scène, avec la contribution de musiciens qui se fondent dans le collectif.

155894_462275286282_867884_n.jpgDistingué par Les Inrocks lors d’un concours CQFD, DE CALM sort fin 2010, un premier album intitulé Le Film Définitif réalisé par Pierre Rougean (Statics, Cats on Trees).  « L’envie d’Écouter Miossec » et « L’idylle » connaissent une encourageante diffusion auprès des radios françaises et étrangères.

Relayés par les médias (France Inter, FIP en tête), ils effectuent un « Tour Métrage » où chaque soir, une trame narrative différente accompagne leurs chansons. Cette passerelle entre le cinéma et la musique n’est pas une lubie ou un effet de style. Guillaume, qui est aussi réalisateur, la déploie également à travers les clips qu’il réalise pour DE CALM et pour des artistes aussi divers que Le Prince Miiaou, Bertrand Betsch ou dans l’électro avec Sayem.

Leur second album Amour Athlétic Club rassemble onze chansons. On peut bien sûr y voir un1381966_10151692495296283_629922307_n.jpg clin d’œil aux années footballistiques de Guillaume au sein du Toulouse F.C. lorsque son entraîneur n’était autre qu’Élie Baup, l’actuel coach de l’OM. Mais si le sport affleure ici et là, il n’est qu’un prétexte pour des chansons d’amour. Il y a le premier amour (« Un Jour de Mai »), l’amour oublié (« En 601 »), l’amour cinéphile (« Le Film qui ne se fera jamais ») ou encore le désamour de soi (« Les Plongeoirs »)… Onze variations autour du seul thème qui sollicite en permanence nos aptitudes physiques et mentales.

Le disque a été réalisé avec Marc Denis (Bertrand Betsch) dans des conditions singulières, au milieu des machines et des ouvriers dans un immense atelier. Le batteur Philippe Entressangle et le bassiste Marcello Giuliani, qui forment l’habituelle section rythmique d’Étienne Daho, sont venus apporter de l’ampleur au projet. Un vernis pop qui dissimule un aspect plus sombre qu’il n’y parait. C’est plus charnel, plus direct. Les ambiances sont mélancoliques et pourtant enjouées, avec toujours cette volonté de proposer des chansons ambitieuses, sans s’adresser à une élite.

DSC08578.JPGInterview :

Comment as-tu rencontré Mickäel Serrano ?

Nos copines respectives se connaissaient. Nous étions les pièces rapportées. Lui, il composait. Il écoutait Jean-Jacques Goldman, moi j’étais dans la mouvance Miossec et Biolay.

Dans DE CALM, on reconnait plus ta mouvance que la sienne.

(Rire) J’ai réussi à le tordre, à le convertir.

Et tu as pris le dessus musicalement.

Moi, je n’étais pas ouvert à Goldman, mais lui était plus ouvert à la découverte. Ça doit s’expliquer comme cela. Il avait peut-être plus le sentiment de ne pas avoir écouté grand-chose jusqu’à présent. En tout cas, il n’avait écouté que des musiques qui venaient comme ça, par les médias. À partir du moment où j’ai commencé à lui donner des textes, il a ingurgité ce que je lui proposais rapidement. Mikäel a fait un travail de fou. Il a écouté plein de disques, il m’a demandé de lui envoyer des liens d’artistes et de chansons que j’aimais, bref, il a été très curieux et travailleur. Il a quand même rejeté certaines choses, mais du coup, dans la composition, il est allé vers beaucoup de subtilités. Il m’a réellement impressionné.

Clip de "Les plongeoirs".

Réalisation et montage : Guillaume Carayol
Images : Simon Barthes
Images additionnelles : Mickaël Serrano – Guillaume Carayol

548944_10151363956311283_2100352357_n.jpgToi, à l’origine, tu n’étais pas parti pour chanter.

J’avais juste la volonté d’écrire des textes. Je le soumettais à Mickäel et lui les chantait à la guitare pour se faire une idée. Et puis un jour, j’ai essayé de m’y mettre…

Ça m’intrigue toujours ça. Comment peut-on se dire « je vais devenir chanteur » ?

Je t’avoue que j’avais un peu envie d’y aller, avec le sentiment que je n’avais aucun sens du rythme, je ne savais pas trop ce que c’était que la justesse. Mickäel a été d’une patience extrême. J’ai commencé par du chanté-parlé, c’était donc jouable. On a fait écouter à quelques personnes ce qu’on avait commencé à enregistrer. Ils ont trouvé qu’il y avait un truc intéressant dans ma voix. « C’est faux, c’est à côté, mais c’est intéressant ». À ce moment-là, Mickäel a pris les choses en main pour que l’on bosse sérieusement. On est parti de très loin, je t’assure.

Très vite, vous êtes sélectionnés par Les Inrocks pour le concours CQFD.

On sortait vraiment de nulle part. Nous n’avions  fait aucun concert. On a envoyé un titre, assez inécoutable, pour participer à ce concours. Contre toute attente, on s’est retrouvé sur la compilation. Ça a déclenché des réflexions intimes. Nous aurions donc notre place et une légitimité. Cela nous a permis d’être reçus par pas mal de labels. Ça nous a aussi donné du courage pour monter sur scène. Enfin, nous avons commencé à travailler avec Pierre Rougean (qui a réalisé l’album de Cats on Trees) sur Toulouse. Un mec très subtil avec lequel nous avons appris à travailler un morceau, à construire, à structurer, à avoir une pensée pop élégante.

Vous êtes allés chaque semaine chez lui travailler vos morceaux, presque avec vos trousses et vos cahiers…

Oui, ça peut casser l’esprit rock’n’roll de savoir tout ça, mais Pierre Rougean est ainsi. Un laborieux. Pour nous, c’était super. On a tout appris. Il te donne des phrases, des indications et tu repars avec tes devoirs à la maison.

Entre 2006, date de la sortie de la compilation CQFD et 2010, date de la sortie de votrecqfdcd.jpg premier album, il s’est passé 4 ans. Vous avez pris votre temps pour apparaître.

L’une des raisons, c’est que je suis aussi réalisateur. C’est ma formation initiale. J’ai fait l’ESAV, l’école d’audiovisuel à Toulouse. Et Mickäel est instituteur. Ça nous a permis d’avoir un peu de recul et une certaine patience pour avancer. Il n’y avait aucune urgence financière par exemple. C’était confortable.

Dans le premier album Le film définitif, vous parliez beaucoup de cinéma… dans Amour Athlétic Club, il est plus question de sport et d’amour.

Il est toujours question de cinéma dans notre nouvel album, mais de manière plus dissimulée. Je ne voulais pas refaire un autre disque concept sur le cinéma, j’avais peur que nous soyons catalogués.

J’aime bien vos chansons, il y a des couches et des sous-couches qui leur donnent plusieurs sens.

J’adore l’idée que les auditeurs de nos chansons puissent interpréter différemment nos chansons. Pour moi, une chanson doit avoir une part de mystère. Si elle n’a pas une part de mystère, même infime, pour moi, elle est ratée. En même temps, la difficulté, c’est qu’il faut qu’elle soit accessible.

Clip de "Un jour de mai".

Réalisation : Guillaume Carayol
Images : Mickaël Serrano – Guillaume Carayol

Tu ne racontes pas beaucoup ta vie.

Parfois, on peut retrouver des histoires un peu personnelles, mais je suis plus dans l’observation de ce qu’il se passe à côté. Je ne suis pas persuadé qu’un chanteur ait beaucoup de choses à dire sur sa propre existence. C’est facile de mettre à la première personne des histoires qui arrivent aux autres. Cet artifice d’auteur amène de la puissance aux chansons.

Es-tu très méticuleux dans l’écriture d’un texte ?

Le secret, c’est d’avoir une bonne corbeille et de ne pas hésiter à y jeter beaucoup de choses. J’ai une propension à ne pas être satisfait de mes écrits. Il faut pourtant conserver la fraîcheur d’écriture de ce qui arrive spontanément, mais ce n’est pas facile pour moi.

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Mickäel a-t-il son mot à dire sur les textes ?

Son mot, il le dit plus sur les structures, et c’est très confortable pour moi. Quand j’écris un texte, je ne sais pas forcément qu’elles seront les parties qui feront office de couplet ou de refrain… et lui le sait rapidement. Ça me permet de terminer plus facilement une chanson.

Et toi, donnes-tu ton avis sur les arrangements et sur la composition ?

Ça m’arrive. On communique et on échange beaucoup, c’est normal. On se dit les choses avec délicatesse, en tout cas.

Vous avez enregistré ce deuxième album dans un grand hangar avec des machines et des ouvriers. Quelle curieuse idée ?

Oui, on a enregistré dans un immense atelier dans lequel j’avais tourné un clip. On a trouvé l’acoustique originale, alors, même en sachant que ça allait être casse bonbon, on a décidé de tenter le truc. On a eu de la chance parce que le projet a plu au batteur Philippe Entressangle et au bassiste Marcello Giuliani, qui sont habitués aux plus grands studios parisiens. Ils étaient extrêmement motivés de se retrouver en difficulté dans un lieu inhabituel. Bon, on avait une super table de mixage. Nous n’avions pas lésiné sur le matos. Ils se sont éclatés.

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201301221587.jpgLes critiques de ce deuxième album sont dithyrambiques. On dit de vous que vous êtes le renouveau de la pop française. Mazette !

Ça fait plaisir. Après, on a travaillé comme des chiens pour en arriver là. (Rires) Avec Mickäel, on a vraiment envie de construire une carrière sur la durée. Nous ne sommes pas à la recherche du succès fulgurant. Pour nous, l’idéal, ce serait de parvenir à s’ancrer quelque part dans la chanson française. Notre but serait de pouvoir continuer à enregistrer d’autres albums, à notre rythme, en artisan, en conservant un niveau d’exigence élevé.

Le fond, vous l’avez… mais aussi la forme. L’image est importante pour vous.

Je trouve qu’il faut aussi prendre le temps sur les visuels, les pochettes des disques, les clips. Je ne comprends pas les artistes qui se moquent de tout ça. Dans mes créations, de par ma formation audiovisuelle, ça m’a toujours intéressé de mettre une cohérence, des explications et du sens dans tout mon travail artistique.

Même quand tu réalises des clips pour d’autres artistes ?

Oui, j’essaie de glisser des petites passerelles avec l’œuvre de DE CALM, même très discrètes.

Le nouveau clip de Bertrand Betsch "Je voudrais que tu me dises" réalisé par Guillaume Carayol.

Tu diras à Mickäel que je le félicite pour les mélodies très efficaces qu’il compose.

C’est son côté Goldman. Très efficace et en même temps, subtil. Mickaël a une culture populaire et commerciale qu’il ne renie pas. Il sait donc trouver des airs que l’on retient sans difficulté.

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Avec Guillaume Carayol, le 29 novembre 2013, après l'interview.

17 janvier 2014

Orly Chap' : interview pour Valley of Joy

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img627.jpgQuel plaisir de revoir Orly Chap’ ! J’ai connu cette artiste exceptionnelle en 2005, à l’occasion de son premier album (voir photo à gauche) qui m'avait fasciné. Une voix rugueuse et touchante, une écriture abrupte et incisive, des mélodies entêtantes follement pop… Orly Chap' est une poétesse française à l’énergie rock et à l’âme bien trempée et pantelante. Elle a retrouvé aujourd’hui les chemins de l'indépendance et s’est attelée à la réalisation d'un 3e album rock folk pop indie absolument formidable, Valley of Joy. Un vrai coup de cœur !

Le 4 décembre dernier, l’artiste est venue à l’agence pour faire le point sur ses quelques années de carrière.

Biographie :

Auteur, compositeur, interprète, Orly Chap’ a été découverte par Polydor/Universal, et après 2 albums Bouille de Lune (2005) et Ma Lueur Clown (2008), elle revient en 2013 avec un troisième album autoproduit, Valley of Joy. Ce nouveau projet frais et poétique exprimé en Français et en Anglais, parle d’espoir, de rencontre amoureuse, d’enterrement de vie de jeune fille sur une île, de désir d’enfant et du rire.

Des chaudes effluves, un rock un peu stoner, un peu folk voire même country et surtout une 1507-1.jpgvoix rauque qui égratigne et égrène des paroles poétiques, fantaisistes, truffées de jeux de mots et imparfaites. Une voix vraiment atypique, capable d'effets comiques difficilement inimitables, faisant irrémédiablement penser à Janis Joplin par son timbre, mais aussi par l'impression de mise à nu qui se dégage de chaque chanson…

Par ce retour à l'essentiel, Orly Chap’ nous invite à la joie : un album gai, léger qui incite les corps à exulter.

Prix & Collaborations :
Printemps de Bourges, Concours du Festival International de Granby, Chorus des Hauts de Seine. Duo avec Arno « S’il y a de la place » (Ma Lueur clown 2008). Auteur de « Je me souviens de tout » pour Juliette Grégo (Je me souviens de tout 2009).

DSC08592.JPGInterview :

Tes deux premiers albums étaient sortis chez Polydor, un gros label avec une structure conséquente. Que retiens-tu de cette expérience ?

J’ai appris beaucoup de choses. Notamment sur la réalisation et les arrangements d’un disque. Ca m’a beaucoup servi pour celui-ci, Valley of joy. Ce disque a été fait en home studio à la maison, mais j’avais de sérieuses notions de réalisation. J’ai pu parfois aiguiller le réalisateur, André Baille Barrelle.

En étant sous la houlette d’Universal Music France, tu as été entourée de professionnels compétents.

Quand on est dans ce genre de structure, je dois avouer qu’on nous offre de belles opportunités. J’ai continué mon chemin parce que ça me plait et que je suis artiste, mais je ne peux nier le fait que j’ai beaucoup  appris en major. Ça m’a beaucoup servi.

Maintenant que tu es devenue une artiste autoproduite, c’est un peu plus compliqué, je présume.

Dans une major, les tâches sont souvent réparties et chacun à son rôle à jouer. Le chef de projet n’est pas l’attachée de presse et vice versa. Moi, je découvre le monde indépendant. J’ai donc monté une association qui est le label Peaceful. Il faut tout faire soi-même, ce n’est pas évident. Ça représente une sacrée somme de travail. On a quand même trouvé un distributeur et un tourneur de scène.

Tu es encore en contact avec les gens de chez Polydor ?

Oui. J’ai beaucoup de respect pour eux. Même si j’ai été remerciée, je ne peux pas nier qu’il y a des amitiés qui se sont créées. 

Clip de "Less of a loser".

992854_532008050169103_1617845692_n.jpgQuand on est maître de la situation de A à Z sur un disque, j’imagine qu’on a moins de pression.

C’est vrai que toute la création s’est faite à la maison, sans des tas de gens qui donnent des avis sur tout. Il y a une entière liberté, mais c’est soudainement à toi de motiver tes troupes quand tu es en indépendant. Ce n’est pas toujours facile. Il faut intéresser les gens pour porter le projet et ce n’est pas un truc naturel chez moi.

Devoir tout faire soi-même, nuit-il à la création ?

C’est une question d’organisation. On s’y fait, c’est juste différent.

Dans ce disque, on reconnait ta patte habituelle. Un mélange de chansons, de blues et de rock.

Ça reste dans la continuité des deux précédents albums. Pour moi, Valley of joy est un projet pop qui englobe différentes influences. Et puis, j’ai privilégié l’écriture en français, mais de par mes influences d’écoute anglo-saxonne, j’ai décidé d’écrire aussi en anglais.

Il y a même des chansons où tu chantes dans les deux langues.

Pour cela, j’ai été aidée par une artiste qui est issue de la scène bostonienne, qui est d’origine suisse et qui s’appelle Mary Zoo. Elle a adapté certains textes. Nous nous sommes rencontrées lors d’une résidence d’artistes au Québec et nous avons sympathisé. Elle a joué sur le disque et fait quelques chœurs.

Es-tu solitaire dans la création ?

Ça dépend. Je vous ai évoqué la résidence au Québec. Nous étions amenés, artistes européens et canadiens, à composer et à écrire ensemble. Pour le quatrième album, je ne dis pas que ne je ne composerai pas avec d’autres musiciens. Ça ouvre des portes différentes des siennes et c’est passionnant.

Je te sens grave et sombre dans les textes, mais finalement, il y a de la légèreté et de l’humour, quand on écoute bien. Même sur scène.

C’est une volonté d’aller de l’avant, d’être positive, malgré le fait que nous traversions tous des choses difficiles. Plus les années passent, plus j’ai envie de rire de tout ça. On est tous habités par la profondeur d’âme, mais plus on grandit, plus on prend du recul par rapport aux évènements.

On devient sage ?

Je ne sais pas si c’est le mot. J’avais envie que les gens retiennent de cet album l’aspect léger et positif. On peut être sérieux et positif. C’est important de savoir rire et prendre les choses du bon côté.

Valley of Joy - création scénique.

Les premiers retours sur ce troisième album sont excellents. Ça te rassure ?1000176_532563753446866_820236621_n.jpg

Oui, franchement,  les retours sont bons. C’est encourageant.

Quand je pense à toi, je pense rock,  pas forcément chanson.

C’est la voix. Elle a un côté rock’n’roll, je ne dirais pas « sale », parce que la production est soignée, mais il y a un côté un peu « destroy ». J’ai l’impression d’avoir la mission d’être rock’n’roll, tout en étant pop et accessible. Avant, de par mon jeune âge, j’avais l’impression d’être trop torturée en écriture et j’avais envie de prendre du recul par rapport à tout cela et de véhiculer du bonheur.

Tu vas mieux qu’avant ?

Je commence à acquérir une expérience de vie qui ressemble au bonheur. Je vais mieux qu’avant, mais ça ne veut pas dire que je n’ai plus rien à dire. Ça ne veut pas dire que la vie est toute lisse tous les jours, mais j’avais envie d’exprimer autre chose. C’est thérapeutique.

Faut-il être pudique ou impudique quand on chante ?

Monter sur scène, c’est une démarche assez étrange finalement. Nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir exprimer des choses artistiquement. Les artistes ont besoin de grandir et de continuer à murir. J’ai toujours l’impression d’être quelqu’un de pudique, mais parfois, quand je dis ça à des proches ou des gens que je rencontre, ils me disent que je rigole.  Pour eux, monter sur scène, il n’y a rien de plus impudique. Alors, qu’en vrai, je suis timide.

Le paradoxe des artistes…

On a tous droit à une sensibilité. Je revendique le droit à être singulière. On fait appel à d’autres formes d’énergie pour créer, pour composer, pour écrire, mais je ne fais pas partie des artistes qui souhaitent perdre pied avec la réalité. Dans le monde social et économique, j’ai envie de garder les pieds sur Terre. Il faut que je me rappelle à la vie, au concret. C’est important de s’inscrire dans la vie, de respecter les autres, faire attention à ceux qui nous entourent.

C’est facile d’être artiste en 2014 ?

Non, ce n’est pas évident. Il y a des hauts et des bas. On ne gagne pas toujours sa vie avec ça. On a besoin de se nourrir intellectuellement en permanence, de lire, de voir des expositions, d’être avec ses amis, sa famille. Je ne crois pas trop au cliché de l’artiste super solitaire, complètement isolé socialement.

orly-chap.jpgÇa t'arrive d’avoir la tentation de baisser les bras ?

Oui. Ça m‘arrive tous les jours encore. Je me demande sans cesse si j’ai pris la bonne décision. Quand j’ai la possibilité d’exercer mon métier, ça va, mais dès qu’il y a un moment de flottement dans ma carrière, je me demande combien de temps, je serai encore là. Moi, je rêve de faire ça toute ma vie, mais c’est extrêmement difficile.

Tu crées tous les jours ?

Ça dépend des périodes. Quand on a engrangé pas mal de rencontres et d’expériences, on a besoin de les exprimer.

Comment vis-tu la période de promotion d’un album ?

C’est super agréable. Parler de ce pour quoi j’ai travaillé pendant plusieurs années, il y a pire comme situation. Pour cet album, il y a eu deux ans de création et cinquante titres composés et écrits… après j’en ai sélectionnés certains.

J’avais l’image de toi de quelqu’un de torturé, je ne me l’explique pas. Cette image que l’on projette, on ne la contrôle pas bien en fait.orly-chap1.jpg

Les gens pensent ce qu’ils veulent. Il n’y a pas de soucis.

Dans ton œuvre, y a-t-il des thèmes récurrents ?

Oui, je fais beaucoup d’éloges à l’amour… mais on me fait remarquer surtout mon côté borderline, toujours sur le fil.

Entre la folie et la raison ?

Oui, un peu. Le côté disjoncté que j’assume au fur et à mesure que le temps passe.

Tu as débuté ta carrière en 2001… nous sommes en 2014. As-tu l’impression d’avoir progressé ?

J’ai l’impression d’avoir acquis de la maturité, mais je ne trouve pas ça spécifique.  J’ai évidemment acquis une expérience technique, une aisance scénique, peut-être un jeu de guitare amélioré… dans la création, à chaque fois, c’est nouveau. Ce sont des rencontres et des interconnexions de plein de choses.

La flamme est toujours là?

Oui, je crois. Quand je ne l’aurai plus, j’arrêterai. Pour l’instant, elle est là.

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Le 4 décembre 2013, après l'interview...

11 janvier 2014

Spécial Les aventures du concierge masqué, l'exquise nouvelle saison 3

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Vingt nouvelles, soixante-et-un auteurs (dont je fais partie), un mystérieux concierge masqué et une bonne action. Tel est le programme des Aventures du concierge masqué, la troisième saison de l’Exquise Nouvelle (au profit de l’ A.P.C.H, Association des Pancréatites Chroniques Héréditaires).

Je m’étais déjà intéressé à la première saison et à la deuxième (là, particulièrement, parce qu’une partie des fonds est revenue à l’association que je soutiens, Les P’tits Courageux.)

J’ai réuni dans un café parisien cinq auteurs (je ne me compte pas) ayant participé à cet ouvrage collectif et le vrai concierge (pas masqué) qui a inspiré ces aventures… Merci à eux d’avoir joué le jeu (dans un joyeux bordel quand même !)

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyNote des eXquisMen (concepteurs des trois ouvrages):

Pour finir la trilogie de l’Exquise Nouvelle, il nous fallait boucler une boucle entamée il y a deux ans. Mais attention, pas du bouclage à la sauvette ! Pas une saison 3 mesquine du bout du clavier. Non, du feu d’artifice, de l’apothéose carminaburanesque à la Robert Hossein !

Quelle plus belle symbolique, dès lors, que de concevoir une ultime saison reprenant ce qui avait fait le succès des deux premières ? Petit retour en arrière : été 2011, la toute première Exquise Nouvelle réactualisait le principe du cadavre exquis à la sauce Facebook. Bilan : une nouvelle complètement déjantée écrite à quatre-vingts mains et une gigantesque poilade. Un an plus tard, saison 2, à la mode oulipienne cette fois-ci, façon Exercices de style du père Queneau : une même scène de départ imposée à tous les auteurs, et vogue la galère, chacun y va de son interprétation et de son univers. Pour la saison 3, c’est encore une autre histoire…

Le concept :

Un thème imposé aux soixante-et-un participants, en trois mots : Le Concierge Masqué ! Rien de plus. Ensuite, les participants se retrouvent répartis en seize trinômes, chaque membre écrivant successivement la tête, le corps et les pieds de la nouvelle. Un peu le principe des "Mix and Match", vous voyez ? Ces livres aux parties interchangeables.

Petit détail amusant : aucun auteur ne sait avec qui il a travaillé, ni ce qu’il est advenu de sa contribution. Silence radio complet des organisateurs. Comme depuis le début de l’exquise aventure, la philosophie ayant toujours été de mêler plumes confirmées avec duvets débutants, certains risquent de syncoper en découvrant de quel collègue ils ont pris la suite. Ou vice-versa.

La liste de tous les auteurs ayant participé à ce recueil.

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Les forces en présence pour cette mandorisation exceptionnelle:

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyOdile Bouhier :Formée à La Fémis-Ensmis (École nationale Supérieure des métiers de l’image et du son), Odile Bouhier est scénariste et romancière. Elle travaille pour le cinéma, qui fait notamment appel à ses expertises de scenarii. Ses trois romans, publiés aux Éditions Presses de la Cité, revisitent et modernisent le polar historique, ce qui lui a valu une entrée remarquée dans le monde de la littérature noire : pour son trentième anniversaire, la célèbre collection « Grands Détectives » des éditions 10-18 a choisi de mettre en lumière l’univers de cette auteure prometteuse et, surtout, de ses personnages (le commissaire Victor Kolvair et le professeur Hugo Salacan, premiers experts initiateurs de la police scientifique à Lyon en 1920). Gérard Collard a attribué à sa trilogie le « Prix Griffe Noire meilleure série historique 2013 ». Elle écrit actuellement la quatrième enquête de ses héros et un long-métrage.les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapilly

Sigolène Vinson : Avocate pendant sept ans au barreau de Paris, Sigolène Vinson décide de démissionner pour se consacrer à l’écriture. Elle a publié un premier roman chez Plon, J’ai déserté le pays de l’enfance. Elle est également co-auteur avec Philippe Kleinmann de deux romans policiers au Masque : Double Hélice et Bistouri Blues. Elle est aujourd’hui chroniqueuse à Charlie Hebdo. (Mandorisée là).

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyRichard Contin : Concierge de son état et grand passionné de romans noirs, polars et autres thrillers. Il tient le blog Le concierge masqué (avec la participation des eXquisMen), dans lequel il interviewe des auteurs de polars et de thrillers. Il est le créateur du prix littéraire, Les Balais d’Or.

Mallock : Depuis toujours, Mallock écrit, peint, compose etles aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapilly photographie… Il fait partie des premiers photographes exposés au Grand Palais. C’est le point de départ d’une fructueuse carrière d’artiste freelance, DA et designer, rédacteur-concepteur et créateur de multiples textes et visuels contemporains, tant dans le domaine de la publicité que dans celui de l’art. En 2000, il expose à nouveau au Grand Palais dans le cadre du Salon de la figuration critique. Il reçoit le Prix stratégie du design, édite un CD et sort Les Visages de Dieu aux éditions du Seuil. Depuis, Mallock expose régulièrement son travail de peintre et de photographe. De 2009 à 2011, sortent deux thrillers et deux grands livres d’art : Moon, 200 derrières féminin (Éditions Blanche) puis Boob. En 2012, Mallock passe sous contrat avec Fleuve Noir et Pocket pour la sortie du Cimetière des Hirondelles et la réédition de ses thrillers dans des versions « Director’s cut ». En 2013, son personnage « le commissaire Amédée Mallock » devient international : Italie, UK, USA…

(Mandorisé là).

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyFrédéric Rapilly : Breton vivant à Paris. Né en 1968. A écrit deux thrillers, Le Chant des Âmes et Le Chant du Diable, de préférence la nuit, au bout du monde, tout en fumant un cigare ou un cigarillo et en écoutant de l’électro ou de la pop. En prépare un troisième baptisé Dragon Noir dont il ne connaît pas encore l’histoire (mais c’est mieux pour le lecteur), et cogite sur un quatrième qui se passerait sur l’Ile de Pâques. Pratique le surf avec assiduité sinon avec talent. Ancien grand reporter, ancien DJ (a participé activement aux premières rave-parties), et même ancien juriste (spécialiste de Droit Communautaire). Actuellement rédacteur en chef adjoint d’un grand hebdomadaire télé avec un 7 dans son titre. Parle très mal le chinois, réapprend chaque année l’indonésien, et le thaïlandais avec la même méthode Assimil, et se fait régulièrement taper dessus en pratiquant un art martial baptisé le wing chun. A très bien connu Bono de U2 et les 2Be3.les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapilly

Frédéric Mars : À 40 ans et plusieurs poussières, Frédéric Mars a déjà publié plus d’une quarantaine de livres dans divers genres, dont six romans. Le dernier en date, Non Stop, est un thriller composé à la manière de la série 24 heures chrono. Certains ont été traduits dans plusieurs langues, notamment Le Livre du mal (Le Sang du Christ), un thriller historique dans la veine du Da Vinci Code. La plupart de ses ouvrages ont été repris au format poche aux éditions J’ai lu.

(Mandorisé là).

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapilly

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyInterview :

Selon vous, dans cet exercice de style, qu’est ce qui est le plus difficile. De commencer, d’être au milieu ou de terminer l’histoire ?

Sigolène Vinson : Je trouve qu’être à la fin, c’est compliqué. Il ne faut trahir ni le style, ni l’idée de la personne qui a commencé.

Frédéric Mars : Moi, je pense exactement le contraire. J’étais à la fin aussi et ce qui m’a amusé, c’était de trahir, de prendre le contre-pied en tout cas. Tu as le choix d’être raccord ou de ne pas l’être.

Sigolène Vinson : J’ai tenté d’être raccord et j’ai eu peur de décevoir. Le texte est parti gore, j’ai continué très « sale ».

Frédéric Rapilly : Je n’avais jamais écrit de nouvelle, donc c’était nouveau pour moi. Au départ, j’ai voulu respecter, mais j’ai fini par tourner en rond pas mal de temps et à la fin, je me suis dit : « mais je l’emmerde, le premier qui a commencé ! ». Le deuxième pareil… et je me suis même dit que j’allais les baiser à la fin.

Frédéric Mars : Je suis d’accord. Il y a un peu une rébellion parce que tu sens que les précédents t’ont piégé le truc à mort. L’exercice est de savoir se dépatouiller avec le bordel des autres.

Frédéric Rapilly : Il y a aussi les histoires d’univers. Comme tout le monde, je ne savais pas qui avait écrit le début, mais je percevais bien quelqu’un qui connaissait bien le monde du polar. Moi, je ne suis pas dans le polar, mais plutôt dans le thriller. Il y avait un vocabulaire un peu Lino Ventura, Les tontons flingueurs et ce n’était pas du tout mon truc. Je me suis dit que j’allais flinguer tout ça.

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On essaie de s’adapter à l’histoire, mais est-ce qu’il faut s’adapter au style des précédents pour une meilleure cohérence ?

Odile Bouhier : Le style des deux d’avant m’a nourri. (Note de Mandor : j’étais le milieu et Odile à terminé la nouvelle). Il faut que cela soit un peu uniforme quand même.

Frédéric Rapilly : J’avais plus l’idée d’un problème de maths. Le nombre de cadavres à compter, comment trouver la solution, tout ça… J’avais l’impression d’être en Terminale et de faire un devoir. En fait, j’avais senti la jubilation du premier et sa jouissance d’avoir installé un univers.

Sigolène Vinson : Oui, voilà ! La jouissance des premiers à foutre dans la merde les suivants.

Mallock : (Ironique) Le but c’est d’emmerder les précédents. Pour être honnête, quand David Boidin m’a demandé de participer au projet, j’ai refusé plusieurs fois en invoquant un manque de temps. J’étais en train de terminer deux livres. Comme il a beaucoup insisté et que je l’aime bien, j’ai fini par accepter, mais je lui ai demandé de me mettre en premier, afin que je n’ai pas trop à réfléchir sur comment j’allais m’en sortir... j’ai préféré être celui qui emmerde les autres. J’ai conçu une histoire impossible à résoudre et carrément minée. Si j’avais été le deuxième ou le troisième, j’aurais eu l’intention de bien suivre le fil de l’histoire, sans trahir, moi monsieur Mars (rires).

Frédéric Mars : Espèce de tyran !

Odile Bouhier : Oui, le mot est lâché.

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Moi, j’étais au milieu. Je ne me demandais bien ce que la troisième personne allait inventer parce que même moi, je ne savais pas du tout comment l’histoire allait pouvoir se terminer…

Frédéric Rapilly : J’en ai parlé autour de moi et à mes proches. Je leur ai montré ce qu’à écrit le « salaud » avant moi et raconté ce qui devrait se passer dans la logique. Mais c’est chiant d’être logique. Pendant un mois, je n’arrivais pas à écrire. Lors d’un week-end chez mes beaux parents, je me suis enfermé et j’ai décidé d’intégrer mon univers à moi. J’ai balancé des escort boys, la Thaïlande… ça n’a rien à voir, mais du coup, je me suis senti plus à l’aise et c’est devenu rigolo.

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyVous tous, vous avez écrit des romans. Avez-vous eu une crainte de ne pas être à la hauteur ?

Frédéric Mars : Quand on termine, la sensation est là qu’on ne maîtrise rien.  D’où l’envie de reprendre un peu le pouvoir sur les parties des deux autres. Cela provoque des ruptures stylistiques dans le texte, mais c’est aussi cela qui est drôle.

Frédéric Rapilly : Sur le site, j’avais déjà lu quelques nouvelles sans savoir que j’allais faire partie du recueil. Je les lisais par petits bouts, parfois je ne comprenais rien, mais ça me faisait marrer.

Odile Bouhier : J’ai accepté de participer à ce projet avec l’envie de m’amuser et j’ai trouvé l’exercice intéressant.

Mallock : Dès que l’on m’a répondu que j’étais en premier, le lendemain matin, j’ai commencé à écrire, à midi, j’ai envoyé le résultat. Vraiment, ça m’a beaucoup amusé de savoir que d’autres allaient devoir se débrouiller avec mes délires.

Frédéric Mars : C’est marrant ce que tu dis, parce que je pense qu’on a tous écrit dans l’urgence. Je ne pense pas  qu’un de nous ici présents a écrit sa partie pendant des jours et des jours. Du coup, ça donne beaucoup d’énergie aux textes, je trouve. Il y a un côté super spontané qui donne beaucoup de fraîcheur à ce projet littéraire.

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Est-ce qu’il y a un aspect compétitif quand on participe à ce genre de projet littéraire. Veut-on être meilleur que les autres ?

Frédéric Mars : Non. Il y a un côté « cour de récré ». On se dit qu’on va se lâcher et on écrit un peu comme ça vient. C’est agréable.

Odile Bouhier : C’est agréable, mais moi, j’ai quand même eu peur de flinguer les textes des deux précédents.

les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapillyFrédéric Rapilly : J’étais content de tenter l’expérience. Et puis surtout, il y a avait quelque chose de symbolique. Je me suis dit que j’étais accepté dans la famille du polar. 

Odile Bouhier : Moi aussi, ça m'a honorée. Mais vraiment.

Sigolène Vinson : Moi, pareil, je n’ai jamais écrit de polar seule, mais à deux mains…

Frédéric Rapilly : Ce qu’il y a de marrant, c’est de voir qu’il y avait des auteurs de polars, des auteurs pas spécialisés dans ce genre, des non-auteurs.

Frédéric Mars : Du coup, c’est bien parce qu’il n’y a pas le côté clan. C’est un livre qui s’ouvre à la diversité.

Frédéric Rapilly : Ça ne fait pas longtemps que j’écris, mais du coup, j’ai l’impression que le milieu du polar et du thriller est assez accueillant.

Frédéric Mars : Euh… les vieilles familles de polar ne sont pas si accueillantes que cela.

Saviez-vous, tous autour de cette table, que le concierge masqué est inspiré d’un vrai concierge ? Richard Courtin est avec nous. les aventures du concierge masqué,richard contin,sigolène vinson,odile bouhier,mallock,frédéric rapilly

Richard Courtin : Je suis gardien d’immeuble, pas loin d’ici et je tiens le blog Le concierge masqué. David Boidin, des eXquisMen m’a demandé si je connaissais une association à qui pourrait revenir les droits du livre. Je lui ai dit l’APCH (l’association des Pancréatites Chroniques Héréditaires). Cette maladie, que j’ai, concerne le pancréas. C’est un gène qui est déficient et qui touche les enfants principalement. Nous ne devons qu’être deux trois adultes à l’avoir, dont mon père et moi. Pas de chance !

Frédéric Mars : Ça se résorbe ?

Richard Courtin : Non, le pancréas fatigue et à 18 ans, les gens touchés deviennent diabétiques parce que le pancréas ne fonctionne plus. Mais entre temps, tu fais des crises de pancréatite à répétition. Pour l’instant, il y a aucun remède. Il n’y a que la morphine pour atténuer la souffrance.

Frédéric Mars : Si je comprends bien, vous n’êtes pas assez nombreux pour intéresser la recherche.

Richard Courtin : c’est tout à fait ça. En ce moment, il y a un grand professeur, le professeur Lévy, qui fait des recherches sur des vitamines. On a découvert que certaines vitamines pouvaient empêcher certaines crises. On garde l’espoir…

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Merci à Armelle Malavallon-Carlier qui a su bien motiver ses troupes. Nous les auteurs. En ce qui me concerne, on ne peut pas dire que je me sois distingué par ma rapidité pour rendre ma copie… j’ai été impressionné par son calme olympien. Merci aux trois autres eXquisMen, Maxime Gillio, David Boidin et Benjamin Berdeaux (voir photo ci-dessous, au salon du livre de Paris en mars 2012). Ils réalisent un travail qui force le respect.

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08 janvier 2014

Pierre Lapointe : interview pour PUNKT

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(Photo: David J.Romero)

Je ne vais pas passer par quatre chemins, Pierre Lapointe est un de mes artistes préférés… Il a même été un des premiers mandorisés en 2006 pour son album La foret des mal-aimés (que j’estime être le meilleur album francophone de cette année-là). Ses albums suivants ne m’ont pas tous emballés. Parfois, j’ai été déconcerté, parfois charmé, mais toujours impressionné quand même. Pierre Lapointe est unique, et ce n’est pas son nouvel album PUNKT (fruit d’une collaboration passionnée entre Francis Beaulieu, Philippe Brault, Guido Del Fabbro, Michel Séguin et Pierre Lapointe) qui va me contredire. Insondable, fascinant, ludique et franchement épatant.

Je suis allé à la rencontre de Pierre Lapointe lors de son dernier passage parisien (le 20 novembre dernier), dans les bureaux de son attachée de presse française, Brigitte Batcave (merci à elle!)

pierre lapointe,punkt,interview,mandorBiographie officielle :

La carrière de Pierre Lapointe a vraiment pris son envol en septembre 2001 lorsqu'il a remporté le grand prix du Festival international de la chanson de Granby. Presque quatre ans plus tard (mai 2004), il lançait son premier CD éponyme. Depuis, il en a produit plus d'une dizaine, dont certains ont été distribués en France et en Belgique. Au Québec, les ventes de CD totalisent près de 500 000 exemplaires en 10 ans de carrière.

Il a présenté ses spectacles dans le cadre de plusieurs festivals et événements, au Québec, en France et en Belgique, notamment les FrancoFolies de La Rochelle, de Montréal et de Spa. Il a aussi créé plusieurs spectacles inédits : Pépiphonique, La Forêt des mal-aimés avec l'Orchestre métropolitain de Montréal, qui fut présenté devant plus de 100 000 personnes sur la grande scène des FrancoFolies de Montréal ; Mutantès présenté à Montréal et Québec.

Amateur d'art contemporain, il a travaillé avec David Altmejd pour présenter le Conte crépusculaire. Il a aussi collaboré à l'exposition Big Bang du Musée des beaux-arts de Montréal, avec l'architecte Jean Verville.

Pierre Lapointe a reçu des récompenses de toutes sources : Lauréat du Festival international de la chanson de Granby en 2001 ; gagnant de plus de 13 Félix, le Prix Félix-Leclerc, le Prix Rapsat-Lelièvre, le Prix Charles-Cros, le Prix Raoul-Breton-Sacem. pierre lapointe,punkt,interview,mandor

Aujourd’hui, en France, il sort PUNKT. Avec ce disque sans compromis, Pierre Lapointe affirme son goût prononcé pour la provocation douce, les mélanges éclectiques et les mélodies accrocheuses. On ne peut passer sous silence la dextérité dont il fait preuve en jouant ainsi avec les mots et les musiques. Tantôt troublant, tantôt amusant, PUNKT est un album d'une grande finesse, composé de chansons « pop », oui, mais de chansons « pop » tordues, rigoureuses et résolument personnelles. Avec l'aide de ses amis Philippe Brault et Guido Del Fabbro, à la réalisation et aux arrangements, Pierre Lapointe en arrive à nous suggérer une expérience chansonnière totalement nouvelle et extrêmement accessible.

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(Photo : François Pesant-Le Devoir)

pierre lapointe,punkt,interview,mandorInterview :

Si je dis que PUNKT est un disque conceptuel, je ne sais pas si ça va vous plaire.

Pourquoi pas ? Je suis auteur-compositeur interprète avant tout, mais je suis aussi directeur artistique. J’aime beaucoup créer des équipes. À chaque projet ou album, j’utilise tout ce que je peux comme prétexte pour créer des univers, si possible singuliers, si possible inspirés de mille trucs qui normalement ne devraient pas êtres mariés ensemble. Mon but et d’essayer de trouver un équilibre entre ces mariages incongrus pour arriver à des objets qui, je l’espère, sont inimitables et qui, je l’espère aussi, amène l’auditeur complètement ailleurs.

En faisant ce disque, j’ai l’impression que vous avez songé à ce qui pouvait faire le lien entre la culture pop et des chansons  dites « classiques ».

Il y a une façon d’aborder les thèmes et le vocabulaire très contemporaine. Je n’aurais pas pu utiliser ces mots-là il y a 15, 20 ans. Je fais de la chanson classique, pas forcément sur de la musique actuelle ou expérimentale. Je vous le répète, dans mon travail ce qui est relativement nouveau et unique, c’est de créer des mariages incongrus et de passer d’un univers à l’autre avec une grande liberté. Je pense que le médium de la chanson est un médium qui tourne en rond depuis longtemps.

Clip de "Plus vite que ton corps" (Réalisation: Alexandre Grégoire).

Vous essayez de mettre un coup de pied dans la fourmilière donc ?

Le but, effectivement, c’est de foutre un peu la merde là-dedans. J’utilise un vocabulaire à la limite du bon et du mauvais goût… à la limite du politiquement correct ou du politiquement incorrect.

Moi qui suis sensible aux textes, je trouve ce disque beaucoup plus provocant que les précédents, plus crûs, avec des thèmes comme l’homosexualité et/ou l’amour charnel.  Le terme « enculé », on ne l’emploie pas beaucoup dans les chansons par exemple…

Surtout dans un contexte où c’est une chanson poétisante, avec des arrangements qui font écho à la musique des années 50. Ce mélange-là est très étrange, je vous l’accorde. Je parle aussi d’infanticide. Là, c’est un clin d’œil à la chanson réaliste d’après-guerre et aussi un clin d’œil à un des sujets les plus pop de l’histoire de l’humanité, c'est-à-dire la mort.

Ce disque-là est-il finalement une réflexion sur la culture pop ?

Oui. Mon écriture a évolué et devient de plus en plus réaliste. Il y a beaucoup de choses qui sont autobiographiques et beaucoup de choses qui ne le sont pas. J’essaie d’écrire un certain sentiment universel. Pour y arriver avec l’impact que je voulais avoir, sans vouloir tomber dans la provoc’, il fallait que j’y aille avec un langage plus crû et plus direct. J’ai fait de la poésie très vaporeuse pendant des années et j’en ai fait le tour. Je suis en pleine transition…

Vous n’aviez jamais traité de ces sujets-là ?

Si. Depuis toujours je traite du sexe, de l’amour, du rejet et de la mort. Ce sont des thèmes qui obsèdent  tout le monde. Je pense que le besoin d’être aimé, le fait de consommer, de fonder une famille, découle de la conscience refoulée face à l’idée qu’on a que nous sommes éphémères. On a besoin de "saouler" (NDLR: expression québecoise, je suppose) notre passage ici en occupant le temps. L’amour est la plus belle de façon de se saouler jusqu’à ce que la mort vienne nous chercher. Quand on est créateur, l’important est de laisser une trace. On veut laisser une trace pour essayer de se convaincre qu’on va vivre encore après notre mort.  

Clip de "La sexualité" avec Random Recipe. (Réalisation: Jérémie Saindon)

La question inutile et idiote. Pour vous, qu’est-ce qui est le plus fort, l’amour ou la musique ?

Depuis que je fais ce métier, j’ai utilisé l’enrobage qui vient avec le métier de chanteur, c'est-à-dire la scène et la pression sociale que j’ai au Québec du fait de ma notoriété, pour trouver un équilibre. À un moment, cette volonté-là s’est étendue jusqu’à créer une confusion entre mon travail, ma vie quotidienne, mes amitiés et mon environnement. Mon habitacle est vraiment une espèce d’œuvre d’art très complexe que la majorité des gens aborderaient avec beaucoup de malaises (rire). Il y a chez moi une certaine forme de confusion entre la création musicale, l’amour, les relations amicales, le tout dans une espèce de sérénité presque spirituelle (rire)… et tout ça finit par être amené sur le même plan d’importance. Il sort de moi ce que j’ingère.

Ce qui est certain, c’est qu’on sent chez vous un monde intérieur incroyable. Vous êtes vous créé votre monde parfait ?

Non. La perfection ne m’intéresse pas. Je trouve ça même emmerdant. Je me suis créé un monde où tout pouvait être stimulant. Même ce qui peut être chiant à première vue peut créativement ou humainement devenir intéressant. Je communique aux autres, presque dans une forme d’impudeur, ce que je peux observer pour réussir à toucher l’universel.

C’est bien parce que, si vous êtes malheureux, si vous avez un chagrin d’amour prononcé, vous savez que cela peut se transformer en art. Ça amoindrit la douleur ?

À plusieurs reprises dans ma vie, j’ai eu des moments très difficiles physiquement et émotivement. J’ai la chance d’être bien entouré et c’est ce qui m’a sauvé. Même quand je vis ces moments-là, je suis le premier à rire de cette tristesse, parce que je sais très bien qu’elle va disparaitre et que je pourrai m’en servir. Je suis capable de mettre des mots sur mes maux.

"Nu devant moi" (à Belle et Bum le 12 octobre 2013)

Vos chansons ne parlent pas que de vous…

Mais il y a toujours une part autobiographique parce qu’un artiste se base toujours sur son ressenti. Quand j’écoute les autres et que je transforme leur propos en chanson, j’amplifie. Chanter, je le dis depuis toujours, c’est du théâtre.

Quand vous êtes sur scène, après les concerts, vous demandez au public de rester s’il veut discuter.

C’est vrai et je ne signe pas d’autographes. J’aime juste parler avec eux.

Vous ne signez pas d’autographes ?

C’est très rare. Je trouve ce geste insipide. Je ne comprends pas que l’on me demande d’écrire mon nom sur un bout de papier ou une photo, je préfère discuter. On prend 20 minutes, le rideau est fermé, je m’assois sur scène et les gens me posent toutes les questions qu’ils souhaitent. Là, il y a un lien réel.

La scène est pour vous un espace de jeu.

Je ne suis pas journaliste, je ne raconte pas des évènements. J’écris des histoires dans lesquelles je parle de ce que je vis en amplifiant les choses pour en faire de l’art.

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Punkt est-il le disque le plus équilibré de votre œuvre ?

Oui, vous avez raison, même s’il va dans les extrêmes. J’ai trouvé un équilibre entre quelque chose de très touchant, très vrai, mais très théâtral en même temps. Sur scène, on dirait que j’ai trouvé un équilibre entre le côté très cabotin, très acoustique, très rock, très placé et en même temps spontané. Ça fait plus de 12 ans que je fais ce métier et je pense trouver un équilibre efficace.

Faut-il prendre du plaisir pour en donner aux autres ?

Je pense que oui. Je me suis créé un terrain de jeu partout dans ma vie, où je peux me laisser aller tout le temps. Je m’entoure toujours de créateurs qui sont dans le même genre de recherche, même si elles sont esthétiquement différentes que la mienne. Quand je travaille avec des architectes sur ma musique, on a vraiment des liens forts. Je veux arriver à un « produit » qui touche les gens. Je ne suis pas très ésotérique, mais c’est une sorte d’énergie. Je pense vraiment qu’on communique par la parole et par ce que les gens voient dans notre langage corporel. Il y a 90% de la communication qu’on fait qui est totalement en dehors de ces considérations.

J’ai la conviction depuis toujours que les artistes sont des gens à part. La transmission évidente, l’inspiration, le charisme, le petit supplément d’âme… ça vient bien de quelque part.

Je ne peux pas vous répondre précisément, en tout cas, il y a une capacité et un besoin extrême à communiquer, ça nous amène à faire des choses que les autres n’ont pas besoin de faire. Il y a comme un muscle qui s’installe et qui se met à prendre la puissance. Moi, j’ai toujours dit que je suis né musicien et créateur. Enfant, j’avais le besoin de sortir des trucs.

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(Portrait : Joe Becker)

Vous sentez-vous différents des autres ?

Tout le monde se sent différent. Tout le monde vit la même chose, mais tout le monde à l’impression que c’est différent pour lui. Tout le monde est à part.

Mais quand on est connu, il est légitime de se sentir un peu plus à part que les autres, non ?

On est dans une société où les visages connus peuvent exhiber leur particularité à tout le monde. C’est drôle parce que c’est mon métier, mais j’ai eu la chance de démystifier tout ça à l’âge de 24 ans, j’en ai 32 aujourd’hui. J’ai compris que c’était complètement futile de croire ça. La réalité d’un fonctionnaire est probablement aussi compromettante et difficile que celle d’une personne connue.

Vous êtes un peu à contre-courant en parlant comme ça.

Je m’estime être un artisan. Tous les artistes le sont, je crois. Mais tout autour de nous, quand on a du succès, nous incite à nous mettre dans une position où on a vraiment l’impression d’être à part, voire exceptionnel.

Mais, vous, vous abusez de cela. Je vous ai interviewé plusieurs fois et vous n’hésitez pas à dire que vous voulez révolutionner la musique. Sur le dos de la pochette du disque PUNKT,  vous expliquez que c’est un album magistral…

(Rire) C’est le principe de la pub. Si on nous présente tous les jours un savon en disant que c’est le meilleur, partout à la télé ou à la radio, on finit par s’attacher à ce savon. On arrive à l’hystérie si on ne le trouve pas à l’hypermarché. Ça me fascine de voir à quel point ces principes sont hyper faciles et hyper cons. La meilleure chanson qui décrit cela, c’est celle d’Alain Souchon, « Foule sentimentale ». L’être humain n’a pas changé depuis des milliards d’années. On est tous attirés par les mêmes choses, celles qu’on nous martèle. Ces principes-là, je sais qu’ils marchent, donc je joue avec, comme tout le monde. Je ne cache aucunement mon jeu.

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Cela vous apporte quoi de travailler avec un autre créateur?

Quand je dis que je fais de la chanson, je me sens comme un poseur de feuilles d’arbre à côté de quelqu’un qui travaille avec une imprimante 3D. Je m’allie avec des architectes, avec des artistes en art visuel qui eux poussent les limites plus loin et sont dans la constante réflexion. Mon but est d’arriver avec une image forte qui va imprégner les esprits. On en a marre des images aseptisées, on veut des images fortes.

Vous vous êtes inspirés de Cendrars pour un morceau…

Tout est post-moderne en ce moment. Aujourd’hui, on fait du patchwork, on fait des associations de vieux avec du récent. En art contemporain, ça fait longtemps que c’est arrivé, mais pas en chanson. Dans mon travail en tout cas, j’utilise beaucoup ce procédé. Dans « Les enfants du diable », c’est un clin d’œil à Jean Cocteau et à Jean Genet. Je chante un érotisme d’une autre époque qui n’existe plus aujourd’hui. Pour moi, cette chanson-là, c’est du Pierre et Gilles. Je fais de la recherche artistique qui est appuyée par des arrangements, des mélodies et des mots.

Cette œuvre, qui se situe entre le film d'art et le vidéo-clip, a vu le jour dans une installation immersive de Dominique Pétrin au centre d'artistes AXENÉO7. On y voit et entend Pierre Lapointe chanter une version épurée de sa chanson NOS JOIES RÉPÉTITIVES dans un contexte visuel saisissant.
Cette vidéo est une réalisation de Philippe Craig et Pierre Lapointe sous la direction artistique de Dominique Pétrin et Pierre Lapointe. Ce projet est présenté grâce à la collaboration d'Audiogram, du Musée d'art contemporain de Montréal, des Francofolies de Montréal, des Productions 3PM et d'AXENÉO7.

J’adore « Nos joies répétitives » qui est une chanson classique en piano-voix.

C’est une de mes fiertés en tant qu’auteur. J’ai atteint une dextérité d’auteur de chansons qui me permet de me sentir bien.

C’est rare qu’un artiste dise cela franchement.

Il y a dans ce métier une certaine forme d’hypocrisie, de fausse modestie. Je ne suis pas comme ça, la vie est trop courte. Je sais que j’ai fait aussi des chansons légères, un peu nunuches comme « L’étrange route des amoureux », je les assume tout autant parce qu’elles ne sont pas mauvaises.  « La sexualité » aussi est une chanson qui est complètement conne, mais elle a donné naissance à un clip qui est superbe. Je trouve ça inutile de jouer les faux culs.

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Pendant l'interview...

Considérez-vous que PUNKT est votre meilleur album ?

Ce disque-là est extrêmement lié à tous les autres et tous les autres sont inter reliés. D’ailleurs, je ne comprends pas le métier de critique. Pour moi, on a le droit de juger une œuvre qu’après la mort de l’artiste. Si on réécoute ce disque-là dans 30 ans et qu’on le remet dans son contexte, on va avoir un vrai regard objectif sur la réelle portée que ce disque avait par rapport au courant de l’époque. Quel impact il a eu 10 après ? Est-ce qu’il prend de l’importance ou pas ? L’exemple le plus connu, c’est Melody Nelson de Gainsbourg. Gainsbourg, on a le droit de le juger aujourd’hui parce que cela fait 20 ans qu’il est mort.

On ne peut juger qu’en comparant un disque à l’ensemble de l’œuvre, c’est ça ?

C’est ça. Le spectacle que j’ai fait, Mutantes, a fait naître l’album Sentiments humains. J’ai écrit cet album en 10 jours dans un sentiment très fort d’urgence. Si on ne sait pas qu’il y a eu un spectacle avant, on ne peut pas comprendre ce disque avec exactitude. Et puis, j’ai travaillé avec des artistes d’art contemporain qui sont connus dans ce milieu, mais qui dans 30 ans seront extrêmement connus par tout le monde. Quand dans quelques années on se demandera avec qui j’ai travaillé pour tel spectacle, tel disque, tel évènement, là on pourra juger si mon travail a de la valeur ou pas.

Après 12 années de chansons en tant que professionnel, vous sentez-vous compris ?

Je ne comprends pas tout de mon œuvre moi-même, alors je ne vais pas demander aux gens de tout comprendre de ce que je fais. Je ne m’attends pas à ce qu’on fasse une thèse de mon travail, non plus. Cela dit, j’ai l’impression d’être compris. Mes disques se vendent bien et beaucoup de personnes viennent voir mes shows.

Il paraît que vous ne vous droguez pas ! Je suis surpris.

(Rire) Je n’ai jamais pris de drogue de ma vie, je ne bois presque pas, je n’ai jamais fumé et je mange super bien. Je suis tout le temps là et réceptif à tout. Quand je rencontre un artiste qui est dans la souffrance, je lui dis qu’autour de moi, il n’y a que des créateurs, que tout le monde est sympathique et fait de grandes choses.

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Le 20 novembre 2013, après l'interview...

05 janvier 2014

Henri Loevenbruck : interview pour Le Mystère Fulcanelli

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(Photo : Didier Cohen)

Comme l’année dernière, ma première mandorisation de l’année est consacrée à l’écrivain, chanteur, musicien, motard… et bien plus encore, Henri Loevenbruck. Je le rencontre une nouvelle fois (nos chemins se sont souvent croisés) à l’occasion de la sortie de son exaltant et prenant roman Le mystère Fulcanelli. Dans ma précédente mandorisation du monsieur, nous n’avions pas hésité à évoquer, sans langue de bois, tous les aspects de ses vies professionnelles. Je ne vous convie pas là à un bis repetita, mais à la poursuite d’une conversation laissée de côté il y a un an et qui s’est poursuivie le 2 décembre dernier. Henri Loevenbruck et moi avons toujours beaucoup de choses à nous dire…

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorAvant-propos :

Ce livre est un roman. Une fiction, qui fait avant tout la part belle à l'imaginaire.
Toutefois...

D'abord, l'affaire Fulcanelli - comme on pourrait l'appeler - est bien réelle, et la plupart des événements et des protagonistes que vous rencontrerez dans cette aventure le sont donc aussi. Tout ce qui concerne l'identité de Fulcanelli est authentique et vérifiable. Si vous désirez en découvrir davantage sur ce passionnant sujet, vous pouvez vous rendre sur le site Internet que nous avons créé à cette occasion, et sur lequel se trouvent photos, films et copies de nombreux documents : www.mystere-fulcanelli.com
Ensuite, ce roman est le résultat d'une enquête longue de plusieurs années, qui a débouché sur des découvertes inédites et très étonnantes au sujet de ce qui reste la plus grande énigme de l'ésotérisme moderne. Nous espérons qu'il ouvrira la voie à de nouvelles recherches, afin de confirmer, ou non, ce qui est ici avancé...

Propos de l’auteur :

En 1926 et 1930 paraissaient deux des plus mystérieux livres du vingtième siècle : Le Mystère des cathédrales et Les Demeures philosophales. Publiés sous l'étrange pseudonyme de Fulcanelli, ils sont devenus, avec le temps, les deux plus gros best-sellers de l'alchimie moderne. Ces ouvrages étonnants et le mystère qui entoure leur auteur m'ont fasciné toute ma vie et j'ai toujours su qu'un jour j'écrirais un roman sur le mystère Fulcanelli. Pourquoi ces livres avaient-ils eu, avec les années, autant de succès ? Quel incroyable secret révélaient-ils ? Qui était Fulcanelli, et pourquoi voulait-on à tout prix cacher son identité ? Quand je me suis enfin décidé à rédiger ce roman, troisième aventure du personnage Ari Mackenzie (héros du Rasoir d'Ockham), j'étais loin d'imaginer jusqu'où m'emmènerait la longue et passionnante enquête qui a alors commencé.

Documentaire réalisé par Henri Loevenbruck au sujet de l'enquête qui a permis la rédaction du Mystère Fulcanelli.

Trois années de recherches, de rencontres, de lectures, à fouiner dans les bibliothèques, à éplucher de vieilles revues, les journaux de l'époque, les registres d'état civil dans des mairies des quatre coins de France, des centaines de lieux à visiter, et, au bout du compte, une découverte, pour le moins inattendue. Une découverte qui, je l'espère, vous fascinera comme elle m'a fasciné.

L’auteur :

Henri Loevenbruck est un auteur de romans de fiction et de fantasy. Il est également musicien auteur-compositeur-interprète. Sa trilogie de La Moïra (publiée entre 2001 et 2003) a été un succès avec 300 000 exemplaires vendus. Il est membre de la Ligue de l'imaginaire, collectif d'auteurs dont Maxime Chattam, Bernard Werber ou Franck Tilliez sont membres.

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorInterview :

Dans le petit film que tu proposes à tes lecteurs, tu expliques en préambule que tu as découvert l’univers de l’Alchimie par Le mystère des Cathédrales de Fulcanelli, mais que très vite le mystère de l’identité de l’auteur t’a fasciné.

Non, c’est ça qui intéresse le plus les gens. Moi, c’est le contenu des livres de Fulcanelli qui me passionne. Maintenant, il y a un aspect ludique passionnant à rechercher l’identité de Fulcanelli. Pour moi, c’est « le masque de fer » du XXe siècle. Du coup, j’ai davantage axé mon livre sur l’identité de ce personnage mystérieux que sur ce qu’il raconte dans son ouvrage. J’ai quand même l’espoir que cela suscite assez la curiosité de mes lecteurs pour qu’ils s’intéressent aussi à ses écrits en profondeur. Ces textes sont difficiles d’accès, mais ils sont magnifiques. À moins d’être un fondu d’alchimie, il y a des passages incompréhensibles. C’est l'un des derniers textes romantiques de la littérature.

L’homme qui se cachait derrière Fulcanelli était-il un bon auteur ?

Sans conteste ! Sur le fond, c’est un peu particulier. Dans la partie qui est la plus accessible, il ne dit pas grand-chose de nouveau. C’est plus un type qui fait une très bonne synthèse de choses qui ont déjà été dites. L’idée selon laquelle la construction et la symbolique des cathédrales ne véhiculent pas qu’un message religieux, mais aussi un message hermétique mystique et ésotérique, cela faisait déjà deux siècles qu’il y avait beaucoup de textes sur ce sujet. Victor Hugo le disait déjà par exemple. C’est plus sur la forme qu’il est étonnant. Pour ce genre de livre, la langue est vraiment belle.

Lis-tu ce genre d’ouvrages depuis longtemps ?henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandor

La vraie histoire, c’est celle que j’ai racontée dans le livre. Quand Ari narre comment il a découvert Fulcanelli, c’est ce qui m’est arrivé. Pendant mes études en hypokhâgne, je lisais un livre de la collection Aventures et Mystère chez J’ai Lu dans un square. Un truc à la con sur les templiers. Soudain, un jardinier vient vers moi avec son râteau et sa besace et me dit que ce que je lis, c’est n’importe quoi. Il m’affirme que si je veux vraiment m’intéresser à l’ésotérisme, il faut que je lise un livre particulier. Et il sort de son sac Le mystère des cathédrales en éditions Pauvert. Il me le tend en me demandant de lui ramener la semaine suivante. J’ai halluciné, mais je l’ai lu le soir même. J’ai trouvé la façon dont on m’a suggéré de lire ce livre très « romantique » en soi.

Fulcanelli n’a écrit que deux livres, Le mystère des Cathédrales  (1926) et Les demeures philosophales (1930). Sont-ils importants ?

Les demeures philosophales est la suite du Mystère des Cathédrales. Au lieu de s’attarder sur quatre bâtiments religieux, il en aborde beaucoup plus, pas forcément les plus connus. La démarche est la même. Il analyse la symbolique hermétique de construction. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que certains des bâtiments dont il parle n’existent plus aujourd’hui. Dans Les demeures philosophales, livre beaucoup plus sombre et pessimiste que Le mystère des cathédrales, Fulcanelli s’attriste beaucoup plus de la disparition progressive des traces du passé.

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Pourquoi as-tu écrit ce livre seulement aujourd’hui, alors que tu as lu Le mystère des Cathédrales à l’âge de 19 ans ?

Un jour, j’ai fait travailler une généalogiste sur une famille qui est dans l’entourage supposée de Fulcanelli, la famille Fontaine-Solar, dont je parle dans le livre, parce que le nom est très étonnant. Fontaine-Solar, Fulcanelli… j’y ai trouvé des accointances. La généalogiste fait un énorme travail et elle m’annonce qu’elle ne trouve rien de ce côté-là. En revanche, elle me signale deux types qui réunissent beaucoup de points laissant supposer qu’ils pourraient être Fulcanelli. Je regarde ça de plus près et j’en trouve un dont je pense qu’il est le mystérieux écrivain alchimiste. En enquêtant sur lui, je tombe sur une série de coïncidences qui laissent très peu de place au doute. Je ne sais pas si j’ai bon, mais ce que je sais, c’est que depuis un siècle que les gens cherchent à savoir qui est Fulcanelli, il n’y en a aucun autre qui réponde à tous les critères.

Je ne donne pas le nom de cette personne ici, mais Henri Loevenbruck dévoile son identité à la fin de son livre.

Il y a beaucoup de spécialistes qui se sont penchés sur cette question et beaucoup de noms ont été suggérés comme par exemple, Eugène Cancelier et son illustrateur Julien Champagne, Camille Flammarion, François Jollivet-Castelot, René Schwaller de Lubicz, Jules Violle, Paul Decoeur... Mais rien du tout sur ta découverte à toi. Comment expliques-tu que toi, simple auteur, tu détiendrais la vérité?

J’ai eu un coup de bol énorme. Je n’ai pas enquêté avec un regard de spécialiste, mais à travers un regard de flic. J’ai été beaucoup plus cartésien que les autres. Tous ceux qui ont écrit sur Fulcanelli et le mystère de son identité sont tous des férus d’ésotérisme, voire des ésotéristes, voire des alchimistes, mais jamais des universitaires.

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Reçois-tu du courrier de la part de spécialistes qui ne sont pas d’accord avec toi ?

La plupart me disent que mon hypothèse ne tient pas la route parce qu’un homme qui fait le métier que j’ai expliqué dans le livre ne ferait pas ça. Au contraire, moi, je pense que c’est fort probable. Un type comme Flammarion ou un alchimiste revendiqué, au bout d’un moment, il aurait avoué.

Le milieu ésotérique dont tu parles dans le livre existe-t-il vraiment encore aujourd’hui ?

Oui, il y a encore des sociétés secrètes, mais j’ai accentué leurs traits dans le livre. Ce qui est particulier avec le milieu de l’alchimie c’est qu’il y a beaucoup moins de tradition de la transmission du savoir en alchimie. Contrairement à une image assez populaire que l’on a, et qui vient des Compagnons du Devoir et des sociétés secrètes qui tournent autour de ces thématiques-là comme la Maçonnerie, un alchimiste est solitaire. Il n’a pas d’apprenti dans son laboratoire. C’est un travail très individuel, du coup les gens sont très fermés dans ce milieu. Pour mon enquête, je me suis fait pas mal claquer la porte au nez. J’ai dû appeler une bonne vingtaine de vrais alchimistes, des gens dont je sais qu’ils ont un atelier chez eux et qu’ils continuent à faire des travaux. Il y en a qu'un qui a accepté que je vienne le voir chez lui. Les autres disent non et raccrochent immédiatement.

Ces alchimistes font quoi d’autre pour gagner leur vie ?

Il y a de tout. Il y a notamment un boulanger et un électricien… ce sont des gens qui font ça le week-end au lieu de s’adonner à des activités plus banales.

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorIls cherchent toujours le secret de la pierre philosophale ?

Ils recherchent le secret de la matière. L’idée que depuis une matière pauvre on puisse faire une matière noble. Ça va du cliché du plomb changé en or jusqu’à l’Homme, c'est-à-dire améliorer l’Homme physiquement. 

Que penses-tu de ces gens-là, toi ?

J’ai un regard plutôt poétique et spirituel sur l’alchimie. Je n’adhère pas à l’aspect pratique, sauf qu’il n’est pas si farfelu que cela. Ça fait un siècle qu’on avance à grands pas sur la transformation de la matière. Maintenant, les techniques utilisées aujourd’hui par les alchimistes me paraissent complètement désuètes. Moi, c’est l’aspect romantique qui me plait là dedans. Ce sont plus les personnages, la vie de ces gens et le moteur de leur quête qui me fascinent. Ce sont des chemins qui mènent à une érudition assez belle.

Ton livre se lit très clairement. Comment as-tu procédé pour transformer ton enquête enhenri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandor roman ?

Ça a été l’enfer total. La solution m’est venue avec les cahiers Moleskine du flic. J’étais obligé de résumer à mes lecteurs un siècle de recherche, mais je ne pouvais pas l’insérer dans le récit.

Donc, tu as inclus ces cahiers dans lesquels tu racontes la vie de tous les Fulcanisables.

C’est quand j’ai trouvé cette astuce-là que j’ai compris que mon roman était faisable. Mais c’était très dur de simplifier. C’est la première fois que mon héros Ari Mackenzie enquêtait sur un vrai mystère historique compliqué, qui a eu réellement lieu et sur lequel il y a eu déjà beaucoup d’écrits. C’était pour moi un grand défi.

As-tu connu des moments de découragements ?

Je n’ai jamais été découragé, mais j’ai vraiment mis beaucoup de temps à trouver la solution idéale pour que ce livre ne soit pas indigeste.

Tu ne baisses jamais les bras ?

Non. Depuis l’âge de 25 ans, je me suis fait la promesse de ne plus jamais commencer un livre sans le finir. Entre 15 et 25 ans, j’ai commencé une centaine de romans que je n’ai jamais fini et aujourd’hui, je ne veux plus que ça m’arrive. C’est pour ça que j’ai toujours deux livres d’avance. Quand j’écris un livre, je ne travaille pas sur le prochain, mais encore celui d’après.

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorOn a parlé de société secrète tout à l’heure… La Ligue de l’Imaginaire dont tu fais partie, est-ce une société secrète ?

Non, c’est plutôt une société discrète. C’est un collectif d’auteurs au sein duquel l’amitié joue énormément. Cela implique le fait qu’on ne sera jamais cinquante. Au départ, nous étions cinq, aujourd’hui, nous sommes onze. On sera peut-être un peu plus, mais pas beaucoup, parce qu’on a peur que ça vire mal. Il y a beaucoup de gens qui nous reprochent d’être une société un peu fermée. On a juste envie d’être entre potes.

Vous avez créé cette ligue pour quoi ?

Il y a eu une époque où il y avait un vrai conflit entre le polar noir et politisé et le thriller. Nous nous en sommes pris plein la gueule sur des questions politiques qui n’étaient pas du tout légitimes. A priori, à l’époque, plus maintenant, un auteur de polar estimait que si tu écrivais des  thrillers, tu étais un mec de droite, voire d’extrême droite, ce qui est ridicule. Dans la Ligue de l’Imaginaire, on va de l’extrême gauche à la droite, mais pas du tout extrême droite. Les auteurs de polars ne comprenaient pas pourquoi, nous, auteurs de thrillers, on se plaignait du silence médiatique qu’il y avait, et qu’il y a encore, autour de nos livres. Un silence qui est démesuré par rapport au boulot que l’on fournit. Dans la Ligue, il y a de très gros best-sellers et des auteurs qui vendent très peu de livres. Notre combat n’est pas sur la vente des livres, mais sur la place médiatique de l’imaginaire.

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Quelques membres de La Ligue de l'Imaginaire: Franck Thilliez, Erik Wietzel, Maxime Chattam, Bernard Werber, Laurent Scalese, Olivier Descosse, Henri Loevenbruck et Eric Giacometti.

Es-tu concerné par le silence des médias ?

Le mystère Fulcanelli est sorti il y a deux mois, j’ai eu juste un papier dans la presse nationale, alors que pour L’apothicaire, qui était moins un livre de genre, mais un roman historique, j’ai eu des papiers partout. Des journalistes répondent aux attachées de presse qu’ils ne font jamais les thrillers.

Mais, par exemple Pierre Lemaitre, qui faisait de la littérature de genre, il vient d’avoir le Goncourt 2013. C’est encourageant pour l’avenir, non ?

C’est une super bonne nouvelle, au détail près qu’il a le Goncourt quand il passe à une couverture blanche. C’est très révélateur.

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Dans Le Mystère Fulcanelli, il y a une chose qui ne m’a pas échappé, c’est la défense des petits libraires.

C’est un combat qui me tient à cœur. L’année dernière, j’ai fait une tournée des libraires en moto. J’ai effectué le même trajet que les Compagnons du Devoir au moyen âge. C’était extraordinaire, mais il faudrait que l’on soit 10 à le faire et en permanence. Il faudrait même que ce soit des auteurs plus connus que moi comme Amélie Nothomb et Guillaume Musso qui prennent ce genre d’initiative.

Ça a été un coup d’épée dans l’eau ?

Pas du tout. D’un point de vue psychologique, ça a fait du bien aux libraires que l’on a rencontrés. Ils se sont rendu compte qu’il y avait des gens qui pensaient à eux. La Ligue de l’Imaginaire est elle aussi beaucoup intervenue dans la défense des librairies Chapitre.

Pourquoi en as-tu parlé dans ton roman ?

Je travaillais sur Le mystère Fulcanelli pendant cette « tournée », c’était donc au centre de mes préoccupations. Et mon héroïne Lola, qui est présente depuis le premier Ari Mackenzie,  est une libraire… je ne pouvais pas ne pas parler des difficultés que cette corporation traverse.

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorTon prochain livre ne ressemble à rien de ce que tu as fait jusqu’à aujourd’hui, m’as-tu confié tout à l’heure en off.

C’est un roman d’aventures doublé d’un roman initiatique. C’est l’histoire de cinq ados qui sont dans des situations difficiles et qui pètent les plombs. Ils quittent leur lycée et leur famille et traversent le pays à moto pendant trois ans. Ça commence très bien, puis ça se complique. C’est un livre sur l’amitié et surtout, sur la quête de la liberté. Il va s’appeler Nous rêvions juste de liberté.

Toi, tu es un assoiffé de liberté.

On est dans un monde où nos libertés se réduisent de plus en plus. Il se règlemente de plus en plus. Et moi, je suis terrifié par les règlements.

Tu dois être malheureux, alors…

À l’école déjà, je n’étais pas heureux de l’encadrement, même si parfois un prof provoquait une étincelle en me laissant un espace de liberté. Je m’y engouffrais immédiatement. Mon premier groupe de rock, c’est grâce à mon lycée que j’ai pu le faire. Le directeur m’avait promis que si j’avais la moyenne à la fin de l’année, il allait me filer l’auditorium pour que je fasse un concert dedans. Aujourd’hui, je suis un peu malheureux parce que les obligations d’adulte me pèsent vraiment. Je ne supporte pas de répondre aux courriers administratifs, par exemple.

Du coup, tu te plonges dans tes mondes imaginaires ou tu fais de la moto.

Tu as raison. Je suis un mec qui m’enfuie en permanence.

Tu organises bientôt un festival de musique et de motos à Gérardmer.

Oui, c’est un gros festival qui s’appelle le Showtime Festival de Gérardmer. La première édition aura lieu du 23 au 25 mai 2014. Au programme, de belles motos, de belles voitures, du bon son (dont notre guest star, Johnny Gallagher).

Et Sérum… la première saison à cartonné. Quand arrive la seconde ?henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandor

Avec Fabrice Mazza, nous sommes en train de bosser dessus. Il va probablement y avoir un spin off entre la saison 1 et la saison 2 pour faire patienter les gens, parce qu’on a beaucoup plus de boulot que l’on pensait pour conclure la saison 2. On ne veut pas qu’il y ait la moindre frustration parce que toutes les intrigues n’ont pas été bouclées. Du coup, ça va nous demander encore un an… c’est un problème, car je suis harcelé tous les jours sur le sujet.

Abordons la chanson maintenant. La dernière fois que je t’ai mandorisé, tu te lançais sérieusement avec la sortie d’un EP.

J’ai un peu arrêté mes chansons à moi. Je me suis un peu fatigué à faire ce métier le plus professionnellement possible et je n’avais plus trop de temps à y consacrer. Mais par hasard, et pour le plaisir, je suis rentré dans un groupe de rock, The Road to Freedom, dans lequel je découvre le plaisir de ne pas être le leader. Je suis juste clavier et c’est génial. C’est la première fois de ma vie que je ne suis pas le leader d’un groupe et c’est un vrai bonheur.

Ça t’apporte quoi ?

Ça m’apporte de jouer devant un public devant lequel je n’aurais jamais joué avec mes propres chansons. En juillet, on a fait un concert devant plus de 6000 personnes.

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Le public sait-il qu’il y a un auteur qui joue dans le groupe ?

Non, pas vraiment. J’aime bien que les gens me rencontrent juste parce que je suis musicien. C’est plutôt agréable.

Finalement, un écrivain, c’est solitaire, mais ça a besoin de voir du monde…

Tu sais, j’ai fait ton métier avant d’être écrivain. J’avais donc une vie dans laquelle je rencontrais des gens tous les jours. Je faisais comme toi, je passais mon temps à faire des interviews. Avant encore, j’étais prof, donc j’étais toujours confronté à des élèves. Depuis que je suis devenu écrivain à plein temps, je ressens un vrai besoin de nourrir ma vie sociale. Surtout que j’aime les gens… Je suis content d’avoir des enfants et des amis. Je ne suis pas du tout un solitaire.

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30 décembre 2013

Jacques Saussey : interview pour Principes mortels

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Jacques Saussey écrit des polars. Je l’interviewe ici pour un livre qui n’est pas un polar. C’est un roman noir. Un putain de roman noir. Principes mortelles m’a envouté. L’ambiance y est pesante et les rebondissements hallucinants. Impossible de lâcher ce livre tant qu’on est connait pas l’issue finale/fatale. Il était temps que je découvre cet auteur.

Pour tout dire, j’ai souvent croisé la route de Jacques Saussey, principalement dans quelques salons du livre que j’animais. Je l’ai même mandorisé une première fois récemment, bien accompagné, pour un projet collectif. Mais, je n’avais jamais lu un roman de lui.

À tort.

Aussitôt lu, aussitôt contacté pour qu’il revienne me voir à l’agence. Ainsi fut fait le 27 novembre dernier.

4e de couverture de Principes mortelles:jacques saussey,principes mortels,interview

La mort est capricieuse. Elle n'a jamais dit son dernier mot.

Été 1979. Franck Servin, 18 ans, fuit le naufrage du foyer familial pour réviser son bac. Il trouve refuge chez son oncle et sa tante, dans une ferme isolée de la Creuse où quatre ans plus tôt, son cousin a trouvé la mort sur une route qu'il connaissait pourtant depuis son enfance. Cette tragédie a ouvert une plaie qui ne s'est jamais refermée. Elle ronge insidieusement le cœur de ses proches et attend son heure pour frapper de nouveau.

L’auteur :

Jacques Saussey. 52 ans. Réside dans l'Yonne. Ses trois premiers thrillers, De sinistre mémoire, Quatre racines blanches, et Colère noire - Un vrai coup de coeur pour Franck Thilliez (mandorisé là) - ont été unanimement salués par la critique française et québécoise.

jacques saussey,principes mortels,interviewInterview :

Tu as commencé à écrire à l’âge de 27 ans, mais tu n’as été publié que des années après.

J’écrivais, mais je ne cherchais pas à être publié. C’était juste pour me faire plaisir. Être édité ne m’a effleuré que sur le tard, quand j’ai commencé à avoir une bonne vingtaine de nouvelles. Comme je savais que des auteurs américains de nouvelles y parvenaient régulièrement, j’ai pris moi aussi mon baluchon et j’ai tenté le truc. J’ai gratté à quelques portes et je me suis rendu compte qu’en France, la nouvelle de mon style ne marchait absolument pas.

Aujourd’hui, cet ensemble de nouvelles écrites entre 1988 et 2012, Anicroches, est sorti sur Internet.

Oui, il est en téléchargement gratuit (voir là). Il y a principalement des nouvelles noires, puisque c’est vraiment mon domaine. Je me suis également essayé au fantastique, très fortement inspiré par Stephen King… que j’ai avalé par kilomètres à l’époque.

Très vite, tu as décidé de participer à des concours littéraires. Tu voulais savoir ce que tu valais ?

En gros, c’est ça. Quand j’écrivais des nouvelles et que je les faisais lire aux membres de ma famille, curieusement, ils trouvaient tous que c’était vraiment bien. Au bout d’un moment, j’ai souhaité avoir des avis plus objectifs afin d’écouter les vraies critiques et progresser réellement. Pour cela, les concours, c’est idéal. Deux de mes nouvelles ont été primées. L’une en 2002, Quelques petites taches de sang, au Noir de Pau. En 2007, j’ai gagné le concours Alfred Jarry organisé par la mairie de Laval. On devait commencer le texte avec cette phrase : Alfred Jarry est mort. Avoir gagné ce concours m’a donné suffisamment confiance pour que j’essaie d’écrire un premier roman.

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Là, tu parles de Colère noire que tu as écrit en 2008.

J’ai écrit ce roman en quasiment neuf mois et j’ai effectué pendant cinq mois un travail de réécriture après un profond travail de validation de tout ce qui était judiciaire. Je m’étais fourvoyé dans une voie du droit pénal Français. Une amie juge d’instruction m’a dit : « Oh la la ! Mon pauvre ami, où vas-tu ? » Elle m’a aidé à trouver un fil conducteur pour ce point de droit très précis. Normalement, le roman est inattaquable de côté là.

Dans tes deux  polars suivants, De sinistre mémoire et Quatre racines blanches, tu as gardé les mêmes personnages de flics.

Oui, mais leur vie privée change. Comme la vie privée des enquêteurs est en trame de fond, pour la suivre, il vaut mieux lire dans l’ordre, mais ce n’est pas essentiel. Les trois polars se lisent indépendamment.

Ils évoluent dans un commissariat imaginaire du Xe arrondissement de Paris.

Oui, à l’époque, je travaillais dans ce quartier. Pour mon premier roman, je trouvais plus pratique de faire mes repérages le midi. Je tournais une heure chaque jour avec mon petit dictaphone et je faisais des commentaires sur les endroits…

Ton « héros » est le capitaine Daniel Magne. Pourquoi as-tu décidé de prendre des personnages récurrents pour tes polars ?

Parce que j’aime les personnages récurrents chez les autres auteurs. À l’époque, je lisais surtout Elisabeth George et Dennis Lehanne. Mes deux personnages sont très clairement inspirés des deux personnages principaux de Dennis Lehanne. J’aime voir la vie des héros qui évolue de livre en livre.

Pourquoi as-tu choisi ce genre littéraire?

Parce que je ne lis pratiquement que ça. Du noir comme Frédéric Dard ou Boileau-Narcejac… ce genre là m’a toujours plus parlé, bien plus que les grands classiques qui ont toujours eu tendance à m’ennuyer.

As-tu vite compris comment mener une intrigue ?jacques saussey,principes mortels,interview

Pas franchement. J’ai même ramé au début, mais ça vient au fur et à mesure. C’est la nouvelle qui m’a permis d’envisager un chapitre. Faire concis et terminer sur un point bien particulier à chaque fois. J’évite les fioritures. Au début j’écrivais beaucoup, mais des premiers lecteurs ont trouvé qu’il y avait trop de superflu. Leurs critiques sans concession m’ont appris à être plus vigilant et plus sévère envers  mon travail.

Ton deuxième livre est De sinistre mémoire. Avais-tu plus d’assurance en écrivant celui-ci?

Oui, je connais mieux mes personnages. Je sais sur quoi ils réagissent véritablement, notamment l’APJ (Agent de Police Judiciaire) Lisa, qui est un personnage explosif. Cette jeune femme au caractère très tranché, très affirmé assiste le capitaine Magne au départ et petit à petit, va progresser dans la hiérarchie.

Ensuite, il y a eu Quatre racines blanches… Là, on voyage. L’action se situe au Québec.

J’adore le Québec. J’y vais régulièrement depuis 1995. Je venais de gagner les championnats de France de tir à l’arc et je souhaitais rencontrer un archet québécois. Cette personne m’a fait découvrir le Québec de l’intérieur, du côté de l’habitant. J’ai été amené à rencontrer des gens qu’on ne rencontre pas tous les jours en ville. J’y suis retourné plusieurs fois dans les mêmes conditions. J’ai fini par souhaiter écrire un livre dont l’intrigue se passerait dans ce pays. En janvier 2011, je m’y suis de nouveau rendu en période froide, pour les besoins de mon roman.

Tu viens d’en parler, de 1985 à 1995, tu as été un champion de tir à l’arc.

Quand j’ai commencé, je m’étais donné deux objectifs : entrer en équipe de France, ce que j’ai fait en 1992, et être champion de France, ce que je suis devenu en 1995. J’ai arrêté tout de suite après. J’avais 34 ans, mes enfants grandissaient, j’avais de plus en plus envie d’écrire et je me rendais compte que je ne pouvais pas tout faire.

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Dans Colère Noire, tu fais référence à ce sport.

Quand j’ai décidé d’écrire mon premier roman, je suis parti sur une arme que je n’avais jamais vue dans aucun autre polar et que je maitrisais parfaitement… le crime a donc été réalisé avec un arc et une flèche. Tout tourne autour de ça.

Aujourd’hui, je t’accueille pour Principes mortels. Nous sommes en 1979. Une ferme isolée, un adolescent en perdition venu y chercher refuge à la suite du divorce de ses parents, un couple déchiré par la mort de son enfant... L’intrigue de ce roman noir se déroule notamment dans une ferme. Une ferme que tu as fréquentée toi-même.

Cette ferme est arrivée dans la vie de la famille en 1940. Mon père y a été accueilli durant l'Exode. Il avait 9 ans, les Allemands déferlaient sur la France. Il a fallu qu’il travaille de ses mains pour gagner de quoi manger. Les fermiers voulaient bien le protéger moyennant une participation active à la vie de la ferme. Il y a travaillé quelques années, jusqu’à ce que les évènements se calment et qu’il puisse revenir dans sa famille. À l'âge adulte, il y est revenu chaque année pour rendre visite aux paysans qui l'avaient sauvé de la famine. Ils étaient depuis devenus des amis. Par la suite, mon frère et moi y avons passé de nombreuses vacances. De cette période m'est resté le souvenir d'une région sauvage, à l'écart du temps et de la frénésie parisienne. Un personnage à part entière. Secret et silencieux. De la matière brute de premier choix. Lorsque l'idée de ce roman a germé, j'ai naturellement choisi cet endroit qui m'évoque depuis toujours l'adolescence, les fougères, les champignons et les odeurs de la ferme. La mélancolie, aussi... Le décor était planté avant même que je commence à écrire. Il m'attendait...

Les années 70 se sont-elles imposées d'elles-mêmes ?

Oui, pour deux raisons bien simples : il n'y avait pas de téléphones portables ni de recherches ADN. Deux écueils qui auraient été fatals à cette intrigue.

Le héros de ce livre, l’ado prénommé Franck et son cousin se ressemblent comme deux gouttes d’eau… ce qui te permet de jouer avec le lecteur.

Je me suis dit que j’allais jouer de cette ressemblance entre lui et son cousin de manière à emmener le lecteur à penser à un certain nombre de choses qui s’avéreront exactes ou pas. Le lien que Franck a avec son cousin, c’est un peu le lien que j’avais avec mon frère quand on était à la ferme. Une espèce de communion sur beaucoup de choses.

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Tu m’as bien baladé, je te remercie. Je suis tombé sur je ne sais pas combien de pièges laissés par toi.

J’avais très peu de personnages, il fallait vraiment que je joue sur quelque chose d’à la fois transparent, mais opaque. C’était ça la difficulté de ce roman. Je ne pouvais pas me cacher derrière un nombre important de personnages pour faire croire qu’untel ou untel était le coupable. Il a fallu jouer serré.

Comment fait-on pour être certain que l’on réussit son coup?  

On ne sait jamais. À la sortie de Principes mortels, je n’étais pas spécialement rassuré parce que j’avais trois thrillers dans les pattes et que j’avais peur que mes lecteurs habituels soient déstabilisés par ce livre-là. C’était aussi une crainte de mon éditeur. Mais apparemment, personne ne s’est plaint.

Pourquoi cette parenthèse entre deux polars ?

Ça m’a donné la possibilité de sortir de mes personnages habituels. Je voulais me sentir libre de les laisser de côté. Ça me permettra de revenir sur eux de manière plus énergique.

Ils sont si prenants tes personnages?

Daniel et Lisa sont extrêmement vivants. Lisa me colle sans arrêt aux baskets. Pour moi, elle est vraiment palpable.

Quatre racines blanches sort en poche en avril 2014 au Livre de Poche. Il sortira en même temps que L’enfant aux yeux d’émeraude, mon prochain livre en grand format.

Ça fait des mois que je travaille au corps mon éditeur pour qu’un de mes livres sorte en poche. Je rate énormément de lecteurs en signatures à cause de ça. Acheter un livre à 20 euros d’un auteur que vous ne connaissez pas, ce n’est pas évident. Les temps sont durs.

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Te sens-tu écrivain ?

Je me considère comme auteur, toujours pas comme écrivain. Pour moi, un écrivain, c’est quelqu’un qui gagne sa vie avec son travail d’écriture. Ce n’est clairement pas mon cas. J’ai un métier et je vis très bien avec, donc ce n’est pas un problème. Je n’ai ni rendement, ni pression, ni délai à avoir. J’écris quand je veux, ça tombe bien, je veux souvent.

As-tu l’impression de progresser de livre en livre ?

Oui et je souhaite que les retours soient de plus en plus positifs, ça me permet de savoir que je progresse. Je suis de plus en plus exigeant envers moi-même.

Je sais que tu vas écrire un « Embaumeur », la série créée par Sébastien Mousse.

Je vais encore une fois sortir de mes personnages et surtout, c’est un exercice de style. Le personnage principal étant thanatopracteur et toujours en lisière de la loi, tout est permis. Ce sera une histoire extrêmement noire et dure dans laquelle il pourra se passer n’importe quoi.

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Ton prochain roman, L’enfant aux yeux d’émeraude, sera, parait-il, le plus noir de tous…

Je me lance dans la terreur dans le polar. J’aime beaucoup jouer avec le lecteur. Dans ce prochain livre, je me suis risqué à un exercice un peu particulier : le lecteur va savoir avant les flics ce qu’il se passe. Ils seront toujours un peu en retard par rapports aux lecteurs.

Aucun de tes livres ne se ressemble.

Quand je lis deux livres à la suite de la même personne, je ne veux pas tomber sur la même chose. J’espère réussir à donner à chaque fois, une orientation différente de la lecture.

Qu’y a-t-il en toi pour que tu n’écrives que des histoires noires et glauques ?

(Rires) C’est ce que me demande ma mère avec des yeux inquiets.

Souhaiterais-tu faire de la littérature « blanche » ?

Je n’en ai aucune idée. Ça va être au feeling. Quand je commence un roman, j’ai un axe et quelques rotules sur lesquelles je vais articuler mon action, ma trame. J’ai besoin d’un minimum d’organisation pour que cela soit crédible, mais j’ai aussi besoin de laisser la place à la spontanéité pour que ça vive et que ça rebondisse.

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