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27 juin 2012

Folks : interview pour "French songs" et "1, 2, 3"

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(Photos : Eric Vernazobres)

Le 21 juin au matin, je reçois un mail fort courtois d’un certain François Gauer. Ce jeune artiste se présente et souhaite que j’écoute ce qu’il fait. Il me joint quelques liens. J’obtempère. Je clique. J’écoute. Je fais « houlà ! ». (J’ai réellement fais « houlà » dans ma tête.) Pas de la gnognotte cette chanson française là ! (Analyse de fond).

Le disque peut être écouté sur Soundcloud en intégralité.

Et aussi sur Noomiz.

Pour vous procurer le disque.

J’apprécie la voix, la musique et les textes. Trio gagnant. J’envoie immédiatement une réponse en laissant mon numéro de téléphone. François Gauer m’appelle dans la foulée. Je lui donne rendez-vous l’après-midi même.

Battre le fer…etc.

François Gauer, en fait, il se produit sous le nom de Folks. Un pseudo qui colle à sa musique.

folks-cover.jpgPrésentation du label :

Après un EP et un premier album particulièrement convaincants et personnels, dans un registre de filiation à Elliott Smith et Nick Drake pourtant très prisé, Folks entame un virage artistique en 2012 en composant en français. Les paroles, tour à tour mordantes, poétiques ou intimes, deviennent un atout supplémentaire évident, alors que la musique reste sur les mêmes cimes d'un folk gracieux et sensible, bien mis en valeur par les arrangements.
Nous vous proposons de vous faire une idée de la personnalité de Folks à travers un double CD, réunissant le premier album 1, 2, 3, en anglais, et les nouvelles chansons réunies sur le mini-album French Songs.

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EK5C6849.jpgInterview :

Au départ Folks, c’était un groupe de rock composé de potes lycéens.

Oui, j’ai créé le groupe en 1998, l’année de ma terminale. C’était du rock influencé très Pixies, Nirvana. On jouait nos propres compositions. J’écrivais la plupart des chansons avec Rodolphe Bary. Malgré plusieurs changements de musiciens, on est resté tous les deux jusqu’en 2008. De cette collaboration, il y a eu un EP Seven Ways, dans lequel on sentait bien nos influences de l’époque, tout le rock indé des années 90. En 2008, on a décidé d’arrêter de faire de la musique ensemble.

Ensuite, tu t’es retrouvé tout seul…

Oui, mais j’ai eu de la chance. Je ne suis pas très doué dans les machines, du coup, j’ai cherché un collaborateur pour pouvoir continuer à enregistrer. Par un ami commun, à cette époque, je rencontre Nicolas Boscovic, un réalisateur qui fait de la musique assistée par ordinateur. Je lui file l’EP, puis je ne lui donne plus de nouvelles pendant 3 ans. Je le recontacte et on se voit assez vite. Ca a donné le premier album 1, 2, 3 en 2010.

1, 2, 3, était un disque entièrement chanté en anglais. Pourquoi ce revirement vers des titres interprétés en langue française ?

L’accueil de 1, 2, 3 a été bon de la part des médias, mais les ventes n’ont pas suivi. On a beau avoir eu des papiers magnifiques, ça n’a pas été incitatif à la consommation et ça n’a pas suffi pour trouver un tourneur ou un label. J’avais l’impression d’avoir fait un disque honorable, j’avoue même en avoir été content, alors, j’ai décidé de recommencer, mais en me lançant un défi. Faire un album autrement. Un album qui me permette d’avancer sans avoir besoin d’être en groupe, de répéter régulièrement avec des musiciens. J’avais besoin de me remotiver donc, je me suis lancé dans un projet qui me tenait à cœur. Et écrire en français m’empêche de trop me cacher. Avec l’anglais, on fait moins attention aux textes…

Du coup, tu as fait la même musique, influencée par celle que tu écoutais à forte dose, l’Anglo-saxonne… mais avec des textes en français.EK5C6839.jpg

J’avais l’impression qu’il n’y avait pas beaucoup d’artistes qui jouaient de la musique comme j’avais l’idée d’en faire. C'est-à-dire, des chansons à la Eliott Smith, Nick Drake, toute cette folk là, mais en français. Je ne voulais pas que ça sonne comme la chanson française que j’entendais, et qui n’est pas du tout ma culture musicale.

Mais, y a-t-il des artistes français que tu aimes bien ?

Bien sûr. J’adore Souchon, mais je n’avais pas envie de sonner comme lui. Quand même, après j’ai fouiné un peu plus dans le répertoire des chanteurs d’aujourd’hui que je ne connaissais pas bien et je me suis rendu compte que je n’avais pas inventé la pluie non plus. Quand j’ai découvert Florent Marchet, par exemple, j’ai été surpris de ne pas être aux antipodes de ce qu’il faisait lui. Un album comme Rio Brasil force le respect, musicalement et textuellement. Il y a aussi Mathieu Boogaerts qui est bluffant. Quand j’écoute un album comme 2000, ça me parle vraiment. Il y a aussi Dominique A. Ce qu’il fait est assez puissant. Voilà en tout cas des artistes dont je me sens proche.

En somme, comme ceux que tu viens de citer, tu fais attention aux sens et aux sons des mots… je crois savoir que tu es fan de littérature. Ça se sent dans tes textes.

Je suis un grand amateur de littérature anglo-saxonne. Ca peut aller de Steinbeck, dont je suis fan absolu à un écrivain qui n’a pas les mêmes lettres de noblesse, Stephen King.  À côté de la musique, j’ai vraiment l’amour de la langue.


Folks - Ta mèche par Folksyou

Tes chansons sont, pour la plupart, mélancoliques.

J’ai toujours préféré les chansons tristes aux chansons « up tempo ». Même une chanson comme « Ta mèche », qui à priori semble une chanson légère, elle ne l’est pas. C’est quand même un père qui dit à son fils qu’il se trompe s’il pense que ça va marcher pour lui, qu’il ne doit pas se faire trop d’illusion sur le sujet.

Es-tu, toi-même, mélancolique dans la vie ?

Je ne crois pas en tout cas être une personne triste. Je ne suis pas Patrick Sébastien et je ne fais pas tourner les serviettes, mais je ne suis pas non plus particulièrement dépressif. Je pense même avoir un brin d’humour, si tu veux savoir.

Tu travailles avec Microcultures, une maison de production participative indépendante qui intègre un modèle de crowdfunding janvier (financement par la foule) dans sa politique de label artisanal et d'accompagnement artistique.

Oui. Et ils ont surtout des artistes anglo-saxons, je crois même être le seul à chanter en français. Dans ce label, ce sont les internautes qui participent au financement du projet. Ils achètent en fait des biens culturels. Ils préachètent le disque, ce qui permet de réunir la somme, mais ils préachètent aussi des places de concert pour venir me voir, ou un concert privé chez eux et ça peut même aller jusqu’à l’écriture d’une chanson personnalisée, ce que j’ai fait à 4 reprises. On a réuni 3500 euros. Ça nous a permis de faire les arrangements, le mastering, le pressage… bref, cette somme nous a bien aidés et je remercie ici tous mes mécènes.

Je crois savoir que tu cherches un tourneur.

Oui et toute personne susceptible de m’aider à faire avancer mon projet. J’aimerai qu’on me donne la possibilité de faire des concerts dans de bonnes conditions et pouvoir continuer à enregistrer des disques.

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Pour finir, voici son passage à Taratata le 19 janvier 2012.

"To die at 27".

25 juin 2012

Tomislav : interview pour "Avant le départ"

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(Photo : Sand Mulas)

Encore un artiste que j’ai repéré lors du Pic d’Or 2012. Après les lauréats de ce tremplin musical (dans la précédente chronique), j’ai demandé à celui qui a reçu le Pic d’argent (voir sa prestation ici), Tomislav, de venir me rejoindre à « l’agence » pour mieux le connaître. C’était le 20 juin dernier.

Cet auteur-compositeur-interprète m’a intrigué, il fallait que je creuse. Je sentais en lui un truc original, très fort. Un type tourmenté qui fait mine de ne pas l’être. (Regardez la profondeur de son regard dans la photo d'ouverture). Je me suis senti touché par ce garçon. Je n’en connais pas encore les raisons précises.

tomislav,avant le départ,interview,pic d'or 2012,pic d'argentPrésentation de l’artiste :

« Tomislav, français d’origine croate, fait de la chanson Folk en « one man band ». Guitare sanglée, grosse caisse et charley aux pieds, il fait hurler son harmo, de coins de rues en plateaux depuis plus de 5 ans. Il nous fait passer d'une ambiance folk acoustique aux accents pop-bluesy, délicieusement intimiste, à des envolées rock n'roll rugueuses martelées du pied.

Les textes de son album Avant le départ sont rageurs ou tendres. Il évoque les frustrations (James Dean), les amours naissantes ou déçues (J’voulais pas / La nuit), les destinées pas forcément heureuses (Tourner les talons / Avant le départ), des instants fugaces (La fille du train). Le propos sait aussi se faire plus grave et intimiste (Je suis là / Où vont les hommes ?). Que dire de « Y’a pas mort d’homme », coécrit avec Maroine Belmatih, alors détenu, est un témoignage poignant sur la condition carcérale. Poignant. Tomislav est loin de renier ses origines croates, il rend un hommage à sa langue paternelle en reprenant le chant traditionnel Tebi Majko Misli Lete. »

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tomislav,avant le départ,interview,pic d'or 2012,pic d'argentInterview :

Quand on fouine sur les sites de partages de vidéos, je te vois chanter dans plein de contextes différents… tu me donnes l’impression d’être toujours en mouvement.

C’est une des raisons pour lesquelles je fais ce métier. J’ai envie de raconter des choses, j’aime jouer de la musique, mais surtout j’aime rencontrer des gens, des publics et des artistes différents… et voir du pays.

Personnellement, je t’ai découvert au Pic d’or 2012 à Tarbes, mais avant cela, dans un pub de la ville, pour un set acoustique. Je n’étais pas très attentif ce soir-là, mais en te regardant, je me disais que tu dégageais un truc assez fort… très charismatique. Je me suis dit que derrière ce sourire se cachaient beaucoup de choses.

Moi, je suis heureux dans ma vie, du début à aujourd’hui, après, comme plein de vies, il y a des coups à encaisser. Je suis d’origine croate et depuis tout petit, toute ma famille et moi, on a toujours eu le cul entre deux chaises, entre deux vies, deux origines…

Quand tu te rendais en Croatie, en vacances, c’était la guerre.

Oui, j’ai vécu ça. C’était saisissant et tragique. J’ai vu l’ONU partout,  les militaires croates étaient présents, les avions de chasse, les coupures d’électricité, les couvre-feux entre 20h et 7h du matin. Plus petit, en Yougoslavie, j’ai vécu les pénuries de lait. Ca posait des problèmes pour les plus petits. On ne peut pas dire que j’ai souffert, mais beaucoup d’évènements durs m’ont marqué. Indépendamment de ça et de mes origines, j’ai un côté éponge et je suis constamment dans l’empathie. Un peu comme quand tu écoutes une chanson qui te rend triste et que tu es heureux d’être triste. Ce n’est pas malsain, mais c’est une émotion qui te remplit tellement que tu trouves ça beau.

" Tourner les talons ". Images : A.Courty / T.Cadet / S.Mulas

Pourquoi être retourné en Croatie pendant les conflits ? Ce n’est pas anodin.

Parce qu’un proche de mon père était gravement malade. Il vivait ses derniers jours, donc il fallait y aller. Au départ, mon père penser s'y rendre tout seul, mais toute la famille voulait y aller avec lui. La guerre ayant commencé, ça faisait 4 ans que nous n’y étions pas allés. Etant habitués depuis tout le temps à des allers-retours là-bas, on avait tous un certain mal du pays. C’est amusant, parce que lorsque nous sommes là-bas,  nous avons le mal de la France.

As-tu eu peur là-bas ?

Franchement, j’étais trop jeune pour avoir conscience des dangers. Mes parents n’étaient pas trop rassurés parce que la ligne de front était à une quinzaine de kilomètres de là où nous étions. J’avais un cousin qui allait se battre tous les jours et qui revenait chaque soir. C’était une ambiance très particulière.

Toi,  à cette époque, tu écoutais beaucoup de musique. Tu étais déjà dans ce monde-là.

Énormément. J’écoutais comme un fou des groupes comme Les Négresses Vertes ou les Clash. Quand j’étais môme, quand j’écoutais leurs chansons, en même temps, je me faisais des vidéoclips dans ma tête.

Maintenant quetu fais ta musique, tu fais ça toi-même. Tu es maître de ton monde.

(Rires). J’ai commencé la musique en me disant que j’allais écrire aussi. J’ai créé de nombreux groupes avant de me lancer en solo, mais jamais je n’ai fait de groupe de reprises. Dieu sait que mes premières chansons n’étaient pas bonnes, mais au moins, elles étaient originales et on les jouait quand même.

C’est toujours toi qui étais la pierre angulaire de ces groupes ?

Oui, parce que j’étais guitariste-chanteur et parce que j’écrivais les morceaux.

Les Talents Acoustic 2011 avec Tomislav : "Comme une balle".

Pour en revenir à tes 5 frères et sœurs… vous avez dû baigner dans une culture musicale assez intense ?

Oui. Là d’où je viens en Croatie, il y a beaucoup de groupes polyphoniques. Ils chantent des complaintes, des ritournelles qui parlent de marins, de la Terre, de partir… c’est leur culture, plus tu vas à l’est plus les gens sont partis à l’ouest. Mon père nous faisait chanter tous les 6 quand on était môme. Dès qu’il y avait une fête familiale, tout le monde chantait. Les premiers sons de musique que j’ai entendus dans ma vie, c’était des musiques de là-bas. Tu sais, dans ses jeunes années, mon père a accompagné un chanteur croate exilé. Il a beaucoup tourné en Europe pour la communauté croate. Je me souviens aussi, que, lorsque mon père rentrait du boulot, il prenait tout le temps sa gratte.

Que pense ta famille de ton cheminement artistique ?

Ils sont vraiment derrière moi. C’est drôle parce qu’avec mes précédents projets musicaux, je n’avais jamais vraiment convaincu les membres de ma famille, alors qu’avec ce disque, si. Mon frangin est super derrière moi, il me motive comme jamais et me trouve même des concerts. Avec ma frangine, j’ai carrément co-écrit des textes… je pense qu’ils se sont reconnus dans certains textes. Dans un premier temps, ça m’a gêné et aujourd’hui je trouve ça génial parce que j’entraîne ceux que j’aime dans mon sillon.

Livesquat chez Vaea. Tomislav chante "Le temps est à la fête".

As-tu un sentiment de fierté d’avoir, de voir, enfin ton disque en « physique ». Ce doit être émouvant après tant d’années de travail ?

Ma famille, ma compagne, mes amis, Christelle, ma manageuse, ça les rassure un peu. Je sens plus de fierté de leur part que j’en ai personnellement. L’objet matériel, pour les gens qui sont de l’extérieur, concrétise le fait que je sois chanteur. Alors que pour moi, c’est concret depuis le départ. La matérialisation physique de l’objet, ce n’est qu’une étape. Alors, je suis content parce qu’en terme de parcours, c’est un jalon posé. Mais, je n’arrive pas à dire le mot « fierté ». Je n’y arrive pas.

Ce premier disque solo, justement, tu as mis plus de 5 ans à la concevoir…

C’était long et laborieux à tout mettre en place et à enregistrer. J’étais content quand il est enfin sorti.  Aujourd’hui, je suis ravi de ce disque, parce qu’il met un terme à une période de 5 ans où j’ai trimé comme un fou, ou j’ai essayé plein de choses… et en même temps, il me permet d’envisager les années qui viennent.

Comment appelles-tu ton style musical ?

Je trouve que me coller moi-même une étiquette est extrêmement compliqué. Il faut à la fois qu’elle puisse te raccrocher à autre chose et en même temps te démarquer du reste. Pour l’instant, je parle de folk blues francophone. J’ai choisi le mot « francophone » plutôt que « français » parce que je ne pense pas être dans la filiation de  la chanson française, même si j’en écoute. Dès qu’on dit « chanson française », on te rattache à une sorte de lignée dans laquelle je ne suis pas. Moi, j’écoute énormément de sons anglo-saxons, comme Springsteen, Neil Young, ou plus récemment, John Butler. Mais, je me retrouve aussi dans des groupes comme les Belges d’Été 67 ou les Québécois de Karkwa. Mais moi, vraiment, je tiens à cette riche et belle langue française, donc « francophone » est le terme approprié.

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(Photo : Sand Mulas)

Je vais revenir sur le fait que tu fais tout toi-même, que tu apparais sur scène comme un « homme orchestre ». Est-ce que jouer tous les instruments seul n’empêche pas de rentrer complètement dans ses chansons ?

C’est le point vers lequel tu te heurtes au départ. Quand j’ai commencé, il y avait un côté spectaculaire à le faire, et bêtement, je ne misais que là-dessus. Il y avait une partie de mon corps qui était mobilisé d’une certaine façon et juste l’autre partie que je pouvais donner au public. J’étais une espèce d’exécutant et j’ai mis un peu de temps pour comprendre qu’il fallait que j’interprète mes chansons, que je les vive. J’ai donc beaucoup réfléchi là-dessus en travaillant tout l’aspect technique. En faisant en sorte qu’il soit totalement intégré pour ne plus y penser. Il n’en reste pas moins que de jouer avec des musiciens, c’est tout à fait différent.

Au fond, tu préfères quoi ?

Je suis tenté de te répondre, les deux. Quand on maîtrise tout de A à Z, il y a un côté défouloir, un côté très physique et quand tu as fini tu es vidé, tu es lavé. Cela étant quand je suis juste debout devant mon micro avec des musiciens, je suis vidé aussi, mais pas de la même manière. Avec mes musiciens, on arrive à mettre plus de relief à ma musique. La Sainte Trinité du trio, je suis fan… donc, oui, au fond, je préfère cette version-là de la possibilité de présenter mes chansons au public.

Être seul sur scène, c’est aussi une raison économique.

Évidemment. Dans le cadre d’un artiste en développement comme moi, le fait d’être « solo », cela permet d’aller partout plus facilement et de pouvoir faire ton chemin. C’est beaucoup plus compliqué avec une machine un peu plus grosse.

Ce qui me fascine quand je te vois sur scène, c’est que tu parviens à créer des émotions contrastées selon les titres que tu joues. C’est le propre d’un artiste, je le sais, mais chez toi, c’est flagrant. Au Pic d’Or, par exemple, ta chanson « Je suis là » nous a tous sciés. On ne s’attendait pas à un tel choc. Cette façon de raconter la guerre sans vraiment la raconter… bravo !

Quand je crée une chanson, je commence toujours par la musique. Elle fait naître une image, un climat, une ambiance, je la tourne et je la retourne encore beaucoup et au bout d’un moment, il y a une phrase qui sort inévitablement. Pour cette chanson, ce procédé m’a amené sur une thématique épineuse. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse gaffe à ce que je raconte. Je ne voulais pas faire une chanson démago qui dise : la guerre, c’est pas bien.

Au Pic d'Or : "Je suis là".

Donc, tu as choisi de faire parler un Casque bleu qui ne peut que décrire ce qu’il voit et ressent.

J’aime bien partir d’un point de tension. C’est ce que je trouve intéressant dans toute expression artistique, que ce soit un livre, un film ou une chanson… qu’il y ait une tension au départ. Un Casque bleu, dans un conflit, il est en plein milieu de la tension et il ne prend pourtant  part à rien. Il est un soldat de la paix. Il est armé, mais ne peut rien faire alors que son âme, sa personnalité, son caractère lui dicteraient d’agir de telle ou telle autre façon. J’ai trouvé que c’était l’angle idéal de me servir à la fois de sa frustration et de son recul  pour aborder un sujet comme celui-là.

Malgré les chansons « légères » qui parlent d’amour, parfois de manières très sensuelles, souvent, tout ce que tu racontes est quand même grave. Malgré tes musiques enjouées, vraiment, on devine un homme intérieurement assez noir.

J’aime bien les contrastes, j’aime bien quand ça frotte, quand ça accroche. J’aime bien raconter des histoires pas drôles sur des musiques qui donnent la pêche.

On traîne tous des casseroles, je t’assure que les tiennent ressortent dans ton album.

C’est génial, parce que c’est ça de moins à porter. Lors d’un concert, ce que j’aime bien en tant que spectateur, c’est prendre dans la tronche des émotions très variées. J’aime me marrer, être ému aux larmes, ressentir une colère qui monte, un truc super énergique, la frustration… j’aime bien quand tout ça est distillé parce que pour moi, un concert c’est un moment de vie, et la vie, c’est tout ça mélangé. Moi, je veux provoquer ça dans mon disque ou dans mes concerts.

Dans tes textes, tu évoques les voyages. Les voyages extérieurs, les vrais, et les voyages intérieurs, ceux des méandres compliqués du cerveau. Dans tes chansons, il n’y a rien ni personne de manichéen.

À mesure que le temps passe, tout devient différentes nuances de gris. Plus rien n’est ni tout blanc, ni tout noir. Tu apprends ça à mesure du temps qui passe.

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(Photo : Sand Mulas)

Artistiquement, tu te diriges dans quelle direction à présent ?

Je vais défendre cet album en tournée au maximum encore pendant 2 ans. Mais ça fait 5 ans que je suis en solo. Aujourd’hui, j’ai vraiment envie de travailler avec d’autres. Parallèlement à ma carrière perso, je travaille avec une conteuse, Sandrine Mulas (également photographe et réalisatrice video), pour monter un spectacle de conte musical tiré d’un bouquin, « Les contes traditionnels de Croatie ».

N’as-tu pas peur qu’avec ce genre de projet, tu sois catalogué comme le chanteur croate qui chante en français et qui défend son pays ?

C’est un risque, mais je veux bien l’assumer parce que dans ce travail il n’y aucune revendication politique ou identitaire. Je me sens Français, et je suis Français. Mais ma culture musicale croate m’a construit artistiquement autant que les Clash ou Bruce Springsteen ou encore les Innocents. J’ai d’autres projets, mais il est trop tôt pour que je puisse encore t’en parler. Durer, c’est lancer plein de lignes et attraper plein de poissons différents.

Songes-tu déjà à ton nouvel album ?

J’y pense déjà, et mine de rien, j’y travaille déjà. Un cheminement se fait, en tout cas. Moi, je ne peux pas écrire un album en 6 mois. Il me faut du temps. Je veux arriver avec une trentaine de chansons, comme pour celui-là, et n’en garder que la substantifique moelle.

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23 juin 2012

Scotch et Sofa : interview pour "Par petits bouts"

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(Photo: Lisa Roze, Odile Subra: maquillage, Fred Barat coiffure, Olivia Bidou: stylisme.)

scotch et sofa,par petits bouts,interview,pic d'or 2012; mandor,chloé monin,romain preussÉvidemment, j’avais remarqué et bien gardé dans mon esprit ce duo magnifique qu’est Scotch et Sofa. Je n’irai pas dans la facilité en disant que j’ai été « scotché » en écoutant leur disque, Par petits bouts, pour la première fois, mais c’était pourtant la pure réalité. Difficile de ne pas tomber sous le charme de leur musique et de la voix envoutante de la chanteuse. La possibilité d’une future mandorisation était bien ancrée en moi. Puis, ma participation en tant que juré du Pic d’Or a finalement accéléré les choses. Ils se sont présentés à ce tremplin et l’ont gagné haut la main (voir leur prestation filmée, ici). Du coup, j’ai fait brièvement leur connaissance là-bas. Eux et moi étions bien occupés, donc, nous nous sommes promis de nous revoir à Paris. C’est donc avec plaisir que j’ai accueilli Scotch et Sofa sur mon sofa à « moi » (qui n’est en fait qu’un simple canapé), le 18 juin dernier.

scotch et sofa,par petits bouts,interview,pic d'or 2012; mandor,chloé monin,romain preussBiographie de Scotch et Sofa (tirée du site RFI Musique) :

Chloé Monin, alias Sofa, chanteuse, et Romain Preuss, alias Scotch, guitariste et beatboxer. Deux mordus de jazz, rencontrés au sein de Jam, l’une des écoles réputées du genre à Montpellier.

Chloé est partagée entre sa future carrière dans le corps professoral et sa volonté de se "lancer" en groupe. Romain, guitariste autodidacte, revient d’Angleterre où il s’est enivré de soul, rythm'n'blues et jazz, et a développé sa technique de "finger-picking" sur une guitare à huit cordes rarissime, si caractéristique du style bien affiché de Scotch & Sofa.

Le duo se distingue par une couleur jazz, une vraie liberté formelle et un chant pastel parfaitement maîtrisé. Publics et professionnels ne s’y trompent pas : les Musik’elles de Meaux en 2006, les Francofolies de la Rochelle en 2007 et nombre de grandes scènes et de premières parties jalonnent le parcours du groupe.

Sur disque, l’univers dépouillé de Scotch & Sofa s’étoffe un peu, mais l’essentiel est là : le très beau timbre cotonneux de Chloé, l’étonnant sens des espaces de Romain, et des textes faussement simplistes et ciselés à merveille.

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Interview :

Quand on commence à se faire connaître, la difficulté première est-elle de continuer à tenter d’acquérir un public plus nombreux ?

Romain : Nous, on a l’impression que ça va à une allure modérée et humaine. Ce qu’il se passe autour de nous est super bon signe et ça reste agréable à vivre. Là, on vient de faire le premier disque, donc inévitablement, on pense à la suite. Pour être clair, on pense déjà au deuxième album.

Cela étant, ça fait 7 ans que vous existez et ce que vous récoltez en ce moment ne vous tombe pas dessus du jour au lendemain. Il y a beaucoup de travail. Votre album est sorti il y a deux mois et tout le monde parle de vous… comment prenez-vous la chose ?

Chloé : Je prends tout comme des cadeaux. C’est super agréable, parce que, justement, rien n’est arrivé du jour au lendemain. Comme dit Romain, ça arrive lentement, mais sûrement. Que l’album plaise, que nous passions de plus en plus à la radio, que nous remportions des tremplins, on le prend comme un bonus, mais je t’assure que l’on garde les pieds bien sur terre.

Romain : Moi, la seule réflexion que je me fais, c’est que c’est bien que notre musique parvienne à des gens. C’est ce qu’il y a de plus important.

Chloé : Romain a raison. Nous on fait de la musique et des gens peuvent la découvrir. Si notre progression est douce et  lente, on sent que le bouche à oreille fonctionne. Le clip de "Ça se", avec la participation du chanteur Ours y est pour beaucoup...

Vous faites des shows cases dans pas mal d’endroits, de vrais concerts aussi… vous êtes en permanence en activité.

Chloé : Oui, il y a même des scènes qu’on n’avait pas particulièrement envie de faire qui nous ont finalement fait passer presque un meilleur moment que dans une grosse scène dont on attendait beaucoup et ou il ne s’est finalement pas passé grand-chose.

Romain : Pour ma part, j’ai plus peur sur une petite scène que sur une grosse.

Chloé : Quand on arrive sur un Zénith, on peut penser que c’est plus impressionnant, mais quand on est sur scène, nous on voit une masse, pas des individus bien déterminés. Donc, c’est moins impressionnant que de jouer devant une soixantaine de personnes dont on voit tous les regards portés vers soi. C’est plus intimidant.

Romain : Il faut dire que quand nous sommes amenés à jouer devant autant de gens, on est souvent dans une situation d’outsiders puisque , pour le moment, c’est dans le cadre de premières parties. On n’a pas la même pression que les têtes d’affiche. Les gens n’achètent pas les billets pour voir Scotch et Sofa, ils ont juste l’occasion de nous découvrir…

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En même temps, il ne faut pas décevoir les spectateurs présents.

Chloé : C’est un challenge et on se donne toujours à fond sur ces scènes-là. On prend ces moments très au sérieux. On a toujours l’intention de se mettre le public dans la poche.

Romain : Comme nous ne sommes que deux, on ne peut pas se permettre de jouer à l’économie. Faut y aller !

Vous êtes fatigués à la fin d’un concert ?

Romain : Moi, je suis très très fatigué.

Chloé : Oui, moi aussi, mais ce sont deux fatigues différentes. Romain, c’est très physique ce qu’il fait sur scène. Quand il fait du beat box, il dépense beaucoup d’énergie, au point de souffrir parfois. Moi, ça me prend peut-être moins d’énergie, mais j’ai l’impression que ça me lessive complètement. Je me sens tellement investie par ce qui est raconté que je puise dedans. A la fin d’un concert, j’ai envie d’aller me coucher.  C’est d’ailleurs ce que je fais tout le temps.

En concert, êtes-vous très réceptif aux réactions et attitudes du public ?

Romain : Chloé est beaucoup plus une éponge que moi.

Chloé : Comme je leur raconte une histoire, je suis sensible à comment ils vont la recueillir. Par contre, je ne vais être sensible qu’en positif. Je refuse de me laisser envahir par le négatif quand je suis sur scène.

Extrait du concert du duo Scotch & Sofa dans un appart privé du quartier Gambetta à Montpellier à l'occasion de la sortie de leur album "Par petits bouts". Organisé et filmé par l'association Gumguts.

J’ai une image de vous deux comme des personnes assez secrètes et peu démonstratives quand le concert est terminé.

Chloé : Après le concert, je vais plus vers les gens que Romain.

Romain : Sans aucun dédain, c’est vrai que j’ai tendance à ne pas aller vers les gens. C’est plus de la timidité.

Chloé : Quand je suis sur scène, je suis dans une bulle, alors, c’est vrai que quand c’est fini, crever la bulle, c’est parfois un peu violent. Je prends les concerts un peu comme une mission. J’ai la mission que cette musique se diffuse, du coup, quand on finit le concert, je me dis, « ça ne s’arrête pas là ! ». J’aime beaucoup aller voir les gens, avoir leur retour. Je constate à quel point les gens sont contents d’échanger avec nous, pas uniquement musicalement, mais aussi humainement.

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Tout à l’heure, Chloé, tu me parlais de l’investissement que tu mettais en interprétant les textes… ils sont tous signés Céline Righi. C’est facile de rentrer dans l’univers des mots de quelqu’un d’autre ?

Chloé : Au début, la question ne se posait pas parce que ni Romain, ni moi n’écrivions. On est parti à la recherche d’un auteur. On a rencontré aucune autre personne avec qui ça a fonctionné aussi bien qu’avec Céline. Elle est très talentueuse et a su parfaitement comprendre où nous voulions aller. Après, pour notre indépendance, il serait bien que nous jouions sur nos propres textes. C’est quelque chose qui est en train de se mettre en place doucement.

Romain : Je précise que c’est loin d’être du dépit que de travailler avec Céline.

Chloé : Cette rencontre est même presque magique, parce qu’effectivement les gens me disent souvent qu’ils sont persuadés que c’est moi qui ai écrit les paroles.

Il y a des textes qui datent de quelques années. Certains de 6 ans. Il faut pouvoir continuer à les assumer, non ?

Chloé : Le comble, c’est que je pense que je ne les ai jamais autant assumés qu’aujourd’hui.

Avez-vous une forme de lassitude de chanter ces mêmes chansons sur scène ?

Chloé : Non parce qu’elles évoluent perpétuellement. Elles prennent des formes différentes. Pas uniquement au niveau des arrangements, mais aussi de l’instrumentation. « La trouille » et « Ca ce », c’était vraiment deux chansons différentes il y a quelques années. À chaque fois, j’ai l’impression que c’est une nouvelle histoire que l’on raconte.

Romain : Ça me plait encore beaucoup de jouer ces chansons. Je ne sens jamais un poids à interpréter tel ou tel titre. On est même très enthousiaste.

Votre style, c’est de la chanson française, jazz, lounge… etc. Indéterminé finalement ?

Romain : Je n’ai aucun problème à dire que c’est de la chanson française. Mais, elle n’est pas traditionnelle.

Oui, ça tient de votre parcours... Vous vous êtes rencontrés à Montpellier dans une école de jazz. Et le jazz, on en entend un peu par exemple.

Chloé : Ma formation musicale de base est le classique. J’ai commencé à l’âge de 6 ans, j’ai bifurqué vers le jazz bien plus tard. C’était juste un prétexte, pour lâcher le classique, pour lâcher la partition et être un peu plus libre. Après, je n’aurai pas la prétention de dire que j’ai une formation jazz.

Romain : Même en écoutant objectivement nos chansons, je ne trouve pas trop d’ancrage du jazz.

Chloé : Moi, parfois, les gens me disent par exemple qu’on entend un peu ça dans mon grain de voix.

Romain : Personnellement, musicalement et en terme d’écriture de chanson, j’aurais plus tendance à aller du côté de la pop.

Chloé : Je suis d’accord avec Romain. J’ai envie qu’on avance et qu’on ne fasse pas la même chose qu’il y a 6 ans. Je lui fais entièrement confiance pour savoir quel chemin prendre pour nous permettre de nous renouveler et évoluer. 

Chloé, ta voix dans un répertoire plus rapide, plus pop… tu t’en sens capable ?

Chloé : Je me pose la question. Mais justement, j’aime ce genre de gageure. Je pense que ça ne sera pas évident pour moi, mais que ça peut le faire.

Sur le titre Visite des Recoins, Oxmo Puccino signe un excellent featuring, sensuel et lent. Mazette Puccino !

Romain : Nous l’avons sollicité il y a longtemps pour avoir son accord de principe, et ça s’est fait assez naturellement. 3 ans plus tard, on lui demande si ça tient toujours et il confirme très gentiment. Le résultat est excellent.

Vous êtes un peu des enfants du chantier des Francos, non ?

Chloé : Oui, ils nous encouragent depuis nos débuts et nous suivent, nous encouragent, nous accompagnent comme des parrains… comme notre album vient de sortir, ils nous ont proposé de faire la première partie de Laurent Voulzy, le dernier jour des Francofolies de La Rochelle 2012.

J’ai l’impression que depuis que ce disque existe, beaucoup de monde souhaite vous prendre sous leurs ailes.

Romain : C’est une question de moment. On est déjà un vieux jeune groupe. On n’est pas en « feu vert » depuis le début. Il y a eu des creux et des bosses. Je suppose qu’il y a des moments ou le propos, l’âge qu’on a et ce que l’on raconte sont un peu alignés. Du coup, ça crée cette dynamique un peu homogène autour.

Chloé : Peut-être aussi que ce que l’on joue correspond à ce que les gens ont envie d’entendre en ce moment. J’ai cette croyance-là.

Je sais qu’en ce moment, vous ne seriez pas contre le fait de trouver un label.

Chloé : Oui, nous allons faire en sorte d’avoir de nouvelles chansons qui pourraient éventuellement être diffusées en radio. Comme nous sommes indépendants, si un label souhaite investir sur nous dans quelques mois, effectivement, ce serait vraiment bien.

C’est quoi pour vous un artiste ? Quelqu’un qui fait rêver ? Quelqu’un qui doit faire réfléchir ?

Romain : Pour moi, déjà, c’est quelqu’un qui est habité. Quelqu’un qui est complètement habité par son propos, quel que soit le mode d’expression.

Chloé : Pour moi, c’est quelqu’un qui a quelque chose à dire, quelque chose à partager et qui le fera par conviction.

Mais est-ce que vous sentez l’utilité qu’a un artiste pour le public?

Chloé : J’ai toujours peur d’entamer un discours pompeux, mais je trouve que l’on donne un bout de rêve aux gens. Ceux qui ont passé toute leur semaine à trimer au travail et qui vont au concert le samedi soir pour un instant d’évasion, je trouve ça magique. Quand ils viennent nous voir en disant qu’ils ont tout oublié de ce qu’il se passe de négatif dans leur vie, qu’ils étaient juste avec nous, à ce que nous racontions, qu’ils étaient pris par l’émotion et qu’ils nous remercient… je me dis que, vraiment, je ne fais pas ce métier pour rien.

Je me pose toujours cette question… c’est dur parfois d’appartenir à un duo ?

Chloé : (En riant) Ah ! Ce n’est pas simple tous les jours. Mais Romain est une des personnes qui m’a fait le plus fait avancer.

Romain : Je trouve ça bien qu’on ne regarde pas toujours dans la même direction, qu’on ne soit pas toujours d’accord, qu’on n’entende pas toujours la même chose. On essaie de se respecter et de s’entendre. 

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18 juin 2012

Céline Ollivier : interview pour "La femme à l'éventail"

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(Photo : Nicolas Berat)

Quand j’ai reçu le disque de Céline Ollivier, j’ai d’abord trouvé la pochette très belle. Un peu osée, mais pas trop. Je ne vous cache pas que je regarde aussi la provenance de l’envoi. Il y a des attachées de presse dont je sais qu’elles sont exigeantes dans leur choix personnel et qui sélectionnent les artistes qu’elles souhaitent que je rencontre (par rapport à ce qu’elles savent que je suis susceptible d’être intéressé). Ce n’est pas toujours le cas. Mais Flavie Rodriguez, oui. C’est agréable.

Dès la première écoute (c’est là le plus important),  je suis tombé sous le charme de la voix de Céline Olliver. Quelques chansons me paraissent même des évidences tubesques, comme par exemple « Le flore » et « La femme à l’éventail »… 

Vous pouvez écouter 6 extraits de l'album sur son site, celineollivier.com.

Une rencontre s’imposait donc.  Elle s’est tenue le 7 juin dernier. J'ai découvert une jeune femme sympathique dont la langue de bois n'est pas la spécialité.

Avant de lire le fruit de notre entretien, voici sa bio officielle.

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céline ollivier,la femme à l'éventail,interview,mandor

céline ollivier,la femme à l'éventail,interview,mandorInterview :

Tu es passée par le groupe Maximum Kouette

J’étais sur la tournée du 3e album, One, two, très fort ! en 2005. C’était ma première grosse expérience professionnelle. La première fois que je me retrouvais sur de grosses scènes. On était souvent en tête d’affiche ou en fin de plateau de gros festivals avec parfois plus de 8000 personnes.

Leur musique n’était pas franchement ton univers, il me semble ?

Pas vraiment. Tu sais, ils avaient besoin d’une vraie guitariste qui chante. Ils m’ont demandé si je me sentais de faire des rythmiques un peu reggae. Je n’y connaissais pas grand-chose au rock steady et au dub, mais je me suis lancée.

Tu as fait le conservatoire de musique. Ça permet de pouvoir s’adapter à tous les genres de musique, il me semble…

Oui, parce qu’au conservatoire, tu apprends à être polyvalent. Tu peux lire n’importe quelle grille, tu es armé et bien outillé.

Le chant, c’est inné chez toi ?

J’ai pris des cours de chant avec plusieurs professeurs. Il y a deux ans, j’en ai rencontré une super qui m’a remise dans ma voix, qui m’a replacé, parce que je chantais tout beaucoup trop bas.  Mes autres professeurs pensaient que j’étais alto. Erreur de diagnostic vocal, puisqu’en fait, j’ai une voix de soprano. Aujourd’hui, je chante là où je dois chanter.

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(Photo : Nicolas Berat)

Sur ton album, il y a des chansons sur lesquelles tu vas loin vocalement et d’autres où tu parles comme « Mes adieux ».

Je ne me suis pas posé la question comme ça. C’est plus le sens du texte qui donne l’interprétation, l’intention à la voix. J’aimerais aller plus loin dans la liberté, dans la manière de s’affranchir et de tout se permettre. Pour tout ça, il faut bien se connaître et grâce au cours que je continue à suivre, je suis encore en train de découvrir des choses.

Tu as travaillé et enregistré cet album avec le talentueux Martin Gamet.

Quand on s’est rencontré, tout de suite, on a parlé artistique et pas argent. Travailler avec lui était comme une évidence. C’est lui qui a composé l’équipe de musiciens qui m’accompagne. Moi, j’avais juste très envie de Benjamin Brillant qui jouait de la guitare avec moi sur scène.

Dans ce disque, la musique est parfois « chaude »…

J’aime bien dire qu’elle est un peu blues du sud, un peu fado. Il y a Sébastien Martel qui est venu rentrer des  guitares et c’était une grande leçon.

Quand tu entends ton œuvre, ta création, joué par des musiciens professionnels, ça t’émeut.

Il y a une élévation que ce que tu as créé. Je n’imaginais pas qu’on aurait pu aller jusque-là avec mes chansons. C’est magnifié sérieusement. Entre mes maquettes et l’enregistrement ainsi que les changements de tonalité avec ma prof de chant, il y a du chemin parcouru.

Ce disque a été enregistré en 3 semaines.

Oui, plus précisément, en 3 fois une semaine. Les respirations entre deux sessions sont essentielles. On est plus objectif quand on reprend. Franchement, cet enregistrement s’est déroulé de manière idyllique.

La chanson « Flore », ton premier single, évoque Jane Birkin. Je n’arrive pas à déceler si c’est un hommage ou une déception.

J’aime bien que chacun s’en fasse une libre interprétation. Je peux être piquante, douce ou pince sans rire quand je chante cette chanson sur scène… j’aime le fait qu’il y ait un vrai éventail d’interprétation. De toute manière, on est tous là à écouter les chansons avec notre parcours et notre histoire.

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(Photo : Nicolas Berat)

Il y a une chanson à part dans ce disque, « Jardin du Luxembourg ».

C’est une commande de Naïve pour Enzo Enzo. Je parle d’une femme et de sa relation avec son amant. J’ai masculinisé cette histoire d’amour, contrairement, effectivement, aux autres chansons. Souvent, c’est vrai, il est question de femmes, d’amantes.

céline ollivier,la femme à l'éventail,interview,mandorSur la pochette, tu es nue, mais pudiquement.

J’avais envie de réfléchir sur cette question : est-ce que c’est parce qu’on est nue que l’on se livre et est-ce que c’est parce qu’on est habillée, au sens esthétique du terme, que l’on se cache. Il y a quelque chose d’artistique dans la prise de vue de cette photo, dans le travail du photographe.

Textuellement, trouves-tu que tu te dénudes dans cet album ?

C’est proche de moi dans les humeurs. Douce ou piquante, c’est tout à fait ce que je suis. Des chansons d’amour, d’une certaine manière, il y en a dans le disque, mais ce qui est important, c’est comment l’auteur interprète aborde l’amour, ce qu’il vit, ce qu’il voit. Pour moi, c’est plus une histoire de ton, d’angle de vue.  Est-ce que ce serait intéressant de rentrer plus dans certains détails. Je n’en suis pas certaine.

Tu as une très belle écriture, l’utiliser autrement, ça te tente ? Genre des nouvelles ou un roman…

J’ai découvert le blog de l’écrivain Mathieu Simonet (note de l’auteur : mandorisé la même semaine) sur lequel il propose des sujets imposés. Je ne réponds pas à tous les textes, mais j’y participe souvent. C’est une merveilleuse idée ce blog, ça désacralise l’écriture. On n’est obligé de rien et ça me fait du bien. Écrire sans notes, c’est vraiment un autre exercice pour moi. La mise en musique influe beaucoup sur la tonicité des mots, le rythme, le flow. Ce sont deux exercices que j’aime beaucoup.

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15 juin 2012

Yves Bigot : interview pour "Quelque chose en nous de Michel Berger"

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Michel Berger fait partie de mon panthéon musical personnel (avec Balavoine, Goldman, Cabrel, Simon et autres Souchon). J’ai déjà évoqué ici mon rendez-vous manqué avec lui. Sur sa fiche Wikipédia, c’est une photo tirée de ce blog qui l’illustre (Balavoine itou d’ailleurs… c’est assez amusant, car je n’y suis pour rien. On m’a juste demandé l’autorisation). Bref, quand j’ai vu qu’une biographie sortait sur lui, Quelque chose en nous de Michel Berger, et qu’elle était signée par un homme dont j’ai le plus grand respect, Yves Bigot (que j’écoutais sur Europe 1 quand j’étais un chouia plus jeune), j’ai demandé à son attaché de presse de m’organiser un rendez-vous. Ce que Gilles Paris à fait avec une redoutable efficacité. La rencontre s’est tenue le 6 juin dernier dans son bureau d’RTL. Yves Bigot est l’actuel directeur des programmes et de l’antenne de cette radio dans laquelle j’ai moi-même travaillé quelques années.

(Lorsque je suis arrivé à la réception d'RTL pour notre rendez-vous, à l'antenne, j'entends les premières notes d'"Il jouait du piano debout". Splendide hasard.)

yves bigot, on a tous quelque chose de michel berger, interview, mandorNote de l’éditeur :

Le 2 août prochain, cela fera vingt ans que Michel Berger est mort. Depuis son étoile n’a fait que grandir. Compositeur, auteur, chanteur, réalisateur, producteur, directeur artistique, scénographe, pianiste, fasciné par l’Amérique de Gershwin, la soul de Ray Charles et le rock des Beatles, Michel Berger s’est employé à moderniser la musique et la chanson française à travers ses interprètes (France Gall, Françoise Hardy, Balavoine, Johnny Hallyday, Céline Dion), ses complices (Véronique Sanson, Luc Plamondon, Elton John), son opéra rock Starmania et ses tubes incontournables.

Ce livre retrace comme jamais son itinéraire singulier, inédit, ses drames familiaux, analyse ses et son influence, à travers de nombreuses interviews et conversations que l’auteur a eues avec lui, ainsi qu’avec France Gall, Véronique Sanson et Luc Plamondon, entre 1982 et la disparition soudaine de Michel Berger à Saint-Tropez le 2 août 1992. Mais pas uniquement… (Voir plus bas).

Pour la première fois, Yves Bigot consacre à Michel Berger, à son style et à ses interprètes,yves bigot,on a tous quelque chose de michel berger,interview,mandor l’attention et l’analyse biographique, thématique et artistique habituellement réservée aux rockstars qu’il a traitées avec succès dans ses deux volumes de Plus célèbres que le Christ.

L’auteur :

Directeur des programmes et de l’antenne d’RTL après avoir été celui de France 2, de France 4, de la RTBF et d’Arte Belgique Yves Bigot chronique depuis les années 1970 la vie du rock et des artistes à la télévision (« Les Enfants du rock », « Rapido », « L’autre musique », « Rive droite, rive gauche »), à la radio (Europe 1, France Inter), et dans la presse écrite (Libération, Rolling Stone, Rock & Folk).

Interview :

Si vous n’étiez pas précisément fan de Michel berger, il faut dire que vous le connaissiez. C’est même lui qui est l’initiateur de votre rencontre.

Nous sommes au Printemps 1982, je présente une émission de rock sur Europe 1. Un soir Michel Berger et France Gall, qui sont invités de l’émission précédente, celle de Christian Barbier, viennent me voir. Il est minuit 20, je commençais mon émission à minuit 30. Ils me disent qu’ils écoutent mon émission tous les soirs et qu’ils la trouvent formidable. Ils souhaitaient donc me connaître.

yves bigot quelque chose en nous de michel berger,interview,mandorA ce moment-là, vous aviez déjà des préjugés sur Michel Berger ?

Je savais ce qu’ils faisaient tous les deux, mais moi j’écoutais du vrai rock. J’écoutais plus Iron Maiden et Grateful Dead que Michel Berger et France Gall. Ils ne venaient pas dans les 500 premières positions des gens que j’admirais musicalement. Mais je connaissais leurs albums et savait parfaitement que ce qu’ils faisaient n’était pas « superficiel et léger », pour paraphraser une de leur dernière chanson.  Pour moi, ce qu’ils faisaient était proche de la variété, par rapport à mes goûts de l’époque. J’ai invité Michel un soir pour son album américain Dreams in Stone, qui avait un intérêt pour moi parce qu’il jouait avec beaucoup de très bons musiciens américains et parce que le chanteur Bill Withers y chantait. Et puis une seconde fois pendant trois heures, un après-midi, pour son album Voyou. Je reprends d’ailleurs pas mal d’extraits de ce riche entretien dans le livre.

Êtes-vous devenus des amis ?

Non, je ne peux pas dire ça parce que ce n’est pas vrai. Un ami, c’est quelqu’un qu’on appelle à tout bout de champ. Je n’avais même pas le numéro de téléphone de Michel et France. Je passais à chaque fois par leur attachée de presse. A cette époque-là, quelqu’un dont on n’a pas le numéro n’est pas un ami. Pour Michel Berger, j’étais juste un complice, peut-être un allié, une connaissance, un interlocuteur, rien de plus. Avec le temps, peut-être que nous le serions devenus, je n’en sais rien.

Vous reconnaissez qu’il a apporté beaucoup à la chanson française.yves bigot quelque chose en nous de michel berger,interview,mandor

C’est indéniable. Le concernant, mais aussi concernant les chansons qu’il a faites pour France Gall, qui d’ailleurs, relevaient de la pop anglaise ou américaine. Des chansons comme La fille de Shannon ou Je saurai être ton ami sont des joyaux. Quand on s’intéresse à un homme, on finit par s’intéresser à sa musique, c’est ce qui m’a permis de revisiter la vraie richesse de ce qu’il faisait.

Au départ, vous étiez contre le fait de publier une biographie sur Michel Berger…

J’étais même violemment contre. Et mon éditrice a fini par m’en persuader. Le problème, c’est qu’il y avait une deadline et avec ma vie professionnelle, elle n’a pas été facile à respecter. D’autres éditeurs m’ont aussi demandé d’autres biographies, mais j’ai refusé… Johnny Hallyday par exemple, Bashung aussi. Il y a trop de livres sur ces deux artistes, il n’y a donc aucun intérêt à ce que j’ajoute ma prose sur ces « sujets ». J’ai plutôt le fantasme de faire un film sur la vie du  père Johnny. Je pense que ce serait bien plus intéressant.

yves bigot quelque chose en nous de michel berger,interview,mandorRevenons à Michel Berger. Que s’est-il passé pour que vous finissiez par accepter d’écrire sur lui ?

Mon éditrice voulait un livre sur lui pour les 20 ans de sa disparition. Comme elle l’avait fait pour Bashung, j’ai compris qu’elle allait le proposer à quelqu’un d’autre. Pour Alain, ça ne me dérangeait pas, beaucoup de gens sont légitimes pour le faire, mais pas pour Michel. On ne peut pas l’aborder sans le connaître. Il n’y a pas beaucoup de journalistes qui le connaissaient tant que ça. Vous savez, Michel, c’est un cas et un vrai sujet. Il faut savoir quels ont été son Rosebud, ses rêves, ses frustrations, ses dichotomies, ses problématiques et ses tourments. J’en ai beaucoup parlé avec lui de par nos statuts respectifs. C’était même le sujet de 90% de nos conversations privées et médiatiques. Moi, j’étais la police du rock, lui était le mec que la police du rock avait toujours rejeté. Mais j’étais un de ceux avec lesquels il avait malgré tout un pont. Et puis, je suis le témoin de cette histoire, j’en suis le contemporain et je l’ai chroniqué en temps réel  à la radio, à la télé, dans la presse. J’ai connu France Gall, Véronique Sanson et beaucoup d’autres protagonistes de sa vie tels qu’Elton John ou Johnny…

Et ensuite, qu’avez-vous fait ?

J’ai rappelé Stéphanie (son éditrice) et je lui ai dit : « Si je retrouve les journaux, les cassettes des interviews à la radio et à la télé que j’ai faite avec lui, je le fais ».  Je monte dans la chambre de bonne que j’ai à Pigalle pour entasser une partie de ce qui n’est pas au garde-meuble et là, incroyable coup de bol, la première caisse que j’ouvre contient des cassettes C90 des enregistrements de mes émissions à Europe avec Michel et des tas de documents sur lui et son entourage. Là, je me suis dit que quelqu’un m’envoyait un message. Après, j’ai négocié avec ma femme de pouvoir travailler la nuit et de planter tous nos week-ends. Je m’y suis mis début décembre 2011 et j’ai rendu le texte le 25 mars 2012.

Avez-vous lu d’autres biographies de Michel Berger.

J’ai lu celle de Grégoire Collard. Je le connais bien et il m’a raconté des choses qu’il n’a pas mises dans sa propre biographie. J’ai lu aussi celle de Jean-François Brieu et Éric Didi, qui était la première biographie sur Berger paru en 97. J’ai lu aussi les bios de Gall et Sanson. Il faut faire tout ce travail.

C’est votre première biographie, avez-vous eu peur de ne pas vous en sortir ?yves bigot quelque chose en nous de michel berger,interview,mandor

Tout à fait. Je suis très soulagé aujourd’hui, parce que j’avais peur que ce ne soit pas bien. Si ça avait été nase, je me serais détesté toute ma vie, en plus, j’aurais niqué ma réputation. On peut toujours faire mieux, mais là, je suis content de moi.

Vous avez reçu les témoignages de bon nombre de ceux qui l’ont connu…

J’ai obtenu de nouveaux témoignages apportés par ses musiciens (Janik Top, Serge Pérathoner), ses producteurs (Gilbert Coullier, Jean-Claude Camus), ses amis (Pierre Lescure, Yves Simon, Marc Kraftchik, Jean-Marie Périer, Georges Lang), Bernard de Bosson (président de sa maison de disques), Grégoire Colart (son attaché de presse pendant seize ans), Bernard Saint-Paul (son collègue de bureau, producteur de Véronique Sanson), Philippe Rault (son fixeur à Los Angeles et à New York), Lewis Furey (metteur en scène de Starmania), Vanina Michel (vedette féminine de Hair, et l’une de ses premières compagnes), Philippe Labro (pour qui il composa la musique de Rive droite, rive gauche), Gérard Manset et Françoise Hardy.

Vous dites des choses sur  Michel Berger, France Gall, Véronique Sanson et sur  le dernier amour de Michel Berger qui n’est pas France Gall. Avez-vous fait de la rétention d’information pour préserver des gens encore vivants ?

Il y a beaucoup de choses que je sais et que je n’ai pas dites pour ces raisons et j’ai écarté tout ce qui est de l’ordre des rumeurs dès lors que ça ne m’a pas été dit par un témoin direct. Chaque information a été vérifiée scrupuleusement. J’ai volontairement omis quelques propos parce qu’ils étaient inutilement blessants et ils n’ajoutaient rien à  la compréhension de l’histoire.

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Lors de l'entretien...où beaucoup de choses ont été dites en off. D'une conversation entre deux passionnés découle toutes sortes de propos, pas toujours "publiques".

Pour finir, quelques tubes incontournables de l'artiste...

La plus importante à mon avis, pour bien aborder l'homme et son oeuvre...

Pour me comprendre.

Seras-tu là?

Chanter pour ceux.

Ca balance pas mal à Paris.

Quelques mots d'amour.

Donner pour donner (duo France Gall-Elton John).

La groupie du pianiste - Voyou (live Palais des Sports 83)

Mademoiselle Chang.

Si maman si (en duo avec Coluche).

Splendide hasard (une de mes préférées...)

Les princes des villes.

Le paradis blanc.

Et pour conclure... Une minute de silence (avec Daniel Balavoine sous le regard ému et les commentaires de France Gall).

14 juin 2012

Sophie Adriansen et Mathieu Simonet pour "Trois années avec la SLA" et "La maternité"

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Sophie Adriansen a sorti un livre évoquant les derniers jours de son oncle, Mathieu Simonet ceux de sa mère. Deux livres forts et pas vraiment conventionnels. Ils seront tous les deux, ce soir au Comptoir des mots, 239 rue des Pyrénées, 75020 Paris. Avant cette rencontre, je me suis proposé de les recevoir à « l’agence » afin de converser et de « confronter » leur œuvre commune. Ainsi fut fait le 8 juin dernier.

Présentation des deux ouvrages :

458509_364539506920645_1087641657_o.jpgSophie Adriansen pour son livre, Trois années avec la SLA (de la force de l’esprit même quand le corps abandonne) (Les éditions de l’officine).

Présentation de l’éditeur : En juillet 2008, Jean-Paul Rouet, jeune retraité de 60 ans, apprend du médecin qu’il est venu consulter pour ses récentes difficultés à marcher qu’il est atteint de Sclérose Latérale Amyotrophique (SLA), une maladie orpheline qui touche une personne sur 25 000.

On lui annonce que tous ses muscles, un à un, perdront leurs capacités. Face à ce pronostic sombre auquel rien ne l’avait préparé, Jean-Paul décide de tout tenter. Entouré d’amis médecins, il essaie différentes thérapies, jusqu’à une greffe de ses propres cellules souches. Il cherche tous les moyens pour continuer à vivre et, plus encore, pour comprendre sa maladie et mieux la vivre, jusqu’à en acquérir une très grande connaissance.

Dans Trois années avec la SLA, il narre son parcours, cherche à remonter aux origines de sa maladie, avec l’appui de contributions de ses proches, dépeint l’enfermement progressif dans son corps devenu prison et, avec beaucoup de pudeur, exprime la souffrance psychologique liée à la dépendance. Il pointe également du doigt l’inertie de la recherche en France quant à la SLA. Il démontre enfin la capacité de l’esprit à ne pas se laisser submerger par le corps, même malade, délivrant ainsi un formidable message d’espoir.

L’auteur : Sophie Adriansen, écrivain a recueilli le témoignage de son oncle. Elle a publié Je vous emmène au bout de la ligne (Ed. Max Milo 2012), Santé ! (Six façons de la dire, Ed. du Moteur 2011) ainsi que des nouvelles (revues Dissonances, Pr’Ose et Bordel). Elle tient depuis 2009 le blog littéraire Sophielit. Sophie Adriansen a déjà été mandorisée et aussi .

Mathieu Simonet pour La maternité (Seuil).

380297_10150768373077669_1288444361_n.jpg4e de couverture : "Que je meure dans quinze jours ou dans six mois, ça vous fera autant de peine. À moins de tous vous trucider, je ne vois pas comment vous empêcher d'être tristes." L'auteur raconte l’agonie de sa mère, à un stade très avancé d’un cancer généralisé. Il dialogue régulièrement avec elle. Elle analyse l’approche de sa mort en toute conscience. D’autre part, comme pour construire un bouclier autour de lui, autour de sa propre souffrance de fils voyant la dégradation de sa mère, qui doit être hospitalisée dans un établissement de soins palliatifs, l’auteur questionne différentes personnes - infirmière, prêtre, spécialiste de la morgue, médecin, personnel accompagnant, autres malades en stade terminal - sur la mort. Qu’en ressort-il ? Non pas un simple témoignage, mais une sorte de combat avec les mots dits et les mots écrits autour d’une mort annoncée.

L’auteur :

Mathieu Simonet est avocat à Paris. Né en 1972, il publie là son deuxième livre, après Les Carnets Blancs.

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DSC04186.JPGL’interview triangulaire :

Comment aborde-t-on un livre au sujet si délicat et à priori pas vraiment « grand public » ?

Mathieu : Pour moi, c’est un sujet facile. En tout cas, je ne l’ai pas pris comme un sujet difficile. J’ai même trouvé ça ludique. J’ai l’impression d’être un faussaire quand on me dit que ça a dû être très dur et très douloureux. Le deuil est douloureux, mais écrire un livre, ce n’est pas douloureux. Pour moi, l’écriture est un acte qui est parallèle à la vraie vie et qui n’a rien à voir avec la vraie vie, presque.

Quand tu dis que ta façon d’écrire est ludique, ça m’a effectivement sauté aux yeux.

M : Ma façon d’écrire est assez éclatée. C’est un hasard que dans le livre de Sophie, on retrouve aussi cette écriture qui est non linéaire, ces matériaux divers, le fait de faire intervenir plusieurs personnes.

Sophie : Je ne sais pas s’il y avait une volonté aussi marquée dans mon livre que dans le tien de faire ce « collage ». J’ai moins décidé que toi. Je considère que je n’ai pas eu le choix. J’ai proposé à mon oncle mes services pour l’aider à écrire s’il en avait besoin. Quand il me l’a demandé, il n’était pas question de dire non.  Je ne me suis pas demandé si ça allait être difficile. En l’occurrence, ça l’a été.

Il n’en reste pas moins qu’il y a des similitudes dans la manière de mener vos livres 458509_364539506920645_1087641657_o.jpgrespectifs.

S : C’était une volonté de mon oncle. Il voulait donner presque une dimension « enquête ». Il voulait retrouver dans son passé des signes qui, à postériori, pouvaient être considérés comme des signes avant-coureurs. Pour cela, il accordait presque plus d’importance au regard de gens un peu plus lointains, comme des anciens collègues d’il y a 25 ans que des très proches. Il m’a donc demandé d’enquêter de cette façon-là, sachant qu’il ne voulait pas voir les réponses au fil de l’eau. Il les a découverts une fois que je les ai intégrés dans le texte.

On comprend que ce livre a été pour toi éprouvant à écrire.

S : Oui, parce qu’il y avait en plus une notion d’urgence. Quand il a décidé du titre, en juillet de l’année dernière, le fait d’annoncer les 3 années, c’était aussi annoncer la fin de sa vie. Il y avait un côté « c’est mon dernier projet ». Le facteur temps met une sacrée pression supplémentaire. Ça a été compliqué pour moi, mais l’écriture a été bénéfique pour lui. Dans ton livre, Mathieu, j’ai relevé tout ce qui concernait la bibliothérapie parce que je suis convaincue que l’état de mon oncle ne s’est pas dégradé pendant le temps où nous étions vraiment dans l’écriture.

Peut-on aller jusqu’à dire qu’il s’est imposé de rester en vie jusqu’à la fin de la conception de cet ouvrage ?

S : Oui, parce qu’intellectuellement c’était une source d’excitation incroyable. Ça l’occupait en pensée 24h sur 24.

Parfois Sophie, il y a de grands moments littéraires et parfois, ce sont  des descriptions très cliniques. Notamment, quand tu évoques la maladie en terme médical et scientifique.

S: Oui, je vais même plus loin. C’est parfois imbuvable pour qui n’est pas concerné. De la part de mon oncle, je pense que c’est de la déformation professionnelle, le fait d’être au plus près de la vérité. C’était aussi un moyen de se légitimer par rapport au corps médical qu’il critique. Un moyen de dire « j’en sais au moins autant que vous », en théorie avec, en plus, mes ressentis.

Puisque tu es une littéraire, tu n’as pas eu envie de lui demander de faire plus « littéraire », justement ?

S : Je ne lui ai pas parlé du terme « littéraire », mais de plus « grand public ». Dans l’idéal, j’aurais aimé que tous les malades souffrants de maladies dégénérescentes puissent se retrouver dans ce livre. Lui, à l’inverse, il craignait qu’en allant vers le grand public, on aille vers du pathos et il ne voulait surtout pas que l’on tombe dans cet écueil-là.

425610_10150581312117669_1739719728_n.jpgMathieu, qu’as-tu pensé du livre de Sophie ?

M : Je trouve que le personnage de l’oncle est très intéressant. On a le sentiment que c’est un homme qui veut tout maîtriser. Je trouve ça très émouvant. Ceux qui sont gênés par les passages « techniques » peuvent sans problème les sauter sans remettre en question la compréhension globale du livre. Je trouve que c’est même un acte littéraire d’avoir ce personnage qui va imposer  presque sa science parce qu’il aime tout maîtriser… parce que c’est  finalement lui qui maîtrise mieux que nous, les lecteurs, il a le dernier mot. Il a la maîtrise absolue. Il a aussi un côté presque enfantin et donc très émouvant dans cette recherche absolue de comprendre la maladie mieux que les autres pour pouvoir être sauvé. On a envie d’y croire avec lui et malheureusement… Un des passages qui m’a le plus touché, que j’ai retrouvé dans la maladie de ma mère, c’est le fait qu’à un moment donné, il y a un problème de compréhension avec l’équipe médicale. Il y a des situations kafkaïennes dans ce livre. Par définition, dans la maladie, il y a toujours des grippages qui sont dérisoires et qui ont des conséquences énormes.

Sophie, toi, qu’as-tu pensé du livre de Mathieu ?

(Elle se tourne vers lui).

S : J’ai trouvé que ta mère, d’emblée, est un personnage. Je trouve même fascinant comment ta maman tient à être un personnage. Elle est une très grande héroïne romanesque avec cette volonté de conserver sa dignité jusqu’au bout. Tu exprimes bien le fait que tu l’as respecté jusqu’au bout. C’est rare. Je pense à tout un tas de situations intimes où tu as décidé que ce n’était pas à toi de l’aider. Je trouve ça très courageux d’être allé dans le sens de cette dignité-là.Sinon, je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait autant de réflexions sur la littérature.

Effectivement dans Les carnets blancs comme dans La maternité, Mathieu, tu évoques l’acte d’écrire.

M : Parce que justement, quand j’écris, je n’ai pas l’impression d’être dans la vraie vie. Je suis dans ce monde parallèle qu’est l’écriture. Il se trouve qu’à chaque fois, je fais un collage. J’ai toujours l’histoire principale. En l’occurrence dans La maternité,  j’ai écrit les 15 derniers jours de ma mère, en parallèle, j’ai fait plein d’interviews et encore en parallèle, j’ai un autre carnet dans lequel j’écris des petites phrases sur ce que je pense par rapport à l’écriture. Après, je mets tous ces matériaux côte à côte, je fais des découpages, ensuite, je passe un temps fou à assembler les paragraphes pour que cela sonne bien, pour qu’il y ait un bon rythme, une énergie et que ce soit un peu drôle. 95% de mon travail est un travail de collage.

Est-ce que la vie n’a d’intérêt pour toi que si tu peux la raconter après Mathieu ?

M : Oui. C’est pour ça que je ne suis jamais triste quand il se passe quelque chose de douloureux parce que je me dis toujours, je vais pouvoir en faire un livre. Si je ne pouvais pas écrire ce qu’il se passe, que ce soit triste ou amusant, je pense que je n’aurais pas beaucoup de goût à la vie. Pas au point de me suicider, mais vraiment, la seule chose qui m’intéresse dans la vie, c’est l’écriture.

S: Tu connais cette phrase de Philip Roth qui dit que si tu écris sur la famille, ta famille est foutue. Y crois-tu ?

Mathieu : Non, je crois juste que ça bouscule la famille. C’est un peu comme un enterrement, ça bouscule la famille, mais il se passe des choses. Les gens vont se mettre à se parler, à s’engueuler, mais ça va faire bouger les choses. Au final, ça va ressouder une famille. Recréer des liens. Moi, avec La maternité, je me fais engueuler par certains, féliciter par d’autres.

Moi, je trouve que tu n’épargnes pas ton frère, par exemple. Il n’est pas vexé de ce que tu écris sur lui ?

M : J’ai été très gêné par rapport à mon frère et j’ai hésité à lui faire lire avant publication. Finalement, je lui ai fait lire. Il m’a demandé de changer deux choses, ce que j’ai fait. Sur le premier livre, Les carnets blancs, il n’a pas voulu le lire avant publication de peur de devenir un censeur. Pour La maternité, il a vu qu’il n’a pas été mis en valeur, mais parce qu’il a beaucoup aimé le livre, il a accepté. Mais, toi, Sophie, tu penses que ta famille a peur de ce que tu écris ?

S : Je n’ai pas réfléchi à la question. Moi, je me pose la question de la limite de l’écriture par rapport à la famille. L’histoire de l’écriture de ce livre est devenue très importante pour moi. Toute ma famille n’a pas été favorable au projet du livre. Certains membres voient des choses dans tous mes écrits qui n’ont rien à voir avec eux, alors si j’aborde une vraie autofiction, je me demande comment ils vont réagir.

Mathieu, aimes-tu le terme autofiction ?

M : Non, car je le trouve compliqué. Il y a plein de gens qui ne savent pas ce qu’est une autofiction. Me concernant, je parle d’autofiction collective,  j’ai l’impression que c’est techniquement moins exact, mais que c’est plus parlant. Je recherche toujours dans mon écriture la plus grande simplicité. J’essaie de faire en sorte que tout le monde comprenne tout, si bien que mon compagnon me dit que j’écris comme un élève de quatrième. Je suis toujours dans la recherche de l’extrême simplicité. Quand j’ai la casquette « avocat »,  c’est mon intellect qui fonctionne, j’essaie d’être intelligent et de ne pas être dans le sensible et quand j’écris, j’essaie de ne pas être intelligent et être uniquement dans le sensible.

Sophie, toi qui es critique littéraire, trouves-tu que Mathieu écrit comme un élève de quatrième ?

S : Je ne suis pas sûr qu’un collégien de quatrième, même s’il est capable de faire des phrases aussi courtes, soit capable d’y mettre autant de sens que d’images. Son livre est un objet littéraire. À partir du moment où il y a une recherche de forme, même si tout le matériau est personnel, est-ce qu’on n’est pas dans de la littérature ?

Mathieu, ça te va si je dis que tu es un écrivain conceptuel ?

M : Oui et même, je le revendique parce que, ce qui m’intéresse dans l’écriture, c’est d’abord le concept. C’est partir d’un dispositif ludique, d’une expérience, ensuite, cette expérience peut ne rien donner et de temps en temps, elle peut aboutir à un livre. Mon point de départ est toujours un dispositif, mon point d’arrivée est toujours un collage. Entre les deux, il y a toujours de l’écriture et des rencontres.

Sophie, selon toi, est-ce que la littérature doit obligatoirement « bousculer » ?580008_10150859894543097_1133553371_n.jpg

S : Les livres, pour qu’ils restent en mémoire, il faut qu’ils bousculent d’une certaine façon, qu’ils agrandissent la vision du monde, qu’ils changent quelque chose.

Tu es d’accord avec Sophie ?

M : Moi, je trouve que ce qui compte, ce n’est pas tant de bousculer, mais c’est de donner envie de faire quelque chose. Ce qui me touche le plus, quand j’écris, c’est quand des gens me disent que ça leur a donné envie d’écrire, ou de parler à leur mère… bon, c’est vrai, quelque part, ça revient à bousculer. Par exemple, ce qui m’a touché dans le livre de Sophie, c’est qu’à un moment donné, elle aussi à mis en place un dispositif, sauf qu’il n’a pas été intellectuel au début. L’histoire, s’est imposée comme ça, mais au final, sa relation avec son oncle a fait qu’un dispositif s’est mis en place et c’est un dispositif vital, un dispositif essentiel qui nécessairement à impliqué toute la famille. Le livre de Sophie est aussi un livre concept, dans lequel, à l’intérieur, il y a beaucoup de choses qui m’ont plu.

Toi, Sophie, tu ne l’as pas envisagé comme un livre concept, j’imagine…

S : Pas du tout. J’ai même eu l’impression d’être en mode défensif. J’étais embarquée dans un truc terrible et j’ai fait en sorte d’organiser ça le mieux possible. Je n’ai même pas l’impression d’avoir décidé de grand-chose. J’ai juste essayé de modeler quelque chose avec tout ce qui m’arrivait de plein de côtés.

M : C’est assez sidérant qu’au moment où le livre est terminé, ton oncle décède. Après, sans doute que quand les gens sont en fin de vie, ils tiennent et lâchent quand ils ont fini quelque chose. Finalement, ton oncle a dominé ce livre jusqu’au bout.

S : Oui et je suis rentré dans son jeu en veillant à faire en sorte que ce soit le livre tel qu’il l’a décidé.

M : En même temps, il n’aurait pas pu faire ce livre sans toi.

Sophie, je t’ai déjà interviewé deux fois, là, pour ce livre, je te sens plus « mal à l’aise »… comme si tu parlais d’un livre qui ne t’appartenait pas, comme si tu ne te sentais pas légitime, est-ce que je me trompe.

(Long silence.)

S : Les choses sont encore fraîches, elles ne sont pas encore digérées globalement… et aussi, je me sens un peu seule à porter tout ça. En même temps, il faut que je défende ce livre, sinon, personne ne le défendra.

Mathieu, tu écris sur quoi en ce moment ?

Mon prochain livre sort en septembre et raconte l’histoire d’un garçon qui a disparu en Amazonie. Là, je vais commencer un nouveau livre sur les problèmes psychiatriques de mon père.

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Toi, ce qui t’intéresse par-dessus tout, c’est que les histoires circulent.

M : Oui, et que cela crée des liens entre les gens sans hiérarchie. Pour mes 40 ans, des amis, dont Sophie, m’ont offert un livre collectif, un livre secret, qui m’a beaucoup touché. Dedans, une des personnes qui a participé a écrit que ce qui était important pour moi, ce n’était pas d’écrire bien, mais d’écrire ensemble. C’est tellement vrai.

Et toi, Sophie, tu écris pourquoi ?

S : Moi, je pense que c’est un peu plus égoïste. Je n’ai pas encore trouvé les contours de la réponse à cette question, mais je pense que c’est pour moi d’abord, pour savoir qui je suis. Je sais que je m’exprime mieux en écrivant que dans la vie en général. C’est donc un  moyen de dire qui je suis, d’une autre façon. Pour revenir à Mathieu, je l’ai entendu dire dans une émission d’Arthur Dreyfus, « Chantons sous la nuit » sur France Inter, qu’il écrit, non pas pour se livrer lui, mais pour que le lecteur se regarde lui. C’est exactement ça. Mathieu fait des choses inspirantes et je trouve que ça va dans un sens très différent de la production littéraire du moment.

M : J’ai une dernière question a poser à Sophie. Tu as fini ce livre, mais je t’ai entendu dire en off tout à l’heure que de tout ça, tu allais en faire un livre.

S : oui, Trois années avec la SLA est la partie hors de l’eau de l’iceberg. Le deuxième livre est déjà très largement avancé. C’est une sorte de journal avec la volonté de faire revivre mon oncle. Dans SLA, c’est très figé, très maîtrisé, très lisse, alors qu’il y a eu de la colère et des coups de sang par exemple.

M : C’est le making of du livre ?

S: Oui, il y a un peu de ça, mais qui se mêle aussi avec les concours de circonstances qui font résonner plein de choses. Un livre, un film, une pièce de théâtre peuvent venir nourrir tout ça. Au début, l’idée, était d’aller jusqu’à la naissance du livre, aujourd’hui, je me rends compte qu’il faut que j’aille encore plus loin. Le début de sa vie et la promo.

M : Là, on est typiquement dans un dispositif et je trouve ça très intéressant.

La boucle est bouclée…

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06 juin 2012

Donoré : interview pour "Je viens à toi" et son concert aux "Trois Baudets"

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donoré,je viens à toi,les trois baudets,interview,pic d'orDonoré, je connaissais son existence. Nous étions, je ne sais pas par quel hasard, « amis Facebook ». Je suivais donc son actualité, regardais ses vidéos, écoutais ses chansons au fur et à mesure qu’il les publiait. Je suis curieux, je n’y peux rien. J’aimais bien, mais son côté « beau gosse » romantique freinait mon enthousiasme. (Les gens qui ont tout pour eux sont énervants, non ?)

À bien écouter ses textes, j’avais tout de même constaté que ses chansons d’amour étaient loin d’être insipides. Sa parolière Marie-Florence Gros (auteure d’un roman qui m’avait beaucoup plu), sait y faire. Quand il écrit lui-même, Donoré aussi (sait y faire). Mine de rien, chez eux, l’amour ne rime pas avec facile, mais plutôt avec transgressif. Juste, il faut tendre l’oreille et écouter réellement le propos.

Et puis, je l’ai retrouvé physiquement il y a deux semaines, à Tarbes, lors du concours du Pic d’Or (je vous ai dit que j’étais juré de ce tremplin ?). J’ai donc eu l’occasion de voir le jeune homme sur scène, mais je n’ai pas eu le temps de beaucoup discuter avec lui.

Comme il sera aux Trois Baudets ce samedi (9 juin 2012), de retour à Paris, je lui ai demandé de me rejoindre à l’agence pour une interview express.

Ainsi fut fait, ce lundi 4 juin. Avant tout, présentons l’artiste.

donoré,je viens à toi,les trois baudets,interview,pic d'orBiographie officielle :

Né à Grenoble en 1978, Donoré s’initie au piano à 6 ans avant de découvrir la guitare acoustique à 13 ans. C’est une révélation et  il officie alors dans plusieurs groupes de reprise et gagne sa vie d'étudiant en dispensant ses talents dans toutes sortes d’événements. Influencé par  Renaud, Cabrel, Goldman, Clapton et Kravitz, il compose dès 1995 ses premières mélodies. Lauréat du trophée National Serge Gainsbourg en 2003, il se concentre alors davantage sur ses compositions. Ses passages remarqués au Festival International de Louisiane (USA) ou lors des premières parties de Maxime Le Forestier ou d'Enzo Enzo lui ont permis de construire et d'affiner un univers singulier, teinté d'influences pop et folk. Après un premier CD produit en 2007 et une tournée de plus de 30 dates (dont un Réservoir sold out), Donoré sort son premier album en France intitulé Je viens à toi au printemps 2010 où il partage ses histoires avec finesse et élégance en explorant les tourments de l’amour et de l’âme.

Donoré chez Noomiz.

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Interview :

Nous nous sommes croisés à Tarbes, lors du Pic d’or. Ce genre de tremplin de chanson française  apporte-t-il quelque chose à un chanteur en « développement » ?

Oui, d’abord une ligne de plus non négligeable sur un CV si tu gagnes et puis la possibilité d’être vu par des gens du métier, comme par des responsables de festivals, par exemple. Tu ne t’imagines même pas la difficulté qu’ont les jeunes de ma génération pour se faire remarquer…

Si, je m’imagine très bien. Toi, tu commences à te faire remarquer justement. Tu as joué dans différentes villes françaises et rempli de nombreuses salles parisiennes, seul ou avec tes musiciens, dont le Sentier des Halles, la Favela Chic, le Théâtre de l'Archipel, le Théâtre de la Reine Blanche, l'Alliance Française de Paris, l’Européen...

C’est un long cheminement. J’ai un petit public qui me suit et qui m’est plutôt fidèle. Et puis, j’ai un producteur plutôt réputé et doué, Gérard Drouot. Il s’est beaucoup impliqué dans la fin de la production de l’album. Je l’ai sorti le premier juin 2010, le 8 juin, j’ai fait l’Européen et le 15, la première partie de Michael Bolton à l’Olympia.

Je viens à toi (show case FNAC Strasbourg).

Plus là pour toi (show case Fnac Strasbourg)

Tu as fait beaucoup de concerts acoustiques dans les FNAC et dans les IDTGV (environ 140) et pas mal de concerts à domicile…

J’en ai fait une quinzaine l’année dernière. Mine de rien, on peut vite se retrouver à 120 personnes dans un jardin. Je fais une heure et quart de vrai concert et l’ambiance est chaleureuse et conviviale. En tant que musicien, c’est très intéressant pour moi puisqu’il y a un cachet et je peux vendre mes disques sur place. Le plus important, c’est que ce sont de vraies rencontres. Et puis, je ne te cache pas que ça a intéressé les médias. Dès que l’on sort du circuit et du système traditionnel, les médias aiment bien.

Ce sont des chansons d’amour, à priori, mais pas que.

La teneur générale de l’album est un peu nostalgique, voire mélancolique. Ce sont des chansons autobiographiques sur des relations que j’ai pu avoir. J’évoque la jalousie, l’incompréhension, l’incommunicabilité… j’essaie d’emmener un regard distancié et décalé par rapport à des choses qui peuvent être parfois dramatiques. Ce ne sont pas des chansons mièvres.

Clip officiel de Histoire Banale.

Lonely Blues (New York acoustic version filmé et réalisé par Olivier Camandone).

Ta musique, c’est de la pop folk acoustique. On peut dire ça ?

Oui, exactement, pour le moment, en effet, à tonalité acoustique. Il n’y pas de batterie, il y a de la percussion. Pour moi, une bonne chanson, c’est uniquement quand elle sonne parfaitement en guitare voix ou piano voix. Là, je réfléchis à mon prochain album. Ce dont je suis certain, c’est que les chansons seront plus pop encore, plus « rentre dedans » et il y a aura moins de balades mélancoliques. J’aimerais bien avoir un côté plus Springsteen.

Tu as participé aux rencontres d’Astaffort. Qu’en retiens-tu ?

Deux fois par an, 15 auteurs compositeurs se retrouvent là-bas. Quand j’y ai participé, c’était les 35e rencontres. Cabrel les a créés parce que, pendant longtemps, il s’est retrouvé devant des gens qui lui demandaient ce qu’il pensait de leurs chansons. Comme il ne pouvait pas répondre individuellement à tout le monde, il a décidé d’organiser ces Rencontres. Chaque artiste est confronté aux autres et peut ainsi comprendre ses forces et ses faiblesses sur l’écriture, les compositions et l’interprétation. Il y a un système d’équipe de composition, cela permet de sortir de la solitude de l’artiste que Cabrel a du/pu ressentir.

Mais, toi, ça t’a apporté quoi ?

C’est intéressant de voir comment fonctionnent les autres. Au départ, c’est hyper déstabilisant. Cabrel nous sélectionne parce que l’on sait tous composer des chansons, par contre, on n’a pas tous les mêmes méthodes ni la même productivité, encore moins des styles similaires.

Tu as grandi en écoutant quoi ?

Renaud, Goldman et Cabrel…J’ai appris la guitare en écoutant Cabrel, « Je l’aime à mourir » par exemple… c’est dire si Astaffort, c’était important pour moi. Il était là tous les jours. Il m’a dit deux trois trucs par rapport aux paroles de mes chansons.

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C’est difficile de trouver son propre style?

C’est sûr qu’il faut trouver sa couleur, sa voie et sa voix. Je connais toutes les chansons de ces artistes, il faut s’en détacher.

Quel est le plus difficile à gérer dans ce métier ?

L’indifférence. Pas de oui, pas de non, pas d’écoute, pas de réponse. C’est frustrant quand tu mets tout ton cœur dans ce que tu défends et que tes chansons ne sont pas écoutées.

Tu joues samedi aux Trois Baudets. C’est une date importante pour toi ?

C’est une date d’entre-deux. Je ne suis pas sur une sortie d’album, mais par contre, je vais tester des nouvelles chansons et présenter le son que je souhaite mettre en avant dans le prochain album. J’aurais 5 musiciens et je te garantis que ce sera très musclé.

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Voici deux dernières vidéos: D'abord, le passage de Donoré à Ce soir où jamais en juin 2010.

Et on finit avec un ancien CD'Aujourd'hui (émission que je connais bien...) le concernant. Il date du 21 juin 2010 (jour précis de la Fête de la Musique).

03 juin 2012

François Bégaudeau invité de "La virgule du printemps" à Ozoir la Ferrière

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DSC04145.JPGPour l'annonce officielle de cette manifestation, c'est là ou .

Quel con je suis ! Je sais que je vais débattre avec un écrivain de talent. Je sais que nous allons parler littérature et écriture pendant deux heures. Qu’il en sortira forcément quelque chose d’instructif. En l’occurrence, de la part de François Bégaudeau, beaucoup de brillantes considérations sur le sujet. Percutantes. Sans langue de bois.

Et je n’enregistre même pas l’entretien pour le publier ici.

Quel con, je suis !

Pour tout vous dire, il est extrêmement rare d’être face à un auteur qui exprime uniquement ce qu’il pense, au risque de bousculer l’assistance, voire le journaliste qui l’interroge.

Jubilatoire, le fait de tenter d’être à la hauteur d’un tel personnage. De ne pas y parvenir, certes, mais qui permet de sortir des chemins balisés de l’interview.

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J’ai mes automatismes. Quand par exemple je le présente avant de rentrer dans le vif du sujet. J’explique qu’il a eu la mention très bien au bac. Qu’il est écrivain, journaliste littéraire et cinématographique, chroniqueur sportif. Fan de foot. Ancien professeur (de français). Chanteur dans un groupe punk, Zabriskie Point. Qu’actuellement, il est rédacteur en chef adjoint des pages cinéma du magazine Transfuge auquel il fournit une chronique littéraire depuis 2005. Qu’il est réputé être asocial, cynique, habile écrivain maniant parfaitement l’ironie.

Cet homme de son temps, médiateur et médiatique me répond avec diplomatie qu’il ne comprend pas que, lorsqu’on l’interroge, on privilégie l’homme plutôt que l’œuvre. OK ! J’attaque l’œuvre. L’homme a sorti 7 romans et 4 essais. J’ai choisi de m’attarder sur les 3 derniers.

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Le maire d'Ozoir-la-Ferrière, Jean-François Oneto, est passé quelques minutes nous saluer... sous le regard de celui qui est à l'origine de ce café littéraire, Luc-Michel Fouassier.

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9782749530543.jpgTu seras écrivain mon fils (éditions Bréal) : pertinent, insolent, décapant, Bégaudeau livre ici avec humour une vision décalée du métier d’écrivain. Une réflexion autour des rapports parent-enfant quant à l’avenir de sa progéniture.

« Tu as vingt ans, peut-être trente, peut-être au-delà. Tu veux écrire un livre. L’apprenant, certains déploreront une nouvelle fois qu’à notre époque chacun se croie un artiste. Sans doute préféreraient-ils que, plutôt qu’à former des phrases, tu passes tes après-midi au Centre commercial Rosny 2, cédant à ce consumérisme qu’ils aiment fustiger. En tant que démagogue professionnel, je ne vois pour ma part aucun inconvénient à ton projet… ».

Il donne des conseils souvent ironiques à un jeune qui voudrait commencer dans la littérature. Non pardon, qui voudrait se faire passer pour un écrivain.

« Tu seras écrivain si tu parles comme un écrivain; si tu parles de la façon dont on estime que doit parler un écrivain ; si, répondant à une interview, tu puises dans le corpus de croyances, mythes, superstitions, qui depuis deux ou trois siècles ont érigé, sur fond de voûte céleste, une Déesse littérature. »

Il m’a expliqué ce que constitue un écrivain et il a vite conclu que pour le définir,  « on rentre dans une zone d’approximation ». Il fait la différence entre l’expression écrite et la littérature à proprement parlé (cœur du débat), lutte contre l’élitisme du monde de l’art et est gêné par le « pouvoir » d’un écrivain ou d’un chroniqueur, sorte d’homme dressé sur une tribune.

Pourquoi n’ai-je pas enregistré cet entretien.

Quel con je suis !

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Nous avons aussi évoqué, La blessure, la vraie (Verticales) et son nouveau livre, Au Début (Alma). Le public, quant à lui, s’est attardé longuement sur Entre les murs (avant d’être une palme d’or à Cannes en 2008, Entre les murs a d’abord été un roman publié en 2006, le troisième livre de François Bégaudeau. Vif, drôle et juste.)

Merci à François Bégaudeau pour sa franchise et sa gentillesse. C’était un des débats littéraires les plus intéressants que j’ai eu à animer jusqu’à aujourd’hui. Je retire toujours quelque chose d’un entretien… mais parfois un peu plus que d’habitude.

Merci à Luc-Michel Fouassier, d’abord ami et ensuite, délégué à la gestion de l'événementiel littéraire d’Ozoir-la-Ferrière, organisateur du salon du livre de cette ville et initiateur de ce café littéraire. Il me fait confiance depuis des années et ça me touche sacrément.

Merci au public présent d’avoir été attentif et « participatif » à la fois !

(Mais une vingtaine de personnes seulement pour un auteur de cette qualité, cela m’attriste toujours. J’ai animé beaucoup de rencontres avec des auteurs (sommités ou non), dans des salons du livre ou des enseignes culturels. La règle est claire et nette : si tu es une star du cinéma, de la chanson ou de la télé et que tu as commis un livre, du monde tu refuseras. Si tu es un vrai écrivain, considéré un peu comme « intello » (notez les guillemets), monde il va falloir chercher au forceps. Hier, à Ozoir, il y avait la fête du sport…)

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Quelques dédicaces et discussions avec le public.

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Après la rencontre... cool au bar.

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14 mai 2012

Eloïse Lièvre : interview pour "La biche ne se montre pas au chasseur"

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Éloise Lièvre et moi nous sommes croisés dans quelques salons littéraires. On ne se connaissait pas vraiment, mais elle et son livre, La biche ne se montre pas au chasseur, ont fini par m’intriguer. J’en avais entendu parler (d’elle et de son livre) en plus que positif par des amis communs, écrivains, eux aussi.

Je l’ai donc lu et j’ai été convaincu.

Pas par le thème, mais plutôt par le style.

Ainsi, l’auteure est venue à « l’agence » le 3 mai dernier pour une mandorisation en règle.

book_86.jpg4e de couverture :

Une jeune femme veut un enfant. L’enfant ne vient pas. Le désir la déchiquette à belles dents. Elle veut comprendre, il doit bien y avoir une explication, une bouée rationnelle, physique, à laquelle se raccrocher. Dans sa quête, elle rencontre successivement une ogresse lilliputienne, une gentille patricienne paresseuse, un ours plaisantin, un fana des jeux vidéo in utero, des cyber-­sirènes, et les affres de la normalité. Tout va malheureusement bien.
Alors elle décide de prendre sa tête au sérieux et de chercher dedans.
Dedans, il y a un souvenir de grand-mère, des chiens, des chats, des chevaux, et un événement, quand elle avait quinze ans.

C’est une épopée gynécologique miniature, une exploration de l’intimité féminine du désir d’enfantement, suivie d’un bestiaire introspectif où l’on voit que la sexualité des jeunes filles s’apprend chez les animaux.

Ce roman a été sélectionné par l’Opération Manuscrits 2009 de la revue Technikart. Il faisait partie des 4 finalistes présentés au Salon du livre de Paris en mars 2009.

portrait_eloiselievre-vignette-rose-vieillefrance.jpgL’auteur :

Eloïse Lièvre n’est pas un pseudonyme.
Elle est née le 10 janvier 1974 à Agen.
Elle déteste les courants d’air et l’injustice.
Elle a deux enfants.
Eloïse Lièvre est normalienne agrégée.
Elle n’écoute presque jamais de musique.
Éloise Lièvre mesure un mètre cinquante huit et doit perdre trois kilos.
Elle a une collection de gadgets japonais.
Elle aime La Vie de Marianne, Le Ravissement de Lol V. Stein et Martine fait du théâtre.
Eloïse Lièvre habite près d’un grand cimetière.
Elle tient mal son stylo.
Elle porte Coco Mademoiselle.
Éloise Lièvre souvent rêvasse.

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L'auteure ne se montre pas à Mandor...

DSC03712.JPGInterview :

De quoi parle La biche ne se montre pas au chasseur précisément ?

Mon texte décrit une expérience intime dont certaines personnes, ayant des conceptions très arrêtées de ce que doit éprouver aujourd'hui une femme, ne veulent pas entendre parler, ou du moins pas ainsi, étouffant une des façons de vivre ces événements. Cependant, ce vécu et ces sentiments existent. Ce sont eux que j'ai voulu simplement raconter. Il est possible qu'un jour je raconte l'autre façon, une des autres façons de vivre ces mêmes faits. Ce n'est pas incompatible. Les émotions sont des réalités mêlées. Tout n'est pas noir ou blanc. Le droit est une chose, l'intimité, le désir, ou son absence, plus compliqués.

Tu as eu un peu de mal à trouver un éditeur pour ce livre… mais finalement, tu y es parvenue…

Il y a des éditeurs qui étaient sensibles à l’écriture, mais qui étaient un peu retissant par rapport au sujet. Certains le trouvaient trop féminin et d’autres pas assez féministes. Alors, que moi, je le revendique comme un texte féministe.

Est-ce important que ce texte soit féministe ?

Au départ, non. Quand j’étais universitaire, on évoquait la question de savoir s’il y avait une écriture féminine, je ne me sentais pas en phase avec cette question-là. Comme je muris et que je m’installe de plus en plus dans ce qui est « être adulte », je me dis que ce ne sont pas des questions anodines. N'étant pas de nature militante, j'ai pourtant l'impression dans ma vie de tous les jours de défendre tous les droits des femmes. Je me sens féministe, à ma façon, j’ai donc envie de revendiquer cette part de moi.

C’est amusant, parce que, personnellement, je trouve que le ton de ton livre est masculin.

D’autres éditeurs m’ont dit qu’ils le trouvaient trop cru. Moi, je trouve juste que mon écriture est intimiste, organique et physiologique.

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Tu racontes comment tes parents t’ont conçu, tu expliques certains examens gynécologiques… on ne peut pas dire que la pudeur t’étouffe.

Tu dis « tu », mais ce n’est pas forcément ma vie que je raconte, c’est celle de la narratrice.

Ah bon ! Je suis très surpris. J’ai lu ton livre en pensant que c’était autobiographique.

J’ai beaucoup de facilité à affirmer que la narratrice, ce n’est pas moi. Dans la mesure où ce n’est pas complètement moi, ce n’est pas autobiographique. Je serais incapable d’écrire un roman purement fictionnel, certes, mais je ne me reconnais pas dans l’héroïne de mon livre. Je ne sais même plus si ce que j’ai écrit est éloigné de la réalité.

Bon, à la base, tu as eu toi-même des difficultés à avoir un enfant. C’est proche de ce que vit ton héroïne, on est bien d’accord ?

Effectivement, j’étais dans une urgence d’avoir un enfant, et cette urgence-là, elle est dans le livre. J’ai pensé que je mettais très longtemps à parvenir à mes fins. Je le voulais presque en claquant des doigts. On n’a mis qu’un an, ce qui est à peu près normal de nos jours. Ce n’est pas une attente catastrophique. Et je n’ai pas fait tous les examens que la narratrice fait

Oui, ce n’est pas dramatique, mais on comprend bien que la narratrice a vécu cela comme un échec face à la dictature de la performance. Elle avait l’habitude d’avoir tout et tout de suite.

C’est un peu ça. Cette facilité à avoir les choses immédiatement reposait sur la volonté. Ça en revanche, c’est ma réalité aussi. On m’a toujours appris à me donner les moyens pour parvenir à mes souhaits, à être une battante. Ce qui m’intéressait, c’était justement ce point de la vie qui à la fois dépend du désir et échappe complètement à la volonté et à la maitrise. On est complètement démiurge, mais on ne maîtrise rien.

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Avoir un enfant est la plus belle chose qui peut arriver à une femme, il me semble.

Je ferai d’autres livres sur le sujet, c’est sûr. En tout cas, le fait de faire des enfants sera intégré. C’est là où se concentre notre toute-puissance ou notre impuissance.

La narratrice dit : « je suis responsable de mon corps, je suis donc responsable de mon infertilité ».

C’est un des discours féministes que j’ai pu enregistrer dans mon enfance et mon adolescence. Avec la pilule, l’avortement, on est maître de son corps. Ça marche dans un sens finalement, mais dans l’autre sens, c’est plus incertain.

Est-ce que tu te sens comprise dans le message que tu as voulu faire passer dans ce livre ?

Tu as lu le livre, donc tu connais son sujet caché. Par rapport à ce sujet, des lectrices sont venues me voir pour me dire qu’elles avaient vécu la même chose. Le problème, c’est que je n’ai pas vécu ce que je raconte. C’est tellement énorme que je ne veux pas usurper cette situation.

On lit des scènes « bestiaires »…

Pour moi, les animaux sont très liés à l’histoire sexuelle. J’ai en tête des images pornographiques avec des chevaux, des chiens… Ça me parait assez banal. Ça m’a aidé à appréhender la sexualité.

La grand-mère de la narratrice a une vision du sexe de l’homme un peu particulière ?

Ce personnage de grand-mère est très travaillé et on ne sait pas autre chose d’elle que le discours qu’elle a sur les hommes.

Quel genre de lectrices as-tu rencontré lors des salons que tu as faits ?

Il y a plusieurs types de lectrices. Il y a celles qui sont en train de songer à faire des enfants, celles qui essaient depuis un moment et qui n’y parviennent pas encore et celles, plus âgées qui n’ont pas eu d’enfants pour x raisons.

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Que veux-tu que l’on retienne de ton livre ?

Pas de leçon, pas de morale, mais j’avoue que j’ai une petite tendance à écrire des romans à thèse. En fait, ils sont plus dans l’interrogation que dans l’affirmation. Je me contente de semer des questions.

Moi, j’ai été scotché par le style et ta façon de raconter une histoire qui, à priori, ne m’intéressait pas au départ.

Je suis moi-même assez surprise, parce que finalement, je me découvre avec une écriture rude, une violence un peu larvée. Pour moi, c’est le plus beau des compliments que l’on dise que l’écriture prend le pas sur le sujet… Pour être sincère, j’ai peur de perdre cette écriture-là pour le prochain roman.

Tu as déjà bien entamé l’écriture de ton deuxième livre, je crois…

Il y aura les mêmes thèmes, mais traités différemment. Particulièrement le sujet de l’enfant et le passage de l’état d’adolescent à l’état adulte, qui sont les deux gros pôles de La biche ne se montre pas au chasseur. Ils rejoignent la question de la famille, de la descendance et de la filiation. Il y a aura aussi plus de sexe. Mon écriture est très liée au sexe, je ne sais pas pourquoi.

Te réclames-tu d’une école littéraire ?

J’ai été très longtemps fasciné par Marguerite Duras, ensuite, j’ai eu une phase de répulsion. Je pense qu’elle a compté beaucoup dans ma formation littéraire. Sinon, je suis très éclectique. J’aime l’œuvre des auteurs qui ne correspondent pas à ce que je fais moi, comme Proust, Céline, Houellebecq.

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05 mai 2012

Sigolène Vinson : interview pour "J'ai déserté le pays de l'enfance"

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Il m’arrive d’avoir du retard à l’allumage.

De passer à côté d’un livre.

Et puis, un jour, les hasards, les coïncidences, tout ce à quoi je ne crois pas, (mais appelez cela comme vous voulez), nous mettent sur le chemin d’un auteur, puis d’un livre.

J’ai donc lu le livre de Sigolène Vinson, J’ai déserté le pays de l’enfance (sorti le 18 août 2011).  Moi qui n’y suis pas parvenu (déserter le pays de l’enfance), je ne me suis pourtant pas senti éloigné du ressenti de l’auteure sur la vie et son sens.

Après lecture, le 25 avril dernier, je suis allé chez elle pour en parler. Au programme (que je ne raconte pas forcément dans cette chronique) : café, pains au chocolat, livres, musique, conversation mandorienne, une voisine bruyante... et le temps qui casse, mais que je ne vois pas passer.

sigolene vinson,j'ai deserté le pays de l'enfance,interview,mandor4e de couverture :

Je rêve d’autre chose…
La vie d’adulte, en nous mettant un métier et un salaire entre les mains, brade nos souvenirs, remise nos idéaux, raille nos folies de jeunesse. Un jour pourtant, l’enfance se rappelle à nous, cette époque où l’on était quelqu’un, où l’on était sûr de le devenir.
Avocate à Paris, S. V. supporte de plus en plus mal les compromis, les trajets en métro, les ciels gris et sa robe noire.
Loin, à la Corne de l’Afrique, il y a Djibouti, qu’elle a déserté à la fin de l’enfance. Le pays des braves, des pêcheurs, des bergers, de la mer et du vent. Une terre d’aventuriers où séjournèrent Arthur Rimbaud, Henry de Monfreid, où l’on raconte qu’accosta Corto Maltese. Un ailleurs où elle doit revenir pour ne pas mourir bête, pour ne pas mourir singe, le pays du premier homme, des origines et des possibles.

Biographie :

Sigolène Vinson est comédienne, avocate et écrivain. Elle a été formée au Cours Florent et au Cours Viriot. Elle a joué dans des clips vidéo ou des courts métrages comme Anagramme de Vincent Mottez. Au cinéma, elle joue entre autres dans Fauteuils d'orchestre de Danièle Thomson. Au théâtre, elle a joué dans La mandragore de Machiavel, Le précepteur de Brecht et Noces de Sang de Lorca.

Elle était avocate pendant sept ans, inscrite au barreau de Paris.

Sigolène Vinson a déjà écrit deux romans au Masque avec Philippe Kleinmann : Bistouri Blues, Prix du Roman d'Aventures (2007), et Double Hélice.

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Interview :

Le chemin fut épique pour parvenir à sortir cette auto fiction…

Ce qui est étrange, c’est que j’avais soumis d’autres textes aux maisons d’édition et notamment un auquel je croyais très fort, l’histoire d’une tentative d’implantation russe à la corne de l’Afrique et 1889, Le fort de Sagallo. Chez Grasset, Emmanuel Carcassonne l’avait beaucoup aimé. Il l’avait retravaillé avec moi, finalement, il n’est pas passé au comité de lecture. J’ai eu 2 voix "pour" moi et 3 "contre".

Ensuite, tu as envoyé ce même texte aux éditions Gallimard.

Philippe Demanet, secrétaire littéraire du service des manuscrits, m’appelle pour me dire qu’il le trouve beau. Après plusieurs coups de fil, il m’annonce lui aussi que ça ne passe pas parce qu’il est trop « poétique ». Cela étant, effectivement, moi-même, je ne suis pas sûre d’être capable de lire 400 pages de poésie.

Tu fais quoi, du coup, après ces deux « oui, mais non finalement » ?

Je laisse tomber ce texte en pensant que c’est ce que j’ai pourtant écrit de plus beau. Ensuite, je me mets à en écrire un autre complètement romanesque, Le pingouin. 70 pages format A4 sur une épave dans la vasière à Djibouti. Je l’envoie à Denis Bouchain à qui j’avais déjà fait parvenir un premier texte, 4 ans auparavant… celui qui deviendra,  J’ai déserté le pays de l’enfance. Il me dit qu’il y a quelque chose à faire avec Le pingouin, mais que, pour le moment, il n’est pas assez dense. Puisqu’il veut de la densité, je lui envoie Le fort de Sagallo. Il souhaite me rencontrer et me demande si je n’ai pas un autre texte à lui soumettre. J’ai retravaillé nuit et jour J’ai déserté le pays de l’enfance, qui ne s’appelait pas ainsi à l’époque, et il finit par me dire que mon premier roman sera celui-là.

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Revenons donc à ce livre qui met en scène une avocate qui est déçue par le chemin que prend sa vie professionnelle, à contre-courant de ses propres valeurs. Un jour, elle va plaider contre un homme qui n’a aucune arme pour se défendre et dont elle sait qu’elle va l’écraser. Au lieu de cela, elle s’évanouit, puis va passer 4 jours en Hôpital Psychiatrique. Tout s’est passé réellement comme tu le décris ?

Non, j’ai travesti un peu la réalité. Je ne suis pas restée 4 jours, mais 6 jours en HP. Mais le reste s’est déroulé pratiquement comme je le raconte.

Avec le recul, aller en HP, ça t’a aidé ?

Je pense que je ne serais plus là pour te répondre si je n’y étais pas allée. Ce que je ne raconte pas, c’est que, bien avant cela, je me suis retrouvée plusieurs fois aux urgences, mais jamais aucun médecin n’a pensé que cela nécessitait un séjour en psychiatrie. Visiblement, cette fois-ci, la personne que j’ai vue à posé le bon diagnostic. Au moment où j’arrive à l’hôpital Ambroise Paré, à côté de moi, il y a une jeune femme qui a fait une tentative de suicide concrète, pourtant, elle, on l’a renvoyé chez elle. En me voyant, le médecin avait compris qu’il y avait danger. Je lui tire mon chapeau.

Tu évoques dans ce livre ton enfance passée à Djibouti, ta déception d’être rentrée à Paris et la difficulté de t’extirper de ton enfance.  Même si tout cela est lié, ton métier tel que tu l’as pratiqué ne t’a aidé en rien à régler ce que tu avais dans la tête…

Ce métier d’avocat, qui est normalement un métier de passion et d’idéaux, je me suis vite rendu-compte que je ne l’exerçais pas de la façon dont je l’avais rêvé. Mais ce livre est complètement une construction intellectuelle. J’ai essayé de comprendre, sans faire d’analyse, pourquoi j’en étais arrivée là et j’en ai fait un objet littéraire.

sigolene vinson,j'ai deserté le pays de l'enfance,interview,mandorTu reviens en France au milieu des années 80, dans une période particulière.

C’est effectivement une période assez forte de solidarité, de manifestations étudiantes, etc. Je trouvais que les gens étaient nourris d’idéaux, de générosité et de partage. Je m’étais dit que j’allais remplacer les paysages de Djibouti par ces combats-là.

Tu as été élevée dans le militantisme.

Disons, qu’il n’y avait pas une discussion à table qui n’était pas politique. Ca marque terriblement  Je me suis aperçue que ma vie d’adulte ne correspondait pas du tout à mes idéaux. Et même, au jour le jour, je trahissais tout ça.

Ton enfance particulière dans un pays étranger est le fruit de ce livre, la base de tout.

Djibouti n’est pas un pays anodin, c’est le pays d’Arthur Rimbaud où le poète a cessé d’être poète. Pourquoi a-t-il cessé d’être un poète ? Qu’est-ce qu’il a trouvé là-bas qu’il ne trouvait pas ailleurs dans la poésie ? Pour moi, Djibouti, c’est le triangle des Afars, là où on a trouvé le premier homme, donc j’ai associé mon enfance à la naissance des hommes et à leur fin aussi. J’essaie de faire ce parallèle entre l’Existence (la naissance des Hommes), leur fin et ma naissance et ma fin à moi. J’ai en fait un livre, mais je le ressens vraiment dans mon corps.

Dans ton livre, quand tu parles de ta vie à Paris, c’est frontal, dès que tu abordes Djibouti, ta langue devient poétique…

C’était pour faire la différenciation entre Djibouti et le gris de la vie parisienne. La partie en HP est assez contemporaine, une écriture assez proche de l’oralité, que je n’ai pas moi même. Tu sais, au fond, l’écriture frontale, je ne l’aime pas. Moi, en vrai, je suis beaucoup plus tendre que la narratrice. Je trouve même que dans certains passages, la narratrice est très méprisante et crue.

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La jeune femme partage sa vie entre la littérature et la musique...

Ce livre te sert-il à tourner la page ?

C’est la publication en elle-même qui a été importante. Ça faisait tellement longtemps que j’écrivais que j’avais besoin de trouver quelqu’un comme Denis Bouchain. Une personne qui me fasse confiance et qui m'encourage.

Aujourd’hui, rien n’est réglé pour toi ?

Je vois bien que je ne vis pas comme les autres femmes de mon âge. Parfois, mes amis me paraissent beaucoup plus heureux que moi et parfois, beaucoup plus malheureux. Je ne sais pas où est la bonne manière de vivre, ce qui est sûr, c’est que je suis un peu en dehors. Aujourd’hui, je n’ai plus de métier. Je suis réceptionniste dans un hôtel 24 heures par semaine les week-ends, je vis dans le studio que j’avais quand j’étais étudiante, je n’ai pas de compagnon, pas d’enfant, pas de voiture.

Tout ça est remplacé par l’écriture.

C’est le choix que j’ai fait et j’en suis très contente. Il est difficile à prendre et à comprendre, mais aujourd’hui, je l’assume.

Est-ce que l’on peut parler d’une forme de liberté ?

Je me sens libre, en tout cas. Quand je marche seule dans les rues de Paris ou dans les déserts  djiboutiens, je me sens libre comme personne. Bon, je n’ai pas d’écran plat, ni d’iPhone, mais je suis super libre.

Tu écris un nouveau roman en ce moment ?

Je suis sur un projet romanesque qui s’appelle Le collier de perles. Si à la base, c’est une stratégie géopolitique chinoise, je raconte l’histoire d’un Français qui travaille pour la chine et qui se déplace en cargo marchand. Il négocie pour la chine des contrats avec les pays qui jalonnent la voie maritime des matières premières dont la chine à besoin. C’est un objet littéraire très étrange. Un thriller économico-politique, mais avec de la poésie dedans.

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Bonus :

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Un film de Raphaël Pellegrino relate les débuts dans la littérature de Sigolène Vinson (et de Margaux Guyon).

Sigolène Vinson.
Margaux Guyon.
Deux premiers romans.
Deux autofictions.
Pour l'une, une enfance à Djibouti, mythifiée; pour l'autre, une adolescence à Cavaillon, honnie.
Un même éditeur, Plon.
Le 18 août, ils étaient 700, comme elles, à intégrer les rayons des libraires.
C'était la rentrée littéraire.
Ceci est le film de leur aventure.


Sigolène et Margaux - Une rentrée littéraire, un... par SIGOLENEETMARGAUX

02 mai 2012

Erwan Larher : interview pour Autogenèse

erwan larher,autogenèse,interview,mandorLa première fois que j’ai mandorisé Erwan Larher, c’était il y a deux ans, pour son premier roman, Qu’avez-vous fait de moi.  Il suffit de relire cette chronique pour comprendre à quel point j’avais été impressionné par son écriture et son propos. Des termes dithyrambiques en veux-tu en voilà… bref, Larher était pour moi un choc littéraire.

Quand on a un coup de cœur comme celui-ci, évidemment, on a peur d’être déçu par le second roman. Et si le souffle, la rage de dire, de convaincre, de donner des coups de pieds dans les nombreuses fourmilières sociétales n’y étaient plus ? Si cet auteur avait décidé de se reposer sur ses lauriers en ne faisant que poursuivre le chemin balisé du premier ? S’il ne nous surprenait plus ?

Avec Autogenèse, le type, en fait, il récidive. Époustoufle. Dérange. Déclenche l'hilarité autant que l'angoise.

L’Humanité à découvert, l’Humanité redécouverte.

Sans humanité.

Une écriture enlevée, magnifique et percutante. Et qui questionne. En permanence. On ressort de cette lecture jubilatoire parfaitement crevé… mais heureux.

(Voire un peu plus intelligent).

(Voire un peu plus humain).

erwan larher,autogenèse,interview,mandor4e de couverture :

Il se réveille, nu, dans une maison isolée.
Il ne se souvient plus de rien. Il se lance dans le monde, à la recherche de son passé et de son identité. C'est un destin qu'il trouvera, agrémenté d'une mystérieuse ange gardien à la gâchette facile, d'un journaliste schizophrène, d'un bienfaiteur sans scrupule. Dans son turbulent sillage, les trajectoires se déjettent, pas toujours en douceur. D'exclu amnésique, jouet du hasard, nom de code Icare, il devient maître du jeu.
Mais certains n'ont pas l'intention de le laisser faire... Roman picaresque et politique, Autogenèse interroge sur la folie et la grandeur des hommes, entrelaçant parcours singuliers et Histoire en marche. Peut-on (se) construire en misant sur le bon sens contre les passions, les émotions ? Peut-on (se) bâtir sans mémoire ? Et qui est ce diable d'Icare ?

L’auteur :
Auteur de pièces de théâtre, chansons et scénarios, Erwan Larher a publié son premier roman, Qu’avez-vous fait de moi ? en 2010.

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erwan larher,autogenèse,interview,mandorInterview (réalisée le 24 avril  dernier dans les locaux de "l'agence".):

C’est un livre qui a mis du temps à aboutir.

C’est une idée que j’ai eue il y a quelques années. J’ai commencé à l’écrire en 2005 et puis j’ai été absorbé par d’autres projets. J’ai laissé de côté et me disant que j’y reviendrais.

L’entreprise était gigantesque dans ce projet. Il fallait donc que tu sois bien concentré.

Oui, mais au départ, je ne m’en rendais pas autant compte que cela. Ma base de départ était : que se passerait-il si Candide était jeté dans notre monde d’aujourd’hui? Un type qui n’a pas d’a priori, pas de présupposé et ensuite, du coup, pas de passé. Il se demande pourquoi constamment. Pourquoi on fait telle chose, ou telle autre. Jusqu’au moment où on ne peut plus se demander pourquoi. La matriochka théorie, quoi !

Ton roman est foisonnant, il part dans de nombreuses directions, mais d’une manière telle que l’on retombe toujours sur ses pieds…

Quand j’ai repris le bébé, après Qu’avez-vous fait de moi, je me suis quand même dit que j’étais bien prétentieux, en tout cas bien ambitieux, de m’attaquer à un projet de cette nature, même si je n’aime pas l’expression, à un roman « monde ». Quand on crée un monde, il faut créer les super structures, mais aussi, les infrastructures. Le macro et le micro. Comment vivent les gens au quotidien et comment tout ça est régi ? Il faut que ça reste cohérent, il ne faut pas que ça prenne trop de place parce que sinon on a des descriptions super chiantissimes sur la manière dont le pouvoir politique se transmet, dont les institutions fonctionnent. Parfois, j’ai un peu baissé les bras devant l’ampleur de la tâche et je me suis souvent dit que j’allais mettre 20 ans à finir ce livre.

Ce monde que tu as créé ressemble au nôtre. C’est même la France, mais avec quelques variations. C’est le Canada Dry de notre monde. L’équilibre entre « c’est différent » et « c’est pareil » doit être compliqué à trouver, non ?

Oui, et ça n’a pas été de tout repos. Il y a plein d’autres éléments de ce monde que j’ai imaginé, puis que j’ai viré. Je voulais éviter la branlette d’écrivain. J’avais écrit beaucoup de détails, comme savoir si les voitures roulent ou si les voitures volent… ça n’a aucun intérêt dans mon roman. Mon gros travail a été de virer l’anecdotique pour ne garder uniquement ce qui était essentiel à la compréhension de l’évolution de l’humanité telle que je la voyais.

Dans ton roman, le contexte économique n’est pas tout à fait le même qu’aujourd’hui. Il a fallu que tu inventes aussi une situation géopolitique chamboulée. Tu as fait fusionner l’Espagne et le Portugal par exemple, la Suisse et la Belgique aussi d’ailleurs.

Encore une fois, tout ça, c’est le cadre. Pour moi, le plus important c’était de dire : si on n’y fait pas attention, voilà où ça peut nous mener. Pour s’en sortir, on s’unit. Je pose finalement deux questions : quid de l’humanité et dans quel sens va-t-on collectivement ? Il n’y a pas de collectif sans individuel et vice versa, donc nous sommes tous responsables de ce qu’il se passe aujourd’hui et de l’évolution que prend le monde.

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Tu évoques le système de la sécurité sociale qui évolue de manière fort peu conventionnelle, voire tragique. Par exemple, tu expliques qu’on obtient les indemnités de sécu contre des travaux d’intérêt général.

Si on regarde bien, c’est la pente sur laquelle on est. Il y a de plus en plus de déremboursement. On nous dit de nous couvrir de plus en plus, donc de prendre des mutuelles. Nous allons donc avoir un système privé de l’assurance maladie, comme ce qu’il se fait aux États-Unis et dans tous les pays libéraux. Un jour on va te dire : « ok ! Je te rembourse tes médocs, mais tu vas tailler les haies dans les jardins publics… ». Je te rappelle que pour le RSA, on est en train de dire : « on vous donne un peu d’argent pour que vous ne creviez pas la gueule ouverte, mais en échange il va falloir balayer le bord des routes »… ce qui, soit dit en passant, est du travail dissimulé. C’est moyen légal. Dans mon livre, comme on plonge dans un futur proche, ça peut paraître un peu brutal.

Ikéa (qui s’appelle aussi parfois  Icare, Harvey ou Arsène) est ton héros principal. Il ne comprend rien à ce qui lui arrive, mais il n’est jamais étonné pour autant.

Il est placide. En fait, je ne vais pas raconter pourquoi il est comme ça, ce serait raconter la fin du livre. Juste, il n’est pas dans l’émotion, du tout, du tout. Il est dans la contemplation et le bon sens. Comme il ne se rappelle de rien, il n’a aucun à priori et il est vierge de tout. Son disque dur se grave au fur et à mesure, donc il absorbe et il essaie de comprendre. Au bout d’un moment, il comprend en tout cas qu’il faudrait peut-être qu’il interagisse avec ce monde. C’est ce qu’il va faire, même un peu malgré lui.

Tu n’as pas eu peur que le lecteur s’égare avec le nombre impressionnant qu’il y a de personnages ?

Ça, je m’en fous. Si on commence à écrire les choses pour les lecteurs, on ne s’en sort plus. S’il faut prendre le plus petit commun dénominateur… les gens n’aiment pas quand c’est trop long, quand il y a trop de personnages, quand il y a des mots trop compliqués, il ne faut pas qu’il y ait trop de morts, trop de sexe, mais un peu quand même… Quand tu mets tout ça dans un pot pour avoir plaire potentiellement aux plus de lecteurs possible, tu ne fais finalement plus rien… ou alors, tu fais un téléfilm de Josée Dayan. Tu t’ennuies.

Mon portable sonne. Il me dit : Vas-y répond, j’ai vu que c’était Mylène Farmer ! Je réponds que non, ça peut attendre, c’est Jean-Jacques Goldman.

As-tu l’impression que ton roman à été compris par tout le monde ?

Oui, je trouve. C’est super ce qu’il se passe avec ce livre. J’ai des retours magnifiques. C’est très émouvant. Je sens un truc particulier entre les personnes qui ont lu Autogenèse. C’est comme s’ils partageaient un truc, un secret ou une bonne adresse, je ne sais pas comment dire. Il y a une connivence. C’est prétentieux de dire ça, je le sais bien, mais c’est comme ça que je le ressens.

Tu sais que ton livre ne trouvera pas un public large.

L’important, c’est que je suis très fier de ce livre.

Moi, je suis sûr que ton succès sera sur la durée.

Je suis content de te l’entendre dire. C’est pour cela que j’écris.

Autogenèse est aussi un roman d’aventures. Il n’y a aucun temps mort…

J’aime lire des livres et j’aime que l’auteur parvienne à me transporter, à me donner envie de tourner la page. Donc j’écris des livres que j’aimerais bien lire. Sans rentrer dans des considérations philosophiques, je crois que l’on est ce que l’on fait dans la vie. Ce sont nos actes et nos engagements qui nous définissent. Le discours, c’est juste de l’enrobage. L’action, c’est important dans la vie, c’est important aussi dans un livre.

Une de tes façons d’agir, c’est d’écrire et dénoncer ?

Oui, c’est mon engagement citoyen.

Tu as voté et milité pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour... on peut en parler ?

Oui, mais ça, c’est un engagement personnel. Ça n’a rien à voir avec mes écrits. Un livre, ce doit être intemporel. J’estime qu’on doit pouvoir lire Autogenèse dans 50 ans et toujours comprendre l’histoire et les mécanismes sans que cela soit daté. Je sépare bien mes engagements citoyens et ce que j’écris. C’est important à comprendre : ce que j’écris n’est pas militant.

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Lors de l'interview...

J’ai le sentiment du contraire, Erwan.

L’auteur ne prend pas position dans mon livre.

Oui, mais à partir du moment où tu dénonces les excès de la société, sa barbarie, sa mesquinerie… c’est déjà militer, non ?

Oui, peut-être que l’acte de l’écrire est militant, si on part du principe qu’être écrivain, c’est déjà un engagement.

Pourquoi être écrivain est-il un engagement ?

Parce que l’on travaille 6 à 10 heures par jour pendant des mois. C’est un engagement dans la société pour changer la société, changer les choses et donner à réfléchir, à voir le monde autrement... et ce, presque bénévolement.  Dans Autogenèse, il y a mes convictions et toutes mes tripes.

Tu m’as dit en off tout à l’heure que tu n’avais plus le temps de prendre ton temps. Tu es donc déjà sur un prochain roman.

Oui, il devrait sortir à la rentrée littéraire prochaine. Il s’appelle Cherchez le garçon… ça va te plaire.

Référence à Taxi Girl ?

Évidemment. Ce roman se situe fin des années 70, début des années 80. Quant à la suite d’Autogenèse, je compte le sortir en septembre 2013.

Depuis la dernière fois que je t’ai mandorisé, tu es devenu un homme de télévision… tu présentes à TV Tours, une fois par mois, des livres que tu aimes bien et que tu as envie de défendre.

Oui, mais attention, je ne suis pas critique littéraire, juste, je me permets de dire ce que je pense sur certaines de mes lectures, à un niveau émotionnel… et pas intellectuel. J’ai trop de respect pour les vrais critiques littéraires, des gens capables de croiser des textes à plusieurs époques, d’inscrire tel ou tel écrit dans une histoire littéraire spécifique, pour prétendre au titre de « critique ».

Mais tu peux prétendre sans problème au titre d’écrivain futurement culte. Je ne cesse de le répéter et le temps me donnera raison.

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J'ai toujours rêvé que ma fille rencontre un auteur culte. C'est fait.

30 avril 2012

Bilan du Salon du livre de Provins 2012 !

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Les 10 et 11 mars dernier, j’ai animé le Salon du Livre de Provins. C’était la troisième fois consécutive. Ici la première (avec l'invitée d'honneur Simone Veil) et là, la deuxième (avec l'invité d"honneur Michel Drucker).

Une centaine d'auteurs interviewée en deux jours...

Le contact avec des auteurs rencontrés sur l’instant et dont il faut tenter de retirer des informations essentielles, quasiment à la chaîne, rentrer dans des univers différents en faisant semblant de connaître l’œuvre des personnes interrogées, en les mettant en avant, en tentant de comprendre leur fonctionnement, c’est un loisir auquel je m’adonne avec un plaisir fou. Même si, je le sais parfaitement superficiel  (je n’abhorre rien de plus que d’interroger un écrivain sans avoir lu son livre). Mais ce que j’apprécie, dans ce cas de figure, c’est la performance. L’exercice de style. Le combat. Ce n’est pas désagréable, juste exténuant à l'issue du deuxième jour.

Je remercie ici Jean-Pierre Mangin qui a shooté à tout va pendant ce week-end et m’a suivi dans quasiment toutes mes pérégrinations « interviewgatives ». Le photographe m’a fait parvenir une clé USB avec 300 photos. J’ai eu du mal à en sélectionner.

En tout, en voici 77…ça tombe bien nous étions en Seine-et-Marne.

Portfolio du 1er jour : samedi 10 mars 2012.

Pierre Bellemare.

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Christian Jacob (maire de Provins) et Pierre Bellemare.

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Jean-Patrick Sottiez (maire de Soisy-Bouy) et Christian Jacob (maire de Provins).

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Jean-Louis Debré.

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André Bercoff et Jean-Louis Debré.

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André Bercoff.

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La foule...

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Shaké Mouradian.

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Chris Costantini.

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Sandra Martineau et Gaëlle Perrin.

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Luc-Michel Fouassier.

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Christian Rauth.

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Caroline Hesnard.

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Sylvick et Fanny Etienne Artur.

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Marie-Odile Monchicourt.

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Stéphane Victor.

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Charlotte Bousquet et Samantha Bailly.

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Samantha Bailly.

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Michel de Decker.

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Christophe Malavoy.

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Serge Bloch.

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Jacques Saussey.

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Jean-Patrick Sottiez (de l'association Encre Vives qui organise le salon) fait le bilan de la première journée...

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Puis les auteurs ont été conviés à une petite (mais délicieuse collation)...

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Portfolio du 2e jour : dimanche 11 mars 2012.

Albert Jacquard.

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Dominique Dimey et Albert Jacquard.

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Dominique Dimey.

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Mathieu Simonet et Marie Sizun.

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Magdalena Guirao.

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Douglas Brosset.

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Carole Martinez.

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Philippe Grimbert.

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Sophie Loubière.

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Fabien Hérisson (qui a organisé l'espace consacré au polar).

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Frédéric Mars.

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Laurent Luna.

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Sophie Adriansen, Valérie Bettencourt, Laurent Luna.

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Gérard Porte.

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Jean-Paul Ollivier.

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Philippe Nessmann.

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Frédéric Clément.

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Shaké Mouradian.

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Lyliane Mosca.

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Léo Lamarche.

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Roumette.

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Nathalie Brisac.

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Anne-Marie Desplats-Duc.

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Philippe Gourdin.

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Ariane Charton.

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Valérie Bettencourt.

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Philippe Di Folco.

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Kara Cros.

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Une des bibliothécaires de Provins.

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Marion Laurent.

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Jean-Patrick Sottiez (de l'association Encre Vives qui organise le salon) fait le bilan de la deuxième journée...

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27 avril 2012

Askehoug : interview pour "Je te tuerai un jeudi"

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L’histoire est simple, l’attachée de presse (et néanmoins amie) d’un chanteur m’envoie le disque de son protégé. Je ne le reçois pas. Puis, elle me le renvoie. Je n’ai pas le temps de l’écouter. Elle insiste par mail, me demandant ce que j’en pense. Plusieurs fois, mais diplomatiquement, comme sait si bien le faire Patricia Espana. Comme je fais confiance au goût de cette attachée de presse-là, j’obtempère. J’écoute Askehoug. Puis, je réécoute. Puis j’appelle Patricia lui « intimant l’ordre » de faire en sorte que je puisse mandoriser l’artiste au plus vite. Ainsi fut fait.

Et de manière agréable.

Le 18 avril dernier, Askehoug est venu me rejoindre à l’agence et nous sommes allés dans un bar à proximité. Très sympathique artiste. Un mélange étonnant de timidité, d’humour et de franchise.

askehoug,je te tuerai un jeudi,interview,mandorBiographie officielle 2012 (mais un peu raccourcie):

Des textes racés, à mi-chemin entre l’écriture ludique de Prévert et la noirceur assumée de Bukowsky, Askehoug raconte de façon délibérément provocante les pérégrinations d’individus trop romantiques pour ne pas être balayés par leur propre existence, dont la mégalomanie souffre d’une maladresse congénitale. Une sorte d’autoportrait déformant en somme…
Un ou deux traits de guitare électrique, trituration samplée et le décor est planté. Le groupe (car ils sont trois) réconcilie subtilement rythmique hip hop et orchestration, hargne urbaine et style pompier, trivialité et bonnes manières, à l’image du titre de son premier album autoproduit Smart & Piggy.
Si l’on devait parler d’influence, Askehoug se trouve presque exactement à mi-chemin entre Arthur H et les Wampas, Serge Lama et les Beasty boys !

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DSC03673.JPGInterview:

C’est ton deuxième album… ton premier, en 2009, Smart & Piggy, je ne l’ai même pas vu passer.

Il était autoproduit, beaucoup d’idées, un peu foutraques, avec un son improbable enregistré quasiment entièrement à la maison, pas vraiment mixé… peu de moyen pour le faire, peu de moyen pour le défendre. Je n’avais pas fait appel à une attachée de presse et je me rends compte qu’un artiste a besoin de cette interface-là pour rencontrer les journalistes. Ce n’est pas un luxe, la preuve. Avec ce premier album, en tout cas, la gageure était principalement de savoir si je savais faire réellement un album de bout en bout.

Tu étais déjà musicien avant d’enregistrer ton premier disque.askehoug,je te tuerai un jeudi,interview,mandor

Oui, mais je me réfugiais derrière les autres. J’ai mis beaucoup de temps avant d’admettre que j’avais des trucs à dire et que je voulais chanter. Tu as entendu la voix que j’ai ? Jamais je n’aurais pu m’imaginer devenir chanteur. Je pensais qu’il fallait avoir une voix plus haut perchée, plus fluide. À un moment, je me suis lancé quand même.

Au départ, d’après ce que tu me racontes, même pour le premier album d’Askehoug, tu étais avec un groupe officiel ?

À l’origine, je jouais dans un groupe de rock qui avait deux chanteurs. L’un des deux est décédé d’une crise cardiaque à 35 ans. À sa mort, il ne restait plus que moi à chanter et avec les autres membres on a décidé de poursuivre quand même sous un autre nom. Moi, je voulais juste composer des titres et à la rigueur, diriger le groupe. Pour tenir le rôle de chanteur principal, je n’avais pas un orgueil assez assumé à l’époque. Le groupe s’est arrêté parce qu’il était à deux vitesses. Certains voulaient en faire leur métier et d’autres, faire ça en dilettante. Mon guitariste, Pierre-Antoine Combard (guitariste de Mademoiselle K) et moi, on a décidé de continuer ce métier professionnellement. Il fallait que l’on vive de la musique.

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Aujourd’hui, tu joues avec deux autres musiciens.

Je me suis offert les services d’un super contrebassiste, James Sindatry, et d’un batteur extraordinaire, Nicolas Krassilchik. Avec le groupe de rock, j’avais un problème pour placer ma voix par rapport aux guitares. Il fallait chanter très haut et souvent, c’était très moche. Je me suis donc dit qu’on allait faire une musique plus douce, plus calme. J’ai plus de facilité à mettre ma voix grave dans cette musique-là.

Avec ce deuxième album, quels sont les changements notables ?

L’écriture est plus condensée et homogène. Je n’ai pas mixé moi-même. J’ai filé le bébé à un très bon ingénieur du son, Bertrand Lantz. Il avait beaucoup de recul et c’était ce dont j’avais le plus besoin. Quand tu es auteur compositeur, tu n’es pas trop objectif.

Ce que j’aime dans tes textes, c’est l’insolence, l’ironie, l’humour et la poésie qui s’en dégagent.

L’aspect poétique, je le recherche. J’aime les belles choses, les belles phrases. Par contre, l’aspect ironique dont on me parle souvent me dépasse un peu.

Ah ! Tu ne te trouves pas un peu sarcastique, même ?

On me parle même de cynisme, ce qui me gêne un peu. Je me trouve simplement critique.

Tu es un homme de l’ombre qui passe à la lumière finalement.

J’ai pas mal joué pour des chanteurs installés, en effet. Dernièrement, j’ai joué lors de la dernière tournée de Louis Chédid, par exemple. C’est une espèce de parrain, il écoute ce que je fais, me donne son avis, me pousse à sortir des choses… c’est un super modèle. Je suis impressionné par cette carrière de 35 ans. Je ne dirais pas qu’il n’a plus rien à prouver, mais son image est faite. De mon côté, j’ai tout un travail à faire pour me faire connaître, pour accéder à un certain confort de création. Un disque comme le mien n’a pas beaucoup de place dans les têtes de gondole. Je ne suis pas très « mainstream », il faut bien le dire.

askehoug,je te tuerai un jeudi,interview,mandorTu as joué aussi pour Grégoire

J’étais bassiste sur sa tournée. Au début, personne ne le connaissait et un jour, on se retrouve à jouer au Stade de France. Expérience à vivre. Après, j’ai arrêté, ça commençait à me poser des problèmes. J’avais l’impression d’être schizo. Je ne renie pas que c’était une période confortable, j’étais bien payé, mais au bout d’un moment, il faut être en accord avec soi même. Pendant cette période, je disais toujours que je prenais l’argent de la variété française pour la réinvestir dans la chanson française.

Tu aimes les grands écarts. Il y a 10 ans, tu jouais aussi pour Stupeflip…

J’ai commencé ma carrière de musicien professionnel avec eux. C’était ultra créatif et ça partait dans tous les sens.

En tout cas, on ne peut pas te reprocher de faire de la variété… dans ta bio, des comparaisons sont faites avec Bashung, Serge Lama, Les Beastie Boys et Jean Rochefort (pour le look, je suppose). Moi, j’ai pensé à CharlElie Couture, Arthur H et parfois, à Kent aussi.

Dans l’intonation, dans le timbre de la voix ou dans l’écriture ?

Surtout dans la voix et la façon de chanter.

J’ai toujours eu de l’habileté à imiter mes ainés. Il faut juste que je trouve ma signature. Moi, je fais du parlé-chanté avec une diction à l’ancienne.

Attention, je ne suis pas en train de dire que tu imites ce beau monde. J’ai juste repéré quelques références, mais je t’assure que tu as une identité vocale bien marquée. Unique. Très élégante.

En tout cas, ça me rassure que tu dises qu’il y a de la poésie qui se dégage de ça et pas uniquement du cynisme. J’aime bien la poésie à la Prévert. J’aime bien l’écriture imagée. J’ai étudié les arts plastiques pendant longtemps et je suis diplômé. Mon ambition première était de devenir dessinateur. Et puis, un jour à Art Déco, j’ai croisé de très bons dessinateurs avec un trait hyper sensible. Cela m’a incité à changer de direction. À partir du moment où j’ai arrêté de dessiner, l’écriture texte est venue. Quand j’écris, je tente d’écrire une image, de décrire une image.

Tu ne fais aucune concession à la facilité… ta carrière prendra du temps, je pense.askehoug,je te tuerai un jeudi,interview,mandor

Un professionnel du spectacle me disait récemment que ce que je faisais était vraiment bien, et que donc, ça prendrait au moins 10 ans pour que j’en vive vraiment. Moi, je me dis très égoïstement que si je fais un disque, je veux pouvoir l’écouter dans 15 ans sans en avoir honte et en me disant que c’était un témoignage d’une époque. Je veux savoir ce que je laisse derrière moi et que chacun de mes albums ait du sens. Par contre, je ne veux pas devenir une marque de fabrique dans laquelle je ne pourrai pas sortir.

Depuis l’écriture de ce deuxième album, tu es devenu père de famille. Crois-tu que ça va changer ton inspiration et ton écriture ?

J’ai une petite fille qui est arrivée il y a 7 mois, du coup, je suis en effet persuadé que mon troisième album ne sera pas du tout écrit de la même manière. Je risque d’abandonner ce côté critique que j’ai. C’était là peut-être mon dernier album de vieil ado de 40 ans qui a encore envie de cracher sur le système. Cela étant, je ne dis pas que je ne continuerai pas… mais différemment.

Askehoug sur scène, il paraît qu’il assure franchement.

C’est pour moi un laboratoire. Il me permet de développer mon personnage. J’aime beaucoup la scène. Même si elle m’angoisse, c’est une récréation dont j’ai du mal à me passer. C’est un moment d’existence où tu peux faire ce que tu veux. Même te foutre à poil, si tu veux…

Tu te fous à poil parfois ?

Pas tout à fait. Presque. Torse poil, ça m’arrive. Tu sais, je suis un grand timide, c’est une bonne thérapie la scène. Je peux dire des trucs que je ne dirais pas dans la vraie vie. C’est le remède le plus efficace que j’ai trouvé pour lutter contre ma timidité maladive.

Tu parlais de « personnage ». Askehoug, c’est une création.

Non, pas du tout, c’est bien moi, mais libéré de tout un tas de contraintes et complètement décalé. C’est celui que j’aimerais être en toute circonstance. J’aimerais dire tout le temps ce que je pense, quitte à être vulgaire, obscène, dans le mauvais goût. Askehoug est le personnage que je ne peux être dans la réalité d’aujourd’hui, car socialement, nous sommes un peu trop cadrés. Askehoug, c’est mon moi non autorisé.

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Pour terminer, voici quelques captations et clips "maisons" de chansons tirées de l'album Je te tuerai un jeudi...

"Je veux du style", clip salle de bain.

"Je te tuerai", aux Trois Baudets, le 19 mai 2011.

"Muse", au Sax, à Achères.

"Rien" (Travelling dans un appartement vide)

"La mer", aux trois baudets, le 19 mai 2011.

"Les vagues font leur boulot", clip maison.

23 avril 2012

Gilles Paris : interview pour "Au pays des kangourous"

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En tant que journaliste souvent littéraire (depuis des lustres), il était inimaginable de ne pas tomber sur Gilles Paris. J’ai dû passer par lui ou par son bureau de nombreuses fois pour obtenir livres, visuels, argumentaires ou même rendez-vous avec un auteur. Il a toujours été efficace, je dois dire. Mais s’il sait « vendre » les auteurs pour lesquels il travaille, il sait aussi les protéger. Je me souviens d’un "savon" reçu lorsque j’ai raconté sur ce blog une tranche de vie d’un de ses auteurs qu’il ne fallait pas préciser… et il avait raison.

Je connaissais sa double vie d’auteur, mais uniquement de réputation. Je n’avais rien lu de lui. Je savais par contre qu’à chaque fois, le public était au rendez-vous. Alors, j’ai voulu « juger » par moi-même ce qu’était exactement un Gilles Paris écrivain. Un style narratif original, émouvant, drôle et (im)pertinent. Faire parler un enfant de neuf ans n’est pas anodin. On peut se protéger et dire beaucoup derrière ses propos… mine de rien.

Gilles Paris est venu à « l’agence », mercredi dernier (le 18 avril 2012). Curieusement, après des années de conversations téléphoniques, c’était la première fois que nous nous voyions « en vrai ».

gilles paris,au pays des kangourous,interview,mandorPrésentation de l'éditeur :

« Ce matin, j’ai trouvé papa dans le lave-vaisselle. En entrant dans la cuisine, j’ai vu le panier en plastique sur le sol, avec le reste de la vaisselle d’hier soir. J’ai ouvert le lave-vaisselle, papa était dedans. Il m’a regardé comme le chien de la voisine du dessous quand il fait pipi dans les escaliers. Il était tout replié sur lui-même. Et je ne sais pas comment il a pu rentrer dedans : il est grand mon papa. » Simon, neuf ans, vit avec son père Paul et sa mère Carole dans un vaste appartement parisien. En fait, le couple n’en est plus un depuis longtemps, la faute au métier de Carole, qui l’accapare. Paul est écrivain, il écrit pour les autres. Carole est une femme d’affaires, elle passe sa vie en Australie, loin d’un mari qu’elle n’admire plus et d’un enfant qu’elle ne sait pas aimer. Le jour où Paul est interné pour dépression, Simon voit son quotidien bouleversé. L’enfant sans mère est recueilli par Lola, grand-mère fantasque et jamais mariée, adepte des séances de spiritisme avec ses amies « les sorcières », et prête à tout pour le protéger. Mais il rencontre aussi l’évanescente Lily, enfant autiste aux yeux violets, que les couloirs trop blancs de l’hôpital font paraître irréelle et qui semble pourtant résolue à lui offrir son aide. Porté par l’amour de Lily, perdu dans un univers dont le sens lui résiste, Simon va tâcher, au travers des songes qu’il s’invente en fermant les yeux, de mettre des mots sur la maladie de son père, jusqu’à toucher du doigt une vérité que l’on croyait indicible.

L’auteur :

Gilles Paris est auteur de deux romans, Papa et maman sont morts (Le Seuil, 1991) et Autobiographie d’une courgette (Plon, 2002). Il travaille dans le monde de l’édition.

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gilles paris,au pays des kangourous,interview,mandorInterview :

Les gens du « milieu » te connaissent comme un attaché de presse indépendant et incontournable. Un des plus prisés de « la place ».

J’ai une nature indépendante. Ça m’a toujours joué des tours dans les maisons d’édition dans lesquelles j’ai travaillé. Je suis resté 10 ans chez Plon, 7 ans chez Lattès et je suis passé dans d’autres maisons. J’aime bien faire mon propre chemin. J’aime bien choisir mes axes et mes angles pour lancer un livre. Je n’aime pas trop que l’on me dise ce que je dois faire. Depuis toujours, quand je lis un livre, j’ai une lecture un peu déformée à cause de mon métier et je pense tout de suite à ce que je vais en faire. Quel angle vais-je prendre pour lancer le livre ? Quels journalistes vais-je contacter ? Vers quelles émissions vais-je aller ? Donc, tout ça fait que ça m’a incité à monter ma propre boite.

C’est marrant que tu me dises ça, parce que tu m’as proposé la semaine dernière deux livres : l’autobiographie de Dominique Cantien et la bio de Michel berger par Yves Bigot. C’est bien vu !

Tu sais, il y a un truc que je déteste faire dans mon métier, c’est ce qu’on appelle « la liste de topage ». C’est la liste des journalistes à qui je vais envoyer tel où tel livre. Moi, ça me prend entre deux et trois heures pour en faire une. C’est très complexe parce qu’aucune liste ne va se ressembler, puisqu’aucun livre, à priori, ne ressemble à l’autre. Il faut choisir dans l’idéal le journaliste susceptible d’être intéressé. Parfois, il y en a plusieurs sur un support, parfois, il n’y en a qu’un seul. Il faut bien connaître les journalistes, leurs goûts, leur approche du livre et malgré cela, on peut se tromper. Rien n’est jamais acquis. Quand on fait un bon service de presse, une partie du lancement est fait.

Faut-il être fin psychologue pour être un bon attaché de presse ?

Il faut surtout être très patient. Il faut savoir entendre le « non », quitte à revenir après d’une autre manière. Quand j’ai un refus dans un support, j’essaie d’avoir une seconde chance pour l’auteur et d’avoir un autre journaliste susceptible d’aimer le livre et de le défendre au sein de la rédaction. Tu le sais, un journaliste qui aime un livre est beaucoup plus légitime au sein de sa rédaction s’il le défend avec passion que le meilleur des attachés de presse. Je fais vraiment beaucoup attention aux pigistes et à tout « le périphérique » de ses médias… j’ai souvent remarqué que ça fonctionnait bien ainsi.

Quand j’ai reçu ton livre, tu te souviens que je t’ai demandé, naïvement certes, si tu étais ton propre attaché de presse.

Évidemment que je ne le suis pas. Il y a une règle que j’essaie d’appliquer  au sujet de mon livre et qui n’est pas toujours facile : si on ne m’en parle pas, je n’en parle pas. Je trouve que c’est la moindre des choses. Après, j’avoue, quand on est dans la peau d’un auteur, c’est difficile de parler 15 fois à un journaliste qui ne répond pas à votre propre attachée de presse de votre propre livre.

Toi qui connais par cœur les arcanes de ce métier, est ce que ça te permet d’imaginer la destinée de ton livre?

On ne peut jamais imaginer quoi que ce soit. Il y a un facteur de travail, de fond, de stratégie, mot que je n’aime pas beaucoup, et de réflexion dans le lancement d’un livre. Après le goût des uns et des autres, c’est quelque chose qu’on ne maîtrise pas. La chance que j’ai eue, c’est que mon éditrice, Stéphanie Chevrier, a eu le livre deux mois avant sa parution. Nous avons donc eu l’opportunité de faire un gros service de presse pour les libraires. J’ai eu pas mal de retours positifs, bien avant que la promotion en elle-même commence. Ça m’a aidé à approcher cette période de manière sereine. Je suis quelqu’un de tourmenté, d’angoissé. J’essaie de ne pas trop le montrer, mais je suis comme n’importe quel auteur au moment d’un lancement. J’appréhende le regard que les lecteurs porteront sur mon univers.

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Mais, à ce que j’en sais, tu as eu un accueil magnifique.

Je suis extrêmement content de ce qui s’est passé. Ça a été formidable du côté des libraires, de la presse et des médias en général. J’ai découvert aussi quelque chose qui m’a absolument bluffé, c’est le rôle d’internet et des blogs littéraires aujourd’hui. J’ai lu une enquête il n’y a pas très longtemps qui a été mise en ligne sur Livres Hebdo. Ils ont demandé à un panel de gens ce qui les incitait le plus à acheter un livre. 49% d’entre ont répondu : les blogs littéraires. La presse littéraire, par exemple, ne représentait que 4%. C’est quand même assez édifiant. Au moment d’Autobiographie  d’une courgette, les blogs littéraires n’étaient pas aussi florissants. Ce que j’aime, c’est leur franchise, leur droiture, leur honnêteté. Ils aiment, ils le disent, ils n’aiment pas, ils le disent aussi. C’est un regard neuf.

Bon, parlons du livre justement. Tu dis souvent que tu ne sais pas écrire comme un adulte. Là, c’est un enfant de 9 ans qui raconte la dépression de son père…

Je te promets que je ne sais pas écrire autrement que par le prisme du regard d’un enfant de 9 ans. Revenons à la chronologie des choses. J’ai écrit des nouvelles entre l’âge de 12 et 16 ans et déjà, à 12 ans, j’écrivais comme un enfant de 9 ans. C’est venu comme ça et c’est toujours resté comme ça. Je ne peux pas t’expliquer pourquoi. Je n’ai jamais écrit comme un adulte. Bien sûr, je sais faire des lettres ou des dossiers de presse, mais en littérature, écrire comme un enfant de 9 ans, ça me colle à la peau.

Un psychanalyste se régalerait, non ?

J’ai au moins un point commun avec les trois narrateurs qui engendrent mes trois romans. Peut-être que, comme eux, j’aime bien porter un regard sur la société qui m’entoure sans vraiment la juger. Je suis une sorte d’observateur, de spectateur, mais qui ne porte pas vraiment de jugement, ni sur une situation, ni sur les gens. Je me suis toujours senti légèrement en dehors du monde dans lequel je vis.

Cela permet d’avoir plus de distance sur les sujets que tu abordes, souvent grave.

À 53 ans, bien sûr que l’on se rend compte que raconter un roman avec le point de vue d’un enfant de 9 ans, c’est évidemment la distance, c’est dédramatiser le sujet puisque le langage de l’enfant est à la fois très imagé et fait montre d’une curiosité insatisfaite.

Le petit Simon du Pays des Kangourous  n’a rien à voir avec le Jean Jean de Papa et gilles paris,au pays des kangourous,interview,mandormaman sont morts.

20 ans se sont écoulés entre les deux livres et les générations changent, c’est quelque chose qu’il faut beaucoup travailler. J’ai donc beaucoup observé les enfants de mes meilleurs amis. Et pour les mots, je fais attention en permanence que ce soit bien le langage d’un enfant de 9 ans d’aujourd’hui et qu’ils soient bien prononçables par lui.

Paradoxalement, dans ton roman, il y a une jeune autiste, Lily, qui a le même âge que Simon, mais qui dit toujours la vérité et qui parle comme une adulte.

Dans mes romans, j’aime bien perturber le petit narrateur par une enfant de son âge. Je voulais que ce soit quelqu’un de malade qui lui parle de la maladie. Je suis allé dans une librairie, j’ai fait le tour des rayons pour voir quelle maladie pouvait m’intéresser et je suis tombé sur le rayon de l’autisme. Il y a beaucoup de témoignages et de documents sur le sujet. J’ai lu un livre de Judy et  Sean Barron Moi, l’enfant autiste, paru chez Plon, et il m’a bouleversé. Bouleversé en tant que lecteur et bouleversé en tant que romancier. Je me suis rendu compte qu’il y a une certaine partie de l’autisme qui  est absolument fascinante. Certains enfants autistes ont une intelligence presque adulte, en même temps, ils évitent les flaques d’eau pour ne pas s’y enfoncer, ils touchent la nourriture avant de la manger, ils passent leur temps à allumer et éteindre la lumière pour voir si rien ne change… quand j’ai refermé ce livre, j’avais compris que la petite fille du livre serait autiste.

On ne voit pas le mot autisme dans le roman…

C’est volontaire parce que cette petite Lily, pour moi, elle n’existe pas réellement dans le roman, mais elle n’est pas le fruit non plus de l’imagination de Simon. C’est un ange gardien, quelqu’un qui fait attention à lui, qui le protège parce que son père est malade et sa mère est absente. En même temps, c’est quelqu’un qui ne s’intéresse qu’aux malades pour les soigner… et parfois même contre l’avis des médecins. Ce qui m’intéressait, c’est qu’on ne sache rien d’elle. D’où vient-elle ? Pourquoi est-elle là ? Je ne réponds pas à ces questions. Juste, elle fait du bien à Simon et à son père.

gilles paris,au pays des kangourous,interview,mandorDu coup, on retrouve un peu l’atmosphère des films de M. Night Shyamalan, comme Sixième sens par exemple.

J’ai pensé aux films de ce réalisateur quand j’ai créé Lily. Je voulais insérer dans mon roman « réel » un personnage « fantastique », ça donne une dimension onirique. Il fallait que ce soit le plus subtil possible pour que l’on ait un doute. Que l’on y croit alors qu’elle n’existe pas.

Il y a une forte place laissée à l’imagination dans ton livre. Par exemple, Simon, quand il ferme les yeux, il réinvente son monde.

J’ai deux sœurs. Dont une d’un second mariage, de mon père. Donc, moi, je n’étais pas un enfant unique. Par contre, à l’école, j’avais autour de moi des copains qui l’étaient. J’étais fasciné par eux parce qu’ils avaient une facilité déconcertante à inventer des jeux pour jouer avec eux-mêmes. J’estimais que Simon devait avoir un truc à lui vraiment perso. Il a cet art, ce don, de s’inventer des rêves vivants, c'est-à-dire de les convoquer. Ce sont des rêves parfois oniriques, parfois psychanalytiques, parfois prémonitoires. Pour moi, les rêves de Simon, c’est sa part adulte. C’est ce qui va l’aider à grandir.

Tu as connu toi-même la dépression. Trois dépressions graves, toutes suivies d’hospitalisations.

J’ai même été à Sainte-Anne assez longtemps.

Ce livre était-il aussi une forme de suite de thérapie ?

Non, la thérapie, je l’ai faite avec des médecins et des médicaments. Aujourd’hui, je me suis complètement sorti de cette maladie.

En France, c’est un sujet tabou dans la société d’aujourd’hui...

Alors que la France est le pays champion en Europe de la consommation d’antidépresseurs… mais c’est aussi un sujet anxiogène. Ça met les gens très mal à l’aise de manière générale. Je voulais essayer, à travers Lily et à travers le père de Simon, de faire en sorte que les gens en aient moins peur, qu’ils aient une vision moindre du mal, de cette douleur morale surtout, que représente cette maladie. Si ce livre peut aider les gens à comprendre ce dont a souffert leur fils, leur fille ou quelqu’un de proche autour d’eux, alors j’aurais gagné une partie de ce que je souhaitais faire avec ce roman.

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Vitrine aux Deux Magots.

Ce que j’aime dans ce livre, c’est qu’il est très émouvant, mais il n’y a pas de pathos… la frontière est difficile à ne pas franchir.

À des moments difficiles de ma vie, quand je me confiais à des gens que j’aimais, je ne pouvais pas m’empêcher, de conclure ma conversation en faisait une pirouette finale qui dédramatisait tout ce que je venais de raconter. Je n’aime pas rester sur quelque chose de profond. Quand je dis une chose sincère, je rajoute toujours une connerie après.

Au pays des kangourous vient d'obtenir le prix Cœur de France 2012. Ce prix récompense un auteur accessible au plus grand nombre. Ça rassure de recevoir un prix ?

Évidemment, oui. Je vais te dire très franchement, j’avais des amis dans le jury, notamment Janine Boissard. Mais, ce qui m’a fait plaisir, c’est que je me suis retrouvé en ballotage avec un autre auteur et la personne qui a donné sa double voix et qui m’a permis d’avoir le prix, c’est Madeleine Chapsal. Une auteure que je n’avais jamais rencontrée dans ma vie et qui ne me connaissait pas du tout avant d’avoir lu mon livre.

(Le Prix Cœur de France est attribué tous les ans pendant la fête du livre "Lire à Limoges".  Les membres du jury sont :  Madeleine Chapsal (présidente), Marie-Paule Barruche (adjointe au maire de Limoges), Janine BoissardRégine Deforges, Eve Ruggieri, Sonya Rykiel, Eric Portais et Gonzague Saint Bris. Le jury 2012 a désigné Gilles Paris pour "Au royaume des kangourous".)

Tu connais tous les travers des auteurs, puisque tu les fréquentes au quotidien…

C’est aussi les miens, François. (Rires)

C’est ce que j’allais te demander, as-tu les mêmes soucis que les gens que tu défends ?

Je pense que je n’harcèle pas mon attachée de presse. Je ne suis pas parfait. J’ai des défauts comme tout le monde et je suis certain d’avoir commis des impairs, mais j’essaye d’être discret et de me réfréner. Mes livres ont beaucoup d’importance pour moi et bien sûr que si, un jour, je ne peux faire que ça, je le ferai. Je fais un métier que j’aime et vis-à-vis des auteurs que je défends, je ne peux pas me comporter comme n’importe qui.  Je m’évertue à ne pas froisser un auteur pour lequel je travaille en même temps que mon livre sort. Ce sont des auteurs que j’aime et certains sont fragiles.

Ton premier livre date de 1991. Tu écris un livre tous les dix ans. C’est peu.

Quand j’étais chez Plon, une année, les Américains étaient à l’honneur du Salon du livre de Paris. Il y avait une auteure de nouvelles, Jayne Anne Phillips, qui écrit elle aussi un livre tous les dix ans. Les journalistes lui demandaient tous pourquoi. Elle a répondu : « Parce que c’est le temps qu’il me faut, non seulement pour vivre avec mon histoire, pour vivre avec mes personnages, les oublier, les reprendre et au final, écrire un livre dans des temps assez rapides ». Il y a longtemps, quand j’étais journaliste, j’ai rencontré un écrivain vénitien qui m’avait dit : « Pour le commun des mortels, une page blanche, c’est juste une largeur et une longueur, pour un écrivain, c’est surtout une profondeur. C’est dans la profondeur de la page qu’il va chercher son histoire et ses personnages ».

gilles paris,au pays des kangourous,interview,mandorMais, toi, quelle est ta vraie raison ?

Pour Autobiographie d’une courgette, il m’a fallu pas loin de 3 ans pour bien ingérer le milieu des maisons d’accueil et pour mener à bien une enquête sérieuse. Pour Au Pays des kangourous, j’ai pris tout ce temps parce qu’il fallait que je sois complètement sorti de la dépression, que j’en sois complètement guéri pour pouvoir en parler de manière légère. Ma dernière dépression remonte à 8 ans, tu sais…

Tu vas garder ce rythme ?

Non, je vais essayer d’en écrire un tous les deux ans. J’en ai un qui est prévu pour janvier 2014… si tout va bien.

Tu vas tenter d’écrire comme un adulte.

C’est déjà fait. Ce roman s’appelle Les amis de Paul. Pour être franc avec toi, il n’a pas accroché les éditeurs à qui je l’ai fait lire. Ça m’a conforté dans l’idée que ce n’était pas mon univers.

Tu ne retenteras pas, du coup ?

Je ne sais pas. Je ne dis jamais jamais.

Es-tu fasciné par ce métier d’écrivain ?

Non. En tout cas, je n’ai pas de fascination pour les écrivains. Je les aime, j’aime lire certains de leur livre. Ce qui m’intéresse par-dessus tout, c’est leur écrit. Mon métier est de protéger mes auteurs et de les vendre dans les médias le mieux possible, mais j’ai une distance très forte avec eux.

Tu choisis que des gens que tu aimes bien ? Bon, tu ne peux pas me dire le contraire…

Mais je vais te répondre très honnêtement. 80% du temps, j’accepte d’être l’attaché de presse de gens que j’apprécie parce que j’ai la chance de pouvoir choisir. De temps en temps, il m’arrive d’accepter des budgets parce que j’ai une boite à faire tourner. J’ai des salaires, des charges… cela étant presque toutes les semaines, je refuse un budget. Si j’en refuse un, c’est que j’en ai forcément un plus intéressant qui va arriver. Mon agence marche bien, on essaye donc d’avoir une tenue et une rigueur dans le choix des auteurs et des livres.

Comment tu expliques que ça marche bien ?

Le métier de la communication n’est pas encore un métier en crise. Tous les auteurs ont besoin d’un attaché de presse pour les représenter.

Tu t’occupes aussi de leur image ?gilles paris,au pays des kangourous,interview,mandor

Oui, mais je suis très discret là-dessus. Ça peut être interprété comme du marketing pilonné. Je fais très attention à certains auteurs, à ne pas leur faire faire des émissions qui peuvent les desservir, comme je fais attention à faire faire des émissions à des auteurs qu’ils n’ont pas fait jusqu’à présent et qui peuvent leur donner une meilleure image.

Envoyer un auteur chez Ruquier, c’est un peu casse-gueule, non ?

On en discute beaucoup avec mes auteurs. Pour ce qui est non fiction, c’est important de passer chez Ruquier. Pour les essais, les livres polémiques par exemple. Mais, j’ai des auteurs qui se sont faits super dézingués et c’est dur à vivre.

Selon toi, quelle est l’émission qui fait vendre le plus de livres ?

Je dirais, d’une manière générale, la chronique de Gérard Collard dans Le magazine de la santé. On ne se connait pas très bien, mais il a ce que beaucoup de gens n’ont plus. Ce n’est même plus de l’enthousiasme, ça frôle la folie. Quand il aime un livre, il ne comprend pas que le livre ne marche pas, donc il va faire tout ce qu’il peut, lui, pour que ce livre marche. Pour Christine Orban, pendant 5 semaines de suite, il en a fait son coup de cœur sur LCI. J’aime cette espèce de détermination implacable qu’il a à aider les auteurs. Très souvent, il créer des ruptures de stock. Sinon, il y a aussi l’émission de François Busnel, La grande librairie

Merci à toi pour ta franchise. Je te rends à tes auteurs.

Merci à toi.

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21 avril 2012

Corinne Royer : interview pour "La vie contrariée de Louise"

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corinne royer,la vie contrariée de louise,interview,mandorJ’avais lu et beaucoup apprécié le premier roman de Corinne Royer, M comme Mohican et l’avais contacté pour lui signifier. Il était question d’une mandorisation, nous n’avons fait que nous croiser. Quand j’ai reçu le suivant, La vie contrariée de Louise, il me paraissait inimaginable que nous ne parlions pas ensemble de ce roman bouleversant. La petite histoire dans la grande m’a toujours fasciné, surtout  quant le sujet évoqué est si proche de ma propre vie.

Je suis petit fils d’un soldat autrichien qui a eu une liaison en 1944 avec ma grand-mère maternelle. Celle-ci a abandonné ma mère à une dame qui tenait des hôtels à Vichy durant cette période-là et qui, selon ce que je suis parvenu à apprendre, n’était pas franchement claire. Elle n’était pas précisément une Juste (contrairement aux héros du livre de Corinne Royer). Pas du tout même. J'ai un peu de mal à me dépêtrer de ce passé familial maternel que je porte en moi.

Je l’avoue ici, car depuis des années je compte raconter cette histoire-là dans un roman/récit (et j’évoque déjà cet aspect de ma vie, de manière parcellaire, dans mon livre).

Corinne Royer est venue à « l’agence » le 3 avril dernier.

corinne royer,la vie contrariée de louise,interview,mandor4e de couverture :

Lorsque James Nicholson apprend l’existence d’une grand-mère qui vit en France, au Chambon-sur-Lignon, il est trop tard. Comme seul testament, Louise laisse à son petit-fils venu des États-Unis un cahier rouge, journal intime de sa jeunesse. Au fil des pages lues par Nina, serveuse dans le petit hôtel où il séjourne, l’Américain découvre que le village protégea des milliers de réfugiés sous l’Occupation.  Pourtant, même les plus belles histoires recèlent leur part d’ombre et de mystère. De la liaison de Louise avec Franz jusqu’au terrible secret des enfants cachés, James plonge dans un passé familial où la barbarie bouscule l’innocence et l’amour. Nul ne peut tout à fait se soustraire à son destin, mais il appartiendra à Nina, la lectrice, de décider si toute vérité est, ou non, bonne à dire.

Réminiscences du Liseur, désirs clandestins, sensualité de la lecture, La Vie contrariée de Louise est un suspense bouleversant.

Auteure :

Originaire de Saint-Étienne, Corinne Royer est directrice d’une agence de communication. Elle est également réalisatrice de documentaires et auteur d’un 1er roman publié en 2009, M comme Mohican. En 2012, elle revient dans les rayons avec son nouveau roman, La Vie contrariée de Louise. Ses deux livres ont été publiés aux Editions Héloïse d'Ormesson.

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corinne royer,la vie contrariée de louise,interview,mandorInterview :

Ce roman est une histoire que tu portais depuis longtemps ?

Je n’habite pas très loin. Je suis dans le Parc du Pilat, à 30 kilomètres de La Chambon-sur-Lignon. C’est un lieu très connu des Stéphanois et des gens de la région. Je connaissais cette histoire depuis très longtemps. Elle n’est connue que localement, mais aussi aux États-Unis, en Suisse, mais pas en France.

Le Chambon-sur-Lignon est le seul village français à avoir reçu le titre de « Justes parmi les Nations ».

Le mythe, c’était de dire « 5000 enfants  sauvés au Chambon ». On est seulement en train de recenser réellement les enfants qui sont passés par le village pendant la Seconde Guerre mondiale. On est à peu près à 3600 noms pour l’instant. Le village comptait à l’époque en 1943/1944 à peu près 2900 habitants. Pour 2900 habitants, en sauver 3600, c’était déjà quelque chose de particulier et de très fort.

Tu racontes l’histoire de ce village pendant cette période-là, à travers une histoire inventée. C’est là qu’intervient la romancière.

Moi, j’ai toujours plein d’idées dans la tête. À un moment, il y en a une qui va s’imposer, qui va chasser les autres et qui va prendre toute la place. J’avais celle-ci dans la tête depuis longtemps. Je savais que j’allais écrire sur ce sujet, sans savoir si cela allait être un roman ou autre chose. Ce qui fait basculer, ce sont des rencontres… fortuites en général. Dans le cas de Louise, j’ai effectivement rencontré une vieille dame du Chambon avec qui j’ai sympathisé. Que j’ai vu et revu et avec laquelle j’ai beaucoup parlé. On peut dire que cette vieille dame m’a inspiré Louise. Elle m’a surtout donné envie de devenir une passeuse de mémoire par rapport à cette histoire.

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Pour « le Dictionnaire des Justes de France » de Yad Vashem, le mémorial israélien de la Shoah, la région du Chambon « occupe une place unique dans l’histoire de la France : nulle part ailleurs les Juifs ne furent accueillis et sauvés en aussi grand nombre et avec pareille générosité ».  Fait exceptionnel, c’est collectivement que la région du Chambon-sur-Lignon a été honorée par Yad Vashem, qui ne reconnaît généralement que des individus.  Dans toute l’Europe occupée, une seule autre commune (Nieuwlande, aux Pays-Bas) a également été honorée comme commune de Justes.

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Groupe d’enfants mis à l’abri au Chambon-sur-Lignon, août 1942.
source photo : United States Holocaust Memorial Museum
crédit photo : USHMM

Une fois que l’idée d’écrire sur ce sujet arrive, tu enquêtes plus profondément ?

J’ai lu énormément de livres, j’ai regardé tous les films réalisés sur le sujet. Au lieu de m’intéresser à la grande histoire, je suis aussi allé chercher les petites histoires. Parfois, j’ai lu 300 pages pour en tirer 4 lignes. Ce qui m’intéressait, c’était de toucher à l’intime des gens qui avaient pu vivre à cet endroit-là, à cette époque-là, dans ce contexte très particulier.

T’es-tu demandée ce qu’allaient penser les historiens de ton livre ?

Quand j’écris, je suis vraiment portée par mes personnages, par mon travail d’écriture et vraiment, je n’ai que faire de ce que va en penser les historiens, les éditeurs, les lecteurs, etc. C’est une question que je me pose uniquement quand le livre est édité et qu’il va être confronté au regard du lecteur.

Tu mets en évidence que ce qu’il s’est passé dans le village à cette époque a des répercussions sur la vie d’aujourd’hui… l’histoire est passée, mais elle est toujours là.

La Deuxième Guerre mondiale n’est pas si loin derrière nous, c’est une première chose. Et puis, j’ai voulu faire un roman qui parle à la génération d’aujourd’hui. Je ne présente pas ce livre comme un roman historique, il reste un roman contemporain avec un fort suspense. J’avais envie d’interpeller les jeunes d’aujourd’hui sur toutes ces questions-là. Le legs identitaire en particulier. Des enfants cachés dans le village en 1943, certains ont continué de vivre sous leur fausse identité. Certains ont découvert qu’ils étaient juifs à l’âge de 40 ans. J’ai rencontré des gens dont les parents venaient au Chambon-sur-Lignon tous les étés, ils se demandaient pourquoi ils venaient là et un jour, ils ont découvert que leurs parents ont été cachés pendant la guerre. Ce n’est pas une histoire d’une époque, c’est une histoire que l’on transmet de génération en génération. Et avec des bouleversements qui sont phénoménaux.

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Tu ne laisses pas la place au manichéisme. Le bien le mal… comment on fait pour s’en sortir…

Tous mes personnages portent ça. Ils sont tous ambigus par rapport à cette question-là. Personne ne peut dire : « Moi, si j’avais vécu à ce moment-là, dans cette situation-là, j’aurais fait tel choix ». Je ne crois pas que l’on puisse se positionner.

Dans ce livre, il y a aussi le poids de la religion, puisque c’est un village protestant.

Les gens qui protégeaient dans des fermes des enfants juifs mettaient en péril leur propre famille, c’était des choix vraiment difficiles. Ce qu’il y a d’étonnant et de remarquable c’est que c’est vraiment l’engagement de toute une communauté. Ceux qui n’étaient pas d’accord se taisaient. Il n’y a eu aucune délation dans ce village.

Tu insistes sur le fait que ce village n’a pas traversé la guerre de manière légère…

Il y a eu des rafles. Ils n’ont pas vécu à l’abri des difficultés de cette période. 18 enfants ont été emmenés et les trois quarts sont morts dans les camps. Des professeurs ont été arrêtés… Je voulais vraiment rétablir la vérité. On a un peu mystifié l’histoire de ce village, mais tout ça s’est fait dans la difficulté, la souffrance et des douleurs abominables. 

Il y a des personnages dans ton livre qui ont réellement existé. Ils sont mélangés à corinne royer,la vie contrariée de louise,interview,mandord’autres qui sont le fruit de ton imagination.

Dans la partie contemporaine du roman, tous les personnages sont imaginaires, par contre, dans la partie historique, il y a des personnages réels. J’ai travaillé de façon solitaire la partie historique, donc j’ai essayé de respecter une sorte de contrat moral avec les personnages vrais, c'est-à-dire de ne pas leur faire dire et leur faire faire des choses qu’ils n’auraient pas pu dire ou faire. Je n’ai pas voulu travailler avec des historiens, des biographes ou des sociologues pour ne pas amputer mon imaginaire et mon travail de romancière. Une fois la première version de mon roman écrite, là, j’ai rencontré de visu des historiens et des biographes. Nous avons parlé de ce que j’ai écrit et je leur ai fait lire certains passages, mais uniquement pour qu’ils me confirment que je respectais bien ce contrat moral. Ils ont été très émus par le livre et m’ont dit que la dimension historique a été parfaitement respectée.

Tu poses la question essentielle de la vérité. Toutes les vérités sont-elles bonnes à dire ?

Mon héros, cet américain de 40 ans, James Nicholson, est dans une quête identitaire, donc lui, il cherche toute la vérité sur ces origines. Nina, la serveuse qui lui lit le cahier rouge de sa grand-mère, elle est là pour lui transmettre cette vérité. Au bout d’un moment, ce qu’elle va lire sera tellement lourd à ses yeux qu’elle va devoir décider ou non de transmettre cette vérité. Elle va devoir faire le choix de transmettre l’Histoire avec un grand H ou le choix d’épargner celui qu’elle commence à aimer.

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Il n’y a, à priori, aucun rapport entre tes deux livres… mais j’en ai trouvé un. Une sacrée sensualité.

Dans le premier c’était plus immédiat puisque le thème était le désir et la passion. Il y avait matière… Sur ce sujet-là, c’est l’écriture qui est sensuelle.

Des scènes aussi.

Oui, c’est aussi une des choses que je voulais rétablir. Pendant les périodes de grands troubles, notamment en période de guerre, l’humanité s’exprime clairement, je dirais… l’humanité avec tous ses débordements. La sensualité, la sexualité sont exacerbées dans ces moments-là.

Tu es directrice d’une agence de communication, comment en es-tu venu à écrire des livres ?

Ma vie de romancière a commencé bien avant ma vie de directrice d’une agence de communication. J’ai vraiment toujours écrit. Des poèmes quand j’avais 8 ans, des nouvelles quand j’en avais 12. Ensuite, j’ai écrit des nouvelles un peu plus longues et je me suis mise aux romans, que je n’ai pas cherché à faire publier, soit dit en passant. Ça me paraissait inatteignable et ce n’était pas mon objectif, c’était vraiment le plaisir de l’écriture. La diffusion, le regard du public, ce n’est pas ce qui me questionnait, m’intéressait. Mes amis m’ont incité à essayer d’être publié. J’ai envoyé le premier manuscrit  que j’avais sous la main et il est tombé dans celles d’Héloïse d’Ormesson et de Gilles Cohen-Solal.  L’aventure de l’édition a commencé comme ça.

corinne royer,la vie contrariée de louise,interview,mandorTu es sur un troisième roman en ce moment ?

C’est une sorte de conte pour adulte, un conte un peu fantasque dont une partie se passe en France en territoire rural et dont l’autre partie devrait se passer en Haïti.

Tu aimes ta vie d’écrivain ?

L’écriture solitaire dans mon petit bureau, c’est vraiment quelque chose dont j’ai besoin. Ça participe à mon équilibre quotidien. C’est indépendant de l’édition. La période d’interviews, la promo du bouquin, c’est quelque chose que j’appréhende toujours, mais une fois que j’y suis, je suis plutôt heureuse d’y être. Ce sont des rencontres qui vont souvent au-delà du livre. Ce sont souvent deux personnes qui se rencontrent, mais ce n’est pas à toi que je vais apprendre ça.

Et pour info... ça se passe cet après-midi.

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