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28 octobre 2013

Lilian Auzas : interview pour La voix impitoyable.

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J’ai connu Lilian Auzas lors d’une soirée d’un ami commun, il y a moins de deux ans. Quelques auteurs étaient présents. Je ne sais plus si c’est Stéphanie Hochet ou Myriam Thibault (il est ami des deux) qui m’a incité à m’y intéresser de près. J’ai demandé quel était le sujet de son livre (le premier à l’époque). Il me parle de Leni Riefenstahl… l’égérie d’Adolf Hitler. Je tique un peu. Sujet osé pour un premier roman. Lilian me paraît jeune pour s’intéresser à ce genre de sujet. Et, en toute sincérité, j’ai trouvé intrigant le fait de s’intéresser à ce genre de sulfureuse personne, si proche d’une idéologie de cette nature. Mais soit, je vais lire ce livre.

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J’ai lu et j’ai été convaincu. Ce n'est pas une hagiographie, même si l'on sent bien la fascination exercée par le sujet sur son auteur. La question du Mal est complexe. Ça ne me dérange pas de lire des romans qui l’abordent sous un angle si original que celui-ci.

Je n’ai pas mandorisé Lilian Auzas pour ce livre, j’ai attendu le second… qui m’a beaucoup également intéressé. Plus que le premier. La voix impitoyable est un livre abordant le thème de la complicité du peuple allemand et de sa participation, directe ou indirecte, au nazisme. Sujet délicat. Décidément…

Le 29 août dernier, Lilian est venu me rendre visite à l’agence… je lui ai posé toutes les questions que j’avais sur le cœur. Et elles étaient nombreuses.

Electre_978-2-7561-0425-6_9782756104256.jpg4e de couverture de La voix impitoyable :

Qu’a pu faire Hanja Sauber, lorsqu’elle vivait à Berlin pendant la guerre, pour être à ce point rongée par la culpabilité et répéter inlassablement : « Je ne suis pas quelqu’un de bien » ? C’est ce que va tenter de découvrir son jeune voisin et ami, le photographe Gautier Maigné, à partir d’une cassette audio incomplète que lui confie le psychanalyste d’Hanja et d’une lettre que celle-ci lui a confié juste avant de mettre fin à ses jours.
Lilian Auzas reconstitue avec intelligence et subtilité cette période charnière qui a marqué l’histoire européenne du XXe siècle. Dans La Voix impitoyable, il met en lumière le Berlin de la Deuxième Guerre mondiale, mais aussi celui des années qui ont précédé la chute du mur, puisque le récit se déroule entre Paris et Berlin au début des années 80.

Biographie de l’auteur :

Né le 1er février 1982, Lilian Auzas a grandi non loin de Vienne au sud de Lyon. Son bac littéraire en poche, il suit des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’Université Lumière Lyon 2. Ses recherches sont assez éclectiques puisqu’il se spécialise d’abord dans les arts africains pour finalement s’intéresser aux arts totalitaires. L’esthétique des corps sous les régimes fascistes et notamment les travaux de la réalisatrice et photographe allemande Leni Riefenstahl (1902-2003) font l’objet de ses recherches. Passionné de cinéma et de littérature, Lilian a officiellement adhéré à l’association CREAM’ en janvier 2008 pour laquelle il rédige divers textes (notices, articles). Lilian a coréalisé un court métrage, Sale Type, sorti en janvier 2009. Depuis sa découverte à l’âge de 14 ans sur Arte de Leni Riefenstahl, son intérêt pour la cinéaste du nazisme ne s’est pas démenti, au point de lui consacrer son premier roman, Riefenstahl, publié en 2012 chez Léo Scheer. Il est également l’auteur de Charlie Fuchs et le monde en marge, un conte pour petits et grands paru en juillet 2013, toujours chez Léo Scheer. La Voix impitoyable est son deuxième roman.

DSC08405.JPGInterview :

Ta passion de l’Allemagne est criante dans ton œuvre.

Le premier évènement qui m’a marqué, c’était la chute du mur de Berlin. J’avais 7 ans. J’ai encore des images très nettes des gens qui cassaient ce mur. Inconsciemment, cela à dû me travailler. Je trouvais ça beau comme évènement…

Tu n’as pas dans ta famille, des secrets de familles qui seraient susceptibles d’expliquer ta passion pour ce pays ?

Non, pas du tout. Aucun lien avec l’Allemagne. Je n’ai pas d’ancêtre allemand, ou alors, je ne suis pas au courant.

Ce mur que l’on casse provoque quoi en ton for intérieur ?

J’étais petit, mais j’avais conscience que c’était un évènement important. Je comprenais aussi images.jpgque c’était un peuple qui voulait accéder à la liberté. Ça m’a marqué. Quand il s’est agi de choisir une langue à l’école, j’ai choisi l’allemand. Je suis tombé amoureux de la langue. Je trouve qu’elle est magnifique. Très vite, je me suis intéressé à la culture allemande. J’ai lu des écrivains de cette nationalité, tout comme j’écoutais de la musique allemande comme Rammstein, Nina Hagen, DAF ou encore Kraftwerk…

Tu ne te sentais pas isolé avec cette passion plutôt rare ?

Beaucoup pendant mon adolescence. Plus j’ai avancé vers l’âge adulte, plus j’ai rencontré des gens qui  partageaient ma passion. Il faut être mature, je suppose, pour aimer cette langue et cette culture. A la base, je pense que c’était par esprit de rébellion. Je n’avais pas envie de faire comme tout le monde. Mais, très vite, je me suis retrouvé subjugué.

On peut s’interroger parce que c’est un pays historiquement très marqué…

Je te rassure, je n’ai aucune fascination malsaine. Par contre, il y a une question qui me hante : comment une culture aussi brillante a pu aller jusque-là ? Je visualise cette période de l’histoire allemande comme un cancer.  Un cancer, ce sont des cellules qui se développent beaucoup trop. C’est un surplus.

Dans La vie impitoyable, c’est cela que tu expliques. Comment tous ces gens ont été aveuglés par cet endoctrinement.

À part les personnes qui se sont investies spontanément et qui ont commis des crimes, je ne veux juger personne. Pour le peuple, tout ceci s’est déroulé de manière passive. Je pense qu’on accepte des choses quand on ne se sent ni concerné, ni touché de près. Un jour, on se réveille et c’est trop tard… on ne peut plus revenir en arrière. La question de chacun est : est-ce que maintenant j’agis ou est-ce que j’attends que ça se passe ?

Moi, ce qui me travaille, c’est ce que j’aurais fait en ce temps-là, dans ce pays-là.

Tu as raison. Avec mon précédent roman, Riefenstahl, je ne me suis pas permis de juger la photographe et réalisatrice proche d’Hitler. Elle s’est impliquée, je comprends que l’on puisse se faire une opinion, mais moi, je ne voulais pas lui taper dessus. Il ya suffisamment de biographies qui s’en occupent.

J’avais lu ce livre avec le sentiment que tu aimais son travail, ce qui se comprend, mais que tu l’aimais bien. J’avoue que je me suis interrogé.quand-on-veut-on-peut.jpg

Je pense qu’elle a une réelle importance dans l’histoire du cinéma et de l’art en général. Bien sûr Le Triomphe de la Volonté est un film atroce, mais il est esthétiquement parfait et efficace. Maintenant, avec le recul, ça devient un devoir de le regarder.

Moi, je trouve que c’est difficile de discerner une œuvre d’une personnalité. Je n’y parviens pas.

Riefenstahl a toujours dit qu’elle avait fait une œuvre d’art, mais, effectivement, il faut un minimum être passionné par son sujet. Je me souviens d’une interview d’elle très contradictoire. Elle y explique lourdement qu’il faut dissocier une œuvre d’art d’une œuvre politique. Pour elle Le Triomphe de la Volonté est un document très objectif. Elle n’a fait que filmer ce qu’il s’est passé sans donner son point de vue. Plus loin, dans la même interview, elle dit qu’elle ne peut travailler que sur un sujet qui lui plait. Forcément, on est obligé de reconnaître que l’idéologie nazie la fascinait. Elle s’est impliquée corps et âme dans le tournage, le montage et la construction de ce film. Si elle me fascine, c’est par le déni qu’elle a du danger de son œuvre. Elle n’a jamais eu une once de regret de l’importance de ses films dans la mécanique de la propagande nazie. Elle n’a jamais dit pardon. Ça me gêne beaucoup.

Elle a inventé une esthétique que l’on voit encore aujourd’hui dans la publicité par exemple.

Pour moi, Riefenstahl n’a rien inventé, mais elle a sublimé l’homme. L’aryen. On le retrouve dans la publicité d’aujourd’hui et même dans les films. Elle a porté une version de l’homme très haut dans l’imaginaire.

Quand tu as sorti ce livre, tu n’as pas eu peur que l’on considère que tu es proche de cette idéologie ?

Si, évidemment. Déjà, avec la couverture, j’ai eu quelques soucis. Mais si on lit le roman correctement, il est impossible de prétendre que j’épouse cette idéologie. Ça fait plus d’un an que l’ouvrage est sorti, je n’ai jamais lu ou entendu quelqu’un qui m’accuse de cela.

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Riefensthal, Charlie Fuchs et le monde en marge et La voix impitoyable font partie de ta trilogie totalitaire consacrée à la vénéneuse séduction du mal. Excuse-moi d’insister lourdement, mais tu n’as pas peur d’être catalogué ?

Je ne me suis pas posé la question. Riefenstahl, il fallait réellement que j’écrive sur elle. C’était un besoin. Charlie Fuchs, c’est une parabole sur le système totalitaire, mais avec plusieurs niveaux de lecture. Ça raconte l’histoire d’un manuscrit qui n’a jamais été publié. Les annotations en marge se rebellent et envahissent le conte. Les trois héros ne peuvent pas jouer le conte. Ils sont démunis. Il faut qu’ils écrivent leur propre histoire et qu’ils remettent la frontière  entre le texte et la marge. En même temps, ceux qui sont dans la marge, sont-ils tous mauvais ? C’est un conte sur la tolérance.

En miroir de Riefenstahl, La Voix impitoyable est le deuxième volet d’un diptyque consacré à la Deuxième guerre mondiale, du point de vue non pas des victimes, mais des bourreaux. Là, tu écris sur une femme, cette fois-ci  fictive, Hanja, qui a culpabilisé sur des actes commis durant la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’elle a fait est horrible en soi, mais quand on est jeune et tellement endoctriné, il est simple de comprendre que l’on puisse faire ce qu’elle a fait. Elle a un tel poids de culpabilité qu’on imagine le pire. J’ai fait en sorte qu’on ait envie d’avoir pitié d’elle.

Hanja n’est pas mauvaise, contrairement a ce qu’elle dit d’elle tout le temps.

Dans Riefenstahl, j’ai mis en avant le déni de l’artiste. Hanja, c’est exactement l’inverse. Elle, c’est la culpabilité portée à son paroxysme. Ce sont deux extrêmes.

Après sa mort brutale et inexpliquée, le jeune photographe Gauthier, entre curiosité et appréhension, cherche à percer le secret de son amie. Il te ressemble pas mal ce Gauthier, non ?

Certes, il est passionné par l’Allemagne, il a pas mal de centres d’intérêt commun aux miens, mais nous n’avons pas du tout le même comportement. Mais comme lui, j’aime beaucoup la photo, l’histoire de l’art, j’écoute Nina Hagen et j’aime beaucoup Lou Reed.

La voix impitoyable, c’est quoi ? La propagande nazie ?

C’est emprunté à une épître de Madame de Staël. Pendant la Révolution française, elle parle de la voix impitoyable du peuple. C'est-à-dire que l’on tombe dans un engrenage qui ne s’arrête plus. Je l’applique à la propagande nazie. Le peuple qui suit bêtement comme le mouton de Panurge. La voix impitoyable, c’est aussi la petite voix intérieure qu’on a tous dans la tête : notre conscience. C’est aussi la voix d’un ami qui peut nous orienter. C’est la voix de Nina Hagen  et de Lou Reed, des chansons qu’on écoute et qui nous transportent. C’est tout ça la voix impitoyable.

C’est un livre qui fait réfléchir sur nous-mêmes qui ne sommes tellement pas manichéens…

Pour moi, cette période-là n’est pas toute blanche ou toute noire. Ce n’est pas possible. Je vais peut-être choquer en disant cela, mais même le pire des nazis est un être humain. Il faut accepter cette humanité pour accepter l’horreur. Je n’aime pas l’expression : « c’est inhumain ». Chaque jour, on a la preuve que l’horreur est bien humaine. Au lieu de s’apitoyer, on devrait combattre cet aspect-là de l’humanité.

Tu es fasciné par la complexité de l’âme ?

Peut-être que je sens mes limites et ma faiblesse, je ne sais pas. Peut-être que je ne suis pas à l’abri de tout ça. Je pense que je ne m’impliquerais pas de moi-même dans une idéologie de ce type-là, mais est-ce que j’aurais le courage de la combattre ? J’aurais sans doute la volonté rb001.jpgintellectuelle et intérieure de le faire, mais de là à passer aux actes, il y a un fossé. Est-ce que tout le monde peut être un héros ? Je pense à Hans et Sophie Scholl, ainsi que Christoph Probst, trois étudiants allemands d'une vingtaine d'années qui ont été guillotinés dans la prison de Stadelheim, près de Munich. Leur crime était d'avoir dénoncé le nazisme dans le cadre d'un mouvement clandestin, «La Rose blanche» (Die Weiße Rose en allemand). Est-ce que moi, à 20 ans, à Munich, j’aurais pu faire ce qu’ils ont fait. Honnêtement, je ne crois pas.

C’est quoi, pour toi, être écrivain ?

Être écrivain, c’est douter, avoir peur, ne jamais être satisfait. Le jour où j’arrêterai de me poser des questions et que je serai sûr de moi, j’arrêterai d’écrire.

Mais, dans ton cas, tu écris des livres qui font réagir et qui sont loin d’être anodins.

Dis donc, là, depuis un moment, j’ai l’impression d’être Hanja dans la scène avec le psychanalyste… (sourire).

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26 octobre 2013

Spécial Les 7 petits nègres, l'exquise nouvelle, saison 2

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Edit du 26 octobre 2013:

Le calcul des droits d'auteurs du livre Les 7 petits nègres (L’exquise nouvelle saison 2) va bientôt être clos pour 2013. Or, vous le savez peut-être, mais une partie des bénéfices revient à l’association Les Ptits Courageux, dont je fais partie (pour des raisons expliquées ci-dessous).

Aussi, aujourd’hui, je remets en ligne la chronique sur ce livre (publiée au mois d'avril de cette année). On ne sait jamais. Si cela peut inciter certaines personnes à se le procurer…

En cliquant ici, rien de plus simple...

Bonne lecture !

(Merci à la petite fille atteinte du syndrome de Crouzon qui pose avec le livre en début d'interview et, surtout, merci à ses parents d'avoir accepté que je publie cette photo!)

J’avais déjà évoqué L’exquise nouvelle en septembre 2011 sur ce blog. C’était à l’occasion de la première saison. Pour sa deuxième édition, sur le principe des Exercices de Style de Queneau, c'est la maison In Octavo qui publie cet ouvrage atypique, qui mèle auteurs confirmés et amateurs autour d'un même thème. Ainsi, Les 7 petits nègres entrent en lice. Un formidable et délirant roman policier collectif, dont voici la 4e de couverture (expliquant notamment qu’une partie des bénéfices revient aux P’tits Courageux).

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Le 24 mars 2013, j’ai rencontré l’un des 3 eXquisMen, David Boidin, de passage à Paris lors du Salon du Livre. Nous nous sommes installés dans un coin, et je lui ai posé quelques questions sur ce projet « L’exquise nouvelle » et plus particulièrement sur la deuxième saison.

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Interview:

20130519_11h42h24.JPGPeux-tu me raconter la genèse de cette série L’exquise nouvelle ?

La première exquise nouvelle est une idée de Maxime Gilliot qui est un auteur de polar du nord de la France. En 2010, il a considéré que ça pouvait être rigolo de construire une histoire à partir de statut Facebook. Les statuts Facebook ne pouvaient dépasser à l’époque 420 signes. Il a lancé l’idée, j’ai rebondi dessus et nous nous sommes retrouvés ensemble à organiser un cadavre exquis en utilisant la contrainte des statuts Facebook de l’époque. On s’est retrouvés à 80 participants, à la fois des auteurs réputés, reconnus et puis des gens qui n’avaient jamais écrit, à concevoir une nouvelle unique : la poursuite du tueur à l’andouillette. On a lancé ça, fin août 2010 et ça a duré jusqu’au mois de décembre. On s’amuse, des gens laissent des commentaires, bref, c’est une joyeuse pagaille.

Et très vite, de petits éditeurs vous contactent.

Trois en une semaine, sans que l’on ne fasse aucune démarche. On a accepté l’une d’elles et on s’est lancé dans l’aventure. Pour finir en apothéose, on a demandé aux auteurs de céder leurs droits pour les reverser à une association caritative. Comme Maxime Gillio est associé de façon très personnelle à Écoute ton cœur qui est une association qui aide les enfants autistes à s’insérer par le sport, c’est tout naturellement que nous l’avons choisi.  

Le livre est sorti un an plus tard.

Oui. Et pour pouvoir le promouvoir, nous lançons une saison 2. Ce la nous permet de renouveler l’expérience et passer des cadavres exquis aux exercices de style à la Queneau. On lance le projet d’ailleurs le jour de la commémoration des 35 ans de la mort de Raymond Queneau. Chaque auteur a dû écrire une nouvelle avec plusieurs contraintes : entre 3500 et 5000 signes, avec une même scène de départ pour tout le monde, à la croisée d’Agatha Christie et des frères Grimm.

C’est quoi la scène de départ ?Couv7PN_W.jpg

Une pièce, une table sur laquelle Blanche est morte. Au bout de la table, il y a 7 nains noirs. De l’autre côté de la table il y a Armand Leprince qui dit : l’assassin est dans ces murs. À partir de là, chacun écrit sa nouvelle.

Mais, vous ne vous arrêtez pas là...

On rajoute 3 mots différents par auteur qu’il faut absolument intégrer de façon la plus subtile possible au sein de la nouvelle. Sur le site dédié à cette saison 2, chaque visiteur pouvait essayer de deviner les mots imposés.

Pour cette deuxième saison, une partie des bénéfices reviennent à l’association Les P'tits Courageux. Je suis le responsable communication de cette association et surtout papa d’une fille porteuse d´une facio-craniosténose syndromique, en l’occurrence, le syndrome de Crouzon. Donc, je tiens à vous remercier au nom de tous les membres de l’association de nous avoir choisies.

La première fois que j’ai entendu parler de cette association c’est quand tu m’en as parlé il y a deux ans. J’ai un peu étudié la question et j’ai constaté qu’effectivement, ces jeunes enfants touchés par cette maladie avaient bien besoin d’avoir un peu plus de médiatisation.

Je tiens à préciser, que je ne t’ai rien demandé, mais que j’ai été fort touché que vous, les eXquisMen, preniez cette décision de nous choisir. Bon, je sais que vous êtes en train de préparer la saison 3 et qu’elle sera la dernière. Pourquoi ?

Parce qu’il fallait que le concept soit un évènement, que ce soit exceptionnel. Je ne suis pas persuadé que l’aspect habituel  soit une bonne chose. Aujourd’hui, on a fait la trilogie, on s’est bien amusé, on a fait plaisir et on est fier de ça.

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Voici la préface de Les 7 petits nègres, L'exquise nouvelle saison 2 par Jérôme Commandeur.

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Pour acheter le livre, c'est là!

Bonus mandorien.

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Pour compléter cette chronique, je mets en ligne la partie de l’émission "Quartier du talent" sur IDFM que la très sympathique et compétente Mireille Eyermann à  consacré à l’association Les Ptits Courageux en interviewant Héloïse Reichardt-Ogier, la présidente et fondatrice de l’association (par téléphone) et moi-même (en direct dans les studios à Enghien).

C'était le jeudi 4 avril 2012.
podcast

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25 octobre 2013

Thomas Fersen : interview pour Thomas Fersen & The Ginger Accident

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(Photo : Mathieu Zazzo)

Thomas Fersen-2013-Mathieu Zazzo -5672-41-WEB.jpgThomas Fersen, je lui suis fidèle depuis son premier album, Le bal des oiseaux. Ce n’est d’ailleurs pas sa première apparition chez Mandor. Il est certainement le chanteur français le plus original. Hors du temps, hors des codes, dans un autre monde. Celui de l’enfance, celui de pays qui n’existent pas.

A l’occasion de la sortie de son nouvel album, Thomas Fersen et The Ginger Accident,  Thomas Fersen m’a reçu une troisième fois chez lui. J’aime converser avec lui, l’homme n’est pas avare de confidences sincères et parfois étonnantes (je ne parle même pas de ses fulgurances !) Avant de lire la substantifique moelle de notre long entretien, voici ma chronique publiée dans Le magazine des Espaces Culturels Leclerc (daté du mois de septembre 2013).

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DSC08418.JPGInterview :

Qu’est-ce qui vous a incité à laisser le soin de la réalisation de cet album à Cédric de la Chapelle ?

J’ai découvert ce groupe sur une compilation. The Ginger Accident sortait vraiment du lot. J’ai entendu cette production, cette instrumentation, cette dynamique. Ça m’a épaté. Je venais de finir l’enregistrement du disque au Studio Garage comme je l’avais fait pour le précédent. J’étais en train de me poser des questions sur des arrangements et quand je les ai écoutés, j’ai tout remis en question. Ce n’est pas facile, mais je n’ai pas hésité. La première fois que je suis allé voir Cédric de la Chapelle sur scène avec son groupe The Ginger Accident, je sentais que l’association des textures, c'est-à-dire de leur musique et de ma voix, allait être prometteuse. Ce n’était pas forcément une question de personne, mais plutôt d’alchimie.

Fouinez-vous souvent pour repérer des gens avec lesquels vous pourriez travailler éventuellement ?

On me donne souvent des disques, on me parle de telle ou telle personne… comme je suis quelqu’un de curieux, j’écoute toujours.

Est-ce que travailler avec quelqu’un d’extérieur à son univers permet de se remettre en question soi-même ?

La remise en question, elle va de soi. C’est un métier de désir. Refaire ce que l'on vient de faire, c’est beaucoup moins excitant que d’essayer de construire quelque chose avec un jeune compositeur talentueux et motivé.

Vous avez parfois besoin de la jeunesse ?

On a toujours besoin de la jeunesse parce que c’est la jeunesse qui refait le monde.

Ce disque à un son très sixties pourtant.

C’est la vision des sons d’avant qu’en ont les jeunes qui ont 30 ans aujourd’hui. Les gens qui font du sixties sans la modernité, c’est du musée, c’est autre chose.

Teaser "Donne-moi un petit baiser".

Il y a des chansons comme « Donne-moi un petit baiser » qui me font penser à des productions comme celles de Nino Ferrer.

Vous avez raison. Le texte est très simple comme ceux qu’il faisait dans les années 60. Il y a peu de mots, mais ils sont bien choisis, les phrases sont efficaces (rires). Le fait qu’il n’y ait pas beaucoup de texte colle bien à mon personnage de paresseux et de nonchalant que j’incarne déjà depuis plusieurs années à travers des chansons comme Deux pieds ou Les cravates. J’aime l’idée que ce personnage récurrent revienne taper à la porte. Il prend plus la parole que dans le passé. C’est lui qui habite ce disque.

Vous incarnez un personnage, ce ne sont donc jamais des chansons autobiographiques ?

Il y a beaucoup de moi, mais je raconte tout à travers le personnage que j’incarne. C’est un filtre. Mais, mon souci principal dans mon travail, c’est de faire en sorte qu’il y ait de l’espace et de la matière pour que les gens puissent fixer leur imaginaire. Ou au moins pour qu’ils puissent se mettre en marche.

Vous aimez incarner…

C’est un plaisir enfantin. Les enfants jouent à être, mais ils y croient vraiment.

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(Photo : Mathieu Zazzo)

La chanson est-elle un jeu ?

La chanson, c’est jouer et c’est pour cela que c’est un métier qui me fait toujours envie et avec lequel j’ai toujours des désirs.

Le désir, c’est votre moteur ?

J’ai en moi, inscrit très profondément, un réflexe de désobéissance qui fait que, quand je fais un disque, j’éprouve le besoin irrépressible de me définir autrement. C’est un désir de fuite qui est très présent dans ma personne. Je ne peux pas m’attacher sur une chaise, sinon, je souffre. Et donc, j’en ai besoin. C’est ce qui me pousse à la création et c’est ce qui fait que j’ai cette régularité de travail qui peut parfois surprendre.

Un psy serait intéressé par votre cas.

Je pense avoir déjà mis le doigt sur mes soucis. A la maternelle déjà, on m’attachait sur une chaise parce que je m’enfuyais de l’école. Quand j’ai fait la rentrée scolaire avec mes plus jeunes enfants, il y en a un qui avait envie de partir de l’école, c’était moi. J’ai comme une phobie de l’école. Me sentir enfermé est insupportable. C’est aussi pour ça que je fais ce métier. J’ai voulu être en dehors. Je veux toujours partir.

Vous avez du mal à rester dans un même lieu ?

Et dans ma personne. Et dans ce que je définis de ma personne. Je pense que c’est un élan vital très fort. Quand on ne bouge plus, c’est qu’on est mort. J’ai peut-être une réaction à la mort. Vous me faites faire de la psychologie de comptoir, là (rires).

Clip officiel de "Mais oui, mesdames".

Avez-vous déjà été tenté d’écrire des chansons sans incarner ?

Je ne sais pas faire. Je ne saurais pas trouver ce qui est juste. Je n’ai pas de repère. C’est pour ça que j’ai parfois du mal à écrire pour les autres.

Ce n’est pas vous qui réalisez le disque, mais faites-vous attention qu’il y ait la patte Fersen quand même ?

Oui, mais elle ne demande qu’à s’élargir et à s’enrichir. Il y a des choses auxquelles je n’ai pas pensé, même si c’est quelqu’un de l’extérieur qui a mis la lumière dessus,  je suis ravi qu’elles viennent augmenter mon univers.

Cédric de la Chapelle n’est intervenu que sur les arrangements, pas sur la composition et les textes, je présume.

Si. Il intervient sur les structures. Il a allongé des trucs, il a parfois coupé parce qu’il trouvait que c’était trop long. Mais, le plus difficile, c’est par rapport à l’auteur que je suis. Quand la chanson est un peu longue, comme sur « La boxe à l’anglo-saxonne », il a fait sauter un couplet à la fin. Bon, il avait raison. En fait, c’est ça qui est intéressant quand on travaille avec quelqu’un d’autre, c’est qu’il n’hésite pas à vous dire « là, je m’emmerde ! ».

C’est vexant ?

Il faut qu’il le dise. C’est son travail. S’il ne le dit pas, il y a une forte probabilité que tout le monde s’emmerde à ce moment-là. Au contraire, je suis très reconnaissant.

Teaser "Les femmes préfèrent".

Pourquoi les chansons de ce disque sont-elles très courtes ?

Les chansons de 4 minutes, c’est terminé aujourd’hui. Je ressens que c’est trop long. J’ai le souci de ne pas ennuyer l’auditeur.

Ça vous gêne de parler de vos chansons ?

Pas du tout. Juste, je n’aime pas la question : « dites-moi ce que raconte cette chanson ? » Je l’ai raconté du mieux que j’ai pu à travers la chanson. Si on insiste, à ce moment-là, je vais dire le texte sinon ce que je vais raconter va être en dessous. Je peux raconter la genèse, pourquoi j’ai écrit cette chanson et éventuellement les éléments autobiographiques qui sont à l’intérieur, mais pas l’histoire. Une chanson, ça s’écoute et éventuellement, ça se ressent… mais ça ne se raconte pas.

Mais, vous faites quand même des interviews…

J’aime bien parler et j’aime bien parler de moi (rires). Mais par exemple, après notre interview là, je ne pourrai pas travailler. Parce que je me suis livré, je n’ai plus ce désir. C’est toujours une question de désir. Dès qu’on sort du désir, on est fatigant, on est laborieux. Toutes mes chansons arrivent par totale fantaisie ou spontanéité. Ce ne sont jamais des choses qui sont ultra travaillées. Après, oui, il y a du travail pour fluidifier le texte ou pour le fignoler… mais la langue me vient spontanément.

Vous répondez à mes questions parce qu’on est dans une société qui veut ça. Il faut défendre son album pour qu’il se vende.

Je ne sais pas si, aujourd’hui, on en est encore à défendre un disque pour qu’il se vende, c’est plutôt pour dire qu’il existe. C’est la différence entre l’information et la promotion. Je ne pense pas être extrêmement offensif marketingment parlant.

Mais, ce n’est pas un peu répétitif de passer sa journée à ça ?

Ça ne l’est pas encore. Je suis au tout début de ce travail-là et vous êtes le premier à m’interviewer pour cet album, alors je découvre un peu avec vous. Et ce n’est pas désagréable (sourire). Et j’ai une certaine fraîcheur qui va s’estomper. Mes premières interviews sont toujours les meilleures. Après, on a cerné son sujet et on essaye de redire ce qu’on a déjà dit, c’est plus difficile. 

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(Photo : Mathieu Zazzo)

Pour la jeune génération, vous êtes un exemple.

Je n’en sais rien. Je ne m’en rends pas compte. On ne me le dit pas. Je n’ai pas l’impression d’être connu des gens. Surtout de la jeune génération. J’ai justement l’impression que tout est toujours à refaire.

Il n’y a pas des jeunes qui viennent vous voir à la fin des concerts pour vous donner des maquettes ou pour vous demander des conseils ?

À force de tourner, j’ai fait plus de 1000 concerts dans ma vie, ça m’est déjà arrivé en effet. J’ai reçu beaucoup de marques de sympathie de parents et d’enfants.

Ca vous fait quoi de recevoir l’affection du public?

C’est très dans l’instant. Ce n’est pas un magot que je me constitue et que je vais savourer après. C’est dans l’instant et puis j’oublie. Je pense que j’ai raison parce que les gens oublient eux aussi. On oublie tout et tout le monde. Il y a trop d’informations partout et constamment.

Teaser "Mes compétences".

Vous vous rendez compte que vous avez de l’importance pour des personnes ?

Dans la mesure où des artistes ont eu de l’importance pour moi, j’imagine, qu’effectivement, ma présence peut parfois inciter à ce genre d’affection. Mais, je suis un peu sceptique sur la question.

Vous pensez au public quand vous écrivez des chansons ?

Avant de faire de la scène, j’écrivais des chansons, mais je ne savais pas en écrire des partageables. Je n’avais pas ce sens du public, je ne savais pas m’adresser à quelqu’un. Je chantais des chansons pour me mettre en valeur (rires). Et ça ne marchait pas du tout. Les gens n’ont pas envie qu’on parle de nous, ils veulent qu’on parle d’eux. Avant Le bal des oiseaux, j’avais fait un 45 tours qui n’avait pas marché. Je ne faisais pas de scène. J’ai commencé à avoir la conscience du public quand j’ai fait du piano-bar. Quand quelqu’un vous écoute, vous voyiez bien que vous ne pouvez pas lui chanter n’importe quoi.

L’état de création vous met dans quel état ?

C’est du bonheur pur. On est seul face à un mystère. Un mystère qui est extatique.  

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Avec Thomas Fersen, le 10 septembre 2013, après l'interview.

19 octobre 2013

Bertrand Louis : Interview pour la sortie de SANS MOI

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C'est simple, l'album de Bertrand Louis, SANS MOI (qui sort ce lundi) est, pour moi, le disque le plus jubilatoire et exaltant de cette année. Mettre en musique douze poèmes ténébreux de Philippe Muray (1945-2006), extraits du recueil Minimum respect publié en 2003 était un projet ambitieux et casse-gueule. Mais au final c’est un exercice d'appropriation exécuté magistralement.

Bertrand Louis est venu me rendre visite à l’agence le 5 juillet dernier.

bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandorBiographie (signée Philippe Barbot) :

Il y a des rencontres qui ne doivent rien au hasard. Question d'atomes crochus, avec ou sans croches. Ainsi, la réunion aux sonnets de Bertrand Louis, artiste non conformiste et chantre des travers de l'époque, et de Philippe Muray, philosophe du désespoir ironique et chroniqueur de l'absurdité moderne, pouvait sembler inexorable.

C'est chose faite, à travers SANS MOI, un album mis en musique par le premier sur des textes du second. Des poèmes corrosifs et tendres, sombres et flamboyants, sortes d'odes au désastre contemporain, extraits d'un recueil intitulé Minimum Respect, publié en 2003, peu avant la disparition de son auteur. bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandor

Lorsque Bertrand Louis a eu le coup de foudre pour l'œuvre de Philippe Muray, découverte via une interview de Michel Houellebecq, il avait déjà composé la plupart des musiques. Puzzle idéal, les textes se sont imbriqués d'eux-mêmes dans l'électro rock tissé de guitares rageuses, de synthés sauteurs et d'un piano agile qui scandent tout l'album.

À l'image de l'opus précédent, Le Centre Commercial, romances noires contant le pétage de plombs d'une victime de la société de consommation, SANS MOI évoque tout à la fois la détestation du monde et l'amour d'une femme.

Avec des Moog qui mugissent, des cordes qui malaxent l'oreille et des tas de gros mots qui grommellent. Avec la participation de Lisa Portelli (mandorisées plein de fois) pour deux chansons.

"On n'est pas à l'abri d'un succès", chantait Bertrand Louis dans son précédent album. D'une réussite non plus. La preuve.

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bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandorInterview :

Tu as découvert Philippe Muray en entendant Michel Houellebecq l’évoquer dans une interview, c’est ça ?

Comme j’avais mis en musique un poème de Houellebecq sur l’album précédent, un jour quelqu’un m’appelle en me disant que Houellebecq parle de moi dans une interview. Je suis allé l’écouter sur un site. Et effectivement, il parlait aussi de Muray. Ça m’a mis la puce à l’oreille, du coup, je suis allé voir ce qu’il écrivait. Je crois même que j’ai acheté directement Le minimum respect. Ça a été le coup de foudre immédiat.

Tu avais déjà entendu parler de Philippe Muray ?

Pas du tout. Ça me paraît fou aujourd’hui.

Qu’est-ce qui t’a plu chez lui ?

C’est difficile de répondre à cette question. J’écoute beaucoup les autres personnes parler de Muray, des intellectuels notamment, et ils ont toujours du mal à parler de lui. Ils le disent tous, c’est très difficile de le définir. Il y a deux choses, Minimum respect, que j’ai mis en musique, ce sont des réflexions anti poétiques rimées. Et puis il y a tout le reste, les essais notamment. Ce qui m’a plu, c’est le ton et les sujets évoqués. J’avais l’impression que je l’attendais. Depuis plusieurs années, il y avait des choses que je ressentais par rapport à la société, mais que je n’arrivais pas à exprimer. Je me suis rendu compte que lui les exprimait.

Tu as tout lu de lui ?

Oui et ça m’a pris quelques années, mais sans enchaîner, parce que c’est quand même lourd à digérer.

En écoutant ton précédent album, Le centre commercial, je me dis qu’il n’y a pas un bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandorgouffre entre ce que raconte Muray et le sujet de tes chansons depuis longtemps.

D’une certaine façon, c’est vrai, j’avais déjà esquissé des thèmes similaires. Il y a en commun une détestation de la société, mais c’est dans un but créatif. Quand je suis allé voir la veuve de Philippe Muray pour lui demander l’autorisation de mettre en musique ses textes, je lui ai fait écouter notamment la chanson « 20 heures ». (Voir là.)

J’ai lu dans ton auto-interview que la musique existait déjà. C’est étonnant de savoir que tu as pu plaquer des textes de Muray sur une musique déjà composée.

Il y a eu comme une évidence et une magie. Je dis ça d’une façon très humble, mais je te le répète, c’est comme si je l’attendais.

Clip de Lâche-moi tout.

Tu écris toujours dans un deuxième temps, je crois.

Oui, surtout depuis l’album Centre commercial. J’ai besoin de trouver un thème qui m’accroche. Un peu comme un écrivain qui cherche un thème à son roman. Il me faut du temps pour le trouver. Et c’est vrai que je me sens plus musicien qu’auteur proprement dit. Des musiques, j’en ai beaucoup. J’en fais tout le temps quasiment. Pour ce projet-là, il m’a fallu prendre mon temps pour choisir les musiques qui pouvaient coller parfaitement aux textes. Et ça a collé. Sans devenir mystique ou quoi, Philippe Muray et moi, c’est une belle rencontre. Il y avait quelque chose de naturel et d’évident entre nous.

Les textes que tu interprètes sont parfois un peu modifiés, raccourcis.

J’avais demandé l’autorisation à sa veuve. J’ai respecté l’ordre chronologique des textes, mais certains font 10 pages, donc j’ai dû raccourcir parce que je voulais que ça reste aussi des chansons. J’ai évité que ça devienne un projet trop intellectuel.

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Se lancer dans un projet comme celui-ci est une sacrée gageure. Est-ce que ça t’a fait un peu peur au départ ?

Si je prends un peu de recul sur la genèse de ce disque,  je me souviens qu’au départ, j’ai foncé tête baissée inconsciemment parce que j’ai senti le truc. J’ai envoyé un message sur le site de Philippe Muray, j’ai pu être en contact avec sa veuve immédiatement alors que j’avais à peine commencé les maquettes… j’ai besoin de me bousculer comme ça. Après, quand j’ai commencé à me retrouver devant la phase de la construction de l’album, il y a eu des moments de doute très forts. Il fallait en même temps que j’assimile l’œuvre de Muray et ma relation avec lui.

Tu as vu au théâtre les lectures de Luchini des textes de Muray.

Oui, j’ai adoré. Surtout la première fois. Lui, il faisait ressortir le côté comique de Muray que je n’avais pas forcément décelé à ce point quand j’ai lu cet auteur. Avec Luchini, j’étais plié de rire du début à la fin. Moi, dans l’album, j’ai voulu montrer plus son côté teigneux, passionné, exalté du propos.

L'existence de Dieu.

Muray raconte le monde, la société, d’un côté, disons… pas très positif et surtout grinçant. En écoutant tes disques depuis longtemps, je t’ai toujours senti comme ça.

Je pense que j’ai toujours été comme ça, mais que je l’ignorais ou que je n’osais pas l’assumer totalement. J’ai toujours eu du mal avec les autres, avec le monde, du coup, ça me fait avoir un recul. Encore une fois, Muray m’a fait comprendre qu’on pouvait faire de son état désillusionné et lucide quelque chose de créatif.

Tu le faisais déjà avant. Je voulais aussi parler de la réputation que tu as. Celle d’un type qui n’aime pas trop parler, pas trop faire d’interview, pas trop justifier son œuvre.

C’est très bizarre la réputation qu’on peut avoir. J’aime bien faire des interviews parce que, justement, ça permet de prendre du recul sur soi même et sur son travail. C’est aussi une manière de me détendre après le travail accompli. La réputation qu’on a est due à des choses qu’on ne contrôle pas.

As-tu peur de la réaction des puristes de Philippe Muray ?

J’ai essayé de ne pas trop y penser. J’avais conscience que de mettre en chansons ses textes allait me placer dans une frontière un peu délicate. D’un côté, le public « chanson » qui ne connait pas Muray et de l’autre, les gens qui adulent l’auteur et qui ne connaissent pas mes chansons. Je ne m’en suis pas préoccupé parce que les adorateurs de Muray ont tendance à se le garder pour eux. Il ne faut surtout pas qu’il devienne populaire. Il était très individualiste, donc je peux comprendre… j’ai juste essayé d’aller dans son sens par rapport à ce que je suis aussi et dans la continuité de mes disques. Que je m’attaque à Muray est cohérent, mais je ne veux pas le « vulgariser » pour que plus de monde l’apprécie. Il a suffisamment miné son propos pour ne pas être récupéré de toute façon.

C'est la rentrée (teaser réalisé par Thibaut Derien).

Guy Debord s’est bien fait récupérer !

Et bien je n’espère pas qu’il en soit de même pour Muray. Ce n’est surtout pas mon but, en tout cas.

bertrand louis,sans moi,philippe muray,interview,mandorPhilippe Muray n’a jamais été populaire.

Non, mais aujourd’hui, il devient une référence intellectuelle. Il a un côté Cassandre. Celui qui dit la vérité, mais qui est condamné parce que personne ne le croit. Dans les entretiens qu’il a eus avec Élisabeth Lévy dans Festivus Festivus, elle  lui reproche d’aller beaucoup trop loin. 10 ans après, elle reconnait qu’il avait raison. Tout ce qu’il annonçait se passe. 

Il était incompris parce que  trop en avance sur son temps ?

Il y a de ça, mais surtout, la société n’aime pas qu’on la critique.

Aurais-tu aimé rencontrer Philippe Muray ?

Dèjà, je pense que j’aurais eu peur. Ça m’aurait intéressé si la rencontre avait eu lieu naturellement. Mais sinon, je ne crois pas. On est toujours déçu de rencontrer quelqu’un qu’on admire.

Pas toujours, je t’assure. Comment toi tu vis ta condition de musicien/auteur/chanteur ? Tu me sembles avoir une personnalité à ne pas te sentir bien dans ce monde.

Non, je n’y suis pas très bien. Mais, ça va beaucoup mieux depuis que je porte ce projet. Je me suis toujours senti à côté de la plaque. Je sentais que ça ne collait pas, que je n’étais pas à ma place. Je ne suis pas très communicant, donc j’ai du mal à rentrer dans le petit jeu du show-biz, comme bon nombre de chanteurs d’aujourd’hui.

Futur éternel de substitution (teaser réalisé par Thibaut Derien).

Et réaliser pour les autres, ça t’apporte quoi ?

Ça m’apporte beaucoup. C’est une façon aussi pour moi de murir et de trouver ma place. J’ai déjà une place, mais il faut se battre pour la garder.

Professionnellement, le métier reconnait ton talent.

Enfin, à chaque fois que je veux faire un disque, j’ai du mal à trouver un label,  j’ai du mal à trouver un tourneur, c’est un peu « casse-couille ». C’est toujours très difficile entre deux albums.

Qu’est-ce qui fait que tu continues quand même à faire ce métier ?

La musique est dans mes gènes. Je ne m’imagine pas faire autre chose. J’ai carrément l’impression d’avoir de plus en plus envie, si tu veux savoir.

C’est rassurant, parce que si à la base, tu as des doutes sur ton propre travail et que tu n’es pas motivé, c’est mal barré.

Tu sais, je connais plein de gens qui ont arrêté parce que ça ne marchait pas et qu’ils avaient envie d’essayer de faire autre chose. Ils ont fait un choix que je ne pourrais pas prendre moi. À un moment, on est sur un chemin et on ne peut pas reculer.

Tu travailles pour qui en ce moment ?

Je réalise le deuxième album de Je Rigole (mandorisé deux fois ici). C’est très intéressant parce que c’est moi qui fais les arrangements.

Parlons littérature à présent. Qui sont tes auteurs de prédilection ?

J’hésite entre Dostoïevski et Flaubert. Ce sont les deux pans de ma personnalité. Le côté très construit et bourgeois de Flaubert et le côté lâché et fou de Dostoïevski. J’aime aussi beaucoup Balzac. Tiens, d’ailleurs Muray aussi était fan de Balzac.

Ce que j'aime (teaser réalisé par Thibaut Derien).

Ton disque m’a incité à relire Muray.

Je conseille de lire au moins Minimum respect. C’est un livre à part.

Dis donc, réécrire des chansons personnelles après être passé par Muray, ça va être un peu duraille, non ?

Il est clair qu’au niveau texte, je suis KO. Après, quand on cherche, on trouve. Je pense que je veux avoir une bonne période de réflexion avant de passer à autre chose.

C’est aussi ça l’intérêt de ce métier. Mettre la barre plus haute encore de projet en projet, de disque en disque…

Oui, mais j’ai besoin de ça. J’ai un côté fainéant, j’ai donc besoin de me donner des challenges. Après Muray, il va falloir assurer. J’ai déjà des idées, mais c’est trop tôt pour en parler.

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Après l'interview, avec Bertrand Louis, le 5 juillet 2013.

14 octobre 2013

Stacey Kent : interview pour la sortie de The Changing Lights

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Stacey Kent est considérée comme l’une des plus étonnantes et élégantes révélations du jazz vocal actuel. Sa voix unique, mêlant le swing, la sensualité et la limpidité font d’elle une grande diva de jazz. Américaine de naissance, neuf albums à son actif, couronnée de prix prestigieux (dont le BBC Jazz Award en 2007), Stacey Kent est une chanteuse de l’âme. Il n’est pas évident de placer Stacey Kent dans une case. Une Américaine qui parle couramment le français, de même que le portugais, l’italien et l’allemand. Elle franchit sans effort les frontières entre les genres et, dotée d’un timbre de voix à la fois vif et tendre, Stacey Kent colore de façon swing et dynamique des chansons jazz intemporelles.
Elle a signé en 2007 sur le label Blue Note/EMI (aujourd’hui Parlophone) et a vendu plus d’un demi-million d’albums à travers le monde.

Je suis allé à sa rencontre (elle était accompagnée par son mari et compositeur Jim Tomlinson) le 2 juillet dernier dans le jardin de sa maison de disque française, à l’occasion de la sortie de son nouvel album The Changing Lights, dont j’ai écrit la chronique pour Le Magazine des Espaces Culturels Leclerc (daté du mois de septembre 2013).

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stacey kent,the changing lights,interview,mandorInterview :

Précision : Stacey Kent a fait l’effort de répondre à mes questions en langue française. Parfois, j’ai un peu reformulé les phrases, mais en faisant très attention de ne pas trahir sa pensée initiale.

C’est le 10e album. Ça constitue une œuvre conséquente en peu de temps finalement.

J’aime beaucoup le parcours qu’a pris ma carrière. Quand j’ai commencé à enregistrer, j’ai fait des albums à la chaîne et pour être honnête j’estime qu’on a bougé un peu trop vite au début. Comme j’ai eu beaucoup de succès, j’ai fait beaucoup de tournées, et j’ai enregistré trop vite entre deux albums. Il fallait que je réfléchisse plus à là où je voulais aller. Après l’album The Boy Next Door, tout à changé pour le mieux.

Vous n’avez pas enregistré pendant 4 ans.

J’ai juste fait des concerts. J’ai donc eu beaucoup de temps pour réfléchir sur ce que je voulais faire pour l’album suivant. J’ai beaucoup aimé The Boy Next Door, mais je dirais que c’est vraiment la fin d’une époque. Blue Note est venue me voir sur scène à Paris et ils m’ont proposé d’intégrer leur label. Tout à coup, la vie a changé. J’ai pu prendre mon temps et j’ai envisagé ce métier autrement.

Dans ce monde du jazz, vous êtes chanteuse, mais vous êtes aussi une formidable raconteuse d’histoire.

A un moment donné, je voulais pouvoir chanter une histoire entière dans les 3-4 minutes d’une chanson. Les gens avec lesquels j’ai commencé à collaborer après The Boy Next Door m’ont écrit des chansons comme ça. Une chanson, une vie. Contrairement à avant, la musique devait s’intégrer aux textes, du coup, parfois, elle devait s’improviser. Ça donnait un résultat très intense. J’ai l’impression que ça m’a permis de mieux m’exprimer. Je me suis sentie beaucoup mieux dans ce milieu du jazz. J’ai enfin compris où était ma place.

Songs from The Changing Lights (teaser officiel).

Dans l’album d’il y a deux ans, Raconte moi, vous repreniez quelques standards français,stacey kent,the changing lights,interview,mandor mélangés à des titres originaux. Dans The Changing Lights, vous reprenez des classiques brésiliens, mais vous les intégrez parmi des morceaux nouveaux. Vous n’aimez pas faire des albums de reprises sans valeur ajoutée personnelle ?

Avec Jim, on a fait ça dans les trois derniers albums. Vous avez oublié Breakfast on the Morning Tram, il y avait pas mal de reprises dont quelques-unes de Gainsbourg ou de Pierre Barouh. Je trouve qu’intégrer ces reprises au milieu de chansons originales donne plus de logique à l’ensemble. J’ai la chance d’avoir des chansons écrites pour moi par mon mari qui me connait mieux que quiconque comme artiste et comme femme. On fait une balance entre ces chansons inédites écrites pour moi et des chansons déjà écrites, mais que je choisis parce qu’elles me correspondent totalement.

Ça demande beaucoup de recherches, je présume, pour trouver les bons morceaux.

Oui, pour The Changing Lights, par exemple, on a mis quatre ans. Il faut réfléchir, il faut du temps aussi pour bouger, discuter et pour faire des découvertes.

Je sais que vous discutez beaucoup avec Jim Tomlinson sur votre musique.

Oui, du matin au soir, voire même la nuit. C’est un mélange de notre vie personnelle et de notre travail. C’est marrant parce que nous en parlions ce matin au petit déjeuner. On passe beaucoup de temps ensemble, mais c’est chaque jour de plus en plus intense entre nous. On ne sait pas où notre relation commence et où elle se termine.

Ce n’est pas lassant de travailler et de vivre avec la même personne ?

Non. Vraiment, au contraire. On vit dans un dialogue personnel et musical 24 heures par jour et on adore.

C’est un luxe ?

Oui, tout à fait. Je ne dis pas que c’est l’idéal pour tout le monde. Ça l’est pour nous. Ça marche très bien. J’ai très confiance en Jim et en moi. Là, on vient de déménager. On était dans un petit appartement dans le Colorado et on a trouvé une maison avec beaucoup d’espace et de tranquillité. Nous n’avons pas de distraction, pas de télévision, pas de voisin. Que des animaux, des arbres et des montagnes. Tout ceci nous inspire. On discute, on se sépare pour continuer nos travaux différents, on se rejoint, on rediscute et on finit par jouer de la musique ensemble. On est vraiment habité…

Le premier single de l'album The Changing Lights, "One Note Samba".

Votre amour de la musique brésilienne, ce n’est pas qu’avec ce nouvel album que vousstacey kent,the changing lights,interview,mandor nous le prouvez. Ce n’est pas la première fois que vous en interprétez dans des disques.

Pour Jim et moi, ce disque n’est pas un disque brésilien. Je dirais que c’est un album à la sensibilité brésilienne spirituellement. Le Brésil est un immense pays avec beaucoup de musiques différentes qui viennent d’Europe ou d’Afrique. Pour moi, ce qui compte c’est l’esprit de bossa-nova qui est très intense, mais très calme. Il y a beaucoup de percussions, mais joués à l’économie. C’est ce minimaliste qui compte pour moi parce que la fondation de ma musique c’est la clarté, la tranquillité, la légèreté et l’intensité. C’est un peu ma personnalité aussi. Je suis attirée par ce qui me ressemble.

Quand on reprend des chansons connues, il faut être au moins au même niveau que la version originale.

On peut se réapproprier des chefs d’œuvres joués par des maîtres sans avoir peur. On a confiance en notre propre son et style et on ne passe pas notre temps à comparer les versions. Il faut prendre plaisir à rendre à ces chansons notre personnalité à nous. Ce n’est pas arrogant de ma part. Je remercie tous ces « monstres » d’avoir créé ces morceaux légendaires et exceptionnels.

Ce qui est amusant, c’est que, du coup, on a l’impression que même vos chansons à vous sont des standards.

On fait en sorte que nos chansons se mêlent aux standards de manière à former un même univers.

Cet album a été fait dans le sud de Londres et pas au Brésil. Pourquoi ?

On a juste un musicien brésilien. Avec Jim, on s’est beaucoup demandé s’il fallait ou non aller là-bas pour enregistrer. On a estimé qu’il n’était pas utile de se rendre au Brésil pour trouver la sensibilité brésilienne parce que cette sensibilité est déjà dans nos cœurs et nos esprits. 

Un autre extrait de The Changing Lights, "This Happy Madness".

Pourquoi dites-vous, je vous cite dans le communiqué de presse que j’ai reçu,  que « c’est un album crucial » ?

Quand la maison de disque indique cela, c’est vrai. Nous dialoguons beaucoup avant de sortir un communiqué de presse me concernant. Donc, oui, c’était crucial. Je vais vous dire quelque chose d’important que je n’ai dit nulle part ailleurs. Quelque chose un peu dramatique s’est passée dans ma vie personnelle il y a quelques années. Après cela, j’ai décidé de réfléchir sur moi et ce que je voulais faire de ma vie.

Un long silence.

Je reprends.

N’en parlez pas si c’est trop dur…

Bon, c’est juste pour expliquer qu’il y a cinq ans, j’ai dit à Jim : « je veux apprendre le Portugais », il a répondu que lui aussi. On a arrêté de faire des tournées pendant trois étés, ce qui est une décision importante parce que c’est une période où on est très sollicité, pour rentrer dans un monde lusophone, portugais. On a abandonné la langue anglaise complètement pendant sept semaines pour ne parler qu’en Portugais. On a fait des découvertes musicales, sociales, personnelles. On a pris des cours intensifs de Portugais dans une université. C’était vraiment une histoire d’amour entre nous deux. Je sens que c’est un peu abstrait comme j’explique, excusez-moi. Ce que je veux dire, c’est que cet album n’est pas la seule preuve d’amour que l’on porte au Brésil. Vraiment pas…

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Avec Stacey Kent, le 2 juillet 2013 (photo Jim Tomlinson) 

13 octobre 2013

Orna Danecan (Anne Cardona): interview pour... un futur EP

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Orna Danecan, (Anne Cardona) fait partie d’une mouvance d’artistes que j’aime beaucoup. Exigeante et qualitative. 

Avant, Anne Cardona, c’était des textes malins, malicieux, poétiques, qui parlaient à tout le monde. Aujourd’hui, Orna Danecan, c’est une nouvelle chanteuse, un autre style (voire biographie ci-dessous). Mais elle vise toujours là où ça fait mal parfois, là où ça fait du bien souvent. Ce qui est sûr, c’est que ses chansons font mouche toujours.
Pour écouter quelques nouvelles chansons, cliquer là !

J’ai reçu Anne Cardona pour me parler de son double Orna Danecan le 1er juillet dernier.

Biographie officielle :

Orna Danecan a une voix. Grave. Élégante. Singulière. Théâtres, télé, radio, depuis toujours sa voix lui montre la voie.
Ballades pop ou folk sombre, accompagnées de violoncelle et de guitares twang, la musique d’Orna, onirique, mêle mélancolie et délices d’une enfance effacée.
On pense à Mazzy Star, Jesse Sykes, Rufus Wainwright ou Lee Hazelwood.
Écriture enfantine ou crépusculaire, Orna Danecan ne sacrifie pas les mots et les intègre harmonieusement à ses influences musicales folk rock anglo-saxonnes.

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Interview :

Tu m’as envoyé une maquette. Habituellement, je ne mandorise pas sur maquette, mais là, j’ai vraiment beaucoup aimé. Tu es donc l’exception qui confirme la règle.

Il y a six titres. Le premier, qui est censé être un single, « L’homme de ma vie d’en ce moment », est plus produit, mais les autres sont volontairement épurés. Il n’y a que guitare, violoncelle, voix. Je vais évidemment faire un EP dans les mois qui viennent et il sera plus produit. Cette maquette est juste un outil de démarchage.

Tu as fait pas mal de scènes. Les Trois Baudets et le Divan du Monde par exemple l’année dernière avec tes nouvelles chansons.

Oui, mais j’ai fait beaucoup de concerts avec mon ancien projet et donc, avec mon ancien nom, qui est mon vrai patronyme, Anne Cardona. Pour ce nouveau projet, c’est encore un peu neuf, tout est en train de se préparer en fait.

Changer de nom, d’ailleurs, ça ne brouille pas un peu les pistes pour ceux qui te suivent depuis Anne Cardona ?

Tu sais, je pense que je les ai perdus. Ça faisait deux ans que je n’avais pas fait de scène, donc mon public, pas très nombreux à la base, a dû m’oublier.

532035_173323419492143_592117076_n.jpgPourquoi as-tu changé de nom ? J’insiste parce que ce n’est pas d’une logique implacable.

J’avais fait beaucoup de scènes, gagné des tremplins, obtenu pas mal d’articles dans la presse, ça, c’est le côté positif. Mais, j’avais fait aussi une grosse vague de démarchage dans les maisons de disques, les labels, les éditeurs, les tourneurs et, je vais être franche avec toi, j’ai eu zéro réponse. Ce n’est pas aussi simple que ça, il y a eu des opportunités qui ont capoté, des promesses non tenues… bref, comme ça arrive à plein de jeunes artistes. Ça m’a totalement déprimée et j’ai pris la décision de tout arrêter. Comme je suis bilingue, un peu plus tard, je me suis mis à écrire et composer en anglais. Comme ce que je composais musicalement était fondamentalement différent, j’ai décidé de changer de nom. Mais entre temps, je suis revenue à mes premiers amours, les textes en français, mais je ne pouvais déjà plus rechanger de nom une troisième fois (rires). Je vais essayer de garder celui-là longtemps.

Orna Danecan, ça sonne irlandais.

Ce n’est pas un hasard. J’ai passé énormément de temps de ma vie en Irlande. C’est d’ailleurs là où j’ai appris à parler anglais. Bon, tu l’avais compris, accessoirement, c’est une anagramme d’Anne Cardona. J’ai fait mon Boris Vian.

D’où te vient ta culture musicale ?

Mes parents m’ont un peu aidée, mais globalement, je me l’ai acquise seule. Mais, je n’ai pas une culture musicale incroyable. Je suis assez monomaniaque en fait. Cette année par exemple, j’ai écouté trois, quatre albums, mais en boucle. Je les connais par cœur, note par note. Par exemple celui de Sharon van Etten. Une Américaine folkeuse qui a beaucoup travaillé avec The National. C’est d’ailleurs Aaron Dessner, guitariste et clavier du groupe, qui a réalisé son disque. Si je dois t’en citer un autre, un français, celui de Camille, Ilo Veyou. Bon, il y en a d’autres… mais pas des masses.

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Tes textes, de drôles dans ta première partie de carrière de chanteuse, sont devenus plus grinçants et mélancoliques.

Je me suis sans doute assagie. Avant, je faisais plus rire les gens, parce que le rire, c’est un super mode d’adhésion. Mais à un moment, j’ai remarqué que j’en avais marre de faire rire. Je pense que je masquais mes faiblesses par ça. Dans la vie, je ne dis pas que je suis une fille sinistre, mais je suis plus mélancolique qu’hilarante. Ce n’est pas pour rien que j’ai travaillé avec Bertrand Louis pour la réalisation d’un disque. C’est l’un des artistes les plus talentueux de notre génération, mais ce n’est pas le plus drôle. Je vais peut-être ramer un peu plus pour faire venir les gens à mes spectacles, mais en tout cas, je me sens mieux dans mes chansons d’aujourd’hui.

Sur scène, tu es réceptive à ce qu’il se passe dans le public.562183_166953813462437_942766058_n.jpg

Oui, je sens quand ça marche et quand ça ne marche pas. Tu sais, je vois très mal, j’ai une maladie aux yeux. Du temps où je faisais du théâtre, c’était dur parce que je voyais le public, mal parce que c’était dans le noir,  mais maintenant, je ne vois rien réellement. Ça m’aide pour le trac, du coup, mais en revanche, il y a des trucs que je ne perçois pas. Je ne vois pas les gens dans la salle, je vois à peine mes musiciens… La perception, pour moi, est de l’ordre du feeling auditif.

En enquêtant sur toi sur Internet, je suis tombé sur une page où on peut écouter plein de pubs avec ta voix. Ce n’est pas un pan de ta vie que tu caches, on peut donc en parler.

Ça fait quinze ans que je fais des voix de pubs. Je fais tout sauf du doublage. C'est-à-dire du documentaire, de la bande-annonce, de la pub, des films institutionnels. C’est avec ça que je mange.

Depuis un an, tu animes aussi une émission de télé pour la chaîne Voyage, une chaîne du câble.

Je suis allée en Islande, au Cambodge, en Guinée-Bissau, en Roumanie, en Bolivie. À chaque fois, je pars 15 jours. Ces émissions seront multi diffusées cet hiver.

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Tu as fait le cours Florent, et donc aussi du théâtre. Tu es vraiment pluridisciplinaire.

Quand j’étais gamine, je voulais être actrice. C’était donc cette activité mon premier cheval de bataille, j’ai donc fait ça pas mal de temps au théâtre et à la télé. A un moment, je me suis inscrite à l’école ATLA et après au Studio des Variétés.

Tu avais des textes depuis pas mal de temps.

Oui, donc avec un ami, on a monté un répertoire piano-voix. Je me suis carrément prise au jeu, mais au départ, ce n’était pas ça que je voulais faire.

Que vas-tu faire à présent que cette maquette existe ?

Je suis en train de chercher des réalisateurs pour faire un EP. Je rencontre des gens dont j’ai envie, mais il faut qu’ils aient envie de moi également. Il faut que financièrement on puisse trouver un accord et souvent, les gens dont j’ai envie sont des gens chers. Donc, ce n’est pas simple. Mon idée est quand même de produire un EP pour que plus personne ne puisse me dire : « c’est chouette tes chansons, mais je ne sais pas exactement où tu vas. »

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12 octobre 2013

Faby Perier : interview pour sa carrière et sa lutte contre le cancer

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(Photo : Sylvie Pedroni)

Faby Perier et moi, c’est une longue histoire… de rendez-vous manqués. Depuis 2008, elle m’envoyait régulièrement des messages pour que nous nous rencontrions et qu’elle m’explique son travail. J’avais compris qu’elle interprétait une chanson qui évoquait son cancer. Je n’avais pas creusé et je dois dire que j’étais peu enthousiaste à l’idée de la mandoriser. La maladie, inconsciemment, me rebutait. Je ne me le suis pas avoué ainsi, mais au fond, mon refus venait de là. Et puis, un jour, le cancer a emporté ma sœur. Le cancer, je l’ai regardé en face en le traitant de connard. Ma mère, ma sœur… ça suffit comme ça !

L’homme est un sale égoïste, il s’intéresse à des trucs uniquement quand il est concerné.

Et Faby m’a recontacté une énième fois. J’ai approfondi mes recherches sur elle et j’ai compris qu’elle faisait beaucoup pour la lutte contre le cancer (du sein notamment). Et j’ai compris qu’il était temps de se croiser.

Ainsi fut fait à l’agence le 16 septembre dernier… 

(De plus, durant ce mois d’octobre, c’est l’opération Octobre Rose. Pour la 20ème année consécutive en France, la campagne de lutte contre le cancer du sein,  organisée par l'association "Le Cancer du Sein, Parlons-en !" vous propose de lutter contre le cancer du sein en vous informant et en dialoguant. Convaincre les femmes du rôle primordial du dépistage précoce et faire progresser la recherche, telle est la vocation de cette campagne et de l'Association. Pour en savoir plus, voir là. Faby Perier va beaucoup chanter pour Octobre Rose durant cette période. Voir ici)

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Biographie officielle :

Ce n'est pas un hasard, si l'univers de Faby est empreint de la sensibilité d'une femme qui a croisé aux détours de rencontres les bouleversements de cette vie qui nous touche, nous surprend et à laquelle nous tenons tant.

Après une enfance bousculée, une éducation musicale plutôt classique où elle apprend le piano, le violoncelle et la guitare, Faby découvre la pop music et la chanson française grâce à des artistes de pianos-bars ; elle comprend alors que les textes sont aussi porteurs d'émotions.

En 2003, l'envie d'écrire devient de plus en plus présente et c'est avec sa sœur jumelle qu'elle écrira à quatre mains l'album "Authentique". Pourtant, cet album ne lui ressemble pas vraiment et l'envie de se retrouver seule devant sa page blanche se révèle à elle comme une évidence.

C'est ainsi qu'en avril 2008, son deuxième album Au nom de celles voit le jour. Un album résolument féminin où elle chante avec une tendresse perceptible, les femmes, l'amour, la vie, ses bonheurs, ses douleurs, de toute la puissance de sa sincérité.

Cet album n'aurait dû être que la réalisation de son rêve qu'elle voulait partager avec le public. Mais la vie en a décidé autrement... Elle apprend en avril 2008 qu'elle est atteinte d'un cancer. Pourtant malgré cette épreuve difficile, elle n'a de cesse que de croire en l'avenir pour atteindre ce rêve.

3775000068004.jpgSon troisième album Au fil de nos vies commence à se dessiner en 2009 et le premier "Ce matin-là" nait de l'annonce de sa rémission du cancer du sein, l'épreuve qu'elle a rencontrée. Au fil des interviews radio, des échanges sur la toile, ce titre est devenu l'emblème de toutes ces personnes qui se battent contre le cancer. Des internautes fans s'emparent de cette chanson-hymne, la partagent sur les réseaux internet et la font découvrir aux associations de lutte contre le cancer pour lesquelles Faby se mobilise également fréquemment.

Faby se mobilise toujours auprès des associations de lutte contre le cancer et est la marraine d'une association qui a pour but d'offrir des places de spectacles aux personnes qui ont rencontré l'épreuve du cancer.

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Interview :

J’ai l’image de vous de « la chanteuse qui chante pour lutter contre le cancer », ce qui est parfaitement réducteur parce que vous chantez depuis 15 ans.

J’étais chanteuse de piano-bar. J’ai sorti il y a longtemps un premier album auto produit en 2003. Je l’ai écrit avec ma sœur jumelle et je ne m’y retrouvais pas du tout. Et en 2008, juste avant que j’apprenne que j’ai un cancer, j’ai préparé un album en auto production. Je n’ai rien fait avec parce que j’ai reçu l’album pressé au moment où je venais de me faire opérer d’un cancer du sein. Ce que j’avais écrit, du coup, n’avait aucun sens par rapport à ce que je vivais.

Alors, peu de temps après, vous avez écrit une chanson, « Ce matin-là », qui raconte votre histoire, votre cancer, et ce de manière frontale.

Je crois qu’il faut parler de sa maladie. J’ai essayé de toucher les gens en racontant comment j’ai vécu l’annonce du cancer. Quand je vois les campagnes à la télé, je trouve qu’elles ne sont pas touchantes et surtout, on n’arrive pas à se dire que ça peut nous arriver.

Le clip de "Ce matin-là".

De livrer sa vie en chanson, ça a été un exutoire pour aller mieux?

Ce n’est même pas ça. J’ai appris que j’avais un cancer au mois d’avril 2008, je suis rentrée à l’hôpital au mois d’octobre 2008 et j’ai appris que j’étais en rémission. En sortant de l’hôpital, j’ai libéré ce que j’avais dans les tripes. J’ai écrit cette chanson et, très vite, j’ai eu le besoin irrépressible de l’enregistrer en studio. Quand je l’ai enregistrée, je sortais de traitement, donc je n’avais pas beaucoup de souffle, mais j’ai toujours souhaité garder cette version-là.

Pendant les 6 mois où vous avez été malade, vous n’avez rien dit à personne.

Je me suis éloignée de tous quand j’étais en plein dans la maladie. Dès que j’ai su que j’étais en rémission, je me suis dit que j’allais communiquer sur cette maladie. Je me suis servie de ma condition d’artiste pour faire passer un message.

Beaucoup de gens ont apprécié cette chanson.

Beaucoup de femmes qui ont traversé cette épreuve considèrent que je suis leur porte-parole.. Elles voient que je suis encore là, bien vivante et que je fais des choses.

Vous allez bien ?

Je réponds toujours que je vais bien aujourd’hui. Avec toujours la peur au ventre.

Pour moi, votre nom est associé à la lutte contre le cancer. Vous n’avez pas peur d’être 1013515_10201466694730436_1770950096_n.jpgcataloguée ?

J’ai fait ce choix-là. Disons que ce choix s’est imposé à moi. Tant pis si c’est compliqué. Je suis une femme qui accepte les défis et qui va au combat. Après, ça devient compliqué de faire découvrir son univers en dehors de la lutte contre le cancer. Mais, les artistes sont parfois là aussi pour mettre sous les projecteurs des choses difficiles.

Vous n’avez pas peur que ce soit un peu anxiogène ?

Vous savez, dans mon répertoire, il y a des chansons qui parlent d’amour et des chansons qui parlent de la vie. De toute manière, la vie est plutôt anxiogène.

On a justement peut-être besoin d’en sortir, non ?

Quand on regarde quelqu’un comme Renaud, il n’a jamais fait des chansons qui étaient très gaies. Tout le monde connait Renaud et beaucoup l’aiment.

C’était plus des chansons sociétales, la maladie, ça fait peur.

Mes chansons ne sont pas faites pour faire peur, mais pour donner de l’espoir. J’ai écrit « Ce matin-là », par exemple, pour dire au gens que ça n’arrive pas qu’aux autres. Elle peut servir aussi aux associations qui luttent contre cette maladie et qui ont besoin d’une chanson. Elle est une sorte d’hymne. La ligue contre le cancer la reprend régulièrement…

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Que pensez-vous des chaînes féminines sur Facebook pour la prévention du cancer du sein. Celles où on donne la couleur de son string par exemple. Moi, ça m’exaspère, je me suis fait houspiller quand j’ai dit ça sur mon mur.

 Très honnêtement, je ne suis pas contre… On peut considérer que ça n’apporte pas grand-chose, mais si. Ça apporte l’échange.

Moi, j’ai contesté le fait que les hommes soient bannis de cette histoire-là.

Ça, c’est vrai que c’est un peu con parce que le cancer du sein touche aussi les hommes. Mais, mon avis est qu’on ne peut pas être contre quelque chose qui amène à la discussion.

Je trouve que c’est mieux d’être plus direct.

Oui, mais autour du cancer, les gens ont du mal à être directs. Le cancer est extrêmement tabou. On le voit bien ne serait-ce qu’en regardant la communication faite par certaines associations.

Revenons à vous. Psychologiquement, quand vous allez chanter là où il y a des malades, comme ça vous arrive souvent, ce n’est pas un peu lourd à porter, à voir, à supporter ?

C’est dur, mais si pour ces personnes malades ce sontt trois minutes de bonheur et d’espoir, c’est trois minutes de gagnées. J’ai choisi le fait d’être porte-parole, il faut que j’assume le fait que ce n’est pas toujours simple. Mais, je dois aussi préciser que cela me donne beaucoup aussi.

Vous êtes à l’origine de l’association  Au Nom de Celles.

Oui, on  organise des évènements, des spectacles avec le soutien d'artistes et de partenaires pour permettre d'offrir le divertissement aux personnes qui ont rencontré l'épreuve du cancer. On est à la recherche de salles de spectacles qui nous offrent des places de spectacles gratuits. On essaie de faire des évènements où je suis en avant et des évènements où il y a plusieurs artistes.

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Votre  4e disque va sortir bientôt, car je crois que vous avez trouvé le financement nécessaire sur Ulule.

En 32 jours la somme était réunie grâce aux internautes. Je suis en train de terminer l’album. J’espère qu’il sera pressé pour le 25 octobre.

Vous êtes la seule chanteuse a parler du cancer. Je sais que d’autres ont cette maladie et se taisent.

Je pense que c’est difficile à porter. On m’a dit plein de fois que je faisais une connerie d’en parler et que je foutais ma carrière en l’air. Moi, je pense qu’il faut parler de la différence et ne pas la cacher. Je suis une femme de combat, je viens de la DASS et j’ai un passé un peu lourd, alors je me moque de ce qu’on dit de moi.

Vous n’avez pas envie de poser les valises ?

Si, parfois. J’aimerais trouver quelqu’un qui s’occupe de moi pour que je puisse vraiment me consacrer à ma carrière artistique et aux messages que je veux faire passer. Je suis ma propre attachée de presse et je suis lasse de cela. J’en ai ras le bol parce qu’un artiste qui doit se vendre lui-même, c’est contre nature.  

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Et un rendez-vous important, ce mardi...

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10 octobre 2013

Ayo : interview pour la sortie Ticket to the World

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Ticket to the world, le nouvel album d'Ayo est depuis lundi matin dans les bacs. Un album que la chanteuse allemande d'origine nigériane et tzigane a voulu résolument cosmopolite. Un disque dans lequel Ayo est 100% elle-même. Ticket to the world contient en son titre la philosophie de ce 4e opus. La musique comme passeport pour le monde. Un souffle de liberté. Un mélange d'influences issues du brassage.

Pour MusiqueMag, je suis allée rejoindre la talentueuse Ayo dans un bar de la capitale, le 19 juillet dernier. Elle a répondu aux questions dans un Français plus qu’honorable (et toujours avec un sourire toujours rayonnant).

Avant que vous lisiez l'interview, voici la chronique que j'ai réalisée pour Le Magazine des espaces culturels Leclerc (daté du mois d'octobre 2013).

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Le clip de "Fire" en duo avec Youssoupha.

DSC0838lll8.JPGInterview :

Vous chantez dans cet album des chansons plus universelles, moins portées sur votre propre vie.

Sans doute, mais je le fais sans m’en rendre compte. Quand je fais de la musique, je deviens bête. Je ne le fais pas avec ma tête, mais à l’instinct. Je ne conceptualise rien. Les textes arrivent comme ça. D’ailleurs, je n’écris pas dans le but de faire des disques. Au bout de 20 chansons écrites en tournée ou n’importe où, je me dis : « Tiens ! Si je faisais un nouveau disque ? »

C’est un métier qui se fait uniquement dans le plaisir ?

Ce n’est pas uniquement le plaisir, c’est un besoin profond. Si je ne compose pas et si je n’écris pas, je deviens triste, voire méchante. Dans  la vie, je suis joyeuse et j’aime bien les gens, mais si je ne fais pas de musique je perds tout mon équilibre. Pour moi, la musique, c’est une thérapie. C’était ça au début et ça l’est encore.

Vous allez mieux aujourd’hui ? C’est en tout cas ce que l’on ressent dans ce disque.

Vous savez, la vie est une vague. C’est comme un cœur qui bat… ça va plus ou moins vite. Ce sont des hauts et des bas, ce n’est jamais une ligne. Si c’est une ligne, ça veut dire qu’on est mort. C’est très important d’accepter que la vie soit ainsi faite.

Artiste, c’est quand même le seul métier où on peut se servir de ses malheurs pour en faire quelque chose de beau.

Ca console. Parfois, mes amis se moquent de moi en me disant qu’il faut qu’ils me créent des problèmes pour que je puisse écrire de bonnes chansons.

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Avez-vous plus de facilité à écrire quand ça ne va pas ?

Pour moi, la musique, c’est tellement quelque chose de spirituel. Tout comme l’amour d’ailleurs. Quand j’écris ou que je chante une chanson, je suis capable de pleurer, il se passe quelque chose de réellement divin. Ensuite, je me sens beaucoup mieux.

Et que cette chanson touche les gens. C’est magique, non ?

Lors de l’un de mes concerts, j’ai vu récemment une dame qui pleurait. Je l’ai regardée et je me suis demandé comment c’était possible qu’une femme ressente la même chose que moi pour une chanson qui est, pourtant, très personnelle. J’ai compris que mon histoire, c’était aussi son histoire. Quand on est artiste, on partage plus qu’on ne le pense. Une chanson livrée au public n’appartient plus à la personne qui l’a créée.

Les artistes ont finalement un pouvoir phénoménal.

En tout cas, personnellement, je ne pense pas avoir du pouvoir. C’est la musique qui détient ce pouvoir. Je le sais, elle m’a sauvée alors, je connais ses bienfaits sur l’Homme. Elle m’a fait sortir d’un trou énorme.

Mais, c’est vous qui la créez, cette musique !

Je l’ai créée, mais je crois que c’est un cadeau du ciel. J’ai la certitude que demain, tout peut se finir. Je peux très bien continuer de chanter et que plus personne ne ressente rien pour mes chansons. La musique, c’est une affaire de connexion.

Divine ?

Oui, je crois. Je le répète, je ne crois pas que la musique que je crée vienne de moi. Je suis persuadée que c’est un cadeau. J’ai la sensation que si demain, je deviens arrogante, prétentieuse, méchante, tout va s’arrêter. Si je change, je crois que je ne sentirai plus cette connexion. Ce que j’aime avec la musique, c’est qu’elle permet de communiquer avec tous les gens du monde entier. C’est une même et seule langue.

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Vous êtes en train de me dire que vous avez peur que tout s’arrête parce que c’est un métier fragile ?

De tout mon cœur, je vous assure que je ne crois pas que ce que je fais est spécial. Ce qui est spécial, c’est l’énergie qu’il y a entre le public et moi lors des concerts. Les âmes se rencontrent et c’est comme de la magie.

Vous inspirez la sympathie, vous vous en rendez compte ?

Oui, je sens bien l’affection qu’ont les gens pour moi quand je marche dans la rue et qu’ils me reconnaissent. Je me sens parfois adoptée par eux. J’aime quand des personnes viennent échanger des choses avec moi. J’aime les gens, parce que je suis comme eux. Je ne me sens pas exceptionnelle et différente des autres.

Je sais que vous n’aimez pas le star-system.

Je suis contre le star-system. Je hais ça. Bien sûr, il m’arrive de vouloir me protéger, de souhaiter être tranquille, mais il y a des façons de le faire. Hier, j’étais avec mes enfants, un groupe de filles a voulu me prendre en photo, j’ai expliqué avec le sourire que lorsque je n’étais pas seule, je ne le souhaitais pas. Elles étaient super gentilles et ont très bien compris. On n’a pas besoin de garde du corps, des gens pour faire la sécurité ou je ne sais quoi. Franchement, je trouve ça débile.

On va revenir à l’album. Vous travaillez toujours avec la même équipe.

Je suis quelqu’un de fidèle. Avec mon producteur notamment. C’est un peu comme un mariage. Quand on a trouvé la bonne personne, pourquoi aller chercher ailleurs ? Mon précédent album n’a pas bien marché, mais ce n’est pas grave. On recommence avec les mêmes. J’aime bien que l’on vive les bons et les moins bons moments ensemble. Mes musiciens jouent incroyablement bien et ils me font grandir aussi. Quand on joue avec des gens qui frisent la perfection, on veut être à leur hauteur. J’ai besoin de m’élever en permanence. Par exemple, quand on travaille avec le bassiste de Sting ou de Stevie Wonder, il faut s’accrocher (rires). Je tiens à dire aussi que je ne peux travailler qu’avec des musiciens humains et humbles.

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On dit de vous que vous êtes si honnête que vous dites toujours la vérité aux gens. Est-ce vrai ?

Oui, c’est la pure vérité et c’est peut-être un problème. Quand j’étais petite, ma famille et mes amis me disaient que j’étais trop directe et trop honnête. Je n’ai pas de filtre. Et aujourd’hui, je suis encore comme ça. Je ne peux pas changer. Je n’aime pas tromper le monde, j’ai l’impression de me tromper moi-même. Je ne veux pas jouer à être ce que je ne suis pas, ni dire ce que je ne pense pas.

C’est un album à tendance douce, très folk, mais il y a un peu de hip-hop, de la soul, de la country, de la musique africaine.

C’est un peu comme dans mes deux premiers disques en fait, qui étaient très variés avec pas mal de titres très rythmiques. Dans le 3e, c’était très différent, j’avais envie de jouer de la guitare électrique parce que j’en avais un peu marre de l’acoustique.

Parlez-moi du premier single. Une nouvelle version du premier titre du disque, « Fire », en duo avec Youssoupha.

Youssoupha est un grand rappeur et il a quelque chose à dire. J’ai entendu dire qu’il voulait travailler avec moi. Avant qu’il sorte son disque, je voulais travailler avec lui. J’avais vu une vidéo de lui sur YouTube et je m’étais dit qu’il était très bon. Quand on m’a demandé avec quel rappeur français je voulais interpréter Fire, je n’ai pas hésité une seconde. On m’a répondu qu’il me « kiffait », alors les choses se sont faites naturellement et dans le respect l’un de l’autre.

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Avec Ayo, après l'entretien, le 19 juillet 2013.

09 octobre 2013

Vitaa et Maître Gims : interview pour le single "Game Over"

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Cela faisait presque 4 ans que l'on n'avait pas entendu parler de Vitaa. Pendant son silence médiatique, la chanteuse a construit sa vie de famille et est devenue maman. Quant à Maître Gims, il est partout et sur tous les fronts. Le rappeur chanteur charismatique de Sexion D'Assaut a délaissé ses camarades pour un album solo (Subliminal) qui cartonne. Aujourd’hui, il s'autorise une escapade musicale avec Vitaa pour un duo electro pop énergique et surprenant.

(Il est extrêmement rare que je fasse une interview pour la sortie d’un single. Mais, parfois, pour MusiqueMag, je fais des choses auxquelles je ne m'adonne pas habituellement pour les autres médias pour lesquels je travaille. J’ai accepté cette interview parce que ça me change de mon quotidien de chanteurs/teuses à texte. Ce n’est pas la première fois que je m’adonne à cet exercice de style, certains lecteurs de ce blog en sont un peu « perturbés » (et me reprochent parfois aussi mes quelques écarts éditoriaux). Moi, ça m’amuse follement de rencontrer les idoles des jeunes d’aujourd’hui comme Tal, Keen V et autres M Pokora. Ce n’est pas ma came, vous le savez, (j’ai 46 ans, quoi !) mais j’aime bien aussi essayer de comprendre qui se cache derrière ces artistes-là. Faire preuve d’ouverture n’a jamais tué personne (et génère même un sacré trafic sur ce blog, pour ne rien vous cacher).

Et surtout, le soir, quand je rentre à la maison, je suis l’idole de ma fille de 8 ans. Et ça, franchement, quand je lui montre les photos où je pose avec ses artistes préférés et que je vois des étoiles dans ses yeux, ça n’a pas de prix. J’aime crâner devant ma progéniture.)

Je suis donc allé à la rencontre de Vitaa et Maître Gims dans les locaux d’NRJ, le 3 octobre dernier pour évoquer leur collaboration et ce single (déjà en tête des ventes).

Le clip de "Game Over".

vitaa,maître gims,game over,interview,mandor,musique magInterview :

Vitaa, pourquoi avoir sollicité Maître Gims pour ce single ?

Vitaa : Je voulais bosser avec lui sur mon album, mais à la base, je ne savais pas du tout ce qui allait se passer. C’est l’artiste du moment. À l’époque où je lui ai demandé, il ne participait pas trop aux albums des autres. Finalement, ça c’est fait. Il a produit un titre de l’album et « Game Over » s’est fait dans la foulée, mais ce n’était pas prévu initialement. On a trouvé le résultat tellement chanmé que c’est le titre qu’on a mis en avant directement.

Maître Gims, tu connaissais Vitaa évidemment…

Maître Gims : Depuis longtemps. C’est la seule fille qui pouvait poser avec des rappeurs et qui pouvait aussi chanter avec d’autres chanteuses. Elle est capable de faire de la variété. Non, vraiment, elle peut vraiment tout faire. Quand Vitaa a eu du succès, j’étais encore dans mon quartier à rapper et je n’étais pas du tout connu. À cette époque-là, on m’aurait dit que j’avais la possibilité de faire un son avec elle, j’aurais dit oui direct. Et plus tard, quand ça a marché aussi pour moi, je n’ai pas hésité.  Si je faisais un son avec une fille, ça ne pouvait être qu’avec elle. Voilà qui est fait. Ça correspond à mon style.

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Maître Gims et Vitaa (chez Cauet) quelques minutes avant notre interview...

Qui a écrit et composé « Game Over » ?

Maître Gims : On l’a vraiment travaillé ensemble. Les questions, les réponses, le clash… on l’a vraiment écrit à deux. Il faut être ensemble pour écrire un tel titre. Il faut être d’accord sur tout.

Vitaa : Dans ce morceau-là et dans tout ce qu’on a fait ensemble, il m’a amené dans un autre univers que le mien. Habituellement, je suis très fermée musicalement. Maître Gims a un truc très moderne dans ses mélodies et son son. Pour moi, « Game Over » est important. Pour lui, c’est juste un hit de plus. (Rires)

Maître Gims : Au début, tu n’aimais pas mes propositions. Dis-le.

Vitaa : Il est arrivé avec « J’aimerais te dire » et j’ai été surprise. Oui, tu as raison, je n’aimais pas parce que ce n’était pas ce que je faisais d’habitude. Ça m’a un peu déstabilisée. Ça faisait un peu du Goldman, mais en plus urbain. J’aime Goldman, mais je ne savais pas comment aborder cette chanson pour moi. Il m’a dit « laisse-moi faire ! ». Et il m’a présenté un morceau dont je raffole maintenant. Mais de toute façon, même « Game Over », je ne m’y serais pas risquée seule. Ce n’est pas ma musique habituelle.

Maître Gims, tu voulais qu’elle sorte de son univers.

Maitre Gims : Je lui disais tout le temps, depuis longtemps en plus. Elle veut toujours rester dans sa musique à elle alors qu’elle peut faire plein de choses. Moi, je la verrais bien dans le reggae. Le reggae moderne.

Pourquoi ne pas avoir réalisé l’ensemble ?

Maître Gims : Si j’avais eu le temps, je l’aurais fait avec plaisir. De toute façon, je suis arrivé au milieu du projet.

Vitaa : J’ai vu comme il bossait. Franchement, il va très très vite. Il vient, il a des idées, il a toute une équipe qui fait les prods avec lui. C’est hallucinant comme ça roule avec lui. Maitre Gims, c’est une machine de guerre.

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Ton album sort quand Vitaa ?

Pour l’instant, on ne sait pas trop. En novembre, peut-être. Il sera à tonalité pop urbaine.

Il va s’appeler comment ?

On est en train d’y réfléchir.

Tout est secret, alors ?

Non, mais nous sommes en train de définir tout ça actuellement.

Tu as hâte de revenir ?

Vitaa : Oui, vraiment. J’ai fait un break parce que j’ai eu un petit garçon, mais là, j’ai vraiment envie d’y retourner. Et quand je vois le succès du single, je suis d’autant plus motivée.

Maître Gims, il paraît que Jean-Jacques Goldman t’a appelé pour participer aux Enfoirés. C’est vrai ?

Maître Gims : Oui, il m’a fait cette proposition. Je n’ai pas encore répondu officiellement. Mais, je n’ai pas refusé. Ça m’a surpris, c’est quand même un truc de dingue.

Vitaa, trouves-tu que la situation a changé dans le monde de la musique depuis 2006 ?

Vitaa : Oui. Déjà le digital a pris une place qui me dépasse. Aujourd’hui, quand tu es en haut sur iTunes, tu es en haut en physique. Le single a disparu en physique. Les réseaux sociaux sont devenus hyper importants pour un artiste. Moi, je dois réapprendre à communiquer avec mon public. J’exagère un peu, mais il y plein de choses nouvelles pour moi. Je suis sûre que je vais m’en sortir.

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Vitaa, Mandor et Maître Gims, le 3 octobre 2013 après l'interview à NRJ.

07 octobre 2013

Julien Blanc-Gras : interview pour Touriste et Paradis [avant liquidation]

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(Photo : Fred Kihn)

Julien Blanc-Gras, je le lis depuis longtemps (depuis son premier roman, en fait). Je le croise parfois (nous avons des amis communs). Il m’arrive même de le mandoriser (enfin, juste une fois avant cette chronique-là). Ce journaliste-auteur est un garçon éminemment sympathique et doué dans ce qu’il entreprend. Il est en train de se faire un nom à la fois dans le journalisme et dans le monde littéraire français.

Cet été, je suis parti en vacances avec ses deux derniers livres, Touriste (en poche) et le plus récent, Paradis [avant liquidation]. Je me suis tout bonnement régalé. Julien Blanc-Gras m’a passionné, amusé, fait éclater de rire parfois et surtout fait voyager.

Le 27 août dernier, il est venu me faire une petite visite à l’agence, dans le but original de répondre à quelques savantes questions. Merci à lui.

julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandorDescription de Paradis [avant liquidation].

« Il y a des pays en voie de développement et des espèces en voie de disparition. La république des Kiribati est un pays en voie de disparition. Perdu au milieu de l'océan Pacifique, ce petit paradis semble promis à l’engloutissement par le changement climatique.
J’ai organisé ma vie autour d’une ambition saugrenue, le quadrillage méthodique de la planète. Moteur : toujours voir un pays en plus. Ce qui se profile ici, c’est un pays en moins. Je dois m’y rendre avant qu’il ne soit rayé de la carte. »

Au bord de lagons de carte postale, le journaliste écrivain entraine le lecteur dans ses péripéties cocasses ou dramatiques, narrées avec son écriture élégante, son humour et sa justesse de ton habituel, entre distance et empathie. On rencontre les pêcheurs et les présidents, les missionnaires et les ivrognes, les expatriés et les candidats au départ. Autant de fragments qui composent un tableau de ce paradis en sursis, confronté à un défi sans précédent. Peuplées depuis 3000 ans, les Kiribati devront-elles déménager pour survivre ?

Un éclairage inédit sur cette contrée méconnue, éloignée de la mondialisation et pourtant aux avant-postes de la menace climatique.

Description de Touriste.julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandor

« On compte environ 200 états souverains. On vit à peu près 30000 jours. Si l'on considère l'existence sous un angle mathématico-géographique, on devrait passer 150 jours dans chaque pays. Il faut se rendre à l'évidence. Je dois aller dans tous les pays du monde. Je ne trouverai pas le repos dans l’immobilité.
Untel veut devenir une star, un autre posséder un yacht ou coucher avec des sœurs jumelles. Je veux juste aller à Lusaka. Et à Thimbu. Et à Valparaiso. Certains veulent faire de leur vie une œuvre d’art, je compte en faire un long voyage.
Je n’ai pas l’intention de me proclamer explorateur. Je ne veux ni conquérir les sommets vertigineux ni braver les déserts infernaux. Je ne suis pas aussi exigeant. Touriste, ça me suffit.
Le touriste traverse la vie, curieux et détendu, avec le soleil en prime. Il prend le temps d’être futile. De s’adonner à des activités non productives mais enrichissantes. Le monde est sa maison. Chaque ville, une victoire.
Le touriste inspire le dédain, j’en suis bien conscient. Ce serait un être mou, au dilettantisme disgracieux. C’est un cliché qui résulte d’une honte de soi, car on est toujours le touriste de quelqu’un. »

Obsédé par les cartes, le narrateur décide de visiter tous les pays du globe. Des favelas colombiennes aux hôtels clubs tunisiens, en passant par les karaokés du Yang-tsé-Kiang, les villages oubliés du Mozambique, les vagues polynésiennes, les plateaux de Bollywood, le tumulte du Proche-Orient et même par la Suisse, ce promeneur globalisé nous guide à travers l’inépuisable diversité des mondes.

Avec ce roman géographique, Julien Blanc-Gras nous propose  une esthétique du voyage simple, aventureux, drôle et intelligent.

L’auteur :

Né en 1976 à Gap, Julien Blanc-Gras est journaliste de profession et voyageur par vocation. Il a publié trois romans au Diable vauvert, Gringoland, qui conte un périple latino-américain, lauréat en 2005 du festival du premier roman de Chambéry et « Talents à découvrir » des librairies Cultura ; Comment devenir un dieu vivant en 2008, une comédie apocalyptique déjantée ; et Touriste, un récit de voyage curieux, surprenant, malicieux.

Il a séjourné aux îles Kiribati à l'automne 2011 pour réaliser son dernier livre, Paradis [avant liquidation].

julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandorInterview :

Dans ces deux livres, racontes-tu toujours des histoires vraies ?  

C’est différent d’un livre à l’autre. Touriste est un roman basé sur mes voyages et des histoires que j’ai vécues. Parfois, je modifie un peu le trait, je modifie les personnages. Je me permets un peu de fiction, parce que c’est indiqué sur la couverture : roman. Bon, c’est quand même vrai à 95%. Quant à Paradis [avant liquidation], il s’agit d’un récit. La contrainte que je m’étais donnée était que ce soit plus journalistique. Donc, tout est vrai. Le nom des personnages, les dialogues, les situations.

Au début de Touriste, tu racontes que quand tu étais jeune tu regardais les cartes en te disant que tu allais un jour vérifier si tout était réellement comme ça.

J’ai une passion de la géographie depuis que je suis enfant. J’avais un ballon gonflable avec la carte du monde, mais j’avais surtout la carte du monde affichée à côté de mon lit et je m’endormais en la regardant. Ça me faisait complètement rêver.

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Tu écris: « Je voyageais en cherchant un sens à ma vie, et ça avait marché. J’avais trouvé un sens à ma vie. » Quand as-tu su que tu allais consacrer ta vie au voyage ?

Assez tardivement finalement. Après mes études. À 23 ans, j’ai fait un voyage au Mexique, que je relate dans mon premier roman Gringoland. J’étais parti pour quelques semaines pour voir un copain qui étudiait là-bas et, finalement, je suis resté un an. C’était la découverte du vrai voyage en solitaire en toute liberté. Je suis rentré de ce voyage, je me suis mis à bosser et très rapidement, j’ai compris que j’avais envie de voyager. J’ai donc organisé ma vie professionnelle dans ce sens et avec cette envie-là.

Tu es aujourd’hui payé pour le faire, tu as donc mené à bien l’ambition qui t’animait.

Oui. Maintenant, qu’on ne se méprenne pas. Je passe une grande partie de ma vie en France. Je pars beaucoup, mais je ne suis pas toujours en voyage, comme la lecture des livres pourrait le laisser supposer. Je fais à peu près 10 voyages par an. Parfois, c’est très court. 4 jours pour aller faire une interview ou couvrir un évènement.

Quand tu pars longtemps, tu es content de revenir chez toi à Paris.

Le retour fait partie du plaisir de voyager. On est soucieux de retrouver les proches et les gens qu’on aime. Et puis, on est content de retrouver un peu de confort. Quand tu n’as pas pris de douche chaude depuis deux semaines, tu apprécies la chose,  je t’assure.

Paradis [avant liquidation] est un livre palpitant et souvent drôle. La seule chose que je te reproche, c’est qu’il est très frustrant, car trop court.

Je le prends comme un compliment parce que ça veut dire que je n’ai pas ennuyé mon lecteur et c’est quand même mon souci principal. Je crois que nos temps de concentration ont diminué. Je pense continuer à écrire en format court. C’est une façon de garder l’intérêt du lecteur. De plus, des formats courts, c’est ce que j’ai envie de lire. Dans Paradis [avant liquidation], ce sont des petites séquences qui composent un tableau.

En lisant Touriste, on se dit que tu as de la chance. Tu voyages, c’est un beau métier. Le rêve absolu. Puis soudain, tu vas en Colombie et là, on se dit que ça doit être moins marrant… mais toi, rien ne t’arrête.

Est-ce que rien ne m’arrête ? Je ne sais pas. Pour la Colombie, j’allais voir un ami qui travaillait là-bas. J’essaie de dire que ce n’est pas si dangereux que ça, si tu fais attention. À l’époque, certes, c’était le pays où il y avait le plus d’homicides, mais ce n’est pas non plus un pays en guerre, donc c’était praticable. Si tu ne traînes pas dans les quartiers chauds la nuit, tu t’en sors. Après, quand tu aimes voyager, il ne faut pas être timoré. Et puis, il est bon d’avoir le frisson parfois. Se demander si c’est raisonnable d’aller dans un pays, ça fait aussi partie du plaisir de s’y rendre.

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Tu as besoin d’adrénaline ?

Le voyage, c’est aussi l’adrénaline de la découverte chaque jour d’un nouvel endroit, ce qui ne veut pas nécessairement dire « prise de risque ». Je ne suis ni un casse-cou, ni un aventurier. D’ailleurs, c’est aussi pour ça que j’ai appelé ce bouquin Touriste. C’était une forme d’humilité. Je voulais faire un livre de voyage, je me suis dit que je n’étais pas un explorateur, pas un aventurier, pas correspondant de guerre, alors je suis quoi ? Bon, ben touriste quoi ! Pour moi, le touriste au singulier du titre, c’est le narrateur.

Mais, c’est évidemment un peu ironique Julien.

L’ironie, c’est un peu ma façon de voir et de décrire le monde. Je l’applique aux autres, je l’applique au narrateur et à moi-même.

Tu n’as rien contre les vrais touristes, même si tu en as raillé quelques-uns dans Touriste.

J’ai un peu grossi le trait pour faire des situations que je raconte quelque chose de drôle. Je dis bien que chacun voyage comme il veut. Je n’ai de mépris pour aucune forme de tourisme. Je ne fais jamais la leçon à quiconque. Si monsieur et madame machin veulent aller en club vacances à Djerba pour se reposer le cerveau au soleil, je ne vois pas au nom de quoi je critiquerais ça. Ce n’est évidemment pas mon truc, mais je respecte ce genre de souhait.

julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandorTa méthode de découverte quand tu vas dans un pays, c’est le pifomètre. Tu vas quelque part au gré des hasards et des rencontres.

Ça dépend. C’est un mélange d’improvisation et de préparation, en fait. Pour les deux livres, la démarche est différente. Pour Paradis [avant liquidation], je suis parti dans un pays en sachant que j’allais écrire un livre dessus. C’était un acte délibéré, volontaire, prévu. Je savais que c’était un travail compliqué, donc j’ai fait un travail  de journaliste avant de partir. J’ai enquêté, je me suis documenté, j’ai pris des contacts en amont, j’ai pris des rendez-vous. En gros, je suis allé en reportage. Touriste, c’est une compilation des différents voyages que j’ai faits au fil des années. Il y avait des voyages qui étaient à but professionnel, d’autres à but personnel. Quand je voyage tout seul, je pars avec mon sac à dos, un peu à l’improviste. Souvent j’arrive dans un pays, je n’ai pas réservé de chambre d’hôtel pour le soir et puis « on verra bien ». Le côté « on verra bien ce qu’il va se passer » est souvent déclencheur de nombreux évènements.

Ce n’est pas inconséquent, voire dangereux d’agir ainsi ?

Il faut être ouvert à toutes les possibilités en tout cas. Quand je voyage, je veux qu’il m’arrive des trucs, comme ça, accessoirement, je peux les raconter dans des bouquins, et puis surtout les vivre. Il faut avoir envie de découvrir des choses que tu ne connais pas. Le moteur, c’est évidemment la curiosité. C’est un cliché de chez cliché, mais en voyage, tu t’enrichis au contact de l’autre.

Quand tu vis des trucs pas très sympas, je suis sûr que tu te dis « ce n’est pas grave, je vais pouvoir le raconter dans un livre ».

Exactement. Ça m’arrive souvent. Dans le voyage, il y a le plaisir de vivre au premier degré le truc et aussi le plaisir de le raconter. Il y en a qui font une soirée diapo, moi je fais des livres. L’envie de partager avec tes amis ou le lecteur participe beaucoup au fait d’aimer voyager.

julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandorTu as souvent écrit des livres burlesques, mais comme ces deux derniers sont ancrés dans la réalité, ils me touchent plus.

Dans Comment devenir un dieu vivant, on voyait bien que c’était fou fou, qu’on n’était plus dans le réel. Il était impossible de s’identifier, de s’imaginer à la place du narrateur. Dans Touriste, si. J’ai reçu pour ce livre des tas de témoignages de personnes qui m’ont dit qu’ils avaient vécu quasiment les mêmes situations, les mêmes aventures. Moi, ça me fait plaisir que le lecteur s’identifie. Je vais rester dans ce genre de livre un long moment parce que ça créé du lien avec les gens. J’écris aussi pour cela.

Parlons du petit dernier, Paradis [avant liquidation]. Ce n’est donc pas du tout la même démarche que pour Touriste.

C’est à peu près la même personne, le même narrateur. Dans Touriste, c’est quelqu’un qui est très proche de moi, dans Paradis [avant liquidation], c’est moi à 100%. Je te le disais tout à l’heure, c’est le même principe de voyage et de découverte, sauf que cette fois-ci, c’est dans un but précis, sérieux, rigoureux et journalistique… mais en ajoutant un style et un ton pour rendre l’enquête littéraire.

Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

J’ai vu passer cette dépêche AFP et j’ai trouvé que c’était complètement dingue. Un pays qui envisage sa propre disparition physique, c’est du jamais vu ! Ça m’a trotté dans la tête et je me suis organisé pour aller dans la République des Kiribati. Ce n’était pas simple. C’est loin, c’est cher, il faut se dégager du temps. Et je ne le regrette pas!

Tu es parti combien de temps ?

Six semaines.

Les habitants étaient un peu méfiants parce qu’ils ont vu passer d’autres journalistes. Ils étaient comment avec toi ?

La plupart m’ont ouvert leur porte très gentiment.

Ils sont « très serviables, mais pas efficaces », je te cite.

Ils mettent du cœur à tenter de te rendre service, mais ils n’y parviennent jamais.

Sur un planisphère, ce pays est à peine visible à l’œil nu. Sa surface terrestre ne couvrejulien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandor même pas celle d’un département français, mais on pourrait faire rentrer l’Inde dans son espace maritime. La République des Kiribati est à la fois un des plus petits et un des plus grands pays. Une aberration géographique à laquelle tu n’as pas pu résister.

Ça a fasciné mon côté malade de la géo. C’est un endroit unique au monde pour toutes les raisons évoquées tout à l’heure. Il était impossible pour moi de faire l’impasse sur ce pays.

Tu dis que choisir de faire cette enquête est un mauvais choix stratégique. Difficile de trouver moins branchés que les Kiribati.

Je pensais vraiment ça. Choisir le changement climatique comme thème de livre n’était à priori pas non plus une idée fédératrice. Ce n’est pas un sujet très sexy. Moi-même, avant de me pencher en détail sur le sujet parce que j’allais le traiter dans ce bouquin, ça ne me passionnait pas des masses. Les thématiques écologiques ne passionnent pas les foules, il faut le reconnaître.

Il y a des moments sérieux et rigoureux et puis parfois, ça part en live, ce qui est plutôt ta marque de fabrique. Il y a un doux mélange des deux.

Moi, j’aime écrire des livres informatifs et plaisants. Je ne veux surtout pas être dans le pédagogique et le pontifiant. Là, le but était de faire un portrait d’un pays.  Donc, pour le comprendre, puisque personne ne le connait, il fallait des données précises. Il faut donner de l’info, donc toute la difficulté de l’exercice était que ce livre ne fasse pas article de journal, essai ou thèse. Dans des chapitres courts, j’ai sélectionné les informations pour qu’elles soient digérables sans être ennuyeuses.

Habituellement, les catastrophes naturelles sont soudaines et violentes. Les Kiribati, eux,  expérimentent la catastrophe au ralenti.

On ne trouve ce phénomène que là-bas. Mine de rien, ce petit pays que personne ne connait à plein de caractéristiques uniques qui font une bonne trame littéraire pour écrire un livre.

julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandorTu mets en scène le narrateur et ça, j’adore !

Il faut toujours trouver l’équilibre et la distance que tu prends avec ton sujet. Je me mets en scène quand ça peut être rigolo ou que ça explique les conditions du reportage, donc que ça permet de comprendre aussi le pays.

Est-ce qu’il t’arrive de te demander ce que tu fous là ?

Je me régale du « qu’est-ce que je fous là ? » Plus la situation est incongrue, plus je me dis que c’est absurde d’être là, plus j’ai une jouissance à ça. Encore une fois, je jubile, car je sais que je vais pouvoir écrire des pages intéressantes pour un livre.

Pourrais-tu vivre sans voyage ?

Je ne pourrais absolument pas rester à Paris tout le temps. Je deviendrais fou. J’ai besoin de mon espace, d’horizons nouveaux, de liberté, d’ouverture. J’estime que j’ai une chance folle de pouvoir faire ça, dans d’assez bonnes conditions en plus.

Julien Blanc-Gras, finalement, c’est un écrivain voyageur ?

Ça me va. Je voyage et j’écris des livres de voyage. Je trouve ça cool comme terme. Je lis aussi parfois, « écrivain globe-trotter ». Mais, je me considère avant tout journaliste.

Tu te sens écrivain quand même ?

Oui, par la force des choses. Je publie des livres et les gens m’appellent comme ça. Mes deux métiers de journaliste et d’auteur, plus le temps passe et plus ils se croisent et se rejoignent. Notamment dans Paradis [avant liquidation].

Paradis [avant liquidation] et Touriste ont nettement mieux marché que tes précédents livres…et ils ont obtenu beaucoup de presses,  j’imagine que tu es ravi.

Ça fait super plaisir. Si tu écris, c’est pour être lu. Il ne faut pas faire attention à ça, mais je n’y suis pas insensible.

Je te connais, tu es loin d’avoir un ego surdimensionné, mais est-ce que ça touche l’ego quand même ?

Évidemment. Il faut de l’ego pour écrire, quand même. Juste, il faut trouver l’équilibre délicat entre mégalomanie et humilité.

julien blanc-gras,touriste,paradis avant liquidation,interview,mandorQuand tu interviewes Bret Easton Ellis, comme tu viens de le faire pour Le Monde (à lire ici), tu te sens encore romancier ?

Pour le coup, je suis dans ma peau de journaliste du Monde qui va interviewer un écrivain. C’est moi qui pose les questions. Je ne mélange pas les genres dans cet exercice.

Il savait que tu écrivais ?

À la fin de l’interview, on a bu un verre, on a diné… c’était un peu plus informel, donc je lui ai dit que j’écrivais des livres. Je crois qu’il n’en avait rien à foutre (rires).

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Après l'interview, le 27 août 2013.

A lire, un article très intéressant publié sur le site Rue89, la semaine dernière.

La page Facebook du livre Paradis [avant liquidation].

06 octobre 2013

The Popopopops : interview pour la sortie de Swell

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J’avais vaguement entendu parler de ce groupe pop rennais au nom bizarre The Popopopops. Je savais que depuis 4 ans, ils avaient remporté pas mal de prix et qu’ils faisaient des tournées mondiales alors qu’ils n’étaient pas encore prophètes en leur pays. Aujourd’hui, ils arrivent avec leur premier disque, Swell. Selon les Inrocks, « The Popopopops n’a pas perdu en force de frappe, mais gagné en précision et en élégance. On sent, tout au long de Swell, que le groupe a su dompter son explosivité juvénile et s’autoriser à visiter certaines terres jusque-là bien éloignées de son bastion originel. On croise sur cet audacieux premier album à l’armature pop des tentatives plutôt réussies de hip-hop (Text Me Call Me) et d’electro-pop (Cross the Line, Wavelength). »

Rencontre à l’agence, le 16 juillet dernier, avec Victor Solf (Chant, claviers, compositions) et Simon Carpentier (Chant, basse, compositions et textes).

the popopopops,swell,interview,simon carpentier,victor solf,mandorBiographie officielle (raccourcie) :

Depuis leurs débuts, The Popopopops enchaînent les concerts en France (Transmusicales, prix CQFD Les Inrocks, Zénith, Olympia en support de Skip The Use …) et à l’étranger (Hollande, Allemagne, Russie, Canada…). La réputation qu’ils acquièrent par leur live électrisant ne les détourne pas d’un travail ininterrompu de compositions. Les quatre Rennais signent en mai 2012 « A Quick Remedy », un EP intense. Ils y affirment ainsi leur identité singulière : celle d’un groupe alliant énergie scénique et audace des compositions.

Ces nombreuses expériences ont permis au groupe d’évoluer et de digérer les multiples influences à l’origine de leur vocation, telles que Frank Zappa, Television, TV On The Radio et The Whitest Boy Alive. Les pistes explorées dans l’EP, notamment avec l’hymne « My Mind Is Old », se sont cristallisées pour aboutir à l’écriture de ce premier album, Swell.the popopopops,swell,interview,simon carpentier,victor solf,mandor

En juillet 2012, ils entament donc un enregistrement exigeant sur plus de 6 mois. Dans 5 studios différents, ils ont minutieusement recherché différentes sonorités, ambiances et atmosphères, pour transcender leur son live et authentique et l’adapter à l’exigence des productions studio actuelles.

Ils organisent les collaborations et marient les gênes rock du réalisateur anglais Tom Peters (Klaxons, Cradle of Filth) avec l’élégance de l’école française du mix grâce à Maxime Le Guil (Concrete Knives, Camille, Joey Starr). Dans la recherche de cette alchimie, le groupe a été accompagné par Mickaël Declerck, leur ingénieur son live et studio, véritable cinquième membre du groupe.

the popopopops,swell,interview,simon carpentier,victor solf,mandorInterview :

Vous venez de Rennes, une ville avec une école de rock français hallucinante. Je me souviens de Marquis de Sade par exemple. Vous étiez jeune à l’époque ce cette mouvance du rock rennais, mais ça vous parle ?

Victor : Nous n’étions pas nés quand ils ont commencé. Mais nous les connaissions tous. Beaucoup sont encore là.

Simon : On se souvient d’Étienne Daho, Marquis de Sade, Kalashnikov, j’en oublie plein, mais tous ces groupes sont un héritage pour nous. C’est une force pour une ville qui a déjà beaucoup de caractère.

Il y a donc une nouvelle scène rock qui a pris la suite de ces groupes mythiques.

Victor : Il y a beaucoup de groupes dans beaucoup de styles différents. Dans notre style en particulier, on répète dans les mêmes lieux, donc ça crée une émulation et des échanges entre nous. Avec les Juvéniles par exemple, ou le groupe Manceau. Il y a une tradition, des lieux, beaucoup de bars dans lesquels on peut commencer, un héritage…

Tout a réellement commencé au lycée Émile Zola. Ce n’est pas une légende ?

Victor : Au début, il n’y avait que le batteur, Guillaume, et moi. A la base, on était amis et on voulait juste faire un duo de reprises de blues. On n’était pas du tout dans l’esprit de faire des compos. Mais, on s’est rendu compte que piano/batterie, au bout d’un moment, c’était assez limité. On a donc cherché des musiciens dans le lycée. C’est comme ça qu’on a rencontré les deux guitaristes. Simon, bassiste chanteur ici présent avec moi, est arrivé plus tard.

Une fois que le groupe est créé, il faut se faire connaître.

Victor : Oui, mais ça s’est fait naturellement. Chaque concert en amenait un autre. Notre premier concert, c’était au bal du lycée, il y a 6 ans. A ce concert-là, il y avait une femme qui animait la semaine d’après un concert sur la place du centre-ville. Nous y sommes allés, et nous avons rencontré là-bas une autre dame qui nous a vus et qui organisait une soirée de clôture d’un prix Goncourt, je ne sais plus bien, dans un lieu prestigieux. Elle nous a embarqués… nous avons toujours fonctionné ainsi. Après cette expérience-là, nous avons voulu continuer sérieusement parce que nous avons senti que nous adorions ça. Nous avons donc pressé un CD que nous avons donné à tous les bars de Rennes. Dans l’année qui a suivi, nous avons fait la fête de la musique.

C’est à cette Fête de la musique que vous avez rencontré Jean-Louis Brossard, directeur des rencontres Trans Musicales.

Victor : Oui, il nous a dit qu’il allait nous embarquer partout. Nous avons ouvert son festival au Parc Expo et nous avons fait sa tournée des Trans. Nous avions 6 mois pour être prêts alors que le groupe avait un an.

Quand vous avez fait les Trans, vous étiez dans quel état d’esprit ?

Victor : Nous ne nous rendions pas vraiment compte. Nous étions complètement innocents et complètement seuls. Pour 99% des groupes, les Trans Musicales, c’est une expérience que tu vis avec toute une équipe de promoteurs, de managers, qui sont là et qui t’accompagnent. (En souriant) Je pense que clairement, on n’était pas fini.

"Sign", live au Festival Art Rock.

Après ça, vous avez tourné pendant deux ans dans le monde entier.

Victor : Oui, nous pouvons dire qu’aujourd’hui, nous avons une vraie bouteille scénique. Nous sommes vraiment capables de gérer n’importe quelle scène. Quand tu as 17 ans et que tu joues devant 3000 personnes, tu apprends beaucoup.

Au début de votre carrière, à Rennes, on vous prenait pour des babys rockers, parce que c’était un  peu la mode avec le BB Brunes et ce genre de groupe.

Victor : Oui, comme Rennes est une ville très rock pur et dur, on nous l’a fait payer très durement. Le milieu nous comparait aux babyrockers, il trouvait que ce n’était pas intéressant, pas profond, dans les textes, la musique, l’attitude. Au début, nous étions très vexés. Très triste même. Je pense que se faire aimer de sa propre ville est le truc le plus dur. Au final, nous avons transformé ça en force.

Et c’est pour ça qu’on ne vous voit jamais sur les pochettes de disque et que vous apparaissez très peu dans vos clips ?

Victor : Nous voulons détacher nos personnes de la musique que l’on fait.

Vous faites jeunes parce que vous êtes jeunes.

Victor : Nous ne voulons pas que notre musique le soit, en tout cas.

Clip de "Cross The Line".

En 2009, vous remporter le prix des Inrocks CQFD.

Victor : Ça nous a bien encouragés. Mais, nous étions obsédés par le live. Nous sommes allés à Montréal, à Moscou, en Allemagne, en Espagne, aux Pays-Bas, en Hollande… il nous ait arrivé de jouer devant 15 000 personnes. C’était génial, mais nous n’étions pas encore passés par la phase « que va-t-on faire en studio, qu’est-ce que l’on veut être » ?

Avant ce disque, il n’y avait eu qu’un EP.

Victor : Et avant ça, nous n’avions sorti qu’un single. On n’avait qu’un titre qui nous portait pour faire des dates. Quand la tournée s’est calmée, avec Simon, nous avons décidé de se poser. On vit dans un monde ou tout est très rapide, où tout doit se faire dans l’instant. Nos partenaires nous demandaient de sortir quelque chose dans les deux mois. Nous avons dit non et nous avons mis un an à faire l’EP.

Vous avez fait l’Olympia en première partie de Skip The Use et le Zénith en première partie de Pony Pony Run Run.

Simon : C’était bien. Une très belle expérience, après ce n’est pas la même chose que si les gens étaient venus pour nous voir nous.

Clip de "Hypnotise Me".

Cet album, c’est ce que vous êtes après 5 ans de vie de groupe ?

Simon : Nous sommes très bien entourés. Il y a Michael Declerck, un ingénieur son live et studio qui nous suit tout le temps.

Victor : Nous avons vécu ensemble, il s’est imprégné de notre musique… et il a fini par créer ce son-là. Il a parfaitement fait la passerelle entre ce que nous faisions en live et ce qu’il avait envie d’entendre en studio.

Simon : Nous nous sommes permis des choses en studio qu’on ne s’est jamais permis en live. Sur l’album, nous avons ajouté des couches de claviers avec des sons acoustiques et des sons analogiques parce que l’opportunité nous a été donnée de bénéficier de plein de claviers de toutes sortes. Sur scène, nous n’avons qu’un seul clavier, c’est celui de Victor, du coup, on épure, nous gardons les meilleurs riffs.

Victor : En live c’est très brut et plus rock en fait.

Si je vous dis que votre musique me rappelle par moment celle de Depeche Mode, c’est une insulte ?

Victor : Pas du tout, nous aimons beaucoup et on nous le dit souvent.

Clip de "My Mind Is Old".

Vous avez chacun vos influences musicales et pourtant, il y a une parfaite osmose dans l’album…

Victor : Nous, on aime le hip-hop,  le rock, la pop… Nous en sommes complètement imprégnés. Alors, nous jonglons avec nos influences et nous les transformons en force. En France, ce qui manque, ce sont des prises de risques. Les Anglais et les Américains n’hésitent pas à se jeter à l’eau. Je pense beaucoup au dernier album de Kanye West. Il est tellement parti loin dans ce qu’il voulait que son album a été très mal accueilli, mais une semaine après, le monde a crié au génie. C’est ce que je déplore ici, on se met trop dans des carcans et pas assez en danger.

Votre disque est aussi complexe et pointu qu’il est facile d’accès. C’est un paradoxe rare.

Victor : Une de nos préoccupations principales est pourtant de rester dans un format pop dans le sens couplet refrain, couplet refrain… Nous ne serons jamais un groupe de fusion, un groupe expérimental. Nous allons toujours vers le plus évident.

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Vous deux, vous êtes les têtes pensantes du groupe.

Simon: Moi, j’écris la plupart des paroles et nous composons tous les deux. Ensuite, nous proposons au reste du groupe quand on estime qu’une chanson est aboutie. Après il y a l’étape primordiale. C’est de la jouer en répétition pour voir ce que cela donne avec tous les instruments.

Vous arrive-t-il de vous engueuler lors des phases de créations.

Victor : Comme nous sommes chacun très indépendants, que nous sommes capables de faire une chanson de A à Z, ça a toujours été assez conflictuel entre nous. Nous avons fait récemment une session de voix plutôt houleuse. Mais c’est du très bon conflit. C’est sain.

Simon : Le jour où nous ne nous engueulerons plus, c’est qu’on n’aura plus envie de prendre le temps de bien faire. C’est une question d’émulation. En plus, l’un veut impressionner l’autre, ça nous fait avancer.

Clip de "Pure".

Je sais que vous continuez à apprendre à travailler votre voix.

Victor : Mon expérience vocale a été pendant très longtemps aléatoire et approximative. J’ai été passionné par la voix quand j’été à la fin de l’école primaire, début du collège. Je faisais partie d’une chorale. J’étais choriste soliste. J’ai arrêté du jour au lendemain, à l’adolescence. Je n’ai repris que depuis quelques mois le travail sur la voix au Studio des Variétés. J’ai réussi à prendre confiance en moi et avoir beaucoup plus de certitude sur ce que j’étais capable de bien faire. En fait, je voulais apprendre à connaître ma voix et à bien chanter. J’étais dans l’instinctif, l’émotion et la puissance, mais c’était quelque chose qui n’était pas du tout contrôlé. Maintenant j’apprends à contrôler et, du coup, à m’en servir d’autant plus. Maintenant, c’est moi qui contrôle ma voix et non l’inverse.

Simon : Moi aussi je prends des cours avec une personne. Dès que tu te mets à travailler avec des professionnels de la voix, tu te rends compte que c’est un instrument comme l’est une basse ou une guitare, sauf qu’il est à l’intérieur de ton corps, il faut avoir une technique et une rigueur énormes si tu veux avoir de l’endurance et faire passer les émotions que tu souhaites.

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Quelques prochaines dates de tournées...

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A noter que The Popopopops est dans la compilation Fier comme un coq réalisée par Les Inrockuptibles avec "Cross The Line".

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03 octobre 2013

Gilles Paris : interview pour Autobiographie d'une Courgette (nouvelle édition)

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Gilles Paris est un auteur que j’ai fréquenté de nombreuses années sans savoir qu’il écrivait des livres. Notre relation a d’abord été professionnelle (il est un attaché de presse incontournable dans le milieu littéraire), puis elle est devenue amicale au fil du temps. Il y a un an et demi, je l’ai mandorisé pour Au pays des kangourous. J'ai récidivé avec beaucoup de plaisir à l’occasion de la sortie de la nouvelle édition de son roman « culte » Autobiographie d’une Courgette. C'était le 26 juillet dernier, un jour de canicule...

autobiographie-courgette-1260569-616x0.jpg4e de couverture :

Un nom de cucurbitacée en guise de sobriquet, ça n’est pas banal ! La vie même d’Icare, alias Courgette, neuf ans, n’a rien d’ordinaire : son père est parti faire le tour du monde « avec une poule » ; sa mère n’a d’yeux que pour la télévision, d’intérêt que pour les canettes de bière et d’énergie que pour les raclées qu’elle inflige à son fils. Mais Courgette surmonte ces malheurs sans se plaindre… Jusqu’au jour où, découvrant un revolver, il tue accidentellement sa mère. Le voici placé en foyer. Une tragédie ? Et si, au contraire, ce drame était la condition de rencontres et d’initiations – à l’amitié, à l’amour et au bonheur, tout simplement ?

À travers le regard optimiste de son jeune héros, Gilles Paris restitue le monde de l’enfance dans un récit aussi drôle que poignant.

L’auteur :

Gilles Paris dirige une agence de communication spécialisée dans l'édition. Il est également l'auteur de Papa et maman sont morts (Seuil, 1991) et d'Au pays des kangourous (Éditions Don Quichotte, 2012).

DSC083ll94.JPGInterview :

Autobiographie d’une courgette ressort 11 ans après sa première publication. Ce n’est pas un peu surprenant pour un auteur de savoir que son livre va avoir une deuxième vie ?

Le grand format est paru en 2002 et c’était déjà merveilleux pour moi de savoir que je passais en poche un an après chez J’ai lu, qui a en plus changé la couverture à deux reprises. Il a très bien marché dans cette collection. C’était déjà une aventure inouïe. Et puis un jour, je reçois un appel d’une éditrice de chez Flammarion qui s’appelle Thifaine Pelé et qui dirige la collection « Etonnantissimes ». Elle avait remarqué plusieurs critiques d’Autobiographie d’une Courgette sur des blogs de profs.

Comment expliques-tu que ton roman soit apprécié par tous les publics ?

Je me suis rendu compte que cette langue d’un enfant de 9 ans, qui est semblable à tous mes romans, est accessible à tout âge. Elle est simple, sans la moindre crudité et cruauté. Mais, je revendique le fait d’être au départ un romancier pour adulte. Jusqu’à présent, je n’ai pas écrit un vrai roman « jeunesse », même si ça me travaille un peu l’esprit.

Tu vas donc être étudié dans les écoles, comme un auteur classique.

Quand le grand format était paru, j’avais eu la chance d’avoir eu des extraits d’Autobiographie d’une Courgette dans un manuel Bordas de classe de 3e. Etre étudié en classe, ça a un côté magique.

Tu as participé récemment à un programme qui s’appelle « Lecture pour tous », qui lutte contre l’illettrisme.

Je suis allé à Nice pour rencontrer des classes de CM1, de CM2, des collèges, ainsi que dans des hôpitaux d’enfants malades … Je me suis retrouvé devant des centaines de mômes qui avaient lu mes livres et particulièrement cette version d’Autobiographie d’une Courgette.

Parle-moi de cette version assez originale.

D’abord, elle coute moins cher que la version poche, elle bénéficie de formidables dessins de Charles Berberian. Il y a des jeux, des tests.

Et un avant-propos.

Oui, son auteur décortique mon roman et en fait soudain un roman social. Moi, je ne l’ai jamais vu sous cet angle là quand je l’écrivais. Je prends toujours de la distance, je ne relis jamais mes livres, alors voir quelqu’un qui analyse mon propre roman, la manière dont je travaille, me fait sourire. Je n’ai jamais d’arrière-pensée quand j’écris, ni de volonté de lutter contre quoi que ce soit.

Charles Berberian, c’est la grande classe !img535.jpg

Au départ, il devait faire juste la couverture. Il était même réticent parce qu’il trouvait qu’illustrer un roman était un peu étrange. Un roman est une entité en lui-même et il n’a pas besoin d’illustration pour qu’on puisse le comprendre. Et puis il l’a lu… et pour ma grande chance, il l’a beaucoup aimé. Il a donc fait la couverture et une dizaine de dessins, ce qui n’était pas prévu. Ses dessins sont très poétiques, très justes et collent parfaitement au texte. C’est assez miraculeux.

Puisque le narrateur a toujours 9 ans, quelle différence littéraire y a-t-il entre Au pays des kangourous et Autobiographie d’une Courgette ?

Dans Au pays des kangourous, on était dans un milieu social assez favorisé. Le papa écrit pour les autres et la mère est toujours en voyage et gravit les échelons de la boite pour laquelle elle travaille. Dans Autobiographie d’une Courgette, on est dans un milieu défavorisé. Le héros à une mère alcoolique qui passe son temps à regarder la télévision. Le père est parti, tout ça est un peu misérable. L’enfant ne connait pas l’école, donc, ne connait aucun autre enfant, à part le voisin qui joue avec un cochon. La langue que j’ai utilisée dans Autobiographie d’une Courgette est très différente que pour Au pays des kangourous. Elle peut même déstabiliser. Ce n’est pas un langage poli et bien soigné, je voulais une « voix » d’un môme de la campagne qui n’est jamais allé à l’école. Paradoxalement, le fait qu’il tue sa mère accidentellement, ce qui est un geste absolument atroce, est sa chance. Grâce à ça, il va pouvoir trouver l’amour qui lui a manqué enfant. J’aimais bien ce paradoxe total dans le roman : un début très violent et la forme de résilience et de résurgence qui s’en suit et qui va le sauver.

Il vit des galères, ce petit garçon, mais il ne semble jamais malheureux.

C’est le miracle de l’enfance. Nous, les adultes, quand on vit un drame, on le vit à fond. Moi, j’imagine toujours le pire, comme ça, je ne suis pas déçu. Quand on est enfant, on n’a pas cette notion là du danger. Il ne faut jamais l’oublier, mais un enfant de 9 ans ne juge pas, il cherche à comprendre. J’ai toujours choisi des enfants narrateurs qui ont un sens de l’optimisme rude à toute épreuve. Tous les enfants de mes romans sont des résilients. Tous. Ce sont des enfants qui malgré le drame ou malgré le handicap qui pourrait être le leur à travers ce qu’il traverse restent d’un stoïcisme absolument total, comme si au fond les épreuves n’étaient là que pour les renforcer. Dans la vie, ce ne sont pas les épreuves qui sont importantes, c’est ce qu’on en fait. Les adultes ont plutôt tendance à dramatiser et à compliquer les choses.

Toi, quand tu as des soucis, tu agis en adulte, je le sais, je te connais, mais au fond de toi, je suis sûr que tu as un regard d’enfant face à eux.

Je suis d’accord avec toi. Je crois que j’ai ce point commun avec mes narrateurs. Je suis quelqu’un qui a beaucoup de mal à juger les gens. Je n’ai pas d’à priori sur les gens en général. Il m’est arrivé de me faire avoir à cause de cet état de fait, mais pas tant que ça parce que je sens bien les gens. J’ai une hyper sensibilité envers eux. Je les sens ou je ne les sens pas. Mais je ne juge pas. Quelqu’un qui me ferait un truc pas cool, je ne vais pas tout de suite en faire un ennemi, je vais d’abord essayer de comprendre pourquoi il a fait ça.

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Le Gilles Paris auteur se comporte-t-il comme le Gilles Paris attaché de presse ?

Ce sont deux personnes différentes. Je m’occupe de beaucoup d’écrivains et beaucoup d’entres eux ne savent pas que je le suis moi-même. Je ne leur dis pas. Il y a plein d’éditeurs avec lesquels je suis sous contrat qui l’ignorent aussi complètement. Dans mon métier, ce qui est très important, c’est d’être le plus discret possible. Ma vie privée, je n’en parle jamais à part à mes amis très proches. Je fais vraiment la différence entre mon métier et la vie privée. Ma place n’est pas dans la vie de mes auteurs. A part 4 ou 5, la plupart des auteurs dont je m’occupe ne sont pas des amis.

L’action du livre se situe notamment dans une maison d’accueil. Tu as enquêté sur ce genre d’établissement ?

Quand ce livre est sorti, à l’époque chez Plon, on éditait un juge pour enfant. Je l’ai rencontré et il a commencé à m’expliquer comment ça se passait quand un enfant tuait sa mère. Il m’a dit trois choses. Premièrement : un enfant qui tue un de ses proches, ne se rend pas toujours compte de ce qu’il a fait tout de suite. Deuxièmement : il est tout de suite prononcé comme un incapable mineur. Troisièmement : il m’a aiguillé vers la fondation Cognac Jay.

Samoreau(pressoirs_du_Roy)1.jpgUne fondation qui crée et développe des établissements de solidarité sociale dans les secteurs sanitaire, médico-social, social et éducatif pour tous les publics.

Oui, c’est exactement ça. Je suis allé voir la directrice des Pressoirs du Roy, établissement qui appartient à la Fondation, et dont je me suis largement inspiré. J’ai dû aller la voir souvent pour gagner sa confiance. Elle m’a présenté aux éducateurs. Ils m’ont énormément aidé à comprendre leurs personnalités très différentes les unes des autres. Chacun avait une manière d’approcher les enfants et j’ai voulu montrer cette diversité à travers différents éducateurs du roman. En tout cas, je n’ai pas voulu faire un livre sur les rouages d’une maison d’accueil, je voulais juste que ce soit crédible.

Est-ce que tu crois que tu changes la vie des gens quand ils te lisent ?

Je ne crois pas. A une exception près. Au salon du livre de Gérard Collard, à Saint-Maur-des-Fossés, une dame est venue me voir dans l’après-midi. Elle m’a dit qu’elle était prof de français et que, quand elle a lu mon livre, elle a décidé de changer sa vie. Elle est devenue éducatrice. C’est dingue ! Je trouve ça sublime.

Je vais te dire la vérité. J’ai commencé Autobiographie d’une Courgette un peu àalbums_2013.12.jpg reculons, un peu comme quand j’ai lu Au Pays des kangourous parce que j’ai un peu de mal avec les narrateurs enfants. Or, à chaque fois, tu réussis à me happer. Je commence tes livres, je ne les lâche plus.

Les émotions de mes enfants, je les vis au moment où je les écris. Si c’est une scène qui va t’émouvoir, tu peux être sûr que je pleure en l’écrivant.

L’histoire de Courgette, ce n’est pas ton histoire, on est d’accord.

Non, moi j’ai eu la chance d’avoir une enfance heureuse. Mes parents étaient ce qu’on appelle des bourgeois moyens. Mon père était architecte, maman ne travaillait pas. J’ai une sœur, Geneviève, qui est artiste et chanteuse. On avait une vie plutôt agréable. On habitait un bel appartement à République.

Bref, ta vie, ce n’était pas Les Misérables.

Peut-être que ça donne la distance nécessaire pour parler d’enfances qui sont moins agréables. La projection de l’autobiographie dans les romans me laisse perplexe. Moi, c’est la partie inconsciente qui m’intéresse. Te rendre compte ultérieurement que tu as écrit une scène qui au fond correspond à quelque chose que tu as vécu il y a longtemps, je trouve ça plus beau que de déverser des choses trop personnelles dans un roman. Par exemple, Au pays des kangourous est un roman beaucoup plus autobiographique et j’ai eu du mal avec ça. Je savais que j’allais mettre des choses de moi, je savais que j’allais devoir parler de choses personnelles.

Sur la dépression, je le rappelle.

Oui et c’était très personnel. C’était quelque chose qui me retenait presque, mais j’ai fini par y aller quand même.

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Habituellement, tu sors un livre tous les 10 ans… et là, j’entends avec stupeur que tu sors déjà un nouveau livre chez Héloïse d’Ormesson. Que se passe-t-il Gilles ? D’où vient cette frénésie d’écriture ?

Je ne me suis jamais dit en prenant mon petit déjeuner : « Tiens ! Si j’écrivais un livre tous les dix ans ! ». Aujourd’hui, j’ai 54 ans, si je continue à écrire un livre tous les 10 ans, il ne m’en reste pas beaucoup. Or, j’ai encore beaucoup de chose à raconter. Et puis l’accueil d’Au pays des kangourous s’est tellement bien passé que j’ai décidé d’arrêter ce rythme et de passer à la vitesse supérieure. C’est vrai que je me suis lancé dans une frénésie d’écriture. J’ai d’abord écrit des nouvelles, parce que j’adore ça. J’en ai publié plusieurs pour des journaux et pour des sites Internet. Albin Michel m’a aussi demandé d’écrire des textes. Il y en a un qui va être publié à la fin de cette année dans une collection qui s’appelle « Toi mon frère, toi ma sœur ». C’était un texte très autobiographique, du coup, j’ai beaucoup hésité à me lancer dans cette entreprise et je l’ai fait. Encore par le biais d’un enfant de 9 ans. Ca me permettra d’avoir de la distance. Albin Michel m’a demandé de faire la même chose à propos de mon père. Ca sortira l’année prochaine, après mon roman L’été des lucioles, chez Héloïse d’Ormesson.

Ce livre aussi aura un narrateur âgé de 9 ans ?

Ça fait 40 ans que j’écris comme un enfant de 9 ans, je ne vais pas soudain me mettre à écrire comme un adulte. J’ai essayé, ça ne marche pas. Cette langue, je l’ai en moi et j’ai beaucoup de choses à raconter avec. Il faut toujours surprendre le lecteur. Quelque soit le milieu et l’histoire, il faut systématiquement tout changer.

Ce qui est le cas de L’été des lucioles?

Ce sera un roman beaucoup plus léger… en apparence, évidemment, je m’appelle quand même Gilles Paris. Il n’y aura pas trop de fond social derrière, mais une dimension beaucoup plus romanesque. Quand j’ai rendu les premières épreuves à Héloïse d’Ormesson, femme peu expansive et discrète,  et que j’ai attendu son retour, j’avais un peu peur. Au final, ce qu’elle m’en a dit m’a beaucoup touché.

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Avec Gilles Paris, à l'issue de l'interview, le 26 juillet 2013.

Bonus : Lire un livre et se retrouver citer en bas de page dans l'avant-propos (ce n'est pas la première fois, certes, mais cela fait toujours bizarre d'être une "source")...

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30 septembre 2013

Elsa Kopf : interview pour Marvelously Dangerous

elsa kopf,marvellously dangerous,interview,mandor,pierre faa

C’est le génial et prolifique Pierre Faa (tête pensante du trio pop Peppermoon) qui m’a parlé pour la première fois d’Elsa Kopf (il a très largement participé à l’élaboration de son deuxième album). Quand j’ai reçu Marvelously Dangerous, j’ai immédiatement été séduit. La jeune femme a un nom à consonance germanique pour une voix cristalline et des mélodies du sud. Elsa chante des amours espiègles et ensoleillés... Le 15 juillet dernier (quoi je suis en retard ???), Elsa Kopf est venue à l’agence…

Biographie officielle :

En 2011, elle nous a conté les plus belles de ses joies acoustiques dans un délicieux album, au croisement de la folk et du jazz. Elsa Kopf revient avec « Marvelously Dangerous », onze chansons nées dans le salon-studio de son ami de toujours, Pierre Faa. Voilà dix ans qu’elle fréquente l’architecte du trio Peppermoon avec l’envie réciproque d’écrire des chansons puis d’enregistrer.

elsa kopf,marvellously dangerous,interview,mandor,pierre faaOn connaissait Elsa Kopf pour la richesse de ses mélodies et de ses rythmes – conjuguant le swing, la bossa et le jazz – mais surtout pour la délicatesse de son timbre de voix. On retrouve toutes ces qualités dans les arrangements de Pierre Faa, qui les souligne de subtiles broderies digitales : claviers, boucles, échos, delays... 

Elsa chante en anglais, en français et en espagnol. Des langues qui l’ont accompagnée tout au long de sa vie, de Strasbourg où elle est née, à l’Argentine et l’Espagne où elle a vécu et retourne régulièrement. Trois palettes de vocabulaire et de sonorités dont elle se sert spontanément, sur lesquelles son timbre déploie toutes ses nuances. En bref, Marvelously Dangerous est un splendide herbier d’histoires nostalgiques et impertinentes, servies par des mélodies entêtantes.

Voici un medley de l'album, histoire que vous vous fassiez une idée...

elsa kopf,marvellously dangerous,interview,mandor,pierre faaInterview :

Comment as-tu débuté ?

Dès l’âge de 4 ans, j’ai souhaité devenir chanteuse. Ma mère, Joëlle Kopf, est parolière. Elle a notamment écrit dans les années 80 un tube qui s’appelle « Femme libérée » pour Cookie Dingler. C’était d’ailleurs le voisin du dessous et souvent, il y avait des fêtes avec plein de musiciens qui jouaient du piano, faisaient des bœufs dans une ambiance incroyable. J’ai vraiment grandi dans une ambiance de musique et ça m’a donné des idées très précises sur ce que je voulais devenir. Mon émission préférée était L’École des Fans et je me voyais y participer. C’était mon rêve, mon fantasme absolu (rires).

Une mère parolière, certes, mais pas musicienne.

Si. En fait, elle a fait des très belles chansons et elle ne les a jamais sorties. C’est dommage parce qu’à l’époque, pour sortir des chansons, il fallait avoir un label, des musiciens, payer des maquettes… enfin, c’était encore très compliqué. Et puis elle venait d’avoir deux enfants, elle vivait à Strasbourg, bref, elle n’avait pas tout pour faire avancer les projets. Elle a donc lâché le truc pour rester uniquement parolière. C’est moi qui continue à sa place…

Ta mère t’a incité à faire de la musique ?

Elle m’a inscrit à des cours de piano, mais ça ne me plaisait pas vraiment. Je n’avais pas non plus une voix très bien placée, donc je chantais très mal. À 15 ans, j’ai commencé en même temps la guitare et l’écriture de chansons. Dès que j’ai su faire deux accords, j’ai fait ma première chanson. Ensuite, je me suis écrit un répertoire.

Que pense ta mère de ce que tu fais ?

Elle aime beaucoup. Elle est ma plus grande fan, en toute objectivité évidemment (rires). On travaille parfois ensemble. On se met mutuellement sur des projets, parfois on écrit des chansons ensemble pour d’autres gens.

À un moment, tu es partie à Paris. Pour y faire quoi?elsa kopf,marvellously dangerous,interview,mandor,pierre faa

J’ai commencé à faire une école de musique tout en travaillant à côté. Un jour, j’ai rencontré un chéri qui était Argentin. Je suis donc partie avec lui en Espagne et en Argentine. J’ai fait mes petites expériences et je suis revenue en 2005. J’ai commencé à travailler sur mon premier album, Acoustic Joys et j’ai eu tellement de galères qu’il n’est sorti qu’en 2011.

La passion pour la musique argentine te vient d’où ?

Mon beau-père est argentin et depuis que j’ai 10 ans, je passe tous mes étés en Espagne. Donc, j’ai grandi avec Astrud Gilberto et  toute la musique sud-américaine. Ce sont de très beaux souvenirs d’enfance.

Du coup, tu refuses de choisir parmi dans toutes tes cultures.

Mon père est allemand, je chante donc aussi dans cette langue. Chaque langue a une certaine manière d’être appréhendée. C’est très intéressant.

Pierre Faa a écrit toutes les chansons en langue française et toi le reste.

On avait depuis longtemps fait des chansons avec Pierre et ce disque était l’occasion de pouvoir en faire quelque chose. J’écris aussi en Français, mais j’adore les textes de Pierre, alors je lui ai laissé la place. Ses chansons méritaient d’exister.

Clip de "Des enfants insolents".

elsa kopf,marvellously dangerous,interview,mandor,pierre faaRaconte-moi votre rencontre.

Il y a très longtemps on m’a parlé de lui en me disant qu’il fallait que je le rencontre. On s’est donc donné rendez-vous, on a bu un thé ensemble et on a discuté musique. On s’est beaucoup apprécié, puis je suis partie en Espagne faire ma petite vie. Quand je suis revenue en 2006, il y a eu MySpace. On avait chacun un pseudo, mais sans  savoir que l’un était l’autre, on s’est contacté tant nos univers respectifs nous plaisait. On était fait pour se rencontrer vraiment.

Pierre est une espèce d’alter ego ?

Ce serait prétentieux de dire ça. Il a une culture et une curiosité que je lui envie. Il me fait toujours découvrir des trucs incroyables. Des humoristes, des séries, des restaurants, des galeries d’art, des artistes… à chaque fois, il tombe dans le mille. Je m’inspire de lui, parce que c’est un bosseur, il fait tout tout seul. Il bosse beaucoup et est très indépendant… et ça j’aime bien.

Comment appelles-tu la musique que tu fais ?

De la folktronica. C’est un peu de la folk, mais avec de l’électronique.

Qui dirige qui ?

Personne. On fait ensemble. Quand je ne sais pas, c’est plus lui. En tout cas, il fait superbement ce que je déteste faire moi-même: le traitement sonore, la prise de son. Pour moi c’est de l’astrophysique et des mathématiques mis au milieu d’émotion, de rêverie et de poésie. Je le bénis parce qu’il a la méticulosité que j’aimerais avoir.

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Il parait que vocalement, tu n’es jamais contente. C’est vrai ?

Tout à fait vrai. Je dis toujours à Pierre qu’il faut refaire. Il ne m’a permis que trois prises par chanson. Mais, je me dis toujours quand je sors de studio que j’aurais pu mieux faire.

Il y a un moment où pourtant tu aimais bien ta voix…

J’aimais bien ma voix quand je faisais une voix mystérieuse de chanteuse sensuelle, mais quand je chantais des chansons pour toute la famille et devant tout le monde, j’avais une voix très haut perchée, voire de crécelle. Du coup, j’ai pris des cours de chant avec un grand ténor, qui d’ailleurs joue l’arbre qui chante dans le film Intouchables, Fabrice Mantegna. C’est le meilleur prof que l’on puisse avoir. On a fait un coaching intensif ensemble pendant 6 mois.

Tu dis beaucoup de choses dans tes chansons. Elles ne sont pas moralisatrices, encore moins démagos. Ouf !

Merci de le comprendre comme ça. Qui suis-je pour faire la morale ? Si ça peut se faire poser des questions aux gens, c’est très bien.

Mais la majorité des chansons sont des chansons d’amour poético-sarcastiques. Ça te va comme définition ?

C’est tout à fait ça. Je suis une fille assez fleur bleue et une éternelle incurable romantique. Mais il y a dans l’album des chansons un peu plus noires.

Clip de "Sugar Roses".

Est-ce que tes chansons te ressemblent ?elsa kopf,marvellously dangerous,interview,mandor,pierre faa

C’est complètement moi. C’est ma vie que j’essaie de mettre en beauté. Ce qui est bien avec la musique et avec les différents arts, c’est que toutes les galères qu’un artiste traverse deviennent des cadeaux. On peut en faire quelque chose. Le pire pour un artiste, c’est qu’il ne lui arrive rien.

Un artiste se met à nu. C’est compliqué parfois de se dévoiler devant des inconnus ?

Dans l’album, il y a certaines chansons que j’ai écrites et que je ne pensais pas mettre. Du coup, je me suis dévoilée à 100%. Par exemple, il y en a une que j’ai écrite pour dire à quelqu’un que je l’aimais, parce que je n’arrivais pas à lui dire en vrai. Maintenant que le disque est sorti, il va l’entendre… parfois, on se met dans des situations… Mais, évidemment, aujourd’hui, j’assume.

Il va falloir les chanter sur scène maintenant.

J’adore la scène. Bon, quand il y a de gros enjeux, je suis un peu traqueuse. J’ai horreur du moment avant de rentrer sur scène. Je me demande ce que je fais là. Après ça va.

C’est quoi, pour toi, le critère d’une bonne chanson ?

C’est si la chanson me reste dans la tête. Je me dis que si elle reste dans ma tête, elle restera dans la tête des autres personnes. Si elles ne passent pas le cap de me séduire moi pendant quelques jours, je la mets de côté ou je la retravaille ou je la laisse dormir quelques années.

C’est un album que vous avez financé sur un site participatif.

Je ne pensais pas du tout à ce système de financement au départ. C’est Pierre Faa qui m’a convaincue de la faire en participatif. Moi, je me disais que personne n’allait mettre de sous sur moi. On a présenté notre projet avec amour et on a récolté un peu plus de 5000 euros, ce dont nous avions besoin pour boucler le projet.

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Après l'interview...

18 septembre 2013

Zep : interview pour Une histoire d'hommes

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Zep quitte une nouvelle fois la cour de l’école et son Titeuf aux 20 millions d’exemplaires561716_0202728272551_web_tete.jpg vendus. Il revient avec Une histoire d'hommes, un album racontant les retrouvailles d’anciens copains, membres d’un même groupe de rock qui a sévi il y a 18 ans. L’un d’eux a réussi. Sandro est devenu une star, les autres galèrent ou ont pris une voie beaucoup plus sage. Ils se retrouvent un week-end invités par la star, refont l’histoire, imaginent ce qu’aurait été le groupe s’il n’avait pas explosé en vol et découvrent une sombre vérité, un secret enfoui qui vont expliquer pas mal de choses sur les uns et les autres. Émotions, tendresse, apparences trompeuses, rien n'est simple quand les quatre amis sont ensemble. Chacun a ses démons, ses petites fautes inavouables. Mais l'amitié est plus forte, et la raison de ces retrouvailles sera d'autant plus violente qu'elle lèvera le voile sur une incroyable histoire. Zep livre là un album splendide et très touchant.

Le 13 septembre dernier, j’ai rencontré Zep au sein même de la jeune maison d’édition consacrée à la BD, Rue de Sèvres.

IMG_1529.JPGInterview :

Vous avez remarqué combien cet album suscite la curiosité ?

Quand on est associé aussi fortement à un personnage comme Titeuf, dès qu’on en sort, ça suscite de l’intérêt. J’ai déjà fait des projets parallèles comme Happy Sex, qui était un livre réservé aux adultes. Comme Titeuf l’est pour les enfants, il a fallu que je me justifie constamment quand j’ai changé mon fusil d’épaule. Alors que c’est le propre d’un artiste, il est censé évoluer. On ne peut pas raconter les mêmes choses à 40, 30 ou 20 ans.

Avec Titeuf, vous aviez déjà évoqué tous les sujets possibles et imaginables, comme le deuil, le secret, mais en version humoristique. Dans cet album, c’est en version plus adulte. C’est compliqué de passer d’un univers à l’autre ?

Non, ce n’est pas compliqué parce que c’était quelque chose que j’avais besoin de faire. Tous ces sujets me touchaient, même les plus graves, mais pour Titeuf,  je les travaillais avec une pirouette humoristique. Ça me permettait de garder une espèce de protection et de mettre une distance sur des choses que je pourrais dire moi. Avec l’âge, j’ai eu envie de sortir du bois. J’ai eu envie de raconter des histoires sans faire le rigolo. J’ai enfin atteint une forme de maturité que je n’avais pas jusque-là. Un album comme Une histoire d’hommes a mis du temps à venir.

Y a-t-il  a eu un déclic pour que vous remarquiez que vous étiez prêt ?zep-carnet-intime.jpg

Le déclic c’était le livre Carnet intime, qui était une compilation de mes carnets de voyage et mon premier livre sans gag.

Mais le public a suivi aussi dans ce registre-là.

Oui, et ce n’était pas gagné d’avance. C’est toujours mieux si le public nous lit.

Vous ne seriez pas allé dans ces directions si les premières tentatives avaient échoué.

C’est encourageant, c’est sûr. Pour Carnet intime, il y a plein de gens qui m’ont dit qu’ils n’étaient pas sensibles à mon travail humoristique, mais qu’avec ce livre, quelque chose les avait touchées. Je m’octroie désormais le droit de jouer dans des registres différents. Quand on est artiste, on nous associe tellement à un personnage, qu’il ne faut pas le mettre en péril.

Mais, dans votre cas, c’est normal. Titeuf vous accompagne quand même depuis 20 ans.

Justement, ça fait du bien de le quitter pour faire autre chose. C’est un truc que ma génération peut faire, qui était un peu plus compliqué pour la génération précédente.  A l’époque de Franquin et d’Uderzo, c’était un jeu risqué. Franquin, quand il a fait ses Idées noires, ça a été la mort de Gaston Lagaffe. Il a mis 10 ans à refaire un Gaston après et ce n’était pas le meilleur. Clairement, il n’avait plus envie de le faire.

titeuf-au-cinema-en-2010-01.jpgVous, vous répétez bien que vous allez faire de nouveaux albums de Titeuf.

C’est vrai. Je conjure peut-être le mauvais sort. Mais, je n’ai pas l’impression d’avoir fait la même chose pendant 20 ans jusqu’à aujourd’hui. L’album de Titeuf que j’ai fait il y a deux ans est complètement différent de celui que j’ai fait  il y a 10 ans ou celui que j’ai fait il y a 20 ans. Je ne me retrouverais pas du tout dans une carrière comme celle de Jim Davis avec Garfield où rien n’a bougé depuis 40 ans. Ce sont les mêmes gags avec les mêmes dessins. C’est une autre démarche, mais je trouve qu’ici, en Europe, on a la possibilité de faire une bande dessinée d’auteur variée.

J’ai lu de la part de critiques qui écrivaient sur Une histoire d’hommes que désormais, ils sentaient qu’il y avait un scénario… ça ne doit pas vous faire plaisir de lire ça. Titeuf, ce n’était pas scénarisé ?

Ils disent cela parce que c’est un long récit. Dans l’idée des gens, s’il y a un long récit, il y a un scénario, si c’est du gag, c’est juste une idée de gag. Il faut avouer que sur une page, il y a une idée et un jet immédiat, alors je peux comprendre ce genre de critique. Cet amalgame ne me vexe pas. 

Dans une histoire d’homme, il n’y a pas beaucoup d’humour, mais il y en a un peu. Il y a même un personnage, Franck, qui me rappelle votre univers habituel.

C’est comme la vie, il n’y a pas que des gens qui sont que drôles ou que tristes. Même dans Titeuf, c’est de l’humour, mais il y a des moments sensibles et touchants. Dans Une histoire d’hommes, ces 4 copains qui ne se sont pas vus depuis 18 ans ont aussi envie de faire les cons, de boire ensemble… c’est assez légitime. Ils se retrouvent dans des circonstances tragiques, il y a plein de secrets qui pèsent sur eux. Ils ont donc tous besoin de se marrer.

Il y a du Titeuf, chez Franck.

C’est marrant ce que vous me dites là parce qu’on me demande souvent si Titeuf va grandir. Et bien, si Titeuf grandissait, potentiellement, il peut être Yvan, pas Franck. Titeuf et Yvan sont deux loosers et ils se prennent des baffes avec les filles.

 

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Sandro est donc celui qui a réussi. Il est devenu une star du rock français. Quand il fait venir ses anciens camarades, il gère plutôt bien la situation.

On sent quand même qu’il y a chez lui une part de culpabilité, mais en même temps, il a fait sa vie et il ne doit rien aux autres. Et les autres ont fait leur vie, sauf Yvan. Mais Yvan, lui, il a choisi d’attendre.

Si le ton est dans l’ensemble grave, c’est une histoire optimiste ?

La fin est ouverte en tout cas. Malgré toutes les révélations fracassantes de ce livre, dont je ne peux pas parler ici, on peut imaginer que leur vie va reprendre sous de meilleurs auspices.

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Dans Une histoire d’hommes, vous ne dessinez pas de la même manière que dans Titeuf. On a l’impression que ce n’est pas le même artiste.

Je n’ai pas le recul nécessaire pour dire ça, mais quand même, comme vous, j’ai l’impression que c’est très différent. Je pense que le dessin d’un dessinateur va s’adapter à ce qu’il a envie de raconter. Bon, ça ne se fait pas non plus en claquant des doigts. J’ai redessiné l’album trois fois en neuf mois. Il y a eu du boulot pour l’acquisition de ce nouveau dessin.

Mais votre trait reste votre trait.

J’ai cette manière de dessiner qui est une forme de ligne claire. Je dessine tout. Je ne suis pas Hugo Pratt qui met un coup de pinceau et c’est une ville. Si je dessine une ville, je dessine toutes les tuiles, les toits, les cheminées (rires).

Vous êtres un méticuleux.

Je suis un méticuleux, un peu obsessionnel et en même temps, je dessine très vite. Il faut sortir de certains automatismes. Mon dessin humour est beaucoup plus précis, beaucoup plus sûr de lui. Pour Une histoire d’hommes, il est un peu plus fragile, mais ça va avec le personnage principal Sandro. 

1558587874.jpgBon, personnellement, je ne peux pas ne pas évoquer Goldman avec vous. Vous êtes quand même celui qui avez réalisé sa dernière pochette. Celle de Chansons pour les pieds.

Oui, et je crois que ce sera vraiment sa dernière pochette. Il me donne de ses nouvelles de temps en temps. Il veut voir grandir ses enfants et je ne suis pas certain qu'il sorte un nouveau disque un jour.

Ce n’est pas une bonne nouvelle que vous me dites là.

(Il sourit)

Il a lu Une histoire d'hommes ?

Oui.  Jean-Jacques m’a d’ailleurs envoyé un petit mot charmant pour me dire qu’il avait aimé. Il m’a parlé du passage ou Yvan annonce la mort de son père à Franck. Quand il dit « Il est mort. Il n’a jamais beaucoup vécu. Je ne suis pas sûr qu’il ait vu la différence ».

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Zep et Mandor après l'interview le 13 septembre 2013.

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16 septembre 2013

Tristen : interview pour Mars en marche

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Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.

Je n’avais pas été emballé par le premier album de Tristen, L'ombre à suivre. Pas touché du tout. L'artiste s'est pourtant bien fait repérer avec ce disque...

Mais son attachée de presse (Flavie Rodriguez) a retenté le coup avec son second album. En insistant un peu : « Écoute-le, ça n’a rien à voir avec le premier ! Je t’assure, tu vas être surpris. »

Il est agréable de travailler avec des attachées de presse qui connaissent parfaitement tes goûts. J’ai adoré dès la première écoute. Je n’ai pas eu l’impression d’écouter le même artiste.

Vous pouvez découvrir toutes les chansons de l'album ici!

J’ai donné rendez-vous à Tristen à l’agence le 28 juin dernier pour une conversation en toute franchise.

triste,mars en marche,interview,mandorArgumentaire officiel de l’album :

Il faut se rendre à l’évidence, de nombreux signes nous incitent à penser que la fin est proche. Malgré le futur incertain de notre espèce, qui ne sera bientôt plus qu’un irritant souvenir, Tristen, lui, décide dans un élan héroïque et salvateur de mettre un pied devant l’autre :
Mars en Marche, son second album, paraîtra chez Bleeding Gold Records le 16 septembre 2013 (aujourd’hui donc) en digital et en vinyle.
Hommage dérisoire rendu à Mars, le dieu romain de la guerre et de la fertilité, Mars en Marche se joue de l’imaginaire masculin. Tristen y feint la colère dans des murder songs hallucinées : "Le lustre" et son lustre suicidaire, "La pluie horizontale" et son infirmière un rien dangereuse, "Ce qui reste de toi" et sa fin ménagère. Il y joue l’ingénu dans d’étranges love songs : "La femme qui ne souriait jamais", "En solitaire". Il se met aussi à nu dans des sad songs à la délicatesse surréaliste : chevauchée messianique dans "Laisse pleurer les hommes", poésie banlieusarde dans "Les boîtes aux lettres".

Guitariste, bassiste, batteur, touche-à-tout, Tristen utilise tout l’arsenal du musicien bricolo pour réaliser un album aux sonorités subtiles et charnelles. Ses arrangements audacieux et personnels permettent le mariage aventureux, mais assumé de différentes influences. Mars en Marche célèbre la rencontre de Stereolab et d’Abba, d’un Mathieu Boogaerts et d’Arcade Fire, d’un Albin de la Simone et de Karkwa.

Tristen signe la plupart des musiques et prend part à l'écriture des textes de cet album qu'il partage avec sa bande de copains - musiciens et auteurs de la scène rock indé Parisienne - avec qui il se produit depuis quelques années : Bénédicte Monat (Blanche as a Name) qui prête même sa voix dans quelques chansons, Charlotte Gérand (Chérie ++), Loic Carron (Chérie ++, Yéti Lane, Cyann and Ben), Yann Giraud (Porco Rosso), Julien Cortes (Querencia, Erevan Tusk), Dominique Pascaud (Alex Rossi, Sandy Trash), Pacôme Genty (Rose Ttacet, Erevan Tusk, Mascara Snake).

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Interview :

Je vais être sincère avec toi. Ton premier album, je ne l’avais pas autant apprécié que celui-là. Je n’avais pas du tout été touché par ton travail. Et avec cet album, c’est tout le contraire.

J’ai fait un album beaucoup plus personnel, mais plus fou, parfois surréaliste. Le précédent album était centré sur les relations de couple passées, futures, fantasmées… Là, je parle toujours des filles, mais c’est annexe. C’est marginal. Ce disque est à mon sens beaucoup plus dérangeant.

D’où vient ce changement ?

Je me suis fait beaucoup plus confiance. J’ai beaucoup plus écrit que pour le précédent. Parfois, c’était même de l’écriture automatique sur 3, 4 chansons. Moi, j’ai l’angoisse de la page blanche, c’est pour ça que je demande de l’aide pour l’écriture à d’autres personnes bien qualifiées. Quand je reçois des ébauches de textes, je peux réagir et travailler sur ces textes. Bon, j’ai essayé de lutter contre cette angoisse. Pour moi, le texte, c’est comme un instrument, comme une basse. Si on me demande ce que veut dire telle ou telle parole, c’est comme si on me demandait ce que veut dire telle ou telle partie de basse. Ça me parle, mais ça ne veut pas obligatoirement dire quelque chose.

Teaser 1 de Mars en marche.

Tu es un solitaire dans la création, mais tu aimes bien être entouré.

C’est paradoxal, mais c’est humain. C’est solitaire parce que c’est comme ça que j’ai appris à créer mes propres chansons. J’ai joué dans des groupes et j’ai été frustré du processus de groupe. Suite à ça, je me suis mis à faire mes propres chansons seul. Mais, c’est nul d’être tout seul, donc je m’entoure pour l’écriture et même parfois pour des arrangements. Tout est une question de rencontre. Par contre, j’aime bien tout contrôler quand même.

Tu aimes bien avoir des propositions nouvelles et choisir, finalement.

Je commence à m’ouvrir. C’est vrai que je n’étais pas comme ça avant, mais j’ai compris aujourd’hui qu’on ne peut pas tout faire bien. Mon talent à moi, il est plutôt dans l’arrangement. Dans l’écriture totale, j’ai besoin que l’on m’aide, il faut le reconnaître. Il faut être conscient de ses faiblesses et de ses qualités.

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Tu es arrivé à Paris il y a 10 ans pour faire de la musique et tu viens de me dire que tu viens tout juste d’avoir confiance en toi musicalement et textuellement. Quel est l’élément déclencheur de ta nouvelle assurance ?

Il n’y a pas eu de déclic, ça a été un processus. À vrai dire, j’ai déjà fait 6 ou 7 albums tirés à 10 exemplaires et distribués uniquement aux amis. Ce sont les retours qu’ils m’en ont faits qui ont fini par être encourageants et qui m’ont poussé à continuer. Pour sortir un CD commercialisé, il faut déjà un certain standing. Mon premier, il y avait des maladresses, celui-ci est meilleur. En toute objectivité.

Tu chantes depuis longtemps ?

D’abord, il faut que tu saches que j’accepte l’idée d’être un chanteur depuis peu. Au début, j’ai fait des chansons, j’avais honte de les chanter, ensuite un peu moins honte, ensuite, j’ai pris conscience que j’avais une voix…etc. Mon assurance vient au fur et à mesure des expériences et du temps qui passe.

Teaser 3 de Mars en marche.

Tu as bien « bourlingué » en tant que musicien pour plein de groupes et de genres différents.

Quand j’habitais dans le sud de la France, j’ai fait notamment du metal et du jazz rock. Quand je suis arrivé à Paris, je me suis plus consacré au rock indé en accompagnant pas mal de gens. Querencia (pop rock indé à la Interpol) comme batteur, Dominique Pascaud (chanson française classe) comme percussionniste, Saibu (rock classieux en anglais) comme batteur, Alex Rossi (variété hype italo-gersoise) comme batteur, Myra Lee (pop folk indé ) comme percu, batteur, ou claviériste, Porco Rosso (pop française indé) comme batteur C++ désormais Chérie++ (chansons douces amères) comme ingé son, puis batteur, puis bassiste et enfin, Folks (pop française indé) comme bassiste. Folks, tu le connais, je crois.

Oui, je l’ai reçu ici. J’adore. Après avoir bossé pour le « milieu indé », on a envie d’être un peu plus sous la lumière ?

J’aime ce que je fais, je ne vais pas faire des choses plus basiques pour avoir plus de notoriété.

Mais, je trouve ton album très accessible et pas du tout underground.

Tant mieux alors ! Je suis au delta de la variété et du rock indé de toute façon. J’aime beaucoup la Véronique Sanson des années 70, Abba, des trucs comme ça…bien populaires, mais de qualité. Abba, c’est ma madeleine de Proust à moi. Quand j’étais petit, j’écoutais un conte musical qui s’appelle Abbacadabra.

Ah oui ! Mais je suis fan. Il y avait Daniel Balavoine, Frida, Plastic Bertrand, Catherine Ferry, Fabienne Thibeault !

Dis donc, c’est la première fois que je rencontre quelqu’un dans ma vie qui connait Abbacadabra !

"L'enfant do", extrait d'Abbacadabra (1983).

Oui, bon, ça n’a pas très bien vieilli…

En tout cas, en écoutant ça enfant, il faut croire que cela m’a marqué. Quand j’ai entendu Abba pour la première fois, je me suis demandé qui étaient ces gens qui copiaient Abbacadabra. Les Abba auraient eu la prod d’Arcad Fire, ils seraient le groupe ultime. C’est à la fois populaire et très grand public, mais il y a des éléments musicaux qui me plaisent vraiment. Ça ne s’entend pas forcément dans ce que je fais, mais c’est un groupe qui m’impressionne et que je respecte énormément.

Peut-on dire que Mars en marche est un disque conceptuel ?

Il y a un lien entre toutes les chansons en tout cas. La colère. Pour la blague, Mars, c’est le dieu de la guerre et de la fertilité. La sonorité « Mars en marche » me plait. Ça représente l’aspect guerrier en action.

Tes concerts vont devenir plus rock ?

Ça l’était déjà avant. Il y a aussi un côté electro parce que j’ai des programmations sur scène. J’ai un guitariste avec moi et je joue moi-même de la guitare. Mon côté rock indé ressort pas mal quand je donne un concert.  

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Tu joues aussi pour d’autres artistes. Nous nous sommes croisés au Prix Georges Moustaki. Tu accompagnais Céline Olivier.

Je joue encore pour d’autres, peut-être un peu moins en ce moment parce que je m’occupe de mon disque. J’ai besoin de ça aussi pour vivre artistiquement. Je n’en ai pas besoin financièrement.

Tu es chargé de mission au sein d’une cellule FSE (Fond social européen). Mazette !

Je ne sais pas si ça va intéresser les lecteurs de savoir ça. Ça n’a aucun lien avec la musique. Cela dit, j’ai une maitrise de maths. Pour moi, les maths, c’est de la poésie, ce sont des structures, c’est des formes, c’est de la beauté.

Les maths te servent-elles pour créer de la musique ?

Oui, mais pas dans le sens où les gens l’entendent, c'est-à-dire d’un côté froid et calculateur. Les maths, c’est plus le côté scientifique, c'est-à-dire l’erreur. On fait des erreurs et c’est de ses erreurs qu’on apprend. C’est ça la démarche scientifique.

Teaser 4 de Mars en marche.

Tristen sera en concert le 30 septembre 2013 aux 3 baudets et le 28 novembre à la péniche Antipode.

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Tristen et Mandor, le 28 juin 2013.