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26 septembre 2014

Maladroit : interview pour Old & Poor

maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandorSur ce blog, j’aime varier les plaisirs, aller là où on n’attend pas Mandor. Ainsi, j’accueille les deux chanteurs d’un groupe de punk-rock, MALADROIT. Bien sûr que leur musique n’est pas ma tasse de thé. Mais dans le genre, ce sont deux des meilleurs chanteurs/musiciens. Till Lemoine (chanteur de Guerilla Poubelle) et Olivier Portnoi (chanteur des Dead Pop Club, déjà mandorisé en 2010) ont accepté de prendre une bière avec moi le 28 août dernier, histoire qu’ils me parlent de leur groupe et de leur nouveau disque, Old & Poor.

maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandorBiographie officielle :

Side projet activé par des membres de Guerilla Poubelle, Dead Pop Club, Crossing The Rubicon et Marxmallows, MALADROIT a donné plus de 250 concerts depuis 2009, aussi bien en France, Allemagne, Hollande, Angleterre, Ecosse, Belgique qu'au Canada et aux Etats-Unis. Son pop punk accrocheur, ses solos à un doigt, ses oh oh oh et ses chansons de filles pour les garçons (à moins que cela ne soit l'inverse) lui ont permis de  jouer au Fest à Gainesville en Floride, (festival punk rock de référence), par deux fois au Pouzza Fest à Montreal et de partager la scène avec Dear Landord (US), Murderburgers (Ecosse), Off With Their Heads (US), Dead To Me (US), The Apers (Hollande), Priceduifkes (Belgique), Sainte Catherines (Québec), Against Me! (US), Masked Intruder (US), Brixton Robbers (Québec), Charly Fiasco (Fr), Fortune Cookie Club (Québec) et plein d'autres.maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandor

Le dernier disque de MALADROIT est OLD & POOR

OLD & POOR : Pour fêter les 5 ans de MALADROIT, voilà une compilation CD des tous les titres du groupe éparpillés et jusqu'à présent uniquement disponible en vinyle sur des singles, des splits EP, des compiles, des vidéos de voyage en tapis volant. En bonus un nouveau titre 100% inédit "I Wanna Kill Zombies With You".

maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandorInterview :

Till, tu es l’initiateur du groupe ?

Till : Non, on a décidé la création de ce groupe avec Olivier il y a cinq ans. On déjeunait ensemble au moins une fois par semaine et un jour l’idée nous a traversé l’esprit. C’est parti comme un projet annexe. Tous les membres de Maladroit jouent dans d’autres groupes qui restent leur priorité.

Olivier : Ce qui nous a incités à faire groupe commun, c’est justement l’envie de jouer avec d’autres gens que les « habituels » et de s’essayer à autre chose musicalement. De plus, on avait tous du temps de libre.

Till : Il est vrai que le groupe principal dans lequel je joue, Guerilla Poubelle, était plus en stand-by que d’habitude. Au lieu de faire une centaine de dates par an, on n’en faisait plus que quarante.

Vous vous êtes connus comment les uns les autres ?

Olivier : La musique que l’on joue fait partie d’un petit monde musical. La scène punk, c’est un peu une niche, donc, du coup, quand on va voir des concerts, on rencontre toujours les mêmes personnes. Tout le monde se connait depuis longtemps. On s’est tous vu en sur scène maintes fois.

Le clip le plus Mila Kunis.

Du coup, il n’y a pas un « gros » public pour le genre musical que vous jouez.maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandor

Till : Je trouve qu’il y a suffisamment de gens qui viennent nous voir pour nous permettre de nous éclater sur scène.

Olivier : Si le public de Maladroit est petit, dans plein de villes, il existe quand même, donc ça nous permet de jouer partout. Même s’ils ne sont pas très nombreux, ils sont intéressés par ce que l’on fait.

Aujourd’hui, Maladroit est plus connu que vos groupes respectifs ?

Till : Ca dépend desquels.

Dead Pop Club et Guerilla Poubelle par exemple, dont vous êtes les deux chanteurs…

Till : Dead Pop Club et Guerilla Poubelle sont largement plus connus que Maladroit. Ils sont plus anciens et surtout, ils sont connus des gens qui écoutent du punk rock.

Olivier : Je ne suis pas sûr que les gens qui écoutent Maladroit connaissent Dead Pop Club. Le public de Maladroit est nettement plus jeune.

Till : J’ai vu des jeunes qui sont venus pour te parler de Dead Pop Club.

Olivier : Guerilla Poubelle est hors catégorie puisqu’il est l’un des plus gros groupes de punk rock français depuis quelques années. Il ramène vraiment beaucoup plus de monde que nous. Ce n’est pas comparable. Till revient justement d’une tournée nord-américaine de cinq semaines avec Guerilla Poubelle. Ça lui arrive souvent de revenir d’une longue série de concerts avec Guerilla et d’enchaîner sur d’autres dates avec Maladroit. Parfois, il jongle.

Le clip le plus iPhone.

maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandorTill, quand tu passes d’un groupe à l’autre, tu t’y retrouves vite ?

Till : Ce n’est pas comme coucher avec ta femme et dire le nom de ta maîtresse. Tu sais très bien là où tu es.

Olivier : Moi, je trouve ça même super plaisant. Ça ne m’était jamais arrivé de passer d’un groupe à l’autre et je trouve ça assez fun de switcher. Ça change complètement. Ce ne sont pas les mêmes personnes et ce n’est pas la même dynamique musicale, mais c’est agréable.

Till : En général, en tournée, tu passes 30 minutes par jour à faire de la musique, les 23h30 qui restent, tu les passes avec les gens avec qui tu es en tournée.

Olivier : Assis dans un camion, assis près des loges ou assis dans un bar.

Till : C’est ce temps « vide » entre les concerts qui est cool à occuper avec des potes.

Avec Maladroit, vous chantez en français et en anglais. Moi qui connais bien Olivier, je suis surpris de l’entendre chanter dans la langue de Molière.

Olivier : Pour la petite histoire, la première fois que j’ai chanté en français, c’était sur le deuxième album de Guerilla Poubelle. J’étais curieux de le faire parce que je commençais à bien connaître Till et nous nous entendions bien. C’est con à dire, mais ce n’était pas facile pour moi, alors que le français est ma langue natale. Ayant grandi en Californie, ce n’est simplement pas ma culture musicale de départ. Tu ne chantes pas de la même façon en anglais qu’en français. En anglais, c’est plus naturel pour moi. De plus, je suis incapable d’écrire un seul texte en français.

Pour toi, Till, pas de souci, parce qu’avec Guerilla Poubelle, ce ne sont que des textes en français.

Je suis à l’aise dans les deux langues. Dans Maladroit, on chante beaucoup plus en anglais. C’est le style du cahier des charges que nous nous sommes imposés qui veut ça.

Le clip le plus touristique et tapis volant.

C’était quoi votre cahier des charges, précisément ?

Till : Faire un truc à deux chanteurs. Toutes les chansons sont chantées à deux. Musicalement, on voulait faire des trucs pop punk à l’ancienne, genre les Screeching Weezel, Queers et les Ramones ou plus récemment Dear Landlord, Off With Their Heads, Teenage BottleRocket. On se revendique de cette école-là.

Olivier : Nous jouons une musique assez simple, très instinctive, souvent composée assez vite et qui a une idée principale. Les morceaux sont très courts, pas plus de deux minutes, donc la mélodie doit être simple et efficace. Une idée, une mélodie, un morceau… c’est notre credo.

Till : On est instinctif et on adore écrire des chansons très vite.

Ça veut dire que les textes n’ont pas grandes importances ?

Till : Non, mais il faut que ce soit une évidence. Si au bout d’un quart d’heure, elle ne fonctionne pas, c’est que n’est pas une bonne chanson.

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Jean-Louis Murat, que j’ai interviewé ce matin, m’a dit que lui, si au bout de quatre heures la chanson ne marchait pas, il l’abandonnait. Vous, c’est quinze minutes…

Olivier : Till est particulièrement rapide. Moi, je mets une heure de plus (rires).

Till : C’est tellement infini le nombre de chansons que tu peux écrire, le nombre d’idées que tu peux avoir…

Olivier : Avec Maladroit, nous n’avons aucune prétention musicale ou textuelle, mais ce n’est pas pour ça que c’est bâclé. 

Till : On ne se prend pas au sérieux, mais on fait les choses sérieusement.

Vous n’avez pas l’air de vous prendre la tête en tout cas.

Till : Il manquerait plus qu’on s’emmerde. Maladroit, c’est notre groupe d’à côté, donc on ne veut en tirer que du plaisir.

Olivier : Avec nos groupes principaux, on va mettre plus de temps à faire nos morceaux et à faire des disques. On se pose beaucoup plus de questions. Maladroit, on l’aborde de façon plus fun et légère.

Till : Il y a trois chansons sur notre premier 45 tours. A la base, il y en avait seize. On en a jeté treize pour ne garder que les meilleures.

Le clip le plus Natalie Portman et acoustique.

Votre nouveau disque Old & Poor réunit tous vos 45 tours.maladroit,dead pop club,guerilla poubelle,till lemoine,olivier portnoi,interview,mandor

Till : Il y a aussi des inédits et des raretés que l’on ne trouvait que sur des compils.

Olivier : C’était bien de les réunir parce que tout le monde n’a pas de platine vinyle et n’achète pas forcément des 45 tours.

Till : Et les vieux disques de Maladroit sont épuisés.

Vous ne faites que des 45 tours, jamais  de CD single ?

Till : On ne fait que du vinyle pour les petits formats. C’est un choix.

J’adore vos clips. Ils sont tous originaux.

Olivier : Ce n’est même pas calculé. Ce sont souvent des clips improvisés.

Till : Quand on a l’idée, on est souvent tous ensemble, alors on le fait immédiatement avec les moyens du bord. Si on ne le fait pas tout de suite, on ne le fait jamais.

Olivier : Finalement, c’est aussi rapide que la composition de nos morceaux.

On les achète où vos disques ?

Olivier : A la fin des concerts et sur internet. Till s’occupe d’un label qui s’appelle Guerilla Asso et qui existe depuis plus de onze ans. Ce CD de Maladroit est la 136e sortie du label.

Le clip le plus on attend un membre de Maladroit qui n'arrive pas.

Vous avez fait pas mal de concerts à l’étranger ?

Till : On a joué au Canada, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Autriche, en Angleterre, en Hollande et en Belgique…

Olivier : Je suis surpris de la facilité que l’on a, pour un petit groupe comme le nôtre, d’aller à l’étranger.

Till : Avec Maladroit, nous sommes dans une scène qui est relativement internationale, contrairement à Dead Pop Club, même si vous chantez en anglais.

Olivier : A l’étranger, ce qui les intéresse chez nous, ce n’est justement pas nos chansons en anglais. Ils préfèrent les chansons en français, ça les fait beaucoup plus marrer. Aux Etats-Unis, Maladroit à un côté « exotique ». La plupart du public américain n’a jamais entendu quelqu’un chanter en français.

Till : Je vais plus loin, la plupart du temps, c’est même la première fois qu’ils voient un groupe français.

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La scène punk rock en France, ça représente combien de groupes en France?

Olivier : C’est une scène underground, un peu sous-terraine. C’est difficile de quantifier.

Till : Des groupes qui tournent comme nous, il y en a des centaines. C’est très vivace.

Olivier : C’est ce qui m’avait plu dans le punk rock au début. Le côté immédiat. Tu es près de chez toi, tu peux aller dans un bar, une petite salle de spectacle, et tu vois un groupe. Les types sont comme toi et, du coup, ça te donne envie de faire la même chose. Il y a un côté « proximité » très différent des groupes de rock « classiques » qui jouent dans de vraies salles, de vrais réseaux.

C’est rare un groupe avec deux chanteurs. Il y a une rivalité ou une émulation ?

Olivier : On fait partie d’une scène où c’est assez courant.

Till : On est dans le partage. Et on sait rapidement quelle partie est idéale pour l’un ou l’autre.

Olivier : Il n’y a aucune compétition entre nous.

Till : A la fin du concert, je n’ai pas l’impression d’avoir chanté. J’ai l’impression d’avoir fait les chœurs, alors qu’on a chanté à l’identique. Juste, on s’appuie l’un sur l’autre.

Olivier : Il y a vraiment une émulation. On se tire mutuellement vers le haut. Ou le bas, c’est à voir (rires).

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Après l'interview, avec Till Lemoine (à gauche) et Olivier Portnoi (à droite), le 28 août 2014.

18 septembre 2014

Richard Gaitet : interview pour Découvrez Mykonos hors saison

Gabriel Robinson - crédit photo Blaise Arnold.jpg

(Photo : Blaise Arnold)

Crédit photo  Marie Planeille.jpgSon émission Nova book box est le juke-box littéraire de Radio Nova. « Une machine à lire qui balance des morceaux de littérature aussi variés, exigeants et inattendus que la playlist musicale de la station… » Du lundi au jeudi, de 22h à minuit, Richard Gaitet feuillète essais, romans, recueils de poèmes, BD et autres curiosités.

Il n’est pas qu’un excellent journaliste/animateur radio, il est également l’auteur de deux livres : Les heures pâles parues aux éditions Intervalles en septembre 2013 (sous le pseudonyme de Gabriel Robinson) et plus récemment, fidèle au même éditeur, Découvrez Mykonos hors saison.

Et c’est cette facette-là de sa vie professionnelle qui m’intéresse.

Richard Gaitet fait aussi parti d’un groupe de jeunes écrivains qui sont amis et qui se réunissent souvent. François Perrin, Bertrand Guillot, Guillaume Jan, Julien Blanc-Gras et Richard ne souhaitent pas former un groupe, ni une école, mais ils se trouvent des affinités littéraires et amicales. Et ils gèrent le Prix de la Page 111. Tous de bons vivants et de bons écrivains. Les noms importants de la littérature de demain. A mon avis.

Le 19 août dernier, Richard Gaitet est venu à l’agence pour une très longue interview.

4e de couverture : 10311744_1503058649917993_602074592184149403_n.jpg

Mykonos, en Grèce.

Attirant chaque année près de 400 000 visiteurs, ce petit port paisible des Cyclades devient de mai à septembre un Eden touristique généreux en plaisirs universels (soleil, danse, fête, feta). Mais en mars ? Y-a-t-il seulement un club ouvert après minuit ?

Au hasard d’errances alcoolisées dans des rues blanches et désertes, deux pieds nickelés vont provoquer les dieux sans le savoir...

Entre fantaisie et comédie, cette épopée éthylique endiablée convoque aussi bien l’humour grand-guignolesque d’Hunter S. Thompson que l’art du mystère de la série Lost.

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Critiques :

Frédéric Beigbeder, Le Figaro Magazine :

 « Un pamphlet hilarant contre l’illusion hédoniste (...) Le passé pèse lourd, la crise économique n’en finit pas, seule la poésie nous venge de nos malheurs... et c’est ainsi qu’un séjour raté en mer Egée peut donner un petit bijou d’humour et de concision. »

Grazia :

« Un récit drôlissime (...) L’important quand on rate quelque chose, c’est de le faire en beauté. »

Libération :

« Un premier roman haletant où le lecteur aura toutes les peines du monde à démêler le vrai du faux et les visions d’ivrogne des véritables phénomènes surnaturels. » Sara Guillaume,

Daniel Fattore :

« Un anti-guide touristique (...) Amusant et plein de faconde hyperbolique (...) Atypique et rafraîchissant. »

François Perrin, TGV Magazine :

« Entre farce et thriller ésotérique, une passerelle est lancée. »

Zèbre vengeur - crédit photo  Julien Goetz.jpg

Interview :

Raconte-moi ton parcours professionnel depuis que tu es arrivé à Paris.

Je suis arrivé en janvier 2004 à Paris pour travailler à Technikart. Ça a commencé par un stage de six mois qui s’est transformé en job de pigiste pendant deux ans et demi. Parallèlement, j’ai rencontré la journaliste qui a monté Standard, Magali Aubert. J’ai écrit deux papiers, puis elle m’a proposé de codiriger la rédaction. On a repensé ce trimestriel de culture et mode ensemble. Je me suis arrêté l’année dernière, mais j’ai fait ça pendant huit ans et demi. C’est le magazine à travers lequel s'est consolidée mon amitié pour François Perrin, Julien Blanc-Gras, Bertrand Guillot et Guillaume Jan. A Standard, j’ai compris mon rapport à l’information. Ça m’a aidé à me cultiver et à continuer à me nourrir de livres, de disques et de films. Comment bien en parler, aller en profondeur dans des dossiers thématiques ou de longues interviews… c’était une belle et très agréable éducation à l’information.

Pendant ce temps-là, tu as été aussi veilleur de nuit dans un hôtel deux étoiles du côté de la Madeleine.

Très peu de temps après, j’ai bossé à TPS Star. J’étais la « speakerine » de cette chaîne. Je présentais le film du soir pendant une minute trente. J’avais 100 % carte blanche. Je pouvais expliquer que le film n’était pas bien, mais qu’à un moment, il y avait une scène qui valait le coup.

Ensuite, tu as écrit deux ans pour le journal des abonnés de Canal+.

C’était très confortable parce que cela me demandait une semaine de travail par mois pour dire que le casting des films programmés était en béton armé et que la réalisation était virtuose. Ensuite, j’avais trois semaines avec un salaire assez confortable pour faire Standard.

Puis il y a l’aventure Nova...

Au printemps 2011, je reçois un coup de fil de cette radio qui cherchait de nouvelles voix masculines. Plusieurs personnes chez eux lisaient Standard et, par ailleurs, ils avaient eu vent de mon côté « cabot ». On m'a proposé de chroniquer des films. J’en ai fait quatre qui sont bien passées à l’antenne. Je suis ensuite parti avec eux couvrir le Festival de Cannes. Au retour, le directeur des programmes m’a dit qu’il avait bien aimé ce que j’avais fait. Il m’a proposé de lui suggérer de nouvelles idées d'émissions. Je lui ai soumis une dizaine de concepts qui ont tous été refusés. Et puis, un week-end à l'antenne, j'ai commencé à faire des parallèles entre la littérature et la musique. Si je dois désannoncer une chanson qui parle de rupture, est-ce que, dans ma bibliothèque, il y a une scène de rupture d'un livre que j’aime et dont je pourrais lire un paragraphe ou deux ? Après réflexion, le directeur des programmes m’a proposé d’animer du lundi au jeudi, de 22 heures à minuit, une sorte de "juke-box littéraire", qui est devenu la "Nova Book Box".

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C’est une sacrée belle école !

Je n'ai aucune obligation de suivre et de commenter l’actualité littéraire. Il faut que ce soit « le grand mix de Nova » adapté à la littérature, c’est-à-dire à toutes les époques,à tous les pays et à tous les styles, à partir du moment où ce que je lis à l'antenne correspond à Nova. Cette émission m’apporte un enrichissement extraordinaire. C’est une éducation personnelle et une formation intellectuelle permanente. Je poursuis ce que l’école ne m’a pas apporté à travers les films, les disques et les rencontres.

Te moques-tu parfois de certains auteurs ?

Non. Nous sommes dans une période de surproduction culturelle, il y a trop d’œuvres qui sortent. Quand il y a un livre-phénomène dont tout le monde parle qui me tombe des mains, je peux éventuellement en parler en des termes peu flatteurs, mais très rapidement, j’incite les auditeurs à lire autre chose. Les critiques négatives restent anecdotiques dans mon travail à Nova.

Quand on parle de livres tousles jours, qu’on est critique littéraire, est-ce que l’on flippe d’écrire et de publier des livres soi-même ?

Je ne suis pas critique littéraire. J’ai trop d’admiration pour ce travail. L'un des journalistes historiques de Nova, Rémy Kolpa Kopoul, grand passeur de musiques du monde, se définit comme « connexionneur ». Il établit des connexions entre les styles et les époques, entre autres. J’aime bien cette manière d’envisager son travail. Moi, je fais aussi des passerelles ou des collisions entre la musique et la littérature. J’aime lire des textes issus de « L’Anthologie de la subversion carabinée » de l’entarteur Noël Godin sur un instrumental hip hop de Talib Kweli, par exemple, ou essayer de déclamer en musique l’éloge funèbre d’un morpion par Théophile Gautier. Quand il y a un texte difficile, je m’amuse à trouver un moyen de le faire entendre de manière plus accessible. Mon travail est très ludique.

969356_1386939588196567_1189811420_n.jpgMais ça ne répond pas à ma question. Écrire soi-même quand on parle des livres au quotidien, ça met de la pression ?

L’accouchement de mon premier livre, Les Heures pâles, a été long et un peu compliqué, alors, je n’ai pas eu le temps de penser à d’éventuelles comparaisons ou à des jugements. Ça m’est venu quinze jours avant et quinze jours après la sortie.

Tu as mis presque six ans à l’écrire parce que c’est une histoire à 90 % autobiographique.

C’est l’histoire de ma famille et, principalement, celle de mes parents. Il m’a donc fallu un temps fou pour m’autoriser à écrire dessus. J’ai senti qu’il y allait avoir une vertu cathartique, que ça allait me permettre d’aller mieux en creusant dans l’introspection et en acceptant cette histoire de double vie de mon père. Je me suis interrogé sur le fait qu’écrire sur ce sujet était une trahison envers mes parents. Et puis, j’ai compris que j’avais le droit de raconter notre histoire. Le livre est centré sur les personnages inspirés de mes parents, certes, mais il fallait que je trouve la bonne distance et le bon ton. Avec les années et les différentes versions, je crois y être parvenu. Ce livre a mis du temps à sortir pour de multiples  raisons que je n’ai pas envie de raconter, mais du coup, la trouille d’être jugé par mes confrères n’était que secondaire.

Je crois que tu as fait lire le manuscrit à tes parents avant qu’il ne soit publié.

Oui, je voulais en parler avec eux. Ils ne se sont pas opposés à sa publication et j’ai trouvé que c’était une merveilleuse preuve d’amour de leur part.

Tu n’épargnes pas ta maman dans ce livre.

Ni plus ni moins que les autres personnes qui ont inspiré les protagonistes de cette histoire...A aucun moment je n’ai souhaité que ce livre soit un règlement de comptes. Si la colère est présente, ce n’est pas ce qui anime mon écriture. J’ai surtout voulu comprendre comment une histoire d’amour pouvait s’organiser ainsi.

Revenons sur ce qu’a fait ton père.richard gaitet,gabriel robinson,découvrez myonos hors saison,les heures pâles,nova,nova book box,interview

Il a choisi pendant dix-huit ans de ne pas dire qu’il avait quelqu’un d’autre dans sa vie avec qui il a eu un enfant. De son côté, sa femme, ma mère, a fermé probablement les yeux là-dessus. Mais pourquoi ? Que préserve-t-on en ne disant rien comme ça ? J’ai considéré que l’œuvre en elle-même valait le coup uniquement si je restituais la vérité des sentiments qui m’animaient quand je les regardais tous les deux, y compris dans les sentiments qui étaient désagréables. J’ai l’impression que les œuvres d’art qui nous marquent, ce sont celles où l’auteur s’est vraiment mis en jeu. L’idéal artistique, c’est d’y aller à 100 %.

S’interroger sur ses parents, c’est tenter de se retrouver soi-même ?

J’ai exprimé exactement comment j’ai ressenti la situation. Comment je voyais mes parents avec le positif et le négatif.J’ai voulu aller au cœur même de la vérité des choses. Ça vaut le coup de prendre un stylo pour raconter les moments heureux et ceux qui le sont moins. On se déleste de poids que l’on traîne sur son dos. Ils m’ont élevé dans la tendresse et la confiance. Je le répète, c’était de bons parents et je ne les changerais pour rien au monde, mais ils ont fait des choix que je ne comprends pas et qui ont des conséquences sur la personne que je suis aujourd’hui. Au fond, je m’interroge sur qui sont ces parents qui m’ont élevé.

Ce livre a-t-il déclenché des choses dans ta famille ?

Ce serait prétentieux de ma part de supposer que ça a arrangé les choses, mais ça a fait circuler de la parole. Ça me paraît fondamental.

levin.jpgJ’ai trouvé une certaine forme de sagesse et de philosophie dans ce livre.

Si c’est vrai, c’est magnifique. J’ai trouvé le ton de mon livre en lisant John Fante, c’est d’ailleurs pour cela qu’il est encadré de deux de ses citations tirées du Vin de la jeunesse. Dans ce livre, il arrive à parler de son enfance misérable d’immigré italo-américain, fils de prolo. Cinq dans une petite maison, pas de chauffage, le père volage, la mère qui gueule. Il arrive à raconter ça avec un humour, un détachement, une vérité impressionnants. Ce n’est jamais pathos alors qu’il parle quand même de gens qui crèvent la dalle. J’ai voulu tout dire sur mon histoire familiale complexe, en gardant l’humour, en restant près des sensations, avec de la lumière.

Tout est une question de dosage dans l’écriture ?

Pour créer la vérité dans les sentiments, dans les situations et dans les dialogues, ce n’est que du dosage. Quel mot enlèves-tu ou ajoutes-tu ? Jusqu’où vas-tu avec les palettes d’émotions ? Est-ce que je dois être drôle, un peu, beaucoup, ou triste, un peu, beaucoup…

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Tu viens de sortir un livre complètement différent. Un livre de voyage-fantaisie surréaliste, Découvrez Mykonos hors saison.

Je précise que j’ai écrit Mykonos pendant que j’écrivais Les Heures pâles. Je me suis mis à raconter cette histoire en 2009, en revenant d’une semaine à  Mykonos, en mars, avec un pote. On a vécu grosso modo ce qui arrive aux deux protagonistes dans le livre. On pensait s’amuser beaucoup, rire, danser, s’éclater… mais tout était fermé à cette période-là. Il faisait mauvais en plus. Réflexe journalistique, j’ai décidé de poser des questions aux habitants, comme le patron de l’hôtel et celui du bar. Tous les lieux, les personnages évoqués, les propos tenus par les uns et par les autres sont vrais. J’étais tellement impatient de partager cette expérience et nos aventures rocambolesques que j’ai écrit ce petit livre en trois semaines. Je voulais juste le faire lire à mes potes pour les amuser. Puis, quand même, je me suis dit que cette histoire vécue était attrayante et assez drôle. J’avais envie d’un contraste. Le publier me permettrait de sortir de ce premier livre un peu lourd et élargir le spectre des possibles en racontant d’autres types d’histoires. De fil en aiguille, je corrige un peu le texte et je l’ai proposé à Armand de Saint Sauveur, mon éditeur. Il l’a accepté et l’a publié neuf mois après Les Heures pâles.Passer d’un drame familial à une comédie insulaire, je trouvais le contraste intéressant. Ces deux livres mélangés, c’est un peu ce que j’aimerais faire dans ma vie d’auteur.

Dans ce livre rythmé, il ne se passe pas grand-chose et pourtant, il se passe plein de trucs.

Je raconte comment on passe à côté de quelque chose et comment on espère que quelque chose va arriver.

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Tu as réellement pissé sur une église ?

Oui. Je n’en pouvais plus. J’avais trop bu.

Contrairement à ce qui arrive à tes héros, les dieux ne t’ont pas puni pour ce sacrilège.

 Pas encore, mais peut-être que la malédiction va s’abattre sur moi dans les jours prochains.

Tu crois en ces choses-là ?

Non, je suis agnostique.Je ne me reconnais dans aucune religion et dans aucun texte liturgique, mais je trouverais trop triste qu’il n’y ait que nous. J’aime bien supposer qu’il y a une couche supérieure qui nous échappe complètement. J’aime aussi l’idée que tout n’est pas qu’une succession de hasards et de coïncidences. C’est une hypothèse qui me plaît.

richard gaitet,gabriel robinson,découvrez myonos hors saison,les heures pâles,nova,nova book box,interviewTu te diriges vers où dans la littérature ?

Ça fait deux ans que je travaille sur un roman d’aventures maritimes, à la Jules Verne. Je raconte la première traversée transatlantique d’un jeune matelot belge, à notre époque, entre Anvers et Buenos Aires. Cette traversée va mal tourner. Il va être amené malgré lui à déjouer un complot international jusqu’en Antarctique. Je suis à peu près à la moitié du livre et je me demande si je vais arriver à mes fins (rires). Je sais où je vais. J’ai la structure en tête, je vois les enjeux, les motifs, le thème, mais comme c’est 100 % fictionnel, je peine un peu. Je n’ai jamais mis les pieds sur un cargo, je ne suis jamais allé en Antarctique, je ne connais rien à la mer. Je me documente donc beaucoup. Je restitue des sentiments que je connais au narrateur. Je mets un peu de moi chez lui pour alimenter le personnage. Il y a de la pantalonnade type Mykonos et progressivement, il y a un sous-texte entre le héros et sa famille qui noircit un peu l’ensemble. J’en suis à me demander si cela peut cohabiter. Je réfléchis là-dessus.Dans un livre, peut-il y avoir vraiment des scènes comiques et vraiment des scènes dramatiques ? Je me demande si je ne vais pas devoir faire des choix assez tranchés. En gros, j’aimerais écrire du Jules Verne en rigolo. Très légèrement scientifique et beaucoup humoristique et sexué.

Sexué ?

Ça m’étonne beaucoup, mais il n’y a pas de couilles dans Jules Verne. Cela dit, ça s’explique. Son éditeur lui demandait de fournir des romans très souvent et il souhaitait les vendre au plus grand nombre. Pour toucher toutes les tranches d’âge et en particulier les adolescents, au nom des bonnes mœurs, il n’y avait pas de scènes de sexe. Ce qui reste étonnant... dans un livre d'aventure.

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De gauche à droite : Richard Gaitet, Julien Blanc-Gras, Guillaume Jan, Bertrand Guillot et François Perrin. (Photographie : Marie Planeille)

Bon, on va parler de la bande que tu formes avec Bertrand Guillot, François Perrin, Guillaume Jan et Julien Blanc-Gras. Vous avez créé une école ?

Quand j’ai dit à Julien que je te voyais aujourd’hui, on a réfléchi. On s’est demandé quels étaient les points communs entre nous cinq. On a trouvé plusieurs choses. Déjà, il y a l’humour. Dans des livres aussi différents que Paradis avant liquidation de Julien et Bois sans soif de François, des livres qui n’ont rien à voir dans leur propos, il y a la couleur humoristique qui est intégrée. Il y a aussi toujours, en toile de fond, une vigilance à ne pas apparaître comme des donneur de leçons. On restitue un voyage au Congo, l’intérieur d’un bar, Mykonos vide, mais sans avoir l’air de dire que notre avis est plus important que les autres. Il y a également, il faut savoir le reconnaître, l’alcool comme moteur narratif éventuel, et une sérieuse parenté avec Philippe Jaenada qui est notre maître à tous. Notre grand samouraï. Nous tous, à des degrés divers, on se réclame de lui.

J’ajoute que je trouve cette bande d’une grande humanité.

C’est pour ça que je suis heureux de les avoir choisis comme copains et que ce soit réciproque. Depuis que je suis ami avec eux, je suis content de constater à quel point ils sont attentifs aux autres. Ils savent écouter et regarder. Il n’y a aucune compétition entre nous, juste une émulation. Moi je retiens des leçons des avancées des autres.

Pourquoi ne voulez-vous pas officialiser votre bande ?

Que des gens très renseignés comme toi se penchent dessus, essaient de trouver des points de convergence entre nous est déjà extraordinaire. Nous, on n’y a pas réfléchi. Je suis toujours un peu méfiant sur le côté : « Regardez comme notre mouvement qui n’en est pas un est original et brillant. » Mieux vaut continuer à écrire des livres et à être attentifs envers les uns et les autres, ainsi qu'au monde qui nous entoure.

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Après l'interview, le 19 août 2014.

13 septembre 2014

Gaëlle Vignaux : interview pour J'aime tes ex

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(Photo : Sand Mulas)

Gaëlle Vignaux observe le quotidien du haut de son mètre 54. Elle cueille les peurs, les bonheurs et les banalités, puis en fait des chansons. Drôles ou acerbes ou poétiques, parfois tout ça à la fois. Cela fait deux ans que je la croise. En concert ou dans des tremplins. Ce charmant petit bout de femme a beaucoup de talent.

Elle sera du 17 au 27 septembre aux Rencontres d’Astaffort (parrain: Alexis HK) et le 03 octobre à l’Espace Christian Dente  (ACP – La Manufacture Chanson – 75) en trio. (Première partie : Cyril Adda).

Son troisième album, J’aime tes ex, est sorti en mai dernier, une mandorisation s’imposait…

gaëlle vignaux,j'aime tes ex,interview,mandorBiographie officielle:

Le jour ou Gaëlle peut enfin s’acheter ses propres disques, au revoir Michel Jonasz ou Piaf qui l’ont bercée, elle se jette sur Slayer et Metallica. A ses 1m54, elle cesse de grandir mais laisse pousser ses cheveux.

Et puis, le drame se produit. Lors d’un concert de Sépultura, elle balance sa tête d’arrière en avant, comme tout le monde dans la salle, et se cogne à  son voisin d’en face qui faisait la même chose. Le lendemain, on lui découvre un pou. Le surlendemain, elle a les cheveux courts. Sa veste en jean dégueux (des années de travail !!!) recouverte d’écussons ne la sauvera pas de l’exclusion, lente mais certaine, de ce qui était devenue sa famille musicale d’adoption. S’en suit une boulimie de découvertes. Des chants Inuits à  Allain Leprest, en passant par les Pixies, Bowie ou Dvorjak…leurs disques cohabitent dans une harmonie confuse et délicieuse.

Afin de constater ce qui subsiste de ces multiples aventures musicales, elle entre aux Ateliers Chansons de Paris. Au cours de ces deux années, elle abandonne l’idée d’appartenir à  un style en particulier, se fabrique une plume, et fait de belles rencontres dont Gaspard Lanuit qui compose sur ses premiers textes (Gaëlle…avec 2 L – premier album autoproduit en partenariat avec la SACEM).

En 2006, Clément Petit (violoncelliste) intègre le projet en tant que musicien, puis arrangeur (Cité Thorez – second album). Leur complicité les mènera à co-composer “J’aime tes ex”, qui sortira en mai 2014.

Argumentaire de J’aime tes ex :

De ses deux ailes, Gaëlle a gardé sa plus belle plume pour ce troisième album.gaëlle vignaux,j'aime tes ex,interview,mandor
Et c’est portée par ses musiciens qu’elle explore une chanson plus dense, moins minimaliste.
Clément Petit, violoncelliste, co-compositeur, arrangeur et réalisateur de l’album l’a invitée à oser…

Oser des chansons qui, pour la plupart, ont pris vie à l’écoute des compositions.
Des musiques qui, à elles seules, ont parfois suggéré l’idée même de textes « cousus sur les mesures ».
On peut, face à une page blanche, s’interdire mille et un sujets. Mais quand une musique
vous le suggère violemment, l’exercice n’en est que plus délicieux.

A oser des arrangements plus étoffés tout en préservant  l’intimité des mots.
Des partitions ciselées, mais toujours au service de la dérision, de l’humour, du doux chagrin.
Des cuivres aux sonorités second line, comme un pied de nez à la thanatophobie, comme on danse aux funérailles à la Nouvelle Orléans.
Une batterie aux airs de cuisine, préparée par le chef du Tremens Delirium.
Un quatuor à cordes très masculin sous les talons d’une Mini miss ratée.

Et puis, à oser inviter d’autres artistes…Nicolas Jules et Presque Oui.

gaëlle vignaux,j'aime tes ex,interview,mandorInterview :

Es-tu issue d’une famille d’artistes ?

Pas du tout. Mon papa de cœur, avec lequel j’ai vécu, travaillait à la SACEM. Il écoutait tellement de musique à son travail que, du coup, à la maison, il n’en mettait pas beaucoup. Et s’il en écoutait, c’était de la variété de cette époque. Julien Clerc, Michel Jonasz… des gens comme ça. Sinon, dans ma famille, il n’y a qu’une personne qui chantait, c’était mon papi. Il chantait pour lui, mais tout le temps. C’était son moyen d’expression.  Dès qu’il se passait quelque chose dans la vie, il trouvait une chanson qui illustrait le propos. Parfois, c’était énervant.

Tu es une chanteuse dont l’importance des textes est primordiale. Ecoutais-tu des chanteurs dits « à texte » justement.

J’ai découvert des textes profonds et intéressants quand je suis rentré aux ACP la Manufacture Chanson. Nous avions des ateliers d’écriture dans lesquels nous nous retrouvions confrontés à des textes superbes. C’est ainsi que j’ai découvert par exemple Allain Leprest.

C’est lui qui t’a donné envie d’écrire de beaux textes ?

Lui et d’autres. Mais, je n’ai jamais eu envie de l’imiter. Allain Leprest à une écriture particulière et incomparable. C’est difficile de le copier, c’est même impossible. Il y a des choses que j’adore manger, mais que je n’ai pas envie de cuisiner. Il parvient à mettre aux mots des sensations ou des émotions d’une forte intensité. Il a une facilité extraordinaire.

Quand tu écris, penses-tu à tel ou tel artiste en te demandant : « Qu’aurait-il écris à ma place ? », « est-ce que je suis de son niveau ? »gaëlle vignaux,j'aime tes ex,interview,mandor

Non, surtout pas. J’essaie de trouver l’image, la métaphore la plus juste et naturelle qui soit, avec mon langage. J’essaie que ce ne soit pas trop éloigné de la façon dont je parle et que ce soit assez lisible pour tout le monde.

Finalement, tu estimes faire de la chanson « populaire » ?

Je veux surtout que mes chansons soient comprises par un grand nombre, sans pour autant céder à la facilité.

Dans ton répertoire, il y a des chansons qui se comprennent au premier degré et parfois, il faut un peu gratter la première couche pour découvrir toutes les subtilités.

Oui, c’est le jeu.  Au lycée, j’adorais les interprétations de textes qu’on nous donnait à faire. Je trouvais génial cette liberté de pouvoir interpréter à notre façon ce qu’écrivait quelqu’un d’autre.  Dans un texte, on peut dire beaucoup de choses, mais c’est mieux quand on garde un peu de pudeur. Je laisse pas mal de portes ouvertes pour permettre à celui qui écoute de ressentir ce que je chante avec son propre vécu.

Tu écris soit des chansons drôles, soit des chansons un peu mélancoliques ou  émouvantes. J’imagine que ce sont deux aspects importants de ta personnalité ?

J’ai l’impression d’être comme ça. Je peux pleurer vite, mais de joie ou de tristesse. Vraiment pour un rien. Je suis une chialeuse. Paradoxalement, parfois, j’écris une chanson triste et, finalement, on la trouve drôle. C’est le cas de « La moche » par exemple. En général, les gens rient quand je la chante.

Gaëlle Vignaux en live (Pic d'Or 2014) chante "La moche".

« La moche », c’est du vécu. Quand on te regarde, tout porte à croire que non.

Oui, c’était moi quand j’étais plus jeune. J’étais bouboule jusqu’à la fac. Il y a des situations que je chante dans la chanson que j’ai effleurée dans ma propre vie.

Tu ne racontes que des histoires vécues ou vues dans ton entourage ?

Je crois que mon activité préférée, c’est d’être dans un endroit où il y a énormément de monde et d’observer. Puis, éventuellement, de raconter dans des chansons.

Le monde que tu racontes n’est pas un monde toujours joli…

Je ne suis pas très optimiste. J’adore la vie, c’est d’ailleurs pour ça que j’ai super peur de la mort. J’ai un peu de mal à me laisser aller au bonheur et cela se ressent dans les chansons que j’écris. Je crois au bonheur, il est bien là, mais il est souvent au bout d’un chemin difficile. Il n’est pas donné comme ça.

J’ai l’impression que tu aimes bien mettre des coups de pied dans la fourmilière.

J’ai du mal à réagir du tac au tac dans une conversation. Dans un débat, j’ai toujours peur de dire des choses que je pourrais regretter. La chanson me permet de me poser et de dire ce que je pense après réflexions, de façon assumée, une bonne fois pour toute.

Gaëlle Vignaux en dui avec Nicolas Jules, "Notre ombre".

gaëlle vignaux,j'aime tes ex,interview,mandorIl y a un duo avec Nicolas Jules, « Notre ombre ». Je n’ai jamais su si c’était une chanson négative ou positive sur le couple.

Les deux. Ce n’est pas du vécu chez moi, mais c’est de l’observation de couples d’amis. Je les trouvais fusionnels et ça me paraissait génial. En vérité, il en découlait qu’ils n’étaient plus eux-mêmes. Ils se sont oubliés. Je crois, moi, qu’il faut garder une part d’indépendance.

A la fin de cette chanson, tu dis « nous ne sommes plus que l’ombre de nous-même ».

Disons qu’il faut faire attention quand on est en couple. Moi, le jour où on tentera d’écraser ma personnalité, ça se passera moyennement (rires).

A ce propos, il me semble que tu as une sacrée personnalité.

Je fais vraiment tout pour être une personne agréable, mais je crois que je suis un peu une chieuse quand même.

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(Photo : Sand Mulas)

Il y a un duo avec Presque Oui. Tu aimes chanter en duo, dis donc.

Sur les deux précédents albums, il n’y a aucun duo, alors que j’avais très envie d’en faire. Mais, je suis trop timide. Là, j’ai osé, parce qu’on s’est dit, avec Clément Petit, qu’il fallait qu’on se fasse plaisir sur cet album. J’aime l’univers des deux personnes qui chantent avec moi sur mon disque et en plus, ils sont très humains.

Tu as reçu quelques prix pour cet album. C’est important, ce genre d’encouragement ?

Oui, j’ai besoin d’encouragement. Je suis passé d’un album guitare-violoncelle-voix à un album où nous sommes douze, avec des cuivres, un quatuor à cordes… j’avais hâte d’avoir le retour des gens qui avaient écouté les précédents. L’encouragement, pour moi, c’est plus par rapport à la programmation en concert. C’est ça que j’attends et là, ça devient plus compliqué.

As-tu l’impression que d’album en album, tu fais des progrès ?

Je sens que je gagne en maturité et en écriture. Mais comme c’est toujours moi qui raconte, le caractère et la façon de voir les choses restent les mêmes. Il y aura toujours ce petit côté, « je vais vous raconter un truc qui pique un peu, mais en mettant de l’humour dedans » ou «  je vais vous raconter un truc drôle, mais on ne va pas se marrer tout le temps ». La vie est faite ainsi, de toute façon.

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Après l'interview...

04 septembre 2014

Archimède : interview pour Arcadie

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(Photo : Valérie Archeno)

archimède,arcadie,interviewLes deux premiers albums d’Archimède ont largement été plébiscités : deux nominations aux Victoires de la Musique, des clips totalisant 2 millions de vues ; plus de 200 dates de concerts... Il faut dire que ce groupe est très doué. Des textes français servis de mélodies à l'anglaise, le duo ne s'interdit rien. Nico (chant) et Fred Boisnard (guitares) se sont isolés pour construire ce troisième projet. De la trentaine de maquettes qui en a résulté, onze titres seulement ont été retenus. Le meilleur du meilleur. Cette nouvelle aventure est marquée par la collaboration avec A.L.B.E.R.T, trois musiciens et réalisateurs connus pour leur travail avec Arthur H, Jean Louis Aubert ou encore Alain Souchon. Leur collaboration a permis d’élargir la palette des sons et des thèmes abordés. Archimède 2014 devrait conquérir un public encore plus large. C’est tout le bien (mérité) qu’on leur souhaite.

Le 26 juin dernier, je suis allé à la rencontre de Fred et Nico Boisnard dans les locaux de leur maison de disque, Sony.

Interview :archimède,arcadie,interview

Après votre précédent album Trafalgar, je trouve qu’Arcadie est, lui aussi, très bien reçu par la presse musicale et généraliste.

Nico : Nous aimons les mélodies, mais nous avons un attachement très fort aux textes. Quand les journaux disent que l’on raconte vraiment des choses fortes et que ça les touche, ce sont des retours sur le travail que l’on a fourni qui sont importants.

Avez-vous l’impression de faire des progrès d’album en album ?

Fred : Musicalement, oui. Moi, j’ai beaucoup appris entre le premier disque de 2009 et celui-ci, principalement dans le jeu de guitare et dans ce que l’on peut insuffler dans certaines mélodies. On apprend et on se pose des questions que l’on ne se posait pas forcément avant. Nous tentons d’abandonner ce que l’on a l’impression de faire depuis toujours.

Il faut éliminer les réflexes ?

Fred : Oui, sans perdre la spontanéité et la naïveté non plus. C’est hyper important de sortir une mélodie et de se dire que le premier jet est réussi. Sans intellectualiser, il faut faire en sorte que ce premier jet soit magnifié.

Nico : C’est la même chose pour les textes. Je n’aurais pas réussi à écrire un « Dis-le nous » ou « Le grand jour » sur les deux premiers albums. Quand on évoque des sujets douloureux, il faut avoir un peu de pratique et avoir progressé dans le cheminement de la langue. Il faut savoir évoquer un sujet sans que ce soit de manière frontale. C’est bien d’utiliser les chemins de traverse.

Premier clip tiré de l'album Arcadie, "Julia".

Pour « Le grand jour » qui parle d’un enfant malade à Necker, c’est pourtant frontal.

Fred : Non, c’est juste la dernière phrase qui est frontale. Sans elle, on ne saisit pas le sens de la chanson.

Nico : Dans le texte, je joue avec un champ lexical et tout passe par des images. Il fallait trouver un angle fort pour parler des enfants malades. L’angle en question, c’est le jour où le clown leur rend visite. Il s’agit de leur lueur hebdomadaire.

Pourquoi avoir écrit cette chanson ?

Fred : Cette chanson a été écrite quand on a perdu un pote de notre âge, il y a presque deux ans. Ça a fait resurgir des émotions relatives à notre adolescence où mon frère avait perdu un copain. J’avais 13 ans et je me souviens que je trouvais horrible d’être hospitalisé en long séjour.

Nico : J’exorcise aussi peut-être la hantise de vivre la chose. Mes enfants ont eu des petits ennuis de santé à leur naissance. Ça me touche donc beaucoup.

Dans « Dis-le-nous », vous racontez l’annonce de l’homosexualité en milieu rural.

Nico : C’est une chanson hyper sincère qui s’adresse à un proche qui est homosexuel et qui ne le dit pas. On vient d’un département, la Mayenne, où ce n’est pas aisé de s’annoncer comme tel.

Mine de rien, il y a beaucoup de chansons où on se fait piéger. On croit écouter une histoire et on comprend sur un mot que ce n’est pas du tout ça.

Nico : On donne souvent les clefs du thème de la chanson aux deux tiers. Une bonne chanson, c’est aussi créer un suspens. Il ne faut pas être bas de plafonds. A ce niveau-là, dans cet album, je trouve qu’on a muri.

Chez vous, la création doit-elle être ludique ?

Fred : Dans cet album, on a mis beaucoup de nos émotions dans les musiques et dans les textes. On se sent concernés dans tout ce qui est dit. Mais, il faut aussi s’amuser pour ne pas tout dévoiler à la première écoute. On aime que l’auditeur soit concentré à la première écoute pour comprendre le thème de la chanson. Les fois suivantes, il peut se laisser aller à une écoute plus intuitive.

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Beaucoup d'articles très positifs pour cet album...

Tous les deux, vous travaillez indépendamment. Vous n’êtes jamais ensemble.

Fred : J’ai besoin de m’enfermer. Je suis dans une petite pièce, huit heures par jour avec un ordinateur, un clavier et une guitare. C’est de l’acharnement.

Nico : Moi non. Les idées viennent quand je me promène. Je ne peux pas me mettre derrière un bureau pour écrire un texte. Je suis tout le contraire de mon frère. Soit ça vient, soit ça ne vient pas.

Parlons de la chanson la plus rock « Allons enfants ». Nico, ça te gène si je dis que tu chantes un peu comme Bertrand Cantat époque Noir Désir ?

Nico : J’ai la même scansion. En écrivant la chanson, je me suis rendu compte qu’elle devenait efficace en terme de sens à partir du moment où je hachais la langue et où on se plaçait dans un registre de rythmique et de métrique très saccadé.

Fred : On a essayé de contrebalancer dans la prod avec des guitares un peu « japonaises » avec des effets un peu « plastiques ». On n’a pas voulu la grosse guitare distordue.

Nico : Nous ne sommes pas issus de ce genre-là musical. On est plus dans une pop mélodique. Les Français qu’on aime, c’est Renaud, Dutronc, Polnareff ou Nino Ferrer. Si on ne nomme pas Noir Désir dans nos influences, il n’empêche qu’on les a beaucoup écoutés et qu’on les admire.

Ça Fly Away (live at RTL2)

Abordons le thème de la chanson « Ça fly away ». Même s’il y a beaucoup de seconds degrés, vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère. Vous critiquez les artistes français qui chantent en anglais.

Nico : C’est une chanson à charge, je l’avoue. On ne peut pas faire dans la demi-mesure quand on écrit sur ce thème-là.

Fred : On rencontre beaucoup de groupes français qui chantent en anglais dans les festivals.

Nico : Je le répète, une chanson doit être à charge. Il faut qu’elle aille au fond du sujet. Après, en interview, on modère le propos. Nous ne sommes pas des patriotes écervelés. Nous ne sommes pas contre les groupes français qui chantent en anglais. On surligne la chose, c’est tout. Il ne faut pas prendre cette chanson comme quelque chose de revanchard. C’est un tacle sur le mode de la joke.

Fred : Ce qui est amusant, c’est qu’on pourrait nous reprocher de faire une production complètement anglaise sur cette chanson. Il y a de nombreux clins d’œil à la musique anglaise. On contrebalance ainsi sur ce que l’on balance. Il faut se calmer, ce n’est qu’une chanson ironique.

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Vous avez travaillé avec le collectif A.L.B.E.R.T. Il faut parfois changer d’équipe ?

Fred : Il faut surtout parfois se poser des questions. Les deux premiers albums ont été très bien réalisés par Philippe Paradis. Dans ce troisième album, on a juste ouvert les oreilles sur ce qui peut se faire ailleurs. On a un style bien à nous. Il faut chercher des sonorités différentes. J’ai tapé à la porte de ces gens-là parce que je me suis dit que c’était bien de glaner vers des claviers un peu à l’ancienne. On a fait des essais et ça a été concluant immédiatement. Ils ont apporté autre chose à Archimède.

Nico : Ce sont des magiciens du son. Nous sommes arrivés avec les compositions et l’écriture terminées. Ils ont filé une grosse claque à certaines de nos maquettes,  sur les arrangements et la production, mais nous restions les seuls maîtres à bord de l’œuvre.

Chez vous, il n’y a jamais de chansons anodines. C’est à la fois gai dans les musiques et sombre dans les textes.

Nico : Comme Dutronc et Ferrer, on parle de la société avec un petit rictus au bord des lèvres. Dans nos chansons, il y a plus de fond qu’il n’y parait.

Fred : On est dans cette filiation-là. On aime bien le télescopage entre le fond et la forme.

Nico : L’illustration parfaite de cette idée-là étant la chanson « Toi qui peines au bureau ». On a une chanson hawaïenne, chaloupée, à base de ukulélé et en même temps, c’est une carte postale d’un actionnaire à ses ouailles. Nous avons donc une chanson engagée dans le fond et très dégagée pour la forme. Quand nous trouvons un équilibre comme ça, nous sommes ravis.

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Avec les Archimède à l'issue de l'interview... selfie (avec perche discrète) le 26 juin 2014.

03 septembre 2014

Jennifer Murzeau : interview pour la sortie d'Il bouge encore

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Auteure à suivre ! C’est ce que je fais d’ailleurs depuis deux ans. J’ai découvert Jennifer Murzeau avec son premier roman, Les grimaces (voir sa première mandorisation). Elle y croquait avec humour et férocité le monde de la télévision et, plus généralement le monde de l’entreprise, impitoyable et cruel…

Si elle a traité le thème de l’aliénation dans la sphère professionnelle, avec son deuxième roman, Il bouge encore, elle est allée plus loin dans l’exploration de ce thème, mais dans la sphère privée cette fois. Elle a essayé de démêler les mécanismes qui conduisent à des vies qui défilent, glissent, sans que la pensée, la contemplation, le calme n’aient une place digne de ce nom. Par ailleurs, elle s’intéresse depuis plusieurs années aux dérives du néolibéralisme, aux conséquences qu’elles ont sur l’homme (et l’environnement)...

Je sentais que Jennifer Murzeau allait progresser, qu’elle pouvait pousser plus intensément ses analyses et ses préoccupations.

Elle est venue à l'agence pour la seconde fois, le 14 août dernier, pour me présenter son deuxième livre.

jennifer murzeau,il bouge encore,interview,mandorLe mot de l’éditeur :

Antoine tombe de très haut quand on lui apprend qu'il est renvoyé de son entreprise. Il tombe d'encore plus haut à la réaction de Mélanie, sa compagne. Celle qu'il croyait être son alliée peine à cacher son désarroi, son mépris progressif pour cet homme en qui elle avait placé tous ses espoirs de revanche sociale : la maison, le bébé, le confort existentiel... Antoine va s'inventer une vie affairée pour mieux sombrer dans l'inaction et la solitude, vivre dans le mensonge et la mystification. Progressivement, il va renoncer aux autres, au monde, à lui-même. De toute façon, ses amis sont trop occupés à leur réussite personnelle, sa famille est si loin... Il décroche. Sa vie de certitudes s'effondre doucement. Libéré des contraintes sociales et des désirs conditionnés qui sont une prison, il va petit à petit considérer sa situation d'un nouvel œil. Et, qui sait ? commencerjennifer murzeau,il bouge encore,interview,mandor sa mue.

Jennifer Murzeau analyse la dérive d'un homme et le naufrage d'un couple de façon crue et chirurgicale. Elle dresse le tableau d'une époque ou la réflexion et les questionnements sont des actes de résistance.

L’auteure :

Jennifer Murzeau est née en 1984. Elle a été journaliste pour France 2, Direct 8 et France Culture et collabore aujourd'hui aux rubriques « société » des magazines Stylist, Glamour et Néon. Elle a publié un premier roman, Les Grimaces, chez Léo Scheer en 2012.

jennifer murzeau,il bouge encore,interview,mandorInterview :

Comme dans Les grimaces, tu reviens ici avec des considérations sur le monde de l’entreprise.

Ça fait partie des grands systèmes coercitifs que connait l’époque. Je pense que le monde de l’entreprise est très cruel et surtout, très conditionnant. Il apprend à être un soldat, à subir des choses qui ne sont pas forcément très morales, à devenir un peu cynique. Ce monde est assez représentatif de l’époque. On conditionne les êtres et la révolte devient de moins en moins possible. On peut s’y croire obligé d’accepter son sort, comme on peut se croire obligé d’accepter la société telle qu’elle est. Le monde de l’entreprise oblige à l’abnégation.

Comme tu n’aimes pas le monde de l’entreprise, tu es en freelance. Tu es donc fidèle à tes convictions ?

Je suis seule chez moi et les gens que je fréquente professionnellement, c’est uniquement pour le meilleur, entre guillemets.  On se voit épisodiquement et c’est toujours une forme d’émulation. J’aime bien retrouver des gens dans le cadre d’une conférence de rédaction, par exemple. Quand j’étais dans le monde de l’entreprise, j’appréciais moins. Je me suis taillé une vie plus précaire financièrement, mais plus chouette existentiellement.

Ce que tu racontes dans Il bouge encore est en complète cohésion avec tes valeurs jennifer murzeau,il bouge encore,interview,mandorpersonnelles.

J’exprime quelques convictions personnelles très fortes. Ce que l’on mange, par exemple, est une de mes vraies préoccupations. Je me suis beaucoup rencardée sur la question. J’ai vu de nombreux documentaires et lu beaucoup d’ouvrages sur ce sujet. Je me suis aussi documentée sur les dérives du néolibéralisme. J’ai compris comment tout cela est un système très bien huilé pour que chacun d’entre nous devienne un consommateur qui ne se pose pas trop de questions. Dès que l’on commence à gratter un peu, c’est moche. C’est moche humainement et d’un point de vue environnemental. Les conséquences sont très graves. Mon livre n’est rien d’autre que l’histoire de l’éveil existentiel d’un homme. Cet éveil passe aussi par une prise de conscience du monde dans lequel il vit.

Avant de passer à cet éveil, Antoine, ton héros, passe par une phase de déchéance. Il commence par un goût fort prononcé pour l’alcool.

Antoine a recours à l’ivresse comme une béquille, mais je ne dirais pas qu’il sombre dans l’alcoolisme. Il a vraiment le plaisir absolu de l’ivresse. Il y a une forme d’élévation spirituelle quand il boit. Sa vie devient un peu plus poétique.

Il y a dans ce livre beaucoup de sujets graves abordés. Veux-tu faire bouger les consciences ?

J’aimerais bien que ça titille, que ça chatouille, que ça gratouille et que ça encourage un certain nombre de remises en question. Je ne suis qu’une auteure et je n’ai pas la prétention de révolutionner la pensée, loin de là. Moi-même, je tâtonne. Dans ce livre, j’ai exprimé des prises de conscience personnelles. Aujourd’hui, au quotidien, je suis une consommatrice qui fait super gaffe. J’ai l’impression que le salut de l’époque ne pourra pas venir de décisions politiques et encore moins de celles des lobbys. Il y a une vraie force individuelle qui doit être prise très au sérieux. Je crois à l’éveil des consciences individuelles. Si chacun commence à se poser des questions, ce monde foutraque qui court à sa perte sera obligé de se requestionner entièrement et donc, de changer. Si je peux insuffler l’idée que c’est chouette de ne jamais cesser de se poser des questions, même si ça demande une rigueur assez importante parce qu’on n’a pas toujours le temps, l’énergie,  parce que la vie file vite, parce qu’on a toujours des contraintes familiales, sociales, professionnelles, ça me convient. Il faut garder toujours un petit coin pour la réflexion et pour l’esprit critique par rapport à sa vie et à son  couple. Il y a beaucoup d’automatismes qui très vite régissent des existences entières.

jennifer murzeau,il bouge encore,interview,mandorJ’ai l’impression que l’amour n’est pas un sujet pour le couple que forment Mélanie et Antoine.

Ils sont ensemble. Ils sont reconnus socialement comme étant un couple. L’amour, finalement, ils ne s’en inquiètent pas. L’important c’est qu’ils existent comme une entité. Il y a de l’alcool, il y a des rituels sociaux qui font que l’on s’agite, on s’étourdit. Tout devient très rodé.  Il n’y aucune communion spirituelle entre eux. Ils vivent juste l’un à côté de l’autre. Le grain de sable dans le mécanisme qu’est le licenciement d’Antoine va ébranler cette petite vie bien réglée. La dissonance se fait jour.

Que représente le couple pour toi, en vrai ?

J’ai toujours été hyper vigilante. J’accorde une importance immense au couple. C’est un moteur qui est inouï dans une vie. C’est une équipe, quelque chose qui permet de braver l’existence et ses difficultés, qui permet de se motiver mutuellement.

Mélanie n’est pas une femme très sympathique.

Parce qu’elle refuse la remise en question. Elle a une forme de revanche existentielle à prendre. Cela dit, ce n’est pas une excuse parce qu’on a tous des casseroles au cul. L’idée, c’est de s’en défaire, de ne pas reproduire et surtout de ne pas en faire des excuses. Elle n’a peut-être pas eu les ressources émotionnelles et cognitives pour faire face à tout ça. Elle a décidé de se cacher les yeux comme une enfant et d’avancer avec des carottes comme la petite promotion au boulot, le couple qui fait bien sur le papier, l’enfant éventuel à venir… ce sont des codes très établis qui ne sont pas forcément très intelligents à l’épreuve du réel.

Plus le livre avance, plus on sent une dissonance entre Antoine et Mélanie.

Lui s’éveille peu à peu et elle reste complètement dans le même trip. Elle refuse même toutes les issues intellectuelles qu’il lui propose.

Quand on évoque les questions liées à l’écologie, il y a toujours une angoisse assez généralisée.

Les gens se sentent souvent mis en cause personnellement quand on parle d’écologie. Les questions qui y sont liées sont encore très souvent assimilées à des discours anxiogènes et culpabilisants. On  a beaucoup à gagner à voir se répandre un discours plus constructif. Il existe déjà et plein de gens biens le portent, comme la documentariste Olivia Mokiejewski. Il faudrait qu’on fasse en sorte que les gens comprennent qu’il y un sens à tout cela, et que ce n’est pas chiant à faire.

Tu expliques dans ton livre qu’on est tous responsables de ce qui arrive à la planète.

On est tous collabos d’un système. Il faut voir dans quelle mesure on peut tenter de s’en dégager et de proposer autre chose.

Y a-t-il une démarche politique dans ton livre ?

Oui, même s’il ne s’agit pas d’un pamphlet antilibéral. Ce n’est pas un livre théorique. Et puis ma démarche est avant tout littéraire. J’ai mené un travail d’écrivain en livrant la trajectoire d’un personnage, il se trouve que ça mène à l’évocation de sujets qui me tiennent à cœur. Des sujets qui peuvent faire peur, alors pour tâcher d’être percutante, j’ai misé sur une identification forte du lecteur, et sur une littérarité étudiée. Antoine n’est pas un activiste des droits de l’homme, juste un type lambda qui découvre grâce à Internet des documentaires qui l’incitent à se poser des questions sur le rôle qu’il joue dans ce vaste monde, en tant que consommateur pour commencer. Dans ce livre, on accède à l’intimité la plus triviale et la plus obscène et, en même temps, à des prises de conscience très larges. Parler de leur déliquescence personnelle, c’est parler de la déliquescence d’une époque.

Interview du site de la FNAC, enregistré par FnacTV le 3 juillet 2014 aux éditions Robert Laffont, à Paris. Captation : Lena Besson et Pierre-François Cordonnier. Montage : Pierre-François Cordonnier.

Selon toi, la société est-elle très malade ?

Oui, mais on peut dire que de tout temps, ça n’a jamais été facile et même qu’il y a eu des époques beaucoup plus violentes que la nôtre. C’est certainement vrai, mais il se trouve que je connais celle-ci et que j’en suis témoin. A plein d’égards, je trouve cette époque effrayante. Le règne de l’argent a créé des abus ahurissants. L’exploitation de l’homme par l’homme, l’exploitation de la nature, ça atteint des proportions grotesques. J’ai l’impression que l’humanité se suicide. On ne se rend pas compte que tout ce qu’il se passe aujourd’hui peut avoir des conséquences désastreuses. L’époque laisse trop peu de place à la réflexion.

Pourquoi écris-tu toujours sur l’aliénation ?

J’aime bien essayer de comprendre les mécanismes qui mènent à une forme d’aliénation qui fait que l’on devient des êtres très malléables.

N’as-tu pas eu peur d’écrire un livre anxiogène ?

Non, je ne crois pas qu’il le soit. Certains lecteurs m’ont dit que j’étais dure, que je ne caressais pas dans le sens du poil, mais ça ne leur avait pas déplu ! Ça me flatte quand on me dit ça, parce que la littérature, c’est aussi fait pour secouer. Ce qui est important dans ce livre, c’est qu’au-delà du fait que mes constats sont relativement négatifs sur l’état de la société et sur l’état de ce couple, il demeure une lueur très optimiste. J’ai quand même une certaine foi dans l’homme et dans les prises de conscience des gens. Et puis il y a dans ce que j’écris, l’idée de la liberté. Antoine retrouve la liberté et la liberté, on peut en faire des choses exceptionnelles. On retrouve son libre arbitre et on se défait de l’aliénation dont on était devenu le jouet. Il bouge encore est un livre anti fatalisme.

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Avec Jennifer Murzeau, après l'interview, le 14 août 2014.

Edit : Le 16 septembre dernier s'est tenue une rencontre dédicace de Jennifer Murzeau à la Librairie de Paris de la place Clichy. C'est avec plaisir que j'ai animé cette soirée devant une quarantaine de personnes. Voici quelques photos de l'évènement.

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel).

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Manuel Sanchez)

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(Photo : Filipe Vilas-Boas)

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel)

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(Photo : Douglas Cabel)

01 septembre 2014

Pierre Faa (Peppermoon): interview pour Gingko Biloba et Prismes

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© Wenpeng Lu. Pierre Faa devant une œuvre éphémère de Pierre Roy-Camille.

Pierre Faa écrit sur les autres, écrit aussi pour les autres, interviewe la planète chanson pour des magazines, réalise des pochettes de disques pour d’autres artistes, a fondé Peppermoon (duo pop élégant), et sort des albums sous son propre nom.

Pierre Faa mérite l’admiration de tous. Il a la mienne.

Pierre Faa m’impressionne, car il a l'intelligence, la culture et l'expérience d'un homme qui connaît la chanson, et de l’intérieur.

Étrange mosaïque sonore, tantôt acoustique, électro, lo-fi, lyrique ou intimiste, l’œuvre de cet artiste unique (et malheureusement encore trop méconnu) me touche, comme il devrait toucher un public féru de chansons pop élégantes et troublantes.

Homme sans emphase, sans théâtre. C’est rare. J’apprécie sa présence. Et j’ai aimé le recevoir à l’agence le 18 août dernier pour évoquer ses deux nouvelles sorties de disque : son deuxième album personnel, Gingko Biloba et le nouveau Peppermoon, Prismes.

pierre faa,peppermoon,gingko biloba,prismes,interview,mandorCe que Pierre Faa dit de lui et de son nouvel album, Ginkgo Biloba :

Suis un chanteur à voix douce, pas envahissant, plutôt rêveur… qui entend avoir le droit de partager cet univers-là, même s'il n'est pas le plus fédérateur du monde. Question de principe !

Comme le premier, ce deuxième album a pris son temps. Dans un contexte différent puisque je l'ai produit moi-même. Depuis que j'ai réalisé le premier Peppermoon en 2009, je n'ai pas cessé de travailler sur des chansons, et ça s'entend : il y a des textures sonores, des voyages, des rencontres qui sont passés par là.

Travailler avec Jay Alansky, avec Erica Buettner, Elsa Kopf, Iris de Peppermoon et Emmapierre faa,peppermoon,gingko biloba,prismes,interview,mandor Solal (ordre alphabétique) est à chaque fois un apprentissage. Sans fin. Il faut aller chercher des sons, des émotions différentes. Chacun vous apporte sa vision, ses richesses, ses fêlures aussi. Au plaisir du partage, je substitue cette fois le plaisir d'explorer en quasi solitaire, tout de même rejoint par quelques amis musiciens de passage : quelques guitares de Benoît Pillon et Christophe Héry, quelques percussions de Philippe Istria, quelques insectes électroniques semés par Yamori Kota... et une ou deux surprises...

Ceux qui me suivent sur scène connaissent certaines chansons, polies au fil des concerts (Parisienne, Ginkgo Biloba, La mer, la nuit) et deux autres créées par Buzy (Nébuleuse, Un mot pour ça), que je reprends dans des arrangements très différents. Il fallait que je les rassemble, un jour ou l'autre. C'est fait.

Je chante toujours feutré parce que c'est ce que j'aime entendre. Mais je crois pouvoir dire qu'il y a plus de nerf et de corps dans certains morceaux, des rythmiques autour desquelles je peux enrouler mes volutes.

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pierre faa,peppermoon,gingko biloba,prismes,interview,mandorInterview :

Je suis content de te recevoir, Pierre.

Je tiens à te remercier d’avoir passé du temps avec ma musique. Je ne pars jamais du principe que c’est un acquis ou un dû. Quand je réécoute mes chansons, je n’entends que les petits défauts, ce qui m’incite à vouloir être meilleur la fois suivante.

Un artiste n’est jamais objectif sur son propre travail. Es-tu d’accord ?

Il y a ceux qui sont fans d’eux-mêmes et il y a ceux qui, au contraire, se battent la coulpe. Pour ma part, j’espère juste pouvoir mesurer la part de progrès que je fais sur le son ou sur les textes. Je me dis que je peux éventuellement présenter mon travail et ne pas en avoir honte, parce que j’ai été au maximum de ce que je pouvais produire. En sachant que mes possibilités d’aujourd’hui sont, j’espère, moindres que celles de demain. Si on ne veut pas se présenter avec une marge de vulnérabilité et de choses critiquables, il ne faut pas faire ce métier.

Tu es également journaliste musical. Tu rencontres donc beaucoup d’artistes. Parfois, ce sont des chanteurs de variétés. Nous nous sommes croisés chez Patrick Bruel. C’est marrant parce que ce genre de chanteur est aux antipodes de ce que tu fais comme travail musical.

Je ne vais jamais interviewer un artiste en tant qu’artiste, mais en tant que simple journaliste. D’ailleurs, je ne suis pas persuadé que Bruel et d’autres artistes sachent que je fais moi-même des chansons. Je ne me mets jamais en avant et je ne viens surtout pas pour parler de moi. Il est arrivé ponctuellement qu’au fil des années, il y ait des relations amicales qui se tissent avec tel ou tel artiste, alors, à ce moment-là, ça vient dans la conversation.


Pierre Faa : "Le nombre ne valide rien" (le 26 août 2014) par Europe1fr

Frédéric Taddéi : "Pierre Faa, vous êtes peut-être le chanteur le plus humble que j'ai recu jusqu'à présent au Europe 1 Social Club..."

Toi qui es un artiste exigeant, quand tu interviewes un chanteur qui interprète des pierre faa,peppermoon,gingko biloba,prismes,interview,mandor« bluettes », tu n’as pas envie de leur faire des remarques ?

Je suis exigeant pour moi-même. On a tous nos idées de ce qu’est l’endroit où on veut arriver avec une chanson, l’endroit où on voudrait emmener les gens. Ce ne sont pas les mêmes que ceux de certains autres artistes, même très doués comme Albin de la Simone ou Bertrand Belin. Nous avons chacun notre royaume secret et enfantin et je ne me permettrais jamais de critiquer celui d’un autre. De toute manière, les comparaisons n’ont pas lieu d’être. Je suis toujours épaté par le talent des autres. Il y a des talents très divers que je n’ai pas et quand je les vois chez les autres je sais les reconnaître. Faire de grandes chansons populaires qui attirent des gens dans les stades, je n’ai pas cette capacité-là.

Tu parles de royaume propre à chaque artiste, peux-tu me décrire le tien ?

Il est toujours en rapport avec l’enfance. Il y a toujours des rêveries d’enfance dans mes chansons. Ce sont des années où on a le temps de rêver. J’ai grandi dans des endroits où on s’ennuyait ferme. A posteriori, ce n’est pas si mal.

Tu as fait de la musique très vite dans ta jeunesse ?

Non, je n’ai pas été immédiatement dans l’action. Mes tous premiers souvenirs sont musicaux. À même pas un an, je me souviens avoir entendu Jacques Loussier Trio à la radio,  dans un décor très précis : un appartement dans lequel mon père et ma mère ne sont pas restés longtemps. La première fois que j’ai entendue « Comment te dire adieu » qu’interprétait Françoise Hardy est un souvenir marquant également. « La ballade de Johnny Jane » aussi. Quand j’étais petit, je voulais faire Jane Birkin comme métier.

pierre faa,peppermoon,gingko biloba,prismes,interview,mandorTu es fan d’elle ?

Parmi les premiers disques que j’ai achetés, il y a ceux de Jane dans les années 70.

Comme Gainsbourg l’a fait avec Jane Birkin et bien d’autres, toi aussi, tu travailles avec beaucoup de femmes ?

S’il y a quelque chose qui est comparable avec Gainsbourg, sans que cela soit présomptueux, c’est que l’on doit avoir une sensibilité féminine. On a plus de facilité à se connecter au pôle féminin.

Tu es à l’origine des albums d’Emma Solal, Elsa Kopf et quelques autres que, personnellement, je ne connaissais pas.

Ce n’est pas une posture de travailler avec des artistes femmes inconnues. Il y a tellement d’intermédiaires pour toucher un artiste réputé que ça m’épuise d’avance. En France, il y a des gens avec lesquels je trouverais intéressant de faire un jour un texte ou une musique. Pour les joindre, il faut remuer ciel et terre, je n’en ai pas envie. Je préfère donc aller à une forme de naturel, de simplicité. Travailler avec des gens qui ne se posent pas 36 000 questions.

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Peppermoon (Iris et Pierre).

Tu n’es pas très connu en France pour ton travail perso ou pour ton groupe Peppermoon, contrairement à certains autres endroits, comme l’Asie.

Pour Peppermoon seulement. Le nouveau disque est sorti d’abord en Corée et ensuite à Taïwan. L’Europe était ensuite le gouffre qui avalait ce qu’on avait durement gagné en Asie. Ici, tout coûte une fortune. Quand on gagne des yuans en chine et qu’ensuite on dépense des euros, on ne va pas loin.

Ça veut dire que dans ces pays là Peppermoon a une notoriété conséquence ?

Nous ne sommes pas des artistes grand public, « mainstream », et nous ne sommes pas pour autant des inconnus. Mais, réunir quelques centaines de personnes en Chine, il n’y a pas de quoi se vanter non plus. Il y a quand même une affection particulière autour de la façon dont j’aime prendre les voix, de façon assez proche, avec une certaine délicatesse. Mes chansons sont bien perçues là-bas parce qu’elles correspondent à ce que les Asiatiques se représentent de la chanson française, de l’héritage de Jane Birkin, de Françoise Hardy, mais aussi plus récemment de Keren Ann et de Carla Bruni.

Qu’aiment-ils chez Peppermoon ?

Peppermoon, c’est du macaron musical. Nous sommes une boite de macaron Ladurée pour les oreilles. On fait quelque chose qui ne fait pas peur s’apparence, qui a un côté mignon, mais qui a une saveur qui n’est pas celle d’usine.

Tu regrettes ta situation en France ?

Oui, mais comme on était très occupé là-bas, ça nous a pris du temps et il y a certainement des efforts que je n’ai pas faits ici pendant ce temps. J’ai le projet de refaire un petit paquet de chansons de mon répertoire en piano-violoncelle. Il y en a certaines d’entre elles dont je continue à me dire qu’au fil des années, elles peuvent toucher un certain public. J’ai parfois l’impression de ne pas avoir pris le bon chemin. Et puis, j’ai beaucoup appris entre le son du premier album et celui d’aujourd’hui. Je n’ai pas arrêté de faire de la musique, de voyager, de voir des gens différents et, j’espère, de progresser. Je me suis énormément nourri d’apports extérieurs.

"Basse, batterie guitare", written & produced by Pierre Faa, taken from the album "Ginkgo Biloba" (2014)

(Première diffusion officielle du clip, chez Mandor. Merci à Pierre Faa de sa confiance!)

Es-tu curieux de ce que font les autres ?

Bien sûr. Je continue à acheter beaucoup de musique et à lire intensément. J’ai toujours envie d’explorer.

En écoutant tes textes, je sens aussi une nourriture spirituelle.

Il faut savoir que j’étais un drôle d’enfant qui faisait de l’astrologie. Depuis l’âge de neuf ans, je suis tombé là-dedans comme Obélix dans la potion magique. J’ai étudié cette science et je sais faire des thèmes. Ça te confronte à une part de mystère et d’étrange. J’ai toujours aimé la science-fiction et le fantastique. J’aime bien tout ce qui repousse les limites et tout ce qui nous ramène à une forme d’humilité par rapport à des forces et des mystères qui nous dépassent. Le mysticisme en fait partie. Je suis donc plus sensible aux manifestations made in Asia de ce sentiment-là. J’ai été très tôt en contact avec le Tao Te King ou Le Vrai Classique du vide parfait de Lie-tseu, deux grands jalons de la pensée d’Extrême-Orient. Le Shintoïsme m’intéresse beaucoup. J’en ai été imprégné.

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(photo © Dior Sa - live in Seoul with Peppermoon, 2013)

Écris-tu différemment quand tu écris pour toi ou pour Peppermoon ?

Pas pendant la création. Disons que ce que je fais pour Peppermoon, c’est plutôt bleu ciel et ce que je fais pour moi, c’est plutôt bleu nuit. Mais généralement, quand j’écris, je ne sais jamais à qui le texte sera adressé. C’est après que je décide à quelle voix ira le mieux la chanson. Je me mets au piano et je regarde ce qui tombe. Il n’y a jamais de projet au départ, tout est instinctif.

Tu parles comme si tu n’étais pas responsable de ton inspiration.

Disons que je perds un peu le contrôle à un moment. S’oublier, se perdre dans une suite d’accords, si ça ne m’arrive pas quand j’essaie de le faire, alors je ne peux pas prétendre que ça fasse rêver les gens ensuite. Il y a dans la création certains aspects de la méditation, mais je ne cherche pas à faire le vide dans mon esprit quand je compose. Au contraire, on appelle des images, on appelle une espèce d’effervescence.

Pourquoi n’écris-tu que pour les femmes ?

J’aimerais bien travailler avec un interprète masculin qui serait plus extraverti que moi et plus « chanteur » au sens traditionnel du terme. Pas un chanteur diseur comme moi.

C’est ce que tu penses de toi ?

Je ne suis pas un prince de la technique vocale.

Étienne Daho non plus, et pourtant…

Que l’on soit Daho, Sheller, Chamfort, ce qui est important, c’est de faire bien ce que l’on propose. C’est comme un peintre qui veut faire une toile en utilisant du gris et du bleu, on ne va pas forcément lui demander pourquoi il n’a pas mis de rouge et de jaune. À partir du moment où tu as choisi une certaine façon de présenter ta création et ta vision du monde.

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(Kyoto - 2014)

Tes « chanteuses » ont des voix très différentes.

J’ai été très chanceux, j’ai pu exprimer des facettes très différentes. Donc aujourd’hui, j’aimerais avoir cette même complicité avec un jeune chanteur qui serait moins intériorisé que moi et qui serait moins émotif pour la scène. Je fais des mélodies pas faciles, c’est ça le pire. Si je faisais des musiques linéaires, ce serait plus simple à chanter. Pour moi, chanter mes chansons sur scène, c’est une conquête.

Je sais que tu aimes la difficulté dans la création de chanson.

Ça me rappelle la chanson de Sheller, « Un endroit pour vivre ». À un moment, il dit : « J’aimerais faire quelque chose, pas forcément facile. » Il a raison, pourquoi faudrait-il que tout soit forcément facile ?

Pourtant, parfois, tu as des mélodies simples, mais terriblement efficaces.

Si je ne vais pas toujours musicalement vers la simplicité, par contre, je n’ai pas peur de la simplicité mélodique. J’ai observé parfois chez certains artistes français, presque une peur et une sorte de snobisme autour des mélodies trop évidentes.  Il y a au moins un endroit, un moment, dans une proposition artistique, qui est directement compréhensible. Elle peut être dans l’interprétation ou dans la façon de balancer un texte. Ce n’est pas toujours cérébral à tous les étages. Il y a toujours un endroit où c’est physique. C’est important qu’à un moment, ça se connecte au plexus solaire. S’il y a toujours des métaphores dans mes chansons, je fais en sorte qu’il y ait toujours un endroit où les gens puissent passer sans difficulté.

Pierre Faa - je n'attends rien from pierre faa on Vimeo. Premier extrait de l'album Gingko Biloba.

Il y a une chanson qui s’intitule « Je n’attends rien ». C’est pour ça que tu es un solitaire dans la création ?

Oui, je fais tout moi-même sauf la guitare. Je ne suis pas bon avec cet instrument. Je le regrette d’ailleurs. Mais si je fais tout tout seul, c’est aussi par défaut. Quand j’ai commencé Peppermoon avec Iris, je cherchais quelqu’un pour produire l’album. J’ai rencontré quelques personnes qui étaient éventuellement intéressées, mais à chaque fois, venait sur la table la question du financement. À cette époque-là, il n’y avait pas d’Ulule ou autres, j’étais pris au piège. Je n’avais pas les sommes qu’ils me demandaient, je me suis donc retrouvé à faire les choses moi-même. Au départ, j’en ai beaucoup souffert, car je ne me considérais pas du tout comme arrangeur. J’étais très mal à l’aise avec les machines, j’ai donc réellement appris.

Aujourd’hui, tu y trouves du plaisir ?

Oui. Ça m’a pris trois ans pour que je commence à apprécier ce travail.

pierre faa,peppermoon,gingko biloba,prismes,interview,mandorSur ton premier album, tu as travaillé avec Jay Alanski. Ce n’est pas rien.

J’ai adoré ma collaboration avec lui. D’ailleurs j’ai fait une chanson qui l’évoque dans mon deuxième album, « Song for Jay ». Je voulais lui dire que j’aurais aimé que notre travail ensemble soit plus aimé. Je veux me mettre de côté. Jay m’a donné énormément. De son temps, de son énergie, de son affection. Il faut apprécier les gens, pour passer des mois sur des chansons de quelqu’un d’autre. Il n’a pas souvent été juste arrangeur pour un album, donc vraiment, il m’a fait un cadeau très généreux. J’ai été hyper touché et je continue à l’être.

Il t’a appris beaucoup ?

Bien sûr. Il m’a appris la liberté sonore. J’avais des idées reçues sur la façon de faire les choses, sur comment ça doit sonner… Il m’a expliqué parfois le contraire de ce dont j’étais certain et ça a marché à chaque fois. Pour ce qui est de bousculer les idées reçues. Il m’a permis de pousser mon sens de l’exploration.

Il a écouté ton nouvel album ?

Oui, il y a des choses qu’il aime beaucoup et il y a des choses avec lesquelles il est moins en phase. C’est normal.

Avec ton album solo, je considère que tu n’es pas à l’abri d’un succès tellement je le trouve excellent.

À force d’avoir du mal à m’intégrer au système du disque en France, j’en ai développé une notion du succès très différente. Si cela t’arrive à vingt ans, tu vends des disques et tout va bien. Tu es un peu sur un tapis volant. Tu te laisses porter, les choses sont faciles et tu ne vois pas forcément la suite. Donc, le succès est à l’extérieur. Moi, ma vision du succès, je l’ai intériorisée. Mon succès, c’est mon progrès.

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Avec Pierre Faa, après l'interview, le 18 août 2014.

Pour terminer, sachez que Pierre Faa sera en concert en double plateau avec Sarah Jeanne Ziegler le vendredi 26 septembre à 20h00 à La Dame de Canton, à Paris.

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29 août 2014

Manon Tanguy : interview pour Somniloque

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La délicate Manon Tanguy est une artiste à part. Ce qu’elle chante, personne ne le chante. Son timbre de voix unique, un peu fragile, qui interprète des chansons graves, intenses, drôles, impertinentes, voire licencieuses, parfois. Un visage de gamine, des chansons d’adultes. J’adore. Je la suis depuis trois ans maintenant (lire ici, sa précédente mandorisation).

Elle vient de sortir un premier album, Somniloque qui aligne des chansons qui n’épargnent personne et qui m’incitent à penser qu’il faut se méfier des visages angéliques…

J’espère que la jeune femme ne tardera pas à trouver son public.

manon tanguy,somniloque,interview,mandorBiographie officielle :

Manon, auteure-compositrice, raconte ses histoires, à sa manière... Toute une galerie de personnages souvent décalés.

Une rencontre improbable un jour de décembre 2009 et le charme fait le reste... Elle enregistre 2 titres avec Laurent Duflanc, bassiste et guitariste pour l’occasion, sur une compil locale. Puis les choses s'accélèrent.

Manon  livre le 14 février 2011 un CD 6 titres prometteur Untel a dit ça, enregistré chez Philippe Henry (Liz et Jeanne Cherhal, Orange Blossom...).

En mai 2011, elle sera récompensée par le Prix de la Sacem aux Beaux débuts, organisé par l'association Chant' Appart, avec le soutien du chanteur Jehan.

La formation s'étoffera pendant l'été avec l'arrivée d'une violoniste.

Retour en studio, pour enregistrer 6 titres qui sortiront en février 2012, Faux semblants. Manon est en finale des tremplins de Face & Si, Couvre Feu, Eté Cigale, Poupet, France Ô Folies 2012. Deux concerts complets à Paris (Sentier des Halles et ACP Manufacture Chanson).

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En janvier 2013, Manon devient Manon Tanguy.

Repérage du Chantier des Francos, demi-finaliste du Prix Georges Moustaki, Prix Mozaïc Le Mans Cité Chanson, Prix ACP Manufacture Chanson et Prix de la Musique et de la Sacem au Pic d'Or de Tarbes, Prix Pause Guitare et 1er Prix du Jury aux Rencontres Matthieu-Côte en 2013 !

Dans le courant de l'été, Yannis Quillaud, multi-instrumentiste, remplace Jenny Galvao. manon tanguy,somniloque,interview,mandorDésormais trio avec guitare, piano, ukulélé, basse, métallophone...

1ères parties de Mina Tindle, Amélie les Crayons, Laurent Voulzy, Sansévérino, Dominique A, Thomas Fersen, Nicolas Jules, Olivia Ruiz, Mathilde Forget, Ben Mazué, C2C, Jeanne Plante...

Après une tournée de 20 dates en Italie (du Nord à la Sicile) du 24 janvier au 15 février 2014, Manon Tanguy sort son 1er album Somniloque le 17 mars 2014, 11 titres dont un duo avec Askehoug.

(Pour contacter Manon Tanguy, il faut s’adresser au Comptoir Musical (Eddy Bonin) : 09.50.64.22.07/06.81.14.19.77 ou lecomptoirmusical@gmail.com).

manon tanguy,somniloque,interview,mandorInterview :

Je t’avais reçu pour le premier EP Faux semblants. Que s’est-il passé entre cette sortie et ce premier album ?

J’ai grandi depuis et je sais plus vers quoi je veux aller. J’ai fait aussi pas mal de premières parties, ce qui a contribué à me donner encore plus de goût à ce métier. L’arrivée de Yannis a ajouté quelque chose de supplémentaire à l’atmosphère de mes chansons.

Dans cet album, on retrouve certains morceaux issus des EP précédents tels Les improbables, Trois petits points ou encore Faux semblants, agrémentés de plus d'instruments et avec des arrangements plus travaillés. Tu me disais que dans un premier EP on se cherche. T’es-tu trouvée avec cet album ?

Disons qu’il y a des choses qui deviennent plus automatiques pour moi qu’avant, du coup je peux mieux me concentrer et maîtriser plus intensément l’expérience du studio et de la scène. Maintenant, te dire comment je sens que j’évolue, c’est un peu compliqué.

Morceau acoustique de Manon Tanguy, "Les Improbables", enregistré dans les locaux de la radio SUN à Nantes, le jeudi 10 Avril 2014.
© Avril 2014 www.lesonunique.com (Vidéo)

Tu as fait beaucoup de concerts et de tremplins depuis ton EP Faux semblants, as-tu l’impression de progresser ?manon tanguy,somniloque,interview,mandor

Ça dépend des jours. Il y a des jours où je suis malade, comme aujourd’hui, où je vois tout en noir et d’autres jours où je m’aperçois du chemin parcouru. En tout cas, je sais qu’il y a encore beaucoup de travail et je devine sur quel point il faut que j’insiste. J’ai manqué pas mal d’occasions à cause de différentes choses, mais l’année prochaine, on va essayer d’améliorer tout ça. Je suis persuadée que l’on va avancer plus rapidement. Je suis très optimiste sur l’avenir.

Quand on me parle de toi, c’est toujours de manière positive. Tu sens qu’il se passe quelque chose autour de ta personne ?

Je ne sais pas. Parfois, j’ai peur que l’on me mente. Que l’on me dise que ce que je fais est bien juste pour me faire plaisir, du coup, je passe peut-être à côté de critiques qui me permettraient éventuellement de progresser. En fait, pour être sincère, je ne sais pas trop comment je suis perçue.

"Somniloque", 1er clip extrait du 1er album, Somniloque (2014)
Production : Le Comptoir Musical / Réalisation : Yannis Quillaud

Somniloquer, c’est parler quand on dort. C’est ton cas. Est-ce le fruit de tes paroles nocturnes qui deviennent des chansons ?

Somniloque, c’est exactement ça. Après, c’est plus une approche psychanalytique qui permet de répondre à deux questions. Que se cache-t-il derrière chaque rêve ? Où est-ce que je veux en venir ? En fait, la lecture d’un rêve, je la retrouve beaucoup dans la lecture d’une chanson. Avec le recul et les années qui passent, je regarde mes textes différemment. Le rêve, c’est quelque chose qui m’attire beaucoup, j’ai l’impression que c’est comme un exutoire, mais finalement, une chanson pourrait l’être tout autant.

Toutes tes chansons proviennent de tes rêves ?

Non, mais sur le moment, j’ai l’impression qu’elles s’écrivent malgré moi. C’est moins vrai aujourd’hui, mais ça l’a beaucoup été. Avec le recul, je me rends compte que c’est vraiment l’inconscient qui s’exprime. C’est assez impressionnant. Aujourd’hui, j’ai une lecture très différente de textes que j’ai écrits il y a un ou deux ans. C’est assez bluffant de constater que je suis passée à côté de choses très évidentes.

Manon Tanguy "L'incendiaire" extrait de l'album "Somniloque".
Clip : Production Le Comptoir Musical et Smac

As-tu envie parfois que le conscient corrige un peu l’inconscient ?

Je ne corrige pas souvent. Il m’arrive de revenir sur des termes que je trouve maladroits, mais rarement. J’estime qu’il y a un peu de potentiel dans chaque phrase et après, je vois ce qu’on en fera avec l’équipe qui travaille avec moi.

Tes histoires sont souvent surréalistes. Il n’y a pas beaucoup de gens normaux dans tes chansons, il me semble?

Tu trouves ? Je crois que tu te trompes. Je chante un peu le quotidien. Juste, les personnages sont contrastés, mais rien de plus. Ce que je raconte est très réaliste, mais c’est du réalisme déguisé. Ça permet de ne pas réfléchir sur certains aspects…

Les histoires sont parfois cruelles, tu ne peux pas dire le contraire.

Elles sont un peu cyniques, pas cruelles. Dans la vie, moi, je suis juste un peu  moqueuse. L’humour permet de dire certaines de choses.

Les 2 premières semaines de la tournée italienne...
Musique : Manon Tanguy "Les eaux claires" extrait de l'album "Somniloque" (Le Comptoir Musical 2014)

Tu es partie en tournée en Italie. Vingt dates en l’espace de vingt-quatre jours.

C’était génial comme expérience. J’ai trouvé assez magique de rencontrer une culture différente de la nôtre dans un contexte économique assez troublant. Il y a là-bas une générosité magnifique. Ce qui était amusant, c’était de tester la musicalité de mes chansons, que ce soit instrumentalement ou textuellement. On a eu un super accueil. J’en suis revenue beaucoup plus riche.

Tu fais quoi en ce moment artistiquement ?

Nous sommes en création de nouveaux morceaux, donc ça fait du bien. On essaie de jouer le plus possible. On aimerait bien s’exporter au Canada. Nous voulons faire vivre le projet au maximum et s’exprimer le plus et le mieux possible.

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Manon Tanguy avec ses deux musiciens, Laurent et Yannis, le 21 mars 2014.

26 août 2014

Annabelle et Grégory Mouloudji : 20e anniversaire de la disparition de Marcel Mouloudji

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Marcel Mouloudji n’est plus de ce monde depuis vingt ans.

Quelle place occupe-t-il dans la mémoire collective?

On se souvient de lui comme de l'interprète de « Comme un p’tit coquelicot ».  Mais ce grand artiste ne peut pas se résumer à cette chanson. Nous devrions nous souvenir de ses talents d’acteur Les disparus de Saint-Agil de Christian-JaqueNous sommes tous des assassinsd’André Cayatte…), de ses tours de chant consacrés à Boris Vian ou Jacques Prévert au Vieux-Colombier…

Mais il est vrai qu’on avait oublié le peintre, le producteur et éditeur qui lança notamment la carrière de Graeme Allwright, l’homme de convictions qui chantait dans les usines et participa notamment à un gala de soutien à la gauche chilienne, l’auteur d’Enrico, un ouvrage de mémoire, écrit alors qu’il avait tout juste 20 ans, couronné par le Prix de la Pléiade ou encore le pacifiste qui interpréta pour la première fois « Le déserteur » en 1954, le jour même de la chute de Diên Biên Phu.

Deux actualités viennent de sortir pour se remémorer l’homme important que fut Marcel Mouloudji. Un disque, Hommage à Mouloudji – En souvenir des souvenirs et un livre, Mouloudji, athée ô grâce à Dieu. Un travail auquel s’est attelé ses deux enfants, Annabelle et Grégory (avec la complicité artistique précieuse de Laurent Balandras).

Le 26 juin dernier, j’ai eu la chance de les recevoir tous les deux (résidant désormais aux États-Unis, Grégory était de passage éclair en France).

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annabelle mouloudji,grégory mouloudji,marcel mouloudji,athée!ô grâce à dieux,hommage à mouloudji - en souvenir des souvenirs...,interview,mandorLe livre : Mouloudji, athée ô grâce à Dieu  (Editions Carpentier).

Deux enfants, deux familles, qui portent le nom d’un absent dont ils entendent parler bien plus qu’ils ne le voient.
Annabelle et Grégory racontent dans cet ouvrage leur Mouloudji, leur papa.
Annabelle s’adresse à lui pour trouver des réponses aux questions qu’elle était trop jeune pour lui poser.
Grégory, à l’image de son père, nous fait revivre des séquences du film de sa vie.
À travers des documents exclusifs, ils tracent un portrait intime de leur père, loin de la biographie officielle que le lecteur pourra trouver dans d’autres ouvrages.
Suivons-les dans ce livre atypique dont le personnage central tutoie la poésie et se révèle
comme l’une des figures majeures des arts du XXe.

Le disque : Hommage à Mouloudji - En souvenir des souvenirs... (Discograph)

Si le 14 juin 2014 marque les 20 ans de la disparition de Marcel Mouloudji, il demeure à annabelle mouloudji,grégory mouloudji,marcel mouloudji,athée!ô grâce à dieux,hommage à mouloudji - en souvenir des souvenirs...,interview,mandorjamais présent dans l’inconscient collectif grâce à tous les standards qu’il a créés de sa voix de velours, de sa gouaille révoltée et de son jeu d’interprète passionné. Ses enfants, Annabelle et Grégory Mouloudji, nous font redécouvrir la qualité de son répertoire à travers, chose inédite, un album hommage.

Sous la direction artistique de Laurent Balandras et avec Fréderic Lo à la réalisation et aux arrangements, une poignée d’artistes fascinés par Mouloudji (comme Louis Chedid, Christian Olivier (des Têtes Raides), Alain Chamfort, Daphné ou encore Jil Caplan) donnent une nouvelle vie à ses grands succès incontournables que sont "Comme un p'tit coquelicot", "un jour tu verras" et "Le déserteur", ou à des titres des années 68/72 tels que "L'un à l'autre étranger" ou "Enfin tu me viendras" dont la relecture souligne leur caractère intemporel.

annabelle mouloudji,grégory mouloudji,marcel mouloudji,athée!ô grâce à dieux,hommage à mouloudji - en souvenir des souvenirs...,interview,mandorInterview :

Votre père est parti il y a vingt ans. Le temps est-il passé vite ?

Annabelle : Oui. Je n’en reviens pas. C’est passé à la vitesse de la lumière. J’ai complètement perdu la notion du temps par rapport à cet évènement.

Grégory : Moi, j’ai un assez bon rapport au temps, me semble-t-il. Évidemment, quand on se retourne, on se dit que ça fait déjà longtemps que notre père n’est plus là.

Pour fêter cette date anniversaire, un livre et un disque viennent de sortir. C’était primordial pour vous de marquer le coup ?

Annabelle : J’avoue que j’en avais très envie. On en a parlé tous les deux et (regardant son frère), tu n’étais pas contre.

"Comme un p'tit coquelicot". (1951)

Laurent Balandras vous a aidé à mettre en forme ces deux projets.

Grégory : En fait, c’est presque lui qui est l’initiateur de tout ça. Qu’Annabelle et moi, nous en ayons parlé, c’est une chose, mais lui nous a aidés à concrétiser tout ça.

Je vous expliquais en off que j’ai entendu toute ma jeunesse votre papa, parce que ma maman en était très fan. Il fait donc partie de ma vie depuis toujours. Mais, j’ai remarqué que beaucoup ne savent pas qui il est et principalement les jeunes d’aujourd’hui.

Annabelle : Comme vous, je me suis aperçue que le nom de mon père ne faisait écho à rien à pas mal de monde. Les trentenaires ne le connaissent pas, c’est donc la fin d’un cycle. Ça fait partie de l’autre siècle. C’est pour cela que ces deux projets m’ont excitée. Je voulais faire en sorte que les gens le découvrent ou le redécouvrent.

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Quand il a fallu se replonger dans les archives pour préparer le livre, vous avez vécu cela de manière différente tous les deux ?

Annabelle : Moi, j’ai très bien vécu la chose. Si cela avait été douloureux,  je ne l’aurais pas fait. C’était même plutôt agréable de me replonger dans les archives familiales, d’effectuer toutes ses recherches, de rencontrer des gens qui l’ont bien connu et qui m’en ont parlé avec beaucoup de tendresse… Quand on croise des personnes qui nous racontent des anecdotes sur lui  qu’on ne connaissait pas, c’est toujours intéressant. Moi, je n’ai jamais été très proche de lui, dans le sens où ce n’est pas quelqu’un qui parlait beaucoup. De plus, j’étais trop jeune pour discuter de choses sérieuses et importantes de la vie avec lui… En fait, on n’a parlé de rien. Donc, entendre les autres parler de lui, j’adore.

Vous, Grégory, vous le connaissiez un peu mieux. Vous êtes même partie en tournée ensemble.

Grégory : Par rapport à ce que vient de dire Annabelle, j’ai l’avantage d’avoir sept ans de plus qu’elle. Quand j’avais quinze ans, elle en avait huit, forcément, on ne vit pas les mêmes choses. Comme j’ai grandi au Portugal, j’avais soif de connaître mon père que je voyais une fois ou deux par an. Quand je suis revenu en France, je ne me suis pas posé la question de savoir si je pouvais le connaître ou non, je me suis imposé sans lui laisser le choix. J’avais les clefs de son appartement à Paris, j’allais et venais comme je le souhaitais. Il ne faisait pas d’effort pour me recevoir, mais en même temps, il ne me fermait pas la porte.

"La complainte de la butte" (1955).

Laurent Baladras dit de votre père qu’il « engendrait des chansons, des livres, des films, des tableaux et deux enfants avec la même inconscience ». Vous n’émettez aucun bémol avec cette affirmation ?

Annabelle : C’est plutôt juste. Il était spontané dans ses choix et ses démarches. Il ne se prenait pas vraiment la tête.

Grégory : Il faut resituer le contexte. C’est un homme qui s’est marié très jeune. Il n’a plus vécu avec sa femme au bout de douze ans, mais il est resté marié avec elle vingt-cinq ans. C’est un homme qui n’a pas fait d’enfant avec sa femme légitime, mais qui en a fait avec des jeunes femmes.

Précisons que vous n’avez pas la même maman. D’ailleurs, j’aime bien le fait que vous rendiez hommage à vos mères respectives au début du livre.

Grégory : On écrit un livre sur un personnage qui se trouve être notre père. Mais ce n’était qu’un homme, il a bien fallu qu’il y ait des femmes pour faire les enfants que nous sommes. Nous trouvions normal de restituer leur part de réalité. Pas seulement par rapport à la célébrité et à la gloire d’un homme.

"Un jour tu verras" (1967).

Grégory, vous n’êtes pas toujours tendre avec lui. Vous dites qu’il était narcissique, qu’il avait des oursins dans les poches quand il s’agissait de vous aider financièrement, qu’il n’avait pas peur de vous laisser être le témoin de quelques-unes de ses liaisons…

Grégory : Ce dernier point m’était réservé. Je crois qu’il a épargné Annabelle de ça. Je dois avouer que j’ai connu une succession de maîtresses. Je ne savais pas qui elles étaient réellement. Si j’étais en sa présence, il ne me cachait pas sa vie intime. annabelle mouloudji,grégory mouloudji,marcel mouloudji,athée!ô grâce à dieux,hommage à mouloudji - en souvenir des souvenirs...,interview,mandor

Annabelle, il me semble que vous êtes plus indulgente avec lui ?

Annabelle : Non, je ne crois pas. Cela dit, j’avais écrit un livre il y a quelques années, La p’tite coquelicot. Je racontais les choses un peu différemment et je réglais mes comptes. Le temps a passé, je n’ai plus envie de m’épancher de nouveau sur ce que j’ai déjà dit.

Grégory : Pour ma part, quand je décris certains aspects de la personnalité de mon père, c’est parce que je décris le personnage le plus exactement possible. Je ne vais pas raconter qu’il était pécuniairement généreux, alors qu’il manquait toujours un franc pour faire dix francs, sauf si c’était pour son bon plaisir. Je n’ai pas voulu l’agrandir, ni l’amoindrir, j’ai juste voulu le décrire tel qu’il était. Et puis, sincèrement, il y a des choses dont j’ai été témoin et que  je n’évoque pas dans un livre.

Marcel Mouloudji interprète Boris Vian : "Le Conscrit" (Allons enfants) (1952).

annabelle mouloudji,grégory mouloudji,marcel mouloudji,athée!ô grâce à dieux,hommage à mouloudji - en souvenir des souvenirs...,interview,mandorVotre père a connu Jacques Prévert, Boris Vian, Charles Dullin, Jean-Louis Barrault, Louis Jouvet,Sartre, Colette, les surréalistes André Breton, Raymond Queneau, Robert Desnos, Marcel Duhamel (le fondateur de la Série Noire de Gallimard). Il a fait parti de la vie artistique du 20e siècle. Vous étiez impressionné par cela, ou pas ?

Annabelle : Moi je suis toujours très impressionnée par tout ce qu’il a fait et par les gens qu’il a connus. Quand je regarde ce qu’il a réalisé, j’ai l’impression de n’avoir rien fait moi-même. Depuis que je me suis replongée dans sa vie artistique pour les besoins de ce livre, il m’impressionne encore plus.

Grégory : Avec son frère André, dès leur adolescence, ils ont été acceptés et adoptés par les plus grands. Cette part de sa vie est absolument miraculeuse.

Vous êtes fière de lui Annabelle?

Annabelle : Fière n’est pas le mot. Je me dis juste que j’ai de la chance d’avoir eu un papa comme lui. Un homme qui a créé beaucoup de belles choses. En plus, tous les enfants n’ont pas l’occasion de connaître le passé de leur père. C’est génial d’avoir un papa qui a écrit sa vie. Mes racines sont à ma disposition, finalement. C’est un luxe.

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Le 14 juin 1989, ma première rencontre professionnelle avec Annabelle Mouloudji.

Vous deux, Annabelle et Grégory, quand vous vous voyiez, vous parlez de votre père ?

Annabelle : Oui, tout le temps.

Grégory : Vous savez, avec tout l’amour qu’on peut lui porter, il était quand même problématique. C’est normal qu’on passe notre temps à essayer de le décrypter.

Annabelle : C’est marrant que vous posiez cette question, je n’avais pas remarqué que l’on parlait de lui constamment depuis que Grégory et moi nous connaissons.

Grégory : En dehors du fait que cet homme est notre père, il y a un phénomène auquel il a été difficile d’échapper, c’est la célébrité. La célébrité, ce n’est pas lui, c’est la célébrité. La célébrité, c’est très particulier quand ce n’est pas la sienne propre. Nous, c’est par ricochet.

Annabelle, la première fois que je vous ai interviewée, c’était en 1989, pour la sortie de votre single qui a plutôt bien marché, « Fuis Lawrence d’Arabie » (voir photo plus haut). Vous avez eu votre heure de gloire personnelle.

Annabelle : Oui, il a fallu que je trouve ma place en tant que fille de. Mais, ce n’est pas pour cela que j’ai tenté une incursion dans la musique. J’aimais vraiment cela.

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annabelle mouloudji,grégory mouloudji,marcel mouloudji,athée!ô grâce à dieux,hommage à mouloudji - en souvenir des souvenirs...,interview,mandorParlons de l’album à présent. Ce qui est bien, c’est que vous participez tous les deux. Annabelle en chantant et Grégory en lisant un texte. Comment avez-vous décidé du casting ?

Annabelle : C’est Frédéric Lo qui réalise l’album. J’avais beaucoup aimé ses productions avec Daniel Darc. Il a tout de suite compris les impératifs budgétaires et de planning. Avec Grégory et Frédéric, nous avions envie d’artistes confirmés comme Chédid et Chamfort, mais aussi d’artistes venant d’autres univers, peut-être plus « underground », tels que Christian Olivier des Têtes Raides et Melissmell. On voulait un disque inattendu. Il y a aussi Jil Caplan que j’ai toujours appréciée. Je suis très fière que Daphné soit également dans ce projet. J’avais craqué sur son disque Bleu Venise. Pour moi, c’est une Melody Gardot française. Enfin, il fallait qu’humainement parlant tout se passe bien, que les ego soient au repos et que tout soit fluide et naturel.

De nombreux extraits de l'album hommage à Mouloudji.

Pourquoi avez-vous monté Les productions Mouloudji tous les deux?

Annabelle : Pour ne pas nous contenter de ce livre et de ce disque. On veut faire renaitre les chansons de notre père en travaillant sur d’autres projets.

Qu’est-ce que vous avez pris de votre papa et l’un et l’autre ?

Annabelle : J’ai beaucoup de mal à répondre à cette question. Ce qui est sûr, c’est que j’ai son côté angoissé, voire tourmenté parfois.

Grégory : La nature m’a donné un grain de voix proche de la sienne. Sans le vouloir, mon père m’a donné une curiosité de son histoire. C’était un homme simple, humble et émouvant. S’il avait des défauts, il avait surtout de grandes qualités humaines. Il passait aussi bien à l’Olympia que dans un champ à Trifouilly-Les-Oies en se donnant le même mal pour chanter. D’ailleurs, je ne l’ai jamais vu aussi bon sur scène que quand il était en danger. Je suis très admiratif de mon père, mais pas pour son côté gloriole… pour son humilité.

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Avec Grégory et Annabelle Mouloudji, après l'interview, le 26 juin 2014.

24 août 2014

Sarah Olivier : interview pour Pink Galina

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sarah olivier,pink galina,interview,mandor« Sarah Olivier est une diva, une diva excentrique, une pin'up baudelairienne. C'est une tornade de voix, une giboulée de folie, un incendie sur scène... une nature, un feu bouillonnant! » N’en jetez plus, la coupe est pleine ! Voilà, en tout cas, quelques exemples d'articles de presse. Quand on lit ça, c’est sûr, on a envie de s’intéresser à son travail… et de faire sa connaissance.

C’est ce que j’ai fait. Dans ses chansons, elle parle de prostitution, de suicide, d'amour, de lycanthropie, d'alcool, de mélancolie, de sexe toujours avec une autodérision étonnante, un humour décapant et une sensualité envoûtante.

J’apprends aussi qu’elle « s'inspire autant de jeux respiratoires Inuits que de la chanson à gouaille, que du vieux blues ou du punk des années 80 ». D'une rare liberté, sa voix est puissante et maîtrisée, elle couvre plusieurs octaves et passe de graves inquiétants aux aigus purs et mystiques du chant grégorien.

Le 3 juin dernier, la chanteuse est venue à l’agence évoquer son album Pink Galina… et bien d’autres choses.

Argumentaire de l’album :

Pink Galina est le premier opus de Sarah Olivier. Elle compose, écrit, et interprète avec la sarah olivier,pink galina,interview,mandorparticipation de ses amis de toujours: Babx au piano et Roland Topor pour le texte de « Bloody Mary ». Stephen Harrison et Brad Scott à la contrebasse, la voix de Fantazio sur « Panique »,  Nico Duportal à la guitare, Jo Doherty et Michel Schick aux saxophones, Relu Merisan au cymbalum, Élisabeth Keledjian à la batterie. Sarah navigue entre rock, blues, punk, indus et chanson réaliste.

L’écriture de Sarah Olivier est une fantaisie absolue et délicieuse où la vie et la mort se mêlent dans une sorte de transe. Quant à sa voix, elle se fait tour à tour hypnotique sur « Ophélie », tendrement mélancolique dans « Matin d’été »,  canaille pour « Voleuse » et rageusement drôle sur « Miss Coquette ». La poésie est partout, même dans ses mots les plus crus. Les paroles reflètent un monde merveilleux où se dessine une vision pourtant très réelle, bestiaire fantastique entre loups qui s’entrechoquent, mollusques volants, ailes de visons et poulette en perdition. Mais tout à ses divagations, cet album n’en dégage pas moins une étonnante sérénité. Et si sur scène Sarah Olivier force le respect tout en assumant un sex-appeal déluré, elle défend sur cet album les mêmes valeurs qui l’ont toujours accompagnée: féminité, indépendance et liberté. 

Elle a collaboré à la réalisation de l’album auprès de Bob Coke, producteur et ingénieur du son pour Ben Harper, Noir Désir, Bashung, Black Crows... Pink Galina est un bijou à écouter et à voir. Olivier.O.Oliver a dessiné de très belles encres de chine pour chacun des morceaux, juste avant sa disparition.

sarah olivier,pink galina,interview,mandorInterview :

Tu as vécu dans un environnement particulièrement propice à un épanouissement artistique.

Mon père, Olivier O. Olivier, était artiste peintre. Il faisait partie du groupe « Panique » avec notamment Topor, mon parrain, et Fernando Arrabal, qui m’a offert mon premier nounours. Toute cette clique-là était tout le temps fourrée à la maison. Je les considérais comme mes tontons.

Et ta maman, elle faisait quoi ?

Elle était galeriste dans ce milieu de l’art contemporain.

Donc chez toi, tout était lié à l’art.

On écoutait beaucoup de musique, on sortait au théâtre. Nos amis étaient des poètes, des comédiens, des musiciens, des metteurs en scène, des illustrateurs, des chroniqueurs et j’en passe. On peut dire que j’ai baigné là-dedans. J’aurais pu me destiner à une carrière d’art graphique ou d’art plastique, mais ce n’était pas mon truc. Depuis toute petite, j’ai été attirée par le chant, la musique et le théâtre.

J’ai lu que tu avais commencée à chanter à l’âge de quatre ans.

J’ai fait le conservatoire. J’ai joué dans des spectacles avec des troupes de toutes sortes. J’ai l’impression que j’ai toujours été sur scène. D’une manière ou d’une autre, je me démerdais toujours pour trouver une place quelque part.

Tu te cherchais ?

Non, c’était une curiosité et une dévoration de tout. Je voulais tout faire et être partout. Je ne voulais pas me cantonner à la musique, je suis allée dans tous les sens.

Extrait du concert du 12 février 2014 à L'Atelier à Spectacle de Vernouillet (28). Avec Sarah Olivier, Stephen Harrison, Joseph Doherty et Elisabeth Keledjian.

J’imagine que tes parents t’ont soutenu ?

De toute façon, je ne crois pas qu’ils auraient pu m’imaginer en rat de laboratoire (rires). Je pense qu’ils n’auraient pas compris que je ne parte pas dans une direction artistique.

sarah olivier,pink galina,interview,mandorTu étais proche de ton père ?

Beaucoup. J’étais aussi très proche de son univers et de la façon dont il créait. J’ai d’ailleurs beaucoup posé pour lui.

Est-ce que, quand on a des parents dans l’art, cela met une pression dans son propre cheminement et développement artistique ?

Un petit peu. On veut leur faire plaisir parce que ce sont des êtres qui sont dans l’excellence et qui sont eux-mêmes entourés de gens extraordinaires. Il faut être quand même un peu à la hauteur parce que, dès qu’on est médiocre, on nous le fait sentir. Un jour, j’avais fait un dessin dont j’étais super fière. Je l’ai montré à mon père et il m’a dit avec beaucoup de tendresse et de franchise : « non, il ne faut pas que tu poursuives dans cette voie-là ». Ça ne m’a pas traumatisé, mais ça a calmé mes ardeurs aux dessins. Dans ma famille, il faut être bon dans ce que l’on fait.

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Parle-nous de ta rencontre avec ton contrebassiste, Stephan Harrison.

Si je ne l’avais pas rencontré, je n’aurais pas fait cet album. Il est l’élément déclencheur de mon retour à la musique après dix ans d’absence. Les textes étaient déjà écrits et l’univers commençait à se mettre en place, mais lui est quand même le déclic qui m’a permis d’aller au bout de ce projet. Il y a entre nous une circulation d’énergie et une complicité incroyable. C’est jubilatoire de rencontrer son alter ego  professionnel. On nous compare souvent à Laurel et Hardy parce que sur scène, on a un rapport un peu comique de dominant dominé qui s’inverse.

Tes spectacles sont de vrais shows.

Je mouille ma chemise. Sur scène, je ne m’imagine pas du tout comme je peux être dans la vie. Je ne suis pas assez intéressante pour ça. Et puis, je n’ai pas envie de chanter ma vie, d’interpréter des chroniques de la petite Parisienne trentenaire. J’ai envie de transcender un personnage et d’être dans une expression surréaliste et onirique. Je travaille donc mon personnage de diva très excentrique.

J’adore rencontrer des artistes parce qu’ils sont différents de ce que l’on voit d’eux sur scène. C’est bizarre, parfois.

Heureusement, sinon, tu n’auras pas pu faire l’interview. Ça aurait été insupportable pour toi (rires).

Au New Morning à Paris le 5 juin 2013 pour la sortie de l'album Pink Galina. Réalisation: Extermitent Production.

Quand tu montes sur scène, tu te métamorphoses en diva immédiatement ou il te faut une préparation psychologique un peu avant ?

Un peu des deux. Il y a quelque chose de très naturel et spontané qui m’envahit, mais en même temps, il y a toujours un petit moment où je souhaite être seule pour « m’en(lady)r ». Ça se passe, notamment, quand je me maquille, que je prépare les accessoires ou que je mets mes costumes de scène.

Monter sur scène te provoque quoi ?

C’est le rêve absolu. Sans prétention, j’ai vraiment l’impression d’être née pour ça. Quand on arrive à faire ce pour quoi on pense qu’on est missionné sur Terre, on rentre dans une grande plénitude intérieure.

Tu te sens missionnée sur Terre pour divertir les gens?

Je suis plein de démons et de brèches, alors si je me sens investie d’une mission, elle n’est pas du tout divine. Je me sens vraiment un tube d’air traversé par des ondes.

Cette mission viendrait d’où, alors ?

Je ne sais pas. Du cosmos ? Plus sérieusement, c’est une image pour dire que je me sens « passeuse » de quelque chose. Ma carcasse a le don de transmettre, par ma voix et mon jeu, l’émotion. Je me sens l’héritière de plein de gens qui étaient là avant. Je tente de m’inscrire dans une certaine continuité.

"Miss coquette", extrait du concert de Sarah Olivier en duo avec Stephen Harrison le 19 mars 2013 à la Maroquinerie (Paris) en première partie de Sanseverino.

Tu te sens héritière de qui ?

De Nina Hagen par exemple, ou de cette mouvance de femmes punk rock. Mais ça peut être de la poésie médiévale de Hildegarde de Bingen. Je me sens proche aussi de Diamanda Galás et même de Simone de Beauvoir, voire George Sand, Anaïs Nin ou Colette. J’aime les femmes qui expriment des choses qui peuvent déranger.

Il y a des thèmes plutôt graves dans tes chansons : la prostitution, l’alcool, la drogue, le suicide…

On est tous les jours confronté à la vie, la mort, la joie, la peine, le deuil, la naissance. J’ai un peu l’âme slave. Dès qu’il se passe quelque chose dans ma vie, je vais faire la fête, m’arsouiller à la vodka. Quand je vis un truc très fort, j’ai besoin de le transcender, de le sortir de moi. J’ai des rituels pour cela. Je suis aussi touchée par les choses euphoriques de la vie que par les choses sordides et macabres, parce que je les ressens très fortement. Je ne me voile jamais la face, je sais bien que la vie n’est pas toute rose, mais encore une fois, je transcende ce qui me bouleverse.

Dans la chanson française, as-tu l’impression d’appartenir à une famille ?

Non, mais par contre, je me sens des liens très forts avec certains artistes comme Babx ou Fantazio.

Babx, tu le connais depuis longtemps ?

Oui, je l’ai connu quand il était jeunot. Je faisais partie de l’école de sa maman, Martina Catella. Elle était ma prof de chant. Babx est comme moi, il a baigné dans l’art toute sa vie. Je me sens très proche de lui.

Et si je compare ton travail à celui de Claire Diterzi ou de Camille ?

J’aime beaucoup ce qu’elles font, mais je ne me sens pas du tout de la même famille. On a toujours tendance à comparer les uns avec les autres, ça rassure un peu les gens. Moi plus on me met dans les bacs d’objet musical non identifié, mieux je me sens.  

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Tu écris de quelle manière ? Travaillée ou à l’instinct ?

Les deux. Certains textes sont très instinctifs, spontanés, voire automatiques. D’autres sont très travaillés. Je peux mettre des milliards d’années à me prendre la tête pour trouver la bonne phrase ou simplement le bon mot.

Tu n’aimes pas la facilité ?

C’est exactement ça. Je n’aime pas le confort dans ce métier. Généralement, quand tu sens qu’il y a un truc qui marche, tu as tendance à l’étirer. Moi, j’évite. Sur scène, c’est pareil. Dès que je suis dans quelque chose qui est agréable, « paf »,  je casse et j’essaie d’aller ailleurs.

À la sortie de ton album, il y a plus d’un an maintenant, tu n’as reçu que des critiques dithyrambiques.

Je suis très heureuse. Il ne m’est arrivé que de belles choses. J’ai reçu pas mal de prix, les salles, même si elles ne sont pas très grandes, sont toujours remplies, les critiques sont très bonnes... Je gravis les échelons bien tranquillement et ça, ça me plait. Le deuxième album est quasiment prêt. Nous l’enregistrons en décembre. Tout cela est très euphorisant pour moi, tout en restant lucide et calme.

Peux-tu nous en dire plus sur ce prochain album ?

Je pense qu’il sera différent de Pink Galina, mais dans une certaine continuité. Ce qui est sûr, c’est que ce sera plus rock et qu’il y aura un son de groupe beaucoup plus tenu, du début à la fin. Mais il y aura quand même des surprises, des cassures, des choses qui perturbent. Je ne peux pas m’empêcher de surprendre.

Le 10octobre 2013 @ Canal 93 Bobigny (avec David Lafore, Sarah Olivier et Fantazio)
Sarah Olivier en quartet avec Stephen Harrison, Élisabeth Keledjian et Joseph Doherty.

Comment est ton rapport avec le public?

Je pense qu’un public doit se dompter. Et chaque public est un étalon particulier. Parfois j’arrive à le maîtriser, parfois non. Parfois, j’ai envie que ce soit eux qui me maîtrisent. Chaque soir est différent. Tout dépend dans quelle énergie tu es et dans quel état d’esprit sont les gens qui viennent te voir. J’aime être dans  l’instinct quand j’arrive sur scène et agir en conséquence.

Cette année, tu as fait partie des dix artistes qui ont reçu « le coup de cœur de l’Académie Charles Cros ».

J’en suis flattée, c’est une sorte d’encouragement, mais ça ne change pas grand-chose au succès d’un artiste. Ce qui ne m’empêche pas d’être ravie.

J’ai l’impression que tu n’as pas un ego surdimensionné.

Je pense que j’en ai un parce que je suis totalement exhibitionniste. Avec mon disque et mon spectacle, je suis au contraire dans un egotrip total. En même temps, je ne me prends pas au sérieux, j’ai envie de rigoler. J’essaie de canaliser cet ego surdimensionné pour l’emmener à quelque chose de drôle et le métamorphoser en autodérision.

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Avec Sarah Olivier, après l'interview, le 3 juin 2014.

22 août 2014

Mountain Men : interview pour Mountain Men chante Georges Brassens

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Le duo Mountain Men est composé de l'harmoniciste Ian Giddey dit « Barefoot Iano » et du guitariste Mathieu Guillou dit « Mr. Mat ».

Ces deux performeurs atypiques jouent, ou se jouent du blues, pour en faire une matière musicale surréaliste. Ils se sont imposés comme un groupe de scène incontournable lors de spectacles où le groove répond à l’humour, où la virtuosité côtoie la simplicité, où la puissance se marie à la finesse, pour le plaisir de tous.

De passage à Paris, le 3 juin dernier, le duo est passé par l’agence pour une mandorisation en règle. Je n’ai pas été déçu du voyage. Mr. Mat et Mr. Iano sont deux trublions qui savent se raconter… à leur manière.

Biographie officielle (mais légèrement raccourcie) :

mountain men,me mat,barefoot iano,mountain men chante georges brassens,interview,mandorEn 2009, la sortie de Spring Time Coming avait fait sensation dans le monde du blues international. Avec ce premier album, le duo est nominé 2 fois aux Awards de la Blues Foundation de Memphis, reçoit le prix spécial du célèbre Cognac Blues Passion Festival et promène son spectacle aux quatre coins du globe.

En France, aussi, le succès est spectaculaire. Vendre plus de 15 000 albums de nos jours  est déjà une performance, mais le faire sans soutien médiatique relève de l’exploit. Un exploit réalisé grâce à la vox populi et construit au fil de plus de 300 concerts donnés par le duo. Il faut dire qu’en concert la communion entre les Mountain Men et leur public est impressionnante.

Portés par la voix enivrante de Mr Mat ou par les envolées de l’harmonica de Mr Iano,  le groove et l’émotion vont de pair pendant tout le concert. Le charisme tout aussi décalé qu’incontestable de ces deux personnages nous guide tout au long du spectacle, entre rires et frissons, énergie festive et ferveur communicative.mountain men,me mat,barefoot iano,mountain men chante georges brassens,interview,mandor

Hope est le deuxième album du groupe. Si les racines blues du duo sont indiscutablement présentes à chaque instant c’est bien au-delà que nous transportent les 13 titres de l’album. Blues ? Rock ? Pop folk ? Peu importe les étiquettes, ici on parle de musique, de vraie bonne musique!

En attendant la sortie de leur nouvel album studio début 2015, Mountain Men s’offre une parenthèse et un hommage à Georges Brassens à travers un album live Mountain Men chante Brassens enregistré lors de leur concert à Saint-Malo.

mountain men,me mat,barefoot iano,mountain men chante georges brassens,interview,mandorInterview :

Vous vous êtes connus dans un bar où Ian se produisait, c’est ça ?

Ian : Oui, à la fin de la soirée, j’ai demandé si quelqu’un voulait jouer avec moi.

Mat : C’était dans le bar situé à 500 mètres de chez moi. Il y a un morceau du zinc qui est à moi, tellement je suis un habitué (rires). Pas mal de potes présents ce soir-là m’ont incité à monter sur scène avec lui. Nous étions si bien qu’on a joué près de deux heures. On a compris qu’il se passait un vrai truc entre nous. On a eu un vrai coup de foudre musical. Nous ne nous sommes pas revus pendant quelques semaines et un jour, on s’est enfermé dans un home studio d’un ami à Ian et on a enregistré notre tout premier CD, aujourd’hui introuvable.

Vous habitiez loin l’un de l’autre ?

Ian : Non, à trente bornes. Et un jour, j’ai revu Mat par hasard, parce qu’il est venu faire un boulot d’artisan chez mon voisin. C’est le destin.

Mat : Oui, c’est vrai. À l’époque, à Grenoble, mon métier consistait à laver des poubelles au karcher. Un jour, j’ai bossé à côté de chez Ian, nous nous sommes donc revus. C’est à ce moment qu’on a repris contact.

La reprise de la chanson de Nirvana, "Smells Like Teen Spirit. Un extrait de Hope (clip vidéo réalisé par Balkan).

Vous cherchiez l’un et l’autre un alter ego musical?

Mat : Pour ma part, avant Mountain Men, j’ai toujours eu en moi le désir secret de faire de la musique et d’en vivre. À 17 ans, j’ai eu un premier groupe dans lequel nous faisions du rock. Et puis, il m’arrivait aussi de faire des soirées Brassens dans des bars. Quand j’ai rencontré Ian, tout s’est réalisé naturellement, sans qu’on y réfléchisse vraiment.

Ian : Quand j’ai emmené Mat en studio, j’ai immédiatement compris qu’il fallait que l’on bosse ensemble sérieusement. Moi, j’ai mon histoire de duo avec des chanteurs guitaristes, j’ai appartenu à des groupes, j’ai joué aussi en solo… et je sais reconnaître les vrais chanteurs. Et Mat en est un.

Mat : Pour moi, le vrai déclic, c’est quand on a participé au tremplin, « Blues sur Seine ». On a fait un super concert, on a eu des retours élogieux et on a pratiquement remporté tous les prix.

Extraits "live" de quelques titres de l'album Hope.

mountain men,me mat,barefoot iano,mountain men chante georges brassens,interview,mandorÇa doit donner confiance. On doit se dire qu’on est sur le bon chemin, non ?

Mat : Oui, mais au même moment, en 2007, Ian a appris qu’il partait en tournée pour cent dates avec Riké, de Sinsemilia. Ca s’est mal goupillé parce que, du coup, en 2007, nous n’avons quasiment pas joué ensemble. Juste six dates. En 2008, on a enregistré Springt Time Coming. Il est sorti en 2009 et sans aucune promo, on s’est retrouvé « meilleure vente blues jazz en France ». À la fin de cette année, nous avons participé au festival de blues de Cognac et on apprend là-bas que nous sommes la révélation française de l’année dans le blues. Ensuite, on nous annonce que nous sommes sélectionnés pour représenter la France à un grand festival de blues à Memphis. Là, le projet commençait vraiment à prendre sens.

Vous n’avez pas évolué avec le même son dans les oreilles. Ian est plutôt Folk, Mat plutôt rock, voire hard rock.

Ian : De plus, on n’a pas la même façon d’écouter la musique. Mat, a une espèce de mémoire auditive extraordinaire. On peut lui jouer un air une fois, il est capable de le reproduire immédiatement à la guitare et de chanter les textes sans se tromper. Je n’ai jamais vu ça.

Mat : Ma mémoire ne marche jamais aussi bien que pour ça. Moi, je suis un vrai boulimique de musique. J’ingurgite tout et je peux le ressortir sans difficulté.

Ian : Moi, j’écoute de moins en moins de musique. Je ne me sens jamais aussi bien que dans le silence. Dans le silence, il y a toutes les musiques.

"Egotistical", extrait de l'album Hope.

J’ai l’impression en vous voyant qu’il y a une fusion entre vous.

Mat : Oui, par exemple, on a de moins en moins besoin de parler pour se comprendre. Sur scène, nous avons les mêmes idées en même temps. On est toujours très exactement sur la même longueur d’onde. Pour en arriver là, il y a le travail et la rigueur, mais aussi une part de magie.

Ian : En français, on m’a dit que ça s’appelait « complémentarité ». Nous sommes plus complémentaires que complices.

Il faut une dose d’amitié pour former un duo qui tient et qui se tient ? 

Mat : Oui, même s’il nous arrive d’avoir quelques prises de bec. On a tous les deux de forts caractères.

mountain men,me mat,barefoot iano,mountain men chante georges brassens,interview,mandorParlons de cet album Mountain Men chante Georges Brassens. Pour Mat, c’est un retour aux sources de chanter cet artiste, mais pour toi Ian, que signifiait Georges Brassens ?

Ian : Je ne le connaissais pas, à part de nom. Je n’avais aucune idée de ce qu’il pouvait chanter. Le soir où on a enregistré cet album en live, j’ai juste suivi mon chanteur guitariste. Je découvrais presque les chansons et c’est la première fois que je jouais les morceaux.

Mat : On était en plein milieu de la tournée Hope et on a fait cette soirée Brassens, chez des potes à Saint-Malo, un peu de manière impromptue. Et pourtant ce soir-là, on a joué trois heures dix, sous un chapiteau devant 450 personnes au taquet du début à la fin. On a décidé d’enregistrer ce live, deux heures avant le concert. Le lendemain, Yann, le patron de Radio Sing Sing nous a appelés presque en pleurant d’émotion parce qu’il venait de réécouter l’enregistrement. On a donc décidé de le sortir en disque.

"Les copains d'abord" par Mountain Men (vidéo réalisée par Balkan. Enregistrée le 19 Mars 2014 à l'Odyssée à Eybens - 38).

mountain men,me mat,barefoot iano,mountain men chante georges brassens,interview,mandorCe qui est « dangereux » quand on s’attaque à ce genre de projet, c’est que les puristes de l’artiste repris sont parfois des acharnés intolérants.

Mat : Moi, la seule crainte que j’ai eue, c’est que l’on considère que je l’ai massacré, alors que j’ai voulu être à la hauteur du personnage. Ce n’est peut-être pas parfait, mais on a fait ce concert comme on avait envie de le faire, avec notre sensibilité et notre façon de jouer de la musique. Mais, je te jure qu’on a vécu un moment très fort émotionnellement. Brassens, c’est un pan entier de ma vie. Comme je te le disais tout à l’heure, j’ai commencé les concerts en jouant son répertoire. C’est un pilier pour moi et son ombre plane toujours au-dessus de  ma tête, quoi que je fasse musicalement. Sans faire de la psychologie de comptoir, chez Brassens, je suis allé chercher la tendresse que je n’ai pas eue dans ma jeunesse.

Ian, comme tu es australien, comprends-tu toutes les subtilités de la langue de Brassens ?

Ian : Ce n’est pas si subtil que ça. Je trouve qu’il est quand même assez brut. Pourtant Georges est une légende en Australie. On en parle tout le temps.

OK ! Tu te fous de ma gueule.

Ian : Bon, en vrai, je suis moins touché que Mat. Je ne comprends pas toutes les subtilités dans tu parles, parce que c’est justement trop subtil pour moi. Mais Mat m’en a expliqué certaines.

Mat : Je lui ai expliqué le sens de chaque chanson.

En tout cas, vous donnez à ces chansons beaucoup de pêche et c’est sacrément agréable.mountain men,me mat,barefoot iano,mountain men chante georges brassens,interview,mandor Vous vous êtes vraiment approprié son répertoire.

Mat : Il y a beaucoup de gens qui m’ont dit qu’il redécouvrait Brassens grâce à nous et il n’y a rien qui puisse me faire plus plaisir. Il y a même des gens qui estiment que Brassens est assez monocorde et monotone quand il chante et que c’est ennuyeux. Je ne suis pas d’accord avec ça, mais on a voulu rendre sa musique plus « festive », avec de gros guillemets. Nous, on veut faire découvrir l’œuvre de Brassens d’une autre manière.

Le prochain album est en route. En quelle langue sera-t-il ?

Mat : En français et en anglais. Un peu plus en anglais parce que la racine de Mountain Men reste l’anglais.

Pourquoi d’ailleurs ?

Mat : D’abord parce que c’est la langue de Ian et aussi que chanter en français m’impressionne. J’ai écouté toute ma vie Brel, Ferré, Brassens, Piaf, Fréhel, ça a de quoi te donner des complexes. L’écriture des chansons qu’ils interprètent est une telle broderie que lorsque tu passes derrière, tu te dis très vite que c’est nul.

Mat, est-ce qu’il y a des chanteurs français encore vivants qui trouvent grâce à tes yeux aujourd’hui ?

Mat : Oui, ils ne sont pas nombreux, mais il y a Maxime Le Forestier, Renaud, Batlik, Loïc Lantoine… et j’ai envie de citer un artiste récemment disparu, Allain Leprest.

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Avec les Mountain Men, après l'interview, le 3 juin dernier.

16 août 2014

André Fernandez : interview pour l'album Les doutes

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(Photo: Nathalie Tiennot)

André Fernandez est un peu ovniesque dans le paysage musical français. Il vient de sortir un premier album, Les doutes, mélange de pop rock des 70's et de textes souvent magnifiques et... malins. Le premier degré de ses chansons se métamorphose en subtil second degré. Je suis très étonné, car aucun confrère ne parle de ce disque pourtant très original. Il n’y a encore aucune critique, positive ou négative, un peu comme si ce disque n’existait pas. Or, il existe bel et bien. Je trouve très injuste que cet album soit ignoré de tous, car il est très original et intéressant sur bien des points (bien plus que certains albums de certains artistes qui ont pignon sur rue). J’ai donc décidé de recevoir cet artiste généreux à l’agence. C’était le 8 juillet dernier.

Photo 2 Nathalie Tiennot.jpgBiographie officielle :

Auteur-compositeur-interprète, ancien élève du cours Florent à Paris, batteur puis guitariste-chanteur de plusieurs groupes de rock. (Big Baang, Colère in Corti, Superstars).

En 2004 il écrit et compose « Voici mon pays » pour le 1er album de Jean-Sébastien Lavoie, Je me souviendrai (SonyBMG 2004).

Dès lors, il collabore à différents projets pour les éditions VK Production avec les paroliers Éric Chemouny, Sophie Gascon, Varda Kakon, puis à partir de 2006 avec les éditions Passport Songs Music et les paroliers Julien Melville, Hakan Lindgren, Axenn Raeyan et le compositeur Richard Jullien ?

En 2007 il cosigne avec Richard Jullien la musique de « Garder le feu », le 1er single inédit1383838_10151735985635835_593197720_n.jpg du double Best of de Roch Voisine, sur un texte de Julien Melville et Roch Voisine (SonyBMG-RV International 2007)

Parallèlement, André Fernandez planche sur des projets entre pop, rock et chanson française et se produit régulièrement sur la scène des bars parisiens.

En février 2013 débute l'enregistrement de son 1er album intitulé Les doutes en collaboration avec le guitariste Norbert Galo (Deep Forest, Jean-Louis Murat, Josh Groban...)

Le cd est disponible sur www.andre-fernandez.com

Je remercie Nathalie Tiennot pour toutes les superbes photos d'André Fernandez en concert.

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Interview :

Ton parcours est curieux. Plus jeune, tu te destinais à devenir comédien…

Oui, j’étais dans ce trip-là. Ou comédien ou metteur en scène. Cela m’intéressait beaucoup. Avant de faire les Cours Florent à Paris, je faisais déjà du théâtre à Marseille, mais c’était plus du théâtre de rue et du théâtre d’impro. Arrivé à Paris, j’ai découvert les grands classiques. Mais les textes de ces grands auteurs, avec mon accent, ça posait quelques problèmes. Pour jouer du Racine, ce n’était pas évident. Un peu comme dans Madame sans gène, on m’a fait faire des exercices pour que je perde cet accent, mais rien n’y a fait.

Cela dit, avoir lu beaucoup de « classiques » enrichis toujours, surtout quand on écrit soi-même des textes, non ?

Je n’ai jamais pensé que j’avais perdu du temps. Il y a les classiques, en effet, qui m’ont appris beaucoup de choses, mais aussi la belle chanson française, celle qui est bien écrite et engagée, comme savait bien le faire Georges Moustaki ou Jean Ferrat. Toutes ces lectures et ces écoutes m’ont donné envie d’écrire moi-même.

Photo 3 Nathalie Tiennot .jpgQuand la musique est-elle arrivée dans ta vie sérieusement ?

Tout petit déjà, je chantais sur les 45 tours des artistes que j’écoutais. À cette époque-là, c’était surtout de la variété, comme Mireille Mathieu, Claude François et Patrick Juvet.

Tu reviens de loin dis donc ! C’était assez « paillettes » ce que tu écoutais.

Ce sont mes sœurs qui m’ont remis dans le droit chemin musical. Sans renier mes premiers amours musicaux, elles sont revenues de colo avec des chansons de Moustaki et Fugain, par exemple, et je me suis dit qu’il y avait autre chose.

Tu as réalisé qu’il y avait des chansons qui avaient du sens ?

Absolument !  Mais, je ne me suis jamais dit qu’il fallait que je choisisse entre la variété et la chanson à texte. J’ai toujours aimé l’un et l’autre et je l’assume parfaitement.

Le rock s’est pointé quand dans ton existence ?

Dans les années 80. J’ai découvert Kiss. Ça a été une révélation. Avec ce groupe, c’était le spectacle total. Des flammes et des explosions partout… ça me fascinait. On ne les appelait pas les Las Vegas du rock pour rien. Ils étaient les seuls à faire des shows si explosifs.

Ensuite, tu t’es intéressé au rock progressif.

J’ai découvert les Pink Floyd, Ange, Genesis, Magma, Gong… tout à un tas de groupe expérimental. Ça m’a ouvert un nouvel horizon et d’autres perspectives musicales.

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(Photo: Nathalie Tiennot)

Ton album Les doutes, musicalement,  c’est quel genre ? Moi, je dirais pop rock seventies. Es-tu d’accord ?

Ce premier album est sûrement la synthèse de tout ce que j’ai aimé et écouté dans ma vie. J’ai mélangé le rock des années 70 avec des chansons à texte.  Les doutes m’a permis de boucler la boucle. Peut-être que je vais passer à autre chose à présent. M’ouvrir à d’autres styles musicaux.

Quand as-tu décidé de faire de la musique ton métier ?

À la fin des années 90. J’ai passé trois ans au Cours Florent. Pour le spectacle de fin d’année, je me suis lancé. Une copine m’a fortement incité à chanter avec ma guitare. J’ai donc interprété « Retiens la nuit », initialement interprété par Johnny Hallyday. Ce soir-là, j’ai compris que chanter était la meilleure chose que j’avais à faire.

Ensuite, qu’as-tu fait ?andré fernandez,les doutes,interview

J’ai commencé à écrire des chansons et j’ai poussé un peu mon apprentissage de la guitare. J’ai joué du Cabrel, des choses comme ça, et puis rapidement, je me suis dit qu’il fallait que je fasse mes propres chansons. J’ai décidé de m’occuper de moi. Je me suis perfectionné. Je me suis acheté du matériel pour pouvoir m’enregistrer. De fil en aiguille, j’ai commencé à avoir quelques chansons qui tenaient la route.

Tu en as fait quoi de ces chansons ?

Je les ai gardées pour moi. J’ai envoyé quelques maquettes à des maisons de disque. En gros, tout le monde me répondait que ce n’était pas encore prêt… et c’était vrai. Il fallait que je perfectionne le chant et la construction des morceaux. Pour devenir un chanteur crédible, l’apprentissage est long.

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(Photo: Nathalie Tiennot)

Ton premier « coup », c’est un texte pour le québécois Jean-Sébastien LaVoie.

Oui, j’ai écrit paroles et musique de « Voici mon pays ». Je connaissais Jean-Sébastien depuis le début des années 2000, bien avant sa participation remarquée dans A la recherche de la Nouvelle Star. On s’est connu sur un forum de musiciens, lui au Québec, moi à Paris. De mail en mail, ça a collé entre nous.

Ça fait quoi d’entendre une de ses chansons chantées par un autre artiste ?

C’est très étrange. Quand on écrit une chanson, on a une vision personnelle de son interprétation. C’était différent de ce que j’imaginais, mais franchement, c’était une bonne surprise. J’étais même très content du résultat.

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(Photo: Nathalie Tiennot)

Après, il y a la rencontre avec Varda Kakon.

C’est à ce moment que les collaborations vont commencer sérieusement. Varda m’a proposé de mettre en musique des textes qu’elle avait dans ses tiroirs. J’ai très vite travaillé sur des textes de Varda elle-même, d’Éric Chemouny et d’autres auteurs. C’est à partir de là que j’ai appris à construire une chanson carrée et efficace. De fil en aiguille, j’ai rencontré d’autres éditeurs, notamment Thierry Perrier de Passport Songs Music. Là, avec Richard Jullien, on a écrit une chanson, « Garder le feu ». Roch Voisine l’a écouté. Il a flashé et l’a mise sur son best of. On peut dire que c’est la Québec Connection qui m’a fait démarrer (rires).

Tu as pris ton temps pour enregistrer ton premier album.

Je pense qu’il fallait que je me libère de ce côté « standard » que j’avais acquis. Je ne dis pas qu’il n’y a pas des chansons « traditionnelles » ou « formatées », mais j’ai essayé de m’en éloigner le plus possible. Je ne voulais pas d’un disque trop conventionnel. Je voulais faire appel à mes convictions musicales, à mes envies et à mes goûts plus qu’à mes habitudes de création pour les autres.

Clip de "Mater les gonzesses".

Ce que j’aime beaucoup dans tes textes, ce sont les doubles sens. « Mater les gonzesses » est une chanson sur l’homosexualité, comme le titre ne l’indique pas, par exemple.

J’ai failli changer de titre à un moment. J’avais peur qu’il rebute pas mal de gens. Je craignais qu’on la prenne pour une chanson légère, fun, rigolote et qu’on n’écoute pas le texte.

Je trouve que la chanson « Des mots pour des maux » est une des chansons les plus importantes de ton disque. Elle explique pourquoi tu écris. C’est vraiment une forme de thérapie ?

Oui, un peu. J’écris rarement quand je suis super content, j’ai autre chose à faire (rires). J’écris toujours quand j’ai des doutes, quand j’ai besoin de mettre à plat ma vie, de dresser un ou des bilans. Je trouve que cette chanson allait parfaitement bien pour introduire l’album.

1559428_647455041984952_670602198_o.jpgIl est beaucoup question de doutes dans ton disque, comme le titre en témoigne d’ailleurs.

Moi, je suis quelqu’un qui doute beaucoup. Est-ce qu’on est vraiment fait pour vivre la vie que l’on vit ? Est-ce que l’on est vraiment fait pour vivre avec la personne avec qui on vit ? Est-on vraiment hétéro ou homo ? Est-on bien là où on est ? Est-on vraiment qui on voudrait être ? Est-on mieux dans l’ombre que dans la lumière ? Personnellement, je me cherche en permanence. À mon avis, les gens qui n’ont que des certitudes doivent s’ennuyer un peu.

Qu’attends-tu de ce métier ?

Je souhaiterais pouvoir en vivre, tout simplement. J’aimerais ne pouvoir faire que ça. La scène et les disques.

Serais-tu à l’aise avec le vedettariat ?

Je ne suis pas certain. J’aime la discrétion.

Ah bon ? Pourtant ton clip de « Mater les gonzesses » est très kitsch.

Oui, c’est vrai. Mais, les êtres humains sont tous paradoxaux.

"Hispanie", extrait de l'album Les doutes.

Tu t’appelles Fernandez. Tu es donc d’origine hispanique.

Oui, d’origine andalouse par mon papa et d’origine corse par ma maman. Je suis né dans le sud de la France, donc, je peux dire que je suis méditerranéen. Avec le mauvais caractère qui va avec. J'ai écrit une chanson qui est une sorte de clin d’œil à mes origines, "Hispanie"...

Concernant cet album, je suppose que tu es déçu du silence qu’il y a autour.

Disons que je trouve, en effet, que les choses ne vont pas vite. Je n’ai ni les codes, ni les clefs pour débloquer certains rouages. Mais, je suis patient et je continue d’y croire.

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Avec André Fernandez, après l'interview, le 8 juillet 2014.

15 août 2014

Mascarade : interview de JNEB pour l'EP "Rien n'à foot"

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Mascarade est un groupe autoproclamé "Hip-hop de Rockers" réunissant  JNEB ("artisan" pluridisciplinaire: musique, écriture, animation 2D) et JB (guitariste de Marcel et son orchestre). Leur "hip-hop de rockers" penche sérieusement du côté rock, voire hard et punk/rock...

J’ai lu quelque part que Mascarade était « le mariage contre nature de Trust et NTM avec comme témoins Les Inconnus et comme prêtre Lemmy Kilmister... ». Pas faux.

mascarade,jneb,jb,rien à foot,interview,mandorCe qui m’a attiré chez eux, c’est d’abord la qualité des textes, signés JNEB. Une vraie "plume", pleine d'humour et d'une totale autodérision. Ensuite, le son. Gratte saturée en avant, lourds riffs heavy, avec des touches electro, mais raisonnablement.

Juste avant la Coupe de Monde les deux compères de Mascarade ont sorti un Ep dédié au football et à ses travers, Rien n'à foot. Et le résultat n’est pas du tout politiquement correct. JNEB chante des chroniques décalées sur les faits et gestes des adeptes du foot.

J’ai rencontré l’artiste lillois, JNEB, en terrasse d’un bar parisien, alors qu’il était de passage dans la capitale, autant dire que j’ai rencontré un phénomène.

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Interview :

Nous sommes dans un pays où on ne peut pas mélanger les genres, or, toi, tu as plusieurs activités artistiques…

Pour Mascarade, je compose tous les titres, j’appréhende tous les instruments, je fais les arrangements et les textes. Ensuite, je réalise les clips entièrement seul. Je prends la caméra, je fais les plans, les éclairages, je joue dedans et, quand je rentre chez moi, je m’attelle au montage. Je me débrouille aussi en animation 2D. Pour le groupe, je fais aussi le boulot d’attaché de presse, je m’occupe des réseaux sociaux et des comptes. Il n’y a que le booking que je ne fais pas.

Quand as-tu commencé la musique ?

A l’âge de 14 ans. Je suis autodidacte en tout, je n’ai jamais pris un cours en rien. J’ai toujours voulu apprendre moi-même, même si j‘ai quelques amis qui m’ont donné quelques coups de main et conseils. Je viens des Ardennes, je suis originaire de Charleville-Mézières. J’ai travaillé pendant neuf ans dans un groupe de rock « hétérocklite », Guerka, avec plein de gens qui se sont succédé. Il aura fallu 35 ans pour que je trouve une sorte d’alter ego. J’ai toujours fait de la musique avec un grand M. J’aime tout. La musique du monde, le rock, le punk, le ska, la variété, la musique classique…

Clip de "L'envers du décor".

Pourtant, Mascarade est estampillé groupe de hip-hop.

Nous nous sommes autoétiquetés « hip-hop de rockers ». On s’est filé une étiquette avant qu’on nous en file une qui ne nous corresponde pas vraiment. On s’est tiré une balle dans le pied parce qu’on vient du rock. C’est pour ça qu’on s’appelle Mascarade, parce que les gens qui viennent du rock pourront se dire « c’est quoi cette mascarade ? »

Tu as évidemment fait des projets solos avant Mascarade.

Oui, en 2007, j’ai élaboré un projet qui m’a pris 4 ans. Il s’appelait Idéaux et ébats. C’était un triptyque multimédia (un film, un roman et la BO du film) qui a été diffusé jusqu’en Amérique latine et en Espagne. C’était un projet qui prônait le port du préservatif. La base, c’était religion et sexe. Un an après, je suis revenu avec un album qui s’appelait Tout n’est pas rose, en 2008, sous le pseudo de JNEB, qui est le diminutif de Benjamin, mon prénom.

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Tu es quelqu’un qui aime le « conceptuel ».

C’est ce qui m’a toujours causé du tort quelque part. Mon leitmotiv a toujours été d’être là où on ne m’attend pas.

Qu’est-ce qui t’anime ?

Créer et composer. J’aime bien être chez moi,  je suis assez casanier. Aujourd’hui, j’ai envie que ça marche un peu, c’est pour ça que je suis retourné faire un peu de scène. Et puis ça m’a resociabilisé. Je suis un peu autiste.

En 2010, tu as sorti un album qui était l’antithèse de celui de 2008.

En 2008, c’était un album très arrangé et plus chiadé. En 2010, l’album était beaucoup plus minimaliste. Même dans la composition, il y a des morceaux que j’ai écrits et composés en trente minutes. L’objectif était de composer dans l’urgence et de ne pas y revenir.

Clip de "Allumez la télé ou j'tue l'chien"

mascarade,jneb,jb,rien à foot,interview,mandorTa rencontre avec JB s’est passée comment ?

On se connait depuis plus de quinze ans maintenant. J’ai failli être chanteur de Marcel et son Orchestre à l’époque où ils auditionnaient des gens. Avec JB, j’avais de grandes affinités humaines et musicales.

Votre nouveau disque est sorti avant la Coupe du Monde 2014… forcément, je me suis dit que c’était un disque opportuniste. Et j’ai découvert vos clips qui étaient très second degré et intelligents, ce qui m’a donné envie d’écouter l’EP en intégralité.

C’est une bonne chose, alors. Pour moi, les clips ne doivent pas être un pâle succédané des textes. Il faut que ça donne du supplément, voire une complémentarité. Les clips servent à donner une autre vision des choses, d’appuyer ton propos et même de l’étoffer.

Quand tu chantes, on ne peut pas prendre trois mots à la volée, il faut t’écouter en intégralité, sinon, il peut se créer quelques confusions de sens.

Par rapport aux textes, si les gens ne vont pas plus loin que le premier degré, ils pourraient même envisager la possibilité que l’on soit racistes et/ou misogynes, alors que c’est exactement le contraire.

Clip de "Le football c'est violand (feat Ribéry)

Excuse-moi, je reviens sur ce que je te disais tout à l’heure. Est-ce que sortir ce disque mascarade,jneb,jb,rien à foot,interview,mandoravant la Coupe du Monde n’était pas un brin opportuniste ?

Si, c’est clair. On a voulu surfer sur le ballon, je ne te le cache pas. On s’est donné un coup de main, parce que personne ne nous a aidés. Par contre, nous n’avons pas été opportunistes complètement, sinon, nous aurions sorti juste un one-shot, un hymne pour les bleus, pas un EP avec sept titres. Notre disque n’est ni pro, ni anti foot, c’est les deux parce que les deux ouvertures nous permettaient de prendre des pans humoristiques. On en a trouvé sept.

Tu te situes où dans ce métier ?

J’ai du mal à répondre à ça. Je suis multi-instrumentiste, je compose, j’écris, je réalise, je suis cadreur, monteur, dessinateur…Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds artisan multidisciplinaire en essayant d’être là où on ne m’attend pas.

J’ai l’impression que tu as envie de foutre un gros coup de pied dans la fourmilière.

C’est un peu ça. D’ailleurs, je suis content parce que les chroniques que je lis sur nos disques vont dans ce sens. Les journalistes disent que l’on veut sortir des codes et que nous ne sommes surtout pas dans les paillettes. On est dans l’antithèse de la hype. Je vais même plus loin, je veux fournir de la contre-culture.

Clip de "J'aime bien le foot".

mascarade,jneb,jb,rien à foot,interview,mandorIl y a trois ans, je sais que vous avez été contacté par une grosse maison de disque et que vous n’avez pas voulu vous plier à leurs souhaits. Pourquoi ?

Parce qu’une fois dans leurs locaux, le directeur artistique se disait intéressé, mais nous reprochait de dire beaucoup de gros mots, nous expliquait qu’il y avait trop de grumeaux et que les guitares étaient trop saturées. Il nous demandait de nous calmer et de rentrer un peu dans les rangs. Je n’ai pas envie de porter une barbe, ni de chanter en anglais parce qu’en ce moment, c’est ça qui marche. Nous avons refusé. Je lui ai dit qu’il était hors de question que l’on change. Il cherchait du mainstream, alors que nous sommes alternatifs.

Tu as un avantage, tu as un métier et tu n’attends pas la musique pour vivre.

C’est ce qui fait ma force. J’ai toujours fait ce que j’ai voulu faire, même si je suis rarement content de ce que je fais. Avec JB, c’est la première fois que je suis à peu près satisfait de ce que je produis. L’objectif est de me surprendre moi-même. Si ça plait aux gens, tant mieux ! Je ne te cache pas que je préfèrerais que ça plaise, sinon, je ne serais pas là avec toi pour avoir un peu plus d’expositions (rires).

La Coupe du Monde est terminée, le soufflé est retombé. Qu’advient-il de cet EP footballistique de Mascarade ?

Mais tu n’es pas sans savoir que le football existe toujours. Les différents championnats recommencent. Le foot, il y en a tout le temps.  

"Il paraitrait" en live (juillet 2014).

Vous allez continuer les concerts ?

Tant qu’on nous le demande, bien sûr. Sinon, je t’annonce que l’on a quasiment un album de bouclé. Celui-ci, on va essayer de travailler différemment. Le premier album et l’EP, on les a enregistrés dans l’urgence. Cette fois-ci, on laisse reposer des titres déjà composés il y a quelques mois. On y reviendra plus tard. Avec JB, pour le moment, on a la chance d’être prolifique et de ne pas tourner en rond. Musicalement, il y aura du reggae dance hall, du punk-rock,  du disco… des musiques comme ça. On va essayer de s’entourer un peu plus, parce que l’on sait que nous sommes arrivés à nos limites. Il faut que nous montions d’un cran. Même si je n’attends pas la musique pour vivre, j’aimerais bien que ça marche un peu.

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Avec JNEB, après l'interview, le 7 juillet 2014.

09 août 2014

Guillaume Jan : interview pour Traîne-savane, vingt jours avec David Livingstone

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(© Gwenn Dubourthoumieu) 

Cela faisait des années que mes amis Bertrand Guillot et François Perrin me demandaient si je connaissais Guillaume Jan, sous le prétexte que nous avions transité tous les deux, un moment, en Guyane. Moi, six ans, lui, un peu moins. Mais bref, je ne connaissais pas cet écrivain que l’on me qualifiait d’« aventurier » ou, au minimum, de « voyageur ». Et donc, un jour, j’ai reçu de sa part Le Cartographe. J’avais parcouru avec passion ce livre de Guillaume Jan, mais comme il était sorti il y avait un moment, j’avais reporté la mandorisation au prochain roman.

Trois ans plus tard, Traîne-Savane est arrivé (publié, lui aussi, dans la très séduisante maison d'édition Intervalles). Joie. L’occasion était belle, le 8 juillet dernier, de le recevoir à l’agence.

J’adore ce genre de type « bourlingueur » avec l’air de ne pas y toucher. À 41 ans, l’homme a déjà cherché de l’or en Guyane (voilà donc ce qu’il faisait là-bas !) et, d’après ce que j’ai lu sur le site de Nova Planet.com, « a essayé d’apprendre la boxe à Cuba ou fut éjecté à coups de pied aux fesses d'un camp d'entraînement pour enfants soldats en Côte d'Ivoire. Un Breton qui a traversé l’Afrique d’est en ouest, en claquettes, en moto ou en pirogue, descendant seul le fleuve Congo (sujet de son premier livre. Qui s'est beaucoup promené en Europe de l’Est. »

Traîne-Savane, est le récit de deux déclarations d’amour à l’Afrique. D’abord la sienne, au fil d’un périple épique qui va l'amener à se marier au Congo, chez les Pygmées, avec une Kinoise rencontrée lors d’un précédent reportage. En parallèle, il retrace l’histoire du Docteur Livingstone, cet explorateur victorien qui cherchait les sources du Nil et s’engageait dans la jungle de manière aléatoire, tout en rêvant à l’émancipation du peuple noir. Un livre exaltant, passionnant et superbement écrit. Chapeau bas !

guillaume jan,traîne-savane,interview mandor4e de couverture :

Deux amoureux se perdent dans la jungle et rêvent de se marier au prochain village pygmée : Traîne-Savane raconte l’histoire (vraie) de ce mariage romanesque décidé sur un coup de tête, au bout d’une longue errance au cœur de la forêt congolaise. Cent cinquante ans plus tôt, le zélé missionnaire David Livingstone déambulait le long des fleuves d’Afrique centrale, à la recherche d’une terre promise, d’une autoroute du commerce ou de sources miraculeuses. Fantasque et têtu, rêveur et maladroit, l’explorateur menait vaillamment ses combats impossibles jusqu’à ce que Stanley le retrouve sur les berges du lac Tanganyika et lui lance son mythique : « Doctor Livingstone, I presume... » En tressant ces deux parcours picaresques, Guillaume Jan relie le destin de ces Don Quichotte qui, chacun à leur manière, donnent leur cœur au continent noir. Curieusement, aucune biographie solide du Docteur Livingstone n’avait été jusqu’ici établie en langue française.

L’auteur :guillaume jan,traîne-savane,interview mandor

Guillaume Jan est né en 1973. Il a été palefrenier, barman, chercheur d’or, auto-stoppeur, libraire et grand reporter. Il vit aujourd’hui à Paris. Il a publié le récit d’un aventureux vagabondage sur le fleuve Congo (Le Baobab de Stanley, éditions François Bourin, 2009) et un roman de flâneries chaotiques à travers les Balkans (Le Cartographe, Intervalles, 2011). Le 23 avril 2014 : Traîne-Savane figure parmi les finalistes du Prix Nicolas Bouvier 2014.

Quelques critiques :

Jean-Claude Perrier (Livres Hebdo) : « Un roman hélicoïdal, plein d’humour et de fraternité... par l’un des plus brillants écrivains de son genre et de sa génération. »

David Fontaine (Le Canard enchaîné) : « Éclairé par des descriptions souvent enchanteresses, émaillé de scènes drôles qui résument si justement le pays, un récit qui est à la démesure du Congo. »

Julien Blanc-Gras (Magazine A/R) : « Ce livre musarde sur les chemins de la passion et éclaire ce Congo déglingué et envoûtant, drôle et désespérant. Le tout est porté par une plume tendre et ciselée, précise sans être précieuse, dénuée de misérabilisme comme de condescendance. Ce n’est pas un ouvrage sur l’Afrique terni par les habituels clichés du genre. C’est une pépite polie en Afrique par quelqu’un qui lui a donné son cœur. »

François Perrin (TGV Magazine) : « Deux retours pour un aller simple. Deux histoires d’aventures contrariées et de cœurs offerts, nattées, ici, l’une à l’autre dans une alternance de chapitres d’une tendresse revendiquée. »

Grégoire Delacourt : « Dans un style à la fois riche et simple, Guillaume Jan nous embarque dans sa quête. On en ressort plus fort, émerveillé d’avoir essayé d’attraper, le temps d’un livre, un peu de l’ivresse du voyage, de cette troublante nostalgie qui nous fait regretter une époque que l’on n’a pas connue, un peu de cette passion, enfin, qui anime l’écrivain-voyageur. »

Grégoire Leménager (Le Nouvel Observateur) : « Le récit de cette noce insolite aurait suffi à faire un livre sympathique, d’autant que son auteur a l’humour qu’il faut... Mais son Traîne-Savane est aussi une terrible photo du Congo postcolonial... C’est enfin... l’épopée grandiose et pathétique de David Livingstone, le "missionnaire aux semelles de vent" qui arpenta le continent noir en zigzags avec l’espoir d’abolir l’esclavage. Un Don Quichotte en bras de chemise comme on en croise chez Patrick Deville. »

guillaume jan,traîne-savane,interview mandorInterview :

Tous tes voyages se transforment quasiment en livre…

Comme je suis journaliste, la plupart de mes voyages, je les ai faits pour bosser. Mes premiers, ils ne se transformaient pas en livre, mais en reportage écrit pour des magazines.

Tu fais un peu comme Julien Blanc-Gras, finalement (voir sa dernière mandorisation ici) ?

Il a commencé plus tôt que moi. On aime tous les deux voyager, écrire et on n’en revient toujours pas de pouvoir concilier les deux en même temps. Être payé pour le faire et sortir des livres, c’est aussi inattendu que jubilatoire. Le problème des livres, c’est qu’il faut trouver le temps de les écrire.

Vous n’écrivez pas tout à fait de la même façon, Julien et toi. Lui s’amuse un peu plus de ses « aventures ». On est plus dans l’anecdotique.

Julien a un point de vue assez ironique, mais ce qui est impressionnant chez lui, c’est qu’il sait le faire avec douceur. J’aimerais bien faire ça, mais, pour le moment,  j’en suis incapable. J’ai plutôt tendance à avoir tout de suite beaucoup d’empathie envers les gens avec lesquels je traîne.

J’ai quand même l’impression que tu ne t’embarques pas dans des aventures qui ne t’intéressent pas, encore moins avec des gens que tu ne « sens » pas.

Absolument. Du coup, j’ai du mal à avoir de la moquerie parce que je vais vers des gens qui m’attirent. Je ne m’étais jamais formulé la chose comme ça, mais c’est vrai, j’ai tendance à faire uniquement ce qui me plait. Bon, ce n’est pas totalement vrai parce que pour gagner ma  vie, je fais des choses qui ne me plaisent pas forcément. Cela dit, après réflexion,  pas tant que ça. Là, je sors d’un hiver où j’ai galéré financièrement, mais visiblement, j’ai préféré galérer financièrement plutôt que de faire des boulots qui ne me plaisaient pas. C’est risqué parce que j’ai une fille et j’ai l’honneur de t’annoncer que Belange est de nouveau enceinte. Bon, autant te dire que maintenant, c’est fini la rigolade !

Tu parles de Belange. C’est elle l’héroïne de Traîne-Savane puisque tu racontes ton mariage avec elle dans la forêt congolaise, chez les pygmées. C’est un livre d’amour pour ta femme et pour le Congo. Pourquoi avoir pris la décision de vous marier là, alors que ce n’était pas prévu à la base.

À l’origine, je suis parti pour les Inrockuptibles faire un reportage sur un orchestre symphonique à Kinshasa et je suis rentré marié. Le trajet dans la forêt était si compliqué, il y avait tellement d’obstacles à surmonter qu’on a estimé que ça devenait de plus en plus absurde d’aller simplement saluer les pygmées, les prendre en photo et repartir. Il fallait que l’on justifie notre arrivée d’une manière forte et originale. On était deux jeunes gens qui s’aimaient et, comme je le dis dans le livre, je crois que je ne sais pas faire grand-chose d’autre que d’aimer. On n’a donc pas su faire autre chose qu’une preuve d’amour.

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Guillaume Jan et Belange... et un militaire congolais.

Il y a beaucoup de détails passionnants sur le Congo dans ton livre. Quand tu voyages, prends-tu des notes systématiquement ?

Oui,  parce que depuis que je suis journaliste, j’ai pris ce travers. Et puis le Congo est tellement riche en histoires et en anecdotes que je n’ai pas pu m’empêcher de prendre des notes. Certaines choses écrites dans le livre n’ont pas été trouvées sur cette route là, mais elles ont été vécues ou vues à d’autres moments. J’ai voulu les insérer parce que c’était très représentatif de l’inventivité, de l’énergie et de la créativité du Congo.

guillaume jan,traîne-savane,interview mandorTraîne-Savane raconte une deuxième histoire, celle de David Livingstone. Je me suis rendu compte en lisant ton livre que je ne connaissais rien de sa vie.

Comme la plupart des Français. Même moi, je le connaissais mal. Stanley en a fait un héros de la recherche des sources du Nil quand il est rentré de sa rencontre avec Livingstone. À la mort de Livingstone, pas mal de missionnaires ont utilisé sa biographie pour en faire un modèle de l’homme blanc victorieux. Ils ont gommé tout ce qui ne leur convenait pas chez lui dans sa biographie. J’ai l’impression que c’est cette image qui a perduré. Mais, en vrai, comme tout le monde, il avait une face sombre. Il était plein de contradictions.

Du coup, tu as découvert sa vraie face de quelle manière ?

Lors d’un précédent voyage en Afrique, j’étais parti avec une vraie biographie de Livingstone. Je lisais des choses que j’avais du mal à croire, donc j’ai fait quelques recherches plus sérieuses pour découvrir qu’effectivement, il était sans doute mal à l’aise avec la vie. Il n’était bien qu’en Afrique. Il ne savait pas trouver sa place avec les autres blancs, par contre il a su assez bien la trouver avec les indigènes. En fait, il est admirable, mais pas pour les choses auxquelles on pense.

Il avait notamment de gros soucis relationnels avec sa famille proche.

Sa femme meurt alcoolique, il n’a pas vu ses enfants grandir… on ne peut pas dire qu’il était un mari et un père exemplaire.

Tu ne le rends pas très sympathique quand même.guillaume jan,traîne-savane,interview mandor

Je ne voulais pas le rendre antipathique, mais je ne voulais pas faire une biographie où je l’admirais trop. J’ai essayé d’être entre la critique négative et le respect. Je croyais y parvenir à 50 – 50. Toi, tu as l’impression qu’il n’était qu’antipathique ?

Il a été très dur avec sa famille et avec les gens avec lesquels il partait explorer.

Oui, c’est ça. Sinon, il était assez lunaire. Mais, tu sais, il était très dur avec lui aussi. Les blancs qui l’accompagnaient dans ses explorations ne courraient pas derrière la gloire, comme Livingstone. Ils n’avaient pas envie d’endurer les mêmes choses, ils se sont donc parfois révoltés pour le ramener à une certaine réalité. Livingstone, c’était un perfectionniste à l’extrême.

Revenons à toi. Comment as-tu fait le parallèle entre ta vie et celle de Livingstone ?

C’était une lubie. Il n’y a pas de raison précise, si ce n’est qu’on a donné notre cœur à l’Afrique et que nous sommes un peu des Don Quichotte. Si j’ai mis Livingstone dans mon histoire, c’est que j’avais peur d’ennuyer tout le monde en ne parlant que de moi. Je me disais que si la vie de Livingstone me passionnait, elle pouvait passionner d’autres personnes. 

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En quoi es-tu un Don Quichotte ?

Je suis un idéaliste. Encore à 41 ans, j’ai une certaine forme de naïveté et je suis prêt à continuer à faire beaucoup de choses inutiles du moment que cela m’intéresse.

Et Livingstone ?

Livingstone résistait contre la pensée de son époque. Lui, par exemple, il a cru qu’il pouvait s’opposer à la traite négrière. De son vivant il n’a pas fait grand-chose, mais il a posé des fondations énormes, notamment pour la suppression de cette traite.

Dans tous tes livres, tu racontes ta vie, tes aventures. Est-ce pour laisser une trace écrite de ton passage sur Terre ?

Je pense que dans 200 ans, ce que j’ai écrit n’existera plus. Je crois que je ne sais pas faire autrement et comme ça me plait d’écrire, je le fais. Pour Traîne-Savane, je me suis beaucoup amusé à l’écrire. Je crois que ce qui m’a permis de tenir un rythme assez soutenu, c’est que j’ai alterné un chapitre sur deux mon aventure personnelle et la vie de Livingstone. J’ai écrit dans l’ordre du livre. J’arrivais plus ou moins à tenir le rythme d’une semaine par chapitre. Une semaine je parlais de moi, une semaine je parlais de Livingstone.

Il occupe encore ta pensée ?

Oui. J’ai passé deux mois à enquêter avant l’écriture du livre, parce que je voulais être sûr qu’il y ait de la matière. En cours d’écriture, j’ai continué à apprendre beaucoup de choses. J’ai vraiment appris à l’aimer ce Livingstone.

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De gauche à droite : François Perrin, Bertrand Guillot, Richard Gaitet, Julien Blanc-Gras et Guillaume Jan. (© Marie Planeille).

Tu as beaucoup de potes écrivains, Julien Blanc-Gras, François Perrin, Bertrand Guillot, Richard Gaitet (voir photo ci-dessus), qui forment d’ailleurs une nouvelle école d’écriture, je trouve. Je ne parle même pas de mon idole, Philippe Jaenada, que tu fréquentes aussi. Ils ont lu le livre, j’imagine. Cela te met-il une pression de côtoyer de si brillants auteurs ?

Cette question tombe à point nommé parce que je viens de lire les nouveaux livres de Bertrand Guillot, Sous les couvertures, et de Richard Gaitet, Découvrez Mykonos hors saison, et je les trouve réellement exceptionnels. Le livre de François Perrin, Bois sans soif, m’a aussi épaté. Philippe Jaenada et Julien Blanc-Gras, c’est déjà un cran au-dessus parce que, non seulement on aime leurs livres, mais ils ont une reconnaissance médiatique et populaire qui n’est plus à prouver. Je n’en reviens pas d’avoir ses amis que j’aime en tant qu’amis, mais que j’admire de plus en plus en tant qu’écrivains. Leurs œuvres me placent la barre très haute. C’est une super émulation en fait. Je suis convaincu que l’on va garder cette amitié et que l’on va continuer à s’entraîner les uns les autres à aller vers le mieux.

As-tu une ambition littéraire ?

Ce qui m’intéresse, c’est de pouvoir en vivre, étant donné que c’est beaucoup de travail. J’aimerais bien pouvoir rendre à ma famille le temps que je passe à écrire en leur permettant d’avoir une vie normale. Encore une fois, je préfère aimer ce que je fais qu’avoir du succès, que les choses soient claires. Sinon, ma vraie ambition littéraire est affligeante de banalité : faire passer un bon moment à ceux qui me lisent.

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Avec Guillaume Jan, à l'issue de l'interview, le 8 juillet 2014.

06 août 2014

Julien Jouanneau : interview pour L'effet postillon et autres poisons quotidiens

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Dans son nouveau livre, L'effet postillon et autres poisons quotidiens (chez Rivages), Julien Jouanneau liste les (petits) tracas et autres poisons qui gangrènent son quotidien. Et la liste est très longue (voir plus bas, dans l’interview).
Vous l'aurez compris, Julien Jouanneau est un râleur. Un vrai de vrai. Je connais cet énergumène depuis des années, je ne suis donc pas surpris qu’il écrive un tel ouvrage.

Et en bon râleur, il force le trait à la moindre occasion, considérant que la source de ses emmerdements vient forcément d'autrui. Si on se dit que certains des « enfers ordinaires » présentés sont observés avec justesse, on ne peut s'empêcher de déceler (souvent) beaucoup de mauvaise foi dans les arguments avancés. Et la mauvaise foi, nous sommes nombreux à la pratiquer et à l’apprécier à sa juste valeur. N’est-ce pas ?

julien jouanneau,l'effet postillon et autres poisons quotidiens,interview,mandor4e de couverture :

La vie est belle. Enfin ça, c'était avant. Avant que le Diable ne déclenche l'effet postillon sur Terre. Qui n'a jamais reçu en pleine assiette cette satanée gouttelette de salive, projetée par un voisin de table ? Qui n'a jamais vu ses narines crispées par l'haleine gaz moutarde d'un collègue de bureau ? Qui n'a jamais essayé de retenir le gargouillis inconvenant né d'un repas trop nourri ? Difficile alors pour Dieu de faire avaler au commun des mortels la possibilité du bonheur, tant le chaos habite les détails du quotidien. L'heure est venue de crucifier tous les bâtons mis dans les roues, tous les tracas et poisons du jour, qui ont depuis des lustres réussi à faire en sorte que plus personne ne les remarque. Les repérer et les démasquer, à travers des récits singuliers de désillusions cocasses, s'avère la meilleure manière de les combattre. Pour au final se rassurer : que celui qui n'a jamais été ennuyé, agacé, désabusé, jette la première pierre. Voici l'Évangile selon Saint-Râleur, pèlerinage au royaume des gênes éternelles.

L’auteur :julien jouanneau,l'effet postillon et autres poisons quotidiens,interview,mandor

Julien Jouanneau est né en 1980. Passionné de cinéma et télévision, il est actuellement chef des infos du site de L'Express. Il a publié quatre livres, dont son premier roman aux éditions du Cygne en 2008, Confessions d'un pigiste.

La revue de presse :

Marine de Tilly - Le Point du 26 juin 2014

Chacun ses tocs, ses manies, ses petits et gros sujets d'énervement et/ou d'écœurement. Dans un réjouissant "emmerdarium" littéraire, Julien Jouanneau lâche les chevaux, c'est le grand déballage. Avec grâce, philosophie, et une sophistication jouissive, il les liste et les dissèque, tous ces trucs qui nous rendent nerveux, pour ne pas dire hystériques, il s'énerve à notre place. Son livre, c'est du Delerm renversé. Après La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, voici "Le premier pas pied nu dans le bac de la piscine et autres poisons majuscules". Tout y est. Tout...
À qui l'offrir ? Aux maniaques, aux psychopathes, aux hypocondriaques. Et aux fans de Stéphane De Groodt, Jouanneau en est un digne disciple.

Roger-Pol Droit - Le Monde du 29 mai 2014

Il y dissèque les catastrophes intimes que déclenchent, dans son quotidien, les négligences foisonnantes des autres, leurs goujateries répétées, leurs kyrielles de sécrétions crasses et d'effluves offensants. À table, il y a toujours un autre pour balancer un postillon dans son Tartare. Dans le métro, quantité d'autres ont mauvaise haleine, fortes aisselles et cheveux gras...
Cette irritation est entretenue par quantité de pièges, habilement dissimulés un peu partout dans le quotidien le plus banal. Cet apéritif paraît innocent et paisible, ce n'est qu'un leurre : les olives dissimulent des noyaux dont on ne sait que faire, une fois évité, de justesse, de s'y casser les dents. Les tomates cerises giclent au-delà de toute attente...
Bref, le monde, selon Jouanneau, est une cascade d'emmerdements dont les autres, et eux seuls sont la cause. Cet enfer des détails qui tuent est assez loin de Dante, on s'en doute. Il fait plutôt songer à quelque ronchonnement schopenhauerien, revu par Groucho Marx et mâtiné de Supercondriaque.

Christophe Barbier - L'Express, mai 2014

Le livre de Julien Jouanneau part avec humour, philosophie et exigence littéraire, à la rencontre des tracas de la vie quotidienne, qui nous énervent tous...
L'enfer, on le sait, c'est les autres. Mais on est toujours l'autre de quelqu'un et, parfois, de soi-même. Ainsi, ceux qui ont "une haleine de caribou ivrogne" ne s'en rendent jamais compte. Ne reculant devant aucune expérience extrême, Julien Jouanneau part à la rencontre des tracas et fracas de la vie en société, jusqu'à en débusquer la forge infernale : le centre de recherches sur l'énervement maximal.

julien jouanneau,l'effet postillon et autres poisons quotidiens,interview,mandorInterview :

L’effet postillon et autres poisons quotidiens est déjà ton 5e livre. Cela commence à constituer une petite œuvre. Mais chaque livre et aux antipodes du précédent. Comment expliques-tu cela?

J’aime écrire des choses différentes à chaque fois. Je n’ai pas de ligne directrice. Pour moi, la littérature, c’est la variété. Je vais toujours vers là où on ne m’attend pas.

Moi qui te connais un peu, je trouve que ce livre te va comme un gant. J’ai l’image de toi d’un éternel bougon. Un vrai râleur même.

Je ne voulais pas faire un livre autobiographique, mais quelque part, il doit l’être pas mal. Des livres sur ce qui fait râler, je ne suis pas le premier à en écrire. En revanche, pour me dissocier des autres, je voulais qu’il soit très littéraire. Je voulais que ce soit de belles petites nouvelles, joliment écrites. Stylistiquement, je crois qu’il est d’un meilleur niveau que mes autres livres. Il y a des figures de styles, des jeux de mots, des textes qui pourraient se chanter… bref, je me suis amusé à l’écrire, mais en étant vigilant et exigeant sur ma prose.

Pour écrire ce livre, comment as-tu procédé ?

J’ai observé tout ce qui m’agaçait au quotidien. J’y ai passé de nombreuses heures. Et ça a continué après. Mais on ne sait jamais, il y aura peut-être un tome 2. À partir du moment où j’étais dans la conception du livre, j’ai eu un petit côté autiste. Je scrutais constamment chaque détail de ce qui m’ennuyait.

On se reconnait pas mal dans plein de situations parce que sont des agacements julien jouanneau,l'effet postillon et autres poisons quotidiens,interview,mandoruniversels.

On vit tous plus ou moins la même chose, alors je suppose que nos agacements sont similaires. Les déjections flottantes  humaines qui voguent paisiblement, la photocopieuse qui ne se laisse pas maîtriser, les olives non dénoyautées, la fragrance de sandwich au poulet industriel dans la climatisation du TGV… j’en passe et des meilleurs. Non, j’en passe et des moins bons.

Tu évoques aussi la pendaison de crémaillère (« un gang bang d'emmerdements »), la bronzette à la plage, les notices de médicament, le convive assis en face de vous au restaurant qui postillonne dans votre assiette, les toilettes publiques, les jours de pluie où il faut éviter les baleines de parapluie pour ne pas finir éborgné, les cheveux gras, les gargouillis gastriques, les supermarchés, les livres de bibliothèque crades et bourrés de bactéries, les mouches, les chocolats visuellement engageants qui cachent en leur sein un alcool au goût immonde… et la piscine.

Oui, parlons en de la piscine, ses vestiaires saturés de l'odeur froide et mouillée de Moon Boots fraîchement retirées, ses types body-buildés plus "luisants que du parquet poncé, bronzé et garni d'un slip léopard interdit de port depuis les années 1980", et qui nagent le crawl, alors que, vous, vous nagez une brasse approximative, ces maîtres-nageurs qui font toujours des gestes indéchiffrables à on ne sait qui dans le bassin… tu vois, la liste est longue.

Il n’est pas exagéré d’affirmer que tu n’es pas un homme très zen.

C’est le moins que l’on puisse dire, mais j’étais pire avant. Aujourd’hui, je me dis qu’il y a des cas plus désespérés que le mien.

Roger-Pol Droit dit dans Le monde des Livres en évoquant ton livre « le monde est une cascade d’emmerdements dont les autres et eux seuls sont la cause ».

Les autres, ce sont les êtres humains et les objets. Je suis un citoyen de l’emmerde.

Tu ne vois que ça toute la journée ?

Oui. Je vois le verre, même pas à moitié vide, mais complètement vide. Ce qui est bien quand tu es comme ça, c’est que tu es toujours surpris de manière positive. Par contre, quand tout va bien, je me demande quand va arriver la prochaine emmerde. Chez moi, le bien-être n’est pas normal. J’admire les gens optimistes. Je suis plus à l’aise pour râler que pour être dans la positive attitude.

On te compare à Stéphane De Groodt. Ça te plait ou ça t’irrite ?

Je ne vois pas en quoi. Il y a quelques jeux de mots, certes, mais j'aimerais davantage arriver au petit orteil de Jean Yanne ou Desproges.

julien jouanneau,l'effet postillon et autres poisons quotidiens,interview,mandorPatrice Leconte a fait la préface.

Je le connais parce que je l’ai interviewé souvent et le contact est bien passé. Il avait rigolé à mon premier livre, donc je lui ai soumis celui-là. Et très généreusement, gratuitement, il a accepté d’en faire la préface.

Tu travailles sur un nouveau livre ?

Oui, j’écris un roman positif pour faire plaisir à ma fiancée. Elle trouve que je suis trop négatif. Et aussi, j’avoue que j’ai envie d’en vendre plein à un moment donné pour voir ce que cela fait. Écrire des livres confidentiels n’est pas ma vocation.

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Avec Julien Jouanneau, le 9 juillet 2014, après l'interview.

20 juillet 2014

Ernest : interview pour Les Contes Défaits

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(Photo : Henri Gander)

Le Strasbourgeois Ernest vient de sortir Les Contes défaits, un premier album envoûtant et plaisant qui nous embarque dans un monde fantasmé où se croisent Andersen, Jules Verne et Tim Burton. Le personnage Ernest incarne le romantisme d’antan, chantre de l’évasion pour mieux s’exprimer dans le rêve et le sublime. Il exalte le mystère et le fantastique.

Le 12 juin dernier, j’ai reçu à l’agence celui qui incarne le personnage : Julien Grayer.

Explication officielle de qui est/sont Ernest ?ernest,les contes défaits,julien grayer,interview,mandor

Ernest et ses complices n’ont pas la prétention d’inventer. C’est sûrement parce que leurs influences majeures sont Andersen et Gainsbourg qu’ils se plaisent à faire cohabiter cynisme et onirisme dans une « chanson française d’autrefois » remise au goût du jour.

Un vieux banjo, un piano désaccordé, quelques instruments de bois sombres, des percussions et des samples se font les ambassadeurs d’un bastringue groovy, grinçant, grincheux, mais aussi raffiné. Tantôt tendre et râleur, tantôt cynique hurleur, Ernest cherche à établir dans ses chansons un dialogue entre les doux épouvantails d’antan et ceux qui hantent les histoires d’aujourd’hui.

Ernest est avant tout le projet musical de deux musiciens-compositeurs strasbourgeois, Patrick Wetterer et Julien Grayer, qui, régulièrement amenés à travailler ensemble ont décidé d’élaborer un répertoire de chansons destiné à leur propre interprétation.

(Note de Mandor: toutes les photos publiées dans cette chronique sont signées Henri Gander, sauf celles prises à l'agence. Merci à lui!)

ernest,les contes défaits,julien grayer,interview,mandorInterview :

Est-ce vrai que tu as commencé la musique à l’âge de 10 ans?

Suite à une histoire un peu rigolote, j’ai monté mon premier groupe. Quand j’étais gamin, j’avais les cheveux longs et ça ne plaisait pas aux gens du village. Un jour, en 1991, chez mon voisin, j’ai piqué un disque de Guns N’ Roses, Use Your Illusion 1. Je ne connaissais pas du tout, mais je me suis aperçu que ces types avaient également les cheveux longs. Je me suis donc dit que c’était de là que je venais. J’ai appelé mon ami d’enfance, Henri, qui est aujourd’hui le réalisateur de mes clips, et je lui ai annoncé que nous allions créer un groupe de hard rock.

C’est curieux comme transition, parce que tu as été aussi chef de chœurs dans des chorales alsaciennes.

Ca, c’était dix ans plus tard. J’avais vingt ans. Entre temps, je suis passé du hard au rock plus classique, puis au grunge en jouant du Nirvana, Pearl Jam, enfin, les groupes des années 90. Après, au lycée, je suis passé directement au reggae. J’étais très fan de Bob Marley. C’est à vingt-trois ans que je me suis retrouvé à faire de la chanson française.

Toutes ces musiques sont « populaires » et simples à jouer.ernest,les contes défaits,julien grayer,interview,mandor

Ce sont des musiques qui fonctionnent en très peu d’accord. Je pense qu’en général, quand on est adolescent et qu’on débute la musique, on est intrigué, intéressé et très réceptif aux sonorités et aux harmonies que l’on entend dans les constructions des mélodies des groupes de rock. Après, on commence à faire le tour de la question, donc on développe le côté rythme. Ensuite, on en vient à considérer le texte et le champ devient alors beaucoup plus large. Pour ma part, dès que j’ai compris ce que la mélodie pouvait me procurer, je me suis intéressé aux paroles. Là, je suis passé de l’anglais que je ne maitrisais pas du tout, au français, que je maitrise un peu plus.

Tu es fils d’un père pianiste, ça aide ?

Oui, parce qu’il y avait un piano qui trainait chez nous. Très tôt, j’ai donc appris les rudiments. Quand, à douze ans, je suis rentré dans une école de musique, j’ai demandé à mon père quel instrument il fallait que j’apprenne, il m’a répondu qu’il avait besoin d’un saxophoniste. J’ai donc appris sérieusement cet instrument. Et puis après, je suis devenu chanteur un peu par la force des choses. Il n’y en avait pas dans les groupes dans lesquels je jouais.

Avec le groupe Color, tu jouais de la chanson française dite « impressionniste ». Là, tu commençais à te rapprocher de ce que fait aujourd’hui Ernest.

C’est en tout cas le projet que j’ai eu qui ressemble le plus à Ernest. Entre Color et Ernest, j’ai fait des groupes de chansons françaises plus satiriques, délurées et amusantes.

Clip officiel de "L'épouvantail".

Avec Ernest, on sent bien que l’harmonie est primordiale pour toi.

Je travaille souvent avec des jazzeux. Ces musiciens ont bouffé de l’harmonie et du solfège toute leur vie. Cela explique que nos chansons soient arrangées correctement, avec des petites surprises, des trouvailles qui interpellent l’oreille. Les musiciens qui jouent avec Patrick et moi sont pour la plupart de vieux amis. Ce sont des gens de la musique strasbourgeoise.

Ernest est-il ton double schizophrénique ?

Ernest est mon vrai troisième prénom. Je ne suis pas un artiste qui fait cavalier seul. Je travaille avec une bande de potes avec lesquels je suis tout le temps. C’est une vraie équipe, chacun bosse. Ernest, c’est donc un groupe et le nom du personnage.

Personnage que tu incarnes toi. Donc, Ernest, c’est toi.

C’est une partie de moi. C’est moi fantasmé.

Mais, en règle générale, un artiste est de toute manière schizophrène, non ?

Monter sur scène est un métier. Donc déjà, on joue un rôle. Je me permets de faire ou de dire des choses que je ne me permettrais pas dans la vie. Sur scène, je suis capable de me moquer gentiment et de provoquer. Dans la vie, je suis très pudique et respectueux. Ernest, lui, a un côté fleur bleue contrebalancé par une dose de cynisme et d’agressivité.

Ernest en live à l'Illiade en 2012.

(La chanson "Ernest" dans laquelle Julien Grayer explique qui est le personnage qu'il incarne. Lui, donc.)

ernest,les contes défaits,julien grayer,interview,mandorDans les chansons d’Ernest, on ressent évidemment le cynisme et l’ironie dont tu me parles, mais jamais de la méchanceté.

Non, la méchanceté, c’est une volonté de nuire. Moi, je veux juste heurter le public, le provoquer, pas le faire fuir en le blessant.

Tu t’inspires des contes de Hans Christian Andersen pour écrire tes chansons. As-tu tout lu de lui ?

Oui, dans La Pléiade, s’il te plait. Ses histoires, mais aussi ça vie m’intéressent. Il avait l’air étourdi et mystérieux, un peu comme Érik Satie qui trimballait ses biens dans tout Paris dans une brouette.

Tu te sers de ces contes et tu les transposes dans la réalité d’aujourd’hui, c’est ça ?

C’est ça pour certains titres comme « La petite aux allumettes » et « Les cygnes sauvages ». Curieusement, ces histoires font référence à quelques éléments de ma vie. Mais ils sont bien dissimulés, bien masqués dans le texte.

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(Photo : Henri Gander)

Il y a différentes strates dans tes chansons. Il faut gratter un peu pour te découvrir ?

Il y a toujours une base de vérité, quelque chose de personnel, dans mes chansons. Des évènements qui me sont arrivés ou des faits qui me turlupinent. Après, je colle des couches dessus. J’ajoute une histoire qui n’a rien à voir avec moi, agrémenté d’humour et de cynisme.

Je vais te poser une question très clichée, mais fais-tu revivre la part d’enfance qui est en toi, voire même en nous tous ?

Ce n’est pas un but, mais une nécessité. On cherche tous l’enfant que l’on était. Quand on est jeune, on cherche à tout découvrir et on considère que tout est magique. L’onirisme, ça va bien avec l’enfance, parce que la féérie est en nous à cette période-là.

Un artiste, un chanteur, c’est souvent un grand enfant, non ?

Un chanteur reste un enfant, parce qu’il n’a pas compris qu’on ne pouvait pas vivre de la musique (rires). Les chanteurs mettent leur tête sur leurs albums, ils sont égoïstes, mégalos… de vrais gamins quoi !

ernest,les contes défaits,julien grayer,interview,mandorAutre question clichée. Être dans l’imaginaire à un tel niveau, n’est-ce pas une fuite de la réalité ?

Tu as raison. Je fuis souvent la réalité. Je passe beaucoup de temps dans ma tête. Je passe même beaucoup temps à refaire la réalité. Étant notoirement à moitié autiste, je pense que je retranscris ce qu’il passe par ma tête pour en faire des chansons.

Quand tu dis que tu es à moitié autiste, tu parles au premier degré ?

Je parle au premier degré virgule cinq. La chanson, c’est idéal pour que j’en parle, pour soigner certaines choses, pour traduire des éléments qu’on ne comprend pas soi-même, pour prendre le dessus sur certaines situations.

Quand  tu écris, est-ce de l’écriture automatique ?

Non, c’est exactement l’inverse. Tout est très travaillé. C’est difficile de fixer une idée. Une idée, ce n’est pas quelque chose de précis, c’est même souvent quelque chose de très vaste. Chez moi, c’est souvent un sentiment, et il n’y a pas de mot pour décrire un sentiment. J’essaie de construire des histoires en tentant de ne pas trop perdre ce que j’avais dans le ventre quand j’ai ressenti ces choses. Je ne sais pas comment t’expliquer, c’est assez compliqué.

Quand un texte est terminé, le sais-tu immédiatement ?

J’ai l’impression qu’ils ne sont jamais terminés. Il y en a qui sortent d’un coup et je n’ai pas trop envie d’y toucher. Il y en a aussi dont je changerais bien un quatrain toutes les semaines.

Coup de cœur de BFM TV.

Comment travaillez-vous avec Patrick Wetterer ?

Notre fonctionnement est assez sain et cadré. Moi, j’écris des chansons guitare-voix. J’écris une mélodie et des brides de textes. Une fois que j’ai fait deux ou trois chansons, je vais au studio chez Patrick. On commence par maquetter, puis tout enregistrer et après, on retravaille les arrangements et tout ce qui fourmille autour du squelette de la chanson.

Ernest est-il un projet et un personnage fait pour durer ?

Oui, parce que c’est mon projet le plus personnel. J’y raconte des choses qui me touchent profondément. De toute façon, je ne sais rien faire d’autre. Je ne pourrais pas faire un autre métier. Aujourd’hui, il faut que je mange avec la musique. Je vais continuer à m’exprimer en tant qu’artiste.et à écrire des chansons. Ernest, c’est un peu moi. C’est comme ça que mes copains m’appelaient quand j’étais petit. Donc Ernest va continuer à écrire des chansons et à les chanter.

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A l'issue de l'interview, le 12 juin 2014, à l'agence.