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08 janvier 2014

Pierre Lapointe : interview pour PUNKT

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(Photo: David J.Romero)

Je ne vais pas passer par quatre chemins, Pierre Lapointe est un de mes artistes préférés… Il a même été un des premiers mandorisés en 2006 pour son album La foret des mal-aimés (que j’estime être le meilleur album francophone de cette année-là). Ses albums suivants ne m’ont pas tous emballés. Parfois, j’ai été déconcerté, parfois charmé, mais toujours impressionné quand même. Pierre Lapointe est unique, et ce n’est pas son nouvel album PUNKT (fruit d’une collaboration passionnée entre Francis Beaulieu, Philippe Brault, Guido Del Fabbro, Michel Séguin et Pierre Lapointe) qui va me contredire. Insondable, fascinant, ludique et franchement épatant.

Je suis allé à la rencontre de Pierre Lapointe lors de son dernier passage parisien (le 20 novembre dernier), dans les bureaux de son attachée de presse française, Brigitte Batcave (merci à elle!)

pierre lapointe,punkt,interview,mandorBiographie officielle :

La carrière de Pierre Lapointe a vraiment pris son envol en septembre 2001 lorsqu'il a remporté le grand prix du Festival international de la chanson de Granby. Presque quatre ans plus tard (mai 2004), il lançait son premier CD éponyme. Depuis, il en a produit plus d'une dizaine, dont certains ont été distribués en France et en Belgique. Au Québec, les ventes de CD totalisent près de 500 000 exemplaires en 10 ans de carrière.

Il a présenté ses spectacles dans le cadre de plusieurs festivals et événements, au Québec, en France et en Belgique, notamment les FrancoFolies de La Rochelle, de Montréal et de Spa. Il a aussi créé plusieurs spectacles inédits : Pépiphonique, La Forêt des mal-aimés avec l'Orchestre métropolitain de Montréal, qui fut présenté devant plus de 100 000 personnes sur la grande scène des FrancoFolies de Montréal ; Mutantès présenté à Montréal et Québec.

Amateur d'art contemporain, il a travaillé avec David Altmejd pour présenter le Conte crépusculaire. Il a aussi collaboré à l'exposition Big Bang du Musée des beaux-arts de Montréal, avec l'architecte Jean Verville.

Pierre Lapointe a reçu des récompenses de toutes sources : Lauréat du Festival international de la chanson de Granby en 2001 ; gagnant de plus de 13 Félix, le Prix Félix-Leclerc, le Prix Rapsat-Lelièvre, le Prix Charles-Cros, le Prix Raoul-Breton-Sacem. pierre lapointe,punkt,interview,mandor

Aujourd’hui, en France, il sort PUNKT. Avec ce disque sans compromis, Pierre Lapointe affirme son goût prononcé pour la provocation douce, les mélanges éclectiques et les mélodies accrocheuses. On ne peut passer sous silence la dextérité dont il fait preuve en jouant ainsi avec les mots et les musiques. Tantôt troublant, tantôt amusant, PUNKT est un album d'une grande finesse, composé de chansons « pop », oui, mais de chansons « pop » tordues, rigoureuses et résolument personnelles. Avec l'aide de ses amis Philippe Brault et Guido Del Fabbro, à la réalisation et aux arrangements, Pierre Lapointe en arrive à nous suggérer une expérience chansonnière totalement nouvelle et extrêmement accessible.

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(Photo : François Pesant-Le Devoir)

pierre lapointe,punkt,interview,mandorInterview :

Si je dis que PUNKT est un disque conceptuel, je ne sais pas si ça va vous plaire.

Pourquoi pas ? Je suis auteur-compositeur interprète avant tout, mais je suis aussi directeur artistique. J’aime beaucoup créer des équipes. À chaque projet ou album, j’utilise tout ce que je peux comme prétexte pour créer des univers, si possible singuliers, si possible inspirés de mille trucs qui normalement ne devraient pas êtres mariés ensemble. Mon but et d’essayer de trouver un équilibre entre ces mariages incongrus pour arriver à des objets qui, je l’espère, sont inimitables et qui, je l’espère aussi, amène l’auditeur complètement ailleurs.

En faisant ce disque, j’ai l’impression que vous avez songé à ce qui pouvait faire le lien entre la culture pop et des chansons  dites « classiques ».

Il y a une façon d’aborder les thèmes et le vocabulaire très contemporaine. Je n’aurais pas pu utiliser ces mots-là il y a 15, 20 ans. Je fais de la chanson classique, pas forcément sur de la musique actuelle ou expérimentale. Je vous le répète, dans mon travail ce qui est relativement nouveau et unique, c’est de créer des mariages incongrus et de passer d’un univers à l’autre avec une grande liberté. Je pense que le médium de la chanson est un médium qui tourne en rond depuis longtemps.

Clip de "Plus vite que ton corps" (Réalisation: Alexandre Grégoire).

Vous essayez de mettre un coup de pied dans la fourmilière donc ?

Le but, effectivement, c’est de foutre un peu la merde là-dedans. J’utilise un vocabulaire à la limite du bon et du mauvais goût… à la limite du politiquement correct ou du politiquement incorrect.

Moi qui suis sensible aux textes, je trouve ce disque beaucoup plus provocant que les précédents, plus crûs, avec des thèmes comme l’homosexualité et/ou l’amour charnel.  Le terme « enculé », on ne l’emploie pas beaucoup dans les chansons par exemple…

Surtout dans un contexte où c’est une chanson poétisante, avec des arrangements qui font écho à la musique des années 50. Ce mélange-là est très étrange, je vous l’accorde. Je parle aussi d’infanticide. Là, c’est un clin d’œil à la chanson réaliste d’après-guerre et aussi un clin d’œil à un des sujets les plus pop de l’histoire de l’humanité, c'est-à-dire la mort.

Ce disque-là est-il finalement une réflexion sur la culture pop ?

Oui. Mon écriture a évolué et devient de plus en plus réaliste. Il y a beaucoup de choses qui sont autobiographiques et beaucoup de choses qui ne le sont pas. J’essaie d’écrire un certain sentiment universel. Pour y arriver avec l’impact que je voulais avoir, sans vouloir tomber dans la provoc’, il fallait que j’y aille avec un langage plus crû et plus direct. J’ai fait de la poésie très vaporeuse pendant des années et j’en ai fait le tour. Je suis en pleine transition…

Vous n’aviez jamais traité de ces sujets-là ?

Si. Depuis toujours je traite du sexe, de l’amour, du rejet et de la mort. Ce sont des thèmes qui obsèdent  tout le monde. Je pense que le besoin d’être aimé, le fait de consommer, de fonder une famille, découle de la conscience refoulée face à l’idée qu’on a que nous sommes éphémères. On a besoin de "saouler" (NDLR: expression québecoise, je suppose) notre passage ici en occupant le temps. L’amour est la plus belle de façon de se saouler jusqu’à ce que la mort vienne nous chercher. Quand on est créateur, l’important est de laisser une trace. On veut laisser une trace pour essayer de se convaincre qu’on va vivre encore après notre mort.  

Clip de "La sexualité" avec Random Recipe. (Réalisation: Jérémie Saindon)

La question inutile et idiote. Pour vous, qu’est-ce qui est le plus fort, l’amour ou la musique ?

Depuis que je fais ce métier, j’ai utilisé l’enrobage qui vient avec le métier de chanteur, c'est-à-dire la scène et la pression sociale que j’ai au Québec du fait de ma notoriété, pour trouver un équilibre. À un moment, cette volonté-là s’est étendue jusqu’à créer une confusion entre mon travail, ma vie quotidienne, mes amitiés et mon environnement. Mon habitacle est vraiment une espèce d’œuvre d’art très complexe que la majorité des gens aborderaient avec beaucoup de malaises (rire). Il y a chez moi une certaine forme de confusion entre la création musicale, l’amour, les relations amicales, le tout dans une espèce de sérénité presque spirituelle (rire)… et tout ça finit par être amené sur le même plan d’importance. Il sort de moi ce que j’ingère.

Ce qui est certain, c’est qu’on sent chez vous un monde intérieur incroyable. Vous êtes vous créé votre monde parfait ?

Non. La perfection ne m’intéresse pas. Je trouve ça même emmerdant. Je me suis créé un monde où tout pouvait être stimulant. Même ce qui peut être chiant à première vue peut créativement ou humainement devenir intéressant. Je communique aux autres, presque dans une forme d’impudeur, ce que je peux observer pour réussir à toucher l’universel.

C’est bien parce que, si vous êtes malheureux, si vous avez un chagrin d’amour prononcé, vous savez que cela peut se transformer en art. Ça amoindrit la douleur ?

À plusieurs reprises dans ma vie, j’ai eu des moments très difficiles physiquement et émotivement. J’ai la chance d’être bien entouré et c’est ce qui m’a sauvé. Même quand je vis ces moments-là, je suis le premier à rire de cette tristesse, parce que je sais très bien qu’elle va disparaitre et que je pourrai m’en servir. Je suis capable de mettre des mots sur mes maux.

"Nu devant moi" (à Belle et Bum le 12 octobre 2013)

Vos chansons ne parlent pas que de vous…

Mais il y a toujours une part autobiographique parce qu’un artiste se base toujours sur son ressenti. Quand j’écoute les autres et que je transforme leur propos en chanson, j’amplifie. Chanter, je le dis depuis toujours, c’est du théâtre.

Quand vous êtes sur scène, après les concerts, vous demandez au public de rester s’il veut discuter.

C’est vrai et je ne signe pas d’autographes. J’aime juste parler avec eux.

Vous ne signez pas d’autographes ?

C’est très rare. Je trouve ce geste insipide. Je ne comprends pas que l’on me demande d’écrire mon nom sur un bout de papier ou une photo, je préfère discuter. On prend 20 minutes, le rideau est fermé, je m’assois sur scène et les gens me posent toutes les questions qu’ils souhaitent. Là, il y a un lien réel.

La scène est pour vous un espace de jeu.

Je ne suis pas journaliste, je ne raconte pas des évènements. J’écris des histoires dans lesquelles je parle de ce que je vis en amplifiant les choses pour en faire de l’art.

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Punkt est-il le disque le plus équilibré de votre œuvre ?

Oui, vous avez raison, même s’il va dans les extrêmes. J’ai trouvé un équilibre entre quelque chose de très touchant, très vrai, mais très théâtral en même temps. Sur scène, on dirait que j’ai trouvé un équilibre entre le côté très cabotin, très acoustique, très rock, très placé et en même temps spontané. Ça fait plus de 12 ans que je fais ce métier et je pense trouver un équilibre efficace.

Faut-il prendre du plaisir pour en donner aux autres ?

Je pense que oui. Je me suis créé un terrain de jeu partout dans ma vie, où je peux me laisser aller tout le temps. Je m’entoure toujours de créateurs qui sont dans le même genre de recherche, même si elles sont esthétiquement différentes que la mienne. Quand je travaille avec des architectes sur ma musique, on a vraiment des liens forts. Je veux arriver à un « produit » qui touche les gens. Je ne suis pas très ésotérique, mais c’est une sorte d’énergie. Je pense vraiment qu’on communique par la parole et par ce que les gens voient dans notre langage corporel. Il y a 90% de la communication qu’on fait qui est totalement en dehors de ces considérations.

J’ai la conviction depuis toujours que les artistes sont des gens à part. La transmission évidente, l’inspiration, le charisme, le petit supplément d’âme… ça vient bien de quelque part.

Je ne peux pas vous répondre précisément, en tout cas, il y a une capacité et un besoin extrême à communiquer, ça nous amène à faire des choses que les autres n’ont pas besoin de faire. Il y a comme un muscle qui s’installe et qui se met à prendre la puissance. Moi, j’ai toujours dit que je suis né musicien et créateur. Enfant, j’avais le besoin de sortir des trucs.

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(Portrait : Joe Becker)

Vous sentez-vous différents des autres ?

Tout le monde se sent différent. Tout le monde vit la même chose, mais tout le monde à l’impression que c’est différent pour lui. Tout le monde est à part.

Mais quand on est connu, il est légitime de se sentir un peu plus à part que les autres, non ?

On est dans une société où les visages connus peuvent exhiber leur particularité à tout le monde. C’est drôle parce que c’est mon métier, mais j’ai eu la chance de démystifier tout ça à l’âge de 24 ans, j’en ai 32 aujourd’hui. J’ai compris que c’était complètement futile de croire ça. La réalité d’un fonctionnaire est probablement aussi compromettante et difficile que celle d’une personne connue.

Vous êtes un peu à contre-courant en parlant comme ça.

Je m’estime être un artisan. Tous les artistes le sont, je crois. Mais tout autour de nous, quand on a du succès, nous incite à nous mettre dans une position où on a vraiment l’impression d’être à part, voire exceptionnel.

Mais, vous, vous abusez de cela. Je vous ai interviewé plusieurs fois et vous n’hésitez pas à dire que vous voulez révolutionner la musique. Sur le dos de la pochette du disque PUNKT,  vous expliquez que c’est un album magistral…

(Rire) C’est le principe de la pub. Si on nous présente tous les jours un savon en disant que c’est le meilleur, partout à la télé ou à la radio, on finit par s’attacher à ce savon. On arrive à l’hystérie si on ne le trouve pas à l’hypermarché. Ça me fascine de voir à quel point ces principes sont hyper faciles et hyper cons. La meilleure chanson qui décrit cela, c’est celle d’Alain Souchon, « Foule sentimentale ». L’être humain n’a pas changé depuis des milliards d’années. On est tous attirés par les mêmes choses, celles qu’on nous martèle. Ces principes-là, je sais qu’ils marchent, donc je joue avec, comme tout le monde. Je ne cache aucunement mon jeu.

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Cela vous apporte quoi de travailler avec un autre créateur?

Quand je dis que je fais de la chanson, je me sens comme un poseur de feuilles d’arbre à côté de quelqu’un qui travaille avec une imprimante 3D. Je m’allie avec des architectes, avec des artistes en art visuel qui eux poussent les limites plus loin et sont dans la constante réflexion. Mon but est d’arriver avec une image forte qui va imprégner les esprits. On en a marre des images aseptisées, on veut des images fortes.

Vous vous êtes inspirés de Cendrars pour un morceau…

Tout est post-moderne en ce moment. Aujourd’hui, on fait du patchwork, on fait des associations de vieux avec du récent. En art contemporain, ça fait longtemps que c’est arrivé, mais pas en chanson. Dans mon travail en tout cas, j’utilise beaucoup ce procédé. Dans « Les enfants du diable », c’est un clin d’œil à Jean Cocteau et à Jean Genet. Je chante un érotisme d’une autre époque qui n’existe plus aujourd’hui. Pour moi, cette chanson-là, c’est du Pierre et Gilles. Je fais de la recherche artistique qui est appuyée par des arrangements, des mélodies et des mots.

Cette œuvre, qui se situe entre le film d'art et le vidéo-clip, a vu le jour dans une installation immersive de Dominique Pétrin au centre d'artistes AXENÉO7. On y voit et entend Pierre Lapointe chanter une version épurée de sa chanson NOS JOIES RÉPÉTITIVES dans un contexte visuel saisissant.
Cette vidéo est une réalisation de Philippe Craig et Pierre Lapointe sous la direction artistique de Dominique Pétrin et Pierre Lapointe. Ce projet est présenté grâce à la collaboration d'Audiogram, du Musée d'art contemporain de Montréal, des Francofolies de Montréal, des Productions 3PM et d'AXENÉO7.

J’adore « Nos joies répétitives » qui est une chanson classique en piano-voix.

C’est une de mes fiertés en tant qu’auteur. J’ai atteint une dextérité d’auteur de chansons qui me permet de me sentir bien.

C’est rare qu’un artiste dise cela franchement.

Il y a dans ce métier une certaine forme d’hypocrisie, de fausse modestie. Je ne suis pas comme ça, la vie est trop courte. Je sais que j’ai fait aussi des chansons légères, un peu nunuches comme « L’étrange route des amoureux », je les assume tout autant parce qu’elles ne sont pas mauvaises.  « La sexualité » aussi est une chanson qui est complètement conne, mais elle a donné naissance à un clip qui est superbe. Je trouve ça inutile de jouer les faux culs.

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Pendant l'interview...

Considérez-vous que PUNKT est votre meilleur album ?

Ce disque-là est extrêmement lié à tous les autres et tous les autres sont inter reliés. D’ailleurs, je ne comprends pas le métier de critique. Pour moi, on a le droit de juger une œuvre qu’après la mort de l’artiste. Si on réécoute ce disque-là dans 30 ans et qu’on le remet dans son contexte, on va avoir un vrai regard objectif sur la réelle portée que ce disque avait par rapport au courant de l’époque. Quel impact il a eu 10 après ? Est-ce qu’il prend de l’importance ou pas ? L’exemple le plus connu, c’est Melody Nelson de Gainsbourg. Gainsbourg, on a le droit de le juger aujourd’hui parce que cela fait 20 ans qu’il est mort.

On ne peut juger qu’en comparant un disque à l’ensemble de l’œuvre, c’est ça ?

C’est ça. Le spectacle que j’ai fait, Mutantes, a fait naître l’album Sentiments humains. J’ai écrit cet album en 10 jours dans un sentiment très fort d’urgence. Si on ne sait pas qu’il y a eu un spectacle avant, on ne peut pas comprendre ce disque avec exactitude. Et puis, j’ai travaillé avec des artistes d’art contemporain qui sont connus dans ce milieu, mais qui dans 30 ans seront extrêmement connus par tout le monde. Quand dans quelques années on se demandera avec qui j’ai travaillé pour tel spectacle, tel disque, tel évènement, là on pourra juger si mon travail a de la valeur ou pas.

Après 12 années de chansons en tant que professionnel, vous sentez-vous compris ?

Je ne comprends pas tout de mon œuvre moi-même, alors je ne vais pas demander aux gens de tout comprendre de ce que je fais. Je ne m’attends pas à ce qu’on fasse une thèse de mon travail, non plus. Cela dit, j’ai l’impression d’être compris. Mes disques se vendent bien et beaucoup de personnes viennent voir mes shows.

Il paraît que vous ne vous droguez pas ! Je suis surpris.

(Rire) Je n’ai jamais pris de drogue de ma vie, je ne bois presque pas, je n’ai jamais fumé et je mange super bien. Je suis tout le temps là et réceptif à tout. Quand je rencontre un artiste qui est dans la souffrance, je lui dis qu’autour de moi, il n’y a que des créateurs, que tout le monde est sympathique et fait de grandes choses.

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Le 20 novembre 2013, après l'interview...

05 janvier 2014

Henri Loevenbruck : interview pour Le Mystère Fulcanelli

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(Photo : Didier Cohen)

Comme l’année dernière, ma première mandorisation de l’année est consacrée à l’écrivain, chanteur, musicien, motard… et bien plus encore, Henri Loevenbruck. Je le rencontre une nouvelle fois (nos chemins se sont souvent croisés) à l’occasion de la sortie de son exaltant et prenant roman Le mystère Fulcanelli. Dans ma précédente mandorisation du monsieur, nous n’avions pas hésité à évoquer, sans langue de bois, tous les aspects de ses vies professionnelles. Je ne vous convie pas là à un bis repetita, mais à la poursuite d’une conversation laissée de côté il y a un an et qui s’est poursuivie le 2 décembre dernier. Henri Loevenbruck et moi avons toujours beaucoup de choses à nous dire…

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorAvant-propos :

Ce livre est un roman. Une fiction, qui fait avant tout la part belle à l'imaginaire.
Toutefois...

D'abord, l'affaire Fulcanelli - comme on pourrait l'appeler - est bien réelle, et la plupart des événements et des protagonistes que vous rencontrerez dans cette aventure le sont donc aussi. Tout ce qui concerne l'identité de Fulcanelli est authentique et vérifiable. Si vous désirez en découvrir davantage sur ce passionnant sujet, vous pouvez vous rendre sur le site Internet que nous avons créé à cette occasion, et sur lequel se trouvent photos, films et copies de nombreux documents : www.mystere-fulcanelli.com
Ensuite, ce roman est le résultat d'une enquête longue de plusieurs années, qui a débouché sur des découvertes inédites et très étonnantes au sujet de ce qui reste la plus grande énigme de l'ésotérisme moderne. Nous espérons qu'il ouvrira la voie à de nouvelles recherches, afin de confirmer, ou non, ce qui est ici avancé...

Propos de l’auteur :

En 1926 et 1930 paraissaient deux des plus mystérieux livres du vingtième siècle : Le Mystère des cathédrales et Les Demeures philosophales. Publiés sous l'étrange pseudonyme de Fulcanelli, ils sont devenus, avec le temps, les deux plus gros best-sellers de l'alchimie moderne. Ces ouvrages étonnants et le mystère qui entoure leur auteur m'ont fasciné toute ma vie et j'ai toujours su qu'un jour j'écrirais un roman sur le mystère Fulcanelli. Pourquoi ces livres avaient-ils eu, avec les années, autant de succès ? Quel incroyable secret révélaient-ils ? Qui était Fulcanelli, et pourquoi voulait-on à tout prix cacher son identité ? Quand je me suis enfin décidé à rédiger ce roman, troisième aventure du personnage Ari Mackenzie (héros du Rasoir d'Ockham), j'étais loin d'imaginer jusqu'où m'emmènerait la longue et passionnante enquête qui a alors commencé.

Documentaire réalisé par Henri Loevenbruck au sujet de l'enquête qui a permis la rédaction du Mystère Fulcanelli.

Trois années de recherches, de rencontres, de lectures, à fouiner dans les bibliothèques, à éplucher de vieilles revues, les journaux de l'époque, les registres d'état civil dans des mairies des quatre coins de France, des centaines de lieux à visiter, et, au bout du compte, une découverte, pour le moins inattendue. Une découverte qui, je l'espère, vous fascinera comme elle m'a fasciné.

L’auteur :

Henri Loevenbruck est un auteur de romans de fiction et de fantasy. Il est également musicien auteur-compositeur-interprète. Sa trilogie de La Moïra (publiée entre 2001 et 2003) a été un succès avec 300 000 exemplaires vendus. Il est membre de la Ligue de l'imaginaire, collectif d'auteurs dont Maxime Chattam, Bernard Werber ou Franck Tilliez sont membres.

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorInterview :

Dans le petit film que tu proposes à tes lecteurs, tu expliques en préambule que tu as découvert l’univers de l’Alchimie par Le mystère des Cathédrales de Fulcanelli, mais que très vite le mystère de l’identité de l’auteur t’a fasciné.

Non, c’est ça qui intéresse le plus les gens. Moi, c’est le contenu des livres de Fulcanelli qui me passionne. Maintenant, il y a un aspect ludique passionnant à rechercher l’identité de Fulcanelli. Pour moi, c’est « le masque de fer » du XXe siècle. Du coup, j’ai davantage axé mon livre sur l’identité de ce personnage mystérieux que sur ce qu’il raconte dans son ouvrage. J’ai quand même l’espoir que cela suscite assez la curiosité de mes lecteurs pour qu’ils s’intéressent aussi à ses écrits en profondeur. Ces textes sont difficiles d’accès, mais ils sont magnifiques. À moins d’être un fondu d’alchimie, il y a des passages incompréhensibles. C’est l'un des derniers textes romantiques de la littérature.

L’homme qui se cachait derrière Fulcanelli était-il un bon auteur ?

Sans conteste ! Sur le fond, c’est un peu particulier. Dans la partie qui est la plus accessible, il ne dit pas grand-chose de nouveau. C’est plus un type qui fait une très bonne synthèse de choses qui ont déjà été dites. L’idée selon laquelle la construction et la symbolique des cathédrales ne véhiculent pas qu’un message religieux, mais aussi un message hermétique mystique et ésotérique, cela faisait déjà deux siècles qu’il y avait beaucoup de textes sur ce sujet. Victor Hugo le disait déjà par exemple. C’est plus sur la forme qu’il est étonnant. Pour ce genre de livre, la langue est vraiment belle.

Lis-tu ce genre d’ouvrages depuis longtemps ?henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandor

La vraie histoire, c’est celle que j’ai racontée dans le livre. Quand Ari narre comment il a découvert Fulcanelli, c’est ce qui m’est arrivé. Pendant mes études en hypokhâgne, je lisais un livre de la collection Aventures et Mystère chez J’ai Lu dans un square. Un truc à la con sur les templiers. Soudain, un jardinier vient vers moi avec son râteau et sa besace et me dit que ce que je lis, c’est n’importe quoi. Il m’affirme que si je veux vraiment m’intéresser à l’ésotérisme, il faut que je lise un livre particulier. Et il sort de son sac Le mystère des cathédrales en éditions Pauvert. Il me le tend en me demandant de lui ramener la semaine suivante. J’ai halluciné, mais je l’ai lu le soir même. J’ai trouvé la façon dont on m’a suggéré de lire ce livre très « romantique » en soi.

Fulcanelli n’a écrit que deux livres, Le mystère des Cathédrales  (1926) et Les demeures philosophales (1930). Sont-ils importants ?

Les demeures philosophales est la suite du Mystère des Cathédrales. Au lieu de s’attarder sur quatre bâtiments religieux, il en aborde beaucoup plus, pas forcément les plus connus. La démarche est la même. Il analyse la symbolique hermétique de construction. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que certains des bâtiments dont il parle n’existent plus aujourd’hui. Dans Les demeures philosophales, livre beaucoup plus sombre et pessimiste que Le mystère des cathédrales, Fulcanelli s’attriste beaucoup plus de la disparition progressive des traces du passé.

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Pourquoi as-tu écrit ce livre seulement aujourd’hui, alors que tu as lu Le mystère des Cathédrales à l’âge de 19 ans ?

Un jour, j’ai fait travailler une généalogiste sur une famille qui est dans l’entourage supposée de Fulcanelli, la famille Fontaine-Solar, dont je parle dans le livre, parce que le nom est très étonnant. Fontaine-Solar, Fulcanelli… j’y ai trouvé des accointances. La généalogiste fait un énorme travail et elle m’annonce qu’elle ne trouve rien de ce côté-là. En revanche, elle me signale deux types qui réunissent beaucoup de points laissant supposer qu’ils pourraient être Fulcanelli. Je regarde ça de plus près et j’en trouve un dont je pense qu’il est le mystérieux écrivain alchimiste. En enquêtant sur lui, je tombe sur une série de coïncidences qui laissent très peu de place au doute. Je ne sais pas si j’ai bon, mais ce que je sais, c’est que depuis un siècle que les gens cherchent à savoir qui est Fulcanelli, il n’y en a aucun autre qui réponde à tous les critères.

Je ne donne pas le nom de cette personne ici, mais Henri Loevenbruck dévoile son identité à la fin de son livre.

Il y a beaucoup de spécialistes qui se sont penchés sur cette question et beaucoup de noms ont été suggérés comme par exemple, Eugène Cancelier et son illustrateur Julien Champagne, Camille Flammarion, François Jollivet-Castelot, René Schwaller de Lubicz, Jules Violle, Paul Decoeur... Mais rien du tout sur ta découverte à toi. Comment expliques-tu que toi, simple auteur, tu détiendrais la vérité?

J’ai eu un coup de bol énorme. Je n’ai pas enquêté avec un regard de spécialiste, mais à travers un regard de flic. J’ai été beaucoup plus cartésien que les autres. Tous ceux qui ont écrit sur Fulcanelli et le mystère de son identité sont tous des férus d’ésotérisme, voire des ésotéristes, voire des alchimistes, mais jamais des universitaires.

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Reçois-tu du courrier de la part de spécialistes qui ne sont pas d’accord avec toi ?

La plupart me disent que mon hypothèse ne tient pas la route parce qu’un homme qui fait le métier que j’ai expliqué dans le livre ne ferait pas ça. Au contraire, moi, je pense que c’est fort probable. Un type comme Flammarion ou un alchimiste revendiqué, au bout d’un moment, il aurait avoué.

Le milieu ésotérique dont tu parles dans le livre existe-t-il vraiment encore aujourd’hui ?

Oui, il y a encore des sociétés secrètes, mais j’ai accentué leurs traits dans le livre. Ce qui est particulier avec le milieu de l’alchimie c’est qu’il y a beaucoup moins de tradition de la transmission du savoir en alchimie. Contrairement à une image assez populaire que l’on a, et qui vient des Compagnons du Devoir et des sociétés secrètes qui tournent autour de ces thématiques-là comme la Maçonnerie, un alchimiste est solitaire. Il n’a pas d’apprenti dans son laboratoire. C’est un travail très individuel, du coup les gens sont très fermés dans ce milieu. Pour mon enquête, je me suis fait pas mal claquer la porte au nez. J’ai dû appeler une bonne vingtaine de vrais alchimistes, des gens dont je sais qu’ils ont un atelier chez eux et qu’ils continuent à faire des travaux. Il y en a qu'un qui a accepté que je vienne le voir chez lui. Les autres disent non et raccrochent immédiatement.

Ces alchimistes font quoi d’autre pour gagner leur vie ?

Il y a de tout. Il y a notamment un boulanger et un électricien… ce sont des gens qui font ça le week-end au lieu de s’adonner à des activités plus banales.

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorIls cherchent toujours le secret de la pierre philosophale ?

Ils recherchent le secret de la matière. L’idée que depuis une matière pauvre on puisse faire une matière noble. Ça va du cliché du plomb changé en or jusqu’à l’Homme, c'est-à-dire améliorer l’Homme physiquement. 

Que penses-tu de ces gens-là, toi ?

J’ai un regard plutôt poétique et spirituel sur l’alchimie. Je n’adhère pas à l’aspect pratique, sauf qu’il n’est pas si farfelu que cela. Ça fait un siècle qu’on avance à grands pas sur la transformation de la matière. Maintenant, les techniques utilisées aujourd’hui par les alchimistes me paraissent complètement désuètes. Moi, c’est l’aspect romantique qui me plait là dedans. Ce sont plus les personnages, la vie de ces gens et le moteur de leur quête qui me fascinent. Ce sont des chemins qui mènent à une érudition assez belle.

Ton livre se lit très clairement. Comment as-tu procédé pour transformer ton enquête enhenri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandor roman ?

Ça a été l’enfer total. La solution m’est venue avec les cahiers Moleskine du flic. J’étais obligé de résumer à mes lecteurs un siècle de recherche, mais je ne pouvais pas l’insérer dans le récit.

Donc, tu as inclus ces cahiers dans lesquels tu racontes la vie de tous les Fulcanisables.

C’est quand j’ai trouvé cette astuce-là que j’ai compris que mon roman était faisable. Mais c’était très dur de simplifier. C’est la première fois que mon héros Ari Mackenzie enquêtait sur un vrai mystère historique compliqué, qui a eu réellement lieu et sur lequel il y a eu déjà beaucoup d’écrits. C’était pour moi un grand défi.

As-tu connu des moments de découragements ?

Je n’ai jamais été découragé, mais j’ai vraiment mis beaucoup de temps à trouver la solution idéale pour que ce livre ne soit pas indigeste.

Tu ne baisses jamais les bras ?

Non. Depuis l’âge de 25 ans, je me suis fait la promesse de ne plus jamais commencer un livre sans le finir. Entre 15 et 25 ans, j’ai commencé une centaine de romans que je n’ai jamais fini et aujourd’hui, je ne veux plus que ça m’arrive. C’est pour ça que j’ai toujours deux livres d’avance. Quand j’écris un livre, je ne travaille pas sur le prochain, mais encore celui d’après.

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorOn a parlé de société secrète tout à l’heure… La Ligue de l’Imaginaire dont tu fais partie, est-ce une société secrète ?

Non, c’est plutôt une société discrète. C’est un collectif d’auteurs au sein duquel l’amitié joue énormément. Cela implique le fait qu’on ne sera jamais cinquante. Au départ, nous étions cinq, aujourd’hui, nous sommes onze. On sera peut-être un peu plus, mais pas beaucoup, parce qu’on a peur que ça vire mal. Il y a beaucoup de gens qui nous reprochent d’être une société un peu fermée. On a juste envie d’être entre potes.

Vous avez créé cette ligue pour quoi ?

Il y a eu une époque où il y avait un vrai conflit entre le polar noir et politisé et le thriller. Nous nous en sommes pris plein la gueule sur des questions politiques qui n’étaient pas du tout légitimes. A priori, à l’époque, plus maintenant, un auteur de polar estimait que si tu écrivais des  thrillers, tu étais un mec de droite, voire d’extrême droite, ce qui est ridicule. Dans la Ligue de l’Imaginaire, on va de l’extrême gauche à la droite, mais pas du tout extrême droite. Les auteurs de polars ne comprenaient pas pourquoi, nous, auteurs de thrillers, on se plaignait du silence médiatique qu’il y avait, et qu’il y a encore, autour de nos livres. Un silence qui est démesuré par rapport au boulot que l’on fournit. Dans la Ligue, il y a de très gros best-sellers et des auteurs qui vendent très peu de livres. Notre combat n’est pas sur la vente des livres, mais sur la place médiatique de l’imaginaire.

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Quelques membres de La Ligue de l'Imaginaire: Franck Thilliez, Erik Wietzel, Maxime Chattam, Bernard Werber, Laurent Scalese, Olivier Descosse, Henri Loevenbruck et Eric Giacometti.

Es-tu concerné par le silence des médias ?

Le mystère Fulcanelli est sorti il y a deux mois, j’ai eu juste un papier dans la presse nationale, alors que pour L’apothicaire, qui était moins un livre de genre, mais un roman historique, j’ai eu des papiers partout. Des journalistes répondent aux attachées de presse qu’ils ne font jamais les thrillers.

Mais, par exemple Pierre Lemaitre, qui faisait de la littérature de genre, il vient d’avoir le Goncourt 2013. C’est encourageant pour l’avenir, non ?

C’est une super bonne nouvelle, au détail près qu’il a le Goncourt quand il passe à une couverture blanche. C’est très révélateur.

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Dans Le Mystère Fulcanelli, il y a une chose qui ne m’a pas échappé, c’est la défense des petits libraires.

C’est un combat qui me tient à cœur. L’année dernière, j’ai fait une tournée des libraires en moto. J’ai effectué le même trajet que les Compagnons du Devoir au moyen âge. C’était extraordinaire, mais il faudrait que l’on soit 10 à le faire et en permanence. Il faudrait même que ce soit des auteurs plus connus que moi comme Amélie Nothomb et Guillaume Musso qui prennent ce genre d’initiative.

Ça a été un coup d’épée dans l’eau ?

Pas du tout. D’un point de vue psychologique, ça a fait du bien aux libraires que l’on a rencontrés. Ils se sont rendu compte qu’il y avait des gens qui pensaient à eux. La Ligue de l’Imaginaire est elle aussi beaucoup intervenue dans la défense des librairies Chapitre.

Pourquoi en as-tu parlé dans ton roman ?

Je travaillais sur Le mystère Fulcanelli pendant cette « tournée », c’était donc au centre de mes préoccupations. Et mon héroïne Lola, qui est présente depuis le premier Ari Mackenzie,  est une libraire… je ne pouvais pas ne pas parler des difficultés que cette corporation traverse.

henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandorTon prochain livre ne ressemble à rien de ce que tu as fait jusqu’à aujourd’hui, m’as-tu confié tout à l’heure en off.

C’est un roman d’aventures doublé d’un roman initiatique. C’est l’histoire de cinq ados qui sont dans des situations difficiles et qui pètent les plombs. Ils quittent leur lycée et leur famille et traversent le pays à moto pendant trois ans. Ça commence très bien, puis ça se complique. C’est un livre sur l’amitié et surtout, sur la quête de la liberté. Il va s’appeler Nous rêvions juste de liberté.

Toi, tu es un assoiffé de liberté.

On est dans un monde où nos libertés se réduisent de plus en plus. Il se règlemente de plus en plus. Et moi, je suis terrifié par les règlements.

Tu dois être malheureux, alors…

À l’école déjà, je n’étais pas heureux de l’encadrement, même si parfois un prof provoquait une étincelle en me laissant un espace de liberté. Je m’y engouffrais immédiatement. Mon premier groupe de rock, c’est grâce à mon lycée que j’ai pu le faire. Le directeur m’avait promis que si j’avais la moyenne à la fin de l’année, il allait me filer l’auditorium pour que je fasse un concert dedans. Aujourd’hui, je suis un peu malheureux parce que les obligations d’adulte me pèsent vraiment. Je ne supporte pas de répondre aux courriers administratifs, par exemple.

Du coup, tu te plonges dans tes mondes imaginaires ou tu fais de la moto.

Tu as raison. Je suis un mec qui m’enfuie en permanence.

Tu organises bientôt un festival de musique et de motos à Gérardmer.

Oui, c’est un gros festival qui s’appelle le Showtime Festival de Gérardmer. La première édition aura lieu du 23 au 25 mai 2014. Au programme, de belles motos, de belles voitures, du bon son (dont notre guest star, Johnny Gallagher).

Et Sérum… la première saison à cartonné. Quand arrive la seconde ?henri loevenbruck,le mystère fulcanelli,interview,mandor

Avec Fabrice Mazza, nous sommes en train de bosser dessus. Il va probablement y avoir un spin off entre la saison 1 et la saison 2 pour faire patienter les gens, parce qu’on a beaucoup plus de boulot que l’on pensait pour conclure la saison 2. On ne veut pas qu’il y ait la moindre frustration parce que toutes les intrigues n’ont pas été bouclées. Du coup, ça va nous demander encore un an… c’est un problème, car je suis harcelé tous les jours sur le sujet.

Abordons la chanson maintenant. La dernière fois que je t’ai mandorisé, tu te lançais sérieusement avec la sortie d’un EP.

J’ai un peu arrêté mes chansons à moi. Je me suis un peu fatigué à faire ce métier le plus professionnellement possible et je n’avais plus trop de temps à y consacrer. Mais par hasard, et pour le plaisir, je suis rentré dans un groupe de rock, The Road to Freedom, dans lequel je découvre le plaisir de ne pas être le leader. Je suis juste clavier et c’est génial. C’est la première fois de ma vie que je ne suis pas le leader d’un groupe et c’est un vrai bonheur.

Ça t’apporte quoi ?

Ça m’apporte de jouer devant un public devant lequel je n’aurais jamais joué avec mes propres chansons. En juillet, on a fait un concert devant plus de 6000 personnes.

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Le public sait-il qu’il y a un auteur qui joue dans le groupe ?

Non, pas vraiment. J’aime bien que les gens me rencontrent juste parce que je suis musicien. C’est plutôt agréable.

Finalement, un écrivain, c’est solitaire, mais ça a besoin de voir du monde…

Tu sais, j’ai fait ton métier avant d’être écrivain. J’avais donc une vie dans laquelle je rencontrais des gens tous les jours. Je faisais comme toi, je passais mon temps à faire des interviews. Avant encore, j’étais prof, donc j’étais toujours confronté à des élèves. Depuis que je suis devenu écrivain à plein temps, je ressens un vrai besoin de nourrir ma vie sociale. Surtout que j’aime les gens… Je suis content d’avoir des enfants et des amis. Je ne suis pas du tout un solitaire.

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30 décembre 2013

Jacques Saussey : interview pour Principes mortels

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Jacques Saussey écrit des polars. Je l’interviewe ici pour un livre qui n’est pas un polar. C’est un roman noir. Un putain de roman noir. Principes mortelles m’a envouté. L’ambiance y est pesante et les rebondissements hallucinants. Impossible de lâcher ce livre tant qu’on est connait pas l’issue finale/fatale. Il était temps que je découvre cet auteur.

Pour tout dire, j’ai souvent croisé la route de Jacques Saussey, principalement dans quelques salons du livre que j’animais. Je l’ai même mandorisé une première fois récemment, bien accompagné, pour un projet collectif. Mais, je n’avais jamais lu un roman de lui.

À tort.

Aussitôt lu, aussitôt contacté pour qu’il revienne me voir à l’agence. Ainsi fut fait le 27 novembre dernier.

4e de couverture de Principes mortelles:jacques saussey,principes mortels,interview

La mort est capricieuse. Elle n'a jamais dit son dernier mot.

Été 1979. Franck Servin, 18 ans, fuit le naufrage du foyer familial pour réviser son bac. Il trouve refuge chez son oncle et sa tante, dans une ferme isolée de la Creuse où quatre ans plus tôt, son cousin a trouvé la mort sur une route qu'il connaissait pourtant depuis son enfance. Cette tragédie a ouvert une plaie qui ne s'est jamais refermée. Elle ronge insidieusement le cœur de ses proches et attend son heure pour frapper de nouveau.

L’auteur :

Jacques Saussey. 52 ans. Réside dans l'Yonne. Ses trois premiers thrillers, De sinistre mémoire, Quatre racines blanches, et Colère noire - Un vrai coup de coeur pour Franck Thilliez (mandorisé là) - ont été unanimement salués par la critique française et québécoise.

jacques saussey,principes mortels,interviewInterview :

Tu as commencé à écrire à l’âge de 27 ans, mais tu n’as été publié que des années après.

J’écrivais, mais je ne cherchais pas à être publié. C’était juste pour me faire plaisir. Être édité ne m’a effleuré que sur le tard, quand j’ai commencé à avoir une bonne vingtaine de nouvelles. Comme je savais que des auteurs américains de nouvelles y parvenaient régulièrement, j’ai pris moi aussi mon baluchon et j’ai tenté le truc. J’ai gratté à quelques portes et je me suis rendu compte qu’en France, la nouvelle de mon style ne marchait absolument pas.

Aujourd’hui, cet ensemble de nouvelles écrites entre 1988 et 2012, Anicroches, est sorti sur Internet.

Oui, il est en téléchargement gratuit (voir là). Il y a principalement des nouvelles noires, puisque c’est vraiment mon domaine. Je me suis également essayé au fantastique, très fortement inspiré par Stephen King… que j’ai avalé par kilomètres à l’époque.

Très vite, tu as décidé de participer à des concours littéraires. Tu voulais savoir ce que tu valais ?

En gros, c’est ça. Quand j’écrivais des nouvelles et que je les faisais lire aux membres de ma famille, curieusement, ils trouvaient tous que c’était vraiment bien. Au bout d’un moment, j’ai souhaité avoir des avis plus objectifs afin d’écouter les vraies critiques et progresser réellement. Pour cela, les concours, c’est idéal. Deux de mes nouvelles ont été primées. L’une en 2002, Quelques petites taches de sang, au Noir de Pau. En 2007, j’ai gagné le concours Alfred Jarry organisé par la mairie de Laval. On devait commencer le texte avec cette phrase : Alfred Jarry est mort. Avoir gagné ce concours m’a donné suffisamment confiance pour que j’essaie d’écrire un premier roman.

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Là, tu parles de Colère noire que tu as écrit en 2008.

J’ai écrit ce roman en quasiment neuf mois et j’ai effectué pendant cinq mois un travail de réécriture après un profond travail de validation de tout ce qui était judiciaire. Je m’étais fourvoyé dans une voie du droit pénal Français. Une amie juge d’instruction m’a dit : « Oh la la ! Mon pauvre ami, où vas-tu ? » Elle m’a aidé à trouver un fil conducteur pour ce point de droit très précis. Normalement, le roman est inattaquable de côté là.

Dans tes deux  polars suivants, De sinistre mémoire et Quatre racines blanches, tu as gardé les mêmes personnages de flics.

Oui, mais leur vie privée change. Comme la vie privée des enquêteurs est en trame de fond, pour la suivre, il vaut mieux lire dans l’ordre, mais ce n’est pas essentiel. Les trois polars se lisent indépendamment.

Ils évoluent dans un commissariat imaginaire du Xe arrondissement de Paris.

Oui, à l’époque, je travaillais dans ce quartier. Pour mon premier roman, je trouvais plus pratique de faire mes repérages le midi. Je tournais une heure chaque jour avec mon petit dictaphone et je faisais des commentaires sur les endroits…

Ton « héros » est le capitaine Daniel Magne. Pourquoi as-tu décidé de prendre des personnages récurrents pour tes polars ?

Parce que j’aime les personnages récurrents chez les autres auteurs. À l’époque, je lisais surtout Elisabeth George et Dennis Lehanne. Mes deux personnages sont très clairement inspirés des deux personnages principaux de Dennis Lehanne. J’aime voir la vie des héros qui évolue de livre en livre.

Pourquoi as-tu choisi ce genre littéraire?

Parce que je ne lis pratiquement que ça. Du noir comme Frédéric Dard ou Boileau-Narcejac… ce genre là m’a toujours plus parlé, bien plus que les grands classiques qui ont toujours eu tendance à m’ennuyer.

As-tu vite compris comment mener une intrigue ?jacques saussey,principes mortels,interview

Pas franchement. J’ai même ramé au début, mais ça vient au fur et à mesure. C’est la nouvelle qui m’a permis d’envisager un chapitre. Faire concis et terminer sur un point bien particulier à chaque fois. J’évite les fioritures. Au début j’écrivais beaucoup, mais des premiers lecteurs ont trouvé qu’il y avait trop de superflu. Leurs critiques sans concession m’ont appris à être plus vigilant et plus sévère envers  mon travail.

Ton deuxième livre est De sinistre mémoire. Avais-tu plus d’assurance en écrivant celui-ci?

Oui, je connais mieux mes personnages. Je sais sur quoi ils réagissent véritablement, notamment l’APJ (Agent de Police Judiciaire) Lisa, qui est un personnage explosif. Cette jeune femme au caractère très tranché, très affirmé assiste le capitaine Magne au départ et petit à petit, va progresser dans la hiérarchie.

Ensuite, il y a eu Quatre racines blanches… Là, on voyage. L’action se situe au Québec.

J’adore le Québec. J’y vais régulièrement depuis 1995. Je venais de gagner les championnats de France de tir à l’arc et je souhaitais rencontrer un archet québécois. Cette personne m’a fait découvrir le Québec de l’intérieur, du côté de l’habitant. J’ai été amené à rencontrer des gens qu’on ne rencontre pas tous les jours en ville. J’y suis retourné plusieurs fois dans les mêmes conditions. J’ai fini par souhaiter écrire un livre dont l’intrigue se passerait dans ce pays. En janvier 2011, je m’y suis de nouveau rendu en période froide, pour les besoins de mon roman.

Tu viens d’en parler, de 1985 à 1995, tu as été un champion de tir à l’arc.

Quand j’ai commencé, je m’étais donné deux objectifs : entrer en équipe de France, ce que j’ai fait en 1992, et être champion de France, ce que je suis devenu en 1995. J’ai arrêté tout de suite après. J’avais 34 ans, mes enfants grandissaient, j’avais de plus en plus envie d’écrire et je me rendais compte que je ne pouvais pas tout faire.

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Dans Colère Noire, tu fais référence à ce sport.

Quand j’ai décidé d’écrire mon premier roman, je suis parti sur une arme que je n’avais jamais vue dans aucun autre polar et que je maitrisais parfaitement… le crime a donc été réalisé avec un arc et une flèche. Tout tourne autour de ça.

Aujourd’hui, je t’accueille pour Principes mortels. Nous sommes en 1979. Une ferme isolée, un adolescent en perdition venu y chercher refuge à la suite du divorce de ses parents, un couple déchiré par la mort de son enfant... L’intrigue de ce roman noir se déroule notamment dans une ferme. Une ferme que tu as fréquentée toi-même.

Cette ferme est arrivée dans la vie de la famille en 1940. Mon père y a été accueilli durant l'Exode. Il avait 9 ans, les Allemands déferlaient sur la France. Il a fallu qu’il travaille de ses mains pour gagner de quoi manger. Les fermiers voulaient bien le protéger moyennant une participation active à la vie de la ferme. Il y a travaillé quelques années, jusqu’à ce que les évènements se calment et qu’il puisse revenir dans sa famille. À l'âge adulte, il y est revenu chaque année pour rendre visite aux paysans qui l'avaient sauvé de la famine. Ils étaient depuis devenus des amis. Par la suite, mon frère et moi y avons passé de nombreuses vacances. De cette période m'est resté le souvenir d'une région sauvage, à l'écart du temps et de la frénésie parisienne. Un personnage à part entière. Secret et silencieux. De la matière brute de premier choix. Lorsque l'idée de ce roman a germé, j'ai naturellement choisi cet endroit qui m'évoque depuis toujours l'adolescence, les fougères, les champignons et les odeurs de la ferme. La mélancolie, aussi... Le décor était planté avant même que je commence à écrire. Il m'attendait...

Les années 70 se sont-elles imposées d'elles-mêmes ?

Oui, pour deux raisons bien simples : il n'y avait pas de téléphones portables ni de recherches ADN. Deux écueils qui auraient été fatals à cette intrigue.

Le héros de ce livre, l’ado prénommé Franck et son cousin se ressemblent comme deux gouttes d’eau… ce qui te permet de jouer avec le lecteur.

Je me suis dit que j’allais jouer de cette ressemblance entre lui et son cousin de manière à emmener le lecteur à penser à un certain nombre de choses qui s’avéreront exactes ou pas. Le lien que Franck a avec son cousin, c’est un peu le lien que j’avais avec mon frère quand on était à la ferme. Une espèce de communion sur beaucoup de choses.

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Tu m’as bien baladé, je te remercie. Je suis tombé sur je ne sais pas combien de pièges laissés par toi.

J’avais très peu de personnages, il fallait vraiment que je joue sur quelque chose d’à la fois transparent, mais opaque. C’était ça la difficulté de ce roman. Je ne pouvais pas me cacher derrière un nombre important de personnages pour faire croire qu’untel ou untel était le coupable. Il a fallu jouer serré.

Comment fait-on pour être certain que l’on réussit son coup?  

On ne sait jamais. À la sortie de Principes mortels, je n’étais pas spécialement rassuré parce que j’avais trois thrillers dans les pattes et que j’avais peur que mes lecteurs habituels soient déstabilisés par ce livre-là. C’était aussi une crainte de mon éditeur. Mais apparemment, personne ne s’est plaint.

Pourquoi cette parenthèse entre deux polars ?

Ça m’a donné la possibilité de sortir de mes personnages habituels. Je voulais me sentir libre de les laisser de côté. Ça me permettra de revenir sur eux de manière plus énergique.

Ils sont si prenants tes personnages?

Daniel et Lisa sont extrêmement vivants. Lisa me colle sans arrêt aux baskets. Pour moi, elle est vraiment palpable.

Quatre racines blanches sort en poche en avril 2014 au Livre de Poche. Il sortira en même temps que L’enfant aux yeux d’émeraude, mon prochain livre en grand format.

Ça fait des mois que je travaille au corps mon éditeur pour qu’un de mes livres sorte en poche. Je rate énormément de lecteurs en signatures à cause de ça. Acheter un livre à 20 euros d’un auteur que vous ne connaissez pas, ce n’est pas évident. Les temps sont durs.

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Te sens-tu écrivain ?

Je me considère comme auteur, toujours pas comme écrivain. Pour moi, un écrivain, c’est quelqu’un qui gagne sa vie avec son travail d’écriture. Ce n’est clairement pas mon cas. J’ai un métier et je vis très bien avec, donc ce n’est pas un problème. Je n’ai ni rendement, ni pression, ni délai à avoir. J’écris quand je veux, ça tombe bien, je veux souvent.

As-tu l’impression de progresser de livre en livre ?

Oui et je souhaite que les retours soient de plus en plus positifs, ça me permet de savoir que je progresse. Je suis de plus en plus exigeant envers moi-même.

Je sais que tu vas écrire un « Embaumeur », la série créée par Sébastien Mousse.

Je vais encore une fois sortir de mes personnages et surtout, c’est un exercice de style. Le personnage principal étant thanatopracteur et toujours en lisière de la loi, tout est permis. Ce sera une histoire extrêmement noire et dure dans laquelle il pourra se passer n’importe quoi.

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Ton prochain roman, L’enfant aux yeux d’émeraude, sera, parait-il, le plus noir de tous…

Je me lance dans la terreur dans le polar. J’aime beaucoup jouer avec le lecteur. Dans ce prochain livre, je me suis risqué à un exercice un peu particulier : le lecteur va savoir avant les flics ce qu’il se passe. Ils seront toujours un peu en retard par rapports aux lecteurs.

Aucun de tes livres ne se ressemble.

Quand je lis deux livres à la suite de la même personne, je ne veux pas tomber sur la même chose. J’espère réussir à donner à chaque fois, une orientation différente de la lecture.

Qu’y a-t-il en toi pour que tu n’écrives que des histoires noires et glauques ?

(Rires) C’est ce que me demande ma mère avec des yeux inquiets.

Souhaiterais-tu faire de la littérature « blanche » ?

Je n’en ai aucune idée. Ça va être au feeling. Quand je commence un roman, j’ai un axe et quelques rotules sur lesquelles je vais articuler mon action, ma trame. J’ai besoin d’un minimum d’organisation pour que cela soit crédible, mais j’ai aussi besoin de laisser la place à la spontanéité pour que ça vive et que ça rebondisse.

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28 décembre 2013

François Perrin (et Philippe Jaenada): interview pour Bois sans soif

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François Perrin n’est pas mon meilleur ami. Je n’ai d’ailleurs pas de meilleur ami. Mais François Perrin est une personne que je prends beaucoup de plaisir à voir. Un type rare que je vois rarement.

Nous nous connaissons depuis 2006 ou 2007, je ne sais plus bien, mais ce dont je suis certain, c’est que j’ai toujours été impressionné par sa personnalité brillante et par sa façon d’écrire les choses, qui ne l’est pas moins.

Je fais partie d’une petite communauté de personnes qui incite François Perrin à publier un livre depuis longtemps. C’est fait aujourd’hui. Il était temps. Il se pourrait bien que nous l’ayons eu à l’usure…

Si j’affirme que Bois sans soif est un livre sur les barmans, les bars et les personnes qui s’yfrançois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandor rendent, c’est que je n’ai rien compris à ce livre.

C’est bien plus que cela. Il s’agit d’un ouvrage poético-philosophique sur l’espèce humaine.

Carrément.

Pour parler de ce livre, le 16 décembre dernier, j’ai demandé à François Perrin de me rejoindre dans un bar (ça tombe bien !) du 10e arrondissement. C’est déjà compliqué d’interviewer un ami, mais quand cet ami fait le même métier que toi, journaliste culturel, ça ne facilite pas la tâche. Disons que la pression était là. (Dans la tête et sur la table).

Cerise sur le gâteau, j’ai demandé à l’un de mes écrivains préférés, Philippe Jaenada, de nous rejoindre une demi-heure après le début de l’entretien (pression supplémentaire).

Hips!

Philippe Jaenada est le préfacier du livre de François Perrin. Mais pas que.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandor4e de couverture de Bois sans soif :

« Il m’en avait fallu du temps, avant de comprendre de quel bois j’étais fait, et quel serait son usage le plus approprié. »

Au moment de se choisir un avenir, le narrateur de Bois Sans Soif pousse la porte d’un bar. Et se découvre plus qu’un métier, une vocation. Tout l’attire derrière le zinc : le mystérieux bouton qui ouvre la trappe menant aux boissons, les recettes des cocktails, les manettes délivrant la bière pression…

Ce cockpit le laisse rêveur. Il devient donc barman pour dix ans et réalise bien vite que cette profession est le meilleur poste avancé pour comprendre ses contemporains, pour vivre parmi eux et les écouter en passant inaperçu.

Ce qu’il appelle les superpouvoirs de Barman, des qualités que l’homme derrière le bar développe plus vite que celui accoudé face à lui. Bois Sans Soif fait le récit de ces années de bar, dans un style précis, humain, parfois lyrique.

Comme le souligne Philippe Jaenada dans sa préface, « on s’enivre d’une écriture magnifique, à la fois fluide et forte, toujours en équilibre. On y apprend surtout, avec l’impression distrayante d’observer simplement une maquette, vue d’en haut, un petit bistrot avec des petites personnes dedans, on y apprend surtout ce qu’est la vie sur terre. »

L’auteur :

Riche d'une solide expérience dans la limonade, François Perrin est aujourd'hui journaliste (Ce soir (ou jamais !), Standard, Le nouvel observateur, TGV Magazine...). Bois Sans Soif, paru aux éditions Rue Fromentin, est son premier roman.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorInterview :

Nous étions quelques-uns à te supplier de publier un livre un jour, tant nous aimions ta plume. Pourquoi t’es-tu lancé dans cette aventure juste aujourd’hui ?

Je ne voulais pas forcer les choses. Je fonctionne énormément sous contrainte, que ce soit pour l’écriture ou pour la plupart de mes autres projets. Là, j’attendais simplement qu’un éditeur me demande de le faire concrètement. De manière très présomptueuse, je ne voulais pas partir moi même en quête d’un éditeur. Je me disais aussi que si ça ne sortait pas, ça ne sortait pas… et que ce n’était pas grave.

Ce texte est-il complètement inédit où tu t’es servi dans des textes antérieurs ?

Il y a des textes que j’ai écrits sur des sujets environnants dans différents blogs. C’était des réflexions générales sur les bars, sur des différents types d’alcool. J’avais donc des textes épars. Je n’avais pas de liants et je ne savais pas si j’avais envie d’en avoir. Au détour d’une discussion en marge d’un salon du livre, le Festival Etonnants Voyageurs, j’ai discuté avec les éditeurs de mon camarade Bertrand Guillot, Jean-Pierre Montal et Marie Barbier. Au fur et à mesure de la conversation, très alcoolisée d’ailleurs, j’ai développé des théories que je n’avais pas développées dans mes différents textes sur le rôle social du barman et son rôle fantasmé, voire sublimé. Pendant cette conversation éthylique généralisée, ils ont trouvé mon discours super.  Un peu plus tard, les effets de l’alcool envolés, ils se sont demandé ce qu’ils pourraient faire d’un livre avec un thème pareil. Ils ont fini par me tester en me demandant de travailler deux chapitres sur une communauté d’origine étrangère parisienne. Moi, j’ai bloqué sur mon idée originale et je leur envoyé un texte sur un bar tenu par un membre de la communauté en question. Ils ont compris et ont laissé tomber leur enquête initiale. Ils m’ont demandé de leur proposer un texte à moi sans garantie d’être publié. J’ai envoyé ce texte et l’éditeur à trouvé ça suffisamment honorable pour être publié. Il y a eu des corrections massives complètement justifiées. J’ai retravaillé l’ensemble.

Cela fait quelques années que je sais que tu écris sur les barmans et sur les bars, mais je françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorn’avais  aucune idée précise de la façon dont tu allais traiter le sujet. Je ne pensais pas que ça allait être des « Brèves de comptoirs » bis, mais pas un texte si pointu et philosophique sur l’étude de tes contemporains.

Mon livre, si je dois  le synthétiser, est un roman théorique. Il y a une volonté d’écriture réellement littéraire et de l’autre côté, une vraie théorie avec des typologies de bars que l’on découvre grâce au parcours original d’un homme qui est passionné par ce genre d’établissements, leurs fonctionnements et les gens qui s’y réfugient.

Pour toi, un barman est un super héros. Il a plein de pouvoirs que n’a pas le quidam moyen.

J’ai bossé près de 10 ans dans des bars assez différents et je me suis rendu compte d’une chose : parmi tous les métiers que j’ai exercés, je ne me suis jamais senti aussi investi, au sens physique et sensoriel du terme, que derrière un bar. J’avais l’impression d’avoir des pouvoirs hyper sensoriels. La vision périphérique, par exemple, qui permet d’avoir des yeux dans le dos et de tout voir partout en même temps. Il y a aussi l’oreille à pallier qui permet de suivre trois conversations en même temps, tout en prenant une commande sur le côté et en ayant une partie du cerveau concentré sur tout ce qu’il se passe dans la salle. Ces super pouvoirs-là sont des exagérations de choses réelles existantes en termes de sens et de rapport à l’espace et à la physique.

Ton écriture est exigeante, sans concession à la facilité. N’as-tu pas peur de te priver d’une partie d’un éventuel lectorat ?

Peut-être… et sans doute, d’ailleurs. Pour être tout à fait honnête, il y a des gens, au bout de trois pages, ils vont comprendre que ce n’est pas pour eux. Mais depuis toujours j’écris comme ça. Quand j’écrivais sur les blogs on me reprochait d’écrire trop long, mais c’est comme ça que j’écris et c’est comme ça que je suis content de mes textes. Certains étaient énervés par mes digressions, car ils se demandaient si j’allais arriver quelque part. Je ne sais pas écrire autrement. Pour ce livre, en tout cas, j’avais envie d’écrire un texte littéraire. L’enquête journalistique, le « grand roman » avec une écriture exigeante et le livre drôle et pétillant ne se rencontrent jamais habituellement. C’est ce que j’ai tenté de réunir.

Tu es journaliste et critique littéraire… y avait-il de ta part une crainte de ne pas être à la hauteur ?

 Quoi que l’on fasse comme métier, il faut toujours se poser la question de la légitimité. Je maintiens aujourd’hui qu’en tant que critique littéraire, si je ne  me pose pas tout le temps cette question de légitimité, je n’ai pas à faire ce travail. Je ne connais pas tous les livres de la planète, même pas tous ceux de la rentrée littéraire, je sais qu’il y a des gens qui sont plus cultivés que moi, qui sont meilleurs lecteurs que moi, cela dit, j’essaie de faire au mieux et d’être intègre. À partir de là, c’est vrai que si je me lance dans un travail d’écriture, le but du jeu n’est pas de torcher un petit livre et d’attendre d’éventuels retours d’ascenseur.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorÀ qui s’adresse ce livre ?

La population que j’ai fréquentée dans les bars et à laquelle je rends hommage dans le texte et en remerciement à la fin du livre ne sera pas spécialement les lecteurs les plus intéressés par ce livre et les plus visés. S’ils le lisaient, ils pourraient même trouver inconséquente ma démarche de m’autoriser à raconter ça tranquillement, alors que c’est leur métier et leur vie. Je n’ai pas la même trajectoire qu’eux, donc je suis un coucou dans un nid. J’ai piqué leur place, je raconte tout et après, je me barre. Sinon, je ne sais pas à qui s’adresse ce livre. Je n’ai pas de réponse exacte.

Tu as été barman pendant une période de 10 ans… tu dis que c’est le poste idéal pour observer ses contemporains. Le barman, selon toi, doit être caméléon. Il doit devenir ce que les consommateurs voudraient qu’il soit.

Je ne sais pas si c’est le cas de tous les barmans. Pour moi, et j’ai pratiqué ce métier ainsi, un barman doit être un exécutant idéal. Il est fondamental de pouvoir servir au mieux. Il doit être le majordome idéal. Pour ça, il faut être ce que les gens veulent que l’on soit et presque, au bout d’un moment, réussir à précéder, à deviner ce qu’ils veulent que l’on soit pour l’être. Du coup, c’est une dilution d’identité totale. Par exemple, si quelqu’un veut un abruti derrière le bar pour briller auprès de sa petite amie qui l’accompagne, moi, je veux bien jouer le jeu. Ça ne me dérange pas. Et au contraire, s’il veut un type un peu cultivé, je peux aussi tenir ce rôle. Je ne suis pas du genre à vouloir briller… je préfère lustrer les autres.

Aujourd’hui, quand tu es dans un bar, observes-tu toujours les barmans?

Pendant très longtemps, j’ai regardé les barmans ou les employés de bar de manière très envieuse, ce qui m’a poussé à le devenir moi-même. Il y a des moments, j’avais très envie, métaphoriquement bien sûr, de les assommer et de prendre leur place. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, car j’ai eu mon expérience personnelle dans ce milieu, mais mon œil d’expert sait apprécier ceux qui font bien leur boulot. Être bon ne veut pas dire être servile. Il y a des gens qui sont faits pour ça ou pas. Je le sens immédiatement.

Comment peut-on dire qu’un bar est le meilleur endroit pour étudier ses contemporains, alors que ceux qui s’y trouvent sont souvent dans un état d’ébriété avancée?

D’abord, ils ne boivent pas tous de l’alcool. Et ceux qui en boivent sont-ils tous moins naturels que les personnes sobres. Juste, ils ont un autre masque. J’ai toujours pensé que le bar est le seul endroit dans lequel on peut croiser tout le monde. Je persiste à dire qu’en terme qualitatif et quantitatif, un bar est le meilleur poste du monde pour observer l’être humain.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorFaut-il être un peu schizophrène pour faire ce métier ?

Non, je ne crois pas. Dans mon cas, je suis bien dans mes baskets, et je ne suis pas dans le questionnement permanent sur moi-même. Je n’ai pas une identité puissante, j’ai juste une identité fluctuante, mais par jeu. Tu vois, toi qui me connais depuis longtemps, tu sais bien que j’adore changé de coiffure de manière parfois radicale, de porter la barbe, de l’enlever… ça fait partie de ce jeu. J’ai toujours un côté monsieur Patate.

Philippe Jaenada arrive à ce moment-là. François est à moitié étonné.

Quelle surprise, Philippe Jaenada, ici ! Bon, tu t’en doutais François ?

François Perrin : la semaine dernière, quand tu m’as imposé le jour, le lieu et l’heure pour ce rendez-vous, pas très loin de chez Philippe, j’y ai pensé. Mais hier, je l’ai vu quand je lui ai dit que je te voyais, il a parfaitement bien joué le rôle du type pas au courant. Et j’ai fini par douter. On parlait du jeu et de la dissimulation, bien joué Philippe !

Pourquoi as-tu choisi Philippe comme préfacier ?

François : C’était une évidence totale. J’ai rencontré Philippe quand j’ai commencé à être critique littéraire et tout de suite, il s’est passé quelque chose entre nous. C’était l’évidence. On est devenu des amis immédiatement. Quand j’ai fait lire mon texte à Philippe, il m’en a fait un retour plutôt enthousiaste. Ce n’était pas du tout dans le but de lui demander de faire une préface, car nous ne savions pas que nous allions en faire une.

Philippe, tu l’as écrit, tu n’aimes pas les préfaces et tu ne vois pas à quoi ça sert.

Philippe Jaenada : Je ne sais effectivement pas à quoi ça sert et je ne suis pas un très bon préfacier. Mais un livre sur les bars écrit par François Perrin, alors que je suis le plus grand spécialiste mondial de ce domaine et que François est mon pote, si ce n’est pas moi qui écris la préface, je meurs…

Tu dis à un moment que tu aimes les bars, les livres et François Perrin, enfin, la notion de François Perrin.

Philippe : En fait, François, c’est vraiment mon super pote, mais je ne voulais pas l’indiquer dans la préface… j’ai minimisé notre amitié. Je suis incapable de dire non à ce type-là, de toute façon. Mais, j’insiste sur le fait que j’ai lu ce livre en baignant dans un sentiment d’aise et de béatitude.

François, tu as profité de votre amitié pour qu’il te préface ton livre ? Ce n’est pas joli, joli…

François : Mais, je suis une énorme crevure, je me sers des gens.

Philippe : Ha ha ! Mais, il ne savait pas que je n’aimais pas les préfaces et que je n’en écrivais jamais.

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Pendant l'entretien, le 16 décembre 2013.

Tu expliques dans la préface que c’est une sacrée responsabilité d’écrire une préface.

Philippe : Dans le cas présent, j’ai eu peur d’écrire une mauvaise préface. Peut-être est-ce renforcé parce ce que nous sommes amis. Je n’aime pas la notion de préface parce que soit c’est pour conseiller les gens de lire le livre qu’ils ont déjà entre les mains, soit les préfaciers dévoilent le contenu du livre et je ne vois pas l’intérêt. J’ai toujours estimé qu’écrire une préface est inutile, sauf pour se mettre en valeur. Moi, j’ai essayé de ne pas tomber dans ses écueils.  Mais je voudrais insister sur le fait que je suis très fier d’être dans ce livre. Mais vraiment ! Je ne savais pas que mon nom allait être sur la couverture, mais j’en suis très honoré.

Je me suis régalé à lire ta préface Philippe, je t’assure. J’ai souvent ri… l’humour étant l'une de tes marques de fabrique, ça ne m’a pas étonné.

Philippe : Il n’y a aucune prétention dans ce que j’ai écrit, je sais bien que ce n’est pas ma préface qui va faire que les gens vont continuer à tourner les pages. Comme tu l’as remarqué en la lisant, ce n’est pas une synthèse du livre, je dis juste que c’est un super livre et que je l’adore.

Oui, mais à ta manière. Qu’est-ce qui t’a le plus marqué dans le livre ?

Philippe : En dehors du fait que je retrouve un univers que j’aime, c’est le côté symbolique. Quand il décrit les bars et les bistrots, c’est comme s’il décrivait toute une ville ou toute une planète.

Quand François t’a fait lire son manuscrit, n’as-tu pas eu peur d’être déçu ?

Philippe : On a toujours peur de ça quand on a un ami ou quelqu’un qu’on aime bien qui nous fait lire un texte. D’ailleurs, il y a plein de gens que j’aime bien et dont je n’aime pas les livres. Si ma mère écrivait un livre, ce serait nul, ce n’est pas pour autant que je n’aimerais plus pas ma mère. Je dissocie les deux. Mais, là, je t’avoue que j’avais très envie que ce soit bien. J’aurais été emmerdé d’être déçu. Quand tu as été sincère dans un livre, si on te dit « je n’ai pas trop apprécié », c’est comme si on te disait, « je ne t’aime pas trop ». Ça m’aurait embêté d’être obligé de dire ça à François.

T’attendais-tu à un livre comme ça ?

Philippe : Je ne savais pas à quoi m’attendre. Soit à ça, soit à un livre plus léger et rigolard. Tu n’es pas sans savoir que l’écriture de François a deux côtés. Un côté très désinvolte, très léger, quand on s’écrit des mails par exemple et un côté plus travaillé, plus sensible, plus recherché dans ce qu’il écrit de manière plus officielle dans les blogs ou dans les différents magazines auxquels il collabore. Ce que j’admire dans ce livre, en dehors de ce que cela dit, c’est l’absence complète de compromission. Ce n’est pas un livre hyper grand public. La manière dont c’est écrit est très intègre. Je lui ai même dit qu’il y a des moments un peu risqués. Parfois, c’est même ardu, hermétique, alors qu’il aurait pu s’assouplir ou adoucir son texte pour que ça touche plus de gens. Je l’admire aussi pour ça.

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Tu vas beaucoup dans les bars toi aussi. Fais-tu comme François, observes-tu la « population » qui y règne ?

Philippe : D’abord, je veux souligner que je suis d’accord avec tout ce qu’il a écrit sur les bars et ceux qui s’y trouvent. Tout est vrai. Concernant toute la partie « barman », je suis d’accord avec lui par procuration, parce que je ne l’ai jamais été moi-même. Cela étant, j’ai rencontré ma femme alors qu’elle était serveuse de bar. Mais, je ne sais pas quel regard ceux qui sont derrière le bar portent sur la clientèle. J’en parle souvent avec le patron du bistrot en bas de chez moi. Il me dit que l’énorme différence, c’est que lui ne peut pas partir. Tu dois te taper tout le monde, ceux que tu aimes et ceux que tu n’aimes pas. Par contre, en tant que consommateur, tu te diriges vers ceux que tu souhaites… s’il n’y a personne qui te plait, tu te casses. Je sais que François a un regard juste, sensible et lucide sur ce sujet et j’aurais pu écrire la même chose, mais avec moins de talent bien sûr. Une des choses qui fait que j’ai aimé, ce n’est pas seulement, le style, l’humour ou l’âme de François, c’est aussi que je reconnais tout ce qu’il raconte.

Toi aussi tu dis qu’il n’y a pas meilleur endroit pour connaître l’être humain, « la vie sur Terre » comme tu l’écris dans la préface. Je répète ce que j’ai dit à François, il y a quand même pas mal de personnes alcoolisées.

Philippe : Le type qui est bourré tout le temps n’est sûrement pas représentatif des autres, je te l’accorde. Mais des gens comme toi, moi ou François, qui de temps en temps picolent, ce n’est pas parce que notre état est un peu modifié par l’ivresse qu’on ne peut pas tirer de nos propos des enseignements sur l’espèce humaine. C’est la même chose pour la plupart des gens qui sont dans les bars. Être alcoolisé modifie peut-être les comportements, mais pas forcément les jugements.

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Extrait de la préface de Philippe Jaenada : "Attention, on n’a pas là le petit livre sur les bistrots, le journal impressionniste du promeneur de comptoir, le vague traité de picologie à l’usage des buveurs de tilleul. Bien loin de là. On a dans les mains, tombé du ciel, le plus complet, le plus précis des manuels de vie en milieu baristique (...) On y apprend surtout, avec l’impression distrayante d’observer simplement une maquette, vue d’en haut, un petit bistrot avec des petites personnes dedans, on y apprend surtout ce qu’est la vie sur terre. Qu’on m’ôte les coudes si j’exagère."
Essayez donc d'ôter ses coudes à l'animal, tiens.

Pourquoi tu te sens bien dans les bars Philippe ?

Philippe : Je vous conseille la lecture de l’ouvrage Bois sans soif et vous comprendrez tout (rire). Sérieusement, j’aime le fait que tu rencontres des gens que tu n’aurais pas rencontrés dans d’autres circonstances. Pour ça, j’aime particulièrement les bars de quartiers. Les bars dans lesquels tu peux t’installer. Le bar en bas de chez moi, par exemple, est devenu mon quartier général depuis des années. Dans les bars que je ne connais pas, je suis uniquement spectateur. Il y a peu d’endroits où tu peux regarder les gens vivre, discuter, se confier et quand ils sont bourrés raconter des trucs très intimes à des inconnus. Dans le métro, tu n’entends personne te raconter « putain ma femme, quelle salope ! Elle m’a trompé ! ». François en parle très bien dans le livre, quand tu as ton bar habituel, celui dans lequel tu te rends tout le temps, non seulement tu es spectateur, mais tu peux aussi intervenir. Dans mon bar, je discute avec des avocats des Prudhommes, avec des plombiers, avec des toxicos, avec des flics, avec des voleurs. Le monde serait parfait si dans la rue on pouvait croiser quelqu’un et lui dire : « Viens ! On va discuter quelques minutes… ». Tu ne peux pas agir comme ça. Dans les bars, si. Avec le côté pratique de pouvoir te barrer quand tu veux et la possibilité de raconter ce que tu veux. Parfois, je m’amuse à faire des confidences super intimes sur ma vie de couple par exemple.

François : Ce que tu ne fais jamais dans les livres… tu es assez secret sur ta vie de couple (rires).

Philippe : (faussement vexé) Tu es drôle aujourd’hui, dis donc.

Écris-tu dans les bars Philippe ?

Philippe : Non, jamais. Je pense que tu écris comme tu as commencé à écrire. Mon père m’a offert un des premiers micro-ordinateurs et j’ai commencé à écrire là-dessus. Aujourd’hui, je ne peux qu’écrire sur ce micro-ordinateur.

Et as-tu déjà chopé des idées de personnages ?

Philippe : Oui, souvent. Les gens dans les bars me servent de personnages secondaires

Et toi François ?

François : Je n’écris jamais dans les bars. Pourtant, la moitié de ce livre, je l’ai écrit dans le bar d’en bas de chez moi. Pas physiquement. J’y ai passé du temps, j’ai médité, réfléchi, carburé au vin blanc notamment, et en rentrant chez moi, j’alignais les lignes tout seul sans difficulté.

françois perrin,philippe jaenada,bois sans soif,interview,mandorAs-tu écrit ce livre parfois un peu alcoolisé ?

François : Certains passages ont été écrits sous l’emprise de l’alcool, mais après, je les ai retravaillés. Il y avait des passages illisibles et d’autres que j’ai gardés tels quels. D’ailleurs si on s’arsouille au vin rouge, au vin blanc ou à la bière, on n’écrit pas la même chose et de la même façon.

Tu es d’accord avec ça Philippe ?

Philippe : Je ne suis pas sûr. Je ne sais pas en fait. Moi, il y a longtemps que je n’écris plus bourré. Bukowski, il écrivait toujours bourré, voire ivre mort, mais ça se sent dans certains de ses livres. Avec François, ça ne se voit pas. Peut-être es-tu aussi bizarre quand tu es sobre que quand tu as picolé?

Je voudrais revenir à votre amitié tous les deux. Comment vous êtes-vous connus ?

François : C’était en 2006, j’accompagnais un ami, Fabien Ory, dans un salon du livre. Fabien était un grand fanatique de Philippe Jaenada, que je ne connaissais pas et que n’avais jamais lu. Il me l’a présenté et assez rapidement on a commencé à discuter en picolant. Après nous sommes allés diner avec d’autres personnes et c’était très chaleureux entre nous. Très gentiment, à la fin du diner, Philippe m’a proposé de venir avec lui en taxi pour nous rendre dans son troquet historique, celui dont il parle dans ses livres. On a joué aux cartes toute la nuit.

Philippe : Ce soir là, ivre mort, je me suis effondré d’un tabouret. Il m’a rattrapé sept fois, mais pas la huitième.

Philippe, tu penses quoi de François ?

Philippe : Ces choses-là ne se disent pas… (Il fait le gêné) François est pile le genre de personnage que j’apprécie et que j’aime. J’aime les gens normaux qui ne sont pas trop prudents, trop raisonnables, ni trop rebelles ou trop fous. Tu sais, moi, je fréquente surtout des auteurs, parce que je vis enfermé dans ma grotte avec ma femme. Les seuls moments où je sors, c’est pour aller dans des salons du livre. En fait, je ne sors jamais. Mais j’aime me retrouver avec François. Avec ma femme et mon fils de 13 ans, François est l'une des personnes que je vois le plus au monde. Et en plus j’aime ce qu’il écrit. C’est mon pote quoi !

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Avec Philippe Jaenada et François Perrin, après l'interview, le 16 décembre 2013.

Et merci 1000 fois à Philippe Jaenada pour sa participation, lui qui n'aime pas du tout les interviews... Il ne m'a rien demandé, mais je lui fais une petite pub pour son dernier livre.

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23 décembre 2013

DHÖO : interview pour l'album •• SAISON#1

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Je connais cet homme depuis longtemps… je ne sais pas s’il souhaite que je dévoile son identité, donc, je ne la dévoile pas. Nous avons fréquenté la même radio à la fin des années 80, celle du chanteur Daniel Guichard, Radio Bocal. Nous avons pris des chemins différents, mais j’aime parfois qu’ils se recroisent.

DHÖO, puisqu’il se fait appeler ainsi depuis quelques années, sort un très joli ouvrage, mettant en scène les deux points du O de son nom. Je ne vous en dis pas plus. Tout est expliqué dans l’interview. Une interview surprenante qu’il faut lire en sachant que nous n’avons pas tous la même perception des choses…

dhÖo,•• saison#1,interview,mandorAuto explication de qui est DHÖO :

On me demande souvent "Mais qui est DHÖO ?" 

Je réponds avec malice : "Vous voulez dire d’où vient-il ?" 

DHÖO, comme son nom l’indique, ambitionne d’apporter sa quote-part de douceur militante à cette planète. Une contribution parmi tant d’autres, certes, mais dans ce domaine, on ne sera jamais trop d’être plusieurs.

Passons au "JE" : mi-artiste, mi-consultant, mi-auteur, mi-journaliste, mi-enseignant, mi-coach, mi-chercheur, mi-jongleur ou acrobate…

Je suis une succession de moitiés que je prends un malin plaisir à combiner pour explorer de nouveaux territoires ou plus humblement, redécouvrir ou cultiver ceux que d’autres ont déjà foulés.

Contrarié par les classifications, j’ai donc inventé le métier de Social Performer ©, habilement déposé à l’INPI pour en affirmer la légitimité. Le matériau du Social Performer est celui des émotions et des relations humaines. Il s’applique, tel un artisan, à les mettre en scène, les sublimer ou parfois,  simplement, à leur rendre leur liberté.

L’idée, c’est de ne pas contribuer au vide ambiant, de s’affranchir des modes communicants dominants, d’offrir une alternative qualitative à un excès d’information et de consommation, à cette soupe crasse factice et nocive ingérée insidieusement jour après jour et que chacun puisse se réapproprier les champs de l'intelligence et de la sensation, avec sincérité et bienveillance. L'idée est un combat.

L’envie, c’est de réinjecter du sens, d’offrir un supplément d’âme pour mieux se reconnecter à soi-même comme aux autres, de faire bouger les lignes, de bousculer les frontières, d’être un empêcheur de penser en rond et de faire confiance en son intelligence intuitive et émotionnelle.

La nourriture, c’est la curiosité, le partage d’autres vies, d’autres expériences, d’autres talents. Remonter les fils avec gourmandise pour que chacun puisse se tisser un habit sur-mesure et à son tour, s’éclaire et conseille l’autre.

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DHÖO cherche l’invisible d’autres mondes si proches qu’ils se juxtaposent au nôtre. La lumière est partout… mais à force de vitesse, d’urgence, d’orgueil, de possession, d’excès, on ne la voit pas, plus ou mal.

DHÖO relève avant tout d’une conscience exacerbée du monde et d’une recherche constante d’équilibre, entre contemplation et action.

DHÖO apprend en permanence… au travers d’actions multiples, en expérimentant, en prenant la parole, en encourageant celle des autres, dans leurs différences et leur pertinence.

Puisque les règles l’imposent, il s’agit bien entendu de donner forme à ce propos… avec la conscience que communiquer, produire, induit le risque de polluer, de satisfaire à outrance l’égo alors que la quête est tout autre.

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Interview :

Ton personnage, je sais que c’est une philosophie de vie et de travail. Mais au fond, qui est DHÖO ?

À la base, j’avais une agence de communication et je travaillais souvent avec des clients importants. Mais la satisfaction intellectuelle et humaine était insuffisante… j’ai ressenti le besoin de me nourrir d’autre chose que de la recherche systématique de profit. Il y a 10 ans, quand j’ai écrit mon premier roman, Le dernier paquet, j’ai envisagé de prendre ce pseudo, DHÖO, puis je l’ai laissé tomber. Avec ce que j’entreprends aujourd’hui, je l’ai fait renaître de ses cendres.

Ça ne répond pas à ma question. DHÖO, c’est qui ?dhÖo,•• saison#1,interview,mandor

Je continue mon histoire, alors. J’ai repris du temps pour moi. J’ai pris du temps pour m’immerger dans la lecture. J’ai écrit une pièce qui s’appelle Calligramme. L’histoire d’une femme qui se retrouve enfermée dans un musée et qui va se découvrir elle-même à travers des tableaux. C’est un voyage, une quête existentielle. Je voulais que l’on découvre la peinture, non pas dans sa valeur représentative, mais vraiment dans la sensation et la perception. Ça m’a amené à lire beaucoup d’ouvrages sur l’art, notamment beaucoup de biographies de peintres. C’est une très belle histoire qui sera peut-être montée un jour sur scène. J’envisage même d’en faire un livre illustré. Petit à petit, je me suis reconnecté à plein de choses. Il y a un an et demi, j’ai lu Le manifeste du surréalisme d’André Breton, et là tout m’est paru plus évident. Parfois, j’ai l’impression d’être connecté à tous ces gens-là. Guillaume Apollinaire, Henri Laborit, Francis Picabia, Jung, Bachelard, K.Dick, Bourdieu, Bergson... j’ai l’impression qu’ils sont venus me chercher et que je suis en contact avec eux. Je ne comprends pas toujours tout, mais j’essaye de redonner un sens à cet ensemble. 

Tu ne réponds toujours pas à ma question. On peut dire, en tout cas, que DHÖO  est un être à part.

C’est bien beau de dire qu’on est différent, mais ça ne suffit pas. Donc, j’ai voulu me nourrir en me remettant à lire et en nourrissant ma dimension critique. Avant, ma dimension critique était celle d’un enfant gâté de la publicité.

Tu ne dis plus publicité, d’ailleurs. Tu dis « réclame ».

« Réclame », c’est le vrai premier mot. On est juste là pour que les gens réclament quelque chose. J’aime bien ce mot un peu second degré, un peu galvaudé, désuet. Je trouve que la pub est d’ailleurs très désuète aujourd’hui.

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Quel est ton discours de fond ?

Je veux contribuer à ce que chacun puisse se reconnecter à soi et aux autres. Je veux injecter du sens et un supplément d’âme. Aujourd’hui, il y a une vacuité et une urgence permanente, ainsi qu’une accélération du temps. Et surtout, on est très peu centré sur l’essentiel. De ce que l’on est soi et de ce que l’on peut être avec l’autre. Au bout d’un moment, il faut donner l’exemple. Il faut donc se nourrir et s’interroger, ce qui implique parfois de se radicaliser et d’être en rupture par rapport au système de pensée dominant.

Tu ne peux quand même pas t’exclure du système ?

Je refuse parfois certains types de clients. Certains comprennent le sens de ma démarche et me disent : « j’aime bien ta façon de penser, j’aime bien ce que tu peux m’apporter, que peut on faire ensemble ? » J’aime défricher, offrir et co-construire des façons de penser et d’agir alternatives… quels que soient les supports… et avec toute l’humilité nécessaire.  

Tu souhaites redonner un peu de sens et un peu de temps de réflexion ?

Aujourd’hui, on est vraiment dans une ère de la polémique, de la réaction, de l’opinion… mais moi je voudrais savoir ce qu’il se passe quand on se remet à réfléchir. C’est pour ça que j’ai lu d’autres personnes qui sont mieux formées que moi pour le faire. En gros, je suis allé au fond de la mine, j’ai creusé, j’ai découvert plein de pépites que j’ai assemblées. Je suis concepteur à la base, mais mon véritable talent, c’est de syncrétiser  et de synthétiser. Il y a tellement d’informations de toute part aujourd’hui. J’aime pousser les gens à révéler ce qu’ils ont en eux… ce que le système nous empêche parfois de voir et de faire. J’ai accumulé toute une matière et j’ai écrit ma bible en mettant à plat les questions suivantes : qu’est-ce que je suis ? Quel est mon combat ? Quelles sont mes valeurs ? Qu’est-ce que j’ai à défendre ? Qu’est-ce que j’ai envie de changer dans ce monde ? Ça a correspondu à mes petits abrégés et l’aventure des deux points.

dhÖo,•• saison#1,interview,mandorComment sont nés les deux points ?

Je remercie vivement Marc Antoine Mathieu, l’un des plus brillants auteurs de bande dessinée. Il faut à tout prix que tes lecteurs et toi lisiez Dieu en personne. Il raconte comment Dieu agirait s’il arrivait sur Terre aujourd’hui. Comment il serait pris en charge par la société, par les médias, par les juges, par les scientifiques… l’histoire est ultra intelligemment construite et très nourrie. En lisant ça, je me suis fait la réflexion que j’aimerais faire un truc aussi intelligent. L’intelligence, je peux la travailler, mais en revanche, je ne sais pas dessiner. J’ai pensé alors aux deux points qu’il y a au-dessus de DHÖO. Ils ne servaient à rien, alors, je leur ai donné la parole. J’ai commencé à les mettre en place dans un graphisme épuré, afin que tout soit centré sur le propos.

Teaser de •• SAISON#1

Tu t’inspires de la physique quantique dans les aventures des deux points.

Quand tu t’intéresses à cet ensemble de théories physiques, tu commences à percevoir le monde différemment et à comprendre qu’il existe plusieurs strates de réalité. J’ai mis deux points sur un fond blanc et je les fais discuter. Il y a des considérations philosophiques et scientifiques, notamment. Les planches sont épurées, mais je mets parfois une demi-journée à en concevoir une seule. Je vais chercher le mot et la pensée justes. Je veux que chaque planche se suffise à elle-même, mais que, quand tu as fini le bouquin, tu puisses y revenir plusieurs fois, et qu’au bout d’un moment cela ait une incidence sur ta façon de penser. Le lecteur doit se rendre compte qu’il existe d’autres façons de penser que celles que l’on nous impose ou que l’on s’impose insidieusement.

C’est souvent spirituel.

Merci de ne pas avoir dit « drôle ». Tu as choisi le mot juste : spirituel. Il y a dans ce que je fais, une dimension absolue du dieu qui est en nous dans mon travail. Il y a beaucoup de religieux derrière les aventures des deux points. Quand tu t’intéresses à la philosophie, à la physique quantique, la religion n’est jamais très loin.

Tu te sens connecté avec tes deux points ?dhÖo,•• saison#1,interview,mandor

C’est exactement ça. Je suis en contact avec eux. Je crois beaucoup en la vision du jésuite, chercheur, paléontologue, théologien et philosophe, Pierre Teilhard de Chardin sur la noosphère. Dans les années 50, il a échafaudé une théorie que je trouve judicieuse. Avec le développement de la population numérique, mais aussi avec le développement d’une façon générale, il y aurait des couches de savoir et de connaissance qui vivraient dans une couche atmosphérique qui permettrait de relier les individus et de les connecter les uns aux autres. Ce n’est rien d’autre que ce qu’est le web aujourd’hui. Mais un web qui est un peu perverti. Je pense que ces connexions existent quand tu arrives à penser différemment et à être en pleine conscience des choses. Au bout d’un moment, ces choses peuvent rentrer en contact avec toi. 

dhÖo,•• saison#1,interview,mandor

Dans ton métier, s’imposer tel qu’on est n’est pas fréquent.

Certains le font, mais nous sommes encore isolés et minoritaires. Le métier de communicant impose d’influencer, voire de manipuler là où il faudrait à mon sens avant tout informer, créer du lien, développer le libre arbitre et faire confiance en la nature humaine de chacun. Il y a encore du travail et ce n’est pas gagné.

Tu te sens plus toi ou plus DHÖO ?

DHÖO, c’est moi, François. DHÖO, c’est un avatar qui est un absolu et un modèle. Il m’évite de rester sur place par rapport à là où je peux être de façon terrestre. DHÖO  me tire et me pousse à la fois.

Existe-t-il des « fans » de DHÖO ?

On ne peut pas dire ça. Il y a quelques personnes qui suivent mon travail, mais le terme « fan » n’est pas le bon. Je ne cherche pas la notoriété. Je cherche la relation qualitative avec des gens qui sont déjà dans un état d’esprit similaire au mien et qui vont s’agréger naturellement.

DHÖO va-t-il exister longtemps ?

Pour le moment, il a beaucoup de choses à faire. Entre autres, il se prépare à monter sur scène.

Il ? Toi, donc ?

Oui. C’est une expérience nouvelle. Je pense avoir pas mal de choses intéressantes à partager. Je me situe à la convergence de différentes activités. Je suis créatif, coach, penseur. Au bout d’un moment, tu en tires des réflexions et tu as envie de les communiquer sous une forme nouvelle. Je ne veux pas faire un spectacle qui dise  « j’ai la vérité, il faut penser comme ça », mais un spectacle qui pousse à re-réfléchir le monde qui nous entoure. J’adore faire des choses que je n’ai jamais faites… et l’important étant de s’amuser, alors autant tester. Le spectacle est écrit. J’ai déjà fait de nombreuses lectures. Je suis passé de 2h45 à 1h15.

As-tu des références en matière d’humoriste ?

Non. Mais le travail de Franck Lepage est une vraie source d’inspiration. C’est un garçon qui bossait dans l’éducation populaire au ministère de la Jeunesse et des Sports. Il fait des conférences intitulées « Incultures ». Ce sont des conférences gesticulées dans lequel il ajoute beaucoup d’humour. Il aborde de façon critique le rôle de la culture et de l’enseignement dans la société.

Inculture(s) 1 - La culture : « L'éducation populaire, monsieur, ils n'en ont pas voulu » ou « Une autre histoire de la culture ». Conférence gesticulée par Franck Lepage de la Scop « Le Pavé » (Coopérative d'éducation populaire). Petits contes politiques et autres récits non autorisés enregistrés le 21 mai 2007 à l'espace Jemmapes de Paris.

Tu veux donc créer un spectacle proche de son travail ?

Je veux faire des conférences gesticulées, mais en ajoutant une dimension émotionnelle. Je souhaite aborder des thèmes comme le temps, le mensonge, l’amour, le bonheur… C’est un spectacle sur la réappropriation. Aujourd’hui, on nous a dépossédés de beaucoup de choses, notamment de l’intelligence. On a peu d’occasions de réfléchir par soi. En général, nos pensées sont liées à ce que l’on peut voir dans notre environnement. Les sondages d’opinion vont forger nos propres opinions. On nous a aussi dépossédés du temps. Il faut se réapproprier la maîtrise du temps. Du temps pour ne rien faire. Du temps pour bien faire les choses. Se réapproprier aussi la sensation. Se reconnecter à soi-même… Je raconte dans ce spectacle qu’on est tous des artistes ou des philosophes en puissance.

En fait, tu délivres la bonne parole ?

Ce n’est pas la bonne parole. C’est une histoire de miroir en fait. Je crée de l’échange. Il y a peut-être un côté évangélisateur, mais je n’ai pas de vérité. Mon but est de révéler la vérité qu’il y a en chacun, qui est souvent le fruit de ce qu’il a vécu, des drames qu’il a pu traverser, de sa situation financière, personnelle ou sentimentale. Il y a une chanson interprétée par Julien Clerc et que j’adore : Utile. Je vais te raconter une anecdote. Un jour je croise l’auteur de cette chanson, Étienne Roda-Gil  par hasard. Je lui remets mon roman tout juste sorti, Le Dernier Paquet. On discute un peu, puis j’allais repartir de peur de déranger… il me retient et me demande une dédicace… moi, jeune auteur insignifiant face au maître… Dans l’anodin, il venait de me donner quelques vérités sur la vie.

Clip de "Utile", interprété par Julien Clerc sur un texte d’Étienne Roda-Gil. 

dhÖo,•• saison#1,interview,mandor

Avec DHÖO, après l'interview, le 2 octobre 2013.

19 décembre 2013

Jonathan Dassin : interview pour son premier album

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(Photo : Pascal Bignolais).

C’est ma deuxième mandorisation de Jonathan Dassin en un an, c’est dire si cet artiste m’intéresse. Dans la première, j’ai surtout fait sa connaissance. Il n’y avait pas encore d’album. Juste un single et deux, trois titres qui trainaient sur le Net. Cette fois-ci, son premier album est sorti. Évidemment, ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, vocalement, on pense immédiatement à son père Joe Dassin. La comparaison s’arrête là. Musicalement, Jonathan a choisi de ne pas suivre les traces du père. Et c’est tant mieux.

Le 6 novembre dernier, Jonathan Dassin est revenu me voir à l’agence. Nous avons évoqué ses nouvelles chansons et abordé des sujets un peu plus sensibles sans langue de bois.

Et ça… j’aime !

564417_214925328631426_2008126868_n.jpgBiographie officielle (par Laurent Petitguillaume):

JD…Comme Jonathan Dassin

La question ne s'est jamais posée, dès son plus jeune âge, Jonathan savait que la musique accompagnerait sa vie. Comme son frère Julien, tous deux ont hérité d'un nom qui résonne toujours dans le cœur du public : petit-fils d'un réalisateur de cinéma de génie Jules Dassin, fils de l'inoubliable Joe Dassin, leur enfance a pourtant été plus rythmée par les voyages que par une éducation musicale. Les Antilles et la Grèce, où leur mère les emmène régulièrement, offriront sans doute très tôt, à Jonathan le goût pour les musiques empreintes de chaleur.

À 13 ans, il monte son premier groupe « Limelight ». Jonathan chante en anglais des textes qu'il écrit avec sa tante Richelle.

À 16 ans, il quitte, avant d'avoir son bac, le lycée où il était en Belgique. Il part à Belgrade et découvre les influences slaves et se passionne pour la trompette.

S'en suit une année à Tahiti, une période fondatrice de sa vie, dit-il. Les rencontres et les 179695_188259561298003_467315470_n.jpgénergies locales lui inspirent beaucoup de mélodies et de textes dont « Pays lointain ».

À son retour, grâce à la trompette, il intègre le groupe « Nassara ». Pendant près de 5 années, à leurs côtés, il se familiarise avec le soukouss, le zouk, le reggae, la musique africaine et antillaise.

Puis, Jonathan change de décors et d'entourage. Il se remet à chanter seul à Autouillet, auprès de ses tantes Ricky et Julie. Il écrit et compose au piano : « Pays lointains », « Pourquoi faire semblant ».

La suite est faite de périodes fastes, mais aussi de moments de doute, d'« Idées noires » et de « Désert » une chanson née d'un voyage initiatique au Maroc.

Les collaborations se succèdent et le répertoire s'étoffe, Sylvain Inglebert « Ma gueule », Fabrice Colombani « Un autre matin », Michel-Ange Pecci « Quand je serai grand », Ludovic Gaudez et Jeff Lebrun « Ma voisine », Franck Compper « Sans raison » …

La route fut longue, mais ce n'est que le début pour JD… comme Jonathan Dassin.

DSC08521.JPGInterview :

La dernière fois que je t’ai vu, tu étais chez Wagram et ton album n’était pas encore sorti… tu ne l’es plus et l’album vient de sortir. C’est compliqué.

Je peux te dire qu’il a fallu le mériter cet album. La dernière fois que je suis venu te voir, j’étais avec des gens de chez Wagram. Depuis, nous nous sommes séparés parce que l’on s’est rendu compte que nous n’étions pas exactement sur la même longueur d’onde. Nous nous sommes quittés en très bons termes. Cela dit, après, il a fallu que je me remette au boulot.

Mais, le travail était déjà bien commencé.

Oui, les chansons étaient là. Après l’interview, je t’avais même fait écouter des chansons qui sont aujourd’hui sur cet album. On était vraiment sur la fin de cet enregistrement, mais il n’était pas tout à fait terminé. Il nous a fallu savoir dans quel cadre on pouvait continuer l’aventure.

Tu as finalement terminé cet album en indépendant et tu as trouvé un distributeur. Au fond, est-ce que ce n’est pas mieux ?

(Rires) Il y a des avantages à être indépendant. Je l’ai fait de mes mains, sans cadre, ni limite. Mais il y a aussi des avantages à être dans une major. Notamment, la force de frappe publicitaire inégalable qu’elle peut t’apporter. Dans les deux cas de figure, il y a des avantages et des inconvénients. Honnêtement, je n’ai pas vraiment choisi d’être indépendant, mais aujourd’hui, j’en suis fier. Je n’ai pas baissé les bras.

Clip officiel de "Le désert".

Il y a des chansons que je connaissais et qui existaient déjà il y a un an comme « Le désert » et « Ma gueule ».

Oui, mais elles ont été complètement remixées. Pour « Le désert », on n’a vraiment plus l’impression d’entendre la même chanson. C’est le jour et la nuit entre le premier et le deuxième mixage.

Dans ce disque, il y a pas mal de morceaux qui parlent d’évasion et de l’acte de tout quitter. « Le désert » ou encore « Faut que je me taille » ou « Pays lointain ».

J’aime beaucoup les voyages. Parfois même je suis resté dans des pays un petit moment. Quand j’avais 18 ans, je suis resté à Tahiti un an, par exemple… et j’ai écrit ma première chanson là-bas. C’est justement « Pays lointain » que j’ai décidé de mettre dans cet album.

Et « Faut que je me taille », elle a une histoire ?

À la base, cette chanson s’appelle « Faut de la maille » et ce n’était pas ma chanson. Je suis tombé amoureux de ce titre, mais je ne pouvais pas chanter « faut de la maille », donc j’ai refait tout le texte. Je me suis réapproprié cette chanson et j’en ai fait autre chose. Je suis reconnaissant aux auteurs originaux de m’avoir laissé faire ce que je souhaitais.

Il y a un truc qui m’étonne. Pourquoi as-tu voulu aller à Tahiti ? On sait que c’est là-bas que ton père est décédé.

Il y a plusieurs raisons et, comme tu le soulignes, il doit y avoir un rapport avec le fait que mon père aimait ce pays. J’y été déjà allé à l’âge de 3 ans et j’ai gardé de ce premier voyage là-bas de beaux souvenirs dans ma tête.

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(Photo : Pascal Bignolais).

Il y a des chansons que tu n’as pas du tout écrites, comme « Ma voisine » et « Quand je serai grand ».

Oui, mais ce sont des chansons que j’aime beaucoup et que j’ai envie de porter. « Quand je serai grand », franchement, elle n’est pas éloignée de ce que j’aurais pu écrire moi-même.

Quand tu étais jeune, pensais-tu que tu serais comme tu es à l’âge que tu as aujourd’hui ?

J’imaginais que j’allais être musicien. Je ne savais pas comment ça allait se passer. Disons que cela fait des années que je me dis : « cette année, c’est la bonne ! » Là, j’espère que ça va être le cas. Sincèrement, je pensais que ça allait être plus facile, que j’allais y arriver plus tôt, que j’aurais moins à me battre.

C’est d’être le fils de ton père qui finalement t’a desservi ?

Maintenant, je peux l’affirmer, ça a été une épée à double tranchant. Il y a eu peut-être trop de questionnements de la part des maisons de disque. J’entendais dire qu’ils ne savaient pas vraiment comment faire un travail de développement avec un « fils de ». J’imagine très bien que ça puisse être compliqué. Mais, j’ai eu un peu d’intérêt de la part des médias. Je leur suis très reconnaissant de passer outre les aprioris.

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Ta condition de « fils de » n’implique pas que tu sortes un mauvais album. Il est très honorable et surtout, malgré une voix similaire à celle de ton père, tu te détaches nettement de son répertoire. C’est très intéressant.

Ce serait dur de reproduire ce que faisait mon père. Tu t’imagines si je calquais ses chansons…

Ton disque est très ensoleillé et très pop.

Il est très varié. D’ailleurs, il ne s'intitule pas, c'est un album éponyme. Il ne peut pas s'intituler, car ce n'est pas une idée, mais le condensé de cette tranche de vie, avec ses transformations perpétuelles. C'est mon histoire, mon travail, ma passion. Il y a des anciennes chansons, des chansons écrites par d’autres et des chansons que j’ai écrites très récemment.

Y en a-t-il une que tu préfères ?

Peut-être « Idées noires ». C’est la chanson la plus personnelle, celle où je n’ai guère laissé la possibilité aux autres de s’exprimer.

C’est l’histoire d’un homme tourmenté qui n’est pas forcément très sympathique.

Je l’ai écrite de mauvaise humeur et dans un moment de solitude. J’ai dû avoir des périodes très courtes où j’étais tourmenté. Ce qui est important dans une chanson, c’est d’aller au-delà de ses petites contrariétés et ne jamais ne s’apitoyer sur son sort ou ses actes.

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(Photo : Pascal Bignolais)

Il y a un instrumental, « Amnesia ». C’était pour montrer que tu es bon musicien ?

Non, parce qu’il n’a pas une technicité incroyable dans ce morceau. Juste, j’aime la musique. Et parfois la musique sans paroles. Cette musique, je l’ai depuis longtemps et j’ai toujours su que je n’allais jamais y ajouter des paroles. Et puis, j’aimais bien l’idée de terminer sur quelque chose de doux.

Dans « Un autre matin » et « Pourquoi faire semblant », tu parles d’histoires d’amour et de manière peu positive.

Aujourd’hui, je vois l’amour de façon différente, car ma vie amoureuse est différente. Ma compagne et ma petite fille me comblent. Dans « Pourquoi faire semblant », je trouve qu’il y a beaucoup d’humour. L’homme en question dans cette chanson est un salaud. Mais, parfois dans ma vie d’avant, je n’ai pas été tendre.

Dans « Sans raison », c’est presque sexuel !

Oui, là on est dans le positif (rire).

Dans « Ma gueule », il y a beaucoup d’ironie.

C’est ce que je voulais. On est tous un peu égotiques. Je souhaitais que tout le monde puisse se reconnaître avec un peu de second degré et à la fois, tout le monde peut reconnaître quelqu’un de son entourage.

Sinon, tu l’aimes ta gueule ?

Ca dépend des jours. Je ne me trouve pas particulièrement beau, mais je m’assume ainsi.

Clip officiel de "Ma voisine".

544471_193053430818616_734965663_n.jpgJe trouve dommage le choix du premier single « Ma voisine ». Ce morceau n’est pas du tout représentatif de l’album. C’est la plus légère et j’ai peur que l’on dise que ton album est léger. Ce n’est pas le cas.

Je suis un peu d’accord avec toi. C’est la plus légère et un peu un ovni. Cette chanson nous a porté chance… mais le prochain single sera très différent.

Sur Youtube, j’ai regardé ta prestation dans Le Grand Cabaret… j’ai senti Patrick Sébastien très ému. Il a bien connu ton père, je crois.

Patrick  m’a dit qu’il avait beaucoup aimé « Ma voisine ». J’apprécie beaucoup sa personnalité et je crois qu’il est sincère. Sur le plateau, je me disais simplement : « Pourvu que je ne chante pas faux ! Pourvu que je donne ce qu’il faut donner !»

Tu as des retours sur ton album, hormis la famille et les amis ?

J’en ai quelques-uns sur mon site, sur Facebook et sur internet plus généralement. Il semblerait que les gens aiment. Il semblerait… Maintenant, il faut que je le fasse connaître. J’ai autour de moi une toute petite structure et je n’ai pas une grande force de frappe au niveau de la publicité. J’espère que cet album fera ton chemin grâce à des gens comme toi et par le bouche à oreille.

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Jonathan et ses parents...

Peut-on parler du disque de duo entre Hélène Ségara et ton père ?

Euh… oui.

Il est dit partout que ton frère et toi étiez de la partie. C’est vrai ?

Sans polémique, j’ai rencontré une fois Hélène Ségara dans un hôtel. Nous nous sommes dit bonjour. La vérité, c’est que, personnellement, je n’ai pas participé à ce projet. Je vais à l’encontre de ce que dit la chanteuse dans sa communication. Non, je n’ai jamais dit qu’elle était la Joe Dassin féminine. C’est faux. Hélène Ségara n’est pas le Joe Dassin féminin. Mais, je ne veux pas créer de polémique, ce n’est pas grave. Je suis très content qu’il marche. Juste, que l’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit.

Un jour, rendras-tu un vrai hommage à ton père ?

Oui. Mais, je ne veux pas me faire connaître comme ça. Je n’ai jamais voulu me faire connaître ainsi. Je rendrai hommage à mon père un jour. À ma manière. Je le ferai autrement en tout cas.

Tu as écouté le disque ? Qu’en as-tu pensé ?

Bip ! Je ne veux pas parler de ça. Mais, je ne suis pas très respecté dans cette partie-là. Il faut savoir que depuis plus de 15 ans, on ne m’a jamais inclus dans la communication de mon père.  Mais, moi, ça m’a convenu, parce que je faisais autre chose. Mais, qu’on me sorte du chapeau aujourd’hui, je l’ai un peu de travers.

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Revenons à du positif. J’aime ton album parce que je trouve qu’il donne la pêche, même s’il y a des textes graves.

J’entends dire que cet album est plutôt gai et ça me plait. Je trouve ça étonnant, mais c’est très chouette pour moi. J’ai l’impression que j’ai tendance à mettre de côté les aspects les plus graves de ma vie. Je suis loin d’avoir tout dit et j’ai même encore beaucoup de choses à dire.

Tu écris beaucoup ?

Je ne suis pas un foudre de guerre. Mais si je regarde derrière moi, oui, j’ai pas mal écrit et j’écris toujours régulièrement.

Préfères-tu écrire des textes ou composer de la musique ?

J’ai eu un moment ou faire sortir la musique était beaucoup plus simple. Écrire n’était pas évident. Presque une souffrance. Depuis pas très longtemps, ça va beaucoup mieux. Je laisse tomber les peurs et les barrières et j’arrive à écrire beaucoup plus librement. Je trouve que la qualité des textes s’en ressent. J’ai hâte de sortir le deuxième.

Es-tu confiant pour la suite de ta carrière ?

Je suis dans un état d’esprit très positif. Je suis plein d’espoir, relativement confiant, mais absolument pas bercé d’illusions.  Il peut se passer n’importe quoi avec cet album. Ce qui est sûr, c’est que je continuerai à faire de la musique. Et je me donnerai les moyens de faire d’autres albums. Cet album dit que je suis musicien, donc, je vais continuer…

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Avec Jonathan Dassin, après l'interview, le 6 novembre 2013.

16 décembre 2013

OTTiLiE [B] : Interview pour Histoires d’O2

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ottilie [b],histoires d’o2,interview,mandorÀ l’écoute de l'album d’OTTiLiE [B],  Histoires d’O2, on tombe un peu à la renverse… de bonheur et d’étonnement. Cet album de quatorze morceaux a été conçu en réaction à l'œuvre littéraire érotique,  Histoire D'O, écrite par Pauline Réage. Cette jeune artiste, auteure compositeur est adepte des expérimentations musicales. Loin du conformisme de bien des premiers albums, celui-ci étonne et séduit immédiatement. Une brillante réussite qui éveille la curiosité. Il me semblait primordial de rencontrer cette étrange et exceptionnelle artiste. OTTiLiE [B] est donc venue à ma rencontre à l’agence le 15 octobre dernier.

Biographie officielle :ottilie [b],histoires d’o2,interview,mandor

Femme libre aux origines multiples (Kabylie, Mongolie, Italie …) OTTiLiE [B] joue avec les codes et les références pour mieux les détourner.

Pour elle, tout s’inspire et tout l’inspire ! Ses influences se promènent de Björk à James Blake en passant par Fink, Gainsbourg, Satie, Les Elles et encore Sainkho Namtchylak ou Abida Parveen.

Avec OTTiLiE [B] le virtuel devient concret : l’utilisation d’un lap top piloté de ses pieds nus (pédalier MIDI) et l’accordéon est dépoussiéré par un jeu nerveux, minimaliste et actuel, sa musique singulière réunit poétique et musicalité des mots soulignée par un live électro et des chants du monde (chant diphonique, soufi). La spontanéité de ce tourbillon et sa générosité nous invite les sens et les titille avec humour.

En live, on perçoit quelque chose de primaire, sauvage, du cri primal et primitif quelque chose qui sort de la féminité et l’incarne au plus profond. Dans sa façon d’empoigner ses instruments de tordre les notes et les mots, elle travaille comme de la glaise la matière sonore et humaine.

Sans oublier que la musique est une vibration, un mouvement d’air et qu’il peut être pur et violent tout à la fois…respirez profondément et joignez-vous à l’expérience pour faire vibrer vos cordes sensibles !

ottilie [b],histoires d’o2,interview,mandorInterview :

Ottilie [B] est une identité assez récente. 

Ottilie, c’est mon vrai prénom de naissance. A un moment, le fait que mon prénom soit aussi mon nom d’artiste, j’ai trouvé ça hyper lourd. J’avais besoin de différencier mon projet de ma personne. Du coup, en 2010, j’ai rajouté un [B].

Je n’ai rien trouvé sur toi sur internet datant d’avant 2010…

J’ai essayé de tout enlever (rires). J’ai réellement commencé en 2007, sous le nom d’Ottilie. Je jouais avec deux percussionnistes différents. J’ai chanté dans la rue, dans des bars, comme plein d’artistes qui débutent.

 Quel était ton genre de répertoire ?

J’étais plus dans la chanson dite « traditionnelle ». Le côté [B] que j’ai rajouté, c’est le côté plus électronique. Un jour, j’ai fait une formation en MAO (musique assistée par ordinateur), ça m’a ouvert un espace infini de possibilités et surtout d’arrangements qui m’étaient propres. J’ai pu faire ce que je voulais. J’ai pris les rênes de mes envies musicales.

Ce que tu fais est vraiment unique en France. Par exemple, les voix chevauchent la musique. On ne sait plus ce qu’on entend… mais c’est délicieux.

Je trouvais ennuyeux le format des chansons classiques, où on entend une musique qui traîne derrière, avec une voix hyper mise en avant. Je considérais que le travail de la voix pouvait être utilisé comme une matière, comme un instrument. Cela étant, les textes sont aussi très importants pour moi. Je voulais qu’ils soient intelligibles. J’avais envie que le tout fasse partie d’un ensemble, mais d’une manière plus fluide.

Tu cherchais à brouiller les pistes ?

Oui. C’est exactement cela. J’aime cet instant magique où on ne sait pas trop où on va. Mais grâce au travail de mixage, j’ai tout maîtrisé de A à Z. Qu’est-ce qui est réel ? Est-ce que c’est ce que l’on entend vraiment ? Est-ce que c’est ce que l’on voit ? D’ailleurs je vais continuer mon travail dans ce sens, peut-être avec de la vidéo, de l’hologramme parce que l’expérience de l’instant m’intéresse. Maintenant, elle peut être « illusionnée ».

Clip de "Survive (Je suis l'étoile)".

Tu es dans la lignée des Camille et autre Claire Diterzi… des "chanteuses chercheuses" en quelque sorte.

Ça me va. Mon projet, lui, était un concept graphique à la base. J’étais partie d’un morceau central avec des équations. Des questions-réponses sur des morceaux. Mes chansons se répondent entre elles.

C’est architectural et mathématique ta façon de concevoir une chanson.

Quand j’ai eu l’idée de travailler la musique, les éléments sonores comme de la matière, ce qui m’intéressait, c’est que l’on ne puisse plus juger le bien du mal. Musicalement et dans le propos poétique, je ne voulais pas que l’on puisse déterminer ce qui est bien où ce qui est mal. Je voulais un équilibre de force qui réponde au concept graphique que je souhaitais. Telle chanson est assez sombre et telle autre lumineuse. Mises en face, ça fait un ensemble. C’est comme une vie. Dans une vie, il y a bien des choses que l’on reçoit de manière positive et d’autres de manière négative. En même temps, la vie est telle quelle. Il faut dépasser tout ça.

En t’écoutant, je me dis que ta façon de travailler n’est pas simple.

(Rires.) Si j’osais, je dirais que c’est presque spirituel. Je voulais dépasser la notion du bien et du mal avec des équilibres. Ce qui peut sembler des contraires au départ, dans des émotions, dans des textes, dans des sons, je voulais en faire quelque chose qui soit un ensemble. Je voulais une unification.

"Chapeau d'O" en live.

Tu ne t’es pas demandé si cette œuvre-là n’allait pas être un peu compliquée pour les gens ?

Non, mais franchement, ce sont des petites chansons abordables pour tout le monde. Je n’utilise pas des termes hyper compliqués. Je sais qu’il y a tout un cheminement de plusieurs jours derrière mes textes, parce que j’ai cherché le mot juste. La justesse dans un album, dans un texte ou dans une présence scénique, ce n’est pas forcément esthétique. C’est ça que je cherchais dans ce disque : être juste. Parfois même, je suis allée jusqu’à chanter volontairement faux. Notamment dans « L’automne », j’ai cherché des minis comas un peu faux pour créer, non pas des dissonances, au contraire, mais des choses qui me paraissaient justes. C’est difficile à expliquer.

Tu as le trac avant de monter sur scène ?

Je ne sais pas. Ça dépend. Ça m’arrive d’être dans tous mes états, parce que je suis très émotive. Il ne faut pas que quelque chose m’émeuve trop avant un concert, car ça peut me déstabiliser. Mais, bon, je suis professionnelle, j’arrive à faire un concert même si je suis tracassée…

Quand sait-on qu’on est professionnelle ?

Pour moi, la reconnaissance du métier, c’était déjà d’être intermittente du spectacle, ce que je suis depuis 6 ans. Je dis même que je suis artiste. Je fais du théâtre, de la musique du film, je dessine… enfin, j’ai des tas d’expériences artistiques. J’aime bien que ce soit global.

ottilie [b],histoires d’o2,interview,mandorLa première fois que j’ai écouté ce disque, je ne savais rien de toi. Ce qui m’a d’abord surpris, c’est le son, la musique et les textes souvent très osés, charnels, voire sexuels.

J’ai lu Histoire d’O de Pauline Réage sur le tard. Je devais avoir 25 ans. Le fantasme que je m’en faisais, c’est que c’était un chef-d’œuvre de la littérature érotique. Du coup, je l’ai lu en le prenant avec cet apriori. En fait, le livre est vraiment trash. C’est quand même l’histoire d’une femme qui s’« objectise » et qui se donne par amour. Elle est destituée de ce qu’elle est et elle se « chosifie ». Il est beaucoup question d’O dans mon disque. Je lui rends hommage. A la fin du livre, j’avais l’impression que mes ailes étaient coupées. J’avais besoin d’air, j’avais besoin que ça se passe autrement pour elle. Dans le livre, la fin est tragique. Je voulais refaire l’histoire en fait. Ce livre m’a choquée. J’avais envie de pouvoir parler de ces choses. Comment parfois on s’oublie, comment on donne son corps, comment on reçoit le corps de l’autre, comment ça peut être fait en étant acteur et en assumant complètement ce qu’il se passe même si ce n’est pas quelque chose d’agréable. Dans Histoire d’O, à la fin, tellement O ne s’appartient plus, elle demande à l’homme qu’elle aime si elle peut se suicider. Il lui dit oui et elle le fait. C’est juste quelqu’un qui s’est mis dans les rails et qui n’a plus osé ou voulu choisir autre chose.

Clip de "Crayons" réalisé par Otillie [B].

Est-ce que certaines personnes, après avoir écouté ton disque, t’ont demandé si tu étais féministe.

Non, mais il y a des gens qui viennent me remercier pour ce que l’album vient toucher chez eux et pour ce qu’il vient réveiller de ce qu’il y en eux de militantisme.

Tu n’as pas l’impression de militer ?

Non, même si, dans un de mes textes, je dis : « j’ai mal au fond du vagin ». Il y a des gens que ça choque et limite, ça me choque aussi. C’est ça qui est craignos, parce que je ne comprends pas pourquoi ça me choque. Je parle juste du sexe de la femme, ça dépasse la sexualité. Ça devrait être banal de pouvoir en parler et ça m’arrive d’être mal à l’aise de chanter ce texte en public. Si je dois synthétiser mes propos, je dirais que je fais du militantisme envers moi-même. Je ne prêche aucune vérité aux gens et je n’ai aucun message à délivrer.

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Curieusement, si la structure de tes chansons est compliquée, les mélodies sont, paradoxalement, simples.

Quand je fais une chanson, la mélodie est imbriquée avec les mots ou les sonorités, parce que parfois ce sont des onomatopées. Pour moi, ça va ensemble avec le langage. La musique, c’est aussi un vocabulaire à utiliser. Je l’utilise de manière instinctive.

Le texte est donc un instrument de musique ?

Oui,  je l’utilise comme ça. Parfois, j’utilise un mot uniquement pour sa sonorité. Il va en découler un sens qui a un autre sens un peu plus profond, auquel je ne m’étais pas attachée.

Le CD'Aujourd'hui (paix à son âme!) que nous avions consacré à OTTiLiE [B] il y a 6 mois. (Elle est interviewée par mon excellente consœur Marion Combecave).

D’où vient ton inspiration ?

Je ne sais pas, mais ce que je sais, c’est qu’il y a dans mon travail une quête de sens et une quête spirituelle.  

Le succès n’est pas venu vite, mais j’ai l’impression que ça commence à bouger autour de ta personne…

Il était temps. Je suis au bout de mon investissement, maintenant, j’aimerais bien recevoir.

Quand on vient de faire un album de cette nature, aussi fort et original, sait-on ce que l’on va faire après ?

Oui. Je vais travailler sur le passage entre la vie et la mort. Ca ne va pas être plombant… j’aime quand des sujets difficiles deviennent parfois drôles. J’aime aussi le bon humour. L’humour bienveillant.

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14 décembre 2013

Auren : interview pour la sortie de J'ose

auren,j'ose,interview

Le paysage musical français accueille une nouvelle venue, Auren. Cette jeune femme trentenaire arrive avec un album dont le titre annonce la couleur : J'ose. Et elle ose. Les choix, les multiples facettes, les grandes scènes.

Et Auren a « osé » me contacter. Sa démarche et sa façon de faire m’ont plu. Elle s’est présentée (humblement en plus), mais ce n’était pas la peine… je l’avais déjà repéré, avec l’idée de la contacter moi-même un jour. Les grands esprits…

Le 18 octobre dernier, Auren est venue à l’agence pour que nous fassions connaissance, micro ouvert, évidemment. Comme elle sera ce lundi 16 décembre au Divan du Monde, l’occasion était belle de publier enfin le fruit de notre conversation.

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auren,j'ose,interviewBiographie officielle (mais raccourcie):

J’ose est le pétillant premier album d’Auren.

À l’origine, il y a une artiste, une musicienne, une voix où se joignent fausse candeur et réelle mutinerie, et des chansons où l’astuce des textes et la folie mélodique sont vécues comme un acte d’insoumission. Ainsi armée, Auren s’est adjoint les services d’un savant fou de la pop en la personne de Nicolas Dufournet. L’ancien bassiste des Oui-Oui est donc celui qui fait rentrer en collision cet univers de chanson française délurée avec toute une caverne d’Ali Baba de sonorités, où le vintage tendance sixties. 

Née à Lyon, Auren est d’abord pianiste. Revendiquant son attachement à la variété francophone autant qu’à la simplicité brute d’un Johnny Cash, la jeune musicienne écrit ses titres et trace pas à pas son chemin toute seule, commençant par les petites scènes pour aboutir à des premières parties prestigieuses telles que celles de Chris Isaak ou Francis Cabrel, qui compte parmi ses influences revendiquées. Débrouillarde et pleine de ressources, elle prend alors le temps de multiplier et triturer ses chansons avant d’enregistrer son album, toujours soucieuse de rester fidèle à son étrange mélange de malice, de chic et de simplicité.

Si les textes parlent d’amour, c’est pour mieux en varier la couleur : tantôt délicieusement provocateurs (« Crocodile »), tantôt coquins (« Seule dans mes draps »), tantôt égoïstes (« Changer la donne »), tantôt libertaires (« L’échappée belle »), ils se répondent comme un inépuisable kaléidoscope. L’univers de J’ose est donc une utopie, où pop et variété ne s’excluent pas, où le passé et le présent peuvent jouer ensemble, où l’amour rime toujours avec l’insoumission.

auren,j'ose,interviewInterview :

Tu es lyonnaise et tu es restée dans ta ville jusqu’à l’âge de 20 ans. As-tu commencé la musique là-bas ?

Oui, parce que ma grand-mère était pianiste et elle a enseigné cet instrument à tous ses petits-enfants. J’ai touché mes premiers claviers à 6 ans. C’était beau d’échanger la musique avec ma grand-mère. Elle m’a appris la musique classique jusqu’à l’âge de 15 ans et ensuite, je lui ai apporté des partitions pop. Jusqu’à ce qu’elle décède en 2011, nous avons toujours partagé nos musiques respectives. 

Quand as-tu pris la décision de consacrer ta vie à la musique ?

Déjà, ado, je sentais une vibration particulière quand j’écoutais de la musique. Je suis allée voir beaucoup de concerts quand j’étais jeune, seule ou avec mes parents. J’ai vu Véronique Sanson, Patricia Kaas… ce genre d’artistes. Mon père écoutait beaucoup de chansons françaises, ma mère, elle, écoutait plus d’anglais. J’ai beaucoup entendu l’album des Pink Floyd, The Wall, à fond à la maison. Moi, j’allais vers des artistes comme Vanessa Paradis, Nirvana.

Teaser de l'album J'ose.

auren,j'ose,interviewTu as fait des études « sérieuses », prépa HEC, l’EDHEC… Rien ne te préparait à une carrière musicale.

Mes premières chansons étaient des échappatoires pendant mes études. J’ai chanté dans des bars, sur la place des Célestins lors de la Fête de la Musique. Quand je suis parti à Nice faire des études, j’ai continué à chanter dans des petits bars, des clubs. J’ai même monté une association de musique qui me permettait d’interpréter mes propres chansons.

Tu es ensuite venue à Paris, dans le cadre d’un stage.

Oui, j’ai rencontré Paul Ives. Il m’a aidé à structurer le projet. Je ne savais pas réaliser une chanson. C’était vraiment instinctif. On a écrit le premier album ensemble. Moi aux textes et nous deux à la co-composition en musique.

En 2006, tu as rencontré Michael Jones.

Il a pris le pari fou de me prendre en première partie sur toutes ses dates en piano-voix. Je me suis dit que j’avais peut-être ma place dans ce métier. C’est à ce moment-là qu’a commencé mon addiction à la scène.

Après, tu as fait les Rencontres d’Astaffort avec Francis Cabrel.

Oui et j’ai fini par faire ses premières parties. Lors de l’une d’elles, un entrepreneur m’a vue et a décidé de m’aider. Je viens du mécénat finalement. J’ai pu sortir un premier disque.

Clip de "L'échappée belle".

auren,j'ose,interviewTu as signé ton deuxième album chez Naïve. C’est une belle maison. C’est encourageant pour une jeune artiste ?

Oui, évidemment. Sur le premier disque, j’avais écrit des chansons d’adolescence. Il ne présentait qu’une seule face de ma personnalité. C'était bien d'être auto-produit. Je me cherchais encore. Ce deuxième disque, beaucoup plus mature, présente toutes les autres facettes. Je parle de sujets qui concernent la femme trentenaire.

Si on écoute ton deuxième disque, sait-on qui est la vraie Auren ?

Oui, c’est celle qui n’a pas fait de compromis. J’aime bien l’éclectisme, la couleur, le contraste. Avec Nicolas Dufournet, on a beaucoup marché à l’instinct. Après ce sont les chansons qui nous ont guidées. Elles nous mettaient nos propres limites.

Tu évoques l’amour sous toutes ses formes.

Je ne chante que des choses qui me touchent. Je parle de l’amour du couple, l’amour de Frida Kahlo pour Diego Rivera, l’amour de ma grand-mère pour son mari après 60 ans de mariage, toujours identique. Je parle aussi de l’insoumission. Je dis que je ne vais pas me laisser faire par l’homme que j’aime. En fait, si je dois résumer, c’est un disque sur la place de la femme dans le couple et dans la société.

Je reviens sur la chanson sur Frida Kahlo… c’est un très bel hommage.auren,j'ose,interview

C’est une femme qui a marqué les femmes de ma famille. Ma mère et ma tante me l’ont fait découvrir au moment de la sortie du film avec Salma Hayek, Frida, en 2002. Après, je me suis beaucoup intéressée à elle. Elle a une force incroyable. Son histoire d’amour avec Diego est impressionnante. Dans les années 30 au Mexique, elle était parmi les premières à faire des choses pour la défense des femmes et permettre leur insoumission.

L’insoumission revient souvent dans tes chansons.

C’est quelque chose que possède chaque femme en soi en 2013.

La place de la femme n’est toujours pas là où elle devrait être ?

C’est mieux, mais ce n’est pas encore ça. Des femmes comme Frida Khalo, ce sont des vraies leçons de vie. Elle a souffert, mais elle a fait de sa souffrance une beauté. Dans ses tableaux ça se voit.

Derrière tes textes, on décèle quelqu’un d’ironique aussi.

Je suis pas mal second degré. « J’ose », c’est vraiment la phase de vie dans laquelle je suis en tant qu’artiste et en tant que femme. Je m’affirme, j’ose dire qui je suis et j’ose déplaire surtout. C’est grâce à la musique que j’ai pu devenir qui je suis vraiment.

Session acoustique de "En face".

auren,j'ose,interviewAs-tu peur de la page blanche, de la perte de l’inspiration ?

Un peu. Parfois, je sens qu’il y a des moments où ça ne veut pas venir.

Que fais-tu dans ces cas-là ?

J’appelle à l’aide le ciel (rires).

Ah ! D’accord ! La création a une origine divine !

Peut-être pas, mais il y a quelque chose de cet ordre-là. Il y a beaucoup de magie dans la création. La chanson que j’ai écrite pour ma grand-mère s’est imposée à moi 3 jours après son départ.

Elle a peut-être agi de là-haut.

Je ne sais pas (sourire).

Tu as fait pas mal de premières parties. On apprend quoi quand on chante dans ces conditions ?

On apprend à être sur scène. On est inconnu et on a un public qui ne nous attend pas. C’est comme un saut dans le vide. C’est du sang froid, de l’adrénaline, la gestion du trac et c’est donner. Donner vraiment au public. Quand tu fais les premières parties de Chris Isaak,  Benjamin Biolay ou Francis Cabrel, je t’assure qu’il ne faut pas se démonter parce que les gens qui sont devant toi sont de grands fans des artistes en question.

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Je pose souvent cette question. Une artiste, c’est quoi ?

On ne monte pas sur scène si on n’a pas un léger problème d’ego. On se met en hauteur et on se fait applaudir… c’est de l’ordre de la névrose. Mais qui n’est pas névrosé aujourd’hui ? J’aime vraiment partager. Partager avec les musiciens et partager avec le public. J’aime les gens et le contact avec eux. Il y a quelque chose qui nous remplit.

Y a-t-il une carrière que tu envies ?

Celle de Zazie est une jolie carrière. Elle est toujours là depuis 20 ans tout en faisant ce qu’elle a voulu. Elle est restée simple et semble authentique.

Dans les thématiques de tes chansons et dans la musique, tu n’es pas aux antipodes d’elle, d’ailleurs.

En tout cas, je me sens proche de cette femme. J’aime comme elle parle et j’apprécie son discours.

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Avec Auren, après l'interview, le 18 octobre 2013

12 décembre 2013

Mélanie Pain : interview pour Bye Bye Manchester

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Mélanie Pain s'est fait connaître avec le groupe Nouvelle Vague dont elle est la chanteuse depuis 2004 et avec qui elle a enregistré 4 albums. Tout en continuant de participer à cette aventure, elle entame rapidement une carrière solo pour se consacrer davantage à l'écriture et développer un univers plus personnel. Cette jeune femme pleine de charme ne fait rien comme les autres. Une mandorisation s’imposait…

À l’occasion de la sortie de son deuxième album solo, Bye-Bye Manchester, nous nous sommes retrouvés le 24 octobre dans un café de Montreuil. Son antre.

Biographie officielle :

En 2004, avec pour seule expérience celle de fredonner chez elle par-dessus les disques qu'elle aime (des Smiths à Sonic Youth) elle s'improvise chanteuse pour donner de la chair aux morceaux electro pop de son ami Benoît de Villeneuve. Quelques semaines après, Marc Collin craque sur sa voix et l'invite à participer au projet de reprises new wave sur lequel il travaille.

À force d'être invitée sur les disques des autres (M83, Villeneuve, Nouvelle Vague), Mélanie Pain a eu envie de son disque à elle. En 2009, c'est chose faite avec My name qui voyagera pendant plus de 2 ans entre la France, l'Angleterre, l'Asie, l'Australie, l'Allemagne.mélanie pain,bye bye manchester,interview

Pour écrire son deuxième album, Mélanie décide de poser ses valises à Manchester. Dans ses bagages, une autoharpe, un petit synthé Casio, un ukulele et un dictaphone. Son nouvel album Bye, Bye Manchester naît donc en Angleterre pendant l'hiver 2011, et paradoxalement s'affranchit des vapeurs de la brit-pop pour laisser libre cours à des ambiances tout en contrastes, allant de la pop électronique à l'acoustique.

Dans ses textes, Mélanie Pain est tiraillée entre l'envie d'aller de l'avant ("Bye Bye Manchester", "Je laisse tomber", "Ailleurs") et la peur de tomber ("7 ou 8 fois", "Ça grandit").

De retour à Paris, elle confie ses chansons à Albin de la Simone qui enregistre et arrange Bye-Bye Manchester. Fidèle à son style retro pop, elle compose désormais, écrit et explore un son personnel, plus fougueux, plus intense en abusant sans complexe de programmations et des synthés vintage.

mélanie pain,bye bye manchester,interviewInterview :

J’aime bien savoir comment l’artiste que j’ai en face de moi en est arrivé à faire de la musique.

Pour ma part, ça n’a pas été une évidence. Mes parents ont toujours essayé de me mettre à la musique, mais je n’aimais pas particulièrement. J’ai suivi des cours de batterie. Ils avaient mis l’une de mes sœurs à la guitare, une autre sœur au saxo… moi, je suis tombée sur la batterie. J’ai fait un an de conservatoire, je me suis cassé une cheville, alors, pour la batterie, c’était foutu. Du coup, je n’ai jamais repris aucun autre instrument.

Et bien, dis donc ! Tu n’étais pas partie pour devenir musicienne.

Pas du tout, même. J’ai fait Sciences-Po. À la base, il était question que je fasse une carrière « sérieuse ». Je suis montée à Paris pour faire de la communication et pour, éventuellement, devenir journaliste. J’ai commencé à bosser dans une agence de pub assez grosse, ensuite, j’ai trouvé des boulots à droite à gauche dans le web. C’était l’époque où le web explosait de partout.

Ça ne m’explique pas comment tu as mis un pied dans la musique…

Je n’ai jamais voulu devenir musicienne, mais je sortais toujours avec des musiciens. Ce n’est peut-être pas un hasard, mais à l’époque, je ne m’en rendais pas compte. Je sentais que la musique était importante dans ma vie, mais plutôt en tant que fan. Un jour, mon mec de l’époque, Villeneuve, me dit qu’il cherche une chanteuse. Il m’a donc tout naturellement fait interpréter quelques morceaux enregistrés sur une démo, juste pour qu’il puisse aller démarcher une chanteuse. Les gens qui écoutaient la démo demandaient à qui appartenait la voix. Ils se demandaient pourquoi Villeneuve cherchait une voix féminine alors qu’il l’avait déjà.

C’est comme ça que Marc Colin, le leader de Nouvelle Vague, a entendu ta voix pour la première fois. 

Oui. Il m’a demandé d’aller enregistrer direct avec lui. J’ai hésité, estimant que je n’étais pas chanteuse. Mais au bout d’un moment, j’ai changé d’avis. Marc ne voulait pas forcément d’une fille qui savait chanter, mais d’une fille qui avait un grain de voix original et une personnalité. En trois mois, ma vie a subitement changé. Je me demandais ce qu’il m’arrivait et en même temps, je trouvais ça génial.

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Le groupe Nouvelle Vague.

Tu as fait ton premier concert avec Nouvelle Vague, quasiment, six mois plus tard.

Oui, j’étais avec Camille. On était censé faire une heure et demie de concert toutes les deux et on ne se connaissait pas. Elle avait déjà un niveau incroyable et moi, je débutais. J’ai appris la scène dans ce contexte… avec une certaine pression.

À cette époque, tu avais 24 ans, je crois.

C’est ça. Je me demandais pourquoi je n’avais pas ressenti ce besoin d’être sur scène bien avant.  J’ai tout balancé de ma vie d’étudiante à Sciences-Po. Je me suis sentie incapable de revenir à ce genre de vie.

mélanie pain,bye bye manchester,interviewPersonne ne s’attendait à ce que Nouvelle Vague décolle aussi vite et aussi loin. Vous êtes allés partout dans le monde…

J’ai eu beaucoup de chance, mais j’ai toujours ressenti l’impression de ne pas mériter ce qu’il m’arrive.

Sérieusement, as-tu eu parfois un peu de culpabilité d’être dans ce tourbillon involontaire?

Plus maintenant, mais au départ oui. J’ai passé trois ans à être sur scène, en tournée dans le monde entier. À chaque fin de concert, je me demandais ce que je foutais là. Quand je parlais avec les gens qui étaient autour de moi, c’était tous des musiciens incroyables qui ont bossé leurs instruments pendant des années. J’en côtoyais qui essayaient de percer depuis dix ans et moi je débarquais là, un peu par hasard. J’avais un gros problème de légitimité. Surtout que pendant tous les concerts, j’étais à côté de Camille. Il fallait donc que j’assure. Mais la joie et l’excitation que j’avais sur scène dépassaient cette culpabilité. Je n’ai jamais laissé la culpabilité me faire louper des opportunités.

Aujourd’hui, ce sentiment a complètement disparu ?

Oui, vraiment. Ca fait 10 ans que je chante pour Nouvelle Vague avec 200/300 concerts par an. Je me sens quand même légitime d’être là.

En 2009, tout de suite après la sortie de ton premier album solo, My Name, tu as faitmélanie pain,bye bye manchester,interview beaucoup de scènes à l’étranger.

Je suis le type de chanteuse française qui est mieux identifié et qui marche mieux à l’international. Les gens sentent que je suis française, que je fais de la chanson, mais que j’ai aussi un background un peu pop et indé. C’est aussi le cas de Françoiz Breut et Coralie Clément. On a toutes les trois une image qui est claire et nette.

En France, tu es donc plus difficile à identifier ?

Oui, parce que je ne fais pas de la variété, ni de la grosse pop commerciale, ni de la chanson française intello… du coup, ici, c’est plus difficile de sortir du lot. À l’étranger, les gens ne se posent pas la question de savoir dans quel genre te cataloguer. Ils aiment bien mes chansons, ils viennent me voir et voilà !

Nul n’est prophète en son pays, donc.

Un peu, je t’avoue. Ça me rend assez triste que ce soit difficile en France pour moi. C’est difficile d’avoir des concerts et de faire des tournées. Je reviens sur la difficulté de ne pas être identifiée du tout. C’est peut-être ma faute, je ne sais pas. Les gens me connaissent, savent que j’existe, ont entendu parler de mon nom, mais ne savent pas trop ce que je fais. J’en ai tout à fait conscience.

Moi, j’ai l’image d’une fille un peu rétro.

C’est ce que je projetais avant, mais ce n’est plus la vérité aujourd’hui. Bon, je ne panique pas. Je sors juste mon deuxième album. Il ne faut pas que je sois trop pressée. Je ne m’estime pas encore arrivée. Je sais que j’ai du chemin à faire…

Clip de "7 ou 8 fois" tiré de l'album Bye Bye Manchester.

Tu as enregistré Bye Bye Manchester à Manchester en revenant de tournée.

Tout le monde me demandait quand allait arriver le deuxième album. Beaucoup voulaient écouter les chansons que j’avais écrites pour me donner leur avis. C’est un peu par la force des choses que j’ai du aller m’isoler à Manchester. Me retrouver seule, sans écouter de musique ni parler à des musiciens. Je savais juste que je voulais faire l’album avec Albin de la Simone. Avec mes petits claviers, j’ai tenté de manigancer des sons qui me convenaient et qui me ressemblaient et j’ai écrit des textes en Français. Il y a deux, trois chansons dont je suis très fière. Ce sont des textes qui sont à la fois faciles d’accès, mais qui t’emmènent dans un voyage grâce à leur sonorité.

Il y a beaucoup de claviers sur ton disque. Ce n’est pas un reproche, j’adore ça !

J’ai tout fait avec le clavier que tu vois là, à mes pieds. Un Casio des années 80. Je peux produire des sons qui me touchent énormément et que je ne retrouve pas dans les claviers d’aujourd’hui. Albin de la Simone, lui, a une collection de Yamaha des années 80. On a mis en commun tous nos claviers. On a ajouté en plus des vrais instruments en studio, mais on ne s’est pas amusé à faire toute une rythmique sur ordinateur avec des sons de Pro tools. On a fait une musique qui ressemble à celle de la pop des années 80.

As-tu enregistré cet album dans la jubilation ?

Beaucoup plus que pour mon premier album, My Name. Ça s’était passé dans des conditions assez horribles. Je rentrais chez moi tous les soirs et je pleurais. Les chansons étaient dures pour moi, à ce moment-là. Elles faisaient écho à ma vie personnelle. J’étais pétrie de doutes. Pour Bye-Bye Manchester, ça a été le contraire. On a passé le premier jour de studio à déconner, tout en faisant trois morceaux. Ça a été d’une simplicité déconcertante. A chaque fois qu’Albin me faisait des propositions d’arrangements, ça m’allait parfaitement. Je ne trouvais pas ça normal que j’adhère à chaque fois à tout. On était sur la même longueur d’onde. Cela étant, avec Albin, on s’était vu beaucoup avant de rentrer en studio. Il avait compris ma démarche et la direction que je souhaitais prendre.

Clip de "Black Widow" feat. Ed Harcourt, tiré de l'album Bye Bye Manchester.

mélanie pain,bye bye manchester,interviewIl y a un duo avec Florent Marchet et un avec Ed Harcourt.

 Il me faut toujours des duos avec des mecs dans mes albums.

Pourquoi ?

Bonne question. Je ne sais pas. Dans les deux cas présents, ce sont des gens pour lesquels j’ai un profond respect et avec lesquels j’avais envie de bosser depuis longtemps.

Tu as été toi-même « feat » pour pas mal de gens. J’ai l’impression que tu adores chanter en partageant.

J’aime bien le côté collectif. C’est ce que je vis en permanence avec Nouvelle Vague. Mais, c’est aussi hyper inspirant de bosser avec des gens à égalité. C’est ça les featuring.

J’avais de toi l’image d’une artiste qui faisait des choses un peu élitistes. Avec cet album, je te retrouve plus accessible et ouverte musicalement.

J’ai l’impression que les gens pensent que je fais des trucs un peu rétro. Je ne fais pas de l’electro pointu, certes, mais je ne suis pas non plus dans la chanson française traditionnelle. Le côté rétro, ça doit venir de mes pochettes et des photos officielles. J’ai conscience que l’imagerie qu’il y a autour de moi n’est pas très branchée.

C’est toi qui choisis tes visuels… ce n’est donc pas innocent.

Oui, c’est vrai, mais tout ça me dépasse. Ça m’embête un peu. Il faudrait que je parvienne à casser cette image.

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Tu te sens dans une famille de la chanson française ?

Oui, dans celle d’artistes comme Florent Marchet, Julien Doré, Albin de la Simone, Camille, Loane, Arman Mélies, Dominique A, Bertrand Belin, Mathieu Boogaerts. Ce ne sont pas des gens hyper populaires, mais je me sens proche d’eux.

Ce disque est-il celui qui te ressemble le plus ?

Oui, parce que c’est la première fois que je me sors les vers du nez et que je me suis demandé ce que j’avais envie de dire et de chanter. Il fallait que je trouve mon son et ma manière d’écrire. Mon premier album était très référencé… un peu folk, sixties. Il y avait trop de collaborations textes et musiques pour que ce soit tout à fait mon bébé. Dans Bye Bye Manchester, je sais pourquoi il y a tel mot ici et tel son là. J’ai façonné cet album pour qu’il me ressemble au mieux.

Clip de "Non", tiré de l'album Bye Bye Manchester.

Après avoir écrit des textes personnels, se sent-on mieux après ?

Ce que je peux te dire, c’est que je me sens beaucoup mieux sur scène avec mes textes. Partager ses propres histoires avec les gens, c’est un truc énorme. Quand ce ne sont pas tes chansons à toi, tu as toujours un petit détachement, tu joues un peu un rôle, tu te mets dans la peau d’un personnage.

C’est intéressant que tu me dises qu’une chanteuse peut se mettre dans la peau d’un personnage. Y a-t-il un travail de comédienne ?

Je pense que c’est très difficile à doser. Il faut se mettre un peu en scène, mais pas trop, sinon, ça sonne faux. Les gens veulent connaître l’artiste à la fin du show, ils veulent sentir que c’est naturel, honnête, sincère…etc. J’essaie d’être le plus sincère possible. Sur scène et dans mes disques.

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Avec Mélanie Pain, après l'interview, le 24 octobre 2013.

09 décembre 2013

Vincent Delerm : interview pour Les amants parallèles

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Le dernier album de Vincent Delerm, Quinze chansons, datait de 2008. Mais l’artiste n’est pas resté inactif depuis, bien au contraire… il a mené plusieurs projets parallèles : 23 janvier-18 juillet 2009, livre de textes et photos de tournée + DVD live au Bataclan (2009), Léonard a une sensibilité de gauche, livre-disque pour enfants dit par Jean Rochefort (2011) et Memory un spectacle théâtral et musical mis en scène avec la complicité de Macha Makeïeff (2012-2013).

vincent delerm,les amants parallèles,interview,mandorAujourd’hui, Vincent Delerm revient avec un cinquième opus,  Les amants parallèles. Ce disque renoue avec le concept album qui connut ses heures de gloire dans les années 60 et 70. Il raconte en treize chansons les hauts et les bas d'une histoire d'amour.
Cet album a ceci de particulier que l'intégralité des sons (basses, percussions, cordes) a été créée à partir de pianos, à l'aide de crins d'archet glissés sur les cordes de l'instrument, de morceaux de métal, de capteurs optiques, de percussions jouées sur le bois du piano.
Seuls quatre pianistes ont joué sur le disque : Clément Ducol (collaborateur régulier de la chanteuse Camille) auteur des arrangements de l'album et co-réalisateur avec Maxime Le Guil (qui l’a également enregistré et mixé), Alexis Anérilles, Yannaël Quennel et Vincent Delerm.

Le 14 novembre dernier, je suis allé à la rencontre de Vincent  Delerm (précédente mandorisation ) dans un bar de la capitale situé à côté de chez lui… son antre.

vincent delerm,les amants parallèles,interview,mandorInterview :

Ce disque est le premier qui fait quasiment l’unanimité.

Oui, je suis le premier surpris. Je sentais que les gens autour de moi ne croyaient pas tous en ce projet. Ils trouvaient que le traitement musical n’était pas évident, voire que c’était même un peu fragile à réaliser.

Quand j’ai reçu ton disque, j’ai lu l’argumentaire et j’ai eu peur qu’à l’écoute, ce soit trop conceptuel. Pas du tout… c’est même peut-être le disque le plus « grand public » de ta carrière.

C’est un disque très produit. Il y a un empilement musical par strates. A chaque fois, les musiciens revenaient à la base, un petit piano rythmique très feutré, mais ils ajoutaient des basses différentes à chaque relecture. C’était super long parce qu’ils jouaient les notes une par une. Souvent quand tu enregistres un disque, tu as ce qu’on appelle des mises à plat. Des niveaux conçus un peu intuitivement, ce qui crée un charme. Ensuite, tu écoutes l’album et tu te dis que tu ne peux pas laisser les violons tout en bas, il faut les remonter un peu. Du coup, tout est au même niveau et donc ton disque est « normalisé ». Là, les musiciens n’ont pas cédé à ce genre d’habitude. Ils sont allés loin dans l’inhabituel.

Comme ce disque a été long à enregistrer, ça ne t’a pas enlevé de spontanéité ?

Concrètement, dans les faits, j’enregistrais sur un simple piano mon truc à mon pulse, à mon rythme, après, les gars s’occupaient de tout. Parfois, je revenais écouter et je mettais mon mini grain de sel, mais c’est tout. J’ai beaucoup plus délégué que sur les autres disques. Tu n’as plus qu’à espérer qu’avec la charte voulue et assez rigoureuse, les morceaux parviennent à ne pas être des copiés collés les uns des autres.

Tu n’avais jamais trop délégué jusqu’à présent.

Si je n’ai pas souvent délégué, c’était sûrement un manque de confiance. Aujourd’hui, j’y parviens plus facilement. Je grandis (sourire).

Tu as aussi délégué pour le clip des « Les amants parallèles ».

On a donné la chanson à des gens qu’on aimait bien et en qui on avait complètement confiance. Ils étaient libres de faire ce qu’ils souhaitaient. Moi, je n’aurais jamais songé à un tel clip. Ça parle d’un couple vivant à Paris et les images ont toutes été réalisées à Marseille. J’adore ce décalage.

Clip de "Les Amants parallèles".

vincent delerm,les amants parallèles,interview,mandorEn quoi ton spectacle, Memory, a-t-il influé sur ce disque, comme je l’ai lu ?

Principalement, dans le goût d’avoir un sujet unique. Dans Memory, je posais des questions : Qu’est-ce qu’on fait de sa vie ? À quoi ça sert d’être sur Terre ? Que fait-on de son passé ? Des sujets relativement protéiformes. Dans ce disque, c’était pareil : un sujet unique développé sous plusieurs angles. Je ne me sentais plus du tout de trouver treize sujets de chansons qui n’avaient rien à voir les unes avec les autres. J’ai trouvé plus simple et plus intéressant de creuser dans une même idée.

Le sujet du couple, tu connais, et surtout, cela concerne tout le monde.

C’est souvent comme ça. Les sujets que l’on connait bien, intéressent tout le monde. Parce que ma vie n’est pas si différente de celles des autres. Quand je fais le bilan de ce que j’ai écrit, je crois qu’il y a à peine deux chansons et demie qui ne font pas allusion du tout à l’idée d’amour. J’ai souvent évoqué le début du couple, dans « L’heure du thé » ou « Je pense à toi » par exemple. Les chansons de rupture, je trouve que ce sont des chansons « faux culs » où tu ne risques rien et où tu es un peu protégé. Le mec s’est fait plaquer, tu ne peux pas non plus lui dire que sa chanson est pourrie (rires). Il y a toujours un devoir de réserve sur un mec qui raconte que sa nana est partie.

Dans le disque, tu traverses toutes les étapes de l’amour.

Toutes les phases de l’amour m’intéressent. Tu es toujours la même personne, mais tu évolues et tout évolue autour de toi. C’est une période très longue où tu passes par beaucoup de chemins. Il est impossible d’évoquer un amour de manière lapidaire, c’est en cela que ça m’a intéressé de faire ce disque.

Qu’est-ce qui est plus difficile, écrire sur le début, sur le milieu ou sur la fin d’une  histoire ?

La zone qui m’a intéressé le plus et qui était la plus intéressante, c’était le début, même si c’était la moins évidente à écrire. J’ai vécu des histoires sans enfant et des histoires avec enfants. Ça m’intéressait également de faire ce genre de comparaison, même si elle n’est pas concrète et explicite.

Teaser de "L'avion".

As-tu dit plus sur toi dans cet album que dans les précédents ?vincent delerm,les amants parallèles,interview,mandor

J’ai dit des choses qui sont plus lisibles comme étant des trucs personnels, mais finalement, j’en ai un paquet très intime sur les albums précédents. Mais, quand tu sors un nouveau disque, tu es toujours tenté de te dévoiler un peu plus. Tu es très près du moment des émotions que tu as vécues quand tu as écrit telle ou telle chanson. En réfléchissant, je crois que je ne suis jamais parvenu à écrire une chanson qui ne soit pas liée à ma vie. J’évoque souvent les amours que je traverse, ma peur de l’abandon, ma peur du vieillissement ou des choses comme ça.

Ces peurs existent-elles toujours où, justement, ça va mieux en le chantant?

La peur du vieillissement, ça ne s’arrange pas du tout (rires). Dans Memory, j’ai mis carrément les pieds dans le plat. Souchon m’a dit quand il est venu voir le spectacle : « Tu parles uniquement des sujets qui nous angoissent et tu nous fais marrer avec ça ! ». C’est tout à fait juste. Formuler mes angoisses me calme, alors, je ne me prive pas de le faire. Rassure-toi, je ne me sens pas hyper névrosé quand même. J’aime l’idée de comparer les époques, les âges, les gens… j’ai toujours tendance à faire ces équations-là.

Tu ne restes jamais inactif. Entre deux albums, tu fais plein de choses dans des domaines artistiques variés. Tu as besoin de ça pour nourrir tes albums suivants ?

À la fin de la tournée « 15 chansons », j’ai vraiment compris le fait que je ne pouvais plus aligner un disque tous les deux ans, comme j’avais l’habitude de la faire avant. Je me trouvais trop productif. Dans la carrière des gens que j’aime bien, généralement, je n’écoute que deux albums, même si j’ai 8 disques d’eux.

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Tes prochains concerts seront juste en piano voix.

J’avais besoin de quelque chose de très épuré et que les chansons soient très au centre.

Les textes de cet album, tu les as conçus rapidement ?

Non, c’était long. Il n’y a pas eu un moment où je me suis dit : « J’ai trouvé l’idée, maintenant j’ai 13 titres à écrire ». Au départ, il y a eu 4-5 chansons avec cette thématique de couple, je me suis demandé ce que j’allais en faire. J’ai finalement décidé d’aller au bout de ce que j’avais déjà.

A chaque fois que j’entends la chanson « Na na na », où vous vous dites que vous auriez dû dire telle ou telle chose aux questions connes que vous posent certains journalistes, je pense à mes rencontres avec vous…

J’ai traumatisé les mauvaises personnes avec cette chanson. Toutes celles qui me disent qu’ils pensent à cette chanson sont comme par hasard des gens qui ne sont pas du tout concernés et qui font leur boulot intelligemment. Finalement, ça se pose assez rarement et surtout, de moins en moins. Moi, j’étais plus confronté à ça quand j’ai commencé, parce que je faisais beaucoup plus d’interviews et parfois dans des endroits ou des émissions où je n’avais rien à faire.

"Na, na, na"... version solo au Bataclan 2009.

vincent delerm,les amants parallèles,interview,mandorÀ un moment, on ne t’a pas épargné. Il y avait de sérieux débats autour de ta personne.

Ça m’a un peu durci. Aujourd’hui, les gens n’ont plus un jugement sur moi, épidermique et à l’emporte-pièce. Ils ont compris mon évolution et surtout, ils se rendent compte qu’évolution il y a.

Qu’attends-tu d’une interview ?

Pas forcément que la personne qui est en face de moi soit particulièrement originale, parce que c’est difficile de l’être quand on parle d’un album. Je veux que le mec s’intéresse à la question qu’il pose. Et ça je le sens rapidement. En fait, moi, tu sais, j’aime bien les interviews. Quand tu restes longtemps seul avec ton projet, en plus, je suis un putain de fils unique, assez sauvage, tu aimes bien communiquer, voir d’autres visages que ceux de ton entourage permanent. Le moment où tu rencontres des gens et où il y a un écho à ce que tu viens de faire, c’est plaisant. En plus sur un album comme celui-là, il n’y a pas à se justifier, mais à expliquer certaines choses…

J’ai bien écouté toutes les chansons et je n’ai pas su définir si le couple était un couple qui s’entendait bien ou un couple qui vacille.

Ah ! Tant mieux ! Je voulais vraiment qu’il soit interprété comme tu l’interprètes. Ça a été difficile à obtenir. Ça impliquait qu’il y ait beaucoup de moments forts et d’autres plus banals. Je voulais faire comprendre que la vie en couple, ça peut être bien, mais il n’y a aucune morale du genre : « Allez-y tous ! Soyez en couple ! ». D’ailleurs, les gens qui ont écouté le disque me disent tout et son contraire sur la solidité du couple en question.

Est-ce que tu te sens une responsabilité envers les personnes qui écoutent tes chansons ?

Je dis souvent qu’il ne faut pas qu’un artiste se serve de sa notoriété pour soutenir un candidat ou prêcher la bonne parole politique. Si on a une responsabilité quelque part, c’est une responsabilité émotionnelle sur la demi-heure où les gens mettent votre disque. Il y a aussi le fait que les gens passent une soirée correcte quand ils viennent te voir en spectacle.

C’est ton 5e disque. Il semble très bien accueilli. Es-tu rassuré ?

Il faut savoir que déjà, que je fasse encore des disques en 2013, je le prends comme un miracle. En plus, la maison de disque m’a fait un super livret avec du beau papier. Elle a fait un vinyle… c’est un luxe, je le sais. Je trouve ça génial. Mais pour répondre à ta question, bien sûr, lire des critiques positives rassure, mais je ne vis pas avec l’énergie que je vais me planter. J’ai un peu peur qu’on me dise que ce que je fais est moins bien qu’avant, mais ça ne va pas plus loin.

As-tu de la distance par rapport à ta discographie ?

Je ne sais pas. Mes chansons me paraissent de bonne foi. C’est toujours ce que j’ai ressenti et voulu dire à un certain moment. Parfois, quand je réécoute tel ou tel titre, je regrette une phrase ou deux, mais franchement, rien de catastrophique. J’ai comme l’impression que je ne peux pas compter sur les autres pour comprendre son œuvre. On apprend toujours ce que les gens pensent d’un disque quand sort le suivant. Certains te disent : « ouais, avec le précédent, j’avais eu un peu plus de mal ». Ça relativise ton œuvre, non ?

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Une selfie avec Vincent Delerm, après l'interview...

03 décembre 2013

Pierre-Dominique Burgaud : interview pour Le Soldat Rose 2

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Le Soldat Rose 2 raconte la suite des aventures du petit Joseph et de son jouet favori, un soldat rose. Pierre-Dominique Burgaud est le créateur et l’auteur de toutes les chansons de « ce conte musical pour les enfants et ceux qui le sont restés ». Pour ce deuxième volet, Louis Chédid (qui avait composé Le Soldat Rose 1) laisse la place à un autre cador de la chanson française, Francis Cabrel. Le casting est entièrement renouvelé, à l’exception de Francis Cabrel qui retrouve son rôle de Gardien de Nuit. Exit Matthieu Chédid, Vanessa Paradis et Bénabar, place à Thomas Dutronc dans le rôle du Soldat Rose, à Nolwenn Leroy dans la peau de la poupée Made In Asia et Isabelle Nanty comme narratrice de l'histoire. Les chanteurs Tété, Laurent Voulzy et Renan Luce rejoignent également l'équipe. Gad Elmaleh, Ours et Pierre Souchon, Camélia Jordana, Héléna Noguerra et Élodie Frégé incarnent de leur côté les nouveaux personnages. (Les liens aboutissent sur la mandorisation de tous ces artistes...)

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De gauche à droite : Tété, Thomas Dutronc, Renan Luce, Nolwenn Leroy et Francis Cabrel.

Tous se mettent au service d'un conte composé de treize morceaux très enthousiasmants. Des mélodies tantôt entraînantes, tantôt mélancoliques… Aucun doute, Le Soldat Rose fait un retour réussi.

Ici, j’avais déjà évoqué Le Soldat Rose en septembre 2007, à l’occasion d’une conférence de presse qui présentait le projet… cette fois-ci, j’ai voulu aller plus loin en rencontrant le papa du soldat rose, Pierre-Dominique Burgaud (mais il n’est pas que ça, sa fiche Wikipédia en témoigne… c’est impressionnant !)

Le 5 novembre dernier, nous sommes allés boire un café dans un bistrot de Montparnasse. Magnéto ouvert, évidemment. Timide, attachant et sympathique, l’auteur a joué le jeu, malgré le fait que l’exercice de l’interview ne soit pas précisément sa tasse de thé.

L’intrigue du Soldat Rose 2 :pierre-dominique burgaud,le soldat rose 2,francis cabrel,mandor,interview

Être un Soldat Rose, ce n’est pas facile à vivre : les petits garçons ne veulent pas d’un jouet qui a la couleur d’une danseuse, et les petites filles n’ont pas envie de s’amuser à la guerre. Mais quand à la suite d’un hasard malencontreux, le Soldat Rose devient bleu, c’est une autre question qui se pose : celle de la singularité. Vaut-il mieux être comme tout le monde et se fondre dans la masse ? Ou au contraire être unique en son genre ? Après l’immense succès critique et populaire du premier volet, le Soldat Rose 2 conte les aventures  d’un soldat qui, avec l’aide d’un petit garçon, d’une petite fille et d’autres jouets, va tout faire pour essayer de retrouver ce qui était sa chance : sa différence.

pierre-dominique burgaud,le soldat rose 2,francis cabrel,mandor,interviewInterview :

Ce que j’ai aimé dans les deux Soldat Rose, c’est que les textes et les musiques ne sont pas cul-cul la praline. Ces deux contes musicaux s’adressent autant aux enfants qu’aux parents.

Le ton du Soldat Rose était inspiré par Émilie Jolie de Philippe Chatel. Il n’y avait pas vraiment d’histoire à suivre et à lire, mais les chansons étaient vraiment belles. Pour Le Soldat Rose, c’était le cap que nous nous étions fixés avec Louis Chédid. Nous voulions que ce soit pour les enfants parce que les histoires sont enfantines, mais nous ne souhaitions pas que ce soit bêtifiant. Ainsi nous respectons les enfants, mais aussi les parents. Pour Le Soldat Rose 2, avec Francis Cabrel, nous avons créé des chansons volontairement plus « adultes ». Les musiques ne sont quasiment pas enfantines. Les enfants sont pris par l’histoire que raconte Isabelle Nanty, ensuite, ils rentrent dans les chansons. Elles n’ont pas besoin d’être puériles.

Vous avez écrit la chanson « La simplicité » sur le dernier album de Gaëtan Roussel. C’est difficile d’écrire des textes simples, mais efficaces ?

Ce qui sort naturellement de moi c’est plutôt très naïf et très simple. Cette naïveté, si on la place hors contexte enfantin, ça peut vite passer pour de la bêtise.  La frontière entre naïf et un peu bête est tenue. Les grands auteurs que sont Prévert et Vian n’ont finalement pas la place qu’ils méritent dans la littérature française parce que leur œuvre respective est considérée comme enfantine, alors que c’est tout simplement génial.

Clip de "Le blues du rose" (Thomas Dutronc), premier single du Soldat Rose 2.

Pourquoi s’être lancé dans le conte musical pour enfant ?

C’est un prétexte pour faire passer toutes ces choses que j’aime bien. De la poésie toute simple et parfois même, j’insiste, naïve… et là, on ne se pose pas la question de savoir si c’est cul-cul ou pas. Comme c’est pour les enfants, les gens se posent moins la question. Encore, une fois, je ne m’adresse pas spécialement aux enfants. Il y a des références qu’ils ne peuvent pas connaître. Quand je parle de Chagall par exemple. S’ils peuvent poser des questions à leurs parents du genre « c’est quoi Chagall ? », c’est bien aussi.

Il y a de la profondeur et des messages dans les textes du Soldat Rose. Le 2e volet est un disque sur la différence et la tolérance.

Je défends le fait que mes textes soient plein de bons sentiments. En 2013, ce n’est pas tellement accepté. Ça peut paraître très ringard pour une catégorie de gens, mais c’est difficile d’écrire une chanson intéressante avec des bons sentiments, vous savez. Une chanson négative, c’est beaucoup plus facile à écrire qu’une chanson positive. Moi, dans mes chansons naïves, je glisse des idées, des messages et de la poésie. C’est tout mon travail.

Revenons au Soldat Rose 2. Quand Louis Chédid vous a annoncé qu’il ne souhaitait pas récidiver, vous avez réagi comment ?

Je voulais repartir avec lui. La première fois qu’il m’a bien fait comprendre qu’il ne voulait pas travailler sur une deuxième histoire, j’ai vraiment attendu longtemps avant de demander à quelqu’un d’autre de le remplacer pour la musique. Un jour, il m’a conseillé de continuer et de trouver un autre compositeur parce qu’il était parti sur son propre album et qu’il comptait faire une tournée après. S’il ne m’avait pas dit : « Fais-le avec quelqu’un », j’aurais attendu le temps qu’il faut, quitte à ce que cela ne se fasse pas.

Francis Cabrel s’est imposé directement ?pierre-dominique burgaud,le soldat rose 2,francis cabrel,mandor,interview

J’ai cherché un grand compositeur. J’ai aussi pensé à Laurent Voulzy, mais j’ai eu un peu peur étant donné qu’il met huit ans à sortir son propre album. Concernant Cabrel, il y avait un point de convergence. J’ai fait les rencontres d’Astaffort, il y a deux ans. Il est timide et moi aussi. On était dans la cour de l’école d’Astaffort et on ne savait pas trop quoi se dire. Soudain, il m’a demandé des nouvelles du Soldat Rose. Je lui ai dit que ça m’intéressait de continuer cette aventure. Il m’a répondu qu’il aimerait bien que le gardien de nuit, qu’il jouait dans Le Soldat Rose, devienne gentil. Deux ans après, je lui ai envoyé un mail en lui disant que j’avais une idée pour que le gardien de nuit devienne gentil… et je lui ai fait comprendre que j’aimerais bien qu’il devienne le compositeur du deuxième.

Qu’a-t-il répondu ?

Qu’il aimerait bien, mais qu’il galérait déjà sur son nouvel album. Il m’a quand même demandé de lui envoyer les textes. Ce que j’ai fait. Il ne s’est rien passé pendant trois semaines. Et d’un seul coup, une chanson est arrivée sans un mot de plus. Trois jours après, une deuxième, puis une troisième… et de fil en aiguille, toutes les chansons sont arrivées. Aujourd’hui, il ne m’a toujours pas dit qu’il acceptait le projet (rires).

La fabrication du Soldat Rose 2 (Francis Cabrel et Pierre-Dominique Burgaud).

Vous avez écrit les textes avant d’entendre la musique… ça se passe toujours comme çapierre-dominique burgaud,le soldat rose 2,francis cabrel,mandor,interview avec vous ?

Non, pas toujours. Pour ce cas particulier, j’étais obligé d’écrire les textes afin de pouvoir convaincre un compositeur. Il fallait que je prouve que les textes pouvaient tenir debout. Bon, après, ça peut bouger. J’écris des textes squelettes, avec un peu de chair autour, mais c’est malléable. Francis me disait parfois : « Là, il faudrait qu’il y ait un pont », « là, il faudrait une chute »… parfois même il ajoutait une phrase à gauche, à droite.

Ça ne blesse pas l’ego de l’auteur quand on touche à son texte ?

Non, parce que ce sont des gens tellement plus forts que moi. Que Louis Chédid ou Francis Cabrel modifient quelques phrases, c’est presque un honneur. C’est déjà miraculeux d’écrire des chansons pour des gens qui sont eux-mêmes auteurs, compositeurs, interprètes et qui font toujours tout complètement seuls. En plus Louis et Francis sont très ouverts. Ils sont au-dessus de la mêlée, donc il ne peut pas y avoir des problèmes d’ego.

Est-ce qu’on peut aller jusqu’à dire qu’avec eux, vous avez appris?

Oui, j’en suis sûr. Après, ce n’est pas une Master Class. J’entends les résolutions de refrains, je remarque comment les mots sonnent chez eux. Disons que j’observe leur travail. Quand ils me donnent des conseils, ça reste imprimé en moi.

Cela fait des années que vous écrivez pour beaucoup d’artistes différents et souvent très réputés. Est-ce qu’on s’habitue à entendre des chanteurs connus interpréter ses propres mots ?

Non, je ne m’y habitue pas. Je suis une groupie. Quand je vois Francis, je n’ai pas l’impression que c’est quelqu’un avec qui je fais des chansons, je vois juste le grand Francis Cabrel. Pareil pour Louis Chédid. Il y a quand même quelque chose qui change tout, c’est le mail. Je suis très timide, alors tout ce que je leur écris par mail, je n’oserais pas leur dire en face. Par ce biais, j’ose discuter avec eux, j’ose leur envoyer des textes…

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Derrière: Thomas Dutronc et Tété. Devant: Renan Luce, Nolwenn Leroy et Francis Cabrel.

Pour Le Soldat Rose 2, vous avez osé changer une formule qui gagne. Le casting n’est plus du tout le même.

Parce que comme on a vendu plus 500 000 exemplaires du 1er, je ne voulais pas que cela paraisse opportuniste de recommencer avec les mêmes artistes. Il y a plein de projets où j’estime que l’on tire sur le fil. J’ai trouvé plus créatif de tout changer. Il y a une autre raison plus pragmatique. Comme il y a des personnages qui disparaissent, je ne voulais pas que l’on puisse croire que l’on s’est débarrassé d’un personnage pour se débarrasser d’un artiste. 

Je trouve ça courageux de tout changer.

C’est un risque en effet…  je vous le répète, je n’aime pas tirer sur des fils qui pendent.

Les nouveaux artistes ont dit oui facilement ?

Plutôt oui. Parce qu’ils connaissaient le Soldat Rose… ils savaient vers quoi ils allaient.

Le casting était compliqué à élaborer ?

On a essayé de choisir des artistes qui avaient les capacités de rendre ce disque « populaire chic ». On n’a pas essayé de faire les Enfoirés, ni de concevoir un projet parisien… on a juste essayé de se faire croiser des gens talentueux et positifs qui ne se croisent pas habituellement. Francis Cabrel avait une vraie volonté d’ouvrir à plus de gens jeunes. J’ai dû un peu me battre pour mettre des piliers. Le discours de Francis était celui-là : « Maintenant que vous avez une marque forte, que vous êtes presque sûr que le public suivra, il faut en profiter pour mettre des gens que l’on connait moins sous la lumière. »

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Après Matthieu Chédid, pourquoi Thomas Dutronc pour le rôle du Soldat Rose ?

Ce n’est pas si facile de trouver quelqu’un de cet âge-là, avec des valeurs positives et qui a beaucoup de succès. Thomas Dutronc réunit tout. Le talent, la sympathie et la beauté… Mais vous savez, au début, on s’est demandé si le soldat rose devait obligatoirement être jeune. Je vais vous faire une confidence. Tout au début, quand j’ai inventé Le Soldat Rose, pour moi, c’était Alain Chamfort. Je travaillais avec lui à l’époque et je trouve que ce personnage un peu long, un peu fragile, lui correspondait bien. Au final, on a choisi Matthieu Chédid et on ne le regrette pas du tout. La question s’est aussi posée pour le deuxième… ça aurait pu être Jean-Louis Aubert. Francis trouvait que c’était important que le soldat rose soit jeune et que les enfants se projettent en lui.

J’ai vu, sur des vidéos des séances d’enregistrement, que Francis Cabrel et vous êtiez là à toutes les étapes de la création du disque.

Pour tout ce qui concerne la musique, c’est Francis qui reste seul maître à bord. Quand il dit un truc, je ne dis pas : « Ah non ! Je ne crois pas. » Comme pour le premier Soldat Rose, j’ai eu l’impression que les gens étaient contents d’appartenir à ce projet et qu’ils étaient ravis d’être là. Les artistes enregistraient un par un et beaucoup sont restés sur la séance du prochain… Ils ont parfois posé leur voix, alors que ce n’était pas prévu initialement. Nolwenn Leroy a demandé si elle pouvait faire les chœurs sur la chanson de Renan Luce… Nolwenn qui fait les chœurs…

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Tous les jouets du Soldat Rose 2.

pierre-dominique burgaud,le soldat rose 2,francis cabrel,mandor,interviewQuand un premier disque a cartonné, comment envisage-t-on le second ?

J’avais toujours dit à Francis que si on trouvait les maquettes des nouvelles chansons pas aussi bonnes que pour le premier Soldat Rose, on ne le faisait pas. Premièrement parce qu’on va se faire massacrer et deuxièmement parce qu’on va salir un truc qui était joli. Francis et moi, sincèrement, on aurait jeté à la poubelle le fruit de notre travail. Je me souviens que quand les treize maquettes ont été terminées, c’est lui qui chantait dessus, on a été convaincu. Mais, il a pris le temps de faire écouter à sa petite fille, à sa femme, à des gens qui n’avaient jamais entendu… moi aussi, j’ai fait aussi écouter à des gens de confiance. Au final, tout le monde a trouvé ça bien.

Et vous avez progressé en six ans, je suppose ?

Oui, quand j’ai fait le Soldat Rose, j’étais débutant.

Avez-vous peur des réactions du public ?

Aujourd’hui, oui. Je suis tellement convaincu que l’album est bien, que s’il était mal perçu, ça me rendrait vraiment triste. Parce que ça voudrait dire que j’aurais eu tort de le faire et que je devrais dire pardon à Louis Chédid. Ça, ça me fait peur. Honnêtement, je trouverais injuste que Le Soldat Rose 2 ne trouve pas son public. Et je me pose une autre question. Le premier a eu tellement de succès que je ne sais pas à partir de quel chiffre de vente on estimerait que ça ne marche pas ? Est-ce que si on fait 300 000 albums, on trouvera que c’est un échec ?

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Pierre-Dominique Burgaud.

Savez-vous quand une chanson est terminée et qu’elle est bonne ?

Non, mais ça, c’est le confort de travailler avec des gens comme Francis Cabrel, Louis Chédid, Gaétan Roussel ou Alain Chamfort. Quand je vois qu’ils sont contents, je me dis que ça doit être bien. Comme je ne suis jamais tout seul et que je suis même avec des gens beaucoup plus forts que moi, je leur fais confiance. Ce sont eux qui me disent quand c’est terminé et quand c’est bien.

Vous me disiez que vous aviez l’impression d’écrire des textes simples, voire naïfs… et soudain, Gaëtan Roussel vous appelle pour une collaboration importante. 5 chansons pour son nouvel album Orpailleur.

Je suis un immense fan de Gaëtan, y compris en tant qu’auteur. Ses textes sont comme des mantras. Je ne sais pas pourquoi il a fait appel à moi. Je ne me l’explique toujours pas aujourd’hui. Quand il a reçu mes textes, il m’a demandé si ça me dérangeait qu’il les rende plus énigmatiques. Comme j’ai beaucoup de respect pour son travail, je lui ai dit qu’il pouvait les triturer comme il l’entendait. Il a truc fascinant. On a l’impression qu’il déstructure tout. Il cherche constamment. Il peut ne pas sombrer dans la facilité.

Clip de "La simplicité", une des 5 chansons co-écrites par Gaëtan Roussel et Pierre-Dominique Burgaud dans l'album Orpailleur de Gaëtan Roussel.

Si les phrases de Gaëtan Roussel sont des mantras, vous, vous avez un sens incroyable de la formule.

Je viens du monde de la publicité. J’y suis resté longtemps. Je vois bien que j’ai des facilités à avoir des idées de chansons.

Vous considérez-vous comme un auteur ou un parolier ?

Je dis parolier parce qu’auteur, ça fait prétentieux…

Aimeriez-vous écrire un roman, par exemple ?

J’en serais incapable. Je ne sais faire que court. Je sais conceptualiser un projet, mais je serais incapable d’écrire une pièce de théâtre, un roman, un film. Je ne sais faire que minimal.

La notoriété vous intéresse-t-elle ?

Non. Avoir mon nom dans le journal m’indiffère complètement. En revanche, que l’on dise du bien des choses que je fais, ça me fait très plaisir… si vous étiez arrivé en me disant que vous n’aviez pas aimé, ça m’aurait franchement ennuyé, je vous assure.

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Avec Pierre-Dominique Burgaud, après l'interview, le 5 novembre 2013.

28 novembre 2013

Arnaud Dudek : interview pour Les fuyants

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Je devais rencontrer Arnaud Dudek à l’occasion de la sortie de son premier livre Rester sage. Il n’habitait pas à Paris, ça a été compliqué à organiser. J’avais tant aimé le premier que je n’ai pas voulu louper le second… Pour Les fuyants, impossible, donc, de le laisser m’échapper. Nous avons petit-déjeuné ensemble (micro ouvert) le 27 septembre 2013, à la terrasse d’un bar, à proximité de la Gare Montparnasse. Ça caillait sévère, mais l’ambiance était fort chaleureuse.

les-fuyants.jpgNote de l’éditeur :

Dans la famille Hintel quatre hommes décident d’en découdre avec la filiation. Mais l’herbe est-elle vraiment plus verte ailleurs ? Une tragi-comédie tendre et rosse, désopilante à souhait, construite comme un Rubik’s cube.

Jacob, David, Simon et Joseph Hintel n’ont pas vraiment l’esprit de famille chevillé au corps. Les uns après les autres, ils s’évaporent. Adieu famille, moquette et vieillesse : la vie, même ordinaire, est ailleurs. Courage, partons. Les trois premiers fuyants connaîtront des fortunes diverses : Jacob pose ses valises au pays de l’ennui (sidéral), David choisit les contrées éternelles (il avale un insecticide), Simon part en quête de sagesse à marche forcée (en devenant oncle actif à défaut d’être mari ad hoc). Seul le petit dernier, Joseph, hacker farouchement marxiste et amoureux transi, brise la ligne de fuite et les habitudes de la tribu.

Après Rester sage, retenu dans la sélection finale du Goncourt 2012 du premier roman et traduit aux Pays-Bas, Arnaud Dudek propose une nouvelle tragi-comédie. Ici, les personnages voudraient ne pas rester sages mais le demeurent, malgré eux. Enlevée, savamment organisée, sa mini-saga familiale, écrite en phrases courtes qui font mouche, file les chagrins et les drames de la filiation d'une voix rieuse et parfois narquoise.

L’auteur : 

Arnaud Dudek est né en 1979 à Nancy. Après Rester sage (Alma, 2012) sélectionné pour le Prix Goncourt du premier roman, Les fuyants (Alma, 2013) est son second roman.

Sa page Wikipédia.

arnaud dudek,les fuyants,interview,almaInterview :

Tu as commencé à te faire remarquer en publiant dans la revue littéraire Décapage. C’est son directeur, Jean-Baptiste Gendarme, qui t’a repéré, je crois.

C’était en 2003. Décapage existait en format papier noir et blanc, il faisait 20 pages et c’était très mal diffusé. Il n’y avait pas la diffusion par maison d’édition comme aujourd’hui.

Comment as-tu connu Décapage?

Via le site de Philippe Jaenada qui était parrain d’un des numéros. Il avait mis un lien qui amenait vers la page de la revue. J’ai donc envoyé une nouvelle à l’adresse mail indiquée. Pour la première nouvelle, j’ai reçu un mail très administratif de Jean-Baptiste disant que ça ne lui plaisait pas trop, mais que si j’avais d’autres textes, éventuellement, pourquoi pas. Comme j’en avais une quinzaine dans mon panier, dans la foulée, je lui ai envoyé une autre nouvelle. Il n’en a pas été satisfait. Il a fallu que je la retravaille. Décapage, c’est l’école de l’exigence. Pour une revue de l’époque quasiment sans diffusion, Jean-Baptiste avait la même exigence que maintenant. Finalement, j’ai participé à tous les numéros du 23 au 35. J’ai arrêté quand ils ont été repris par La Table Ronde. Les numéros se sont espacés et le gratin littéraire a commencé à grignoter les pages. Il y avait moins de place pour les auteurs du démarrage.

Avant Décapage, écrivais-tu dans le but de te faire publier ?arnaud dudek,les fuyants,interview,alma

J’écrivais surtout dans le but de me faire plaisir avant tout. En fait, j’écris depuis que j’ai 12 ans. Au début dans mon coin et ça a fini par se savoir autour de mon cercle d’amis. Beaucoup m’ont incité à participer au journal du lycée. Ce que j’ai fait. Le proviseur a failli nous interdire de publication tant ma nouvelle était hard. 

Tu étais donc déjà subversif ?

Tout est relatif. Pour un lycée de campagne de la banlieue de Nancy, je l’étais peut-être.

J’ai lu tes deux romans. Si je devais te comparer à un chanteur, ce serait Alain Souchon, mine de rien, l’artiste le plus subversif d’entre tous.

Ah oui ? Ça me plait bien cette réflexion. Je peux comprendre cette comparaison.

arnaud dudek,les fuyants,interview,almaEn 2007, tu sors un recueil de nouvelles, Copenhague, aux éditions Filaplomb.

Un homme m’a contacté via le blog que je tenais avec François Perrin, J’irai cracher sur vos blogs. Cet éditeur franco-belge voulait monter une maison d’édition uniquement dédiée aux nouvelles. C’est sorti tout à fait confidentiellement. C’est d’ailleurs aujourd’hui introuvable.

Ensuite Jean-Baptiste Gendarme t’a mis en contact avec Story Lab quand ils ont monté leur structure d’édition numérique. Et tu as publié un autre recueil de nouvelles, Les vies imperméables.

J’ai fait de l’archéologie dans mon « œuvre » de jeunesse et j’ai compilé toutes mes nouvelles. C’était juste avant mon premier roman Rester Sage.

Bon, avec ce roman, les choses sérieuses commencent… tu passes au format long. 

J’avais fait une première tentative quatre ans auparavant, mais ce n’était pas concluant. Avec le recul, je suis obligé de constater que ça ne ressemblait à rien. En fait, quand tu viens du court, c’est intimidant de s’attaquer au roman. Ce n’est pas le même exercice. Et c’est compliqué de se consacrer à un roman quand tu as une vie professionnelle chargée.

Tu as envoyé le manuscrit de Rester Sage aux éditions Alma, toujours via Jean-Baptiste arnaud dudek,les fuyants,interview,almaGendarme.

Et, à ma grande surprise, ça a fonctionné.

Et ce livre t’a donné une certaine visibilité puisqu’il y a eu pas mal de presses très positives.

Oui, ça a été plutôt bien reçu… je suis allé de surprise en surprise. Un matin, je prends mon train et je me retrouve à la Une du Monde des Livres. Donc, j’ai appelé tout mon répertoire (rires). Bernard Pivot aussi en a parlé plus que positivement. Je suis ravi pour la maison d’édition et je ne te cache pas que je suis ravi aussi pour mon égo. Mais, le plus important, c’est que ça me permet de continuer.

Je trouve ton écriture très originale. Pas du tout linéaire.

Tu as raison. Elle est comme mon esprit : un peu tordue. J’ai beaucoup de mal à avoir du recul sur ça. Qui dit école de la nouvelle, dit patchwork. J’ai donc écrit un puzzle de nouvelles qui cherche la cohérence. Finalement, ça m’a demandé presque plus de travail de cohérence que d’écriture,.

arnaud dudek,les fuyants,interview,almaPlus dans Rester sage que dans ton dernier roman, Les fuyants, il y a un truc que j’aime beaucoup, ce sont les digressions à la Pérec ou à la Jaenada.

Ce roman s’est construit par petits bouts. Je l’ai pas mal repris parce que c’était un texte un peu ancien. Pour des tas de raisons, je me suis coupé dans mon élan. Au bout d’un certain temps, quand on revient sur un texte, on est soi-même un peu perdu. Le fait de créer dans le train, par à-coup, fait que j’ai des idées de personnages qui arrivent subitement. Et qui sortent de ce que je comptais écrire. Il faut que je trouve une autre idée pour les rattacher aux autres… j’ai dû faire des plans pour m’y retrouver. Le jeu avec l’éditeur, c’était de gratter un peu pour gagner en cohérence globale.

Avec ton éditrice, pour te rendre compte si les mots fonctionnent entre eux, tu as relu à haute voix ton roman.

C’est l’école Alma Editeur, l’école Catherine Argand pour être plus précis. Se rendre compte de l’oralité pour des textes très travaillés stylistiquement, c’est primordial.

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D’après ce que j’ai compris de ton œuvre, c’est que tu parles de la société à travers des « petites vies » de « petites gens ».

C’est la conséquence de ma sensibilité couleur Coca Cola (voir photo ci-dessus). Je lis beaucoup la presse et je suis très sensible à tout ce qui m’entoure. J’ai beaucoup œuvré dans des associations. Ce ne sont pas les histoires qui me font aller vers l’écriture, mais plutôt les personnages. Et je veux intégrer une dimension sociale. J’aime beaucoup le cinéma de Ken Loach par exemple. Je n’écrirais jamais une histoire d’écrivains dans le 16e arrondissement.

Tes personnages masculins sont attachants, mais ne sont jamais reluisants. Disons-le, ils ont beaucoup de défauts.

Ils ne sont pas parfaits. Ils sont faibles.

Tu es parfois très caustique.arnaud dudek,les fuyants,interview,alma

C’est volontaire. Je veux faire passer des choses lourdes sans pathos. J’essaie de déclencher un peu de sourires. Quand tu lis l’histoire de Rester sage, ça donne ça : un pauvre type qui se fait larguer par sa copine, qui perd son travail, qui à 30 ans se pose plein de questions et qui est limite dépressif. Il y a quatre personnages paumés et l’histoire commence par un suicide. Si je n’inclus pas un peu d’ironie et de légèreté, je ne sais pas qui va lire ce roman.

Comment travailles-tu tes romans ?

Pour les deux, j’ai travaillé de la même façon. Je suis un vrai fonctionnaire, c’est horrible. En gros, c’est trois mois d’écriture intensive et après c’est 9 mois de retravail de manuscrit. C’est une question d’affinage et de cohérence.

Tu as été sélectionné dans plein de prix littéraires, dont le fameux Prix Goncourt du premier roman. Tu as même été dans la sélection finale. C’est encourageant, j’imagine.

Les prix littéraires permettent de faire pas mal de rencontres. Je me souviens, pour le Prix Emmanuel Roblès, les nommés se sont retrouvés à Blois. On a bien mangé et on a parlé aux lecteurs de ce prix de lecteurs.

As-tu des auteurs contemporains français que tu aimes particulièrement ?

Je suis Philippe Jaenada depuis toujours. J’aime aussi beaucoup Yves Ravey, que peu de gens connaissent. Un auteur des éditions Minuit qui est absolument confidentiel, malgré ces 15 romans. Ce sont des polars sociaux, un peu à la Manchette, mais encore plus épurés. Il a une écriture que j’aime beaucoup. Une écriture qui va à l’essentiel.

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Ça fait 10 ans que tu es fonctionnaire à l’éducation nationale…

Je fais beaucoup de ressources humaines. En gros, mon travail consiste à recruter des enseignants et en amont à préparer les campagnes d’emploi. L’autre parti de mon travail est de rencontrer au quotidien les gens qui ont des difficultés de tout ordre : « Mon salaire ne correspond pas à ce que j’attendais », « ma femme vient d’être mutée en Suisse, je travaille toujours à Dijon, quelle solution pouvez-vous m’apporter pour que ma vie soit plus simple ? »… des choses comme ça.

Les fuyants, c’est le roman de la fuite en avant.

Je parle de ce que je connais le mieux finalement. Face à beaucoup de complications de la vie, j’ai tendance à fuir, à me recroqueviller et à éviter les obstacles. C’est d’ailleurs un comportement très masculin. Avec mon premier roman, j’avais l’horizontalité, j’ai décidé de m’attaquer à la verticalité. Dans Rester sage, ce sont deux amis qui sont sur la même ligne, qui ont tous les deux 30 ans. L’un considère qu’il a raté sa vie, l’autre non, pas franchement, mais quand tu la rates un peu, ce n’est pas terrible non plus. La verticalité, c’est passer à la famille, passer à 4 générations et voir s’il y a un gène de la fuite.

arnaud dudek,les fuyants,interview,almaTu as mis un peu d’histoire familiale…

Bien sûr. Il y a de belles fuites dans ma famille proche. Il y a notamment un « je reviens, je vais chercher des cigarettes ! »

Comment a réagi ta famille par rapport à ce roman ?

Mes parents l’ont lu après la sortie. Il y a forcément pas mal d’histoires familiales même si c’est en filigrane. On n’en parle pas trop entre nous. En fait, ils ne m’ont fait aucun reproche.

Te considères-tu comme un écrivain ?

Non, pas encore. Il faut au moins 10 livres pour cela.

Si je dis que tu es le Claude Sautet de la littérature, tu l’acceptes ?

Je raconte des histoires très simples vécues par des gens du quotidien, mais où beaucoup de choses sont dites, mine de rien. C’est l’arrière-plan social que je trouve intéressant dans une histoire. S’il n’y en a pas, je ne vois pas l’intérêt d’écrire.

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Le 27 septembre, à l'issue de l'interview...

26 novembre 2013

Thomas Gunzig : interview pour Manuel de survie à l'usage des incapables

thomas gunzig, Manuel de survie à l'usage des incapables

Enfin, j’ai rencontré Thomas Gunzig ! Un des écrivains les plus noirs, cinglants et drôles de la littérature francophone. J’ai lu avec jubilation son dernier roman, Manuel de survie à l'usage des incapables, mi-thriller no-futuriste, mi-conte philosophique déjanté. Il y narre avec délectation: la technologie à outrance, l’individualisme triomphant, la violence suburbaine, l’ambition des uns, la suprématie et la morgue des autres. Comme le dit si justement le site Médiapart, un bestiaire des hommes en quelque sorte, indispensable.  

Le 23 septembre dernier, nous nous sommes donné rendez-vous dans le café jouxtant Europe 1. (Merci au passage à son attachée de presse Anne Vaudoyer !)

thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapables4e de couverture :

Comment un jeune employé malheureux, un assistant au rayon primeur, un baleinier compatissant et quatre frères, Blanc, Brun, Gris et Noir, quatre jeunes loups aux dents longues surentraînés et prêts à tout pour se faire une place au soleil, se retrouvent-ils liés par la conjonction fortuite d’un attentat frauduleux et d’un licenciement abusif ?
On l'apprendra en suivant avec passion leurs aventures burlesques et noires dans les sinusoïdes étranges du destin, et leurs différentes façons de composer avec les sévères lois du cynisme contemporain.
Sur le chemin, le roman fourmille d’images magnifiques, cocktail d’humour saugrenu et de poésie : « la tristesse pouvait s’installer dans une vie et s'y planter durablement, comme une vis bien serrée avec une couche de rouille par-dessus » ou « il sentait que la vie était une épreuve aussi désagréable qu'une longue angine »...
Des morceaux de bravoure inoubliables, tels la création du monde en tant que supermarché, des références constantes aux contre-cultures cinématographiques, un art du rebondissement tiré des meilleurs feuilletons populaires, une précision jubilatoire, un sens de la narration et un style inoubliables, font de ce roman une vraie réussite.

thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapablesL’auteur (par le site du Diable Vauvert):

Thomas Gunzig est né en 1970 à Bruxelles. Il est licencié en Sciences Politiques. En 1994 il remporte le Prix de l'Écrivain Etudiant de la ville de Bruxelles pour Situation instable penchant vers le mois d'août (éditions Jacques Grancher).

En 1996 il devient le lauréat du prix de la RTBF et du Prix Spécial du Jury pour la nouvelle Elle mettait les cafards en boîte lors de la Fureur de Lire.

En 1997, second recueil de nouvelles, Il y avait quelque chose dans le noir qu'on n'avait pas vu (éditions Julliard, J'ai Lu Nouvelle Génération), mises en scène en France et en Belgique.

En mai 1999, troisième recueil de nouvelles, À part moi personne n'est mort (éditions du Castor Astral, J'ai Lu Nouvelle Génération). Il est également l'auteur d'une comédie musicale, Belle à mourir, jouée en 1999 en Belgique.

En 2000 il remporte le prix de la SCAM et réalise de nombreuses fictions pour Radio France. Il publie Bruxelles, Capitale culturelle de l'Europe aux éditions Autrement en 2000 et chez Labor De la terrible et magnifique histoire des créatures les plus moches de l'univers en 2002 et un recueil de nouvelles, Carbowaterstoemp, en 2005.

Son premier roman, Mort d'un parfait bilingue (Au diable Vauvert 2001), s'est vu distingué par les prix Victor Rossel et Club Méditerranée et son recueil de nouvelles, Le Plus Petit Zoo du monde (Au diable Vauvert, 2003), par le Prix des Éditeurs.

Il est lauréat en 2004 du prix de l'Académie Royale de Langue et Littérature Française de Belgique.

Son quatrième roman, 10 000 litres d'horreur pure, est paru en août 2007. En 2009, Assortiment pour une vie meilleure recueille l'intégralité de ses nouvelles parues entre 2004 et 2009. Enfin, en 2010, paraît son cinquième roman, Kuru.

Thomas Gunzig est professeur de littérature à La Cambre. Ses livres sont traduits dans le monde entier.

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Interview :

En quelle année se situe ce roman ? J’ai imaginé que c’était dans une trentaine d’années…

Je le situe dans un présent un peu alternatif. J’ai toujours eu du mal à faire de la vraie science-fiction parce qu’il faut imaginer de la technologie future compliquée. J’ai voulu créer un monde qui ressemble très fort au nôtre, à ceci près qu’il y a des différences notables qui rendent certains personnages /animaux, des êtres avec de super pouvoirs.

Pourquoi avez-vous fait cela ?

Je n’en sais absolument rien. Au début, je voulais situer l’action uniquement dans un grand magasin un peu claustrophobique. Quand je me suis renseigné sur le monde des grands magasins, j’en suis venu à avoir des infos sur l’agroalimentaire. J’ai fini par me dire que j’allais créer un monde où la grande distribution a pris toute la place et où les OGM aussi ont pris toute la place… même dans le corps humain.

thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapablesLe monde selon Gunzing n’est pas très réjouissant.

On vit dans un monde terriblement clos. Il faut gagner de l’argent, mais les possibilités d’en gagner ne sont pas infinies. La plupart du temps, nous sommes employés. Nous appartenons à un système pyramidal. On appartient à un directeur, qui appartient à un directeur qui appartient à un directeur…etc. Nous craignons de perdre son boulot, donc nous vivons dans la peur en permanence de ne plus avoir d’argent et d’être au chômage. Nous avons peur aussi de perdre la liberté de disposer de son propre corps et de perdre la liberté de manger des choses qui n’appartiennent pas au système agroalimentaire. Je parle de toutes ces choses dans ce livre.

La vie dans un grand magasin, ça ne doit pas être très loin de ce que vous racontez…

J’ai lu des bouquins de management spécialisés sur la grande distribution, des magazines  spécialisés dans ce domaine, en français et en anglais, à destination des employés et des directeurs de grande distribution. Je me suis régalé, il y a par exemple 3 pages enflammées sur la nouvelle gamme des Tic Tac ou sur les subtilités des fromages à pâte molle de je ne sais pas qui. Il y a de la passion et de l’amour là-dedans. C’est assez génial à lire. J’ai beaucoup discuté également avec le directeur d’un magasin Carrefour. Je suis allé voir pas mal de sites de chat de caissières. J’ai passé près d’un an à récolter toutes sortes d’informations. J’aime donner du corps à ce que j’écris. On peut avoir le meilleur imaginaire du monde, il n’y a rien de mieux que de se documenter pour prendre une orientation inattendue.

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Parler économie, management, grande distribution, agroalimentaire n’est pas très thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapables« sexy ». Vous n’avez jamais eu peur de devenir un peu rébarbatif et d’attaquer un sujet un peu « casse-gueule » ?

Je sentais qu’il y avait quelque chose d’excitant dans cette matière-là. J’avais envie de parler de ce monde de commerciaux, de chefs, de sous-chefs, de sous sous chefs et de super chefs, de peur, de hiérarchie. J’ai adoré m’imprégner du vocabulaire de ce milieu, un peu arrogant, mais qui au fond est creux et ne veut rien dire. Cette société parfois pathétique m’excitait pas mal. Mais, je rassure les gens qui font ce métier, tous les univers ont leurs côtés ridicules. On a tous un côté guignol par moment, quel que soit le job que l’on pratique.

Vous évoquez des sujets sociétaux sur un rythme effréné et de manière délirante.

Parfois, je me dis que je devrais une fois pour toute choisir une option. Sous ce polar, il y a un fond socio-économique. On parle d’amour, un peu de sexe. On est dans le prospectif, mais pas forcément. C’est à la fois drôle et très noir. Mélanger tout ça à pour conséquence que mes livres ne marchent jamais. Enfin, ça marche un peu, mais si je pouvais en vendre 100 000 un jour, ça serait bien. Vous savez, j’ai analysé la rentrée littéraire. Ce qui se vend bien, ce sont les livres dans lesquels on sait ce que l’on va lire. Le dernier Nothomb ou le dernier Werber, on sait où l’on va. Bon, cela étant, je serais incapable d’écrire autre chose que ce que j’écris moi.

thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapablesJe vous sens très touché par les ventes éventuelles de votre livre.

Quand un livre vient de sortir, on est super aux abois. J’en ai marre d’avoir d’autres activités pour vivre. Je fais de la radio, je suis un tout petit peu prof, je fais des spectacles, de la photo,  j’écris des scénarios. J’aimerais pouvoir écrire un livre tous les deux ans et pouvoir vivre de ça. Le rêve.

Il en faut peu, pour que ça marche, vous savez.

Il me faut  50 000 euros par an. Ça fait 50 000 livres vendus. J’ai trois enfants et une pension alimentaire… j’ai très mal géré ma vie (rire).

Mais, vous ne pouvez quand même pas écrire des romans, disons « grand public », juste pour en vendre beaucoup et gagner de l’argent.

À une période, j’en avais marre de constater que mes livres ne décollaient pas plus. J’ai décidé d’écrire un livre à la Marc Lévy. Vraiment pour le pognon. Je ne suis pas parvenu à le faire. J’en ai déduit que pour faire du Marc Lévy, il faut être Marc Lévy. Je ne me moquerai plus jamais de Marc Lévy depuis que j’ai essayé de faire comme lui. Je suis péniblement arrivé à écrire cinq pages.

Pourquoi écrivez-vous des livres si précis, si fouillés et si volumineux?

Parce que c’est super excitant. J’adore construire une histoire, inventer des personnages, créer des situations rocambolesques, mais crédibles. Il n’y a rien de plus jubilatoire que de sentir que tous les éléments que l’on a mis en place commencent à s’imbriquer les uns dans les autres correctement. Si on peut partager des émotions, une histoire, faire rire ou pleurer les gens, c’est fantastique.  Avec Manuel de survie à l’usage des incapables, j’ai l’impression d’avoir réussi concrétiser le fruit de mon imagination parfois un peu trop fertile. Les êtres humains sont faits pour communiquer entre eux. La littérature est un bon moyen pour le faire. En fait, si je réfléchis bien, écrire donne un peu un sens à ma vie.

Est-ce que vous êtes un peu déprimé, comme vos personnages?

Mais oui, je suis comme les personnages de mes bouquins. J’ai super peur de tout : perdre ma famille, devenir pauvre, être à la rue… Même les méchants de mes livres, je les aime bien. Je rentre en empathie avec eux. J’aurais du mal à écrire un livre en créant des gens que je méprise, que je déteste et que je ne comprends pas.

Les méchants, on les comprend, car vous expliquez pourquoi ils en sont arrivés à ce thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapablespoint de cruauté.

La morale de ça, c’est qu’on a tous des raisons d’être ce que nous sommes. Il suffit d’un rien dans notre histoire pour que l’on devienne un preneur d’otages au Kenya ou un sympathique journaliste en France.

Dans ce livre, au début, j’ai eu peur de me perdre tant il y avait d’actions et de personnages.

J’avoue, il y a une grosse mise en place de la dramaturgie, mais ensuite, la lecture devient assez simple. On suit les mêmes personnages et on s’y habitue.

Vous pensez déjà au prochain livre ?

Oui. J’ai commencé celui-là il y a 5 ans. Et puis, en même temps, j’ai commencé à faire beaucoup de radio, beaucoup de spectacles et de scénarios. Je me suis donc interrompu pendant 4 ans et j’ai eu l’impression d’avoir perdu un temps de malade. Je ne veux plus revivre ça. J’avais un besoin irrépressible d’écrire un nouveau livre. Je vais me discipliner. J’ai décidé de sortir un livre tous les deux ans.

C’est difficile de se discipliner ?

Oui, très difficile, parce que la vie joue contre vous complètement. Entre mes 3 enfants et tous mes boulots, c’est hyper dur.

thomas gunzig,manuel de survie à l'usage des incapablesJ’aime des gens comme vous qui font exploser les conventions littéraires.

C’est ce que disait Italo Calvino dans son livre Leçons américaines. Il y a 5 leçons : légèreté, rapidité, exactitude, visibilité, multiplicité. Dans la leçon sur la multiplicité, il explique que les auteurs doivent se mettre des défis qu’ils savent impossibles, inaccessibles, qu’ils doivent multiplier les savoirs. Il fait peu ou prou l'éloge de la pluridisciplinarité, et revient sur la nécessité de la connaissance, mais dans sa dimension tant scientifique que sociale, pour mieux pouvoir percevoir le réel, afin de le retranscrire, via ce qu'il décrit dans son roman. Ce n’est qu’ainsi que la littérature va pouvoir se renouveler.

Est-ce que vous avez l’impression que l’on comprend votre travail ?

Je ne sais pas. Moi, je n’ai comme ambition littéraire que de faire un livre qui emporte le lecteur, qui le fait voyager, qui le fait marrer et qui le distrait. Robert-Louis Stevenson dans son Essai sur l’art de la fiction disait notamment que toute lecture digne de ce nom doit être pénétrante et voluptueuse et qu’elle doit vous arracher à vous-même. Vous devez vous extirper d’un livre l’esprit en feu.

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Après l'interview, le 23 septembre 2013.

23 novembre 2013

Antiloops : interview pour leur 1er EP (Yep)

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Antiloops est un projet proposé par Ludivine Issambourg. Elle est accompagnée de  quatre musiciens professionnels reconnus, issus de différentes cultures musicales, s’imprégnant mutuellement de leur forte personnalité afin de créer un bouquet musical original qui donne envie de bouger, danser, onduler son corps...

Ludivine Issambourg et Mr Gib sont venus à l’agence le 25 septembre dernier pour nous parler de ce projet on conventionnel et surprenant.

(Merci à Isabelle Pares pour cette sacrée belle découverte!)

antiloops,ludivine issambourg,mr gib(yep),interview,mandorBiographie :

La flûtiste Ludivine Issambourg qui a brillé aux côtés de Wax Tailor (mandorisé là) pendant 4 ans présente son projet Antiloops : un doux mélange de hip-hop, jazz, électro accompagné d'une pincée de flûte ensorcelante et d'un petit arôme scratch pour un vent nouveau sur la scène jazz française. Lauréats des trophées Sunside, chouchous des pointures de la critique musicale française et récemment première partie de Magic Malik, Antiloops, ou le plaidoyer contre la monotonie musicale. Le dénominateur commun de cette formation en tout point exceptionnelle s'appelle Groove.

Les autres membres de Antiloops sont Julie Saury (batterie), Mr Gib (scratch), Nicolas Derand (claviers) et Timothée (basse).

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antiloops,ludivine issambourg,mr gib(yep),interview,mandorInterview:

Ludivine, la flute est ton instrument de prédilection depuis ta prime jeunesse ?

Ludivine : Oui. J’ai commencé à 9 ans. J’ai un parcours classique, mais c’est un trompettiste qui m’a appris la flute. Donc, j’ai appris par le jazz. Déjà, ça ne partait pas sur une voie conventionnelle. Très tôt, j’ai été initiée au jazz, j’ai joué en big band. Très rapidement, j’ai écouté Roland Kirk et ça a été la révélation pour moi. Après,  j’ai exprimé le souhait d’en faire mon métier. On m’a conseillé de passer  par le classique, donc je suis rentrée à 15 ans dans une école de musique.

C’est à cet âge que tu as décidé d’en faire ton métier.

Ludivine : Entre 12 et 15 ans, ça a commencé à sérieusement me turlupiner. Au collège, mon prof de musique m’a un peu testée. Il a vu que j’avais des capacités et m’a donc boostée. Ce n’est pas rien de choisir de devenir musicienne professionnelle, il a donc fallu que je réfléchisse avec mes parents. D’habitude, on rentre dans une école de musique à 6 ans, pas à 15 ans.

Je n’ai pas vu et entendu beaucoup de flutistes jouer comme toi en tout cas.

Ludivine : Ma manière de jouer est inspirée de flutistes de jazz. Le premier solo de flute dans le jazz est apparu en 1929. Ensuite, les vrais flutistes jazzmen sont arrivés dans les années 50, comme Hubert Laws, Roland Kirk, Éric Dolphy, Yusef Lateef, des gens comme ça. Je n’ai rien inventé. J’ai juste choisi des moyens d’expressions qui me convenaient et qui me parlaient et je me les suis réappropriés en 2013 avec d’autres sons.

Est-ce difficile de se détacher des maîtres ?

Ludivine : Je ne me suis jamais vraiment posé la question. On m’a toujours inculqué le fait d’être moi même. A partir de là, je pense qu’on se détache et qu’il n’est pas compliqué d’être différent.

Extrait de l'EP "Yep".

Mr Gib, toi, tu es beatmaker. C’est quoi exactement ? Une sorte de DJ fou ?

Mr Gib : C’est un peu ça. Cela dit, on peut être beatmaker sans être DJ. C’est quelqu’un qui utilise les machines, les boites à rythmes, les sampleurs, les ordinateurs de toutes sortes et les programmes qui vont avec pour faire de la musique.

Tu as toujours fait ça ?

Mr Gib : Non, j’ai fait du saxophone pendant longtemps, après j’ai suivi une formation d’ingé son et je me suis mis à faire du scratch. J’ai arrêté le saxo à cause du scratch. En 2001, à Marseille, j’ai rencontré des gens avec qui j’ai monté un groupe qui s’appelle La fine équipe. On était un groupe de scratcheurs composé de plusieurs DJ et on faisait de la musique en utilisant les platines comme instrument.

Antiloops, à la base, c’est vous deux, puis d’autres musiciens sont venus vous rejoindre.

Mr Gib : Au départ, c’est Ludivine. C’est elle qui compose et qui arrange. Moi, elle m’a juste proposé de faire des scratchs sur ses morceaux et j’ai trouvé l’idée intéressante. J’avais deux casquettes. La casquette de DJ pour faire les scratchs et pour participer un peu aux arrangements et la casquette d’ingé son. On a enregistré et mixé dans mon studio.

Ludivine : Moi, je suis une grande fan de scratch depuis longtemps. Je pense que c’est un instrument, sauf que la matière première n’est pas les notes, mais une culture musicale faite de vinyles et de samples. 

Qu’as-tu voulu faire avec ce groupe, Ludivine ?

Ludivine : Je voulais monter un quintet moderne. Au lieu d’avoir un collègue trompettiste, saxophoniste, tromboniste, à côté de moi, j’ai un scratcheur. Le problème des scratcheurs dans les groupes, c’est qu’ils tiennent souvent le rôle de la feuille de salade sur le côté de l’assiette. Moi, je voulais lui rendre une vraie place.

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Vous travaillez comment tous les deux ?

Mr Gib : D’un point de vue pratique, ne serait-ce que pour la gestion du temps des uns et des autres, c’est plus simple que Ludivine vienne avec des morceaux déjà avancés et que moi je lui propose des choses à placer dessus. Le problème principal du scratch, c’est de savoir quelle texture, quel son nous souhaitons et quelle histoire nous voulons raconter.

Ludivine, est-ce facile de diriger la machine « Antiloops » ? Il y a pas mal de musiciens avec chacun sa personnalité…

Ludivine : C’est parfois du sport. En même temps, ce n’est pas la première formation dans laquelle je suis leadeuse. Je dis souvent « plus on est de fous, plus on rit ». J’aime réunir les gens.

Mr Gib : Il y a une vraie bonne énergie autour du projet. C’est assez sympa de voir que les gens adhérent si facilement au projet.

Je n’ai pas su définir le style d’Antiloops quand j’ai écouté pour la première fois. Les journalistes vont tous vous demander quel genre vous jouez, vous le savez.

Ludivine : Oui, je suis au courant (rire). Pour l’instant, je dirais hip-hop jazz ou electro jazz… c’est difficile et surtout, ça évolue tout le temps.

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(Photo : Jérôme Flament)

Le groupe existe depuis un an. Je trouve que vous parvenez à vous faire remarquer assez vite.

Ludivine : Effectivement. Dire le contraire serait mentir. On a fait le disque il y a un an, notre premier concert le 13 décembre 2012, mais ça commence à bien prendre.

Votre musique ne fait pas partie de ma culture personnelle, mais dès la première écoute, j’ai aimé. J’en déduis que vous faites de la musique très fédératrice.

Ludivine : Je voulais faire de la musique à moi, avec ma patte, mais je voulais surtout qu’elle soit accessible à tous. L’universalité, c’est quelque chose qui me parle. On ne fait pas de la musique pour musiciens, on ne fait pas de la musique pour les jazzeux non plus.

Mr Gib : Ca peut l’être, mais ce n’est pas que. Les gens qui écoutent du jazz, s’ils sont un peu ouverts, peuvent s’y retrouver et ceux qui écoutent de la musique groove ou black music, peuvent s’y retrouver aussi. On sent que Ludivine a un amour pour le hip-hop et la groove music. Ça transpire dans ses compos.

Ludivine, il vient d’où cet amour du groove ?

Ludivine : Même gamine, dans le big band de mon prof, il y avait un morceau un peu plus groovy, moins ternaire, moins jazz que les autres, c’est celui que je préférais. C’est une question de ressenti du corps.

"Luna" live au Sunset le 30 mars 2013

Vous avez reçu un prix prestigieux récemment. Le trophée Sunside 2013. 1er prix « Groupe » et premier prix « Soliste ».

Mr Gib : Il y avait 4 groupes par soir pendant 3 soirs. Ce n’était pas un petit concours.

Ludivine : Déjà, on était surpris d’être sélectionné parce que le Sunset, c’est un club mythique de jazz à Paris. On ne s’est pas posé de questions. Il fallait jouer, on a joué. Et on a gagné sans chercher à gagner. On n’a pas cherché à plaire… on a cherché à être nous-mêmes.

C’est encourageant pour la suite, en tout cas.

Ludivine : Au niveau de mon instrument et de ma quête, c’est intéressant. Je suis chef de gondole de la flute jazz et j’ai envie d’emmener loin cet instrument.

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(Photo: Jérôme Flament).

Trouves-tu que la flute n’est pas très valorisée dans le monde du jazz ?

Ludivine : Je ne dirais pas ça. Il y a beaucoup plus de flutes dans la musique de tous genres qu’on ne le pense. Sur dix morceaux, tu en as trois où tu vas entendre de la flute. Dans le hip-hop, par exemple, il y en a énormément. Tout le monde à une image classique de la flute, j’ai juste envie de lui faire changer d’image. Et à priori, quand on fait autre chose avec, ça plait.

Sur l’EP, il n’y a qu’un morceau avec un guest, Louis Katerz. 

Ludivine : J’aimerais mettre un peu plus de morceaux avec des voix. Pour le moment, c’est encore un peu le laboratoire. Sur l’album, il y aura plein de guests, MC, chanteurs… Peut-être qu’à long terme, une formule à six, c'est-à-dire en ajoutant une voix, serait idéale. Peut-être…

Wax Tailor, avec qui Ludivine a travaillé pendant 4 ans, et C2C ont ouvert une brèche intéressante pour ce genre de musique, non ?

Mr Gib : Oui. Le public a capté que l’on pouvait faire de la musique pas uniquement avec des instruments de musique. Il a compris aussi que l’hybridation des choses, ça pouvait être sympa.

Ludivine, tu projettes l’image d’une femme sûre d’elle. Tu l’es ?

Ludivine : J’aime ce que je fais. Si moi je n’ai pas confiance en mon projet, qui va avoir confiance ? Après, je suis comme tout le monde. J’ai des moments de doutes et de stress. J’ai des moments de relâchements où je baisse un peu les bras.

Et les autres membres du groupe sont là pour te galvaniser ?

Ludivine : Quelquefois, ils ne le savent pas (rire). 

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Avec Ludivine Issambourg et Mr Gib après l'interview, le 25 septembre 2013.

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22 novembre 2013

Flow : interview pour toutes sortes de choses... sans langue de bois.

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Voix cassée et rage au cœur, Flow chante comme on mène une bataille. Toutes ses chansons sont comme des cris de révolte. Cette grande dame de la chanson est une sorte de grand-reporter de la chanson, fière et insoumise.

J’aime beaucoup Flow. Depuis son premier album. Pour ses chansons et son caractère entier et sans concession. Une forte personnalité, ça manque pas mal.

J'ai déjà interviewé Flow pour son précédent disque. J’avais déjà constaté que la chanteuse n’avait pas la langue dans sa poche… cette fois-ci, elle a encore moins de retenue. Tant mieux. Je n’aime ni les discours formatés, ni les propos conventionnels. Et puis, parfois, il est bon de rencontrer des humains humains. Des francs du collier. Des qui prennent des risques. Des qui parlent  sans peur, mais avec cœur.

Flow est venue à l'agence le 4 septembre dernier avec l'idée de me parler sans s'autocensurer.

flow,interview,intime conviction,mandorBiographie (un chouia réduite) :

Après plus de dix ans passés à sillonner le monde, pour réaliser des reportages photo pour de nombreux quotidiens en France et au Québec, Florence Vaillant, globe-trotteuse se pose à Saint Barth et se met à écrire des chansons. Yannick Noah (mandorisés ici) l’entend chanter lors d’une soirée et l’invite à se produire en première partie de ses premiers concerts parisiens au Café de la Danse. Rappels et standing ovation, elle ne repartira pas.  

Son premier album L’Âme De Fond est produit par Guizmo (Tryo) et sort fin 2008, accueilli par d’excellentes critiques. Suivront des dizaines de concerts en France, Suisse, Belgique et Québec, la remise du prix Raoul Breton par la Sacem, le premier prix du jury et celui du public du Festival Le Mans Cité Chanson.

Réalisé par Romain Didier (à moitié mandorisé), Larmes Blanches sort en janvier 2011 sur sa propre étiquette (Les Ailes Du Chat) distribué par Wagram.

2012 est année de réflexion et de recherche. Dans sa retraite de l’arrière-pays montpelliérain, Flow se consacre pleinement à l’écriture et à la composition d’un troisième album qu’elle souhaite différent de ce qu’elle a fait auparavant. Si sa plume est plus inspirée que jamais et si les mélodies sont d’une  lumineuse évidence, l’album s’annonce intime et acoustique comme en témoigne un premier EP de trois titres.

Enregistrés à Paris début 2013 en compagnie d’Étienne Abeillon (guitare et chant), les 13 titres de ce nouvel opus ont été réalisés par Stéfane Goldman et mixés par Gilles Martin (Miossec, Dominique A, Deus, Claire Diterzi, Jil is Lucky, Indochine…) . 

L’album intitulé Intime Conviction sortira, à priori, en 2014.

Lu Dans La Presse :

"Une jeune femme qui ressemblerait à Patti Smith et élevée par une grand-mère punk qui aurait écouté Piaf…"
(Sud-Ouest)

"Une voix à réveiller les âmes !"
(Le Midi Libre)

"Il y a les marchands de sommeil et puis il y a Flow, vendeuse de réveil."
(Francofans)

"Ce n’est plus de la chanson engagée, c’est de la chanson nécessaire."
(Marianne)

"Poésie à fleur de peau qui ne peut laisser personne indifférent."
(Addiction Le Mag) Tiens! Ça, c'est moi.

"Artiste à la voix puissante et hors du commun"
(Longueur D’Ondes)

"Flo chante avec conviction et une étonnante énergie sur des musiques métissées qui balancent entre chanson réaliste et punk classique"
(Dernières Nouvelles d’Alsace)

flow,interview,intime conviction,mandorInterview :

Je te décerne le prix de la plus rebelle et la plus revendicatrice de la chanson française.

Une grande gueule oui ! Je pensais que je pouvais être un grain de sable dans la machine. Ce n’est pas aussi simple que cela.

Tu es rentrée dans le système par le biais de Yannick Noah. Il a fait entrer le loup dans la bergerie, non ?

Yannick n’a pas fait ça pour ça, mais il m’a laissé peut-être foutre mon bazar, car  il aime les challenges. Il m’a sentie pugnace. Mon travail à moi, dans la vie, je crois que c’est clown. Mais clown social. Mon maître à penser, c’est Coluche. Sur l’approche politique et humaine. Il bougeait ses fesses et faisait en sorte que les choses évoluent, en bousculant très fort. C’est le travail que je cherche à faire dans mes chansons. Elles sont satiriques, mais elles restent hyper tendres.

Quand je te vois évoluer, revendiquer, j’ai l’impression de regarder Don Quichotte se battre contre les moulins à vent.

Je crois que c’est Bilal qui dit : « Être des hommes libres est peut-être une utopie, mais l’idée est si belle, qu’elle vaut la peine d’être défendue ». Étienne, le guitariste avec lequel je joue et aussi le parrain de ma fille, était vraiment petit quand je l’ai rencontré. Il avait 16 ans. À 16 ans, on suit la lumière sans vraiment réfléchir. Plus âgé, un jour, il m’a écouté parler avec beaucoup de flamme à des gens et il est venu me dire à part : « tu sais, je ne voudrais pas être désagréable, mais on ne peut pas le changer le monde ». Je lui ai répondu : « Chut, je vais te dire un secret : Je le sais. Je suis au courant, mais ce n’est pas grave. J’essaie quand même. Un jour je serai morte et toi tu seras encore vivant. Et si ma fille te demande comment j’étais, tu répondras : ta mère était un peu folle, mais au moins elle a essayé. » Bien sûr que David et Goliath, ça n’existe que dans les livres. Moi, me contenter de regarder les choses passer, ça m’est insupportable. Je m’en fous de me cogner la tête souvent.

Clip de "Sans regret".

flow,interview,intime conviction,mandorEn ce moment, tu essaies de sortir ton 3e album… et ce n’est pas simple du tout. Je crois que tu as rencontré des personnes qui ont voulu travailler avec toi, mais ça ne s’est pas bien passé.

On n’a plus été d’accord. Quand on n’est plus d’accord avec quelqu’un avec lequel on n’a que l’argent en commun, il faut payer. C’est un peu comme un mariage. Au début, on s’aime beaucoup, puis on ne s’aime plus. On divorce. Il faut partager les meubles, mais c’est difficile de couper le chien en deux. J’essaie de récupérer ce que je considère être à moi. Le droit d’écrire et de chanter mes chansons.

Tu as voulu t’associer à des personnes qui n’étaient pas comme toi. C’est ça l’erreur ?

Je suis un peu comme un chien qui renifle de l’eau. Je ne réfléchis pas assez. Je devrais me poser plus souvent, m’emballer moins vite et être moins réactive parfois.

Visiblement, tu n’y parviens pas.

La bête qui est sur scène, ce n’est pas du cinoche. L’espèce de machin qui saute dans tous les sens, qui hurle, qui s’arrache le ventre, les tripes et le cœur à volonté, je vis avec tous les jours. Flow, l’artiste, tous les jours, je me réveille avec elle… et elle n’est pas facile à gérer.

Es-tu une schizophrène revendiquée ?

Je le suis un peu (la réelle schizophrénie est une chose bien plus grave). Comme tous les artistes. En fait, je suis honnête voir brutale et ça, ce n’est pas très bankable. Les gens n’aiment pas qu’on leur révèle que sur les droits de reproduction mécanique, c'est-à-dire la vente directe des disques, sur un prix moyen de 18 euros, bien moins d’un euro seulement reviennent à l’artiste signé, selon son contrat, dire le commerce acharné fait autour de la culture et de la musique. Oui,  il faut être honnête, peut-être que les gens arrêteront d’acheter des disques, peut-être qu’ils voudront donner plus d’argent directement à l’artiste qui les porte…

En 2011, Yannick Noah continue de présenter Flow aux médias. Ici "Le sourire d'un môme" en live à Chabada.

On ne peut pas dire que tu te sentes bien dans l’industrie de la musique…flow,interview,intime conviction,mandor

Il y a l’industrie de la musique, certes, mais je rêve que l’artisanat musical existe.Je veux qu’il y ait une place obligatoire (une loi) pour les artistes autoproduits dans les festivals et sur les radios, comme on a fait une tranche pour la chanson française.Il y a les majors qu’on connait et il n’y aurait pas une place pour le reste ?! Moi, je dis qu’il peut y avoir deux énormes Mac Donald dans la même rue et un petit Bouchon lyonnais aussi.

Tu n’as pas envie de rentrer dans le mode proposé.

Je voulais jouer le jeu de la matrice pro, mais je crois que les règles me déplaisent. Et surtout je crois qu’y en a qui trichent !! (Sourire)

Ton deuxième album a été distribué chez Wagram, tu t’es associée à des hommes d’affaires pour tenter de sortir le 3e. Ça se passe mal tout le temps, tu es en conflit à chaque fois…

C’est vrai. Mais tu sais, je me dis que ce n’est pas que de leur faute. Je suis terrible quand je m’énerve ou que ça ne se passe pas comme je veux ; je prends ma part de responsabilité. Je n’ai ni haine, ni envie de violence contre ces gens. C’est juste des gens.

Mais pourquoi tu vas vers eux ?

Parce que je te l’ai dit, je suis utopiste et  je crois que même chez un monsieur très très riche, il y a un petit garçon dedans. De l’humanité aussi. Finalement, je me rends compte que l’argent et l’ego sont très forts contre le coeur humain.

Oui, mais ça tu le savais avant, je présume. Pourquoi ne pas te contenter de faire cet album grâce à Ulule et le soutien de ceux qui t’aiment ?

L’idée c’est l’autoroute. Tu as une voiture, elle roule vite. Moi, j’ai la chance que l’on m’ait donnée une grosse voiture, c'est-à-dire que mes textes plaisent et que ma force de scène fonctionne, alors j’ai voulu essayer l’autoroute pour aller plus vite. C’est légitime, non ? Je me demande pourquoi je prends les camions de face. Peut-être que je prends l’autoroute dans le mauvais sens (rires).

"Citoyen" enregistré le 23 Mars 2011 à L' Affiche à Reims.

Tu n’arrives pas à jouer le jeu, en fait.

Je voulais venir à la fête, mais je ne veux pas boire. Et, je ne veux pas que l’on mette de l’alcool dans mon verre. Et je n’ai pas envie de boire pour faire comme tout le monde. Alors, au bout d’un moment, on me trouve chiante et on ne m’invite plus à la fête. On a le droit d’être différent et de vouloir intégrer le système quand même ! On est un peu responsable de ce qui nous arrive. S'ils vendent Génération Goldman 2 ,3 ou 4 carrément, c’est qu’il y a des gens qui achètent. A croire qu’il n’y a plus d’auteurs. Ils cherchent en radio-crochets ou téléréalité les nouvelles sources de talent… avides de pognon et de strass… pour les passer a leur sauce… Et du coup les éteindre.

Par contre, je sais que tu aimes bien Stromae. Tu vois que tout n’est pas à jeter aujourd’hui.

Je n’ai jamais dit qu’il fallait tout jeter. Ce Belge, j’ai l’impression que c’est un bon monsieur. Il y a du texte derrière tout ce qu’il fait. Je ne l’ai pas rencontré, mais il me plait dans ses interviews. Il a l’air chouette. Par contre, on nous gave de « Papaoutai » à la radio et il n’y a plus rien pour les autres.

Mais ce dont tu parles n’est pas nouveau. Ça a toujours été comme ça.

Et alors, qu’est-ce qu’on attend pour faire quelque chose ? Les artistes autonomes  doivent être légitimés et ne doivent surtout plus être marginalisés.

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(Photo: André Hébrard)

Tu as une personnalité qui peut faire peur, du moins qui peut impressionner, quand on ne te connait pas.

Je ne suis pas schizo. En vrai, je suis hyperactive. Depuis l’enfance. Ça m’a fait renvoyer des collèges… c’est juste une tare. Ça emmène une bipolarité certaine, je ne suis pas dupe. Par exemple, j’ai déjà écrit le 4e album alors que le 3e n’est pas encore sorti et qu’il est même en bagarre. Il faut que j’écrive tout le temps. J’écris, j’écris, j’écris. Écrire pour ne pas mourir, chantait Anne Sylvestre (mandorisée là).

Tu n’as pas envie parfois de lâcher prise un peu. Tu n’as pas envie de te reposer…

Si je regarde ma fille, j’ai trop honte. Dès que je baisse un peu ma culotte, je la regarde et je la remonte tout de suite. Je ne peux pas lui dire « ça y est, on est sorti de la merde, on a une belle maison parce que maman, elle a sucé le kiki ! » Le goût il reste dans ta bouche. Jusqu’à ta mort.

Ta façon d’expliquer les choses est assez brutale.

Mais, le monde est brutal, alors je fais comme le monde. C’est la seule manière pour que les gens comprennent.

Te sens-tu seule dans ton combat ?

Non. Je me sens même pas mal entourée. Ma maitresse à penser de la révolution musicale, elle n’est pas connue. Elle s’appelle Géraldine Torres. Voilà une femme irréprochable. Il nous faut des Lucie Aubrac, des incorruptibles magnifiques !!!

Ton attitude est un peu risquée pour perdurer dans ce métier.

Quand les gens me rencontrent, ils voient bien que je suis une sorte d’allumée en mission ; je n’ai pas de carrière. J’ai une vie et un idéal, la chanson est une des formes, un des outils, c’est tout.

Il y a de tout dans ce métier. Mais, toi, tu es vraiment à part. Différente…

Je ne prends pas de coke. Je n’ai pas de problème sexuel. Je suis fidèle. Je suis même stricte. Très famille. J’aime rester chez moi. Je n’ai rien à voir avec ce métier. J’aime manger bio. J’aime l’eau de source. J’aime courir dans les bois. J’aime les chevaux… J’ai vraiment cru que je pourrais emmener une nouvelle couleur à l’arc-en-ciel. C’est prétentieux, hein ?

C’est utopique, je dirais. Tu te sens désillusionnée, du coup ?

Je me suis surestimée c’est sur, ou j'ai sous-estimé le bouillon culturel commercial.

Tu es considérée comme très chieuse, mais sacrément talentueuse. Tu le sais ?

Tu me mords, je te mords. Tu me pousses, je te pousse. Je voulais changer les choses et je me suis pris des baffes : j’ai tenté de les rendre !! (Rires). Le talent vient de la fêlure. Je suis fêlée !!!

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Flow discutant à l'agence avec un personnage d'Assassins Creed...

Et aujourd’hui, tu vas te calmer ?

NON !!! Mais quand tu ne cesses de passer sous des rouleaux compresseurs, au bout d’un moment, tu es lassé. La nouvelle Flow est bien plus posée et bien plus libre. Je vais enfin arrêter de me faire du mal. Chaque goutte d’adrénaline pourrit mon muscle, me rend vieille, m’use. Il faut que je réagisse.

As-tu une idée de la date de sortie du disque ?

La vraie réponse serait : quand on sera prêt ! Mais : le plus vite possible me plait d’avantage. La force d’être indépendant et autonome c’est de pulvériser les calendriers habituels et de tenter  la surprise !!!

Pour finir, je voudrais que tu me parles du bracelet que tu portes…

C’est une idée amusante : c’est la queue de la souris verte !! C’est l’enfance, la différence, la force des petits regroupés !! C’est une façon, de dire que l’on cherche à avoir une culture autre que seulement celle de la grande diffusion. C’est un symbole un peu comme le ruban rouge solidarité contre le sida. On a déposé le projet il y a quelques mois ! Un site est en construction. C’est une forme de reconnaissance symbolique, ça veut dire : je choisis ce que je consomme aussi au niveau culturel. Ça s’appelle : CHOISIS TA CULTURE. Moi j’y crois !!

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www. Lesflow.fr (work in progress)