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21 mars 2015

Zebra : interview pour Mambopunk

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(Photo : Christophe Crénel)

Je connaissais le Zebra DJ, mais pas vraiment le Zebra chanteur. Et c’est une très belle surprise ! Il sort un disque de rock. Même sacrément rock. Mambopunk est le son et le nom de son nouvel album, il n'a pas été choisi par hasard. « Une marque zébrée, des rythmes nerveux et chaloupés, sévèrement cuivrés. Des textes écrits au fouet, des mots qui sentent le sang chaud » explique-t-il. Dans cet album, on sent qu’il n’ose pas encore assumer son côté « chanteur français à texte » alors qu’il en prend la direction. J’attends le prochain avec impatience.

Le 24 février 2015, j’ai reçu Zebra à l’agence parce que cet artiste provoque en moi beaucoup de curiosité.

Qui est Zebra ? (Selon la version officielle de son site).
Zebra est musicien-compositeur-interprète, DJ et réalisateur en radio, et producteur pour son label Zebramix. C’est sous le nom de DJ Zebra qu’il est essentiellement reconnu comme un des piliers du mouvement bootleg / mashup.
Son parcours, mené sans concessions et avec beaucoup de passion, l’a imposé comme un acteur majeur du paysage musical rock en France. Son énergie scénique et sa capacité à se renouveler sans cesse ont fait de lui une sorte d’OVNI que « plus rien n’arrête ».

pic_zebra-mambopunk-2.jpgQue fait Zebra ?
Après 10 ans à fabriquer plus de 500 bootlegs et tourner en tant que DJ, Zebra est redevenu chanteur-guitariste. Il applique désormais son savoir-faire de metteur-en-son en réalisant et produisant ses propres compositions originales. Son nouvel album Mambopunk vient se sortir, dans lequel il s’affirme aussi comme auteur de chansons à textes. Ce virage avait déjà été amorcé avec Zebra & Bagad Karaez, dont l’album sorti en 2012 a remporté le Grand Prix du Disque du Télégramme, tout comme avec ses musiques originales de films (sorties sur les albums Bubbles et Samsara en 2011) et Rock n’ Soul Radio (2010).

Dans les années 90, Zebra fut chanteur et musicien avec Billy Ze Kick & Les Gamins en Folie, Demain Les Poulpes et Les Raggamins, avec lequels il enregistra 5 albums et tourna entre 1993 et 1998.

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DSC09978.JPGInterview :

Tout le monde te connait pour tes activités de DJ. Ça ne t’embête pas que l’on te présente le plus souvent sous cet aspect-là de ta vie, alors que tu en as plusieurs ?

Quand j’étais DJ Zebra, on disait toujours ex-Billy Ze Kick, maintenant on dit Zebra, ex-DJ Zebra. Les générations évoluent. Il y en a qui m’ont connu il y a vingt ans, quand j’étais à Rennes et que je m’adonnais à des activités musicales et radiophoniques. Certains me connaissaient uniquement en tant que DJ, d’autres découvrent seulement maintenant ce que je fais… rien ne me gêne. J’évolue avec mon temps, je veux juste qu’on ne m’installe pas dans une case.

Dans cet album, Mambopunk, tu ironises pas mal sur tes différentes fonctions. Dans la reprise de Miossec, « Chanson sympathique », tu chantes « ce n’est pas parce que tu es DJ que tu dois te mettre à chanter ».

Cette phrase n’existe pas dans la chanson originale, mais j’ai voulu l’adapter à ma personne. J’ai souhaité reprendre cette chanson parce qu’elle exprimait mieux qu’avec mes mots ce que j’avais envie de dire aux gens qui me décourageaient de changer de voie. Dans mes amis proches, il y en a qui me disaient qu’il ne fallait pas que j’aille vers la chanson, parce que j’avais ma réputation en tant que DJ. Ceux qui avaient des œillères me sortaient des phrases comme « ce n’est pas parce que tu es un bon boulanger que tu dois te mettre à faire de la pâtisserie ! » Il y avait ce côté « reste dans ta case et n’en sors pas ! » Mais au fond, je règle aussi mes comptes avec moi-même dans cette chanson.

C’est ça qui est bien dans ce disque, il y a autant d’ironie sur les autres que sur toi-même.photo Fabrice et christophe crénel.jpg

Je n’ai jamais eu de problème avec la moquerie. J’accepte parfaitement que l’on se moque de moi. Du coup, parfois, je prends même les devants, je m’autodérisionne (rire). Dans la chanson « Tu chantes comme une petite pute », je parle un peu de moi.

D’ailleurs, elle est violente cette chanson !

J’ai commencé à écrire la chanson en regardant Cyril Hanouna à la télé. Je le voyais faire sa danse des sardines et je me disais « quelle petite pute celui-là ! » Ca m’a donné envie de faire une chanson sur lui, mais je trouvais ça trop méchant et finalement pas très intéressant. Quand j’ai commencé à faire les maquettes des chansons, je me suis mis à interpréter la chanson « J’étais un voleur » avec une voix très haute. En m’écoutant, je me suis dit, là encore, que je chantais comme une petite pute. A ce moment, je me suis souvenu de la chanson d’Hanouna et j’ai mélangé mon autocritique avec ce que j’avais envie de dire sur la télé. J’ai voulu faire une chanson drôle et moqueuse en m’inspirant de moi aussi.

Clip de "Du sang sur les murs" (A. Minne / A. Minne) extrait du nouvel album "Mambopunk", sorti le 2 Février 2015 (Zebramix / Musicast).

zebra.jpgC’est le quatrième album solo dans lequel tu chantes, mais j’ai l’impression que c’est celui dans lequel tu trouves ta voix de chanteur.

Tu dis ça parce que je suis sans artifice. Je commence à prendre confiance en ma voix et surtout en mon écriture. Ça va de pair. Quand j’aime ce que je chante, je chante mieux.

Comme tu as beaucoup d’activités, as-tu pris du temps à te considérer comme unchanteur ?

J’ai toujours aimé chanter, mais jusqu’à présent, j’étais plus dans la rigolade. Avec cet album-là, c’est beaucoup plus clair. Je commence à comprendre ce que veut dire chanter. Mais chanteur  peut être compris comme vocaliste. Dans la musique, les chanteurs trop techniques ne m’intéressent pas. J’aime les voix éraillées, les voix qui cherchent quelque chose de particulier, qui jouent avec leur timbre. C’est pour cette raison que j’adore Miossec. Il est toujours juste dans son intention quand il balance les mots. C’est ce que j’ai travaillé dans Mambopunk.

J’ai noté quelques références au groupe Téléphone.

Téléphone, pour moi, c’est la référence absolue. Quand on veut expliquer ce qu’est le rock français, on prend comme référence ultime les deux premiers albums de Téléphone, Téléphone et Crache ton venin. Il y a toute l’urgence d’une jeunesse française. Moi, j’ai 43 ans, j’ai envie de dire aux gens de ma génération : « Ok ! On ne se laisse pas abattre, je chante des chansons pour vous, pour exprimer ce que vous ressentez ! » Mambopunk est vraiment un album pour les gens de mon âge. J’ai encore vingt ans dans ma tête, mais en même temps, je n’écrirais pas comme ça si j’avais vingt ans. Je trouve bien d’être en relation avec son époque, quels que soient sa génération et son âge. 

Clip de "Peau de zèbre" (A. Minne / A. Minne - arr. S. Montigny) extrait du nouvel album "Mambopunk", sorti le 2 Février 2015 (Zebramix / Musicast).images.jpg

Dans toutes tes chansons, il y a un peu de provocation.

Je fais très attention aux choix des mots. Chaque mot à un sens et peut être en relation avec une histoire de ma vie et de mon expérience. J’ai aussi envie de bousculer. Il y a beaucoup de grossièretés, j’adore ça. Mes idoles, Gainsbourg et Dutronc, maniaient cela à la perfection.

On parle de toi comme quelqu’un d’irrévérencieux, de « sale gosse ». Tu aimes que l’on parle de toi ainsi ?

Oui, beaucoup. J’ai toujours été ainsi et j’ai toujours aimé l’illégitimité d’une présence en général. J’aime bien ce côté « qu’est-ce qu’il fout là ? » Quand je suis arrivé dans le milieu des DJ, c’est une question que beaucoup se sont posés. Pareil dans la chanson. Il y a toujours ce côté « on frôle l’accident ». J’aime la prise de risque totale.

Tu es très paradoxal. Tu as fait un album avec de la musique bretonne, ZEBRA & BAGAD KARAE, alors que tu détestes ça.

J’ai horreur de la musique celtique et de la musique traditionnelle bretonne. Ça ne parle pas du tout, par contre le son du bagad m’intéresse au plus haut point  Il y a une vibration et une énergie qui me plaisent beaucoup, donc j’ai voulu en faire quelque chose d’autre. C’est pareil pour la chanson française. Ce n’est pas ce qui me nourrit. C’est le rock américain qui est ma passion musicale. Le côté rythm and blues garage est ce que je préfère. Dans Mambopunk, j’ai voulu mélanger la chanson française avec le rock américain.

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(Photo : Bertrand Basset)

1781770_665188823522705_342218510_o.jpgÇa rappelle beaucoup le rock alternatif des années 80.

Par extension, on en arrive à des groupes comme Les Négresse Vertes, Ludwig Von 88 ou les Rita Misouko. Quand cette musique est arrivée, je me suis dit que je comprenais tout. C’est amusant parce qu’à cette époque-là il n’y avait quasiment pas de groupe qui chantait en anglais. Il faut absolument prendre conscience que quand on veut faire une musique populaire de qualité en France, la première chose à faire, c’est de s’adresser au peuple. Chanter en français, c’est la base.

Vois-tu un lien entre les productions DJ Zebra et Zebra le chanteur ?

C’est une suite. J’ai la même énergie et la même volonté à mélanger les choses.

Les critiques que j’ai lus sur Mambopunk sont dithyrambiques.

Je n’en ai lu que deux qui sont moyennes, mais je ne me suis pas encore trop fait défoncer. Sans rire, je suis ravi de l’accueil que me font les journalistes musicaux. Ça m’intéressent de voir où on situe ce disque et comment il est compris.

Si on met ton disque en fond musical, on pourrait se dire qu’il n’est que festif et léger.

Je ne l’ai pas conçu ainsi en tout cas. Ce serait plutôt un festif grinçant. Bien sûr, ce n’est pas Tata Yoyo… même si j’adore Annie Cordy (rires). Honnêtement, j’aime bien la vraie gaudriole. J’aime bien Carlos et tutti quanti, parce que j’ai grandi avec des chansons comme ça. Mon père écoutait Enrico Macias à la maison. Non, vraiment j’aime cet esprit festif, mais ce n’est pas ce que je fais. Je fais de la musique sauvage. Ma pochette pose d’ailleurs le climat de l’album.

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(Photo : Bertrand Basset)

En écoutant certaines des chansons de ce disque, je me suis demandé si tu ne te dirigeais photo.jpgpas vers un répertoire plus chanson française « classique ».

Tu as tout à fait raison. Depuis la sortie de cet album, j’ai composé déjà neuf chansons et il s’en dégage que ce sera très chanson. Ce sera plus posé, plus épuré, avec des textes plus profonds.

Tu te diriges graduellement dans cette chanson française.

Oui, parce que je n’étais pas sûr d’y aller et, comme je te l’expliquais tout à l’heure, beaucoup m’y ont découragé. Je sais que cet album ne va pas être un succès discographique. On va le regarder de loin. J’espère juste que le prochain sera plus compris, que les gens comprendront ma démarche et qu’ils se diront que ça vaut le coup d’écouter. Mambopunk est un album de transition. C’est une amorce d’un vrai cheminement qui va me conduire vers la chanson d’histoire.

Dans « J’étais un voleur », tu ne t’épargnes pas non plus. Tu chantes : « je ne te l’ai jamais caché, j’étais un voleur, un maniaque du sampleur… »

J’habite en bas de la SACEM à Neuilly-sur-Seine depuis quinze ans. Je me disais que c’était marrant que le plus grand pirate des droits d’auteur en France habite en bas de chez eux (rires). Je dis ça, mais j’ai toujours déclaré toutes les œuvres que j’ai utilisés en radio. J’ai toujours été très correct avec les droits d’auteur, mais on a toujours considéré que je faisais ma carrière en volant la musique des autres. « J’étais un voleur » est donc pour moi une vraie plaidoirie. Sur l’album Mambopunk, je te signale qu’il y a aussi plein de vols.

Lesquels ?

Toutes les batteries, ce sont des samples. Je ne peux pas m’empêcher de voler (rires).

Mais c’est bien que la SACEM existe, quand même !

Oui. Justement, aujourd’hui, je me bats pour le respect des droits d’auteur en France parce que la commission européenne veut uniformiser ça avec les droits dans les autres pays. Avec le chute des subventions et l’arrêt de centaines de festivals, heureusement qu’il reste les droits d’auteur. Mais moi, je dis qu’il ne faut pas empêcher non plus la création transformative.

Sur scène, tu as un côté exhibitionniste. Et sur ce disque ?

Je ne suis pas exhibitionniste dans mes émotions. Je ne suis pas un émotif. Par exemple, quand je monte sur scène, je n’ai jamais le trac. On aime bien connaître la part d’ombre chez les artistes. Moi, je ne l’ai laissé passer qu’une fois, sur le précédent album ZEBRA & BAGAD KARAE. J’avais interprété une chanson sombre et mélancolique et je trouvais que ça ne m’allait pas. Mon exhibition est plus dans la gaudriole et dans l’attitude. Mambopunk est plus un album de quelqu’un qui montre sa bite que de quelqu’un qui pleure.

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zebra.jpegIl n’y a pas beaucoup de chansons d’amour dans cet album.

C’est un album un peu autocentré, un album d’amour envers moi-même (rires).

Tu es un narcissique assumé ?

Complètement. J’aime bien me regarder, j’aime bien m’écouter, j’aime bien raconter ma vie.

Es-tu quelqu’un de tolérant ?

C’est marrant que tu me poses cette question parce qu’hier soir, j’ai écrit une chanson qui s’appelle « L’avocat du diable ». J’y explique que j’aime bien essayer de comprendre les idées opposée aux miennes, pour mieux les détourner. J’aime bien parfois foncer dans le tas. J’ai un côté «  vous pensez que j’aime quelque chose, en fait non, je déteste tellement que je chante d’une façon qui parait appropriée à mes idées ». Ça peut te paraître confus, mais je suis quelqu’un de très paradoxal (rires). D’ailleurs, je me suis aperçu que dans mes chansons, je parlais souvent de paradoxes.

C’est vrai qu’en t’écoutant, c’est difficile de savoir qui tu es.

Parce que je ne le sais pas moi-même. Un jour, une journaliste m’a dit que je manquais clairement d’identité. Elle avait raison sur un certain point. Je suis assez client de nouvelles idées. J’aime bien affirmer des choses très radicales pour qu’on essaie de me prouver que j’ai tort. Après, je fais un juste milieu.

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Après l'interview, le 24 février 2015.

18 mars 2015

Arnaud Dudek : interview pour Une plage au pôle nord

arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interview

(Photo : Molly Benn)

J’ai lu quelque part : « Arnaud Dudek, écrivain d’utilité publique ». Je ne peux que souscrire à cette affirmation tant j’aime son écriture simple, belle, efficace et tout à fait jouissive.

Dans Une plage au pôle Nord, il raconte une histoire d’amitiés, de solitudes, de destins qui se croisent, de désir, de dangers de la routine, de la vieillesse, de la mort aussi. Le tout sur un ton léger, parfois un peu plus grave, mais jamais plombant.

Avec Arnaud Dudek, les petits riens se métamorphosent en grand tout.

Il y a chez lui une distance sur les événements et un point de vue presque philosophique sur la vie. La vie n’est pas super passionnante, mais elle mérite d’être vécue, quitte à la bousculer un peu.

L'auteur est venu à l'agence le 23 février dernier pour une deuxième mandorisation. (La première est à découvrir ici!)

arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interviewMot de l’éditeur :

Dans son troisième roman publié chez Alma, Arnaud Dudek, l’écrivain le plus narquois du moment, raconte l’histoire de deux solitudes couvertes par la banquise. Françoise, veuve, septuagénaire, peine à avancer depuis que son mari s’est éclipsé dans des circonstances aussi flamboyantes que pathétiques. Jean-Claude, jeune père divorcé, cache pas mal de bosses sous sa lisse bonhomie.
Aimantés par le hasard (qui prendra la forme d’un appareil photo perdu) ce duo improbable découvrira – en commençant par un petit porto – les bienfaits du réchauffement climatique. Jean-Claude apprendra à Françoise à manier l’ordinateur et les clubs de rencontre. Françoise l’encouragera à être fier de lui.
Autour d’eux gravitent en un ballet d’insolites trajectoires quelques personnages un rien fantasques : juriste qui se rêve dessinateur, couple de magiciens has been, blonde aussi piquante qu’un cactus, malfrats sur le retour… On peut les classer en deux catégories : les intrépides, genre même pas peur. Et les frileux, auxquels l’auteur réserve un traitement de faveur : doucement, il les réchauffe, leur souffle dans le bec, pose quelques sparadraps et leur redonne des couleurs.
Avec beaucoup de gaieté, Arnaud Dudek nous offre ici de fines tranches de vie. Du léger raconté avec sérieux. Et inversement…

L’auteur :

Arnaud Dudek est né en 1979 à Nancy. Il vit à Paris. Il a précédemment publié Rester sage (Alma, 2012) et Les Fuyants (Alma, 2013).

arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interview

Interview :

Depuis ta première mandorisation, il y a un an et demi, que s’est-il passé pour toi ?

Ma vie s’est simplifiée. J’habite désormais à Paris et j’y travaille. Je t’avais expliqué la dernière fois que nous nous sommes vus que j’écrivais beaucoup dans le train… j’ai donc dû changer ma manière de travailler parce que je ne le prends plus. Sérieusement, c’est un grand changement dans ma vie. Maintenant je fais des micronouvelles dans le métro entre trois stations. Je plaisante, tu n’écris pas ça.

Tu essaies de trouver un autre rythme ?

Il faut que je pose des jours de congé pour écrire. Pour certaines phases d’écriture, travailler trois heures le soir  n’est pas suffisant. Je vais finir par trouver le rythme. Il va falloir que je le  trouve, car je t’annonce que ma femme attend un enfant.

Toutes mes félicitations ! Du coup, tu vas avoir du mal à écrire ton quatrième livre, non ?

Le quatrième ne me posera aucun souci, car il est largement avancé. J’ai rendu récemment mon premier jet à mon éditeur. J’attends un premier avis incessamment sous peu.

Sérieusement, le fait que tu ne prennes plus le train, ça t’a fait peur par rapport à ta créativité ?

Quelque part, oui. C’est curieux, mais dans le train, j’étais dans une vraie bulle personnelle dans laquelle je pouvais écrire et lire, coupé du monde. J’avais trois heures à moi, tous les jours.

Le fait de ne plus écrire dans le train, ça change aussi ta façon d’écrire ?arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interview

J’ai l’impression. J’en ai parlé récemment avec notre ami commun Erwan Larher. Lui passe un temps colossal à écrire. Il me disait que si je faisais pareil, je n’écrirais pas de la même manière, j’écrirais peut-être des pavés... Quelque part, il n’a pas tort. Je pense qu’inconsciemment, le style et le volume du livre sont dictés par les contingences de ta vie personnelle.

J’aime beaucoup ton écriture, tu le sais. Simple, belle, touchante, parfois mordante…

Ça me fait plaisir parce que c’est beaucoup de travail. La fluidité est une chose compliquée.

Tu te joues du lecteur avec une certaine malice. Par exemple, quand on commence ton livre, on pense que le personnage principal est Pierre Lacaze.

Oui, il passe au second plan très rapidement. Il est le lien, l’appareil photo humain entre les deux personnages, Françoise et Jean-Claude. Je me suis amusé à faire une fausse entrée en matière. Je suis très joueur… le risque c’est de l’être trop.

Tu testes beaucoup de choses en fait ?

C’est pour cela que la deuxième phase d’écriture de mes livres est toujours très longue. Le premier jet va vite, ensuite j’essaie plein de choses. Je rajoute des passages ou j’en enlève. Je m’amuse à mettre des tableaux Excel dans mon bouquin. A un moment, en revoyant un vieux Steve McQueen, je me suis interrogé sur la possibilité de faire un split screen dans un livre. Du coup, à la fin de mon roman, j’ai fait quelques transitions un peu abruptes de phrases qui commencent sur un personnage et qui se terminent sur un autre. Essayer des choses nouvelles, c’est aussi ça qui me fait plaisir quand j’écris. En fait, les premiers jets, c’est écrire pour soi d’abord. Après, quand on réécrit, on pense aux lecteurs.

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Certains écrivains que j’ai interrogés m’ont dit le contraire. Ils ont peur que penser aux lecteurs modifient leur style.

Moi, je me demande toujours si le lecteur va comprendre tout ce que j’écris. C’est pour ça qu’avec mon éditeur, on en est arrivé, pour mon deuxième livre, Les Fuyants, à faire une entrée en matière pour les personnages, comme au théâtre. C’est pour ça aussi que dans le premier roman, Rester sage, j’ai supprimé des personnages parce qu’on trouvait qu’il y en avait vraiment trop. Une de mes obsessions littéraires est de rester compréhensible.

J’ai l’impression que tu as besoin de t’amuser en écrivant. Penses-tu que si tu t’ennuies, le lecteur va lui aussi s’ennuyer ?

Oui. Je le vois comme ça. Si je m’aperçois qu’au moment où je raconte le passé d’un personnage, je commence à moi-même décrocher, ce n’est jamais bon.

Dans tous tes livres, tu t’adresses parfois aux lecteurs.  

C’est encore du travail sur le rythme. Une plage au pôle Nord, j’avais envie de le travailler comme un conte. Je commence d’ailleurs le livre ainsi : « Au début de l’histoire, Pierre Lacaze reçoit des lettres. » Ce roman est un conte de la vie ordinaire.

Le narrateur est facétieux, ironique, très second degré. C’est un sacré personnage !

Oui, et il a fallu que je fasse attention à ne pas le rendre trop présent pour qu’il n’efface pas mes héros. Un livre, c’est une question de dosage, surtout sur un format court.

arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interviewEs-tu influençable quand tu lis d’autres livres ?

Je peux me retrouver à être éponge, notamment pendant les phases assez intenses de réécriture. Si tu lis du Proust quand tu réécris, tu vas te mettre à faire des phrases plus longues. Après, il y a des idées que je trouve chez d’autres qui me rendent presque jaloux et qui influencent peut-être mon style. Mais ce n’est pas que dans la littérature. J’ai vu il n’y a pas longtemps un film de Sébastien Betbeder, Deux automnes, trois hivers. C’est une histoire d’amour très construite, avec des panneaux contenant des phrases assez obscures en tête de chapitre. Sur le rythme, le découpage, le traitement des personnages secondaires, les digressions, j’ai trouvé ce film formidable. Si j’avais à écrire une histoire d’amour, je souhaiterais que cela ressemble à ce film. Sinon, un jour, j’aimerais bien essayer de détourner un genre littéraire. Prendre un polar et m’en emparer me tente bien par exemple. Pour répondre précisément à ta question, quand je tombe sur un livre qui me plaît, ça peut m’influencer, mais je n’ai plus vingt ans et je n’essaie plus de copier mes modèles. Je ne vais pas mettre des parenthèses partout pour faire du Philippe Jaenada, je n’essaie pas de raconter l’histoire de France à la façon d’un Paul Auster qui raconte l’histoire des Etats-Unis. Je n’en suis plus là.

As-tu l’impression d’avoir ton propre style ?

Ce serait présomptueux de dire cela, en tout cas, j’ai plus de facilité à le retrouver.

Je reconnais la patte Dudek. Pour toi, c’est un compliment ?

A ce stade, oui. Mais si dans quelques années je ne fais que me copier, si tous mes livres se ressemblent, je ne suis pas sûr d’être satisfait de moi.

A chaque fois que je lis une quatrième de couverture d’un de tes livres, je me demande quel est l’intérêt d’écrire cette histoire… et à chaque fois, je plonge et j’adore.

Il se passe tellement de choses dans une vie banale. J’aime raconter la vie quotidienne, les difficultés que l’on a à trouver sa place dans la société, les thèmes comme la solitude et la vieillesse. Tout ceci m’intéresse en tant qu’être humain.

Es-tu un auteur engagé ?

Je me sens juste concerné par ce qui m’entoure, par ce que je vois. Je suis révolté quand je vois des bancs anti-SDF près des gares. Le chômage, les combats que les gens mènent pour garder leur travail… tout ça me touche et c’est ce que j’ai envie de raconter. Il se passe un millier de choses intéressantes dans le quotidien. Je ne me vois pas partir sur des fresques monumentales.

Les drames que tu racontes font souvent sourire…

J’essaie de tout dédramatiser. Jean-Claude est assez emblématique de ma façon d’aborder mes personnages. C’est quelqu’un qui, à première vue, est assez dilettante et cool. Et plus tu grattes, plus tu trouves des failles. Il est malheureux parce qu’il est divorcé, qu’il n’élève pas sa fille, qu’il ne trouve pas de travail… il se réfugie dans les bars, les copains, mais cette ambiance-là, ça va bien cinq minutes. Soudain, il lui arrive un truc dans sa vie. Il a perdu son appareil photo et quelqu’un l’a retrouvé dans des circonstances assez étonnantes pour lui, il part dans cette aventure. Cela devient son odyssée personnelle.

Jean-Claude fréquente cette septuagénaire, Françoise, et commence alors une forte amitié très touchante.

Il y a cinq ans, j’avais déjà abordé le choc des générations et l’amour chez les personnes âgées dans une nouvelle. Je savais que j’y reviendrais à un moment donné. J’avais envie d’aborder le thème de la vieillesse à ma façon. C’est très personnel. Ma grand-mère vivait chez mes parents, elle était ma nounou et a beaucoup compté dans ma vie. Quand j’étais petit, elle m’emmenait chez ses copines de 70 ans. Je trouvais qu’elles avaient plein d’énergie. Quand j’ai commencé à écrire ce livre, il y a plein de souvenirs qui sont remontés. Le couple de vieux magiciens de mon livre, c’est la somme de plein de vieux couples que j’ai rencontrés et avec lesquels j’ai joué à la belote gamin.

Si tu es un peu taquin, tu ne te moques jamais de personne dans tes livres.

Je ne juge jamais les gens. Un libraire m’a dit récemment qu’il trouvait mes livres malicieux. J’étais content, car c’est ce qui caractérise le plus ma façon de voir la vie et ma façon de la raconter.

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(Je me demande bien qui a pris cette superbe photo...)

Tes livres finissent toujours par une note d’espoir.

Oui, et par une fin ouverte.

Est-ce que ton œuvre te ressemble ?

Je suis fondamentalement optimiste. C’est un peu triste à dire, mais c’est le drame qui fait le sel de la vie. On se construit aussi par ses échecs… mais mon optimisme revient toujours à la surface à un moment où à un autre. Ça guide ma façon de voir la vie et également mon écriture. Mes livres me ressemblent donc pas mal…

On parle beaucoup de toi, tu as de la presse dithyrambique, mais tu ne vends pas encore beaucoup. Que penses-tu de ta condition d’écrivain ?

Je suis serein parce que j’ai un autre métier. Le but c’est que l’on continue à pouvoir me laisser faire ce que je veux. Tant que l’éditeur est content, qu’il aime mes livres, tant que j’ai l’impression de progresser avec lui, je serai satisfait. Etre édité, c’est aussi avoir la possibilité de travailler ses textes avec des professionnels. C’est aussi l’école de l’humilité. Mes deux éditeurs ont beau me publier et me faire confiance, ce n’est pas pour autant qu’ils me signent un chèque en blanc, en me disant que mon premier jet est formidable, alléluia ! C’est aussi : « On a aimé 95 %, il y a 5 % qui ne nous plaisent pas »… etc. Leurs remarques sont constructives et j’ai toujours l’impression d’avancer avec eux.

Dans ta façon d’écrire, veux-tu parfois désacraliser l’écriture ?

Ta formule est intéressante. Je veux surtout la décloisonner. Décloisonner, c’est ce qui m’avait marqué chez ma prof de français de seconde. Elle nous disait qui si les bouquins que nous lisions ne nous intéressaient pas, nous pouvions ne pas les finir. Elle m’a fait lire Pennac, Boris Vian… C’est ce qui m’a amené de nouveau aux livres quand j’étais lycéen.

arnaud dudek,une plage au pôle nord,alma,interview

Après l'interview, le 23 février 2015.

15 mars 2015

Luc-Michel Fouassier : interview pour Le zilien

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Luc-Michel Fouassier est un auteur qui n’a pas encore le succès qu’il mérite. Je m’évertue donc à le mandoriser à chaque fois qu’il sort un livre (voir là). Je n’aime pas le talent méconnu.

Son nouveau livre Le zilien m’a fait sourire souvent et même rire parfois (sur le dos du système de l’éducation nationale, certes, mais c’était assez jouissif, je dois dire). Il y a quelque chose de Pennac et de Toussaint dans cet auteur-là. J’espère vous donner envie de le lire, vous ne devriez pas être déçu.

Le 28 janvier 2015, Luc-Michel Fouassier est venu une nouvelle fois à l’agence pour évoquer ce61w1++QB62L.jpg roman très inspiré (par sa propre expérience… ou pas).

4e de couverture :

Survie et triomphe d’un enseignant dilettante.
Présentation de Jean-Philippe Toussaint
Dans ce roman résolument impertinent, qui nous décline l’année scolaire d’un enseignant remplaçant, l’humour – comme instrument de résistance aux casse-pieds en tout genre – joue pleinement sa partition.

L’auteur :

Luc-Michel Fouassier est maire-adjoint d’Ozoir-la-Ferrière, délégué à l'événementiel littéraire. Il organise dans cette ville les actions culturelles autour du livre. D'autre part, il a créé, en 2008, avec l'aide de Régine Deforges, le prix Ozoir'elles.
Il a collaboré à la revue littéraire Rue Saint Ambroise durant plusieurs années. A ce jour, il a publié deux recueils de nouvelles aux éditions Quadrature et trois romans aux éditions Luce Wilquin.

DSC0991nn4.JPGInterview :

Le zilien est ton cinquième livre. Dis donc, cela commence à constituer une œuvre. Et chaque livre est différent, dans le thème et dans la forme.

Si c’est pour écrire le même bouquin, ça ne m’intéresse pas. Il y a un point commun à chacun de mes livres, c’est que je suis attaché aux lieux. Un lieu m’inspire pour écrire plus qu’une histoire ou un personnage.

Dans Le zilien, le lieu se trouve être une école. Lieu que tu connais donc bien, parce que tu y exerces ta profession : professeur des écoles pour les CM1, CM2.

Oui, j’avais beaucoup de choses à dire sur ce qu’il se passe dans ce lieu.

Peux-tu expliquer ce qu’est un zilien ?

C’est un titulaire remplaçant qui vient remplacer les enseignants absents dans les écoles. C’est un poste qui peut être attribué à titre définitif. On peut rester zilien vingt ans ou même toute sa vie. Au début de ma carrière, j’ai été zilien durant trois ans dans le Val-de-Marne.

Le zilien de ton livre est dilettante, il n’a pas envie d’en foutre une… Ils sont tous comme ça ?

Non, je ne vais pas me fâcher avec cette catégorie professionnelle de l’éducation nationale. J’égratigne un peu ce métier, mais je pense que j’aurais pu écrire le même genre de livre si j’avais travaillé dans la banque ou dans n’importe quelle administration. J’ai écrit un livre sur l’attitude vis-à-vis du travail. Tout le monde prétend qu’il faut s’investir dans son boulot. Moi, je clame haut et fort le droit de ne pas s’investir dans son boulot. Il y a autre chose dans la vie. Moi, je préfère rester allonger dans mon lit à glandouiller et rêvasser, à lire. Je préfère ça que de me démener comme un dingue pour mon boulot. J’ai toujours eu beaucoup de méfiance/défiance vis-à-vis des gens qui se défoncent pour leur travail. Je fais une exception pour ceux qui sont passionnés, comme toi, par ce qui les fait vivre. Tu fais un boulot extraordinaire, donc je comprends, mais explique-moi comment on peut s’investir à fond dans la banque, dans le transport routier, dans l’éducation nationale ? On sacrifie forcément la lecture, les balades, la rêverie…

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Luc-Michel Fouassier, comme le zilien, dilettante?

Tu te sens proche du personnage principal de ton livre, le fameux zilien?

Oui, d’autant plus qu’il ne serait pas inefficace s’il avait une classe à lui à l’année. Quand il exerce lors de ses remplacements, il assure bien. Il est juste un pourfendeur du système de l’éducation nationale… et parfois un profiteur de ce même système.

Le directeur de l’école est tolérant et sympathique. Il laisse le zilien s’installer dans une partie de la bibliothèque pour y dormir le soir…

Il y a des personnes sympathiques dans ce milieu. J’ai voulu donner une palette de tout ce que l’on peut rencontrer dans l’éducation nationale. Il y a beaucoup de visions sur elle qui sont des images d’Épinal. En fait, ce milieu est un peu mou et pas toujours enthousiaste. Mais, encore une fois, il y a plein de gens différents.

Il y a un peu de folie dans ton personnage.

Moi, à un moment, j’ai essayé de faire des choses originales avec mes élèves, comme faire calculer la masse de matière fécale qu’un adulte pouvait laisser par an dans ses toilettes (on en était au mesure de masses !) ou faire tirer des pénaltys dans ma classe sur le tableau en guise de but (on était en pleine coupe du monde !), mais j’ai arrêté parce qu’on m’a emmerdé. Les gens n’aiment pas que tu sortes du cadre. On se prend trop au sérieux dans l’éducation nationale.

Revenons sur son aspect dilettante… pourquoi est-il ainsi ?

Etre dilettante est parfois une question de pudeur. Ça évite de complètement se dévoiler. C’est une protection, c’est de la survie. Quelqu’un de dilettante est parfois quelqu’un de plus profond, plus touché que les autres. Les dilettantes ont des sentiments très forts et exacerbés, parfois, alors qu’ils peuvent paraître surfer sur les choses. Je suis un peu comme mon personnage, mais j’essaie de ne pas le montrer.

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Tu n’as pas peur d’heurter ta hiérarchie avec ce livre ?

J’aimerais bien que des gens haut placé dans l’éducation nationale lisent ce livre et qu’il défraie la chronique. Je dis des vérités. Quand je parle des inspections, ça me rend fou. 99% des professeurs inspectés font leur petit numéro de pédagogie dès que l’inspecteur arrive. Je ne supporte plus cette comédie. Pourquoi tant d’esbroufe? Globalement, ce que font les professeurs tient la route, alors pourquoi tout ce cinéma ?

Mais, je reviens sur ma question. Tu n’as pas peur de perdre ton travail si l’éducation nationale prend mal ce livre ?

Je ne vais pas perdre mon boulot à cause de quelques égratignures. Si je me faisais taper sur les doigts, je prendrais cela comme mon prix littéraire. Ce serait mon Goncourt à moi.

Parlons de Jean-Philippe Toussaint. Il a préfacé ton livre. J’imagine ta fierté.

Je suis fou de cet auteur. J’adore sa décontraction littéraire ainsi que son exigence. Ça peut paraître paradoxal, mais son écriture est un mélange des deux. Quand j’ai écrit ce livre, j’ai vraiment pensé à lui. Quand je lui envoyé mon texte, j’ai même eu peur qu’il considère que je l’ai plagié stylistiquement. Il a vu les clins d’œil, mais il m’a dit qu’il a eu beaucoup de plaisir à lire mon roman. Il m’en a fait une critique minutieuse, presque ligne par ligne. Il m’a dit qu’il l’avait lu comme il relit ses propres romans. Il l’a lu au point de me suggérer d’enlever des virgules…

A ce point-là ?

Oui. Mon livre a été entièrement corrigé par Jean-Philippe Toussaint. Et il m’a écrit une présentation en guise de préface. Que cette interview soit encore l’occasion de le remercier !

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Avec Jean-Philippe Toussaint et Luc-Michel Fouassier, au Salon du livre d'Ozoir-la-Ferrière, le 26 octobre 2013.

Est-ce que le dernier livre est toujours le plus important pour toi ?

Non. Je reste attaché à tous mes livres. Les auteurs ont souvent tendance à comparer leurs livres à leurs enfants. Je n’échappe pas à la règle. J’ai écrit cinq bouquins, je n’en préfère aucun.

Tu as écrit deux recueils de nouvelles et trois romans. Tu attaques quoi après Le zilien ?

Le prochain est déjà prêt. Un recueil de nouvelles. Mais j’écris actuellement un roman qui traitera en partie de l’adolescence et particulièrement le rapport, père/fils.

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Pour terminer, parle-nous de la version musicale de ton premier recueil de nouvelles, Histoires Jivaro.

Je lis mes nouvelles accompagnées de deux musiciens, Jean Cailliez et Sébastien Logereau, deux clarinettistes confirmés. Un jour, j’ai fait une dédicace dans la librairie Le Pavé dans la Mare à Elancourt. Ces deux musiciens étaient là pour mettre en musique ma séance de signature. Ils m’ont dit qu’ils adoraient mes nouvelles et qu’ils aimeraient bien faire un spectacle autour. Ils ont écrit des micros morceaux qui sont inspirés de mes histoires. Ces morceaux sont joués avant, après ou pendant la lecture. Ce spectacle peut aller de 20 minutes à une heure trente.

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Après l'interview, le 28 janvier 2015.

13 mars 2015

Vincent Niclo : Interview pour Ce que je suis

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(Photo : Cyrille Georges Jerusalmi)

Vincent Niclo cartonne avec son nouvel album Ce Que Je Suis, déjà disque de platine avec plus de 150 000 exemplaires vendus. Il poursuit sa tournée à travers la France et vous pourrez de nouveau le retrouver à Paris le 24 Avril au Théâtre du Châtelet (complet), après déjà 3 dates à l’Olympia.

Je ne suis pas très amateur du répertoire du jeune homme, mais son talent est indéniable. Il devient un incontournable chanteur de variété... et il est là pour longtemps.

Le 26 janvier dernier, je suis allé à sa rencontre dans une suite d’un hôtel parisien. Dès la poignée de main, le charismatique Vincent Niclo dégage une sympathie naturelle immédiate. J’ai tenté de gratter un peu pour tenter de savoir qui se cache derrière l’homme qu’il se plait à montrer au public, d’obtenir autre chose que ce qu’il livre habituellement. C’était un peu mission impossible, mais j’ai fait ce que j’ai pu…

vincent niclo,ce que je suis,interview,mandorBiographie officielle :

Il y a eu le triomphe d’Opéra Rouge, sorti en 2012 et rapidement certifié Triple Disque de Platine. Paru en septembre 2013 à l’occasion du centenaire de la naissance de Luis Mariano, le projet Luis a suivi un chemin jalonné de succès lui aussi, devenant Double Disque de Platine.
Vincent Niclo a également prêté sa voix à des spectacles aussi populaires que Robin des Bois, La Belle & La Bête ou Les Parapluies de Cherbourg aux côtés de Natalie Dessay et du Maestro Michel Legrand. Il y a eu aussi les deux volumes de la collection Forever Gentlemen.

Artiste aussi complet que comblé, Vincent Niclo ajoute aujourd’hui une nouvelle corde à son arcvincent niclo,ce que je suis,interview,mandor avec Ce que je suis, un disque de chansons inédites déja disque de platine. Véritable biopic musical en forme d’autobiographie sans filtre.

Vincent Niclo signe la moitié des textes et des compositions de ce disque poignant, aussi à l’aise dans le répertoire classique que dans les couleurs d’une variété noble. Ce que je suis parvient à fusionner avec élégance pop et opéra.

Très personnel, l’album constitue aussi un moyen de rendre hommage aux grandes figures qui ont bercé l’interprète. Des pointures comme Serge Lama, Lionel Florence, Pascal Obispo, Romano Musumarra ou Davide Esposito figurent ainsi au générique de Ce que je suis.

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(Photo : Matthew Brookes)

vincent niclo,ce que je suis,interview,mandorInterview :

Puisque vous avez contribué aux textes et aux musiques, peut-on affirmer que c’est l’album qui vous ressemble le plus ?

Oui. C’est pour ça que je l’ai appelé Ce que je suis. Je me suis livré un peu plus. J’avais envie de parler de sujet qui m’interpellait et de m’investir un peu plus en tant qu’auteur compositeur. J’ai proposé mes différentes influences, entre la pop, l’opéra et l’electro.

Et vous avez de belles collaborations.

Elles n’étaient pas prévues au départ, mais au fil des rencontres et de la vie, certaines personnes ont souhaité participer à ce disque. J’ai la chance d’être très exposé depuis deux ans, cela m’a permis de rencontrer des artistes qui m’ont donné envie de faire ce métier. Des grandes pointures sont venues me proposer des choses.

Serge Lama par exemple ?

J’étais plus qu’honoré. Ça a même été un choc. J’admire l’artiste, le chanteur, l’auteur et l’homme. On s’est croisé lors d’une télé et il m’a annoncé qu’il aimerait bien écrire pour moi. On a fait des duos pour la télé, il m’a invité à diner chez lui… et un jour, il m’a offert deux textes, « Jusqu’à l’ivresse » et « L’amour est enfant de poème ». C’est troublant d’avoir un cadeau d’un tel artiste. Il a visé juste. Depuis, nous avons remarqué que nous avions des concordances dans nos vies respectives. Il aurait pu écrire ces deux chansons pour lui. Serge Lama est très sensitif, il sait cerner les gens. Il a détecté des choses sur moi que peu de gens ont détecté jusqu’à présent.

Clip de "Jusqu'à l'ivresse".

Avez-vous pris des risques sur ce disque ?

Pour moi, c’était un challenge d’enregistrer un album de chansons inédites, ce qui n’était pas le cas sur les deux précédents. J’avais peur parce que je savais que le public me suivait sur des reprises, mais je n’étais pas sûr qu’il soit encore là pour un disque plus personnel. Et bien si. Ouf !

Vous ne chantez pas de la même façon sur cet album. Vous avez parfois votre voix de ténor, parfois, vous l’atténuez.

C’était une volonté de ma part. Je ne voulais pas envoyer ce que je suis capable d’envoyer dans toutes les chansons. Je suis allé parfois dans la mesure, l’intimité et l’émotion, certaines chansons l’exigeaient. Cet album est très cohérent par rapport à ce que j’ai fait avant. Je n’ai opéré un tournant à 180°. Je suis resté dans ce que j’aime.

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(Photo : Cyrille Georges Jerusalmi)

Parmi les auteurs, il y a par exemple le défunt Eddy Marnay qui a écrit les premiers tubes de Céline Dion.

Le texte d’Eddy Marnay me parlait beaucoup. Je voulais faire un clin d’œil à la grande carrière de ce grand monsieur de la chanson. Je voulais aussi faire un clin d’œil au côté célinedionesque de ma vie. Céline Dion est très importante dans ma vie pour toutes sortes de raisons. Elle m’a permis de faire de nombreuses premières parties de ses shows. Elle a boosté ma carrière. C’est ma marraine de métier.

Le compositeur Romano Musumarra vous a écrit une musique. C’est un honneur ?

Oh que oui ! Je suis fan, archi fan. C’est quelqu’un qui a le sens de la mélodie imparable et qui traverse les époques sans jamais être démodé. Je rêvais de travailler avec lui.

Clip de "Divino".

Les choses sont plus faciles pour vous aujourd’hui. Vous pouvez travailler avec qui vous voulez.

La lumière qu’il y a sur moi en ce moment m’a ouvert toutes les portes. J’arrive à collaborer avec des stars qui m’ont fait rêver. Le succès, je l’apprécie principalement pour cela. Le succès est éphémère. Il va et vient. Il ne faut pas se reposer là-dessus. Pour le moment j’en profite pour accéder à ce en quoi j’ai rêvé. C’est un grand luxe.

Cela fait longtemps que vous chantez. Vous avez eu plein de « périodes musicales » avant d’arriver au succès.

Depuis deux, j’ai complètement explosé, mais il faut savoir que je chante depuis toujours J’ai fait de nombreux spectacles, des comédies musicales, de l’opéra… je ne me suis jamais arrêté de chanter. Aujourd’hui, je suis dans la lumière, mais mon parcours de vie a fait que j’ai acquis des armes qui m’ont permis d’arriver là où je suis.

Pour vous réussir, c’est quoi ?

Ca ne s’explique pas en termes de notoriété. Réussir, c’est arriver à faire de sa passion sa vie. Je dis toujours que j’aurais chanté dans le métro comme à Bercy. Je suis né pour chanter. Je ne courrais pas après ça, parce que si l’on court après ça, on se plante complètement. Il faut avoir l’envie de chanter comme une valeur intrinsèque. C’est quelque chose qui est au fond de soi. Les deux premières phrases de « Jusqu’à l’ivresse » sont très symboliques de ma vie, c’est même une philosophie de vie : « Il faut choisir son chemin, savoir pourquoi on est fait ». Il faut suivre son destin. Il suffit de trouver ce pourquoi on est fait… et se laisser aller.

Ne jamais tricher ?

Ne jamais tricher et surtout beaucoup travailler. Attention, ce n’est pas tout cuit. J’ai des années de travail. Si j’ai cette voix, c’est que je l’ai beaucoup travaillé.

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(Photo : Matthew Brookes)

Il y a d’autres beaux garçons qui chantent bien. En quoi faites-vous la différence ?

Je ne sais pas. Il n’y a pas de recette. Ce que je peux retenir de mon parcours, c’est que j’ai toujours fait mes choix artistiques pas du tout par rapport à un pseudo marketing. Je n’ai jamais été tactique. J’ai toujours tout fait parce que j’ai eu envie de le faire. Il faut être très sincère et mettre ses tripes sur la table. Sur un disque, chaque chanson que l’on chante, même si ce n’est pas la sienne, il faut essayer de lui donner une vie. C’est ce que j’essaie de faire.

Vous avez une côte de sympathie de la part du public, mais aussi de la part des artistes. Tout le monde vous aime bien et vous trouve sympathique.

Ce succès ne m’a pas changé. Il m’a même donné beaucoup plus de stabilité et de sérénité. Je me sens bien dans mes baskets et je vis la vie que j’ai toujours rêver de vivre. Mais, j’ai mon petit caractère attention !

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Pendant l'interview...

La musique, ça sert à quoi selon vous ?

A distraire les gens et les rendre heureux. C’est ma mission.

Une mission ?

C’est ce que je pense depuis tout petit. Je suis fait pour chanter afin de divertir les gens. C’est une démarche très personnelle et égoïste. Au départ, c’est quelque chose qui me rend heureux. C’est une façon à moi de décoller, d’être dans ma bulle… et quand on s’aperçoit que l’on fait du bien à ceux qui nous écoutent, alors c’est formidable. Il y a un vrai retour des choses. Je me sens utile sur Terre.

Vous semblez bien supporter le succès considérable que vous avez.

J’ai beaucoup de recul face à ce phénomène. Je suis acteur/spectateur de ce qui m’arrive. Le jour où je vais perdre ça, c’est que je me serai perdu moi-même. Si on n’a plus d’émerveillement, si on devient blasé, c’est fini. Moi, je veux rester le petit gosse qui rêvait dans sa chambre. Je ne veux pas partir en vrille.

Le matin, quand vous vous réveillez, vous pincez-vous pour savoir si tout cela est vrai ?

Je n’en ai pas besoin. Je vis dans une réalité. Ce qui m’arrive est très fort, mais je suis parfaitement conscient de ce qui m’arrive.

Quand tout va bien, il y a beaucoup d’artistes qui craignent que cela s’arrête.

J’en fais partie. C’est normal, mais c’est comme dans n’importe quelle vie. Je me demande parfois ce qui va me tomber dessus après tous les moments formidables que je vis. En tout cas, pour le moment, j’en profite.

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Après l'interview, le 26 janvier 2015.

09 mars 2015

Joseph d'Anvers : interview pour Les matins blancs

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Joseph d’Anvers sera demain (10 mars 2015) au Café de la Danse… Il était temps de publier sa récente interview…

Joseph d’Anvers est séparé de son label après trois disques. Il autoproduit aujourd’hui son quatrième album, Les Matins blancs, grâce notamment à la plateforme de crowdfunding KissKissBankBank. Ce nouvel opus, composé essentiellement de chansons d’amour, de rupture, révèle une pop élégante, où s’invitent des "frères d’armes", tels Miossec, Dominique A ou Lescop. Avec ce quatrième volet, le chanteur s’inscrit définitivement dans cet héritage.

En résultent alors quatorze textes finement arrangés, d’une élégante facture pop-rock matinée d’arrangements de cordes.

Le 10 février dernier, Joseph d’Anvers est venu à l’agence pour sa deuxième mandorisation (voir la première ).

joseph d'anvers,les matins blancs,interview,mandorL’argumentaire officiel de l’album :

On serait presque tenté de qualifier Les Matins blancs de concept album. Ses quatorze chansons sont autant de variations sur un même thème : ces pensées troubles qui nous envahissent au sortir d’une nuit blanche et que chassent les premières lueurs de l’aube. Pour habiller cette collection de chansons, Joseph d’Anvers a fait appel à l’équipe de rêve qui accompagne ou a accompagné Etienne Daho, Alain Bashung et Daniel Darc. Avec pour résultat une interprétation toute en retenue, qui s’arrondit ou se creuse au gré des inflexions de la voix.

Explications de textes :

L’album s’ouvre sur les somptueuses volutes de cordes de « Petite », une ritournelle douce-amère d’où s’échappent ces mots : « chaque seconde est une histoire ». Par contraste, « Surexposé » passerait presque pour guilleret, avec sa rythmique empruntée au Bashung de « Gaby ». « Avant les adieux » est une poignante ballade sur les amours défuntes. « Tremble », écrit par Dominique A, possède la grâce d’un « battement de cils ». La soul chic de « Mon ange » parle des idéaux qui s’effritent. Sur « La vie à présent », une folk song près de l’os, plane l’ombre de Neil Young. Les arpèges de « Sally » sont fébriles comme les doigts des amants le premier soir. Le voile consolateur d’une section de cordes enveloppe les étreintes éphémères de l’aube, celles que Joseph appelle « Les amours clandestines ». « Chaque nuit en son temps » monte crescendo jusqu’à sa fin en suspens, juste au bord du précipice. « Marie », avec son texte signé Lescop, emporte l’auditeur le plus endurci dans son galop romantique. « La nuit, je t’aime quand même » mêle le lyrisme de la plume de Miossec à l’une des plus poignantes mélodies de Joseph. « Les jours incandescents » sinue entre ombre et lumière, avant de s’achever dans un instrumental extatique. « Regarde les hommes tomber » referme avec l’apparente facilité d’un prélude de Satie ce « presque concept album ».

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joseph d'anvers,les matins blancs,interview,mandorInterview :

Faire un album grâce à un site participatif, c’est confortable ?

Confortable, je ne sais pas si c’est le mot. C’est un album qui a été fait à flux tendu, même si c’est celui de mes quatre disques qui a coûté le moins cher. Je ne pense pas que cela s’entende à l’arrivée et ça, j’en suis fier.

Tu avais demandé combien ?

5500 euros. Je ne savais pas à quoi m’attendre. Je ne savais pas non plus si c’était beaucoup. En 24 heures, nous avons récolté la somme. Au bout de deux semaines, nous avions 12 345 euros.

Ça veut dire que pas mal de personnes étaient en attente d’un nouveau disque.

J’ai ressenti ça plutôt comme des mains qui se tendent au moment où tu en as besoin.

C’est compliqué de sortir un album quand on n’a plus de maison de disque ?

Avec Atmosphériques, nous nous sommes quittés d’un commun accord. J’aurais pu contractuellement rester et garder un certain confort, mais j’ai choisi de partir. L’envie n’était plus là de travailler ensemble. C’est comme quand tu quittes une femme. Tu es sûr de toi et les jours qui suivent, tu te poses des questions. Rien n’est simple dans les séparations.

Clip de "Surexposé", extrait de l'album Les matins blancs.

Tu n’as pas eu peur de devoir recommencer à zéro ?

Non, mais j’ai remarqué que dans mon entourage proche, il y a eu ceux qui m’ont tourné le dos et ceux qui m’ont tendu la main. Les internautes, pour la plupart, ont fait partie de la deuxième catégorie. Je me suis rendu compte que j’avais bien fait d’avoir été présent sur les réseaux sociaux depuis pas mal de temps. J’ai toujours essayé d’abolir la distance entre ceux qui aiment mon travail et moi. Pour le site participatif, je ne me suis donc pas positionné dans le « ça va marcher, on m’attend », mais comme un mec qui dit « merci les potes de m’aider ».

Tu es encore dans le circuit avec At(h)ome.

Oui, mais je suis arrivé dans cette structure très réactive avec un produit fini. Il n’y a que trois employés, dont les deux patrons. J’ai senti immédiatement qu’ils croyaient en mon projet. De plus, ils défendent juste cinq ou six nouveaux disques par an, mais du coup, ils les défendent bien.

Tu revendiques le fait qu’il faut acheter des CD pour que l’artiste puisse vivre de son métier.

C’est une des rares denrées qui en vingt ans n’a pas augmenté. Quand j’étais gamin, un CD coûtait cent francs, aujourd’hui, c’est quinze euros. Ça n’a pas bougé. Le fait de me retrouver sur un label 100% indépendant et d’avoir fait mon disque comme je l’ai fait, c’est du militantisme.

C’est très important de défendre les chanteurs que l’on aime.

Quand vous mettez quinze euros dans un CD, vous permettez à l’artiste de pouvoir peut-être faire un autre album après. Ce n’est ni iTunes, ni Spotify, ni Deezer qui nous rapportent de l’argent. Je peux même dire que ça ne nous rapporte rien. Si tout le monde se remet à acheter au moins un CD, ça peut changer le cours des choses. Il faut que les produits qui ne sont pas liés à  TF1 ou NRJ puissent subsister. La musique, ce n’est pas que du divertissement et ce n’est pas vain. Il faut que l’on en soit persuadé.

Si ce n’est pas que du divertissement, ça peut-être quoi d’autre ?

Du rêve, de l’évasion… ça peut être aussi une bouée de secours, quelque chose qui te fait réfléchir sur la société.

Écoute de "Petite" extrait de l'album Les matins blancs.

Pour cet album, tu as fait une centaine de chansons. C’est énorme !

Ce n’est pas énorme, cela devrait être la norme. Les gens ne le savent pas, mais pour l’album Thriller de Michaël Jackson, il y avait 900 chansons. Et dans les 900, il n’y avait pas « Billie Jean ». Il l’a ajouté au dernier moment. Je ne me compare pas à Michaël Jackson, mais tu as compris l’idée... Le seul luxe que j’avais sur cet album, c’était le temps. Je pouvais le gérer. J’ai décidé de composer une chanson par jour pendant des semaines. Il y a des chansons qui sont restées et il y en a d’autres qui ont fini au panier.

Plus on écrit des chansons, plus on s’améliore dans ce domaine ?

Ce serait dommage de ne pas évoluer quand on travaille beaucoup.

Ton écriture est plus premier degré dans ce disque… avant, il fallait gratter pour saisir tout le sens et l’essence de tes textes.

Dans mes précédents albums, j’adorais qu’il y ait des ellipses, une certaine forme de poésie, ça m’intéressait aussi que l’on ne me comprenne pas toujours. J’aimais bien que les gens fouillent un peu. Dans celui-ci, j’avais envie d’être compris plus nettement. J’ai donc décidé d’écrire des chansons comme si je m’adressais à une personne en particulier… comme des lettres. Je me suis rendu compte que la simplicité dans une chanson, c’était loin d’être évident. Je voulais pourtant de l’évidence, de l’élégance et de la simplicité.

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Est-ce l’album qui te raconte le plus ?

Je me suis recentré sans faire du nombrilisme, parce que ma vie n’est ni mieux, ni moins bien que celles des autres. J’ai essayé de voir ce qui me touche dans la vie. Quelles sont les failles qui me font vivre, rire ou pleurer ? Qu’est-ce qui en moi fait que je suis vivant ? Comment essayer de l’exprimer au mieux pour ne pas raconter ça sous la forme d’une histoire trop personnelle ? Comment écrire des chansons élégantes et intéressantes ? Tu vois, je m’en suis posé des questions. Aujourd’hui, je m’assume tel que je suis. J’ai mes travers physiques et psychologiques, mais je suis comme ça. J’essaie juste de m’améliorer. Ma musique est liée à tout ça.

As-tu l’impression de t’être déshabillé ?

Il a fallu que je trouve une certaine distance avec l’intime que je raconte. Sur la pochette, on me voit torse nu, mais on ne voit pas mon corps. C’est à l’image de tout mon album. Tout a du sens.

Avec cette façon de faire ton album, contrairement à d’habitude, tu t’es retrouvé seul face à ta création. Personne n’a pu te donner son avis. Ce n’est pas un peu perturbant ?

Tu as raison de souligner ce fait, car j’ai douté de nombreux mois. J’ai même traversé de grosses périodes de flottement. Je m’étais fixé des lignes théoriques, mais une fois qu’on est passé en studio, j’ai fait valider par tous les musiciens et mon ingé son les quinze titres choisis. Il est extrêmement difficile d’être objectif sur son propre travail et jusqu’au premier papier qui est paru sur mon disque, je n’étais sûr de rien.

Dominique A, Lescop et Miossec ont participé à ton album en t’offrant de très beaux textes.

J’avais lu que Dominique A avait bien aimé mon album Rouge Fer. Il avait dit à Marc Thonon, le patron d’Atmosphériques, qu’il aurait bien aimé faire une chanson avec moi. J’étais super content. Quand j’ai quitté Atmosphériques, j’ai appelé Dominique pour savoir si sa proposition tenait toujours. Il m’a répondu par l’affirmative. Ça m’a mis une sacrée pression. Il ne fallait pas que je me plante. La même chose pour Miossec et Lescop. Quand on reçoit leurs textes, c’est flatteur et génial, mais il faut être à la hauteur musicalement. J’avais peur que le résultat final ne leur plaise pas. Mais les trois chansons sont nées assez vite et chacun était satisfait.

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Te rends-tu compte que tu commences à compter dans le monde de la chanson française d’aujourd’hui ?

Ma condition m’empêche complètement de penser à ce genre de considération. Je ne vends jamais 500 000 disques, alors j’ai parfois l’impression que ce que je fais n’est pas bien. On m’a fait ressentir que j’étais moins important artistiquement que Charlie Winston parce que je vends dix fois moins d’albums que lui. Après, on m’a fait comprendre que j’étais moins bon que Gaëtan Roussel parce que, là encore, je vends dix fois moins d’albums que lui. J’ai fini par croire en ce que l’on me martelait. Malgré cela, je sens que le milieu est bienveillant avec moi. A part Télérama. Valérie Lehoux me descend depuis trois albums. Un jour je ne chante pas assez, l’album suivant, je chante trop. Je suis pourtant plus dans la couleur Télérama que Jeune et Jolie, il me semble. Avec des journalistes comme ça, je ne peux pas prendre la grosse tête et croire que je suis essentiel à la chanson française.

Il n’en reste pas moins que ce nouvel album est plus abordable. Il peut être celui qui t’apporte une plus forte popularité.

J’avais cette envie précise d’être plus accessible. Je me suis donc mis à écouter des artistes comme Souchon, Daho ou Aubert. Tous ces mecs qui font de la bonne et classieuse variété française, mais que je n’écoutais pas auparavant. Je voulais un peu m’imprégner de leur talent pour faire un album plus « à la française ». La difficulté était de ne pas les imiter…

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Tu fais un métier formidable. Toi et tes semblables faites rêver les gens. Tu y penses à cet aspect-là de la vie d’artiste ?

Je me force à y penser. Je suis persuadé que c’est l’art sous toutes ses formes qui sortira du marasme financier, économique et sociétal dans laquelle elle est. En amenant de la beauté dans la vie, en amenant les gens à réfléchir autrement que par eux-mêmes, à travers les œuvres et non pas à travers les brèves ou les émissions de télé en continu, on s’améliorera et on ira vers quelque chose de mieux. Ce qu’il reste d’une civilisation quand elle a disparu, c’est l’art.

Es-tu satisfait de l’artiste que tu es devenu et est-ce la destinée dont tu rêvais dans ta jeunesse ?

Non parce que le principe même du bonheur, c’est qu’il est toujours concomitant d’un malheur. Le bonheur, c’est une invention philosophique. Tu ne peux pas être foncièrement heureux, si tu n’as pas été malheureux avant. Je suis juste heureux de faire le métier que je souhaitais, mais cette vie que j’imaginais et fantasmais n’est pas à la hauteur du rêve. On ne peut jamais être à la hauteur d’un rêve. Cette vie dont j’ai rêvé, je la paye psychologiquement et financièrement, mais jamais je ne me plaindrai. Vivre de sa passion est le luxe suprême en ces temps difficiles…

joseph d'anvers,les matins blancs,interview,mandor

Après l'interview, le 10 février 2015.

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08 mars 2015

Monsieur Roux : interview pour Chutes de studio et autres cascades

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(Photo : Mila Deth)


Cela fait dix ans que j’apprécie Monsieur Roux (Erwan Roux) pour ses textes mordants et son sens de la formule. Pour sa musique aussi, ensoleillée et enthousiasmante. Sur des mélodies légères, il tire des portraits, taille des costards et balance ses chansons comme des poings dans la gueule ou des caresses. Bas du formulaire(Sa précédente mandorisation, ici).

En décembre 2014 est sorti Chutes de studio et autres cascades. Quelques mois après, il m’a paru intéressant d’accueillir une seconde fois cet artiste qui a toujours beaucoup de choses à dire et, surtout, qui n’a pas la langue dans sa poche. Ainsi fut fait le 21 janvier dernier…

Cover Monsieur Roux.jpgArgumentaire officiel de Chutes de studio et autres cascades :

Pas vraiment un nouvel album, ce nouvel album. Des chansons enregistrées entre 2007 et 2014 et qui au final n'ont pas été gardé dans la version définitive des albums sortis dans le commerce. Va savoir pourquoi...
On peut voir dans ce disque nos expérimentations de musiciens qui cherchent sans cesse, se foutent du style comme de l'art ou du cochon. Quitte à surprendre.
Vous pourrez ainsi entendre des chœurs psychédéliques, des guitares à la malienne, des ballades acoustiques, de l'afro beat pop bricolé, des samples de hip hop ou de la vieille country gueularde.
Comme un bras d'honneur au tristes sires conservateurs de musée de la musique.
Comme un éclat de rire farceur et libérateur pour dire que nous sommes libres, fiers et bien vivants.
Na.

(Pour écouter les chansons, c'est là.)

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391533_10150622693668027_83952239_n.jpgInterview :

Que trouve-t-on dans cet album ?

Sur ces douze chansons, il y en a une qui se trouvait sur le dernier album, mais dans une version totalement différente, « Il pleut des cordes ». Il y a trois chansons que nous jouons en live de temps en temps et que des gens nous réclamaient, « Mesdames », « La France d’en bas » et « Les cocos ». Les autres chansons enregistrées étaient initialement destinées au troisième album, L’illégalité joyeuse. Nous ne les avions pas mises sur le disque pour diverses raisons dont je ne me souviens plus. Enfin, il y a une chanson inédite, « L’eau passée sous les ponts », que j’ai enregistrée il y a sept mois.

Peut-on considérer ce disque comme un entre-deux albums pour faire patienter ton public ?

Oui, c’est un peu ça. Mais c’est aussi une façon de clore un chapitre et, très franchement, de remettre de l’argent dans les caisses. Pour enregistrer un prochain disque, on a besoin d’argent. Plutôt que faire appel à un site participatif comme Ulule ou un KissKissbankbank, j’ai trouvé que c’était plus sympa de faire un disque qui ferait plaisir à certaines personnes et qui était simple à concevoir puisque les chansons étaient déjà enregistrées.

Le principe des sites participatifs te gêne un peu ?

Je ne me sens pas à l’aise avec ça. Je préfère vendre un objet plutôt que demander de l’argent pour enregistrer un disque futur éventuel. Il y a beaucoup d’artistes qui emploient ce procédé et les gens sont très ou trop sollicités… j’ai choisi de ne pas faire la même chose.

Mais, souhaites-tu continuer à faire des disques ?

Je me pose des questions sur la pertinence de continuer à en faire et sur la façon de les faire. Je me rends compte qu’il y a des sorties de disques en permanence et que nous sommes noyés sous la musique. Si on veut exister, il faut sortir des disques de plus en plus. Si on veut apparaître, il faut faire preuve de pugnacité et d’un peu de talent. Paradoxalement, les gens n’achètent plus de disques, donc pour moi, sortir un disque n’a plus beaucoup de sens.

Par contre, tu continues à faire de la scène.

Si tu veux vendre des CD, il faut aussi faire des concerts. Mais, en même temps, faire des concerts, j’adore ça. Monsieur Roux, c’est quatre personnes sur scène. J’ai un autre spectacle qui tourne qui s’appelle « Un jour de neige ».

unjourdeneige teaser from David Delabrosse on Vimeo.

Qu’est-ce que c’est ? 1533804_10202972811343203_1611452890_n.jpg

Il y a deux ans, j’ai rencontré une jeune fille qui est autiste, Babouillec. Elle écrit des textes qui sont très beaux. J’ai commencé à en mettre en musique. Je me suis associé à une danseuse, Mélanie Crusson, et à une violoncelliste, Juliette Divry, et nous faisons un spectacle ensemble. Je me suis tout de suite dit que de la danse serait tout à fait adéquat pour donner une lecture plus corporelle des textes. Le spectacle s’est créé ainsi autour de textes parlant d’enfermement, de folie, de rapport à l’autre… Nous avons décidé d’inclure aussi des textes de Véronique, la mère de Babouillec, du coup, ça parle aussi de leur relation.

Pour subsister dans ce métier, il faut avoir plusieurs projets ?

C’est ce que font de plus en plus d’artistes. Après, il faut trouver ce qui te plait et ce n’est pas évident. Moi, c’est la première fois que j’ai fait autant de résidences et qu’il y avait autant de préparations pour un spectacle.

Au mois de novembre dernier, tu as également fait quelques concerts avec deux autres artistes, un chanteur québécois, Sébastien Lacombe, et un chanteur burkinabais, Abdoulaye Koné.

Oui, c’était une belle expérience. Nous mélangions nos répertoires sur scène. Chacun amenait sa petite couleur dans le répertoire des autres. J’aime l’échange et le partage en musique.

Écoute de "L'eau passée sous les ponts".

10943107_10153067666829721_8802893109513139749_n.jpgTu évoques la résurgence des idées racistes dans « L’eau passée sous les ponts ».

En tant qu’individu, c’est un sujet qui me travaille. J’ai fait récemment une chanson avec des enfants de CM2 de l'école Marie Curie de Gonesse. Ils étaient de toutes les couleurs et étaient très bien tous ensembles. Ils ne se posaient pas toutes les questions des « grands ». Ça fait du bien. Je me rends compte que l’on voit une partie de la société uniquement par le prisme des médias. La vision que l’on a de la société ne peut être que noir, alors qu’au final, les gens continuent à vivre globalement en paix.

En tant qu’auteur, n’as-tu pas envie de faire des chansons plus positives pour donner un peu de joie aux gens ?

Pour le moment, mes chansons ne sont pas très gaies, mais la plupart des gens pensent qu’elles sont plutôt marrantes. Ma musique est ensoleillée, mais le fond de mes chansons est souvent grave.

Dans cet album, il y a pas mal de chansons engagées. « Ne vois-tu rien venir » par exemple.

Il y a une violence sociale hyper forte, je ne peux pas ne pas l’évoquer dans des chansons. A un moment donné, quand tu n’es pas du bon côté de la pauvreté, comme dirait Renaud, tu t’en prends plein la gueule. Tu souris, mais à un moment donné, ça pète. Ces humiliations qui sont présentes depuis des générations, elles sont inscrites dans nos gênes et dans notre histoire.

Te sens-tu investi de la mission d’expliquer la vie aux gens et de les éveiller ?

Surtout pas. Si j’avais envie de faire ça, je ne le ferais pas dans mes chansons, mais plus dans la vie de tous les jours. En fait, je suis quelqu’un de très optimiste sur l’avenir. Je pense qu’on vit dans une société de plus en plus pacifié. Il y a moins de guerres, moins de morts dans les guerres, moins d’homicides qu’avant. Si je devais éveiller les gens, ce serait pour dire que ça va. Tu ne peux pas t’imaginer combien le monde va mieux.

Je trouve que tes chansons ne reflètent pas ce que tu viens de me dire.DSC09895.JPG

Au-delà de cela, je le répète, il y a une vraie violence sociale et je trouve ça injuste de voir des gens qui sont très riches passer leur temps à donner des leçons de morale aux autres et à mal considérer les gens qui sont « en bas ».

Ça fait dix ans que tu fais de la musique, mais j’ai l’impression que tu n’as pas de plan de carrière.

Ce que je ne veux plus, c’est travailler avec les gens de l’industrie du disque. Je ne veux plus envoyer 25 mails à quelqu’un avant qu’il ne me réponde, je ne veux plus travailler avec des gens qui te mettent dans le speed en permanence, des gens qui disent qu’ils font des choses et qui ne le font pas. De mon expérience dans les gros labels (Atmosphériques et Mercury/Universal), je garde cette image : il y a une course, tout le monde court et moi je marche. Je sais pertinemment que je n’arriverai pas le premier. J’ai toujours fait mon truc à ma vitesse.

Te sens-tu prêt à attaquer un nouvel album ?

Oui, mais le prochain, je ferai en sorte de le faire rapidement. L’illégalité joyeuse, j’ai mis trois ans à le faire. J’ai déjà quelques textes, mais je n’ai pas encore de musique. Est-ce que j’ai envie de faire des textes connotés « chansons », très narratifs, explicatifs ? J’aimerais être plus instinctif et naïf.

Es-tu content de faire ce métier ?

Très. Et surtout, je suis très content de la manière dont je le fais. J’essaie vraiment de m’amuser et de me faire plaisir.

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Après l'interview, le 21 janvier 2015.

04 mars 2015

Fauve : interview pour Vieux Frères partie 2

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Fauve m’a reçu dans un appartement parisien le 12 février dernier. Je dis Fauve parce que le chanteur auteur et le batteur n’ont pas voulu décliner leur identité quand je leur ai demandé (en effet, j’aime bien savoir à qui je m’adresse, ça facilite les relations et l’interview). « On s’appelle Fauve. Dites que sur scène on fait chant et batterie, ça suffira. On ne donne pas nos identités, car après, on retrouve nos noms dans le journal et on ne le souhaite pas ».

Dont acte.

Je respecte.

Il n’en reste pas moins que j’avais hâte de rencontrer cette formation/entité/groupe/collectif. Parce que Fauve devient un groupe générationnel, qu’il parle à la jeunesse actuelle, qu’il se passe quelque chose textuellement et musicalement… et (plus anecdotique) qu’il cartonne du feu de Dieu.

fauve,vieux frères,interview,mandorIl y a encore trois ans ce projet n’était qu’intime, un « truc » de potes. Contre toute attente, il est devenu aujourd’hui un phénomène dans l’histoire du rock français. Dixit Fauve, il exprime « le rejet de la dureté des rapports humains contemporains, le refus du défaitisme, le droit à la faiblesse et la quête acharnée du grand Amour (quel qu'il soit) ». Tous ces thèmes ont été effectivement abordés dans leur premier album et continuent à l’être dans la deuxième partie de Vieux Frères. Leur « spoken word » en français sur des textes engagés, posé sur des instrus allant du hip-hop à la pop fascine ou agace… mais ne laisse personne indifférent. La marque des grands.

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Interview :

Ça vous heurte un peu quand je vous demande de vous présenter ?

Chanteur : Non, mais on nous la mise à l’envers parfois. On ne veut plus se faire piéger.

Batteur : Nous sommes devenus méfiants car Fauve est un projet un peu particulier qui a besoin de pseudo anonymat. Il y a des journalistes qui jouent le jeu carrément, mais on ne te connait pas encore. C’est la première fois que nous nous rencontrons, nous restons un peu méfiants jusqu’au moment où nous lirons ton papier.

Bref, je suis en phase d’observation. Vous savez, je ne cherche pas le scoop à tout prix.

Chanteur : On veut bien te croire, mais il y a tant de personnes qui ne respectent pas la géométrie du projet et les gens qui travaillent dessus... En plus, je trouve que c’est beaucoup plus simple que nous agissions ainsi.

Pourquoi plus simple ?

Chanteur : Parce que c’est Fauve qui répond tout le temps. C’est une voix. Il n’y a pas à se prendre la tête sur qui fait quoi, comment s’appelle tel membre… c’est juste Fauve. 

Clip de "Bermudes", extrait de Vieux Frères partie 2.

Parlons de ce nouveau disque. Ce sont des textes déjà existants à l’époque du premier volet de Vieux Frères, mais que vous n’avez pas pu mettre sur le premier ?

Chanteur : Non, tous les titres de ce second album n’étaient pas écrits. Quand nous nous sommes retrouvés en septembre 2013 pour finaliser notre premier album, on a fait le bilan des instrus, des textes, des morceaux que l’on voulait mettre dans le disque. On a commencé à les mettre dans l’ordre, très vite, nous nous sommes vite rendus compte qu’il y avait trop de morceaux. Mais on ne voulait rien jeter. Une tante à nous a suggéré de faire deux albums. Un double album aurait été trop lourd à digérer tant il y a de textes. On ne voulait pas que ce soit indigeste. Ces deux disques, c’est la même histoire qui se suit chronologiquement. Dès la partie 1 de Vieux Frères, nous savions qu’il y allait avoir la partie 2 un an plus tard.

Il y a donc des morceaux récents.

Chanteur : Oui, parce que nous avons vécu pas mal de choses depuis le premier album et nous avons tenu à relater certains évènements. On veut toujours écrire au présent.

Tu emploies le terme « indigeste », ce n’est pas très positif.

Chanteur : Nous sommes lucides là-dessus. Il y a beaucoup de textes et mon débit est rapide. Quand on nous écoute, il faut être attentif en permanence.

Batteur : Ce sont des textes qui sont parfois durs et brutes. Le flow est en accéléré, la musique est obscure… nous savons bien que les gens n’écoutent pas deux fois nos disques pour le kiff. Il faut digérer nos chansons.

Chanteur : On assume parfaitement que Fauve soit indigeste par certains aspects. Même nous, parfois, ça nous fatigue (rires). On a besoin de sortir les choses comme elles sont et nous essayons toujours d’être exhaustifs, ce qui est un peu con parfois. En fait, on ne se pose pas trop de questions. Nous faisons les choses comme nous le sentons.

Clip de "Les hautes lumières", extrait de Vieux Frères partie 2.

Tu parles vite parce que tu as beaucoup de choses à dire dans un laps de temps très court ?

Chanteur : Il y a de ça et puis il y a un rapport à l’urgence dans mon écriture. J’ai besoin de tout dire et de ne rien oublier. Quand je tape les textes, souvent, ils sont encore plus longs. Pour la version finale, j’épure énormément… mais c’est toujours à contrecœur parce que j’ai l’impression qu’on n’a pas tout dit. Bon, le fait que ce soit plus aéré est certainement plus agréable à l’écoute.

Comme vous l’avez dit tout à l’heure, vous faites de la musique qui s’écoute, pas qui s’entend. On est obligé d’être attentif aux propos.

Batteur : Certaines personnes nous ont dit qu’au début, ils avaient du mal parce que ça demandait trop de concentration. Il y a un effort à fournir, du coup, tu ne peux pas forcément te laisser aller à apprécier les musiques, les mélodies et la chanson dans son ensemble. Il faut deux, trois écoutes pour bien apprécier le tout.

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Quelle est la différence notable entre vos deux disques ?

Chanteur : Il y a plus de textes sur le deuxième que sur le premier. Il me semble que Vieux Frères partie 2 est beaucoup plus dense et plus sophistiqué. Il y avait une volonté de notre part de faire un disque plus abouti. On a sorti deux supports qui ont plu, contre toute attente, au-delà de ce que l’on pouvait imaginer. L’idée c’est d’être le plus libre possible et de ne céder à aucune facilité dans l’écriture, les compositions et la réalisation. On a mis plus de temps à faire ce disque que le premier. Il est plus travaillé et, du coup, il est peut-être moins accessible directement, mais nous, nous le trouvons plus complet. Il y a des disques dans lesquels tu mets du temps à rentrer, mais quand tu es rentré, tu as envie d’y rester et même d’y revenir souvent. On espère avoir fait un disque dans cette catégorie-là.

Depuis le premier album, vous avez fait énormément de scènes. Et quand on est sur scène, c’est plus direct, on va plus à l’essentiel. Je pensais qu’on allait retrouver la même énergie sur votre deuxième album, mais non.

Chanteur : C’est marrant que tu nous parles de ça parce qu’hier, le guitariste nous citait l’exemple de certains groupes qui, à force d’avoir fait de grosses scènes et d’avoir joué dans des stades, se sont mis à écrire des hymnes. Nous, cela ne nous a pas du tout influencé. Nous n’avons pas fait un deuxième disque grandiloquent.

Clip de "Azulejos", extrait de Vieux Frères partie 2.

Vous n’avez pas été tentés de capturer un petit peu plus l’énergie du live ?

Chanteur : Si, mais nous n’y sommes pas parvenus. Quand on a décidé de faire deux disques au lieu d’un, on avait déjà des morceaux en chantier. Ensuite, en avril 2014, on a pris une pause dans la tournée pour coucher tout ce que j’avais écrit entre septembre et avril. Nous travaillons beaucoup sur les ordis, on bidouille, on fait des chansons et après, on apprend à les jouer en live. La plupart des groupes de rock se réunissent, se mettent dans une pièce, jouent, font tourner le truc et ensuite ils enregistrent. Nous on fait complètement le contraire. Cette fois-ci, nous nous sommes dit que ce serait cool d’avoir plus d’homogénéité entre les instruments, de jouer les morceaux dans la même pièce et ensuite de les enregistrer. C’est ce que l’on a fait. Ça apporte plus de dialogues entre les instruments et ça crée une énergie différente. On n’a pas pour autant su capter l’énergie du live. Pour cela, il aurait fallu tout enregistrer en même temps.

Quand on a des textes si denses, c’est quoi la difficulté ? Ajouter les strates de musique ?

Chanteur : Le carburant des chansons, ce sont les textes d’abord. Ca peut-être parfois une ébauche, une phrase. On se sert de ce point de départ pour écrire une instru en se demandant si ça colle à l’émotion que l’on veut faire passer. Quand on a un début de quelque chose musicalement, là, on adapte le texte pour qu’il s’intègre bien à la mélodie. Comme je fais presque uniquement du « parlé », il faut que ça pénètre bien dans la rythmique. Il faut que le pouls du texte colle au pouls de l’instru. Tu as un mouvement pendulaire tout le temps.

Tu chantes un peu plus sur ce disque-là.

Chanteur : Oui, c’est vrai. Mais je n’aime pas trop ma voix « chantée ». Ma maman et mes copains me disent que c’est joli quand je chante, alors je leur fait plaisir (rires).

Batteur : Il n’assume pas trop quand il chante, mais sur certaines chansons, cela s’impose. Sa  voix chantée colle bien à certains titres plus légers. C’est important un peu de varier la façon de faire entendre les textes.

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Vous n’aimez pas que l’on dise que vos textes sont pleins de poésie et de lyrisme.

Batterie : Parce que nous assumons justement l’absence de lyrisme et de poésie.

Chanteur : Nous revendiquons plus l’émotion au premier degré. Le premier degré peut faire penser à du lyrisme, je ne sais pas.

Abordons un autre sujet qui fait parler : votre comportement dans le métier. Le fait de ne pas vouloir montrer vos têtes avec ostentation, de ne pas faire de la promo normale, de ne pas vouloir être classifié, de ne pas aller aux Victoires de la Musique… Vous comprenez que vous pouvez énerver.

Chanteur : On peut le comprendre. Ce que l’on fait est hyper ludique, mais nous n’avons jamais été antisystème. On est juste pro-Fauve. On n’a jamais été dans le refus pur et simple, on est toujours constructifs dans ce que l’on fait. On n’accepte que les propositions qui sont bonnes pour Fauve, mais ce n’est pas pour donner un coup de pied au système. Parce que, dans une certaine mesure, on fait partie du système. Enfin, je trouve cette considération accessoire. 

Et pourquoi refuser d’aller aux Victoires de la Musique ?

Chanteur : La raison principale est simple: on ne veut pas se montrer. Et quand on participe aux Victoires, on ne peut pas échapper à la surmédiatisation, aux photos, aux reportages, aux interviews avec n’importe qui… c’est tout ce qu’on ne veut pas imposer à Fauve.

Batterie : Ce n’est pas que l’on ne se montre pas, parce que là, nous sommes devant toi et tu nous vois. Nous voulons juste de la discrétion.

Chanteur : Nous avons toujours souhaité être discret, avant même que le premier disque soit publié. Quand on avait juste 35 personnes sur notre page Facebook, la décision de se montrer avec parcimonie était déjà prise. Je vous jure qu’il n’y a aucun calcul dans notre démarche. Il n’y aurait pas eu l’exposition médiatique que nous avons en ce moment, ça n’aurait rien changé.

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Vous proposez de nombreux clips de vos morceaux. C’est ainsi que vous appâtez le chaland.

Chanteur : On adore faire des clips. C’est une autre manière de raconter l’histoire du morceau. C’est un merveilleux terrain de jeu.

Batteur : C’est aussi une façon d’impliquer tous les gens du collectif.

Vous êtes combien dans ce collectif ?

Chanteur : Entre quinze et vingt. Ou vingt-cinq.

Batteur : Il n’y a pas de chiffre officiel, ni carte de membre.

Chanteur : Fauve, c’est une nébuleuse. C’est même presque théorique comme idée.

Ne pas être reconnu, est-ce aussi un moyen de ne pas prendre la grosse tête et de rester zen par rapport à l’immense succès que vous rencontrez en termes de ventes de disques et de fréquentation de vos concerts.

Chanteur : On se rend compte de certaines choses, bien sûr, mais quand tu es dedans, c’est complètement différent. Nous ne faisons que travailler, alors on a la tête dans le guidon. Et puis, encore une fois, on essaie de se préserver, donc on est beaucoup moins exposé que ce que tu imagines.

Batteur : On est vingt, on ne montre jamais nos gueule… c’est comme si tu bossais pour une marque. On ne parle jamais de toi, mais on parle de la marque pour laquelle tu travailles.

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C’est la meilleure façon de faire ce métier. Vous avez tous les avantages, sans en avoir les inconvénients.

Chanteur : A la question de savoir pourquoi on ne se montre pas, il y en a un d’entre nous qui répond toujours : « donnez-moi une seule bonne raison de faire le contraire ». Personne ne sait jamais quoi rétorquer à cela.

Quand on parle de vous comme un groupe générationnel, ce sont des mots forts, quand même, non ?

Chanteur : C’est une réflexion dont on se détache systématiquement depuis que nous l’entendons. On n’est pas là pour devenir ça.

Bon, on se quitte en faisant une selfie que je vais m’empresser de publier sur Facebook, évidemment ?

Chanteur et batteur : Évidemment non (rires).

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28 février 2015

Jérémie Bossone : interview pour Gloires

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« Entre l'excès du rock et la sagesse brouillonne d'une chanson française aux ciselures classiques, Jérémie Bossone est un artiste d’une stupeur sauvage » indique le dossier de presse. Je suis entièrement d’accord avec ce propos. J’irais jusqu’à dire que cet auteur-compositeur-interprète m’impressionne. Un talent hors-norme !

Après un excellent premier EP sorti en 2011, l’artiste à la voix EXTRAORDINAIRE (je suis fan) revient en ce début d’année avec un ambitieux premier album intitulé « Gloires ».

Jérémie Bossone se produira le 5 mars aux Trois Baudets à Paris afin de présenter son nouvel album qui ne devrait pas laisser indifférent les connaisseurs de la très belle chanson française.

Bossone est passé à l’agence le 15 janvier dernier pour une première mandorisation.

jérémie bossone,gloires,interview,mandorArgumentaire officiel :

Jérémie Bossone signe son 1er album réalisé par Ian Caple (Alain Bashung, Simple Minds, Stevie Wonder). L’album intitulé Gloires annonce la naissance d’un artiste rare et précieux.
D’un rock atmosphérique tissé d’arpèges électriques au rock primaire à guitares saturées, en passant par un autre teinté d’orchestrations classiques ou d’éléments électros…De la chanson française à celle du folk américain, en passant par le lied allemand…Les courants sont vastes, et Bossone est avide de les voir s’embrasser.
Le maître mot de son travail est : reliefs.
Son objectif : raconter des histoires (histoires d’amour, de haine, d’alcool, de quête, d’amitié, de voyages…), comme on le faisait dans la chanson française des années 50 et 60 mais en mettant au service de la narration une musique plus contemporaine, plus électrique, cathartique.

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jérémie bossone,gloires,interview,mandorInterview :

Ça fait longtemps que tu es dans le circuit. Tu ne débarques pas comme ça avec un EP et un album qui suit…

Pour être tout à fait honnête, il y a eu des albums avant, des choses autoproduites. J’en vendais encore moins qu’aujourd’hui (sourires). Je considère que Gloires est le premier album, dans le sens, où je me suis entouré d’une équipe, de la réalisation à l’enregistrement en passant par la promotion.

Dois-tu ta passion pour la musique à tes parents ?

Ils sont un peu responsables, en effet. Cela dit aujourd’hui, ils sont un peu dans l’inquiétude car ce n’est pas une voie très rassurante. Je pose des pierres petit à petit, je marque des points. Il y a des gens qui aiment et comprennent ce que je fais. Si mes chansons  touchent quelques personnes, elles ont une raison d’être. 

Pourquoi t’es-tu lancé dans la musique ?

Ça se résume à un nom : Bob Dylan. Bon, avant lui, ado, je jouais dans un groupe de métal. J’étais jérémie bossone,gloires,interview,mandorchanteur et j’ai reçu quelques menaces de mort, car ma façon de chanter ne s’adaptait pas à ce genre musical. Je cherchais à interpréter comme mes idoles du moment, mais quand tu cherches à faire comme… ça ne peut pas marcher. Je recevais les portes dans la gueule et c’était normal. Un jour, je me suis rendu compte que j’écoutais de moins en moins de métal, donc je me suis retrouvé paumé. Je savais que je voulais faire de la musique, mais je ne savais pas trop où aller. Après, je suis revenu à mes bases. Et mes bases, c’est ce qu’écoutaient papa et maman. Le folk américain, Graeme Allright, Leonard Cohen, et puis des français comme Georges Chelon, Jean-Michel Caradec, Jacques Brel, Barbara, Georges Brassens. Au milieu de toutes ces étoiles, il y a un soleil qui m’a pété à la gueule, c’était Bob Dylan. Du jour au lendemain, ça a été clair, j’ai compris que je ne voulais rien faire d’autres.

Du coup, tu as arrêté de jouer dans des  groupes.

J’ai pris juste une guitare et j’ai commencé à tourner dans des bars. Une bonne chanson, ça fonctionne en guitare voix, donc à toi de faire en sorte que ce soit une bonne chanson.

jérémie bossone,gloires,interview,mandorIl y a des chansons qui datent de plusieurs années sur ton album.

C’est pour ça que c’était important de les réunir. C’est une espèce de best of finalement. C’est un phénomène assez courant. Les premiers albums sont souvent un condensé des premières chansons.

Ce premier album « officiel » enfin sorti, ça va t’aider à passer à autre chose ?

C’est carrément ça. Je suis soulagé de savoir mes anciennes chansons posées sur une galette officielle. Soulagé aussi de pouvoir tourner la page. Je suis content d’avoir ce disque parce que ce sont les chansons que je défends sur scène. Il y a douze morceaux dans la playlist de mes concerts, et onze sont présentes sur l’album.

Le songwriter que tu es ne veut pas être étiqueté « chanson française » ou « rock ».

Chanson et rock, chanson ou rock… c’est un peu tout le défi de ce projet. C’est juste moi. Je n’ai pas l’impression de chercher une esthétique. Je suis ma ligne et ma ligne est précisément entre chanson et rock. Je n’ai pas à choisir, je n’ai pas envie de choisir. Je suis là où je veux être.

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Jérémie Bossone avec Ian Caple pendant l'enregistrement de "Gloires".

Je crois savoir que Ian Caple, le réalisateur de ton album, a bien aimé ta dualité.

Ce qui marrant, c’est qu’il l’a capté tout de suite.

Comment as-tu obtenu les services de ce réalisateur qui a travaillé pour, entre autres, Alain Bashung, Simple Minds et Stevie Wonder ?

J’avais quelques noms en tête, mais il est le premier à qui j’ai envoyé des maquettes. C’était un dimanche. Il m’a répondu le soir même. Dans son mail hyper enthousiaste, il m’a expliqué que c’était ce qu’il cherchait à réaliser en ce moment. Il trouvait que j’étais entre Ferré, Radiohead, un machin un peu hybride. Il m’a demandé de lui envoyer d’autres chansons, ce que je me suis empressé de faire. Ensuite, je suis allé le voir dans son studio perdu dans la forêt en Angleterre. C’est un homme très timide, très secret. On a longuement discuté musique et c’était parti. Le feeling était là. Après les managers ont pris le relais pour parler prix. Ça nous a calmés pendant un an (rires). Mais, bon…  le disque a fini par se faire avec lui.

"La tombe" en concert.

Ta voix est très particulière. Je l’aime beaucoup.

Au début, cette voix à part n’était pas facile à assumer et à imposer. Tant que je cherchais à faire comme les autres avec elle, ça n’allait pas. C’était trop particulier. A un moment, il faut savoir s’accepter, creuser et chercher ce que je pouvais faire avec. Quand tu acceptes ta voix, tu peux l’emmener partout. Le champ d’exploration s’élargit considérablement. Voix rare, voix à part, aujourd’hui, ça m’arrange.

Tu aimes les voix de qui ?

Personne ne me fait pleurer en musique comme Bob Dylan, malgré sa voix de canard. A part Hugo Wolf ou Schubert dans la musique classique. Le lied allemand est quelque chose qui me touche, me bouleverse, me rétame même.

Tu interprètes une chanson en allemand, « Der Leirmann ». Cette langue aussi te touche.

Je ne parle pas cette langue, mais j’aime ses sonorités. Beaucoup ne l’aime pas pour des raisons que je peux comprendre. A quel point un moment de l’histoire, ô combien important et noir, peut changer la sonorité d’une langue. L’allemand ça chante, c’est rocailleux, c’est lumineux, c’est abrupt. Mon dieu, qu’est-ce que c’est beau ! Il y a du relief et je suis très attaché à l’idée de relief en musique.

Tu reprends Göttingen de Barbara. Version admirable.

On me dit souvent que lorsque je chante cette chanson, on dirait que c’est elle. C’est troublant car nous n’avons pas du tout les mêmes voix. A mon avis, pour faire une bonne reprise, l’interprète doit être assez proche de l’original et en même temps, apporter quelque chose de neuf.

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La scène représente quoi pour toi ?

C’est là que tout se passe. Une chanson est terminée d’écrire quand tu la donnes aux gens. C’est là qu’ils la reçoivent, qu’ils l’aiment ou qu’ils ne l’aiment pas. C’est là que l’échange se fait. Tu ne peux pas parler de chansons, sans parler de partage. Je ne suis pas dans la démagogie, je crois vraiment à ce truc. La chanson est un truc de partage et d’échange, ce qui n’est pas le cas avec la poésie.

La poésie est plus personnelle ?

La chanson, c’est pouvoir partager, la poésie c’est pouvoir dire merde à ce partage. La chanson, c’est une parole immédiate, la poésie tu peux y revenir. La chanson, il faut que ça fonctionne à l’oral. Il faut que ça claque. L’idée d’immédiateté en chanson, c’est quelque chose qui me parait primordial. Après, il y a des contres exemples magnifiques. La mémoire et la mer de Léo Ferré. On est un peu paumé dans tout ça, mais tu pleures. Tu ne sais pas pourquoi tu pleures, mais les larmes coulent.

Lyrics Clip de "Rien à dire".

jérémie bossone,gloires,interview,mandorDans « Rien à dire », tu chantes « moi l’auteur qui n’as rien à dire, la poésie doit me maudire »… allons, allons, qu’est que c’est que cette fausse modestie ?

(Rires).

Plus sérieusement, tu as des doutes sur ton talent ?

Des doutes, j’en ai tout le temps. Mais j’ai aussi certaines certitudes. J’ai un orgueil qui a aussi du poids. Sans certitude, doute et orgueil, tu n’avances pas.

Quelle certitude as-tu par exemple ?

D’avoir fait le bon choix dans la chanson. Je n’ai aucun doute sur le chemin que je prends.

Tu écris aussi des romans… qui ne sont pas publiés.

J’en écris et je les range dans les tiroirs parce que c’est compliqué de les faire publier. J’ai tenté il y a quelques années, mais là, je suis fatigué de me battre pour ça. Mais j’ai besoin d’écrire des formes longues. Il y a des choses qu’on ne peut pas dire en chanson. Pour moi, les romans et les chansons sont deux exercices de styles complémentaires.

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En tout cas, tu sais écrire de belles chansons.

Je ne serai jamais un grand auteur de roman comme Balzac, Conrad ou Proust, mais je sais ce qu’est une bonne chanson. Et je sais en écrire. Qu’on les aime ou pas.

C’est bien de ne pas jouer au faux modeste.

La modestie, ça va cinq minutes (rires). Quand je dis que je sais écrire une chanson, ça ne veut pas dire que je peux le faire quand je le veux. Il y a des instants où tu vas t’enfermer dix jours dans un grenier, seul, et tu vas pondre vingt chansons. Dans le lot, il y aura des merdes et des belles chansons. Ecrire des chansons, c’est un muscle qu’il faut travailler. Le plus dur, c’est de ne pas faire ce qui a déjà été fait.

Sais-tu combien de chansons tu as « pondu » ?

Plus de deux cent je crois.

"Scarlett" (ceci n'est pas un clip).

Il est beaucoup question d’alcool dans tes chansons.jérémie bossone,gloires,interview,mandor

J’essaie d’en écrire moins sur ce sujet, mais je trouve que c’est un thème magnifique. Tu peux le traiter dans l’humour ou dans la tragédie. C’est éminemment lyrique. Je pense qu’il y a de grandes chansons d’alcool qui n’ont pas encore été écrites.

Tu évoques aussi l’amitié et l’amour, thèmes éternels et incontournables…

Les mêmes depuis l’antiquité. Mais il faut les aborder à sa façon. C’est toute la difficulté. Le choix de l’angle.

Estimes-tu que ta carrière avance à la bonne vitesse ?

J’aimerais passer à la vitesse supérieure. J’apprends la patience depuis longtemps, mais je suis très mauvais élève.

Aimes-tu parler de ton « œuvre » dans les interviews par exemple.

Ça fait partie du jeu, mais je préfère écrire des chansons. En même temps, on est là aussi pour exister, alors quand il y a des gens ou des structures qui nous accueillent pour exister, on ne va pas cracher dans la soupe.

jérémie bossone,gloires,interview,mandorTe sens-tu appartenir à une famille musicale ?

S’il y a des artistes dont je me sens proche, je dirais que nous sommes plus cousins que frangins, mais je me sens vraiment à part. Un peu seul dans mon style. C’est plus dans ma musique que je me sens étranger par rapport à ce qu’il se fait en France. Concernant les mots, depuis Lafontaine et Racine, on sait comment faire chanter un vers.

Tu aimes les poètes.

Oui, par exemple, Ronsard, du Bellay… on peut remonter jusqu’à Villon.

Tu viens de citer des poètes extraordinaires, tu ne te mets pas un peu de pression, toi qui écris des textes.

Je n’ai aucune pression, mais uniquement du plaisir. J’entends les mots qui chantent de siècle en siècle via ces poètes et c’est merveilleux. C’est bien d’avoir des grands modèles, même si tu ne leur arrives pas à la cheville. Il y a une base qui court dans la langue française qui est là et j’aime ce classicisme.

Ta musique lorgne plus vers ce qu’il se passe de l’autre côté de l’atlantique.

Un journaliste a dit un jour de mon travail que mes textes étaient classiques et que ma musique était romantique. Je suis assez d’accord, pour une fois, avec un raccourci journalistique.

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Après l'interview le 15 janvier 2015.

25 février 2015

hélène Ségara : interview pour la sortie de Tout commence aujourd'hui

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(Photo : Benjamin Decoin)

Oui Hélène Ségara a été malade. Elle l’est encore. On a tout entendu ou presque à ce sujet, mais la seule chose importante à retenir est qu’aujourd’hui elle va mieux et que cette épreuve lui a permis de revenir à l’essentiel : l’amour de la vie, l’amour de la musique, l’amour comme réponse à tout. Et c’est ce dont elle parle dans son nouveau disque Tout commence aujourd’hui que la chanteuse a voulu à la fois grave et lumineux.

J’ai rencontré la  chanteuse au sein de sa maison de disque le 16 janvier dernier. D’office, elle te tutoie, d’office, tu as l’impression d’être son ami. Une belle rencontre, donc.

cover ségara.jpgArgumentaire officiel:

Hélène Ségara est définitivement une des plus grandes chanteuses à voix de la scène française, de cette voix si pure qu’on la reconnait instantanément. Bien sûr la collection impressionnante de disques d’or, de platine et de diamant atteste d’un succès qui ne s’est jamais tari, la preuve étant les 150.000 ventes de son très réussi album de duos avec Joe Dassin, sorti en octobre 2013. Hélène Ségara a immanquablement su choisir les mélodies et les mots qui touchent le public, sans doute parce qu’elle y a toujours mis une immense sincérité et beaucoup de son histoire personnelle.

La chanteuse a vécu l’enregistrement de son 8ème album studio avec un plaisir non dissimulé, s’impliquant comme à son habitude dans la composition et l’écriture. Elle a ainsi insufflé son intuition et sa tendresse sur chacun des morceaux. Elle a de nouveau collaboré avec son mari, Matthieu Lecat, mais pour la première fois les plumes très prisées de Jean-Jacques Goldman et de Zazie sont venues mêler leur sensibilité à la sienne.

Jean-Jacques Goldman lui a fait du sur-mesure avec le premier single de l’album, Tout Commence Aujourd’hui, une chanson profondément optimiste. Zazie a écrit avec elle « Genre Humain » un titre qui serait presque le portrait craché d’Hélène et que cette dernière interprète avec sa propre fille et une chorale d’enfants. Elles ont aussi collaboré sur le très touchant « Je te Pardonne ». Hélène n’hésite plus à lâcher prise, casser sa voix, laisser parler ses sentiments.

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(Photo : Benjamin Decoin)

c-Benjamin-Decoin-2--533x800.jpgInterview :

C’était essentiel pour toi de chanter des vérités intimes ?

Oui, parce que lorsque je rencontrais des gens, la discussion ne tournait qu’autour de ma maladie. Je n’en pouvais plus de devoir expliquer ce que j’avais. Je t’en parle une dernière fois à toi, mais  je n’ai toujours pas de diagnostic aujourd’hui sur ce qui m’arrive et ce n’est toujours pas fini. Il était temps que je reporte mon énergie ailleurs. Quand on fait ce genre de métier, c’est important de se projeter.

Cela fait d’ailleurs vingt ans que tu fais ce métier.

Non, tu te trompes d’une décennie. En réalité, j’ai commencé à gagner ma vie en chantant, il y a trente ans. Je suis partie tôt de la maison et j’ai commencé à vivre de cette activité à quatorze ans.

Dans cet album, il y a près de huit chansons que tu as coécrites. Ce disque est donc l’un de tes plus personnels.

Mes deux albums les plus personnels sont Quand l’éternité et celui-ci, Tout commence aujourd’hui. Pour Quand l’éternité, je venais de traverser trois deuils assez intenses. J’avais envie de parler de tout ce qui pouvait suivre après ce genre d’événement tragique, je voulais aussi parler de l’absence et de la spiritualité que l’on peut en retirer. Pour Tout commence aujourd’hui, je voulais arrêter de me plaindre de ce qu’il m‘arrivait parce que je me rendais compte qu’il y avait des cas autour de moi tellement plus compliqués et douloureux. La chanson « Petite flamme » est dédiée à une amie d’enfance qui avait mon âge et qui a eu des soucis de santé quasiment au même moment que moi. Elle a tenu deux ans et malheureusement, elle est partie d’une tumeur au cerveau. Évidemment, tu apprends à relativiser. J’avais envie de dire de ne jamais baisser les bras. Le mental change beaucoup de choses. Je suis aimée aussi, c’est très important. L’amour, c’est ce qui décuple les forces.

C’est un album musicalement assez enlevé. Limite pop parfois.

C’est marrant parce que je ne me suis pas amusée à l’analyser musicalement. Je l’analyse dans le message qu’il délivre. Musicalement, certaines personnes disent que l’on retrouve la Hélène Ségara qu’on a connue avec les grandes mélodies, d’autres disent qu’il est pop.

Le clip de "Tout commence aujourd'hui" (texte de Jean-Jacques Goldman).

Les grandes mélodies… je partage cet avis.17102014-_B2_6322_md-1200x800.jpg

Moi aussi, je trouve. Une bonne chanson, c’est un tout. Une belle mélodie, mais aussi un beau texte.  Par exemple « Tout commence aujourd’hui » la chanson que m’a écrite Jean-Jacques Goldman est un bijou. Au début, j’avais fait un texte moi-même qui s’appelait « C’est tellement beau la vie ». Le couplet évoquait tous les moments obscurs d’une vie, et je concluais en disant que c’était quand même beau la vie ! Je trouvais ça un peu bateau comme phrase et quand Jean-Jacques m’a envoyé sa prose, tout était dit. Ca résumait tellement ce que je pensais. C’est comme s’il était rentré dans ma tête.

Je m’attendais à ce que l’album soit plus positif. Il y a quand même pas mal de chansons tristes, non ?

Je suis d’accord. Ce sont les chansons qui se sont greffées vers la fin, curieusement. « Je te pardonne » devait clôturer l’album. J’étais en travail de « reconstruction » parce que mon regard avait changé. J’avais dit à la maison de disque que ce morceau clôturerait l’album parce que, pour moi, on ne peut rien reconstruire de neuf si on n’a pas nettoyé et si on n’a pas pardonné. C’était mon état d’esprit. Quand tu vis une épreuve, il y a des gens qui sont présents et des gens qui disparaissent. Je ne suis pas dans l’aigreur, c’est la nature humaine…

Tu as été déçue par le comportement de certains de tes amis ?

Je me rappelle de quelqu’un qui se dit être un ami dans le métier et qui s’est manifesté au moment où je faisais l’album. Il n’a pas donné signe de vie alors qu’il savait par une connaissance commune que j’allais à l’hôpital. Quand il m’a contacté, c’était pour me proposer des chansons pour l’album. Je lui ai répondu que je trouvais très étonnant qu’il me laisse un message juste pour ça.

Mais, tu sais qu’il y a des gens que la maladie rend mal à l’aise.

C’est l’avis que j’ai eu d’un artiste dont je suis très proche. Il m’a dit qu’il était désarmé face à ça. Quelqu’un qui a cette discussion en toute honnêteté, je peux l’entendre. Il n’y a personne à qui j’en veux.

Hélène Ségara dans l'émission "Du côté de chez Dave" interprète "Genre humain" (texte de Zazie).

Single-Genre-Humain-Hélène-Ségara-OK1.jpgMa chanson préférée de l’album, c’est « Genre humain ».

C’est le nouveau single. Tout le monde me dit que c’est leur chanson préférée. C’est amusant parce qu’au début, je ne voulais pas la faire. Quand mon mari l’a composé, je trouvais la chanson mignonne, mais un peu candide. Et puis j’ai changé d’avis. Je ne suis pas obstinée parce que je pense qu’un artiste n’a pas toujours le recul nécessaire. Par exemple, quand Zazie m’a envoyé le texte de « Genre humain », il y avait des mots que je n’aimais pas. Le mot « genre » ne me plaisait pas. Ce n’est pas un mot que j’utilise. Je lui ai dit que je préférais  chanter « Je suis de ceux » et non « je suis du genre ». Elle m’a écrit un mail très intelligent dans lequel elle m’incitait à tenter quand même. Elle m’a demandé de lui faire confiance. J’ai essayé et, effectivement, elle avait raison, ça fonctionnait très bien.

« Nouvelle vie » est aussi une chanson très forte.

Le jour où on va m’annoncer que je suis guérie, j’ai l’espoir que ça arrive, c’est quelque chose que je vais fêter avec les personnes qui m’ont aidé. Quand on m’a fait mon premier implant dans les yeux, je pensais que ça allait guérir la maladie. Malheureusement, quatre mois après, on m’a appris que ça revenait. Les médecins m’avaient pourtant dit que je serais guérie au bout de quelques mois, mais il n’en a rien été. J’ai morflé, mais les fans m’ont énormément soutenu.

Tu as dû annuler ta précédente tournée…hélène ségara,tout commence aujourd'hui,je suis de ceux,interview,jean-jacques goldman,zazie,mandor

J’ai annulé ma tournée et mon Olympia parce que j’avais deux traitements parallèles très lourds et les effets secondaires étaient devenus très handicapants. Je n’étais plus en état de chanter. Là, je vais te dire honnêtement, j’ai pris tous mes médicaments et j’ai tout jeté. L’hôpital ne valide pas du tout ce geste, mais c’est mon choix après un an et demi de traitements intenses.

Heureusement, tu reprends la scène en juin prochain.

J’ai plein d’idées et je sais vers quoi je veux aller. Tout recommence aujourd’hui (rires).

Cet album, c’est un peu une thérapie ?

Franchement, oui. Je parle de la force mentale, de la pensée positive, de la manière dont on construit nos vies. Notre manière de positiver peut changer tellement de choses autour de nous. Et  pas que pour moi. J’ai certaines petites fans qui traversent des maladies pas drôles en étant plus jeunes que moi. Je sais qu’elles se retrouvent un peu dans cet album.

Tu es très proche de tes fans.

Il y en a qui sont là depuis plus de quinze ans. Ils viennent partout. Sur les concerts, les télés, les tournages de toutes sortes. Ils sont d’une telle fidélité et d’une telle gentillesse que tu ne peux pas rester indifférente. Il y en a dont je connais toute la vie.  Quand tu as un public d’une telle tendresse, tu ne peux pas être dans l’indifférence. J’essaie d’être au maximum présente pour eux.

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Après l'interview, le 16 janvier 2015.

23 février 2015

Mission Control (groupe de David Hallyday): Interview pour la sortie de Alive

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J’ai toujours eu une certaine tendresse pour David Hallyday. Je trouve l’artiste talentueux et l’homme très sympathique. Je ne mégote jamais à aller le mandoriser (ici, la première fois en 2007 et là, la seconde en 2010). Pour cette troisième, il n’est plus seul. En effet, il est entouré du guitariste Olivier Freche et du bassiste Fabrice Ach. Ils forment le groupe pop rock electro, Mission Control.

J’ai rencontré ce beau monde le 12 janvier dernier dans les loges du Comédia (à Paris). Le soir même ils présentaient pour la première fois à leurs fans certains morceaux de ce premier album commun. La vidéo suivante en témoigne.

Making of Mission Control au Comédia le 12 janvier 2015.

david hallyday,olivier freche,fabrice ach,mission control,alive,the rising,interview,mandorArgumentaire officiel  (mais largement raccourcie):

Le nouveau projet de David Hallyday, sous le titre de Mission Control, est à la fois un nouveau pari, une nouvelle aventure, et le retour passionné du rêve de tout musicien : jouer dans un groupe. On connaît le David Hallyday chanteur et auteur-compositeur. Tout au long d'une carrière couronnée de disques d'or et de Golden Awards, il a su imposer une griffe mélodique aisément reconnaissable, qu'il écrive pour lui ou pour les autres. Mais on sait moins qu'au cours de ses pérégrinations artistiques, entre Los Angeles et Paris, il a fait partie de plusieurs groupes, Blind Fish et Novacaine, avec lesquels il a même enregistré des albums.

Retrouver le plaisir des débuts, reformer un groupe pour partir à nouveau sur les routes, l'idée a germé pendant que David préparait son nouvel album. Un album en anglais, un projet international que lui, l'artiste solo, a cette fois envie de partager avec des complices.

Dénicher des musiciens avec qui partager les mêmes émotions, humaines et artistiques. C'est chose david hallyday,olivier freche,fabrice ach,mission control,alive,the rising,interview,mandorfaite, avec le guitariste Olivier Freche, fondateur du groupe JADE et auteur d'un album adapté de "Hypérion", le best-seller de l'écrivain Dan Simmons. A la basse, son frère de gammes Fabrice Ach, surnommé "Le maître de l'harmonie", qui a travaillé entre autres avec Anggun, Mickael Miro et la célèbre blueswoman Anna Popovic.

Outre les compositions, le chant et 50% de la batterie, David se chargera de l'électronique et des claviers. Mission accomplie… en huit semaines de travail acharné et convivial,dans la plus grande liberté artistique. Le résultat, un disque d'électro-pop spatial, épique et mélodique. Onze titres convergeant tous autour du thème de la passion et de l'élévation.

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david hallyday,olivier freche,fabrice ach,mission control,alive,the rising,interview,mandorInterview :

Je vais commencer en m’adressant à Olivier et Fabrice. Comment David a-t-il fait appel à vous ?

Fabrice : Nous avons une amie commune qui est sa manageuse. Elle nous a fait jouer ensemble sans savoir ce que recherchait exactement David. Olivier et moi, nous nous connaissions déjà et avions travaillé dans moult projets communs. Il fallait que ce que nous faisions colle avec ce que souhaitais David.

En somme, vous vous êtes « essayés » avant de concrétiser le projet.

David : Il fallait savoir si artistiquement et humainement cela passait bien. Franchement, on a tout de suite sympathisé. Le fait d’enregistrer cet album pendant huit semaines juste entre nous, ça nous a permis de bien nous connaître. Nos femmes sont venues, nos enfants et nos potes aussi. On a vécu comme en famille au manoir de Loconville. L’énergie était démentielle entre nous. C’était comme si nous avions toujours joué ensemble.

Cette osmose est de l’ordre de la magie ?

David : De toute manière, quand les choses fonctionnent, ça devient toujours de la magie.

Olivier : Quand on a commencé à jouer ensemble, il y a eu un feeling immédiat et beaucoup d’énergie. Dans ce genre de situation, on ne sait jamais ce qu’il va se passer. Cela peut-être super ou catastrophique. On se découvre réellement au moment où on plante la première note. Nous nous sommes appropriés la musique que l’on a jouée et ça a fonctionné tout de suite.

Clip de "The Rising".

David, vous aviez besoin d’être avec de nouveaux musiciens pour continuer votredavid hallyday,olivier freche,fabrice ach,mission control,alive,the rising,interview,mandor parcours ?

David : Je voulais faire un projet artistique différent. Dans ma carrière, j’ai la hantise de toujours refaire la même chose. Récemment, je me suis demandé quel avait été le meilleur moment musical dans ma vie. La réponse était simple : c’était quand j’avais fait mes premiers groupes, Blind Fish et Novacaine. Ce sont les meilleurs souvenirs de ma carrière, alors que nous n’avons eu aucun tube. C’est cette naïveté et cette énergie que j’avais envie de retrouver. Dans ce climat musical très stérile, j’avais envie de faire quelque chose de beaucoup plus chaleureux et de retrouver une méthode plus ancienne, plus atypique par rapport à cette génération-là. Aller chercher l’énergie et les émotions à des endroits où on ne va pas les chercher habituellement. J’ai besoin de complicité, j’ai besoin de sentir qu’il y a mes potes, une famille autour de moi. J’ai appris la musique comme ça. En l’a partageant avec les copains. Cela me manquait beaucoup.

Mais quand on enregistre un album solo, il y a des musiciens quand même.

David : La différence quand tu fais un disque avec un groupe, c’est que tu vis avec. Les musiciens ne sont plus des musiciens. Ils deviennent une équipe de foot. Ils ne doivent pas jouer solo. L’union fait la force.

Fabrice : Ce n’est pas un travail différent pour nous, c’est une implication différente. Il nous arrive d’enregistrer des albums pour d’autres personnes. On est juste interprète de quelque chose. Dans ce projet, j’ai pu choisir l’instrument avec lequel j’allais enregistrer, j’ai pu m’approprier certaines parties des chansons. Chacun est là pour faire évoluer le groupe. Je pense que nous avons emmenés un son à David.

David : Tout à fait.

Olivier : Dans ce manoir, on a partagé à la fois le côté musical et le quotidien. Tout ce qui est autour de la musique ressoude et renforce. Quand tu joues, il faut savoir ressortir les atomes crochus que tu as avec les gens.

Fabrice : Il faut aussi de bonnes chansons. En l’occurrence, nous avions à notre disposition de très bonnes chansons. C’est la base de tout.

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Parlons du lieu. Vous avez enregistré au manoir de Loconville, un lieu d’enfance de David.

David : C'est même un endroit sacré pour moi. Mes parents, mes grands-parents, mes arrière-grands-parents y ont vécu. C’est une maison pleine de bonnes vibrations dans laquelle, tout gamin, je croisais Hendrix ou Dylan, venus pour une garden-party. Cette maison ne nous appartient plus depuis des années, mais la personne qui y vit est vraiment adorable. Elle a aimé notre projet et nous a laissé le manoir pendant huit semaines. Je ne la remercierai jamais assez.

Fabrice et Olivier, vous avez joué avec de très nombreux artistes, mais vous étiez un peu plus dans l’ombre. Avec Mission Control,  vous êtes mis plus en avant. Cela vous plait-il ?

Fabrice : Je vous arrête tout de suite, nous ne sommes pas des musiciens de studios. On a fait beaucoup de concerts, des disques aussi et on a plein de projets. C’est d’ailleurs très français ce truc de ne pas mettre les musiciens en avant. Les journalistes français s’adressent souvent au chanteur et très peu aux musiciens. Ce n’est visiblement pas votre cas, car vous avez commencé l’interview avec nous deux.

Olivier : Cela dit, c’est normal, on est dans la tradition de la chanson française. Il y a une différence culturelle parce qu’en France, il y a beaucoup d’artistes solos.

Fabrice : Du coup, pour nous deux, faire partie d’un groupe ou tout le monde est considéré d’égal à égal, c’est assez plaisant.

David : L’idée de faire ce groupe, c’était de jouer en bande et de passer les frontières. La question que tu viens de poser…

… n’est que française, c’est ça ?

David : Voilà ! Mais, ce n’est pas une mauvaise question. Dans notre esprit, on est tous au même niveau.

Olivier : Cette question pose bien la différence entre la France et le reste du monde.

Fabrice : Il faut dire aussi que le statut de David, en France, il ne peut pas y échapper. Ses parents sont si « historiques ».

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Je continue à jouer au journaliste franchouillard alors. Vous savez que les français, dont je fais partie, n’aiment pas quand un groupe français chante en anglais ?

David : Me concernant, j’ai parlé anglais avant de parler français, donc cette langue vient instinctivement dans la musique que je crée. C’est marrant ce que vous me dites, parce que je n’ai jamais eu ce sentiment-là, moi.

A vous, on pardonne parce que vous avez cette double nationalité et que les gens le savent.

David : En tout cas, je suis très fier de représenter deux cultures.

Fabrice : C’est vrai que pour David, ce n’est pas qu’on lui pardonne, mais on l’accepte plus. Nous savons bien que si c’était un autre chanteur français qui se lançait dans une telle expérience en langue anglaise, la pilule aurait été plus difficile à avaler.

Nouveau single "Reaching up" (écoute).

david hallyday,olivier freche,fabrice ach,mission control,alive,the rising,interview,mandorQuel est le point commun entre toutes les chansons de l’album.

David : Elles sont toutes épiques et rassembleuses. « Arrêtons d’écouter tout ce qu’on nous dit, prenons notre destin en main et fonçons en avant ». C’est le leitmotiv de ce disque.

David, vous n’avez pas choisi la facilité pour la poursuite de votre carrière. Êtes-vous confiant ?

David : Je sais que les métiers de la musique deviennent très compliqués. En plus, j’ai choisi une voie très compliquée. J’ai monté un groupe que les gens ne connaissent pas et que nous sommes en train de développer à l’international. J’ai pleine conscience que rien n’est gagné et que ce sera très difficile. En fait, on ne sait rien, juste que l’album est bon et que l’énergie est contagieuse.

L’incertitude fait-elle partie des joies du métier ?

Fabrice : Absolument.

David : Il y a beaucoup de gens qui nous disent que nous prenons des risques. Je ne suis pas d’accord. Pour moi, le risque c’est de ne rien faire ou de faire toujours la même chose. Après, que ça marche formidablement ou pas tellement ou pas du tout… la balle n’est plus dans notre camp. Il y a une notion qu’on oublie un peu dans ce métier, c’est la chance. Il faut aussi être là au bon moment… et être patient.

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Après l'interview le 12 janvier 2015.

20 février 2015

Art Mengo, Magyd Cherfi, Yvan Cujious: interview pour le Toulouse Con Tour

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toulouse con tour,art mengo,magyd cherfi,yvan cujious,interview,mandorHier soir, je suis allé au Café de la Danse pour assister au Toulouse Con Tour. Cela faisait longtemps que je n’avais pas pris autant de plaisir lors d’un concert.

Jubilatoire !

Le 28 janvier dernier, Art Mengo (mandorisé là), Magyd Cherfi (mandorisé ici) et Yvan Cujious, les trois protagonistes toulousains de ce projet vraiment enthousiasmant, de passage à Paris, m’ont accordé une heure de leur temps… et nous ne nous sommes pas ennuyés.

Argumentaire officiel :toulouse con tour,art mengo,magyd cherfi,yvan cujious,interview,mandor

Yvan Cujious, chanteur, pianiste, trompettiste, joueur de mots à l'humour décalé, aime sa ville, Toulouse, son rouge et noir et ses artistes du cru qui font vibrer ses scènes. Il a eu l'idée de proposer le projet « Toulouse Con Tour » à deux de ses copains : Magyd Cherfi, chanteur et poète militant auteur emblématique du célèbre groupe Zebda, et Michel Armengot, connu sous le nom d’Art Mengo, chanteur, guitariste, pianiste et compositeur pour les plus grands, de Gréco à Hallyday en passant par Jane Birkin ou Henri Salvador.

De Claude Nougaro à Juliette, de Carlos Gardel à Pierre Perret ou Nino Ferrer, en passant par Francis Cabrel ou les Fabulous Trobadors, les trois complices et l'accordéoniste Lionel Suarez s'amusent à la chanson toulousaine par leurs reprises novatrices, parfois pudiques, parfois exubérantes.

toulouse con tour,art mengo,magyd cherfi,yvan cujious,interview,mandorInterview :

Cette réunion de trois artistes toulousains d’horizons différents est une sacrée expérience !

Yvan Cujious : Pour moi, c’est vraiment inédit. Je n’ai jamais partagé la scène avec d’autres chanteurs. Cette aventure est une manière d’aborder différemment la scène et de partager un jeu collectif. Je n’ai pas l’habitude, mais ça se passe super bien entre nous.

Magyd, vous avez été le premier à être contacté par Yvan pour participer à ce projet. Vous en avez pensé quoi ?

Magyd Cherfi : Je n’ai pas beaucoup réfléchi parce que Yvan, quand on se croisait, me disait : « J’aime ce que TU fais. » Il parlait toujours de mon travail personnel en termes qui me faisaient plaisir. Ça touche.

Il fallait que vous vous sentiez aimé ?

Magyd : Moi, oui. Je suis un peu son idole, en toute humilité, je ne pouvais pas refuser (rires). Non, sérieusement, j’ai dit oui en pensant que ça ne pouvait être que bon.

Et vous Art Mengo ?

Art Mengo : Je crois que c’est ce qui m’a fait peur qui m’a attiré. Le fait que l’on vienne tous les trois de milieux très différents, que l’on défende des univers très particuliers. Je me suis dit qu’il y avait certainement quelque chose à faire d’intéressant dans ce projet.

Une fois que chacun a dit oui, il a fallu concrétiser…toulouse con tour,art mengo,magyd cherfi,yvan cujious,interview,mandor

Art : Bizarrement, c’est une mécanique qui s’est mise en place assez vite. Il a fallu penser au répertoire. On a choisi des chansons et les façons de les interpréter assez rapidement. Tout est allé vite et naturellement.

Magyd : Chacun voulait que les deux autres se fassent plaisir, donc nous n’avons pas débattu un siècle pour savoir qui allait chanter quoi.

Magyd, vous êtes le seul des trois qui a l’habitude d’être accompagné. Ce ne doit pas être la même ambiance avec Yvan et Art qu’avec Zebda…

Magyd : Ça change, bien sûr, parce que nous sommes trois, mais en entités autonomes. Art et Yvan  restent ce qu’ils sont, alors que dans Zebda, il y a le postulat d’obéir à une cause et une philosophie commune. Avec Zebda, il faut parler d’une seule voix, mais à plusieurs. Dans le projet « Toulouse Con Tour », ce sont trois voix différentes.


"Les murs de poussière" de Francis Cabrel au Grand Studio d'RTL.

toulouse con tour,art mengo,magyd cherfi,yvan cujious,interview,mandorLes noms des artistes  de Toulouse et de sa région que vous alliez reprendre étaient une évidence ?

Yvan : Nougaro, Nino Ferrer, Pierre Perret… on était tous d’accord. Oui, encore une fois, le choix s’est fait rapidement. On a sélectionné aussi des artistes que le grand public connaît un peu moins, mais que nous apprécions beaucoup comme Juliette et les Fabulous Trobadors… Nous avons cela en commun tous les trois, nous abordons la chanson avec l’envie d’un récit, d’une chanson avec de la teneur.

Il y a un côté ludique dans ce projet.

Art : Je crois même que c’est la priorité. On peut faire des jolies choses uniquement si nous sommes dans la joie, l’amusement et la bonne humeur. Personnellement, je ne peux pas fonctionner dans la lutte et le conflit. Je travaille avec des gens qui ont envie de rire, de blaguer, de faire de la musique positivement et de s’éclater sur scène.

Il paraît que sur scène, justement, vous vous chambrez pas mal.

Magyd : La cerise sur le gâteau, c’est qu’il y a entre nous un second degré permanent. On ne se prend pas pour autre chose que ce que nous sommes. On s’attaque parfois à des monuments, alors il faut trouver une liaison entre chaque chanson. On essaie de trouver une sincérité dans leur approche tout en gardant une distance. Cette distance, on la comble avec de l’humour. Ça redonne une dimension humaine au projet.

Yvan : Artistiquement, nous ne sommes pas dans l’imposture, ni dans le choix de la création d’un personnage. Nos trois personnalités sont complémentaires et nous nous sommes vite trouvés et entendus.

Y a-t-il des gens que vous reprenez qui vous ont vu sur scène ?toulouse con tour,art mengo,magyd cherfi,yvan cujious,interview,mandor

Yvan : Oui, Jean-Pierre Mader. Et d’ailleurs, il ne nous parle plus depuis (rires).

Magyd : C’est délicat parce que nous avons un passage où nous reprenons les gros tubes des années 80 de la chanson toulousaine. On se moque un peu de toutes ces chansons et nous les caricaturons légèrement.

Yvan : Pour en revenir à Mader, c’est quelqu’un qui assume ce qu’il fait et je ne pense pas qu’il soit vexé.

Magyd : Sans rire, moi j’adore « Macumba ». Mais je ne vais pas faire le faux cul, on ne peut pas s’empêcher de lancer une pointe d’ironie sur ce genre de tubes. Tu sais, moi j’ai bien fait « Tomber la chemise » et elle m’a bien collé à la peau.

Vous ne la chantez pas dans votre « Toulouse Con Tour » ?

Magyd : Non, mais pourquoi pas ? Je la verrais bien chanter par Art.

Art : Moi non plus, je ne vais pas me moquer des années 80. J’ai aussi un tube à cette époque-là, « Les parfums de sa vie ».

Magyd : Mais Art, « Les parfums de sa vie », c’était une chanson sensible et formidable. Tu ne peux pas la classer dans cette même catégorie.

Art : Elle est quand même très connotée années 80, dans les synthés et la réalisation…

Vous interprétez les chansons des autres dans des versions proches des originales ?

Yvan : On ne s’en éloigne pas tellement, sauf qu’on est sur le parti pris d’une musique acoustique.

"Le sud" de Nino Ferrer au Grand Studio d'RTL

toulouse con tour,art mengo,magyd cherfi,yvan cujious,interview,mandorComment réagit le public ?

Magyd : Il y a quelque chose d’affectif entre lui et nous. Il y a un a priori positif sur Toulouse. Je me suis rendu compte qu’il y a un élan sur cette ville.

La rencontre la plus surprenante, c’est celle de Magyd et d’Art, non ?

Yvan : Je savais que Magyd et Art ne se connaissaient pas, à part de nom et par la réputation, du coup, cela m’intéressait de les faire se rencontrer. Je savais que ça allait fonctionner.

Art : Je confirme. Il y a eu un intérêt immédiat l’un pour l’autre.

Magyd : C’est une pure jouissance, parce que justement, il y a un tel écart entre son œuvre et la nôtre (Zebda) que c’est jouissif. J’en ai eu marre de passer ma vie avec des gens qui partageaient tout avec moi, la philosophie, la cause, l’idéal… Depuis l’âge de six ans, j’ai fait des clubs de foot, des colonies de vacances, des bandes, des partis politiques, des groupuscules… Je n’ai vécu que dans des groupes. J’ai besoin d’oxygénation et de vivre des choses avec des gens qui ne sont pas comme moi.

Et vous Art ?

Art : Moi, c’est exactement l’inverse de Magyd. A l’époque des « Parfums de sa vie », j’aurais adoré appartenir à un groupe. Faire la promo avec mes potes musiciens et au lieu de ça, je me retrouvais seul. C’était chiant et triste. La musique, je l’associe à quelque chose de gai, alors le projet dans lequel je me retrouve avec Yvan et Magyd me convient totalement. J’adore ça en fait. Je me sens bien. Ça me plaît beaucoup de ne pas être devant et de ne pas être la vedette. J’aime bien aussi l’idée de recevoir des remarques de la part des autres. L’échange est là, constamment.

Yvan : Il me semble que ça fait beaucoup avancer dans son aventure personnelle. Depuis que je tourne avec eux, je considère la scène différemment.

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Pendant l'interview (1).

Vous apprenez les uns des autres ?

Yvan : Quand je regarde Magyd, je suis impressionné. C’est un artiste qui travaille beaucoup et qui a une manière à lui d’aborder la scène et le répertoire. Ça me renvoie à des choses que je ne fais pas et que je pourrais améliorer. Moi, je prends les choses comme ça vient. Art aussi, je crois. Nous ne cadrons pas les choses formellement.

Art : Je ne sais pas. Je n’ai pas trop analysé, donc je dois être un peu comme tu le dis.

Magyd : C’est vrai que nous nous interpellons sur le travail passé ou à venir de chacun. Yvan me conseille par exemple d’épurer mes chansons. Mes textes sont noyés dans des rythmiques et c’est parfois dommage. Ça empêche d’être attentif au sens des propos. Art, moi, je lui conseille de travailler dans des textes plus caillouteux. Je lui dis de laisser tomber le « love », d’envoyer du gros mot et de la lutte des classes. Lui me dit d’ouvrir mon cœur. Il m’a fait remarquer que sur 10 albums et trente ans de carrière, je n’ai jamais dit  « je t’aime » dans une chanson. Voilà, on discute comme ça entre nous, ça ne veut pas dire que l’on va appliquer les conseils.

Personne ne se vexe ?

Magyd : Ce que j’aime chez Art et Yvan, c’est qu’ils ont de la distance par rapport à leur métier. Si un artiste n’a pas de distance avec son œuvre, il souffre. Tu sais, tous les trois, nous sommes dans la quête d’une expérience nouvelle à vivre. La distance permet que la discussion soit possible.

"La chanson con" de Juliette.

Vous semblez vous régaler sur scène. Il faut se régaler soi-même pour régaler les autres ?

Magyd : Moi j’ai un certain âge, un certain parcours. J’ai besoin que ce soit un pur kif. Longtemps, j’ai fait ce métier pour becqueter, puis pour élever un peu le niveau et là, maintenant, il y a l’obligation que ce soit du pur plaisir.

Art : Tu parles d’âge et tu as raison. A un moment donné, on a vraiment envie de profiter du présent positivement.

Yvan : Ce projet arrive à un moment de nos vies qui est le bon. Nous n’avons aucune frustration, ni aigreur. Heureusement, sinon, nous n’aurions pas le même état d’esprit pour le véhiculer.

Magyd : Du fait de cette expérience, je dirais que c’est le temps qui nous a débarrassés des oripeaux d’orgueil, d’ego, de vouloir exister à tout prix. Ce qui est extrêmement agréable aujourd’hui, c’est que tous les trois, nous abordons cela avec beaucoup de douceur. Ce n’est pas du luxe.

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Pendant l'interview (2).

Pensez-vous que cette expérience va modifier votre façon d’envisager vos carrières personnelles ?

Art : Je l’espère sincèrement, mais c’est insidieux. On ne s’en rend pas forcément compte tout de suite. Peut-être que ça va me permettre d’aborder des sujets autrement. Je ne conçois pas que l’on ne retire rien de ce projet.

Magyd : Moi, cette expérience va modifier beaucoup de choses. Ça va dans le sens que je veux prendre désormais dans mes projets en solo. Beaucoup d’épure et une voix complètement assumée. L’air de rien, j’ai toujours été protégé par plein de voix et plein de sons, je me suis un peu planqué derrière les décibels. Je suis à la recherche de la plénitude.

Yvan : Je suis sûr à 100 %  que j’évolue de jour en jour à leur contact. J’ai l’impression d’apprendre tous les jours en regardant Art et Magyd. Ils ont une telle carrière tous les deux…

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Après l'interview, le 28 janvier 2015. De gauche à droite, Magyd Cherfi, bibi, Art Mengo et Yvan Cujious.

10 février 2015

Anne de Valors : interview pour les Tutodanne

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anne de valors,tutodanne,interview,sharefraiche,mandor« Anne de Valors, la Presque Trentaine, la Presque Stabilité, mais trop de conneries à dire. » C’est ainsi que se présente cette jeune femme débordante de vitalité et d’humour. Pendant longtemps, je ne suis pas parvenu à être objectif sur les vidéos de tutos que m’incitait à regarder cette comédienne humoriste.

Le problème est simple… Je l’ai connu toute petite, car je faisais de la télé et de la radio avec sa maman à RFO Guyane dans les années 90 (voir sous l’interview).

Mais après avoir visionné plusieurs « tudodanne », j’ai été bien obligé de reconnaître que je souriais souvent et qu’elle avait du talent. L’impro et la répartie immédiate sont incontestablement ses deux points forts.

Et c’est suffisamment rare pour être souligné.

Le 17 décembre dernier, la récente recrue de Share fraiche (un site qui s’occupe de nouveaux talents), est venue me voir à l’agence pour une mandorisation. C’est très particulier d’interviewer une jeune  femme que l’on ne peut s’empêcher de voir encore comme la petite fille que l’on a connue dans une autre vie.

Biographie (par elle-même) :anne de valors,tutodanne,interview,sharefraiche,mandor

Élevée entre les Antilles et la France, j'ai baigné très tôt dans l'univers audiovisuel puisque ma mère était journaliste.
Un premier parcours en tant qu'assistante de production… puis un challenge lancé par un pote humoriste me fait monter sur scène en 2012
Peu sûre de moi, je reprends mes activités bureautiques
A l'aube de mes 30 ans, je décide de parodier les tutorials.
Une première vidéo plébiscitée par mon entourage et me voici lancée sur les routes de Youtube.
Aujourd'hui comédienne/youtubeuse je continue mon petit bonhomme de chemin avec une seule idée en tête: vous faire sourire.

Toutes ses vidéos sur Youtube.

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(Toutes les photos de cette série sont signées Tristan G).

anne de valors,tutodanne,interview,sharefraiche,mandorInterview :

As-tu toujours voulu devenir comédienne ?

Ma mère était un peu dans les médias, comme tu le sais. Le journalisme, les caméras, la prod… j’ai baigné dedans quand j’étais petite. Ça m’a peut-être donné des idées. Ce dont je suis certaine, c’est que j’ai une capacité comique que j’ai exploitée très tôt. J’ai toujours aimé faire rire les gens.

De là à devenir comédienne…

Tu as raison. En plus, ce n’était pas trop mon truc à la base. Il  y a trois ans, l’humoriste John Eledjam, qui bosse aujourd’hui avec Kev Adams, était venu me voir en me disant que mes statuts le faisaient marrer et qu’il pensait qu’il y avait quelque chose à faire avec moi en one-woman-show. J’ai pris ça comme un challenge. J’ai écrit un sketch en deux jours et la semaine d’après, je l’ai joué en public dans une petite salle. Comme il y avait beaucoup de monde sur le même terrain, j’ai eu peur de me perdre et j’ai interrompu très vite cette expérience. Je me suis remise dans le monde du travail pour gagner un peu ma croute.

A l’aube de tes 30 ans, soudain, tu as eu une idée…

Un jour, sur internet, je suis tombée sur un tuto du genre « comment faire un chignon ». Je l’ai trouvé exécrable et très long.  Et finalement, j’ai trouvé ça drôle. Elle ne faisait pas exprès d’être drôle, mais moi, j’ai décidé de faire des tutos en faisait exprès de l’être. Ma première vidéo, c’était un tuto sur le maquillage. Les retours étaient suffisamment encourageants pour m’inciter à poursuivre l’aventure. Aujourd’hui j’en suis à plus de cinquante tutos.

Tuto "faire un tuto".

Improvises-tu ?anne de valors,tutodanne,interview,sharefraiche,mandor

Oui, le plus souvent. J’ai un petit fil conducteur selon les tutos que je propose. J’ai besoin d’un côté réaliste, authentique, spontané et audacieux. Je ne voulais pas créer un personnage. Si tu écris, tu n’es plus toi. J’imagine que dans mes vidéos, tu dois reconnaître mes mimiques et ma manière de parler.

Effectivement, la Anne que l’on voit dans les tutos ressemble à la Anne que je connais. En plus caricaturale, peut-être.

Je me moque plus de moi dans les vidéos que dans la vie. Dans la vie, je me moque plus des autres. La Anne des tutos croit bien faire, mais elle loupe toujours ce qu’elle entreprend. J’aime bien le côté looseuse parce qu’intérieurement, c’est une manière de me dire que si je me moque de moi, les autres vont moins se moquer de moi.

Tuto "Morning routine".

anne de valors,tutodanne,interview,sharefraiche,mandorParfois tu dis des mots comme « bite ». C’est très masculin.

J’ai un côté bonhomme, c’est sûr. Et j’ai développé ce côté-là. Tu dis « bite », c’est malheureux, mais ça fait rire. Je suis quelqu’un d’assez cash et je maîtrise le français correctement, ce qui me permet d’être vulgaire de temps en temps.

Qu’en pense ta mère ?

Chaque vidéo est validée par elle. Je n’ai pas le droit à plus de trois gros mots par vidéo. Elle ne comprend pas toujours que l’humour a évolué, que les femmes ont changé et que nous nous sommes vraiment affranchies. On se permet des choses que l’on ne se permettait pas avant. Quand je sors des mots un peu vulgaires, ce n’est jamais gratuit. C’est dans un contexte. Je ne m’amuse pas à dire « enculé » pour dire « enculé ». Je n’ai pas le droit de faire tout ce que je veux, certes, mais je sais qu’elle a un bon sens critique. Le jugement de ma mère est primordial pour moi.

Moi, j’ai mis un peu de temps à relayer tes vidéos parce que je te connais depuis toute petite et je n’avais aucune objectivité sur ton travail. Je ne savais pas du tout quoi en penser.

Parce qu’on est proche. En tout cas, les conseils que tu m’as donnés au tout début m’ont beaucoup aidé. Tu m’as parlé de la longueur des vidéos, du dynamisme… ça m’a fait évoluer. Grâce à toi, je suis passée de vidéos de trois minutes à une minute trente, maximum. Il y a très peu de monde qui ose me dire que telle ou telle chose ne va pas. Si on me dit que c’est génial et point barre, c’est difficile de se remettre en question. J’attends les : « c’est bien mais… ». J’attends vraiment ces « mais ».

Tuto : "Recruteurs de donateurs".

Je trouve que tu es dans l’air du temps.anne de valors,tutodanne,interview,sharefraiche,mandor

Je ne sais pas si c’est moi qui m’adapte ou si c’est naturel.

Vous n’êtes pas très nombreuses à faire ce genre de tutos.

Il y a Andy dans « Andy fait des vidéos », mais c’est très girly. Il y a aussi Natoo qui souvent joue à la looseuse. Mais celle dont je me sens la plus proche dans l’esprit, c’est Alison Wheeler. Je l’adore.

Comment comptes-tu évoluer aujourd’hui ?

Je n’ai pas envie d’abandonner les tutos. Je suis passée d’un tuto par semaine à un tuto tous les dix jours. Sinon, j'ai pas mal de projets web notamment la dernière série de Kev Adams Kick On et je continue mes castings. 

En ce moment, tu es dans des perspectives positives.

Disons que je cours moins derrière les projets. Les gens me font des propositions qui me correspondent. Le métier de comédienne m’intéresse, mais j’en suis encore à un stade où je me demande si je pourrais être à la hauteur dans de vrais rôles de compositions.

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anne de valors,tutodanne,interview,sharefraiche,mandorJouer dans Workingirl, c’était jouissif pour toi.

C’est ma came, mon humour. Les nanas qui jouent et les auteurs de cette série sont extraordinaires. Je suis très fière d’avoir eu un rôle dans La grande évasion. C’est Sylvain Fusée, le réalisateur qui m’a proposé de participer, je n’en reviens toujours pas.

Comment est-il tombé sur toi ?

Tu sais, j’ai beaucoup fait ma com. Twitter a été mon révélateur. J’ai réussi à toucher beaucoup de monde. Un jour j’ai envoyé un tuto à Sylvain. Il ne m’a pas répondu, mais il avait regardé. Il a un petit cahier dans lequel il note les gens qu’il aime bien et dès qu’il a un projet, il regarde sa liste et il les appelle.

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Pendant l'interview.

La télé et la radio t’intéresse aussi.

J’adorerais faire des chroniques humoristiques décalées. J’ai un besoin de liberté parce que je sais que mon humour repose sur ma spontanéité. Mon point fort est la répartie. Moi, je veux être un sniper, à l’instar du maître, Laurent Baffie.

Je trouve que ce qui fait ta force, c’est que tu es entière.

Je n’ai pas envie de me brader sous prétexte que je commence. J’ai déjà refusé des projets, parce qu’ils ne me correspondaient pas du tout. J’ai refusé une télé réalité, une web série et même un film porno. Pour cette dernière activité, ils ne me payaient pas assez cher (rires).

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A l'agence, après l'interview...

Bonus : Ici, vous pouvez voir la petite Anne sur les genoux de Framboisier (ex-Musclés disparu récemment) en compagnie de Dorothée (et de moi au micro) lors d'une émission d'RFO Guyane qu'animait sa maman (non présente sur la photo) en avril 1992.

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05 février 2015

Lulu Gainsbourg : interview pour Lady Luck

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En 2011 Lulu Gainsbourg (fils de Serge et de Bambou) avait tenté d'évacuer le poids de l'héritage avec son disque From Gainsbourg to Lulu. Il y reprenait 16 morceaux de son père. Aujourd'hui, à 29 ans, le musicien revient avec un disque raffiné, Lady Luck, dans lequel il chante en anglais (parce qu'il vit à l'étranger depuis 9 ans).

L'ambiance y est belle, essentiellement sensible et atmosphérique. Le piano est omniprésent dans ses chansons, et elles sont toutes nées sur un Bernstein offert par son père. 

Pour ce deuxième album, le chan­teur a donné libre court à ses idées et à ses émotions.

Le 18 décembre dernier, je suis allé à sa rencontre de cet artiste complet, dans les locaux de sa maison de disques, Universal Music.

Biographie officielle (mais écourtée):

Il y a trois ans, Lulu Gainsbourg entamait sa carrière discographique avec un splendide cadeau : pour son père, disparu vingt ans plus tôt, le musicien avait imaginé un éblouissant disque de reprises, pour lesquelles il avait réuni aussi bien Vanessa Paradis qu’Iggy Pop, Scarlett Johanson, Marianne Faithfull, Johnny Depp ou Rufus Wainwright… Nommé From Gainsbourg to Lulu, ce disque était pour Lulu une étape indispensable, un passage obligé, avant l’envol en solitaire.

lulu gainsbourg,lady luck,interview,mandorAujourd’hui, il dévoile douze titres personnels, réunis sous le nom de Lady Luck, un premier album de compositions originales que lui ont inspirées des événements de sa vie privée.

Résolu à ne chanter que dans la langue de Lou Reed ou Dylan, l’artiste décide de collaborer avec des paroliers américains. Un choix logique pour celui qui a passé de nombreuses années à l’étranger : entre Londres, où il réside aujourd’hui, New York et Boston, où il fréquenta les bancs du prestigieux Berklee College of Music.
Lulu se fait épauler par du beau monde : Paul Turner et Derrick Mckenzie, bassiste et batteur de Jamiroquai mais aussi Drew McConnell de Babyshambles l’ont rejoint en studio. A cette équipe de titulaires, il faut ajouter, sur Lady Luck, quelques beaux convives: Matthieu Chedid et son frère sont venus participer au single « Lady Luck », tandis que l’actrice Anne Hathaway et l’artiste Ara Starck, fille du célèbre designer, se sont invitées sur deux titres du plus bel effet (« The Cure » pour la première, « It’s Always Something » pour la seconde). lulu gainsbourg,lady luck,interview,mandor

Lulu signe ici un disque très intime et sincère. Avec pudeur, le jeune homme y interprète deux dialogues imaginaires avec ses parents : il s’adresse à sa mère sur la jolie ballade floydienne « Moushka », et discute avec son père sur « Destiny », titre au texte désarmant pour lequel il a agencé, en clin d’œil, des arrangements très gainsbouriens. Musicalement, Lady Luck continue d’illustrer l’éclectisme et la largesse d’esprit de son auteur, oscillant entre funk sexy, pop, ballades atmosphériques et instrumentaux raffinés.

Portés par un sens mélodique affuté, les morceaux s’ornent d’arrangements soyeux et délicats, qui leur confèrent souvent un charme cinématographique.

lulu gainsbourg,lady luck,interview,mandorInterview :

Vous sentez-vous attendu au tournant avec ce premier disque très personnel ?

Je ne m’en rends pas compte. Ce disque peut autant être ignoré qu’avoir un succès d’estime ou devenir mythique. Il n’y a pas de règle.

Avec ces nouveaux titres, nous découvrons enfin l’étendue de votre talent.

Dans le premier album, je rendais hommage à mon père. Il n’y avait qu’une composition de moi. Là, effectivement, j’ai montré toutes les facettes de ce que je savais faire. Peut-être y en a-t-il trop ? Je ne sais pas. Vous en pensez quoi ?

Je trouve que ce disque est varié, mais qu’il y a un fil conducteur.

Musicalement, c’est très éclectique. J’aime beaucoup de styles et, surtout, j’ai pas mal d’influences, ça se ressent forcément dans ma manière de composer. Quant aux textes, je les ai tous coécrit. Les chansons sont placées sur le disque dans l’ordre chronologique des évènements vécus que je raconte. Ce disque s’écoute comme un bouquin.

Ce n’est cependant pas un album concept.

Non, parce que je ne parle pas tout le temps de la même personne.

Vous avez écrit ce disque à l’issue d’une douloureuse séparation sentimentale. lulu gainsbourg,lady luck,interview,mandor

C’est réellement cette rupture difficile qui a tout déclenché. Mais aujourd’hui, ça va mieux. La jeune fille qui est en couverture du disque Lady Luck est ma nouvelle copine.

Cela vous a-t-il aidé de ne pas être bien à ce moment-là pour écrire et composer ?

C’est un truc qui appartient à l’art. Je ne suis pas le premier et je ne serai pas le dernier à trouver l’inspiration dans les peines de cœur ou les soucis personnels. En ce qui me concerne, l’état mélancolique déclenche un univers différent en moi et me donne de l’inspiration pour composer. Cet album-là m’a occupé ses deux dernières années et au moment de la rupture, tout s’est mis en place rapidement.

Si vos textes sont mélancoliques, les musiques, pour la plupart, ne le sont pas. Il y a des morceaux très pop et d’autres complètements funk.

Il y a des ballades, mais dans l’ensemble, j’ai souhaité avoir des musiques assez rythmés. J’ai fait en sorte que l’on ne s’endorme pas (rires). En fait le disque commence un peu sombrement, mais plus les morceaux défilent, plus la lumière apparaît. Ça finit même très positivement.

Clip de "Lady Luck".

lulu gainsbourg,lady luck,interview,mandorIl y a quelques guests sur l’album. Par exemple Matthieu Chédid et son frère Joseph (connu également sous le nom de Selim) qui sont présent sur le single « Lady Luck ».

J’avais déjà une bonne base sur ce titre et Matthieu a rajouté sa petite touche qui se reconnait très bien. Matthieu est un ami de longue date. Je l’admire depuis toujours en tant qu’artiste et évidemment humainement. Ce qu’a fait Joseph aussi est formidable. J’adore son travail. Il sort bientôt un nouveau disque. C’est vraiment une famille formidable.

Et que vient faire la fille de Philippe Stark, Ara, dans ce disque ?

Elle a toute sa légitimité. Elle est peintre, mais aussi chanteuse. Avec David Jarre, elle a monté le groupe The Two. Ara, elle est un peu comme ma grande sœur. Je la connais depuis que j’ai 7 ans, cela fait donc 22 ans que l’on se fréquente. D’ailleurs, quand je vivais à New York, on était tout le temps ensemble. Nous avons une très belle amitié.

C’est donc symbolique de chanter avec elle ?

Oui. C’est exactement ça.

Et la comédienne Anne Hathaway ?

Elle a aimé mon premier album et elle me l’a signifié. Elle a chanté dans beaucoup de films dont, en 2012, la nouvelle version des Misérables où elle était Fantine. Elle a une très belle voix et je suis très fier de notre duo.

Ça rassure de chanter une chanson avec quelqu’un ?

Pas forcément. Les duos de ce disque ont un sens pour moi. Ils ne sont pas là par hasard. Tout l’album est basé sur des faits personnels La chanson que je chante avec Ara est une dispute entre un homme et une femme et celui avec Anne est une chanson qui donne l’espoir de retomber amoureux. C’est un peu ce que j’ai vécu.

lulu gainsbourg,lady luck,interview,mandor

lulu gainsbourg,lady luck,interview,mandorIl y a une chanson pour votre maman et une pour votre papa.

J’ai écrit « Moushka » pour ma mère. C’est une chanson calme, voire assez sombre, à l’ambiance Pink Floyd. Je discute avec elle. Elle est devenue ma meilleure amie et c’est grâce à elle que je suis là où j’en suis aujourd’hui. Dans « Destiny », cette fois-ci, je discute avec mon père. C’est évidemment une discussion imaginaire.

Parfois, discutez-vous avec lui réellement ?

Ça m’arrive. Je suis très rêveur, très dans un autre monde, souvent dans de hautes sphères… je communique donc avec lui très souvent. Et la communication se fait aussi à travers la musique.

Pensez-vous que lorsque vous composez, il est là et vous aide à trouver l’inspiration ?

J’en suis sûr. Pour « Destiny », je me suis carrément inspiré de lui. L’arrangement rappellera aux puristes de mon père la chanson « Marilou sous la neige »de l’album L’homme à tête de chou et un peu de « Ah ! Melody » de l’album Histoire de Melody Nelson. C’est une forme de nouvel hommage. J’ai fait du Lulu Gainsbourg arrangé à la Serge Gainsbourg.

Je précise que l’album dans son ensemble ne ressemble pas du tout à ce que faisait votre père.

Je l’espère. Je suis dans la musique depuis que j’ai 4 ans. J’ai fait des études musicales assez poussées et j’ai passé notamment quatre ans dans la prestigieuse école de musique Berkeley School of music. J’espère avoir mon propre style et une originalité.

Comment vivez-vous la comparaison constante avec Serge Gainsbourg ?

C’est normal, il a marqué son époque. C’est mon père et il restera mon père. Il a beau être Serge Gainsbourg, l’artiste qui a amené quelque chose à la chanson, que cela va m’empêcher de m’épanouir dans ma passion. J’ai plein de choses à dire et j’en aurai encore d’autres dans le futur. La musique est ce que je sais faire de mieux aujourd’hui.

Mais, pourquoi vous être présenté au public avec un premier album qui rendait hommage lulu gainsbourg,lady luck,interview,mandorà votre père ?

Là encore, c’est symbolique. C’était un cadeau pour mon père. Je n’ai pas eu la chance de pouvoir lui faire de cadeau en vrai puisqu’il est parti trop tôt.

Votre maman, Bambou, suit-elle ce que vous faites ?

Elle est très présente et elle est fière de son petit gars. Avant de faire mon hommage à mon père, elle m’avait conseillé de prendre le temps de faire les choses. Quand elle a écouté, elle m’a avoué être épatée. Pour le deuxième album, elle était encore plus fière, parce que ce sont mes propres chansons. Ça me fait plaisir parce que si elle n’aime pas, elle n’aime pas. J’ai beau être son fils, elle ne m’épargne pas.

"Fantasy", extrait de l'album Lady Luck.

Il y a deux instrumentaux dans votre disque.

« Noces funèbres »et « Lily Rose ». Ces deux instrumentaux, que l’on peut qualifier d’interlude, rappellent ma base de la musique. Je suis avant tout pianiste.

Ne le prenez pas mal parce qu’il n’y a aucune malice dans ma question, mais aimez-vous chanter ?

Je ne me vexe pas. C’est une bonne question. Honnêtement, dans le premier album, j’ai chanté, mais je me sentais plus « featuring » que chanteur. A la base, je suis musicien, pas chanteur. Pour ce nouvel album, j’ai découvert ce qu’était le fait de chanter. Je sais que j’ai énormément de progrès à faire, mais je pense que j’en ai déjà fait par rapport au premier. Vocalement, j’ai beaucoup travaillé. J’ai pris des cours pour savoir où me situer. Il y a quelques techniques à avoir car le chant n’est pas inné. Le plus important dans une chanson, c’est de savoir exprimer ce que tu veux dire et parvenir à donner le message que tu veux transmettre à l’auditeur. Pour se faire, je suis allé au maximum de mes limites. Je suis perfectionniste et l’idée de ne pas faire au mieux me rend malade. J’ai fait au mieux, mais j’essaierai de faire encore mieux pour le troisième album.

Je vous croyais très timide, mais je trouve que vous ne l’êtes pas là…

Ça va beaucoup mieux de ce côté-là. Je traverse une bonne période. J’ai retrouvé l’amour, cet album semble être bien accueilli, je suis donc très épanoui. Et l’épanouissement permet d’être bien avec les gens que tu croises.

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Après l'interview, le 18 décembre 2014.

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03 février 2015

Batlik : interview pour Mauvais sentiments

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On m’avait tout dit sur Batlik. D’abord qu’il avait un talent fou et qu’il était un artiste majeur, si ce n’est un des plus importants, de la scène française d’aujourd’hui. Bon, ça, je le savais depuis un moment. Mais, il m’a été rapporté plusieurs fois qu’il avait une forte personnalité, qu’il avait ses têtes, qu’il faisait ce qu’il voulait dans n’importe quelle circonstance et que les interviews l’emmerdaient carrément (d’ailleurs, dans une chanson de son nouvel album, il brocarde un peu les « journaleux »).

Mais ne jamais avoir interviewé Batlik quand on se prétend « spécialiste de la chanson française » est au minimum une faute professionnelle. Connaissant son attachée de presse (merci Marie Britsch), j’ai obtenu un rendez-vous avec lui.

Batlik est donc venu à l’agence le 4 décembre dernier pour évoquer son 9e album, Mauvais sentiments. Il y délaisse le quartet au profit du trio, toujours entouré par James Sindatry à la contrebasse et Benjamin Vairon à la batterie. Avec ce disque, l’inépuisable Batlik continue d’emprunter un chemin singulier, bien loin des autoroutes de l’industrie du disque.

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batlik,mauvais sentiments,interview,mandorArgumentaire officiel :

Voilà maintenant 10 ans que Batlik sévit sur scène et sur disque en tant qu'auteur, compositeur, interprète et producteur indépendant aux manettes de son label A Brûle Pourpoint.

Le style a évolué, quittant progressivement l'univers de la chanson pour se rapprocher de celui du rock, avec toujours en fil conducteur des textes poétiques finement ciselés, un flow en français et un jeu de guitare reconnaissable entre mille. Après avoir écumé les cafés concerts, il réussit au fil des années à imposer sa personnalité musicale sur la scène française et à conquérir un public fidèle et toujours plus nombreux.

Batlik se fait rapidement repérer, des Francofolies de La Rochelle en passant par les découvertes du printemps de Bourges jusqu' à celles du festival Alors Chante de Montauban, même Warner, Wagram et Sony lui propose des signatures. Mais Batlik fait le choix de l'indépendance. Originaire de Seine Saint Denis, il y construit les locaux de sa maison de production et son studio d'enregistrement, marche après marche, à l'image de son développement.

Avec à son actif plus de 800 dates et bientôt 10 albums, Batlik fêtera ses 10 ans de carrière en enregistrant son 2ème album live sur la scène de l'EMB de Sannois les 6 et 7 février 2015. Il sera entouré de Benjamin Vairon à la batterie, Oliver Smith à la contrebasse, Nicolas Bruche et Blandine Puechavy aux cuivres, Mélanie Pain aux chœurs.

Actuellement en tournée avec son dernier album, Mauvais sentiments, sélection FIP et sacré coup de cœur par l’académie Charles Cros, prend à contre-pied les idées reçues et les mots en prêt-à-porter. Bon sens et bons sentiments sont les grands perdants de cet opus, cédant la place à la tranchante singularité d'un artiste en décalage, bien loin des autoroutes de l'industrie musicale.

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batlik,mauvais sentiments,interview,mandorInterview :

Est-ce parce que tu viens de Saint-Denis que tu as cet état d’esprit, cette indépendance, cette volonté de ne faire aucune concession?

Il s’avère que je n’ai pas grandi en Seine-Saint-Denis. J’y suis né, je suis parti et je suis revenu bien des années après. Ta question est presque d’ordre psychanalytique. Je ne sais pas si ma façon d’être à un rapport avec le milieu dans lequel j’ai grandi. A l’inverse, je suis bien obligé de constater qu’il y a beaucoup de gens du milieu hip-hop qui viennent de Seine-Saint-Denis et qui sont signés dans des grosses structures industrielles. Comme quoi, tu vois, mon état d’esprit ne vient pas forcément de la ville dans laquelle je vis.

Il vient plus de ton éducation, alors ?

Je ne me suis jamais posé la question, alors j’aurais tendance à expliquer mon goût de l’indépendance de manière plus terre à terre. C’est ma propre expérience avec cette industrie. Au début, j’ai fait comme tout le monde. J’ai envoyé mes premiers albums à des directeurs artistiques de grosses maisons. Ils ont refusé de me produire, de fait, j’ai continué à en faire, mais sans eux. Quand ils sont revenus vers mois deux ou trois ans après, c’était trop tard. J’avais pris mes habitudes et je ne voulais pas changer ma façon de travailler. Leurs propositions ne m’intéressaient plus.  

Avant de faire de la musique, tu travaillais dans des secteurs d’activités où tu avais des batlik,mauvais sentiments,interview,mandorpatrons…

J’ai aussi aimé la musique parce que cela me permettait de ne plus avoir de personnes au-dessus de moi. J’ai eu des patrons casse-couilles, des petits-chefs, dans des proportions relativement similaires à d’autres casse-couilles rencontrés dans ma vie de tous les jours. Je n’ai rien contre la hiérarchie, sauf quand elle est conne.

Pour moi, être indépendant, c’est avancer moins vite, avoir un supplément de pénibilité et des soucis administratifs à régler… Toi, j’ai l’impression que tu vis bien d’avoir ta propre structure.

Je le vis mieux depuis qu’il y a une personne qui travaille pour le label et qui m’aide à faire ça. Elle s’occupe de tout ce qui est rébarbatif et contraignant. Quand cette personne n’était pas là, effectivement, je vivais mal le fait de perdre du temps et de l’énergie à m’occuper de choses extra-musicales.

Ça tuait la création ?

Non, parce qu’avoir trop de facilités pour écrire des chansons ne m’aide pas. Je n’ai jamais autant écrit que quand je travaillais à mi-temps ou quand les moments consacrés à l’écriture étaient rares. Je vois des gens qui sont signés et qui n’ont pas ces problèmes-là… mais ils en ont d’autres. Je ne comprends pas pourquoi tu dis qu’il te semble que je vis bien d’avoir ma propre structure. Au contraire, si je montre une image de coolitude, c’est un leurre parce que je suis quelqu’un de très angoissé. Ta question est intéressante, parce que la plupart du temps, les gens conjuguent indépendance avec liberté. C’est une vaste connerie. Quand on est indépendant, nous sommes soumis à beaucoup plus de contraintes que les autres.

Cela dit, tu as une liberté que beaucoup pourrait t’envier : une liberté artistique.

Je rencontre beaucoup d’artistes qui sont signés et sursignés. Je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un à qui on aurait dit « cette chanson-là ne va pas du tout ». Parce que les artistes sont les premiers à se censurer, moi y compris. Le mythe comme quoi plus on est dans une structure importante, plus la création serait muselée, je n’y crois pas.

Clip de "Généalogie" tiré de l'album Mauvais sentiments.
Réalisation: Christophe Demigné

De l’extérieur, on a l’impression que tu fais ton métier de manière confortable.

Je suis toujours à flux tendu. Il faut toujours alimenter la machine. Ma structure est tellement petite et tellement fragile qu'il faut que je sorte au moins un disque par an pour être viable. Ce n’est pas possible de me reposer quatre ans.

Si on te donnait les moyens de ne rien faire pendant trois ou quatre ans, tu aimerais ?

En tant que personne angoissée, je crois que je ne le vivrais pas bien.

Sortir un disque annuel par obligation, c'est contraignant ?

Pour moi, c’est une contrainte de faire des disques par obligation. Il faut que je passe par l’écriture et ça ne me plait pas particulièrement. Je trouve ça compliqué d’écrire. Je préfère chanter mes chansons que de les écrire.

C’est très rare comme discours.

Non, moi je trouve que c’est rare les gens qui aiment écrire.

(Un peu ironique) Et pourquoi ne demandes-tu pas à d’autres auteurs d’écrire pour toi?

Euh… non. Ça peut être très compliqué ça aussi.

"Mauvaise graine" extrait de l'album Mauvais sentiments (Live Radio Néo)

Tu n’as pas toujours des choses à dire ?

Non, c’est surtout que j’ai toujours du mal à dire les choses.

C’est bizarre, tu as la réputation inverse. Savoir choisir les mots comme personne.

Mes textes sont le fruit d’un travail qui m’angoisse. C’est ce qui fait que je suis souvent de mauvaise humeur et acariâtre quand je crée. Ca me stresse parce que j’ai l’impression que mes chansons sont tout le temps ratées.

Tu n’es jamais satisfait du résultat final.

Non. Je pense qu’à partir du moment où un artiste est satisfait de ce qu’il a fait, il faut qu’il se demande s’il n’est pas en train de faire de la merde.

Donc, c’est une déchirure quand tu écoutes ton album terminé.

Depuis que j’ai rencontré mon épouse, ça va de mieux en mieux parce qu’elle a été suffisamment sévère pour que je m’applique d’avantage. A un moment, j’avais pris une espèce de ronronnement d’attitudes et d’automatismes qui n’avaient rien de bon. Tu sais, il y a un lexique à disposition, dans la chanson française en particulier. Moi, j’étais dans la branche pseudo subversive. Je piochais des mots dans le lexique de la pseudo subversion et j’étais confronté à un public qui était d’accord avec moi. J’avais l’impression de me rebelliser avec des gens qui étaient 100% d’accord avec mes propos.

Les gens qui sont d’accord avec toi, tu t’en fous un peu ?

Notre société actuelle à pervertie notre monde artistique. Si on schématise, il faut adhérer soit au pour, soit au contre. A mon sens, le seul moyen de sortir de ce truc binaire, c’est la poésie. La poésie n’appartient qu’à celui qui l’a créé.

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Tout le monde n’a pas le talent d’émettre ses convictions en poésie.

Mais la poésie n’est pas un talent ! Tout le monde à sa poésie. La poésie existe dans les lapsus et les erreurs que l’on fait, dans tout ce que l’on rate et que l’on ne maitrise pas. Et heureusement, on ne maitrise pas tout ce que l’on fait. C’est quand ça ne marche pas que la poésie s’exprime chez tout le monde. Ça va à l’encontre de la société dans laquelle on vit. Il s’agirait de savoir qui on est, ce qu’on veut et savoir comment les choses se passent… ce qui est compliqué dans l’écriture, c’est de s’affranchir de cela.

Francofans a décrété que ton album était le meilleur de l’année.

Par rapport à ma réputation, c’est vraiment compliqué. C’est dur de savoir comment on est perçu par les autres. Je suis rarement confronté au public pour la simple raison que la plupart du temps, les gens m’emmerdent. Après les concerts, je sens que je dégage des choses qui font que les gens ne vont pas venir me parler, du coup, j’ai peu de retour de mon travail. A chaque fois, le terme qui revient, même pour ce disque, c’est la surprise.

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Je sais que tu n’aimes ni la flagornerie, ni les compliments. Mais un journal comme Francofans qui est spécialisé dans la chanson française et qui te célèbre, ça doit te faire chaud au cœur ?

Mais carrément. Je suis comme tout le monde. J’aime quand mes pairs reconnaissent mon talent.

Quand tu dois vendre tes disques ou faire la promo, ça te fait chier ?

Oui. J’aime bien considérer que les artistes sont des gens différents. Ce petit supplément d’âme que l’on veut bien nous admettre n’existe que lorsque nous ne sommes pas confrontés directement au public. Les artistes devraient vivre cachés. Je préfèrerais faire partie d’un truc de l’ordre du divin.

Pourtant, tu as une page Facebook. Est-ce toi qui t’en occupes ?

Non. Les réseaux sociaux m’angoissent vraiment. Quand je vois des artistes sur Facebook parler en leur nom et se dévoiler pour un oui ou pour un non, je trouve ça tellement triste. Heureusement que je n’ai pas de fonctions légales ou officielles, sinon j’interdirais cela tout de suite. J’arrêterais les carrières des artistes qui font ça. 

Il ne faut pas avoir Batlik président de la république, dis donc !

Ce serait clairement une dictature (rires)

batlik,mauvais sentiments,interview,mandorConjointement à la sortie de ce disque, il y a la sortie du livre de ta femme, Elsa Caruelle, Les monstres pratiques. Dans ce livre et dans ton disque, il y a des thématiques similaires…

Depuis que j’ai rencontré ma femme, je ne fais que croiser ce que je pense du monde avec son regard à elle.

Tu dis que ce livre te bouscule par la manière qu’il a de démontrer à quel point nous sommes façonnés, fabriqués, formatés, pervertis par l’idéologie capitaliste et surtout comment ceux qui pensent y échapper sous couvert d’une critique ouverte et prétendue subversive sont ceux qui sont plus soumis.

 J’ai d’ailleurs quelques potes d’extrême gauche qui ne nous parlent plus depuis que ce bouquin est sorti. Ils étaient persuadés d’être à l’avant-garde de la subversion. Donc, ils ont été très vexés. En plus, il y en a qui apparaissent dans le livre d’une certaine manière, alors qu’ils s’imaginaient apparaitre sous leur meilleur jour. Cette façon de voir que je prône, j’espère qu’elle existe depuis trois albums.

Ce qui te plait chez les autres artistes, c’est leur poésie.

J’aime quand il y a une perte de sens. Que l’on soit confronté à un vide plutôt qu’à un plein, à quelque chose de négatif plutôt qu’à quelque chose de positif. L’art, finalement, c’est la création qui doit venir mettre des trous là où les choses sont bouchées.

Te sens-tu compris dans le monde étriqué de la chanson française ?

J’entends bien que les gens considèrent que je suis quelqu’un de pas très aimable. Je vois qu’il y a une défiance.

Un artiste pour toi, c’est quoi ?

Il y a un rapport à soi qui est un peu trop affirmé chez l’artiste. Il est persuadé d’être ce qu’il est. Beaucoup d’artistes ont l’impression d’être supérieur aux autres. Je trouve ça dommage, car les artistes qui me font rêver, ce sont les artistes qui sont perdus. Je découvre que la musique peut servir à ça. A moins savoir. Il s’agit de se perdre quand on est confronté à la création.

Te sens-tu proche d’autres artistes ?

Par élimination, principalement des femmes. En France, je ne sais pas pourquoi, je suis plus touchée par la musique et la poésie des femmes comme Klo Pelgag ou Emily Loizeau. Les mecs m’emmerdent. Souvent, je les trouve mauvais. Sinon l’artiste qui me touche particulièrement, c’est une américaine qui s’appelle Ani DiFranco. J’aime quand les artistes écrivent comme ils s’échappent. J’aime quand il y a des zones inexplorables dans l’univers d’un artiste.

Quelle est pour toi la meilleure chanson ?

Celle qui permet d’affirmer et de dire que la vie n’existe pas. C’est la différence entre un discours politique et un discours scientifique. La meilleure chanson est celle qui ne donne pas d’avis.

Quand on dit de toi que tu es subversif et que tu mets des coups de pieds dans la batlik,mauvais sentiments,interview,mandorfourmilière de la bien-pensance, tu en penses quoi ?

Cela dépend de quelle subversion on parle. Si c'est de cette fausse subversion, fausse parce qu' entendue, acceptée et qui ne gêne personne, celle du « pour » ou du « contre », peut importe puisqu'elle ne fait que donner l'illusion qu'on peut ne pas être d'accord, alors que l'on continue à marcher bien droit. Si c'est de celle là dont on parle, je dirais que j'essaye de m'en affranchir depuis quelques disques. La démocratie prend tellement en charge la subversion et refuse tellement la violence qu'il est difficile, pour un artiste en particulier, d'être vraiment transgressif. Entre celui qui chante l'indignation et celui qui chante pour dire qu'il est indigné, la frontière est ténue.

Une société qui exclue la violence te gêne ?

Ce qui me gêne c'est que notre société cache sa violence comme elle cache ses vieux, ses malades et ses pauvres. Elle tente de la faire oublier. La seule violence qu'elle autorise est la sienne, mais elle ne l'appelle pas violence. Elle change son nom et la travestit tellement qu'on ne la reconnait plus. Lorsque cette violence nous revient, nous crions qu'elle ne nous appartient pas, qu'on ne sait pas qui elle est, qu'elle est forcement autre. C'est cette lâcheté et ce refus du face à face qui me gênent.

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25 janvier 2015

Valérie Tong Cuong : interview pour Pardonnable, impardonnable

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(Photo : Francesca Mantovani)

valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandorLes secrets de famille sont souvent au cœur des romans de Valérie Tong Cuong. C’est le cas de son dixième livre Pardonnable, impardonnable (chez JC Lattès). Elle raconte les déchirements et la reconstruction d’une famille après l’accident d’un enfant. Vous allez rencontrer des êtres brisés par les secrets, les non-dits, l’impossibilité d’aimer ou de se faire aimer. C’est une tragédie grecque, qui va de la colère au pardon en passant par la haine, la vengeance et l’amertume. Un livre poignant qui ne pourra laisser personne indifférent. Valérie Tong Cuong interroge ici nos zones d’ombre, nos consciences, nous met en face de nos mensonges et nos faux-semblants…

J’aime beaucoup l’œuvre de Valérie Tong Cuong (voir ma première et ma seconde mandorisation). Et je l’aime aussi humainement. Nous nous sommes vus au lendemain du massacre de Charlie Hebdo, le 8 janvier 2015. Très franchement, ni elle, ni moi n’avions le cœur à jouer au jeu de la promo…

4e de couverture :valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandor

Un après-midi d’été, alors qu’il se promène à vélo sur une route de campagne, Milo, douze ans, chute et se blesse grièvement.
Ses parents Céleste et Lino et sa grand-mère Jeanne se précipitent à son chevet. Très vite, chacun va chercher les raisons de l’accident. Ou plutôt le coupable. Qui était avec lui ce jour-là ? Pourquoi Milo n’était-il pas à sa table, en train de faire ses devoirs, comme prévu ?
Tandis que l’angoisse monte autour de l’état de Milo resurgissent peu à peu les rapports de force, les mensonges et les petits arrangements qui sous-tendent cette famille. L’amour que chacun porte à l’enfant ne suffira pas à endiguer la déflagration. Mais lorsque la haine aura tout emporté sur son passage, quel autre choix auront-ils pour survivre que de s’engager sur le chemin du pardon ?
Un roman choral qui explore la difficulté à trouver sa place au sein du clan, les chagrins et la culpabilité, mais aussi et surtout la force de l’amour sous toutes ses formes.

L’auteur :

Valérie Tong Cuong a travaillé huit ans en entreprise avant de se consacrer à l’écriture et à la musique. Elle a publié plusieurs romans, dont les très remarqués Providence et L’Atelier des miracles ainsi que des nouvelles. Elle écrit également pour le cinéma et la télévision. Pardonnable, Impardonnable est son dixième roman.

valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandorInterview :

Nous nous sommes vus pour L’Atelier des miracles, ton précédent roman. Nous ne savions pas encore qu’il allait devenir un énorme succès.

Mon chemin s’est fait par strates successives. J’ai la chance d’être un auteur qui a toujours été défendue par les libraires, les lecteurs et depuis quelques années par les blogueurs. C’est une force de frappe qui est dans une construction plus lente que lorsque tu fais partie des auteurs qui sont élus par le système médiatique que l’on connait (sourire). Ce système qui fait que l’on voit ressortir les mêmes auteurs à chaque rentrée littéraire. Finalement, la construction dont je bénéficie est plus lente, mais elle est plus solide. Si cette base est enchantée particulièrement par un livre, elle va vraiment se déployer et le porter. L’atelier des miracles a bénéficié d’un formidable bouche-à-oreille. Ce livre a touché les gens. Comme son nom l’indique, il s’est produit autour de lui quelque chose de miraculeux.

Tu travailles toujours autour de l’être humain et de tout un chacun.

Du coup, je pense que les lecteurs peuvent s’identifier facilement puisque je parle de chemins de vie qui nous concernent tous. L’Atelier des miracles s’est attaché en plus à la notion d’entraide, de solidarité, de nécessité et de partage. Nous sommes dans une époque où nous réalisons qu’on ne peut pas avancer seul. On a besoin de se tenir la main, de vision collective, même si, en aucun cas, cela nie les individualités.

Comment as-tu vécu ce succès ?

Cela m’a conforté dans un certain engagement viscéral que j’ai dans l’écriture. Travailler sur l’être humain et ses failles… et surtout sur ses moyens de rebondir et ses possibilités d’avancer. J’aime travailler sur les prises de conscience. Ce sont des sujets qui me passionnent. L’accueil qu’a eu L’atelier des miracles m’a confirmé que j’étais à ma place en prenant ce chemin.

Quand on sort d’un succès, ce ne doit pas être évident de s’attaquer au livre suivant.valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandor

Je me suis juste dit que mon socle de lecteurs s’est considérablement agrandi et l’attention générale envers moi, largement accrue. J’ai beaucoup de chance parce que je suis dans une position bien meilleure pour m’adresser aux lecteurs. Par contre, je ne suis pas quelqu’un qui raisonne en termes d’objectif et de succès. Ce qui était important pour moi, c’était d’écrire ce livre. J’en avais un réel besoin. C’était une nécessité.

Est-ce un livre ambitieux ?

La construction est ambitieuse. Il était assez complexe à écrire parce qu’il impliquait d'aller explorer des parties très noires des uns et des autres. C’est amusant parce que L’atelier des miracles a reçu « le Prix du Livre Optimiste 2013»…

Portais-tu en toi Pardonnable, impardonnable depuis longtemps ?

Je portais en moi certains des aspects qui sont développés dans ce livre, certaines observations aussi, mais la décision de travailler sur le pardon est arrivée après L’atelier des miracles. Un jour, je me suis réveillée et j’ai su qu’il fallait que je travaille sur le pardon. C’est un thème qui me préoccupe depuis toujours, mais qui me préoccupait de plus en plus ces derniers temps. Je me suis sentie enfin prête à l’aborder. C’est un sujet qui est compliqué, difficile, intime, aussi bien pour mes personnages que pour moi-même.

Au fond, après lecture, je trouve que ce livre est un peu optimiste quand même.

Il est optimiste dans le sens où c’est un livre qui montre un chemin. Un chemin sur lequel les gens vont avancer. Dans sa forme, ce roman est plus noir parce que ce chemin-là est semé d’épreuves. Il va falloir que chacun les surmonte et ça va être difficile. J’ai voulu montrer comment le chemin vers le pardon était possible, même s’il semblait inenvisageable.

valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandorC’est une chute de vélo qui va faire voler en éclat toute une famille.

C’est ce qui va aussi lui permettre de se reconstruire. Je crois qu’on vit beaucoup d’émotions dans ce livre, mais on en ressort soulagé et confiant sur cette possibilité qu’on a tous en nous de pardonner.

Il y a cinq personnages principaux, les cinq membres de cette famille. Tu t’es donc glissée dans la peau de chacun d’entre eux.

C’est ce qui me passionne depuis toujours. C’est pour cela que de, plus en plus, j’écris des livres sous la forme de roman choral. Pour chaque personne les angles diffèrent et chacun à sa vérité, son histoire, ses fractures et ses désirs… C’était très intéressant de montrer comment des gens d’une même famille, qui ont vécu parfois les mêmes choses il y a vingt ou trente ans, les ont vécues de manières très différentes. Ce sont ces différences-là qui les ont conduits à ce qu’ils vivent aujourd’hui.

Ils ont tous leur part d’ombre et de lumière.

Comme toi et moi. Comme nous tous. Mais tout le monde croit bien faire. Même le pire des salauds croit toujours bien faire quand il agit. A un moment, tous les membres de cette famille vont devoir se remettre en question. Ils vont tous comprendre qu’ils n’ont pas toujours été dans le vrai, dans le juste.

Le lecteur finit même par s’interroger sur ses propres comportements et sa propre valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandorexistence…

C’était aussi le but de ce livre. Je voulais démontrer qu’on a vite fait de juger quelqu’un sur un évènement ou un acte et que, finalement, si on détricote la personne, on peut avoir une vision tout à fait différente. J’ai essayé de faire en sorte que le lecteur nuance ses jugements sur chaque membre de cette famille.

Est-ce compliqué de construire des personnages possédant de nombreux travers ?

Mais pas du tout. On en a tous, alors il n’y rien de plus simple. Je puise chez moi, chez les autres, chez tous ceux que je croise. Lequel d’entre nous n’est pas un être humain qui, à un moment donné, à accepter de tricher, de mentir ou de faire des choses malhonnêtes. On a tous eu des réactions dont nous n’étions pas fiers. Nous nous sommes tous trompés sur les autres. L’important dans la vie, c’est d’être capable de regarder cela et d’avancer en essayant d’être meilleur.

Quand tu écris, est-ce que cela règle des choses qui sont en toi ?

Je dirais que j’ai pu écrire ce genre de livre parce que j’ai réglé des choses avant. Moi, ça y est, j’ai pardonné. J’ai pardonné à tous ceux qui m’ont fait du mal. Et il y eu du mal. De forte amplitude. Pardonner ne veut pas dire oublier. Mais, aujourd’hui, je me sens libérée.

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Pendant l'interview (photo : Eva Gomez).

Comme dans L’atelier des miracles, il y a un personnage masculin qui est un peu le « sauveur ».

Parfois, on a besoin d’un tiers pour débloquer une situation parce qu’il est souvent difficile de sortir de son angle de vue personnel. Si personne ne vous aide à vous déplacer pour regarder les choses différemment, la situation peut rester bloquée ad vitam aeternam. L’ambivalent Jean de L’atelier des miracles ou Gustavo, le médecin de Pardonnable, impardonnable, sont des êtres lumineux. Ce sont des personnes qui veulent réparer les autres. Ils veulent remettre les gens sur pied, pas seulement physiquement… moralement également.

Je sais que tu aimes inventer des vies à tes personnages.

C’est comme dans les bons films. Pour que les personnages que tu vois à l’écran aient des comportements justes et cohérents, il faut savoir ce qu’ils ont vécu avant. Le spectateur ou le lecteur n’a pas besoin de connaître ces détails. Pour mes personnages principaux, c’est pareil. Il y a énormément de choses que je sais d’eux que mes lecteurs ne savent pas. J’ai vraiment pris le temps de vivre avec, c’est sans doute pour cela qu’à un moment donné, ils vont toucher le lecteur.

Tu as le sentiment que les personnages que tu inventes existent ?

Oui, et aussi qu’ils viennent me raconter leur histoire.

valérie tong-cuong,pardonnable,impardonnable,interview,mandorCe livre sort juste après un gros succès. Comment vis-tu cette situation ?

Je n'y pense pas vraiment. Cette sortie-là est particulière parce qu’elle se fait un jour de drame national (le 7 janvier 2015 étant le jour du massacre à Charlie Hebdo). J’ai envie de te parler de comment je le vivais avant 11 heures 30 du matin hier (interview réalisée le 8 janvier 2015). En fait, c'est très compliqué de faire de la promo aujourd'hui parce que je n'ai pas du tout pas le cœur à ça.

Moi, c'est la même chose. Je n'ai pas trop la tête à interviewer, mais il faut bien que la vie continue. Parle-moi de tes personnages qui sont donc en liberté depuis hier.

Ce sont pour moi comme des membres de ma famille. J’ai vécu et je vis encore avec eux. C’est comme si ils avaient été confinés chez moi pendant deux ans et que soudain, on leur ouvre la porte et ils sortent dans la rue. J’attends de savoir comment ils vont être reçus. J’ai envie, et sans doute besoin, qu’ils soient aimés, parce que je leur ai donné beaucoup d’amour et j’ai envie de partager ce sentiment-là.

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Après l'interview, le 8 janvier 2015 (photo : Eva Gomez).