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06 juillet 2015

Armèle Malavallon : interview pour Soleil Noir

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Armèle Malavallon est la lauréate du Prix VSD Polar 2015 avec son premier roman Soleil noir. Elle nous emmène à Montpellier, sous la canicule (ce qui rejoint notre réalité du moment). Elle nous permet de suivre une enquête rondement menée par un commandant de police pas piqué des hannetons, à propos de personnes dont une partie du corps est retrouvée en cendres. Ce livre est un véritable page-turner, de surcroit très bien écrit. Si elle continue sur ce chemin-là, Armèle Malavallon a de fortes chances de faire partie de la liste des auteurs de polar qui comptent en France. Pour ne rien vous cacher, j’ai connu (virtuellement) l’auteure il y a deux ans de cela puisque j’ai participé au recueil collectif Les aventures du concierge masqué (voir la mandorisation là). C’est elle qui avait la lourde tâche de gérer les auteurs (très nombreux), de corriger, voire de faire retravailler la copie de quelques-uns, tout cela avec diplomatie et efficacité. A ce moment-là, je ne me doutais pas qu’elle écrivait un roman (j’apprécie les gens qui ne parlent pas, mais qui font).

Le 9 mai dernier, un samedi très ensoleillé, j’ai donné rendez-vous à Armèle Malavallon (de passage éclair à Paris) en terrasse d’un bar parisien.

armèle malavallon,soleil noir,les nouveaux auteurs,prix vsd 2015,interview,mandor4e de couverture :

Montpellier, mois de juillet, sous un soleil de plomb. Le corps d'une paisible retraitée, ou plutôt ce qu'il en reste, est découvert un dimanche matin dans son salon. Un petit tas de cendres et deux jambes intactes semblant miraculeusement rescapées d'un brasier infernal. L'hypothèse d'un phénomène de combustion humaine spontanée est aussitôt évoquée, plongeant les policiers chargés de l'enquête, dans une profonde perplexité. Un deuxième corps va les lancer sur la piste du Seraphim, l'ange de feu ou bien le Diable en personne ? Ce livre a reçu le Prix VSD 2015. Le président du jury était Franck Thilliez.

L’auteure :

Armèle Malavallon est vétérinaire. Elle a frayé avec les maladies infectieuses et la vaccinologie en Provence, les cochons et les poulets au Vietnam et les chimpanzés au Congo. Entres autres. Elle a surtout exercé en entreprise, dans un laboratoire pharmaceutique et pour une firme spécialisée dans la nutrition animale. Elle est aussi chroniqueuse littéraire dans une émission culturelle sur Radio Clapas à Montpellier. Soleil Noir est son premier roman.

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armèle malavallon,soleil noir,les nouveaux auteurs,prix vsd 2015,interview,mandorInterview :

Tu es vétérinaire, mais dans la recherche.

Non, pas vraiment.

Ça commence bien !

C’est un peu compliqué en fait. Dans ma carrière, j’ai très vite bifurqué vers l’industrie pharmaceutique vétérinaire. J’étais spécialisée dans les vaccins et les maladies infectieuses. Je travaillais avec les vétérinaires qui étaient sur le terrain et qui avaient des questions à poser sur les maladies infectieuses. J’étais responsable d’un laboratoire spécialisé dans ce domaine. Après, j’ai travaillé au Vietnam, dans la nutrition animale. Je me suis encore plus éloignée de la pratique vétérinaire classique. Aujourd’hui, j’ai complètement arrêté cette activité. Je ne me consacre plus qu’à l’écriture et à la radio.

Pour gagner sa vie, l’écriture, ce n’est pas un peu risqué ?

Je n’en suis pas à un point où je pense que je peux gagner ma vie avec l’écriture et donc, je décide d’arrêter de travailler. Il y a des gens qui font ça, ils s’en mordent les doigts très vite. Même si ça marche au début, au bout d’un an ou deux, ils se rendent compte que l’écriture ne nourrit pas son homme. Je suis très réaliste sur ce sujet. J’ai arrêté de travailler pour des raisons personnelles. J’ai eu du temps devant moi. J’en ai profité pour écrire tranquillement ce roman.

Tu n’as pas fait que ça !

Non, j’ai collaboré avec les eXquisMen sur le livre Les aventures du concierge masqué. Entre temps, j’ai passé ma thèse vétérinaire et j’ai travaillé dans différents domaines.

Comment as-tu rencontré les trois eXquisMen, David Boidin, Maxime Gillio et Benjamin Berdeaux ?

Je vais essayer de faire court. J’ai participé au polar interactif qui a été lancé par Michel Field sur armèle malavallon,soleil noir,les nouveaux auteurs,prix vsd 2015,interview,mandorTF1 pour Au Field de la nuit, sous la houlette d’Ingrid Desjours. Il y a eu une émission avec tous les écrivains qui ont participé à ce livre, Connexions. Ce jour-là, j’ai rencontré une des auteurs de ce roman qui m’a parlé de son mari, Hervé Jourdain. Elle m’a dit qu’il avait participé à L’exquise nouvelle, saison 1. Via Facebook, j’ai entendu dire que la saison 2 arrivait. J’ai fait œuvre de candidature. J’ai été retenue comme auteure. Je me suis très bien entendue avec David Boidin. Nous nous sommes rendu compte que nous habitions à 500 mètres à vol d’oiseau. Du coup, sur la saison 2 (dont les fonds sont revenus à l’association Les p’tits courageux, que tu connais bien), j’étais assez active. Nous sommes devenus copains et il m’a proposé d’être l’une des organisatrices de la saison 3, saison à laquelle tu as participé.

Mais cette occupation ne voulait pas dire que tu étais capable d’écrire un roman.

J’avais déjà écrit un roman qui n’a jamais été publié, à mon retour du Vietnam. Il était fortement inspiré de mon vécu là-bas pendant 3 ans et demi. J’étais partie dans ce pays en tant que jeune expatriée. A Saïgon, il y a pas mal de jeunes vétos français. J’ai réinventé et romancé chaque personnage et ce que j’ai vécu.

Teaser du livre.

Soleil noir est donc ta première vraie fiction. Tu es amatrice de polar, ça se sent.

Je suis une grande lectrice. J’aime autant la littérature blanche que la noire. J’ai lu tous les Fred Vargas, Patricia Cornwell et plein d’autres, mais je ne m’étais jamais imaginée faire du polar.

armèle malavallon,soleil noir,les nouveaux auteurs,prix vsd 2015,interview,mandorEt pourtant…

C’est Connexions qui m’a donné envie de me lancer. On était huit à écrire ce livre sous la direction d’Ingrid Desjours. Dans un polar, il faut maintenir une intrigue, un suspens, créer des rebondissements, que la cohérence soit là, et j’ai adoré cette gymnastique… ça doit être mon côté scientifique. Ça ne veut pas dire que je vais m’enfermer dans ce style littéraire.

Les gens ne te demandent pas la suite ?

Si, justement. Je réfléchis très fortement à la question. Comme je n’avais pas confiance en moi quant à la sortie du livre et ce qui allait arriver ensuite, je suis partie sur un autre roman, noir, lui aussi. Je n’allais pas écrire la suite d’un livre dont je ne savais pas s’il allait intéresser quelqu’un.

De quoi parle ce roman ?

C’est l’histoire d’une journaliste qui est impliquée malgré elle dans une enquête. Mais, je ne veux pas en dire trop.

Dans Soleil noir, ton commandant de police homosexuel, Popeye, est très attachant.

Il est très viril, très masculin, costaud et tout le monde le craint. Il cache son homosexualité à tout le monde, sauf à son jeune adjoint, Placido, qu’il met dans la confidence un soir de beuverie. C’est la première fois qu’il s’ouvre à quelqu’un de son boulot.

Parfois, tu suggères plus que tu ne surlignes. Tu laisses des indices pour que l’on armèle malavallon,soleil noir,les nouveaux auteurs,prix vsd 2015,interview,mandorcomprenne par nous-mêmes.

Je n’aime pas prendre le lecteur pour un imbécile. En littérature, j’aime bien quand l’auteur laisse agir notre imaginaire. Je ne rentre jamais dans des descriptions trop poussées. J’effleure les choses pour laisser le lecteur garder sa part à lui.

Cette histoire de combustion humaine spontanée, c’est parti comment ?

C’est quelque chose qui me fascine. Je suis une scientifique rigoureuse, très rationnelle, qui s’attache aux faits et rien qu’aux faits. Et en même temps, j’ai une partie de moi qui est très ouverte aux phénomènes paranormaux ou simplement inexpliqués par la science. Des physiciens, des chimistes, des experts de toutes sortes, se sont penchés sur les phénomènes de combustions spontanées et n’ont pas trouvé la solution. Du coup, ça m’a intéressée. Je me suis beaucoup documentée là-dessus.

Mais, toi, à la fin du roman, tu donnes une solution.

Je donne la solution qu’ont trouvée les experts du FBI et quelques scientifiques pour expliquer  un certain nombre de cas qui étaient d’origine criminelle ou accidentelle. Cela ne permet pas de résoudre tous les cas de combustion humaine spontanée. 

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A Radio Clapas.

armèle malavallon,soleil noir,les nouveaux auteurs,prix vsd 2015,interview,mandorQuelle est la plus grande difficulté quand on écrit un polar ? La crédibilité ?

C’est ça. C’est toujours un peu compliqué quand on laisse aussi la porte ouverte au surnaturel. Tout ce que j’ai raconté dans ce livre est vrai et très documenté. A priori, il n’y a pas d’erreurs scientifiques, ni sur les procédures judiciaires. J’ai essayé d’être réaliste au maximum.

Et le rythme, tu l’as trouvé tout de suite ?

J’ai beaucoup travaillé dessus. Il ne faut pas endormir le lecteur, garder un rythme soutenu, faire en sorte que les phrases soient rapides, et ne pas se regarder écrire. Il faut aller à l’essentiel sans en faire trop. Ça ne veut pas dire qu’il faut négliger le style…

Tu es critique littéraire sur Radio Clapas à Montpellier. Te voilà de l’autre côté de la barrière…

Je préfère dire que je chronique les livres que j’ai aimés. J’essaie toujours d’être bienveillante vis-à-vis des auteurs parce que je sais à quel point c’est difficile d’écrire. Quant à moi, j’ai bénéficié de critiques plutôt élogieuses, donc je suis contente et un peu rassurée.

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 Armèle Malavallon et Franck Thilliez (président du jury), lors de la remise du Prix VSD 2015.

Parlons du Prix VSD 2015, décerné uniquement à un auteur de la maison d’édition Les Nouveaux Auteurs.

Ce prix est décerné sur manuscrit et le livre du lauréat est publié par Les Nouveaux Auteurs. C'est le concept même du prix. Tous les lauréats deviennent de fait des auteurs de cette maison d'édition. C'est le résultat et non la cause. Je suis très lucide sur Les Nouveaux Auteurs et sur ce prix. Je sais l’image que ce prix et cette maison projettent. Il y a quand même Laurent Guillaume et Claire Favan qui ont reçu ce prix, ce ne sont pas n’importe qui ! Quand on m’en parle, je réponds toujours que c’est un jury de lecteurs. Ils mettent des notes et remplissent des fiches de lecture et ça me parait quand même important. Plus qu’un jury de professionnels.

Ça t’a fait quoi d’être la première de ta classe ?

(Rires). Ça m’a fait un immense plaisir… et ça m’encourage pour la suite de mes tribulations littéraires. 

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Après l'interview, le 9 mai 2015.

05 juillet 2015

Jules & Jo : interview pour Pouvoir aux roux

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jules & jo,matthias billard,julie legait,alex aymi,interview,pouvoir aux roux,mandorAu début, ils étaient deux, Matthias Billard, Julie Legait. Le contrebassiste Alex Aymi les a rejoints. Ils forment le groupe Jules & Jo.

Très inspirés et très drôles, ils jouent un mélange de swing, jazz, reggae, funk, cumbia, hip-hop… j’en passe et des meilleurs. Je les ai découverts cette année au Prix Georges Moustaki 2015. Toute la salle, membres du jury inclus, leur a fait un rare triomphe. Ils ont reçu ce soir-là, le prix du jury et c’était amplement mérité. Quelques jours plus tard, je suis allé les voir au Limonaire. Et je n’ai pas arrêté de rire de la soirée. Parfois, il y a des chansons moins humoristiques qui rappellent que ce sont de vrais poètes et qu’ils dominent parfaitement leur art. Je me demande pourquoi la France les boude un peu. Des textes décapants, recherchés, parfois osés ou à la limite de l’absurde. On ne fait pas mieux pour se divertir et écouter des chansons qui touchent. « La beauté et le tragique se font sans cesse du pied » ai-je lu quelque part. Pas faux.

Guilhem Valayé, le chanteur de 3 minutes sur mer en parle magnifiquement : « La chanson française de cabaret est bien vivante, rien à voir avec la nostalgie du « c’était mieux avant » et de la « chanson à papa ». Ils sont singuliers cinglés et magnifiques. »

J’ai donc reçu ces trois cinglés magnifiques, Matthias Billard, Julie Legait et Alex Aymi (qui ne s’est pas exprimé), le 15 mai dernier, à l’agence pour une mandorisation plus profonde que drôle.

Biographie officielle :

Les Jules & Jo osent tout.Abordant les thèmes les plus saugrenus, triturant les mots avec insolencejules & jo,matthias billard,julie legait,alex aymi,interview,pouvoir aux roux,mandor et délectation, ces trois énergumènes étonnent et détonnent dans le paysage de la chanson francophone. Mêlant les sonorités chaudes de l’accordéon diatonique à celles de la guitare électrique, du charango, des voix, des percussions, et de la contrebasse, ils vous emmènent loin et vous malmènent sans répit. Lauréats du Prix du Public Georges Moustaki 2015, du Prix du Public de la Médaille d’Or de la Chanson 2013 (Suisse), du concours Le Mans Cité Chanson 2012, de la Biennale de la Chanson Française 2010, et du tremplin Vive la Reprise 2009, Jules & Jo vous embarquent dans un spectacle musical insolite et pimenté.

Leur 2ème album Pouvoir aux Roux est sorti en France en avril 2015.

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jules & jo,matthias billard,julie legait,alex aymi,interview,pouvoir aux roux,mandorInterview :

Comment a débuté Jules & Jo ?

Julie Legait : On a fait les Ateliers chanson à Bruxelles. C’est une école de chanson et d’interprétation. On était dans la même promo. Dans la classe, on a fait un duo, Paroles Paroles. Matthias était Alain Delon et moi Dalida. On a tout de suite compris que nous étions faits pour travailler ensemble. Nous nous sommes tout de suite bien entendu et compris. Un mois et demi plus tard, on a fait un concours à Paris, le tremplin Vive la reprise. On est arrivé en final. Trois mois après, on nous a proposé de faire un concert d’une heure et demi. On a bossé comme des fous pour créer 20 chansons. C’était de la folie pure, mais c’était le début de l’aventure.

La reprise inédite de "Paroles, paroles"en 2012.

Vous êtes tout de suite allés dans la direction de chansons surréalistes, corrosives et drôles ?

Matthias Billard : Mes chansons « radicales » sont assez récentes. Au départ, j’écrivais des chansons plus contrastées. Elles étaient plus personnelles et profondes, mais il y avait déjà fortement l’identité que nous avons aujourd’hui.

Il faut être un peu « timbré » pour écrire des chansons comme vous les écrivez Matthias ?

Matthias : Oui, je le suis certainement. Mais généralement, je trouve que dans la chanson, l’humour manque cruellement. Aller dans ce créneau-là m’intéressait beaucoup. Il faut que ce que j’écrive me surprenne et me fasse sourire, sinon, j’estime que ça n’a aucun intérêt.

Clip de "Pouvoir aux roux".

Il y a des gens qui font de la chanson « drôle » comme Oldelaf par exemple, mais votre jules & jo,matthias billard,julie legait,alex aymi,interview,pouvoir aux roux,mandorvaleur ajoutée, c’est le style. Drôlerie et poésie n’ont pas toujours fait bon ménage. Là, oui.

Matthias : Avant tout, j’ai la volonté de chercher des thèmes qui n’ont jamais été traités. Et comment faire pour parler de la pédophilie ou du caca sans ajouter de poésie et de romantisme ? J’essaie d’être drôle et élégant.

Comment savez-vous qu’une chanson est réussie ?

Matthias : C’est très simple. Je les teste sur Julie et Alex. S’ils rient, c’est que c’est bon, sinon, c’est que c’est loupé et qu’il faut que je me remette au travail.

Julie : Souvent, quand j’écoute pour la première fois une de ses nouvelles chansons, je me dis que, vraiment, ce type est barge. Cela dit, nous aussi on est barge.

Oui, je l’ai remarqué hier soir au Limonaire. Vous avez tous les trois des sortes de folies différentes, mais qui se complètent parfaitement.

Matthias : Je crois que nous sommes tous fous. Toi, moi, le voisin… je crois qu’on n’a tous une folie intérieure et qu’on ne développe pas assez notre clown. On a tous besoin d’excentricité.

Oui et vos chansons font du bien en ce moment !

Julie : Il y a une telle morosité ambiante… Le monde est difficile, alors, aller voir un spectacle ou on se marre un peu, il ne faut pas s’en priver. Avec nous, je pense que les gens retrouvent une simplicité et un second degré qui fait du bien.

(Quelques photos et une vidéo du Prix Georges Moustaki 2015. Thierry Cadet (cocréateur du Prix) et moi avons interviewé Matthias Billard à l'issue de sa prestation. Jules & Jo a remporté le prix du public.)

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(Photo Marylène Eytier-aubonclic.com)

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(Photo Marylène Eytier-aubonclic.com)

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(Photo : David Desreumaux-Hexagone)

 "Le roi de l'étang", lors du Prix Georges Moustaki 2015 (capté par David Desreumaux-Hexagone).

jules & jo,matthias billard,julie legait,alex aymi,interview,pouvoir aux roux,mandorY a-t-il parfois des gens gênés par vos textes, parce que vous allez loin quand même ?

Julie : On a déjà eu des gens qui sont partis pendant « Jean-Patrick », la chanson sur le pédophile. On fait une introduction rigolote histoire de faire passer la pilule… et le plus souvent, elle passe. Celle-là, on ne l’a pas assumé tout de suite (rires).

Vos concerts laissent-ils de la place à l’improvisation ?

Julie : On essaie d’interagir immédiatement quand il y a des réactions spontanées des gens dans la salle.

Matthias : Nous tenons à nous laisser une marge d’improvisation. On ne se force pas à rester dans un cadre très précis. Les transitions sont écrites, mais rien n’est figé. Nous ne supportons pas cela.

Vous vous métamorphosez sur scène, c’est stupéfiant !

Julie : Nous ne sommes pas dans un rôle qu’on essaie d’interpréter. Ce que je suis dans Jules & Jo, c’est une partie de moi. C’est ce que je ne peux pas forcément être et faire en société. On fait plus un travail de clown que de comédiens. On va chercher des parties de soi pour les extérioriser différemment.

Matthias : J’ai fait énormément de théâtre quand j’étais enfant. Je voulais vraiment devenir comédien. Vers 20 ans, j’ai eu une espèce de nausée. J’en avais marre de jouer des rôles. Dans notre spectacle, je n’ai pas l’impression de jouer un rôle. Comme le dit Julie, nous ne jouons pas des personnages.

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C’est une forme de thérapie alors ?jules & jo,matthias billard,julie legait,alex aymi,interview,pouvoir aux roux,mandor

Matthias : Complètement. Il n’y a pas meilleur mot.

Julie : C’est parfois un peu limite. J’ai eu des périodes où j’étais un peu plus angoissée et je me rendais compte que le seul moment de liberté intense où je pouvais vraiment me sentir légère, c’était sur scène.

Vous êtes un groupe qu’il faut voir sur scène. Excusez-moi de vous le dire, mais votre disque paraît fade à côté de l’explosion que vous nous montrez en concert.

Matthias : On en a conscience. Mais, on ne sait pas retranscrire ce qu’il se passe sur scène sur disque. C’est impossible, je crois.

Je ne comprends pas votre manque de notoriété en France…

Matthias : Je crois que nous sommes difficiles à caser. Les gens du métier, les journalistes et les programmateurs, se demandent « dans quoi on les met ? ».

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Trouvez-vous ce métier difficile ?

Julie : On a six prix plutôt honorables et malgré cela, ça ne bouge pas. Je ne comprends pas pourquoi. Disons que ça bouge, mais très doucement. Nous, on s’amuse toujours autant, on aime toujours être sur scène et travailler ensemble. On continue avec enthousiasme, mais on se pose des questions…

Vous faites tout vous-même puisque vous vous autoproduisez.

Matthias : Je m’occupe de tout le côté administratif et ça prend beaucoup de temps sur la création. L’inspiration, ça se travaille et ça se provoque… il faut avoir le temps. Mais, bon, j’y parviens.  

Parfois, il est question d’objets dans le spectacle : « La chaise de jardin » et « Le bouton ».

Matthias : C’est marrant que tu me dises cela. Je suis sur un nouveau tripe lié aux objets. J’aimerais faire un spectacle et un disque concept avec uniquement des chansons sur des objets. A part les deux que tu viens de citer, j’en ai déjà une autre qui s’appelle « Cochonnet ». C’est un peu mon dada en ce moment et ma contrainte.

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Pendant l'interview...

03 juillet 2015

Stanislas Petrosky : interview pour Ravensbrück mon amour

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L’Atelier Mosésu est une maison d’édition qui lance des collections. La première, la série L’embaumeur, dont je vous avais déjà parlé ici. Aujourd’hui, elle lance la collection 39-45 « Le roman noir au service de l’Histoire ». Ravensbrück mon amour est l’un des trois livres de cette formidable série. Je n’ai pas lu les autres, mais celui-ci m’a pris aux tripes. L’auteur, Stanislas Petrosky, n’y va pas avec le dos de la cuillère. Les descriptions insoutenables (basées sur des faits réels) de la vie dans un camp de concentration choquent/heurtent le lecteur que je suis. Difficile de ressortir indemne de ce roman qui participe au devoir de mémoire.

Le 7 mai dernier, l’auteur est venu à l’agence… je voulais voir qui se cachait derrière Stanislas Petrosky (même si je le savais déjà un peu).

stanislas petrosky,sébastien mousse,ravensbrück mon amour,interview,christelle mercier,mandor4e de couverture :

Gunther, jeune artiste allemand enrôlé de force au moment de la construction du camp de Ravensbrück, en devient l’illustrateur officiel, obligé de mettre son talent de dessinateur au service des autorités nazies.

Rien n’échappe au crayon affûté du jeune homme : l’horreur des camps, les expériences médicales, les kommandos, les mœurs des officiers, la vie, la mort.

Dans ce roman noir, Stanislas Petrosky pénètre au cœur de Ravensbrück et en décrit implacablement chaque recoin, afin de ne jamais oublier.

L’auteur :

Né en 1975 sur les bords du lac Sevan, en Arménie. Stanislas Petrosky quitte son pays à l’âge de dix-sept ans pour rejoindre la France. Il glissera dans une délinquance de plus en plus dure et connaîtra de nombreux démêlés avec la justice.

C’est lors de ses séjours à l’abri du soleil qu’il se découvrira une passion pour l’écriture, sombre de préférence, en commençant par les nouvelles. Ravensbrück mon amour est son premier roman.

stanislas petrosky,sébastien mousse,ravensbrück mon amour,interview,christelle mercier,mandorL’interview :

Qui est tu ?

Je suis auteur. Ravensbrück mon amour est mon premier roman. Jusqu’alors, je n’avais écrit que des nouvelles. J’ai travaillé pour Camion Blanc, une maison d’édition consacré à la musique (rock de préférence, voire metal). Tous les ans, j’écris une nouvelle pour eux. Et pour d’autres éditeurs d’ailleurs. Je travaille plus sur le court, parce que je préfère ça. Je me sens plus à l’aise.

Tu as commencé à écrire très jeune, je crois.

Oui. A l’âge de 14 ans. Jusqu’à l’âge de 30 ans, j’estimais que ma production littéraire n’était pas bonne. J’étais très mauvais en orthographe, en grammaire et en conjugaison. Au fur et à mesure, à force de lire, j’ai écrit un peu mieux. J’ai aussi croisé des gens qui m’ont donné des bases et de nombreux conseils. Au contact d’auteurs, j’ai appris qu’on n’écrit pas un livre en une seule fois. On peut écrire un roman au moins dix fois pour qu’il soit au minimum convenable.

Ravensbrück mon amour est ton premier roman. Tu n’as pas choisi un sujet léger.

Quand j’étais gamin, comme beaucoup de gens de notre époque, j’ai été bercé par Au nom de tous les miens de Martin Gray, j’ai vu la série Holocauste à la télévision, mon grand-père (qui n’est pas juif), a fait un court séjour au camp. Il m’a beaucoup raconté ce qu’il a vécu. Et puis, j’ai lu les douze livre sur la déportation qu’a signée le journaliste Christian Bernadac. Quand je vois ce qu’il se passe dans le monde actuellement, je pense qu’il est bon de faire une piqure de rappel. Le 30 avril dernier, cela a fait 70 ans que ces atrocités ont été commises. C’était hier.

Le teaser du livre.

Tu racontes l’histoire de Gunther, un jeune garçon enrôlé de force.stanislas petrosky,sébastien mousse,ravensbrück mon amour,interview,christelle mercier,mandor

Il faut rappeler que tous les gens dans les camps n’étaient pas nazis. Certains étaient même opposés au régime, comme Gunther. Une des plus belles critiques que j’ai reçus est celle de Patrice Dard. De Gunther, il dit : « c’est un simple salaud ordinaire, comme nous tous ». Il lui manque le courage. Il ne peut pas se rebeller, comme d’autres kapos. Il essaie de faire preuve d’humanité envers ces femmes, mais ce n’était pas évident.  Si on découvrait qu’un kapo (personne qui était chargée d'encadrer les prisonniers dans les camps de concentration nazis) aidait quelqu’un, il était puni sévèrement. Tous n’étaient pas des salauds. Mais certains étaient choisis parmi les prisonniers de droit commun les plus violents, ainsi, ils étaient sûrs qu’ils allaient pouvoir faire respecter l’ordre.

Il y a une scène atroce ou un kapo reçoit de la schlague (châtiment disciplinaire autrefois en usage dans les armées allemandes et autrichiennes, et qui consistait en coups de baguette) parce qu’il a fait montre de compassion.

Les kapos n’avaient pas le droit au moindre écart de compassion et ils ne devaient avoir aucune humanité. Quand on discute avec d’anciens déportés, hommes ou femmes, quel que soit le camp, ils disent bien que dès la montée dans un train, la déshumanisation commençait. Pas de toilette, pas de bouffe, pas d’intimité, de plus, ils étaient dans des wagons à bestiaux.

J’ai l’impression que tout a été dit sur les camps dans les livres. Mais personne n’a jamais pris l’angle que tu as choisi.

J’en ai lu beaucoup parce que j’ai une passion pour la Seconde Guerre Mondiale. Je voulais faire quelque chose de différent. Une immersion. Je rentre dans la peau d’une personne et je raconte l’histoire à la première personne. Je trouve ce procédé très efficace pour emmener le lecteur.

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Illustration extraite du livre.

Gunther est illustrateur. C’est ce qui le sauve pendant ses cinq ans de captivité, de la construction du camp à la libération.

Découvrir un camp de concentration par les yeux d’un artiste, c’est quelque chose d’inédit. C’est une manière de témoigner.

Le médecin du camp dissèque des prisonniers, parfois même vivants.

Malheureusement, la médecine a avancé avec ce précédé. Il y a eu de nombreuses vies sauvées grâce à ses horreurs. Par exemple, la Luftwaffe (l’armée de l’air allemande) perdait beaucoup de soldats lors des batailles aériennes au-dessus de l’océan. Ils mourraient de froid. On a donc fait des tas de tests dans les camps de concentration avec des prisonniers juifs. On les plongeait dans l’eau glacée et on a essayé de les réchauffer par tous les moyens. Avec de l’eau bouillante, et même en les entourant de femmes nues, pour te dire jusqu’où allait la folie. Un jour, ils ont réussi à comprendre que si on maintenait juste la tête hors de l’eau, l’hypothermie était beaucoup moins rapide. Le gilet de sauvetage qui est utilisé partout dans le monde aujourd’hui est malheureusement une invention des camps de concentration. Les nazis se sont dit qu’ils avaient la meilleure expérimentation possible : la chair humaine et des êtres humains vivants. Ils ont stérilisés des gamines de huit ans, ils ont fait des essais de greffes osseuses… et je t’en passe !

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Illustration extraite du livre. 

Oui, dans le livre, tu ne nous épargnes rien. Tu ne t’es jamais dit que tu allais trop loin ?

Non. J’ai fait attention à ne jamais tomber dans le gore. Simplement, je me suis basé sur des témoignages racontés dans des livres ou dans les revues comme Historia ou Historama. Il y a dedans les rapports des procès racontés minute par minute. On a la description de tout ce qui a été fait. C’est l’horreur absolu. Ces pourritures, de vrais sadiques, considéraient les prisonniers comme des sous-races. Ils les considéraient plus comme des animaux que comme des humains.

Gunther tombe amoureux d’une prisonnière. Tu as placé de l’amour dans un camp de la mort finalement.

Il y a eu des gens qui ont vécu de vraies histoires d’amour. La plupart du temps, elles finissaient mal. Quand on s’en apercevait, on les tuait. Et les histoires d’amour n’étaient pas forcément comme on les conçoit nous aujourd’hui. Il n’y avait pas forcément de sexe, car il y avait une baisse énorme de la libido. Les lieux ne s’apprêtaient pas à cela. C’était surtout des sentiments très forts entre deux personnes.

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Plus de 60 000 femmes sont mortes dans ces camps. Celles qui sont revenues sont restées longtemps totalement traumatisées.

Elles ne pesaient que trente kilos et ont été martyrisées. Elles ont subi des châtiments corporels ignobles et ont subi des expérimentations sur leur corps. Il est impossible de s’en remettre sans séquelle et rapidement.

T’es-tu demandé ce que tu aurais fait à la place de Gunther ?

Je pense que j’aurais fait comme lui, mais bon, on ne peut jamais savoir.

Je n’ai lu que des bonnes critiques sur le livre.

J’avais peur. C’est mon premier livre, donc, je n’étais pas sûr de remplir ma mission : écrire un bon livre. Les réactions lues m’ont un peu rassuré.

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Pendant l'interview...

A la base, tu es un passionné du roman noir.

Parce que c’est le roman sociétal par excellence. Il doit dénoncer et dire des choses importantes sur la société. Les livres que j’apprécie le plus, ce sont ceux qui me font réfléchir et qui me mettent une claque. Donc, avec Ravensbrück mon amour, je voulais essayer d’en mettre une à mes lecteurs. Nous, quadragénaire, nous avons un devoir de mémoire à exécuter.

Que peut-on écrire après un tel livre ?

Le prochain livre sera sur le deuil. A la première personne, je me mets dans la peau d’une femme qui perd son compagnon, mais qui ne retrouve pas son corps. Elle va donc sombrer dans la folie. Ensuite, j’écrirai un autre livre sur les camps. Je vais travailler sur un personnage qui me fascine énormément : la chienne de Buchenwald, Ilse Koch. Elle a été l’épouse d’un employé de banque délinquant de droit commun qui deviendra général SS et commandant de Buchenwald. Elle a commis les pires atrocités. Cette rousse aux yeux verts envoyait à la mort quiconque avait le malheur de croiser son regard. C’était vraiment une sadique complète. C’est le livre de Michel Onfray, La passion de la méchanceté sur un prétendu divin marquis, qui m’a donné envie de faire des recherches sur elle. Ensuite, j’écrirai aussi sur la gestapo.

Tu vas sortir aussi un livre écrit à quatre mains avec l’auteure Christelle Mercier.

Oui, c’est une histoire d’amour entre un SS et une résistante. La Deuxième Guerre Mondiale est une période très prolifique entre héroïsme et sadisme…

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Après l'interview, le 7 mai 2015.  

02 juillet 2015

Presque Oui : interview pour De toute évidence

presque oui,thibaud defever,de toute évidence,interview,mandorPresque Oui, c'est Thibaud Defever, « chanteur tendrement persuasif et guitariste vituose », associé à d'autres musiciens. Je ne le connaissais que de réputation. Bonne, voire très bonne. C’est Marie-Françoise Balavoine qui m’a vivement incité à aller le voir sur scène au plus vite. Ce que j’ai fait à L’Européen, le 26 mai dernier. J’ai adoré. Sensible et fort. Doux et cruel. Léger et grave. Lumineux et profond. Presque Oui, c’est le paradoxe. Mais le paradoxe, on aime ça. On se fait happer du début à la fin par l’intensité qu’il dégage, par la justesse des mots et par la magnificence des accompagnements.

Et donc, le lendemain, cet artiste authentique est venu à l’agence. Pour une conversation de très belle tenue.

presque oui,thibaud defever,de toute évidence,interview,mandorBiographie officielle :

Entre surfer sur l'écume de la fantaisie et explorer les profondeurs de l'âme humaine, entre la tradition et la modernité, Thibaud Defever, « capitaine » de Presque Oui n'a pas choisi son camp. Ce qui le place hors de toutes les castes de la chanson française.
Il fait presque figure de fauteur de trouble, oscillant entre humour et gravité, premier degré d'intimité qui bouleverse et second degré dont l'acuité précise fait se gondoler les esprits fins. Ambiguïté assumée. Une part d'ombre et de lumière.

Presque Oui vient de sortir son 4e album, De toute évidence.

La voix et la guitare se soutiennent, se croisent et s'entremêlent, chantent parfois sur le même fil... Sur un fil délicat mais solide tendu par la batterie de Benjamin Vairon et la contrebasse de Xuan Lindenmeyer.
Ce trio-là sait jouer l'énergie avec subtilité et offre un terrain musical de rêve aux nouvelles chansons : des mirages récurrents, des anges bienveillants, des disparitions inexpliquées, des ombres chinoises qui partent en vrille... Les mélodies sont fortes, ciselées et l'on se surprend à presque danser sur ces chansons d'absence, de silence, de renouveau.

Jamais jusque-là Presque Oui n'avait réussi cet équilibre parfait entre la fraîcheur des musiques et la manière d'envelopper les mots. C'est désormais chose faite. On croyait connaître Presque Oui.
De toute évidence, on n'a pas fini de le découvrir.

(A lire, le "live report" du concert de Presque Oui à L'Européen le 26 mai 2015, par David Desreumaux pour son site musical consacré à la chanson française de qualité, Hexagone.

Et la critique de l'album De toute évidence par François Bellart pour le site Nos Enchanteurs.)

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(Photo : David Desreumaux du site Hexagone)

presque oui,thibaud defever,de toute évidence,interview,mandorInterview :

Comment as-tu vécu le concert d’hier soir ?

C’était une formule nouvelle pour moi. Nous étions en trio, avec batterie et contrebasse. C’est marrant parce que j’ai beaucoup joué en voix/guitare ou en voix/violoncelle/guitare. Dans ces cas-là, le ressort dramatique du spectacle repose plus sur la façon dont on s’adresse aux gens, la façon dont on agence les chansons. Hier, j’ai ressenti une sensation inédite. J’ai pu chanter des chansons mélancoliques, mais avec un jeu rythmique derrière. Je  trouve ça assez confortable. J’ai l’impression d’être dans une Cadillac, mais que je ne maîtrise pas encore bien. C’était vraiment le premier concert avec cette formule. On sortait de résidence.

Tu as des chansons très graves, voire très dures et puis, tu désamorces par la parole entre deux chansons. Tu es très second degré…

Ce côté-là m’échappe presque. J’essaie de rester dans le premier degré, mais je n’y parviens pas. Je suis incapable de raconter pourquoi j’ai écrit telle chanson en expliquant la réalité. Je ressens le besoin de broder.

Ton public me semble bienveillant.

C’est flippant, du coup. Parce que tu as peur de décevoir. Hier, il y avait mes potes, ma mère… ce n’est pas aisé de chanter devant des membres de ta famille. Ils t’ont connu en short, en train de te casser la gueule puis avec du mercurochrome sur les genoux, Ils t’ont lavé.... C’est très bizarre l’image intime quand on veut renvoyer une image spectaculaire dans un spectacle. Les proches qui sont en face de toi te connaissent parfaitement. Je ne peux pas les duper. C’est comme si cela te privait d’avoir des ailes fantasmatiques qui te permettent d’être quelqu’un d’autre. Finalement, c’est plus facile pour moi de chanter devant des personnes que je ne connais pas du tout.

A chaque album de Presque Oui, il y a une formation différente. Le premier album était en duo avec Marie-Hélène Picard. La maladie l’ayant emporté, il a fallu continuer. Seul.

Dans le deuxième album qui suit la mort de Marie-Hélène, il y a pas mal de chansons que j’ai écrites pour moi. Sur scène, il a fallu que je masculinise certaines chansons.

Clip de "Tout me parle de toi", extrait de l'album De toute évidence.

Tu écris avec Isabelle Haas depuis toujours…

On a commencé à écrire à deux, il y a une vingtaine d’année. Avec Presque Oui, on ne faisait que des reprises, nous étions donc en quête de compos. Isabelle, qui faisait partie de l’association Presque Oui et encadrait le projet, a dit « moi, j’ai des histoires ». On est donc partie des contes et des nouvelles qu’elle avait écrites pour les transformer en chansons. Au fur et à mesure, le temps, les épreuves et tout ce que nous avons vécu ensemble aidant, on a pu se permettre d’aller dans des chansons beaucoup plus intimes à deux. Au début on écrivait tout à deux. Les départs d’idée était plus dues à Isabelle et au fur et à mesure, je suis devenu musicien professionnel et j’ai eu plus de temps pour me plonger dans l’écriture. Depuis, Isabelle a pris une place de regard extérieur sur le texte. Mais c’est un regard primordial pour moi. Parfois, je lui présente une chanson et quand on ressort de la séance, elle est complètement transformée, c’est pour ça que j’estime qu’elle est coauteure.

Tes textes m’ont surpris par leur poésie et parfois, par leur douleur et leur intensité.

Dans mes précédents albums, il y avait des chansons rigolotes, un peu sketchisantes. Mais un jour, je n’ai plus eu envie d’endosser des rôles, d’être dans des personnages. Sur scène, c’est amusant, mais à enregistrer sur disque, je trouve ça terriblement chiant. Pour ce nouvel album, j’avais envie qu’il soit uniquement mélodique, poétique… et j’espère qu’au final, il n’est pas trop plombant. Le fait d’avoir une batterie, d’avoir une section rythmique, c’est une politesse énergétique par rapport au désespoir et à la tristesse.

"Un baiser", extrait de l'album De toute évidence, en concert à L'Européen à Paris, le 26 mai 2015 (captation signée David Desreumaux pour le site Hexagone)

As-tu l’impression d’être reconnu à ta juste valeur ?

La reconnaissance, elle est venue en 2008. J’avais fait un concours à Montauban que j’avais gagné avec Manu Galure. Après ça, on a eu 80 dates dans l’année. C’est énorme pour des artistes comme nous.

Artistiquement, tu as été influencé par qui ?

Il y a deux artistes très importants pour moi. Dick Annegarn pour le fait de trimbaler tout un monde en guitare/voix avec une virtuosité et une orchestration guitaristique. Et Gilbert Lafaille pour la douceur dans la voix, pour la façon de chanter doucement, un peu inspiré des brésiliens. Moi, je n’arrive pas à chanter fort. Il m’arrive d’envoyer le bois, mais rarement. Mon naturel est de chanter doucement.

Est-ce que ce nouveau disque t’a apporté une notoriété supplémentaire ? J’ai l’impression que beaucoup de médias en parlent.

J’ai la sensation d’avoir un public différent de mes albums précédents. Je pense même que des gens m’ont lâché. Je trouve bien de ne pas répondre à ce que l’on attend de soi. Tu sais, j’évolue parce que je découvre d’autres artistes. J’ai entendu quelqu’un comme Bertrand Belin. Je le trouve culotté et il me donne envie d’aller dans d’autres directions, de faire des chansons en demi-teinte, en clair-obscur. Avec De toute évidence, je me suis fait le plaisir d’enregistrer un album que j’aurais envie d’écouter. J’ai voulu plaire à l’auditeur que je suis. Je pense désormais qu’il faut se laisser choisir par une forme d’écriture et pas vouloir à tout prix transformer l’écriture pour qu’elle aille vers quelqu’un… quitte à avoir un public confidentiel.

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Derrière la porte, pendant l'entretien.

Il faut faire ce que l’on est ?

Oui, c’est tout à fait ça. J’ai écouté Vianney. Au départ, j’ai trouvé l’album vachement sucré, après, j’ai regardé sur internet des extraits où il chante en guitare voix, notamment aux Victoires de la Musique. Et finalement, je me suis dit qu’on s’en foutait que ce soit sucré. Ce qu’il fait tient tout seul et lui correspond et il y a quand même de la profondeur. A 23 ans, c’est impressionnant. Je crève d’envie de le voir sur scène. Il est magnétique. Moi longtemps, je me suis excusé d’être là et longtemps je me suis posé la question de ma légitimité.

Pourquoi chantes-tu, au fond ?

Je ne sais pas exactement. Ce que je sais, c’est qu’à l’âge de 7 ans, ma mère a sorti une guitare du grenier. Elle me l’a donné. J’ai commencé à faire n’importe quoi avec, mais ça a été un coup de foudre. Très vite, on m’a appris quelques accords, j’ai commencé à chanter en yaourt et ça ne m’a jamais quitté. Après, j’ai fait le conservatoire, de la guitare classique, mais je suis revenu à la chanson très rapidement. Si je veux être totalement honnête, à l’adolescence, la guitare et la chanson m’ont permis d’avoir une reconnaissance par rapport aux amis. J’étais timide, je n’arrivais pas trop à m’exprimer. La guitare m’a permis d’exister en société, tout en me permettant de me cacher. Aujourd’hui encore.

Penses-tu que tes chansons peuvent aider d’autres personnes qui ont vécu des choses aussi intenses que toi ?

Je crois que l’on ressent une grande satisfaction et une grande vibration quand on parle de quelque chose qui va éventuellement servir de catharsis à d’autres personnes. J’ai envie d’être honnête par rapport à la complexité de ce que je vis. Je mets tout sur la table et se reconnait qui voudra se reconnaître.

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Le 27 mai 2015, après l'interview...

01 juillet 2015

Johann Etienne : interview pour La Colonie

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Johann Etienne est un brillant auteur de thrillers. Il est encore méconnu, mais de grands éditeurs seraient bien inspirés d’aller jeter un coup d’œil sur ses ouvrages. Ils risqueraient de découvrir un Thilliez ou un Chattam en puissance. Dans son quatrième roman, La Colonie, il nous emmène au Chili sur la trace d’une colonie énigmatique. Cette histoire est tirée d’une histoire vraie qu’on lui a relatée. Je n’ai pu lâcher le livre sans en connaître l’issue. Addictif et jubilatoire.

Le 6 mai 2015, Johann Etienne est venu de Troyes spécialement pour cette interview (qu’il en soit remercié). Nous nous sommes installés dans un bar situé en face de l’agence. Je me suis aperçu que c’était la première fois que je conversais avec lui en tête à tête. En effet, nos chemins se sont croisés dans des salons du livre de nombreuses fois (notamment à Provins), mais jamais, nous n’avions pris le temps de nous poser et de discuter… C’est donc ce que nous avons fait.

johann etienne,la colonie,interview,mandor4e de couverture :

À l’ombre de la cordillère des Andes, la bête immonde a survécu… Samuel Atlan possédait la capacité de se souvenir de tout. Un cas rare d’hypermnésie, selon les médecins. Une mémoire sans faille, à l’exception d’une seule : Samuel ne se rappelait rien de ce qui précédait le jour où on l’avait trouvé, à l’âge de sept ans, errant au bord d’une route. Quand son passé refait surface de la plus singulière des façons, il se retrouve confronté aux versants les plus sombres de la science nazie, traquant sans le savoir, entre Paris et les plaines du Sud chilien, l’un des pires monstres qu’ait engendré l’Histoire…

L’auteur :

Né en 1975 à Troyes, dans l'Aube, Johann Étienne écrit depuis l'âge de seize ans. Passionné d’Histoire et d’actualité, il se sert des réalités qui nous entourent pour élaborer intrigues et personnages au profit de romans de fiction policière. Il est l’auteur de deux précédents thrillers, Le Théorème de Roarchack et Prophétie, et d’un roman court intitulé Le Plan, tous trois parus chez Ex æquo. La Colonie est son quatrième roman.

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johann etienne,la colonie,interview,mandorInterview :

Tu as commencé à écrire vers 1’âge de 15 ans, c’est ça ?

J’ai découvert un jour une machine à écrire, dans le grenier de mes parents. Elle devait être là avant que nous arrivions. L’instrument à éveillé ma curiosité et j’ai commencé à travailler dessus. Bon, il faut dire que je lisais beaucoup, alors l’idée d’écrire moi-même me tenaillait depuis un moment. J’ai commencé à taper dessus un début d’histoire en pensant que ça allait faire deux pages. En fait, j’ai écrit un premier roman de 300 pages. Je l’ai fini en cinq ans. C’était un roman d’aventure inspiré de mes lectures de l’époque, Jules Verne et Robert Louis Stevenson, des auteurs de cette trempe-là. Ça se passait au 19e siècle, en Afrique et en Égypte.

Tu avais besoin de sortir de ton quotidien ainsi ?

Oui, complètement. L’écriture m’a embarqué, voire aspiré.

Tu l’as encore ce premier roman ?

Oui, je l’ai gardé. Peut-être qu’un jour, je le ressortirai pour effectuer un gros travail dessus afin de le publier. On ne sait jamais.

Tu es passionné d’histoire, ça se sent dans tes livres.

C’est ma formation initiale. J’ai une maîtrise d’histoire ancienne et un DEA d’égyptologie. Quand j’écris un livre, j’avance vite dans mes recherches grâce à la formation que j’ai reçue à la Fac.

Tous tes romans partent d’un fait historique réel. johann etienne,la colonie,interview,mandor

Un événement d’actualité ou historique m’inspire une histoire en lien avec cet évènement. Dans La Colonie, je parle d’une vraie colonie. J’ai découverts son existence en 2004 en écoutant une émission de radio. Jacques Pradel recevait Frédéric Ploquin (voir photo à droite, mais là, c'était à l'occasion de la sortie d'une autre enquête) et Maria Poblete qui ont écrit La Colonie du docteur Schaefer. L’histoire était complètement folle et faisait froid dans le dos. J’ai donc lu cette enquête. J’ai laissé passer des années, puis j’ai relu le livre et j’ai fini par trouver une bonne intrigue pour évoquer ce fait historique, pas si éloigné dans le temps que cela. Je n’ai pas eu grand-chose à inventé par rapport à la réalité, c’est tellement énorme. A peu près tout ce que je raconte sur cette colonie est authentique.

Tu enquêtes beaucoup une fois que tu te lances dans ce genre de projet ?

J’utilise beaucoup Internet. Par exemple pour en savoir plus sur le Chili, je suis allé sur des blogs de voyageurs. Il y a beaucoup d’infos, beaucoup d’images et même des sons sur les vidéos. Ça m’aide à percevoir l’ambiance générale des lieux que je décris. Le sud du Chili, c’est très particulier, très verdoyant. Ça ressemble à l’Allemagne et à la Bavière, c’est vraiment surprenant.

Un de tes personnages, Samuel Atlan, est hypermnésique. Dans ce livre, tu développes beaucoup le thème de la mémoire.

Ce personnage se souvient de tout, sauf ce qu’il s’est passé avant sa septième année. Etre hypermnésique doit être très désagréable. On se souvient de tout et même les mauvaises nouvelles. On garde tout en soi. Il sort très peu pour ne pas emmagasiner des informations. Il est donc solitaire.

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Comment travailles-tu un texte ?

Quand je commence à écrire, j’ai le début et la fin. Et j’ai quelques scènes clés que je vais incorporer dans l’histoire. Pour le reste, je me laisse guider par les personnages et l’intrigue.

Tu te laisses dépasser par tes personnages, parfois ?

Bien sûr. Toujours d’ailleurs. C’est assez surprenant mais des personnages me poussent à écrire d’autres scènes ou à aller vers des territoires qui n’étaient pas prévus, voire anticiper des réactions qui ne leur conviennent pas par rapport à ce que j’avais imaginé au départ. Il y a une petite part de magie quand on écrit.

Tu as besoin de t’amuser pour écrire ?

Oui. Il y a beaucoup de travail en amont, mais l’écriture est un amusement. C’est même jubilatoire quand on s’approche de l’intrigue, que l’on sait que l’ensemble se tient et que l’on est cohérent. Ce n’est pas toujours évident, parce qu’on est le moins bon juge de ce que l’on fait.

De livre en livre, as-tu l’impression de t’améliorer ?

Oui, parce que j’écoute beaucoup ce que me disent les autres, notamment une amie avec laquelle je travaille pour les corrections. Elle ne me corrige pas uniquement l’orthographe et la grammaire, elle fait un vrai travail de correctrice. Elle est très exigeante. A chaque livre, je chasse mes mauvaises habitudes littéraires. J’essaie d’être de plus en plus limpide et d’aller plus à l’essentiel.

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Tu travailles dans l’éducation nationale. Tu es prof d’histoire géo au collège. Tes collègues et tes élèves connaissent-ils ta double vie ?

Dans le collège où j’étais précédemment, oui. Je n’en parlais pas, mais ils l’ont su. Ça m’a donné l’occasion d’intervenir dans des classes de 4e pour expliquer le métier d’écrivain. Sur deux classes, j’ai eu deux types de questions différents. Une classe qui s’intéressait vraiment à la construction du livre. Ils me posaient des questions du type « comment on trouve le nom des personnages ? » ou « comment on construit l’intrigue ? ». Et l’autre classe qui était fascinée par tout autre chose. « Combien on gagne quand on est écrivain ? », « Qu’est-ce que vous faites encore ici puisque vous écrivez des livres ? » Pour eux, être écrivain était synonyme de gains d’argent et de richesse.

Delerm, Pennac, Musso étaient aussi profs. Ils le sont restés longtemps, même après le succès.

Jean-Philippe Blondel aussi. Mais lui continue cette activité et tient absolument à rester prof.

Tu aimerais vivre de ta plume et ne faire que cela, je suppose ? Pardonne-moi cette question idiote.

De plus en plus. Au départ, je n’imaginais pas vraiment, mais aujourd’hui, envisager d’en vivre est dans un coin de ma tête.

As-tu déjà des fidèles lecteurs ?

Ça fait très vantard de répondre par l’affirmative, mais j’ai de plus en plus de lecteurs qui me disent attendre avec impatience le prochain. Ça me surprend toujours de savoir que des personnes me suivent depuis le premier livre.

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Johann Étienne et Franck Thilliez.

Tu écris tous les jours ?

Pratiquement. C’est rare les journées où je n’écris pas. J’ai un surplus d’imagination en moi qu’il faut que j’évacue régulièrement. Je n’ai jamais eu le syndrome de la page blanche.

Qui est ton premier lecteur ou ta première lectrice ?

C’est ma meilleure amie qui est aussi une grande lectrice dans tous les genres. Dès le départ elle m’a dit que ce que j’écrivais valait parfois beaucoup mieux que ce qu’elle pouvait lire ailleurs, dans les grandes maisons d’édition. Ça m’encourage évidemment énormément. Je lui fais lire systématiquement mes premières pages et elle me dit rapidement si je suis sur la bonne voie.

Concrètement, ça t’apporte quoi d’écrire ?

Comme je te le disais au début de l’interview, c’est surtout une façon de m’évader du quotidien. D’ailleurs, j’ai le même plaisir à écrire qu’à lire.

johann etienne,la colonie,interview,mandorJe crois que Grangé est à l’origine de ta passion pour le thriller.

Oui, quand j’ai lu Le vol des cigognes, ça m’a foutu une claque. Le style, l’écriture, l’intrigue, j’ai eu un véritable choc. Grangé (voir photo à gauche) est l’un des auteurs que j’aimerais vraiment rencontrer. Avant lui, je trouvais que le polar était un genre assez poussiéreux. Sa façon d’écrire est vraiment très moderne et contemporaine. Les Simenon et les San Antonio me paraissaient un peu dépassés et désuets. Aujourd’hui, j’ai constaté qu’il y avait pléthore d’écrivains de polar aussi bons que Jean-Christophe Grangé.

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Après l'interview, le 6 mai 2015.

30 juin 2015

Stéphanie Hochet : interview pour Un roman anglais

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(Photo : Simone Perolari pour Le Monde)

La romancière, essayiste et journaliste culturelle Stéphanie Hochet est l’une des auteures majeures françaises du XXIe siècle. De livre en livre, elle construit une œuvre impressionnante et singulière. Je l’ai déjà mandorisé trois fois, c’est dire l’intérêt soutenu que je lui porte. Dans son nouveau roman, Un roman anglais, elle nous livre un texte magnifique qui nous plonge au sein d'une famille de la bourgeoisie anglaise du début du XXe siècle. Entre son mari et son enfant, Anna semble être une femme comblée, pourtant ce beau vernis se craquèle le jour où George met les pieds dans sa belle demeure pour s'occuper de son fils Jack .C’est un très beau portrait de femme.

Je précise que lors de sa venue à l'agence, le 11 mai dernier, nous n’avons pas évoqué le livre d’Amélie Nothomb, Pétronille (sorti l’année dernière), dont elle est l’héroïne. Nous avons convenu qu’elle avait déjà tout dit sur la question (et bien dit) sur le site Salon Littéraire. Nous n’aimons pas les bis repetita.

stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandor4e de couverture :

1917, quelque part dans la campagne anglaise. Anna Whig, bourgeoise lettrée, mère d’un petit garçon de deux ans, Jack, persuade son mari Edward d’embaucher par courrier pour sa garde d’enfant une certaine George (comme George Eliot, pense-t-elle). Le jour où elle va chercher George à la gare, elle découvre qu’il s’agit d’un homme. Celui-ci va faire preuve d’un réel instinct maternel à l’égard de l’enfant, et finira pas susciter la jalousie d’Edward, qui pressent l’amour naissant entre George et Anna.
Dans ce roman à la fois pudique et tourmenté, Stéphanie Hochet traite avec beaucoup de finesse le thème de l’ambiguïté sexuelle, avec son lot de non-dits et de paradoxes, dans ce cadre post-victorien qui rappelle tant Virginia Woolf, tout en restituant le climat d’inquiets atermoiements qui régnait en Angleterre lors de cette période troublée.

L’auteure :

Écrivain. 10 romans, un essai (Éloge du chat). Prix Lilas 2009 pour Combat de l'amour et de la faim, Fayard. Prix Thyde Monnier de la SGDL 2010 pour La distribution des lumières, Flammarion. Dernier livre en date : Un roman anglais, Rivages 2015. Chroniqueuse au Jeudi du Luxembourg.

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En compagnie de la grande Virginia Woolf dans le magazine Elle du 6 juin 2015.

stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandorInterview :

J’ai lu que ce roman était inspiré de la vie de Virginia Woolf.

L'héroïne vient du même milieu, elle est née à la même époque que Virginia Woolf et mon "support littéraire" a été le premier tome du journal de Woolf, mais elle est un personnage à part entière. Elle se nomme Anne Whig, a un enfant de deux ans (ce qui n'était pas le cas de la romancière anglaise) et elle est traductrice, pas créatrice. La fiction nécessitait que je m'éloigne d'un traitement biographique. Ce livre est surtout un hommage à la littérature anglaise dans laquelle j’ai été baignée quand j’ai fait mes études et ensuite, quand je suis partie en Grande-Bretagne pour enseigner.

1917, l’ambiance à Londres, dans la campagne anglaise… La façon de vivre, ce qu’il s’est passé socialement, la vie des domestiques…  comment as-tu été informée de tout ceci ?

D'abord en relisant la littérature de l'époque (Joyce, Lawrence, etc.) et plus spécifiquement, comme je le disais, le premier tome du Journal de Virginia Woolf qui raconte la vie quotidienne de ce genre de familles. Ces familles bourgeoises qui avaient la possibilité de partir s’isoler loin des bombardements en 1917 ont vécu dans une sorte de huis-clos. J’ai reconstitué ça. Woolf est là par son ombre. Vivianne Forrester a écrit une biographie très intéressante. Sa grande théorie, c’est que Woolf rêvait d’avoir un enfant. Bon, on sait qu’elle n’en a pas eu, mais on ne sait pas quelle mère, elle aurait été. Mon héroïne Anna est différente, mais le point de départ, c’est que sa vie est avant tout son enfant. L’amour qu’elle a pour lui est violent au point de faire naître chez elle des élans destructeurs.

Elle aime son enfant, mais elle l’aime mal. On peut dire cela ?stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandor

C'est un amour absolu, mais il est traversé de pulsions destructrices. C’est comme quelque chose que l’on ne pourrait contenir. Sans doute ne sait-elle pas y faire, même si ce fils est tout pour elle. La source du livre c’est « qui va me mettre à l’abri de moi ».

George est l’élément perturbateur du couple.

Il est l’élément étranger qui vient fissurer un huis clos qui ne fonctionne peut-être pas très bien, mais qui fonctionne avec des codes. Ce sont les codes de la société victorienne qui sont encore présents.

Le père, Edouard, est horloger et pas très fantaisiste.

C’est le notable qui a fait ce qu’on attendait de lui. Il a une situation, il apporte l’argent au foyer, cela le rend orgueilleux. Il bénéficie du statut du pater familias. C’est l’homme du régime ancien.

Il ne veut pas évoluer, alors que nous sommes dans un moment où les femmes commencent à vouloir changer de statut.

Anna est d’abord observatrice de ce qu’il se passe à l’extérieur. La guerre n’est pas finie. On ne rencontre quasiment plus de jeunes hommes, par contre elle voit que des jeunes femmes travaillent. Elle lit dans les journaux des articles sur celles qu'on décrit comme des espèces de folles qu’on appelle « les suffragettes ». Les manifestations pour le droit de vote des femmes l'interrogent. Elle se pose des questions sur elle, ses choix motivés par son milieu, sur cette société et sur la gangue qui fige sa vie et l'étouffe.

Ton héroïne est-elle une femme frustrée.

Un peu.  Mais elle va quand même fissurer cette espèce de structure complètement figée autour d’elle. Ce qui est intéressant, c’est le moment où ça craque.

stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandorPeut-on dire qu’Anna et George ont une relation ambiguë ?

Ce que je trouve intéressant, c’est cet amour qui n’est même pas dit.La finalité de l’amour n’est pas forcément de se retrouver dans un lit. En littérature, ça a été tellement fait que ça devient une convention et les conventions m’énervent.

Tu racontes la guerre vu par quelqu’un qui ne la fait pas. A un moment, elle écrit une lettre à un ministre pour qu’il lui donne des nouvelles de son cousin parti sur le front. C’est un passage très drôle, je trouve.

Anna n’hésite pas à s’adresser à lui comme si il était en face d’elle. Elle exige même qu’il retrouve au moins le corps s’il est mort. Pour les gens qui étaient loin du front, le fait de ne pas avoir de nouvelles et de ne pas retrouver le corps de quelqu’un, c’était quelque chose d’atroce. Il était impossible de faire son deuil. La guerre a été perçue et décrite sur le front depuis la première Guerre Mondiale par les écrivains de l’époque, mais aussi aujourd’hui, comme le Goncourt d’il y a deux ans, Pierre Lemaitre pour « Au revoir là-haut ». Par contre on a très peu évoqué la guerre loin du front. La guerre loin du front, c’est aussi la guerre. Ce sont les privations de charbon, de nourriture. Ce sont les liens avec les domestiques qui changent forcément. Il faut s’organiser autrement. Ce sont aussi les familles qui ont chacune un parent envoyé sur le front avec cette tension extrême, cette angoisse et l’imagination qui prend le dessus. La guerre loin du front, c’est vivre la guerre par transfert. Ils imaginaient ce que l’autre vivait dans les tranchées. 

Tu as enquêté sur cette période ?

Je connais tout ceci par immersion familiale. J’ai un père totalement obsédé par la Première Guerre Mondiale. Je suis allée avec lui à Verdun. Il y a des endroits ou plus rien ne repoussent, c’est la désolation totale, on se croirait sur une autre planète. On a du mal à imaginer qu’à ce moment-là de l’histoire, on a inventé toutes les formes de destructions que l’on retrouve aujourd’hui, toutes les formes d’armes  qui pouvaient détruire un être humain.

Tu as fait des études de littérature anglaise, il y a beaucoup de référence à elle dans ton roman.

J’ai toujours pensé sans oser vraiment le dire, qu’être une romancière anglaise, il n’y a pas plus classe (rires). Par exemple, j’évoque Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. Ce livre est celui que j’aurais aimé écrire. Contrairement à ce que pensent la plupart des gens qui l’ont lu (ou pas), Les Hauts du Hurlevent n’est pas du tout une histoire d’amour. C’est une histoire de vengeance et une histoire d’enfer. A partir du moment où l'auteur décrit le fonctionnement d'un monde diabolique et complexe, ça m’intéresse. Je pense que ça parle de certaines familles infernales.

Mais, je trouve que ton écriture est stylistiquement britannique. stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandor

J’ai surtout l’impression de jouer avec les codes du roman anglais. D’où le titre d’ailleurs, Un roman anglais.

A la force de jouer avec, ils y sont.

Il ne faut pas que ce soit juste des codes pour des codes, il faut que, profondément, ce soit incarné.

As-tu eu du mal à écrire ce livre ?

Ça a été extrêmement difficile.  J’ai mis deux ans. Il y avait une première mouture qui a été terminée au bout de dix mois. Je l’ai entièrement reprise parce que je me suis aperçue qu’elle avait des faiblesses et qu’elle n’était pas telle que j’aurais voulu la construire.

Il y a eu beaucoup de remises en question ?

Oui, beaucoup. Notamment sur la manière d’agencer le livre. Il a été compliqué de mettre à l’écrit ce chassé-croisé entre la petite et la grande histoire.

Tu portais ce roman en toi depuis longtemps ?

Rien n’arrive vraiment par hasard. Ce livre a mis longtemps à mûrir. A partir du moment où j’ai pris la décision d’écrire sur cette géographie et cette temporalité, l’immersion est devenue délicieuse… mais difficile. Pour écrire un roman qui se passe dans un autre pays et dans une autre époque, il faut tout de même tenter de se sentir chez soi. Il faut se sentir en terrain familier. Il faut avoir bien digérer les références, la littérature de cette époque pour que ça ne sente pas l’huile de coude.

Comment as-tu trouvé le ton d’Anna ?

Je l’ai trouvé quand j’ai eu une idée de quel personnage elle était, de son environnement et de ses proches.

stéphanie hochet,un roman anglais,virginia woolf,interview,mandorL’histoire est très forte et universelle.

L’histoire que je raconte, on peut l’imaginer à notre époque. Le rôle maternel et paternel, il est toujours d’actualité. Le père nul et incapable, le jeune homme qui a une capacité particulière pour s’occuper des enfants et la mère partagée entre deux pulsions, c’est éternel et actuel.

Quelle est la plus grande différence entre Virginia Woolf et Anna ?

C’est que Virginia était soutenu par son mari Leonard, avec qui ils ont formé le noyau du cercle d'intellectuels connu sous le nom de Bloomsbury Group. Il l’a toujours encouragé à écrire dès le début. Il ne voyait même quasiment qu’un écrivain en elle. Il voyait à peine en elle une femme.

Je sais que c’est un livre qui te tient particulièrement à cœur.

Oui, d’autant que je me rends compte qu’aucun des personnages ne me ressemble. En tout cas, ça me fait plaisir d’avoir écrit un livre qui est un beau portrait de femme. C’est le genre de femme que je pourrais observer en l’admirant. Elle n’a rien en commun avec moi, et en même temps, j’admire ce qu’elle est capable de faire. Je n’ai aucun point commun avec elle, et je l’admire encore plus pour ça.

Est-ce un livre féministe ?

Je me méfie des messages. J’ai du mal à accoler le terme «féministe » au livre. Ce qui est important, c’est que ce soit l’histoire d’une femme qui, soudain, prend conscience de ce qu’il se passe autour d’elle et décide de s’émanciper. Elle ne s’accroche pas à des théories, par contre, je pense qu’elle a beaucoup de respect pour les femmes et qu’elle écoute ce qu’elles ont à dire. C’est donc le début d’une prise de conscience féministe.

Tu as terminé ce livre il y a presque un an, donc je suppose que tu es déjà en train d’écrire un autre livre. 

Oui, j’ai commencé quelque chose qui, comme d’habitude, n’a rien à voir avec le précédent livre. Mais je ne t’en dirais pas plus. Tu me connais, je te fais le coup à chaque fois que tu me reçois…

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Après l'interview le 11 mai 2015.

(Merci à Stanislas Kalimerov pour les deux portraits de Stéphanie Hochet inclus dans l'interview et à Stéphanie Joly pour la photo prise lors de la présentation d'Un roman anglais à la Terrasse de Gutenberg le 21 mai 2015).

21 juin 2015

Bilan du Salon du Livre de Provins 2015

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f.jpgLes 11 et 12 avril dernier, j'ai animé pour la 6e fois consécutive, le Salon du livre de Provins. Ici la première (avec l'invitée d'honneur Simone Veil), là, la deuxième (avec l'invité d’honneur Michel Drucker), enfin la troisième (avec les invités d'honneur Albert Jacquard et Pierre Bellemare), la quatrième (avec les invités d’honneur, Patrick Poivre d’Arvor et Stéphane Bourgouin) et la cinquième (avec les invités d’honneur, Michel Field et le très regretté Cabu).

Habituellement, je passe de table en table pour interviewer une centaine d'auteurs en deux jours...

Je le répétais chaque année:

"Le contact avec des auteurs rencontrés sur l’instant et dont il faut tenter de tirer des informations essentielles, quasiment à la chaîne, rentrer dans des univers différents en faisant semblant de connaître l’œuvre des personnes interrogées, en les mettant en avant, en tentant de comprendre leur fonctionnement, c’est un loisir auquel je m’adonne avec un plaisir fou. Même si, je le sais parfaitement superficiel (je n’abhorre rien de plus que d’interroger un écrivain sans avoir lu son livre). Mais ce que j’apprécie, dans ce cas de figure, c’est la performance. L’exercice de style. Le combat. Ce n’est pas désagréable, juste exténuant à l'issue du deuxième jour."

Mais cette année, David Sottiez (de l’association Encres Vives) m’a proposé une nouvelle formule. Organiser et animer des cafés littéraires d’une demi-heure chacun pendant les deux jours. Ainsi fut fait…  et j’ai beaucoup aimé. A récidiver, donc.

Je remercie ici Jean-Pierre Mangin qui a shooté à tout va pendant ce week-end et m’a suivi dans (quasiment) toutes mes pérégrinations « interviewgatives ».

Pour les photos, merci aussi à Luc Doyelle, Cicéron Angledroit et Sophie Adriansen… à qui j’ai allégrement volé des clichés sur leurs pages Facebook respectives. Qu’ils en soient remerciés (et qu’ils ne m’intentent pas de procès).

Évidemment, je tiens aussi à exprimer toute ma gratitude à l'ensemble de l'association Encres Vives qui me fint confiance depuis six ans. Je suis très sensible à cette fidélité sans failles.

Premier jour : 11 avril 2015.

Marion Game (la fameuse Huguette dans la série d'M6, Scènes de ménages). Une fois de plus, nous constatons que les personnalités du petit écran signent beaucoup plus que de vrais écrivains. C'est anormal et désolant, mais c'est comme ça. Ce qui est plaisant, c'est que, souvent, ces "auteurs" savent bien qu'ils n'ont pas une grande légitimité à être là. La sympathique comédienne me l'a confié, en tout cas.

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Allez, viens là mon Huguette!

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Ce que j'aime dans ce salon, c'est qu'il y a souvent foule.

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Premier café littéraire : Kaoutar Harchi pour A l’origine notre père obscur (Actes Sud). (Mandorisées là, deux fois). J'ai beaucoup d'admiration pour cette auteure de talent.

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Une publicité discrète s'est glissée sur cette photo. Sachez la retrouver!

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Le maire de Provins, Christian Jacob avec Jean-Patrick Sottiez, l'un des éminents membres de l’association organisatrice de ce salon, Encres Vives.

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Le maire avec "le prêtre des loubards", le père Guy Gilbert.

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Quelques questions au père Guy Gilbert. Le micro, je vous garantis qu'il ne faut pas le lâcher, sinon, impossible d'en placer une... :) Je l'ai beaucoup "pratiqué" à la fin des années 90, quand je travaillais à Radio Notre Dame.

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Non père, tu me laisses le micro!

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Deuxième café littéraire : Wilfried N’Sondé pour Berlinoise (Actes Sud). Je ne l'avais jamais rencontré. Passionné et passionnant!

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Sophie Jomain.

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Sophie Adriansen (mandorisées maintes fois).

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Domitille de Pressensé, la "maman" d'Émilie, une série que toutes les filles ont connu dans leur jeunesse.

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Le chanteur Merlot était présent pour un spectacle destiné au jeune public : Au fond de la classe.

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Troisième café littéraire : Pauline Dreyfus pour Ce sont des choses qui arrivent (Grasset).

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Comme presque chaque année, Geronimo Stilton vient à Provins...

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Et il a toujours beaucoup de monde devant son stand.

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Et chaque année, photo traditionnelle avec l'animateur.

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Et photo traditionnelle avec Sophie Adriansen...

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La parrain du salon du livre de Provins de cette année, Yann Queféllec, lui aussi est venu papoter avec la gentille souris.

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Interview de Yann Queffélec (un des premiers mandorisés... en 2006, quand je cachais encore mon visage).

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Queffélec sur le départ... Ici avec Jean-Patrick Sottiez.

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Jean-Patrick Sottiez, de l’association organisatrice de ce salon, Encres Vives.

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Quatrième café littéraire : Carmen Bramly pour Hard de vivre (JC Lattès).

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Au rayon polar, Claire Favan et Christelle Mercier.

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Puisque nous sommes au rayon polar, restons-y. Nous nous sommes adonnés à quelques selfies plus ou moins réussies. En haut, de gauche à droite : Stanislas Petrosky, Alain Claret et David Moitet. En bas, de gauche à droite : Sandra Martineau (mandorisée là) Christelle Mercier, Claire Favan, Mandor et Johann Etienne.

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Les mêmes, avec en plus, en haut à gauche, Maxime Gillio.

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Toujours les mêmes, dans une autre configuration, avec en plus, Gaëlle Perrin (mandorisée là).

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2e jour : 12 avril 2015.

Gaëlle Perrin montre du doigt (pas bien!) Patrice Dard. Le fils de Frédéric Dard a repris l’œuvre de son père, San Antonio.

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Entre les livres de son père et les siens... une œuvre colossale.

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Je n'ai jamais lu un San Antonio de ma vie. Ce qui, visiblement, ne semble pas heurter Patrice Dard.

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Frédéric Dard était là aussi, hein, c'est sûr... la lumière qui descend du ciel, toussa, toussa.

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(Merci à Christelle Mercier pour cette série de photos Dardiennes.)

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L'écrivain Maxime Gillio (vice-président de l'Association des Amis de San Antonio) a animé un débat avec Patrice Dard.

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Interview de Maxime Gillio...

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Cinquième café littéraire : Bertrand Guillot pour Sous les couvertures (Rue Fromentin). (Quelques mandorisations de cet auteur de talent.)

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Interview à la cool, quoi!

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Petite pause avec Sandra Reinflet, Sophie Adriansen, Carole Zalberg et Bertrand Guillot.

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Ciceron Angledroit.

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Sixième café littéraire : Carole Zalberg pour Feu pour feu (Actes Sud). (Elle aussi a été mandorisée maintes fois).

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Mélisa Godet.

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François Alquier by Sophie Adriansen. Joie de vivre et compagnie.

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Luc-Michel Fouassier (mandorisé à tout va).

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Sophie Adriansen.

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Septième et dernier café littéraire : Claire Fercak pour Histoires naturelles de l’oubli (Verticales).

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18 juin 2015

Henri Lœvenbruck : interview pour Nous rêvions juste de liberté

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« La claque inattendue, sauvage, magistrale.
Ode à l'amitié, belle, pure, de celles qui transcendent, qui submergent, jusqu'à l'aveuglement parfois. Poème lyrique et furieux sur l'insoumission et le nomadisme. Etre affranchi de toute contrainte et ne plus faire qu'un avec le vent. Se gorger de liberté sans rien attendre en retour. Ne rien devoir à personne si ce n'est ses frères de route et surtout rester fidèle à cet adage biblique transmis entre initiés, LH&R: loyauté, honneur et respect. »

henri lœvenbruck,nous rêvions juste de liberté,interview,mandor,bikersJ’ai lu ce témoignage d’un lecteur sur le site Babélio. Je retranscris sans en changer une ligne parce que c’est tout à fait ça et c’est bien écrit.

Le nouveau Henri Lœvenbruck est un très grand livre. Que ceux que l'univers des bécanes et des bikers rebuteraient restent tout de même avec nous. Ce roman initiatique, souvent duraille, est à lire absolument. "Les aventures de ces gamins idéalistes et un peu paumés sont avant tout un hymne humaniste et splendide à la loyauté, à l'amitié, et bien sûr à la liberté", dixit une autre lectrice de Babelio, Laurence.

Pour cette troisième mandorisation, sans aucune langue de bois, ce n’est pas son genre (lire la première là et la seconde ici), l’auteur est de nouveau venu (en Harley Davidson) à l’agence. C’était le 5 mai dernier.

4e de couverture : henri lœvenbruck,nous rêvions juste de liberté,interview,mandor,bikers

« Nous avions à peine vingt ans et nous rêvions juste de liberté. » Ce rêve, la bande d’Hugo va l’exaucer en fuyant la petite ville de Providence pour traverser le pays à moto. Ensemble, ils vont former un clan où l’indépendance et l’amitié règnent en maîtres. Ensemble ils vont, pour le meilleur et pour le pire, découvrir que la liberté se paie cher.
Nous rêvions juste de liberté réussit le tour de force d’être à la fois un roman initiatique, une fable sur l’amitié en même temps que le récit d’une aventure. Avec ce livre d’un nouveau genre, Henri Lœvenbruck met toute la vitalité de son écriture au service de ce road-movie fraternel et exalté.

L’auteur :

Henri Lœvenbruck est un auteur de romans de fiction et de fantasy. Il est également musicien auteur-compositeur-interprète. Sa trilogie de La Moïra (publiée entre 2001 et 2003) a été un succès avec 300 000 exemplaires vendus. Il est membre de la Ligue de l'imaginaire, collectif d'auteurs dont Maxime Chattam, Bernard Werber et Franck Tilliez font partie.  

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henri lœvenbruck,nous rêvions juste de liberté,interview,mandor,bikersInterview :

Pourquoi n’y a-t-il aucune date et lieu précis dans ton roman ?

Parce que c’est un roman tellement personnel que je voulais le dépersonnaliser, l’universaliser et faire en sorte que tout le monde puisse se l’approprier. J’ai visiblement bien fait parce qu’il y a des gens de tous les milieux qui se sont reconnus dedans.

Ils ne se sont pas reconnus dans les actes commis par tes héros, quand même ?

Non, juste dans la fraternité, l’amitié, la frustration, la trahison…

Tu viens de me dire que c’est un roman très personnel. Mais tu ne racontes pas ta vie ?

A 80%, mais de manière super transposée. J’ai vraiment été dans une bande avec laquelle nous avons traversé le meilleur et le pire et avec laquelle nous avons monté un projet ensemble. Dans le livre, j’ai dit que c’était un bar, mais dans la vraie vie, c’était une autre affaire. Et cela s’est fini en catastrophe humaine. Freddy existe, Oscar est vraiment mort, Alex existe aussi et c’est un enculé…Je pense que les gens qui me connaissent ne lisent pas ce livre de la même manière que ceux qui ne me connaissent pas. Ils doivent même être un peu gênés.

Tu es issu d’un petit village un peu craignos comme celui que tu décris, avec des parents disons… très particuliers ?

Pas du tout. Moi, j’ai vécu dans le 12e arrondissement de Paris et j’ai eu une enfance normale… enfin, un peu élevé au martinet de papa. Je suis parti de chez mes parents à 15 ans pour vivre dans un petit taudis qui était à 500 mètres de chez mes parents, je l’ai transposé en roulotte dans le livre. Tout est imagé dans ce roman.

Nous rêvions juste de liberté est différent de ce que tu as l’habitude de nous proposer. henri lœvenbruck,nous rêvions juste de liberté,interview,mandor,bikersC’est ton livre le plus important ?

C’est en tout cas le livre dans lequel je me suis permis le plus de choses. Il est inattendu dans ma carrière par rapport à mes autres bouquins. J’ai vécu des trucs démentiels depuis sa sortie. Un jour un type de 40 balais et venu me voir, presque en larmes, en me disant : « Merci parce que votre livre raconte l’histoire de mon père. Il était comme votre héros, Hugo, dit Bohem. Je l’ai perdu quand j’avais 13 ans, il n’a donc jamais pu me raconter sa vie. Il y a un plein de trucs qu’il n’a jamais pu me dire et j’ai l’impression qu’il me les disait dans votre livre. »

Votre héros, Bohem, est le type le plus fidèle, honnête et droit de la Terre.

Il a le défaut de ne pas connaître en lui la trahison et donc, il a du mal à l’appréhender.

Je m’attendais à lire un road movie. Or, ce roman est bien plus que cela. Il est très dur et très très émouvant. J’ai versé deux trois fois ma larmichette.

Je me suis souvent interdit d’écrire des choses trop dures ou de faire des fins trop tristes. Là, je me suis lâché.

henri lœvenbruck,nous rêvions juste de liberté,interview,mandor,bikersTe sens-tu mieux après avoir écrit ce livre ?

Je vais être super honnête. Je l’ai écrit pour ça. Ça faisait six ans que je voulais l’écrire et j’ai toujours reculé l’échéance. Putain, j’ai l’impression d’être chez le psy avec toi ! Bref, c’est une histoire qui me fait cauchemarder une fois par semaine. Je suis un peu déçu parce que je pensais vraiment que j’irais mieux immédiatement, mais en fait non. Pas encore. La catharsis à laquelle je croyais en écrivant le bouquin n’a pas encore fonctionné.

Pourquoi as-tu, comme Bohem, ce besoin intense de te barrer dès que tu arrives quelque part ?

J’ai toujours envie de partir. J’ai des enfants que j’aime par-dessus tout, mais sinon, je serais à Paris, une semaine tous les deux mois, pas plus. Le reste du temps, je serais sur les routes. C’est une maladie, il faudrait que je consulte. Si je suis dans une soirée, au bout de deux heures, j’ai envie de me barrer. Au restau, je suis tout le temps le premier à vouloir partir.

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Pendant l'interview...

Quand tu pars sur la route, tu pars rarement seul. Tu emmènes des potes.henri lœvenbruck,nous rêvions juste de liberté,interview,mandor,bikers

Bohem dit à la fin du livre : « J’aime bien être seul, mais je n’aime pas être seul à être seul ». Ca résume tout.

Tu racontes la philosophie des bikers. D’ailleurs, tu en es un.

J’aime leur authenticité. C’est un milieu qui est très inspiré des sociétés initiatiques traditionnelles comme le compagnonnage ou la Franc-Maçonnerie. Tu as des grades dans les clubs, l’équivalent d’apprenti, compagnon ou maître. Tu sais, j’adore les loups. J’ai écrit six romans sur les loups. Pour moi, les bikers, ce sont des loups. Ils sont parfois violents, mais c’est le côté sauvage que je trouve magnifique.

Est-ce que certains bikers lisent ton livre ?

Oui, beaucoup. Ce qui leur plait, c’est qu’il n’est pas écrit par un non biker qui décide de faire un roman sur ce sujet en se disant que ce sera sympa. C’est quelqu’un de leur milieu qui l’a écrit. Ils savent que je ne triche pas. De plus, je leur donne un peu la parole. Je donne une image réaliste de la vie des clubs de bikers et c’est très rare dans les romans.

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Quand Henri Loevenbruck arrive à l'agence, c'est en Harley, quoi!

henri lœvenbruck,nous rêvions juste de liberté,interview,mandor,bikersCe livre prône la liberté. Te sens-tu libre, toi ?

Non, mais personne ne l’est réellement. Par contre je me bats pour l’être le plus possible au quotidien et c’est un combat perpétuel. On oublie le prix de la liberté et l’importance de la liberté… des gens sont morts pour elle, du coup, on devrait peut-être la chérir davantage. A ce propos, j’ai donné les dernières corrections de mon livre à mon éditeur au début du mois de janvier. Quelques jours plus tard, il y avait l’attentat de Charlie Hebdo. Comme tu le sais, je suis très proche de Sigolène (Sigolène Vinson, voir précédente mandorisation), et je n’ai pas pu m’empêcher de penser à mon livre et à son titre au moment où elle a vécu ça. Cette jeune femme a eu une Kalachnikov posé sur la tempe au nom de la liberté. Ce n’est rien d’autre que ça. La liberté de pouvoir dessiner le prophète de manière caricaturale dans un magazine. Le 7 janvier 2015, il y en a qui sont morts pour ça et nous on l’oublie dans notre quotidien.

Je sais que tu es sur ton prochain roman. Il parle de quoi ?

Je raconte l’histoire d’un homme qui a existé et qui a vécu un truc de malade. Un agent de la DGSE qui était agent clandestin pendant quatre ans. Il était payé par l’état français pour buter des gens à travers la planète, mais de manière complètement clandestine. Ca fait presque un an que je l’interviewe régulièrement. Ca donnera une biographie romancée qui, je pense, ne laissera personne indifférent.  

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Après l'interview, le 5 mai 2015.

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15 juin 2015

Sigolène Vinson : interview pour Le caillou

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Une jeune femme qui rêve d’être un caillou. Il n’y avait que Sigolène Vinson pour oser entreprendre un tel livre. Elle a pourtant réussi une fable solaire sur le vieillissement, la création et la solitude. Une réussite littéraire très originale. Une écriture exceptionnelle et un sujet captivant. L’héroïne (dont on ignore le nom) retourne sur les traces du passé d'un vieux voisin décédé. Un retour aux sources en Corse apportera l'apaisement moral et physique dans la vie monotone de cette femme.

Pour tout dire, Sigolène Vinson est une personne que j’aime beaucoup. Je l’ai rencontré la première fois pour la mandorisation de son livre J’ai déserté le pays de mon enfance (elle est aussi présente dans cette mandorisation un peu spéciale). Et puis nous sommes devenus amis. On a souvent refait le monde.

Mais, le monde qu’on refait, visiblement, on ne le refait pas toujours très bien.

Son monde a elle s’est écroulé. Et nous, on a eu peur. Sacrément.

Sigolène Vinson fait partie des rescapés du massacre de Charlie Hebdo. Elle était au cœur de la tragédie. Et aujourd’hui, elle tente de s’en remettre.

Elle fait comme elle peut.

En tout cas, parler de son roman sans faire allusion au lien de l’auteure avec ce lâche et ignoble attentat aurait été d’une hypocrisie sans nom.

Parce que tout est lié.

Et parce que ce 7 janvier 2015 fait partie de l’histoire… et fait surtout partie de son histoire.

Le 18 mai dernier, quand Sigolène est venue à l’agence, c’est la première fois que je la revoyais sourire. Elle me semblait redevenir ce qu’elle était avant « les évènements ». Mais, je sais bien que ce n’était qu’une illusion. Que rien ne sera jamais comme avant pour elle. Je sais aussi qu’elle est forte et qu’elle se bat jour après jour. Je suis heureux que son « Caillou » soit si bien accueilli. Et que l’on puisse parler de nouveau littérature. Avec légèreté et passion.

sigolène vinson,le caillou,interview,chalrie hebdo,attentat,mandorLa 4e de couverture :

Le Caillou, c’est l’histoire d’une femme qui voulait devenir un caillou.

« Avant de raccrocher, je lui confie que j’ai dans l’idée de partir quelques jours en Corse. Je l’entends renifler et pleurer. Pour elle, c’est le premier signe de vie que je donne depuis bien longtemps. Le dernier qu’elle a perçu, c’est le cri que j’ai poussé en venant au monde. Elle oublie qu’enfant, je riais tout le temps et embrassais le bonheur commun. Ce n’est que plus tard que j’ai eu des vues nouvelles, d’abord celle d’un désert sous ma fenêtre, et depuis peu, celle du large. »

L’auteure :

Sigolène Vinson est née en 1974. Elle est journaliste à Charlie Hebdo et à Causette. Elle est également l'auteur d'une autofiction (J’ai déserté le pays de l’enfance, Plon, 2011) et de plusieurs polars écrits à quatre mains avec Philippe Kleinman.

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sigolène vinson,le caillou,interview,chalrie hebdo,attentat,mandorInterview :

L’idée de vouloir écrire un livre sur une jeune femme qui veut devenir un caillou t’es venue comment ?

J’aime beaucoup les cailloux et j’ai vécu dans des pays où il y en a beaucoup. Dans J’ai déserté le pays de l’enfance, il y avait déjà un caillou dans le coffre des bagnoles pour éviter qu’une bouteille de gaz n’explose. J’ai vécu en Corse et je passais mon temps assise sur un caillou. Il y a deux ans, je me suis inscrite à l’école du Louvre en auditeur libre. J’ai fait de l’histoire de l’art. Même si ce que je préférais était la peinture, j’ai aussi fait de la sculpture. Un jour, la prof nous présente Le gisant de Catherine de Médicis. Je décris cette sculpture dans mon livre. Elle est à la fois assez terrifiante et troublante. Bref, on donne au caillou la forme humaine, je me suis donc demandée pourquoi on n’essayait pas l’inverse. Ce n’est pas une idée nouvelle. Dans Les visiteurs du soir de Marcel Carné, à la fin, des personnes deviennent des statuts. Dans le livre, L’âge de pierre, de Paul Guimard, un homme désire devenir granit. Je pense aussi à la fin des Travailleurs de la mer de Victor Hugo quand Gilliatt va s’asseoir dans un siège naturel creusé dans le roc du rivage, la « Chaise Gild-Holm-'Ur », et se laisse submerger par la mer tout en regardant s'éloigner le navire. L’idée n’est donc pas nouvelle, mais je voulais me l’approprier à ma façon.

Les personnages de ton roman sont inspirés de gens que tu as croisé ?

Oui. Mais j’ai forcé le trait de chacun. Normalement, personne ne devrait se reconnaitre (rire).

Ton roman est difficile à expliquer. Il est tellement plein de surprises et de rebondissements, qu’on est obligé de rester à la surface pour ne rien déflorer.

Oui, le roman est très structuré, mais j’écris simplement, je recherche l’économie de moyen.

L’héroïne te ressemble.

Pourtant, ce n’est pas moi. D’ailleurs, je ne la décris jamais. Récemment, ma mère, qui a lu ce livre et qui a été très touchée, m’appelle et me demande pourquoi je la fait mourir avant mon père. Je suis obligée de lui expliquer que ce n’est qu’un roman et qu’il ne s’agit pas d’elle. Parce que je marque « je », elle pense que c’est moi.

Je reconnais quand même un peu de toi dans la façon d’être, de penser et de voir le monde.

Oui, bien sûr, nous ne sommes pas aux antipodes l’une de l’autre. La narratrice est très proche de moi. Et je te concède que la vieillesse dont je nappe mon héroïne est celle que je m’imagine. En espérant devenir vieille… J’ai toujours pensé que je ne serai jamais vieille. En commençant à écrire ce livre, il y a deux ans, je me suis dit que je m’offrais une vieillesse que peut-être je n’aurai pas.

Pourquoi ton héroïne n’a-t-elle pas d’identité ?

Peut-être que c’est parce qu’elle n’existe pas. Peut-être que c’est vraiment un caillou sur la mer. Il y a dans ce livre plusieurs réalités… mais laquelle est la bonne ? S’il y en a une bonne…

Dans cette fable, il y a à la fois de la violence, de la douceur et une belle dose d’humour.

En vrai, je voulais faire rire, mais je savais bien que quelques passages étaient tristes. Je suis comme ça, drôle et triste à la fois.

Quelles sont tes références en matière de rire dans la littérature.

San Antonio et Romain Gary. Oui, Romain Gary me fait pas mal rire.

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Dans le Lire de ce mois-ci.

Ton héroïne dit : « quand j’ai besoin d’un bouc émissaire, je me regarde dans la glace et je le trouve ». C’est de l’autoflagellation.

J’aime bien me faire du mal (rires). A une époque, je me complaisais là-dedans. Plus aujourd’hui (silence).

A cause de ce que tu as vécu le 7 janvier ?

Bien sûr. Depuis, je vois la vie autrement. Je suis triste perpétuellement, mais j’imagine que je suis contente d’être en vie. Pour l’instant, je marche un peu décalée. Ça s’appelle une dissociation mentale et c’est quelque chose contre laquelle je ne peux  rien faire. Je marche en dehors du monde. J’ai l’impression d’être à côté de vous tous, en fait.

Et être encore en vie t’a donné envie de vivre des choses incroyables ?

Je pensais que c’est ce qui allait se passer en moi, mais finalement, tu reprends un quotidien… Avant, j’étais déjà quelqu’un de très peu énervée, mais aujourd’hui, je le suis encore moins. Je peux être en colère contre les choses politiques, humanistes etc… mais pas contre les choses du quotidien. Plus rien ne m’énerve.

Y-a-t-il une hiérarchie dans la douleur ?

J’ai appris que non. Chacun, avec son histoire personnelle à une douleur, il n’y a aucune hiérarchie. A Charlie, il y a eu ceux qui ont vu les choses, ceux qui étaient en bas… la douleur est similaire. Tu sais, mes amis continuent à me raconter leur petits tracas et je les écoute avec intérêt. Jamais, je ne vais leur dire d’arrêter parce que moi, j’ai vu dix corps d’amis par terre. Bon, j’arrête un peu, je vais chialer là.

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Sigolène Vinson entourée de ses amis Honoré, Cabu et Charb...

Pardon, je m’étais promis de ne pas aller vers ce terrain-là. En tout cas, ce livre, si tu l’avais entamé récemment, tu ne l’aurais pas écrit de la même façon, non ?

Je suis sûr que si. Le personnage voulait devenir un caillou pour ne plus avoir mal. Là, ce que je me garde de faire tellement j’ai mal, c’est de ne pas devenir un caillou… parce qu’on peut très vite devenir insensible à tout ce qui nous entoure.

Tu écris beaucoup en ce moment ?

Non, l’imaginaire est en berne. Les médecins m’ont dit que c’était normal après ce qu'il m’est arrivé. Mes idées sont bloquées, je n’arrive pas à divaguer trop. Je vais me contenter pour le moment de reprendre des choses que j’avais écrites avant et je vais les retravailler. J’écris encore des articles pour Charlie et désormais pour Causette. Tout ce qui est factuel, je peux le faire, mais c’est tout. Quand j’essaie de faire divaguer mon esprit, il me ramène toujours au même truc. Toujours.

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Pendant l'interview.

Parlons de la Corse, un des « héros » de ton livre.

J’y ai vécu quatre ans. Mon ex-compagnon était corse. J’ai fait beaucoup de boulots saisonniers là-bas. Il y a deux ans encore, j’étais dans une caravane pendant six mois.

Tu te moques un peu des corses, mais avec une telle tendresse que personne ne pourra s’offusquer.

J’aime terriblement la Corse. J’y ai beaucoup d’amis. C’est vrai que la rive sud d’Ajaccio est assez particulière. Il y a une solidarité familiale et amicale qui est forte, et en même temps, il y a une espèce de pudeur. Les gens parlent beaucoup, mais n’expriment pas l’émotion, leur intimité et les sentiments. Là, c’est bloqué.

Leur rapport à la mort est très particulier.

Je l’ai rendu un peu philosophique dans le livre. Il y a deux ans, tous les jours dans Corse Matin, la une était sur un assassinat. Dans mon roman, j’en ai fait un truc récurrent, un peu drôle, un peu caricatural... J’ai tiré ça vers une philosophie de vie qui est de mourir. Par solidarité, ils s’entretuent, parce que c’est mieux de mourir. Moi, personnellement, je n’ai pas envie de mourir…

Ton héroïne est libre. On aimerait tous faire comme elle.

Moi aussi.

Mais tu es souvent partie seule quelque part dans un pays lointain.

C’est vrai. Mais, je ne l’ai sans doute pas assez fait. Aujourd’hui, je vis par procuration à travers ce que j’écris.

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Après l'interview...

Ton livre est très bien accueilli.

Je suis surprise, mais mon éditeur semblait y croire. Habituellement, il édite de la littérature ardue. Je lui ai envoyé parce que nos amis communs, Erwan Lahrer et Bertrand Guillot, qui avaient lu le livre L’ancêtre de Juan José Saer, me l'avaient conseillé. J’ai trouvé cette maison très intéressante et j’ai envoyé mon texte assez rapidement. Je n’y croyais pas trop, car je pensais que mon écriture était trop simple pour que cela passe. Finalement, l’éditeur, Frédéric Martin, a été emballé par le texte. Il a trouvé Le caillou plein d’amour et très généreux. Il a fait le pari de m’éditer.

sigolène vinson,le caillou,interview,chalrie hebdo,attentat,mandorQuel sera ton prochain livre ?

Il va s’appeler Courir après les ombres et sortira, à priori, le 18 août chez Plon. Il sera très différent du Caillou, mais pas si différent… Il y aura de nombreuses solitudes qui s’entrecroiseront. Ce sera aussi une fable.

Depuis cet attentant du 7 janvier, tu es très connue. Les journalistes doivent s’intéresser à toi… mais pas uniquement pour ton actualité littéraire.

Je suis encore beaucoup contactée pour parler de l’attentat parce qu’il y a des docs qui se préparent sur le sujet à l’occasion du premier anniversaire. Mais j’ai remarqué que beaucoup de journalistes littéraires qui ont lu mon livre ne savaient pas qui j’étais.

Ça me paraît curieux qu’on ne sache pas qui tu es, parce que lorsqu’on tape ton nom sur Google…

En ce moment, je t’assure que j’aimerais bien m’appeler autrement que Sigolène Vinson.

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Après l'interview, le 18 mai 2015, j'ai raccompagné Sigolène à sa Harley Davidson (une passion absolue).

10 juin 2015

Jean-Baptiste Bullet : interview pour sa chanson #JeSuisCharlie

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(Photo : Franck Scuotto)

jean-baptiste bullet,jb bullet,je suis charlie,interview,mandorC'est en regardant le journal télévisé du 20 heures, le mercredi 7 janvier au soir, après l'attentat au journal satirique Charlie Hebdo qui a coûté la vie à 12 personnes, que Jean-Baptiste Bullet (à gauche, photo de Manuel Tondon) a pris son crayon pour jeter sur un papier ses rimes et sa colère. Tout est sorti comme ça, du cœur au stylo. Des mots simples, parfois crus, faciles à retenir, qui taclent directement les terroristes.

Guitare à la main, Jean-Baptiste Bullet, artiste jusqu'alors inconnu, décide de partager ses idées par le biais d'une chanson. Il  y chante sa révolte et témoigne son indignation, puis la diffuse sur sa page Facebook. Succès fulgurant : le lendemain même heure, elle affiche 6,8 millions de vues !

La fameuse vidéo : #JeSuisCharlie

Très vite, ce jeune tarbais âgé de 25 ans (qui a fait des études notariales) est devenu la coqueluchejean-baptiste bullet,jb bullet,je suis charlie,interview,mandor des médias. Sa composition fait le tour des continents, traduite en anglais, en russe et même en chinois. Interviewé partout, le jeune homme a chanté sur le plateau du Grand 8 et lors de la grande soirée d'hommage à Charlie Hebdo, à la Maison de la radio, au côté de Patrick Bruel, d'Alain Souchon, ou encore de Grand Corps Malade, également auteur d'un texte de circonstance contre l'obscurantisme et la barbarie. Une véritable consécration pour cet anonyme devenu du jour au lendemain l'un des hérauts/héros de ce grand mouvement citoyen qui s'est levé face à l'inacceptable.

Profitant du tremplin de Tarbes, le Pic d’Or, dont je suis l’un des membres du jury, j’ai rencontré Jean-Baptiste Bullet. Un jeune homme extrêmement sympathique et simple que j’ai pu côtoyer pendant trois jours. Avant de quitter la ville, je lui ai proposé de le mandoriser. Je voulais savoir ce qu’il se passait dans la tête d’un type qui acquiert une notoriété planétaire en moins de 24 heures… « Pas de problème ! Viens chez moi quand tu veux et on fait ça tranquillement ! ». Voilà, sans formalité et avec un sens de l’accueil inégalable, j’ai passé une heure chez lui le 22 mai dernier. Et si je ne suis pas resté plus, c’est bien parce qu’il avait trois chats qui tournaient autour de moi (et que je suis allergique aux poils des félidés).

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Interview (au vin blanc) :

Quand tu as-vu ce qu’il s’est passé dans la rédac de Charlie Hebdo, tu as immédiatement réagi ?

Disons que j’ai suivi à partir de midi ce qu’il s’est passé heure par heure ce 7 janvier et ça m’a mis une grosse boule au ventre.  Je ne me sentais pas bien du tout. J’ai pas mal discuté par mail et au téléphone avec des amis de Paris. Ils me racontaient qu’ils ne comprenaient rien, mais qu’il y avait un climat de terreur.  C’est à 18 heures que j’ai eu le déclic. Quand j’ai vu le policier qui s’est fait descendre alors qu’il était à terre. Ca tournait en boucle à la télé et dans les réseaux sociaux comme si c’était normal. Moi, j’étais choqué. Ce sont des images que nous sommes habitués à voir, mais dans les films. Là, cela se passait il y a quelques minutes, chez nous, à Paris. J’ai été profondément choqué. Je voyais que tout le monde écrivait sur cet événement sur Facebook et Twitter. Je me disais qu’il fallait que je fasse quelque chose. Je ne savais pas vraiment quoi. J’ai regardé le JT et pendant le JT, j’ai pris une feuille, celle que je t’ai montré tout à l’heure et que tu as photographié, et j’ai commencé a noté des phrases bout à bout.

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La feuille sur laquelle Jean-Baptiste Bullet a écrit son texte...

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Un peu plus tard dans la soirée, tu as mis tes paroles au clair ?

Oui, j’avais deux-trois accords que je commençais à faire tourner et je lisais mon texte pour chercher une mélodie et un rythme. A un moment, il y a une phrase de la chanson  qui m’a fait arrêter net. Je me suis dit que je connaissais. Après quelques minutes de réflexions, j’avais compris que je jouais  inconsciemment « Hexagone » de Renaud. Je suis un très grand fan de Renaud, c’est mon artiste français préféré, mais c’est une chanson que je n’avais pas dans mon répertoire habituel. Je suis donc allé vérifier les accords et je n’ai pu que constater qu’effectivement, je chantais la même chanson avec un autre texte.

(Photo à gauche: Manuel Tondon)

 Cela dit, pour coller un texte à une chanson existante et connue, ce n’est pas une mince affaire.

C’était inconscient. Je ne sais pas si des forces supérieures étaient avec moi, mais encore aujourd’hui, je me pose la question. J’ai balancé ma chanson avec ce que je me souvenais d’ « Hexagone » et je trouvais que ça collait. De toute façon, je n’avais aucune prétention avec cette chanson. Le soir même, j’ai voulu m’enregistrer et me filmer avec mon téléphone, mais il n’y avait plus de place sur mon mobile. J’ai décidé d’aller me coucher avec la perspective de le faire le lendemain avec ma webcam.

Ce que tu as fait en te réveillant.

Oui, j’avais la gueule dans le pâté avec ma voix grave du matin. J’ai pris mon texte et  j’ai essayé de l’apprendre. J’y suis parvenu et j’ai fait trois prises. Au bout de la troisième, comme j’avais la rage, j’ai décidé de la poster tout en me disant que l’on ne comprenait rien à ce que je chantais. J’ai donc mis des sous-titres pour être sûr que mon message allait passer.

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Ensuite, tu as posté ta vidéo sur ta page Facebook JB Bullet qui était suivie par 500 personnes, tu es parti manger tranquillos, puis tu es allé à ton cours de musique à 14h, c’est ça ?

Oui et pendant que je suis à ce cours, mon téléphone ne cesse de sonner et vibrer. Je sors de là et je constate que c’est l’explosion totale. Une fois rentré, avant d’assister à une manifestation à Tarbes pour Charlie Hebdo à 16h30, je constate que ma vidéo fait 200 000 vues et que j’ai 2000 messages.

Quels étaient les messages qui revenaient le plus fréquemment ?

C’était : « peux-tu mettre cette chanson sur YouTube parce qu’on aimerait la partager ailleurs que sur Facebook ». Rapidement, un type l’avait partagé sur Facebook et faisait croire que JB Bullet, c’était lui. Déjà, des trucs tordus arrivaient. Bref, je mets la vidéo sur YouTube et je pars à la manif. Quand je reviens de la manif trois heures après, je ne comprends rien à ce qu’il se passe. Je me retrouve avec des milliers de messages. Naïvement, j’essaie de répondre à tout le monde, mais je me suis très vite retrouvé dépassé. A 23 heures, il y avait 9 millions de vues. Ce soir-là, j’ai reçu des appels de partout. Deux médias québécois, un journal belge et Fun radio qui me demandaient de passer en direct dans leur émission.  J’étais avec mon pote Kevin. Il me tenait mon téléphone et je leur jouais une partie de la chanson. La soirée se passe et je décrète que je n’en peux plus.

Oui,  tu as besoin de souffler… et je suppose que tu ne comprends pas ce qu’il t’arrive.

Je pars à L’Etal 36 boire un canon. Quelqu’un me demande de prendre ma guitare et de chanter la chanson. J’obtempère, puis je vais me coucher. Je ne te cache pas que j’ai un peu de mal à m’endormir. Je tremblais, je n’étais pas bien du tout. Je me suis même posé la question de tout supprimer. J’avais conscience que tout ceci était en train de me dépasser. Certes, c’est mon rêve de gosse d’être artiste, mais pas comme ça. Soudain, j’étais connu à cause d’une tragédie…

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Que s’est-il passé le lendemain ?

Je retourne à L’Etal 36 avec mon petit ordi portable et je tente de répondre à tous mes mails. Là, j’ai un membre du groupe O’Positif, un groupe local qui m’avait recruté pour être  chanteur avec eux, qui me dit qu’un type de France 5 le harcèle pour que je sois sur le plateau d’Anne-Sophie Lapix. Il est 11h30 du matin. Je rappelle ce type qui me dit que l’équipe de l’émission aimerait m’avoir sur le plateau juste avec ma guitare, ce même jour à 18h. Ok ! Je regarde les horaires des avions. Rien à Tarbes, ni à Pau, ni à Biarritz. Bon ben Toulouse alors. Je ne me rase pas, ne me change pas. Je fais une heure trente de bagnole, une heure trente d’avion et à Paris, ils m’attendent en taxi moto.

Quand tu arrives à Paris, tu ressens quoi ?

J’ai l’impression d’être dans une ville en état de guerre. Je voyais des gens qui hurlaient dans la rue et des camions de police par milliers dans la rue. Ça se passait pendant la prise d’otage et rien n’était réglé. Ma chanson, je l’ai faite par rapport à ce qu’il s’était passé la veille à Charlie Hebdo, mais là, on était en pleine tuerie de l’Hyper Cacher. Moi, j’en étais à me dire que si un mec me reconnaissait, il pouvait me descendre tranquillement. Après, je me disais que si je me faisais buter, j’aurais au moins dit ce que je pensais au fond de moi. C’était complètement surréaliste.

JB Bullet dans un numéro spécial du Grand 8 sur Direct 8.

Après France 5, il y a eu D8.

Je me retrouve au milieu de personnalité comme Julien Clerc, Claude Guéant, Audrey Pulvar, Arthur H…  et personne ne m’a reconnu. On me prenait pour un technicien. La chaine m’avait passé un T Shirt « Je suis Charlie ». On m’avait mis un peu à l’écart dans les loges. Je ne voulais pas du tout m’imposer, alors je restais dans mon coin. La production de l’émission est venue me voir pour me demander de faire une version raccourcie de ma chanson. Je me retrouve à chanter ma chanson après Julien Clerc.

Il vient te voir, je crois.

Oui, il me dit que Renaud doit être très fier. Je lui réponds que je n’en sais rien.  J’ai soudain peur qu’il soit déçu ou en colère. Il y a des histoires de droits auxquels je n’avais pas songé.  Même aujourd’hui, je ne sais pas s’il a apprécié cette chanson, je n’ai jamais eu de réaction de sa part.

As-tu essayé d’analyser rétrospectivement ce succès ?

Récemment, quand j’étais aux States, j’ai enfin pu souffler et essayer de comprendre ce qu’il s’était passé. Je pense que c’était à Renaud d’écrire cette chanson. Je ne comprends pas pourquoi c’est moi qui aie collé ces mots à sa chanson. Je ne réalise pas encore tout ce qu’il s’est passé.

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Après l’émission sur D8, tu reviens illico à Tarbes.

Oui, direct, c’est taxi-moto, avion, voiture. J’arrive à deux heures du matin à Tarbes. Je me demande ce qu’il m’est arrivé. J’essaie de m’endormir, sans succès et dès le lendemain, rebelote, on me demande d’aller à la soirée de France 2 consacrée à Charlie Hebdo. Je vois Nagui, un type que je regardais à la télé et dont j’étais  fan quand j’étais petit.  Là, je me retrouve avec Souchon, Bruel, Tryo, Grand Corps Malade, Biolay… nous étions tous ensemble dans une minuscule loge et moi je ne disais rien, j’étais trop gêné.

Tout le monde savait qui tu étais ?

Au fur et à mesure, ils se sont tous dit qui j’étais. Le plus impressionnant, c’est quand Bruel est arrivé. Il était dans l’embrasure de la porte, moi j’étais assis à côté de Souchon. Ce dernier me tape sur le genou et il dit à Bruel que je suis le jeune qui a fait une chanson sur Charlie Hebdo. Bruel me regarde avec de grands yeux. Il me dit : « Oui, c’est toi. Hier j’avais quinze personnes qui mangeaient chez moi, je leur ai montré ta vidéo sur le Smartphone. » Ensuite, il arrête un mec qui passait, en l’occurrence Laurent Chapeau, le directeur général de Sony Music, et lui dit de s’intéresser à moi parce que j’irai loin. Ensuite, il me passe son numéro en me disant que ce serait bien que l’on fasse des choses ensemble. Moi, je me demande toujours ce qu’il m’arrive.

Ensuite, tu patientes péniblement je crois.

On me fait passer en fin de soirée, je n’en pouvais plus. Je n’avais d’ailleurs plus de voix. Tout le monde avait des musiciens, j’étais le seul à chanter simplement avec ma guitare. Après ma prestation, je suis revenu à Tarbes et j’ai repris ma vie exactement telle qu’elle était avant.

JB Bullet lors de l'émission spéciale sur France 2, "Je suis Charlie".

Dans les rues de Tarbes, j’imagine que les gens ont un peu changé avec toi.

C’est marrant, j’ai l’impression qu’il y a comme une sorte de microcosme à Tarbes qui fait que pas grand-chose n’a changé. Après, j’ai essayé de rester le plus moi-même possible. Avant, je faisais le couillon, maintenant, j’essaie de rester le plus discret possible. 

Les premiers jours, tu as été placé sous protection policière.

Oui, madame la préfète des Hautes-Pyrénées m’a convoqué pour me signifier cela. Elle m’a félicité pour ma chanson, mais m’a dit qu’il fallait prendre des mesures. Pendant deux semaines, à chaque fois que je voyais un comportement suspect, que je constatais quoi que ce soit ou que je me déplaçais pour une interview quelque part, il y avait un mec à chaque entrée. Les premiers jours, deux policiers me suivaient partout. Je suis tombé sur des personnes adorables.

Aujourd’hui, sur tes deux vidéos de ta chanson, tu avoisines les 17 millions de vues. T’es tu dis que tu te mettais toi-même en danger ? Parce que ce tu chantes n’est pas anodin.

C’est ma famille qui a eu peur pour moi. Moi, je me suis dit : « Maintenant tu as fait ça, ce que as dit a été de A à Z ce que tu pensais. Donc, si tu fais descendre, tu te fais descendre pour tes idées et tu auras fait un petit quelque chose dans ta vie. » Nous avons beaucoup d’ancêtres qui sont morts pour défendre nos valeurs, alors pourquoi pas moi ? Comme il faut bien mourir un jour, je me suis dit que si quelqu’un voulait me descendre, il le fera et point barre.

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As-tu reçu des lettres de menaces sur Facebook ou ailleurs ?

Non quasiment pas. J’ai reçu deux messages litigieux, mais c’était deux dessins de terroristes avec une kalachnikov. Les gens ne sont pas fous, si on veut me tuer, on ne va pas m’envoyer un message avant.

Et aujourd’hui, considères-tu que tu ne crains plus rien ?

Oui et non. Mine de rien, tous ces trucs sont très organisés. Les types qui ont attaqué Charlie Hebdo ont attendu plusieurs années après les caricatures. Donc, s’ils veulent une nouvelle petite actu dans quelques temps, on ne sait jamais… Après, au final, la parole forte de ma chanson c’est « tu salis ta religion ». Je n’assimile pas l’acte de ceux qui ont fait parler d’eux durant ces deux journées à de la religion. Une religion montre des chemins de vie, c’est tout. Mais bon, je dois assumer ce que je chante dans cette chanson, « je n’ai pas peur de toi l'extrémiste ». J’ai reçu beaucoup de messages de personnes de confession musulmane pour me remercier.

Y a-t-il un moment qui t’as le plus retourné ?

Oui, quand je me suis retrouvé sur D8 devant la maman de ce jeune militaire, musulman, qui s’est fait descendre par Mohammed Merah à Montauban. A la fin de l’émission, elle m’a pris dans ses bras en me remerciant pour ce que j’avais fait. Là, j’avais les larmes aux yeux.

Il s’est passé quelques mois depuis tout ça. Tu t’en remets ?

Je ne comprends toujours pas. Par exemple, hier soir, je me suis retrouvé en première partie de Thomas Fersen pour les 30 ans du Pic d’Or. Je ne me sens pas hyper légitime. Je sais que c’est parce que j’ai eu cette popularité soudaine. J’ai juste six mois d’expérience de chanteur, j’ai bien conscience que je n’ai pas le niveau. Et quand je vois ce que les demi-finalistes et les finalistes du Pic d’Or ont produit aujourd’hui, je me sens con. Je me retrouve totalement surévalué et je sais très bien qu’il faut que je bosse encore à fond. Tout reste à faire.

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Pendant l'interview.

As-tu conscience que toute ta vie, tu seras l’homme qui a fait la chanson de Charlie Hebdo ?

Je ne m’en rends pas compte. Tu me le dis comme ça, mais je n’y ai jamais pensé.

Dans la mémoire collective ça restera. Il y a eu le drame. Il y a eu la chanson. Il y a eu la marche…

C’est très difficile d’avoir le moindre recul parce que, mise à part les plateaux télés qui se sont enchainés très vite, je vis à Tarbes et je vois tout ça de Tarbes. Je suis dans mon monde. Et mon monde n’est pas le monde.

Tu fais quoi aujourd’hui ?

Il faut que je bosse beaucoup pour espérer me lancer officiellement dans la musique. Je vais chanter tout l’été dans la rue avec un pote. On a quelques spots sur la Côte d’Azur.

Je peux te souhaiter quoi pour l’avenir ?

Ce serait de continuer sur cette lancée, continuer à réaliser ce rêve de gamin. Ce serait aussi d’arriver à progresser artistiquement. D’entendre une de mes chansons à la radio, pas Charlie, une nouvelle qui ne serait pas associée à un événement dramatique. J’aimerais faire ressentir de l’émotion aux gens. Tu peux me souhaiter d’être heureux dans la vie, d’être fier de ce que je fais et de pouvoir vivre de mes chansons. Je souhaiterais aussi continuer à rencontrer les gens. J’aime le contact avec de nouvelles personnes et échanger.

Note de Mandor : pour en savoir plus sur le projet de musical de Jean-Baptiste Bullet, voici sa page KissKissBankBank... je suivrai l'évolution de ce garçon de très près (et je vous tiendrai informé ici-même).

Son site officiel.

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Après l'interview, le 22 mai 2015, dans la pièce où JB Bullet a enregistré sa vidéo.

08 juin 2015

HK & Les Saltimbanks : interview pour "Rallumeur d'étoiles" et débat sur la chanson engagée

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HK, c’est 20 ans d'écriture et de musique, du bas des tours HLM de son quartier jusqu'aux scènes des plus grands festivals ; 20 ans de combats contre toutes formes de préjugés, d'étiquettes et d'à priori. 20 années qui, espère-t-il, en appelle 20 autres. Sur les routes, avec son groupe, les Saltimbanks.

Cela étant dit, je déteste la chanson engagée, surtout à ce point… je ne m’en suis jamais caché. Cela fait plusieurs fois que l’on me proposait de rencontrer Hadadi Kaddour, dit HK, mais je n’avais pas trouvé en moi une très forte motivation pour le faire. J’avais de gros à priori (alors que lui lutte contre). Quand j’ai reçu le dernier disque d'HK & Les Saltimbanks, Rallumeurs d’étoiles, je l’ai écouté… et je l’ai trouvé intéressant, bien ficelé et assez diversifié. Franchement, je me suis surpris à bien aimer. Je me suis donc dit qu’il ne serait pas négligeable qu’une rencontre ait lieu entre un journaliste un peu buté sur la question de l’engagement dans les chansons et un chanteur qui est l’un des chantres de cette chanson « révolutionnaire ».

La rencontre s’est donc déroulée à l’agence le 22 avril dernier. (Il n’y a eu aucun blessé. Nous étions entre gens de bonnes compagnies.)

hk & les saltimbanks,rallumeurs d'étoiles,interview,la chanson engagé,mandorBiographie officielle :

« Mon grand-père était un poilu de la première guerre mondiale. Ma mère et mon père, des immigrés algériens ayant fait le grand voyage : des montagnes de Kabylie jusqu'aux pavés roubaisiens. Et moi... je suis un saltimbanque ». Ainsi se définit HK, né en 1976, dans un quartier populaire de Roubaix. Fils de marchands de fruits et légumes, il a, très jeune, fréquenté les marchés pour aider « le paternel » : tablier bleu, casquette et numéro de claquettes pour amuser la clientèle. Sa première scène, en quelque sorte !

À l'âge de 15 ans, HK est frappé de plein fouet par la révolution hip hop. Il monte son premier groupe Juste Cause, avec lequel il fera véritablement ses premières armes, puis Piece of salam, avec qui il écumera toutes les scènes de la région lilloise. En 2005, il forme avec son acolyte Said un groupe au format « révolutionnaire » : M.A.P, le Ministère des Affaires Populaires. C’est du Hip-hop avec un accordéon, un violon et une farouche volonté de porter l’identité d'une région ouvrière et métissée, modeste mais chaleureuse.Ils seront « Révélation du printemps de Bourges » en 2006. Leur premier album "Debout là-D'dans" sortira dans la foulée. Un deuxième album voit le jour en 2008 « Les bronzés font du ch'ti »

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En 2009, HK, qui a des envies de colorer sa musique de chanson, de musiques du monde, et de reggae, se lance en solo Enfin, pas vraiment ! Il forme le groupe HK et les Saltimbanks avec des musiciens virtuoses et taillés pour la scène. Deux albums naîtront : Tout d'abord, en 2011, Citoyen du Monde sur lequel figure l'emblématique « On lâche rien », chanson reprise dans les hk & les saltimbanks,rallumeurs d'étoiles,interview,la chanson engagé,mandormanifestations ainsi qu'au cinéma dans La vie d'Adèle. Puis, en 2012, Les Temps Modernes, incluant un autre titre phare du groupe : "Indignez-vous" en hommage à Stéphane Hessel (voir photo à gauche). Entre 2009 et 20014, le groupe enchaine les tournées partout en France et en Europe, allant même se produire par deux fois aux États-Unis et au Québec.

Parallèlement, HK sort en 2012 son premier roman, aux accents auto-biographiques, J'écris donc j'existe. Il en publiera un second, Neapolis. S’ensuit l'album Les Déserteurs en 2014, hommage à la chanson française et à la musique châabi.

L’album:
Aujourd’hui sort le 3ème opus de HK et les Saltimbanks, Rallumeurs d'étoiles, dont le titre esthk & les saltimbanks,rallumeurs d'étoiles,interview,la chanson engagé,mandor inspiré d'un vers d’Apollinaire : « Il est grand temps de rallumer les étoiles », une référence à une époque sombre, propices aux obscurantismes de toute forme entre fanatismes et xénophobies.

Cet album se conçoit à la fois comme un hommage et une utopie. Une ode à tous les « rallumeurs » d'étoiles anonymes qui, chaque jour, à leur petite échelle, par un geste, un engagement, une parole, une création, entretiennent une lueur. Des chansons pour aujourd'hui et pour demain, comme « Rallumeurs d' étoiles » dont le refrain est chanté par les enfants du groupe, « Dounia », en duo avecle chanteur malien Aboubacar Kouyaté ou encore « Para cuando la vida ? » dans lequel HK se joint au chanteur chilien Leon Pena Casanova pour interroger nos sociétés « déshumanisantes ». Des chansons d'amour aussi comme « Si un jour je tombe » et « Je te dis non ».

Amour, musique, voyage... alors, adieu HK le chanteur engagé ? Certainement pas ! Mais un engagement résolument poétique, artistique et créatif : « sans haine, sans armes et sans violence ».

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hk & les saltimbanks,rallumeurs d'étoiles,interview,la chanson engagé,mandorInterview :

As-tu toujours chanté pour faire bouger les opinions ?

J’ai été nourri à ça. Quand j’étais enfant, mes grands frères et mes grandes sœurs écoutaient Bob Marley pour certains d’entre eux, la musique afro américaine pour d’autres et du folk protest song comme Dylan ou Springsteen. J’ai un peu été conditionné dans la chanson qui dit des choses. Dans ma façon d’écrire, j’ai toujours ce besoin de raconter une histoire ancrée dans une certaine forme de réalité, raconter des choses que j’ai pu vivre, voir, ressentir. Quand je suis touché par quelque chose, il faut que cela devienne une chanson.

Tu veux bousculer ceux qui t’écoutent ?

Je suis un enfant de Coluche. On ne les voit plus beaucoup ces gens qui font bouger les choses, on ne leur donne plus d’audience. Je me pose souvent la question. Verrait-on Coluche aujourd’hui à la télé ? Est-ce qu’il aurait pu dire les mêmes choses qu’avant ? Ne serait-il pas trop dérangeant ? Ne serait-il pas trop décalé de cette époque ? On ne peut pas savoir parce qu’il n’y a plus de gens comme lui à la télé.

Le nouveau clip d'HK & Les Saltimbanks : Para Cuando La Vida? (C'est pour quand la vie?) avec la participation de Leon Peña Casanova. Extrait de l'album Rallumeurs d'étoiles.

Pour revenir à la chanson engagée comme la tienne, ce qui me gêne, c’est le côté « donneur de leçon ».

Je ne sais pas dans quelle mesure on peut estimer que je donne des leçons ou pas. Je ne réfléchis pas comme ça et je n’ai jamais réfléchi ainsi. L’angle de mes chansons est simple : je raconte ce qui m’a touché, ému ou indigné. Alors, c’est vrai, j’ai grandi à Roubaix, la ville la plus pauvre de France. J’ai vu les quartiers touchés par l’extrême précarité, la toxicomanie, les SDF, les lascars en bas des tours HLM, les cités ghettos… tout ça fait partie de mon quotidien. Quand j’ai commencé à écrire, c’était naturel de raconter ce que je voyais. Quand tu racontes tout ça, tu creuses et tu finis pour toucher à des maux de société. Sur notre premier album, Citoyen du monde,  je chantais une chanson qui s’appelle « Ta récompense ». C’est l’histoire d’un migrant qui estime ne pas avoir le choix, qui est en train de mourir là où il est né et qui n’a rien à perdre. Il n’a tellement rien à perdre qu’il prend des risques inconsidérés pour venir en France ou dans un pays accueillant. Les journalistes me demandaient déjà si cette chanson n’était pas un peu moraliste ou démago. Ça m’énerve un peu, parce que ce sont des choses qui existent. Je ne suis pour rien si elles existent. On a le droit de choisir de voir le monde tel qu’il peut être, d’accepter des visions, des témoignages que l’on peut transmettre par le biais de l’art.

Pour toi, l’art sert à ça ?

L’art sert à chatouiller, à interpeller, à questionner, à déranger. Quand on me dit que mes chansons dérangent, je vais te dire franchement, je suis content. A côté de ça, juste avant la sortie de ce nouvel album, j’ai participé à un album de chanson française avec des chansons de Brel, Brassens etc… Moi, j’ai chanté « La chanson des deux amants » de Brel. J’aime ça aussi, mais il y a plein de gens qui savent mieux que moi écrire et interpréter ce genre de chanson. Moi, je fais autre chose et autre chose, c’est ce que certains étiquettent comme de la chanson engagée.

"On lâche rien" (décembre 2010)

C’est le bon terme. Tu ne peux pas dire le contraire. Tu as quand même une chanson qu’on entend dans toutes les manifs, « On lâche rien ».

J’assume et je revendique cette chanson. Et je suis content de la retrouver dans la rue parce que j’ai toujours dit que ma musique venait de la rue. C’est donc dans la rue qu’elle a raisonné et qu’elle s’est propagée, pas par les ondes hertziennes. Mais tu sais, on a fait plein d’autres choses. Dans notre premier album, il y a une chanson qui s’intitule « Sur un air d’accordéon ». On reprend dans le refrain, une vieille chanson de Lucienne Delyle. C’est une chanson très poétique, mais les journalistes ne mettent pas assez en valeur ce genre de chanson. On ne nous accorde pas le droit d’écrire des choses belles et jolies.

Tu es trop étiqueté, c’est pour ça.

Ce n’est pas mon problème. Ça m’arrange peut-être de penser ça, mais aujourd’hui, dans notre société, nous avons un problème avec les gens qui disent les choses. Pour Télérama, j’ai débattu sur ce sujet avec Philippe Torreton. L’idée n’est pas de dire qu’on est obligé d’être d’accord, mais si ce ne sont pas les artistes qui vont revendiquer ou parler de la société, qui va le faire ? Qui peut jouer ce rôle de poil à gratter ?

"Sur la même longueur d'ondes" extrait de Rallumeurs d'étoiles.

Moi, je trouve Torreton trop radical. Il prétend que les artistes doivent impérativement dénoncer les affres de la société. Il dit aussi que si un artiste ne revendique pas, ce n’est pas vraiment un artiste…

S’il dit réellement ce que tu me rapportes, je ne suis pas d’accord. En tout cas, à moi, il ne m’a pas dit ça. Brel a toujours refusé d’avoir des engagements dans ce qu’il chantait, il a pourtant écrit les plus belles chansons françaises. A côté de ça, il y a Brassens que j’adore aussi, qui disait « je suis tellement anarchiste que quand je vois des gendarmes, je traverse dans les clous pour qu’ils ne me fassent pas chier ».

Tu as vu le débat entre Brassens et Ferrat sur l’engagement ?

J’allais t’en parler. J’adore autant l’un que l’autre. Je vis un truc étrange quand je regarde ce débat, parce que je me revendique de l’un et de l’autre. Ferrat défend sa vision d’artiste contestataire au premier degré en disant et en faisant les choses. Il assume ce côté-là. Brassens, lui, dit que la chanson peut changer les choses, mais jamais au premier degré. « Gare aux gorille » est une chanson très dure contre la peine de mort. « Au marché de Brive-la-Gaillarde », c’est carrément une chanson gendarmicide. Il est allé sur des terrains sur lesquels je ne m’aventurerais même pas. D’abord parce que je n’ai pas le génie de Brassens.

Georges Brassens - Jean Ferrat: dialogue sur l'engagement (mars 1969).

Tu disais il y a quelques années : « la démocratie, c’est le pouvoir au peuple ».

La république, c’est le bien commun. Aujourd’hui, ce sont les intérêts privés, les lobbies qui font la loi. Pour être président, il faut faire allégeance aux grandes puissances de l’argent ou industrielles. On m’a dit que remettre en cause le système faisait le jeu de l’extrême droite. Mais c’est tout le contraire. Pourquoi le FN monte ? Parce que ses membres se sont érigés chantres de l’antisystème. Le monde est formidable, il n’y a rien à changer ? Avec le temps et la patience, tout s’arrangera, c’est ça ? C’est le fait de dire que tout va bien et qu’il n’y a rien à changer qui a fait le lit de l’extrême droite. Il y a des problèmes, mais il n’y a que ce parti qui le dit.  On fait quoi alors ? On se tait ? C’est le sujet de notre discussion, je n’ai pas de réponse à ça. On a notre petit engagement par la musique, d’autres le font autrement, chacun dans sa sphère pour faire bouger et évoluer les choses dans le bon sens.

Il n’empêche que quand je recevais tes albums, j’ai toujours été agacé par le nombre importants de chansons engagées. Cela me crispait à un point. Dans « Rallumeurs d’étoiles », enfin tu te diversifies ! Es-tu plus apaisé aujourd’hui ?

Peut-être. J’ai 38 ans désormais, je suis papa de deux enfants… quelque part, ça doit m’adoucir. Ce nouveau disque est une réponse à nos albums précédents. J’ai toujours eu des albums concept. Dans le premier, Citoyen du monde, je me suis présenté. Je suis un chti, fils d’immigré algérien, en même temps, je suis né à 500 mètres de la frontière belge. J’étais un peu perdu dans les notions de nationalisme. J’étais quoi ? Algérien, Français… et à 500 mètres près, j’aurais pu trouver des raisons d’être fier d’être belge. Ce qui compte et ce qui importe, ce sont les valeurs qui nous animent. C’est ça qui nous permet de nous positionner en toutes circonstances.

Et dans le deuxième, Les temps modernes ?

Je faisais le constat amer d’une société déshumanisante. Et donc, le troisième, Rallumeurs d’étoiles », c’est une réponse à ce constat amer. Je n’ai surtout pas envie d’être enfermé dans une sorte de nihilisme en disant que c’est la merde et qu’on ne croit plus en rien. Nous croyons en ces gens qui, autour de nous, par un acte, une parole, un engagement, nous remplissent le cœur et nous éclairent. Je voulais rendre hommage à tous ces gens qu’on ne voit pas à la télé et qui font beaucoup pour les autres. Parfois, ce que je raconte peut paraître con et banal à dire, mais en même temps, je trouve ça tellement vrai et vital. Je dis qu’il faut souffler un peu et regarder le monde. Dans une des dernières chansons, on reprend trois vers d’un poème de Pablo Neruda qui dit « ne te laisse pas mourir lentement, n’oublie jamais d’être heureux, vis maintenant ! »

Est-ce que HK & les Saltimbanks est un groupe positif ?

En parlant de nous, une journaliste de La Voix du Nord a titré « Une révolte joyeuse et en mouvement ». C’est une belle définition de ce que nous voulons proposer. Nous luttons contre des choses qui nous indignent et pour des valeurs qui nous animent. Le rapport à l’autre, une société un peu plus humaine, fraternelle et solidaire, une société moins dans la course et l’individualisme.

"A nous de jouer maintenant", extrait de Rallumeurs d'étoiles.

Aimerais-tu faire de la politique ? Parce que s’exprimer en chanson ne fait ni avancer, ni changer le monde.

Tu es fou ! Je ne suis pas du tout d’accord avec toi. Ça veut dire quoi ce que tu racontes? Qu’en tant que musicien, je ne dois m’occuper de rien ? Je ne dois pas être engagé ? Quand je te disais que j’ai écouté Bob Marley, Dylan et Springsteen, je sais ce que ça m’a apporté. Ça m’a construit. Si les chansons ne font pas changer les choses, ça fait changer les gens. Je suis peut-être mégalo, mais la chose que je regrette dans mon parcours aujourd’hui, c’est de ne pas avoir d’audience suffisante pour pouvoir faire changer les choses de manière plus décisives. Nous sommes dans une époque qui appelle à des changements radicaux et un questionnement. Doit-on poursuivre sur cette société du matérialisme, de l’individualisme, de la réussite sociale individuelle, du temps de cerveau disponible… une société ou le cynisme est absolu ? Ou alors, est-ce que l’on s’arrête et on se pose des questions ? Chacun d’entre nous devons nous responsabiliser individuellement. On doit se demander « qu’est-ce que je dois faire moi ? ».

Balavoine, un temps, avait envisagé de se diriger vers la politique. Bon, très vite, il a compris que ce n’était pas pour lui.

Tu t’imagines à côté de quoi on serait passé musicalement et textuellement ? Il a écrit des chansons sublimes, il a dit des choses importantes dans les émissions où il était invité. On a besoin de gens qui soient à cette place-là. L’artiste a un rôle à jouer. Il ne faut pas non plus se prendre pour qui nous ne sommes pas, mais il faut donner un peu de soi et de sa pensée pour faire bouger les consciences. Je continuerai toujours dans cette voie-là.

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Pendant l'interview le 22 avril 2015, à l'agence.

02 juin 2015

Théophile Ardy :interview pour Mon petit coin de paradis

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11178377_1439760043000779_517607473724056196_n.jpgAlain Pilot, l’animateur de l’excellente émission d’RFI, La bande passante, dit de Théophile Ardy : C'est une belle découverte, comme il en arrive parfois au détour d'un chemin... Théophile Ardy, ce nom vous est peut-être étranger, pourtant c'est un auteur à fleur de peau, qui sait nous faire transpirer ses émotions dans des élans de rock purs et durs, transporté par des textes percutants et écorchés, un artiste-artisan planant qui ne demande qu'à être découvert ! 

Il a raison Alain Pilot. Cet artiste qui a quinze ans de carrière professionnelle, quatre albums et des projets à revendre est d’un sacré haut niveau.

L’homme à un ton engagé, une voix un peu éraillée et pleine d’inflexions, des textes pas toujours très joyeux. Ses chansons sont des analyses de la société sur des mélodies légères, dynamiques et efficaces. Au programme, beaucoup de désillusions et quelques lueurs. C’est beau.

J’ai rencontré Théophile Ardy lors de ma seconde mandorisation de Romain Lateltin. Ils sont arrivés ensemble à l’agence. J’avais entendu parler de lui, mais je n’avais jamais écouté son œuvre. Je l’ai découvert quelques jours plus tard. Et j’ai beaucoup aimé.

Comme il vient de sortir son nouvel album, Mon petit coin de paradis, il y a quelques jours, je lui ai demandé de repasser à l’agence, mais cette fois-ci seul. C’est ce qu’il a fait le 22 avril dernier.

Biographie officielle :3760151854200_600.jpg

« Nourris aux rimes tendres et universelles d'Alain Souchon (mandorisé là), marqué au fer rouge de l'époque, il joue avec les clichés du bonheur et en extrait l'essence, dans l'instant, au cœur des autres. »

Auteur-compositeur-interprète né à Lyon, Théophile Ardy commence à chanter dans la chorale d’une mission française en Tunisie, le pays de son enfance. De retour en France, il écrit ses premières chansons à l’âge de 15 ans et choisi un pseudonyme empruntant aux racines supposés de son nom de famille des références qui lui sont chères : variété française, poésie, spiritualité. Il entame ainsi un long cheminement musical et humain dont ce 4e album est le fruit.

Au travers d’une expérience de vie le menant d’un sentiment d’ultra moderne solitude à celui d’indépendance, Théophile Ardy témoigne de la fin d’un monde. Le sourie en coin, le goût des autres en ciment, il chante une vibrante métaphore de l’humanité.

DSC00266.JPGInterview :

Tu as commencé à chanter dans la chorale d’une mission française en Tunisie. Que faisais-tu là-bas ?

Mon père était homme d’affaire, ingénieur. On est parti avec toute la famille dans ce pays, un peu à l’aventure, pour que mon père puisse monter une boite. J’avais six ans et j’étais dans une mission française dans laquelle il y avait une chorale. J’ai commencé la musique en chantant du Brassens dans un chœur d’enfants.

A 15 ans, tu t’es mis à écrire des poèmes.

Il se trouve que j’avais des facilités littéraires. Je voyais de la reconnaissance dans les yeux de mes parents quand j’écrivais. L’attrait pour les textes est d’ailleurs venu des yeux brillants de mes parents quand ils lisaient ce que j’écrivais. Mon père se demandait d’où venaient ce « talent » et cette passion pour les mots.

Tu racontais quoi ?

Il y avait déjà un vernis d’observation de la société. Nous parlions beaucoup en famille, cela m’inspirait des textes.

"Aux quatre vents", enregistré dans le Backstage en 2015.

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Pendant l'interview (1).

Avant de sortir ton premier disque, tu as fait quoi ?

J’ai fait quelques erreurs (rires). Un an après avoir démarré sur les scènes lyonnaises, je me suis retrouvé au Transbordeur de Lyon, en tête d’affiche. Je suis allé un peu trop vite. J’ai fait un concert intéressant, les gens présents ont beaucoup apprécié, mais il n’y avait pas grand monde dans la salle. Donc, dans ma région, je me suis un peu brûlé les ailes. Tout le monde m’avait prévenu de ne pas faire ça… et tout le monde avait raison. Je me suis forgé une réputation de petit artiste prétentieux. Cela dit j’avais fait trente cafés concerts avant le Transbordeur. J’étais confiant parce que six mois avant j’avais rempli Le Chaos, une salle de 600 places. J’ai donc constaté que de 600 à 2000, il y avait un monde. Tu ne remplis pas une salle comme cela !

Aujourd’hui, tu es devenu ton propre producteur avec Romain Lateltin. Elle est bien cette association de deux artistes.

Oui, nous nous entendons très bien. On va chercher les gens où ils sont. Nous faisons des concerts à domicile ou dans les médiathèques par exemple. On joue devant des petits comités, on vend nos disques, on fait des rencontres « vivantes » qu’on entretient ensuite par mail… on tente de convaincre les gens, les uns après les autres. On a remplacé la quantité par la qualité.

Théophile Ardy en live (extraits). Une grande voix et un sens inné de la mélodie.

Ce que j’aime dans ton disque, c’est que dès la première écoute, on retient la mélodie. J’ai l’impression qu’il est truffé de tubes potentiels.

Je viens de la scène, alors, je pense à la scène. Sur ce disque coréalisé avec Christian Morfin, j’ai fait un vrai travail de studio et c’est un vrai effort pour moi. Je sais que si j’ai un bon refrain, les gens vont être immédiatement avec moi et peut-être même chanter. Une chanson, j’aime bien qu’elle permette d’être en communion avec le public.

« Le goût des autres » est une chanson sur la tolérance que l’on devrait avoir les uns envers les autres.

Le minimum, pour moi, c’est la tolérance. Au mieux, c’est la curiosité et le top, c’est le goût. Se tolérer, c’est vivre à côté des uns et des autres. Moi, je suis comme tout le monde, j’aime bien rester dans mon coin, mais les concerts à domicile m’ont obligé à aller vers les autres, et finalement, j’ai pris conscience à quel point cela fait partie des moments où je suis le plus heureux.

"Majorité silencieuse", enregistré dans le Backstage en avril 2015.

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Pendant l'interview (2).

Il y a deux chansons qui se suivent « La majorité silencieuse » et « Aux quatre vents ». Dans la seconde, tu dis le contraire de la première. Ce sont deux personnages différents, l’un est désabusé, l’autre fait une déclaration d’amour à la vie.

Ces deux personnages me ressemblent beaucoup. J’ai deux visions de la vie. Une positive et une négative. D’un côté, je trouve absurde la vie et de l’autre, j’ai plein d’espoir pour l’avenir. Dans « La majorité silencieuse » je demande aux gens de sortir de l’isolement. Il ne faut pas rester trop dans sa bulle. « Aux quatre vents », c’est la bulle de vie.

Aimes-tu que des personnes s’approprient tes chansons ?

Bien sûr. Quand je ressens une émotion et que j’arrive à la transmettre et à la partager avec quelqu’un, je me dis que j’ai réussi ce que je voulais. Ce sont des moments magiques. Si quelqu’un a ressenti une émotion qui n’est pas celle que j’ai voulu transmettre, c’est encore plus magique. Je perds le contrôle et j’aime ça.

Pourquoi fais-tu ce métier ?

Je suis de nature cartésienne, ce métier me permet d’explorer mes zones d’ombre. Je fais de la chanson parce que j’explore l’émotion. Quand l’émotion est partagée avec le public, alors là, c’est encore plus puissant.

Quel est ton prochain projet musical ?

Un nouveau projet en duo avec Romain Lateltin. En tout, 10 titres. Des chansons avec des beats electro.

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Après l'interview, le 22 avril dernier.

31 mai 2015

Sophie Adriansen : interview pour Max et les poissons

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(Photo : Marc Lehmann)

Sophie Adriansen écrit beaucoup. Toutes sortes de livres. Son éclectisme force le respect. Je la mandorise parfois (là pour un joli roman, là pour une biographie, là pour un essai avec la participation de Mathieu Simonet, là pour une soirée littéraire, là enfin pour un portrait) tant je lui trouve du talent… Quand elle se met à écrire des romans (celui-ci est le second), elle sait toucher au cœur et à l’âme.

Comme l’explique le blog « La cause littéraire » au sujet de Max et les poissons, « chaque année, Sophie Adriansen célèbre son anniversaire à la même date que celle de la rafle du « Vél’d’Hiv ». Après avoir fait la connaissance d’une femme-courage qui lui a raconté son histoire, elle a ainsi donné naissance à ce magnifique ouvrage. La pureté et l’innocence de ce petit garçon, Max Geiger, prend aux tripes et arrache les larmes du lecteur. »

Pas mieux.

Tout est dit dans ces 80 pages : l’abomination de l’extermination, la rafle, les camps, les justes... mais avec une délicatesse et une poésie rare.

Max et les poissons est un très beau témoignage à la mémoire de toutes celles et ceux qui ont été emportés en ce fameux mois de juillet 1942.

Signalons enfin les magnifiques et efficaces illustrations de Tom Haugomat, qui a aussi réalisé la couverture.

Sophie Adriansen, le 22 avril dernier, est venue à l’agence pour m’expliquer les raisons qui l’ont poussé à écrire ce roman. Et plus encore…

sophie adriansen,max et les poissons,nathan,interview,rafle du vel d'hiv',mandorL’histoire :

Un regard d'enfant sur la rafle du Vel d'Hiv’.

Max a un poisson rouge ! C’est sa récompense : à l’école, il a reçu un prix d’excellence. Max a aussi une étoile jaune sur la poitrine. Il la trouve jolie, mais ses camarades se moquent de lui et disent qu’elle sent mauvais. Il ne comprend pas pourquoi. Comme il ne comprend pas cette histoire de « rafle » dont parlent ses parents. Ils disent qu’elle aura lieu demain, mais c’est impossible : demain, c’est son anniversaire ! Il sait déjà que sa sœur lui a fait un cadre en pâte à sel et il espère que ses parents lui offriront un second poisson…

Quelques extraits du livre :

La guerre, ça fait marcher les Allemands dans les rues et serrer fort les mains des petits sophie adriansen,max et les poissons,nathan,interview,rafle du vel d'hiv',mandorgarçons.

Est-ce qu'enlever un enfant sans l'autorisation de ses parents, c'est vraiment une bonne façon de le protéger ? Je n'avais pas l'air d'être vraiment en danger au milieu des immeubles en forme de U. Je n'étais pas en danger puisque j'étais avec papa, maman et Hélène.

On s'entasse. Je n'ai plus revu Daniel. Je ne sais pas ce qui se passe, mais j'ai peur. Parce que papa, maman et Hélène ont peur eux aussi. Je le sens. Et quand les grands ont peur, c'est comme une couverture toute râpée par laquelle passe le jour : ça ne protège plus de rien.

Tu es le meilleur élève de la classe. L'étoile n'y change rien. Regarde, tu n'es pas le seul à en porter une. La classe est une constellation, chacun brille à sa façon.

Est-ce qu'il y a des poissons juifs et d'autres pas juifs? Nous, on est juifs. C'est pour ça qu'on a des étoiles cousues à nos habits. Papa et maman me répètent qu'être juif, ce n'est pas avoir fait quelque chose de mal. Mais je n'arrive pas à les croire.
J'ai l'impression que ce n'est pas bien, d'être juif maintenant.

La guerre, ça commence l’été et ça empêche de faire des châteaux de sable. La guerre, ça empêche d’aller se baigner dans l’eau salée. La guerre, ça remplace les vacances à la plage par les jeux dans l’impasse avec Daniel et Bernard.

Quand on ne veut aucun mal à un enfant, on n’a pas besoin de le dire, normalement.

L’auteure :

Sophie Adriansen est l'auteur de plusieurs romans en littérature générale et jeunesse et de deux biographies. Elle a également cosigné des témoignages et été formée à l'écriture de scénario à la Fémis. Lectrice compulsive, elle contribue à plusieurs sites littéraires et tient depuis 2009 le Blog de lecture Sophielit.

sophie adriansen,max et les poissons,nathan,interview,rafle du vel d'hiv',mandorInterview :

Pourquoi as-tu choisi ce sujet ?

Je ne l’ai pas choisi, c’est lui qui s’est imposé. Il y a quelques années, j’ai travaillé avec une femme qui a échappé à la rafle du Vel d’Hiv. Elle voulait écrire ses mémoires pour ses petits-enfants. Il se trouve que j’ai l’âge de ses petits-enfants et qu’elle à l’âge de mes grands-parents, une certaine complicité s’est donc nouée. Nous nous sommes racontées plein de choses. Elle m’a fait part de son témoignage et j’ai été en contact avec tout un tas de documents qu’elle a conservé. Une fois le travail avec cette femme terminé, je pense que tout cela a infusé en moi. On ne peut pas évacuer aussi facilement un sujet comme celui-ci. Je me suis retrouvée face à un morceau d’Histoire. Ses parents ont été « raflés » le 16 juillet 1942.

La voix de ce petit Max s’est imposée à toi longtemps après ?

Oui. L’histoire de Max est différente de celle de cette femme. Elle est restée à Paris après l’arrestation de ses parents et ce, pendant toute l’occupation. Elle a bénéficié de la solidarité du voisinage. Dans la réalité, aucun enfant raflé n’est revenu. Du côté de l’enfant qui parvient à être sauvé, mon livre est vraiment de la fiction. On n’a pas de cas rapporté d’exfiltration comme moi, je l’ai imaginé.

Les Justes ont existé et ont été nombreux. Tu leur rends hommage.

Oui, c’était un moyen de parler d’eux. Dans la littérature, on parle beaucoup de la rafle, des camps, mais beaucoup moins des Justes.

Tu vas dans les écoles pour parler de ce livre.

Oui. C’est amusant parce que, parfois les élèves me disent que c’est une fin triste, parfois que c’est une fin heureuse. Les enfants ont deux points de vue très différents. Je ne dirai pas pourquoi parce que ce serait dévoiler un peu trop l’issue de cette histoire.

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Le Vel d'Hiv' le 16 juillet 1042.

C’est un livre délicat et intelligent qui ne tire pas les larmes, même s’il est très émouvant. Tu as trouvé le bon dosage d’émotion, je trouve.

Ce n’est pas compliqué de faire pleurer avec un sujet comme ça. Ce n’était surtout pas le but. J’ai préféré la crédibilité. La femme dont je parlais tout à l’heure m’a raconté qu’elle a appris les choses au fur et à mesure et qu’elle ne se rendait pas toujours compte de ce qu’il se passait réellement. Moi, à partir du moment où j’ai entendu la voix de Max, j’ai considéré les choses avec son regard à lui. Il n’y avait pas de raison qu’il s’inquiète dans la mesure où ses parents tentaient de le rassurer. Il ne voit que l’avenir très proche. Comme c’est son anniversaire, il ne voit que le moment où il aura son cadeau, le lendemain, il ne se souciera que de l’endroit où il va. Rien ne lui paraît dramatique. Il ne peut pas imaginer qu’il y a des horreurs derrière. C’est un garçon qui a toujours été protégé et pour qui le monde s’arrête au bout de l’impasse. J’ai essayé de me mettre dans la peau de cet enfant de huit ans.

Comment a réagi la femme qui t’a inspiré cette histoire quand elle a lu le livre?

Elle était très contente. Ce n’était pas son histoire, donc je n’ai rien dévoilé de personnel la concernant. C’est un hommage aux « enfants de juillet », les enfants qui ont vécu cette rafle. Elle est donc ravie, car ce livre participe du devoir de mémoire. On m’a confié une histoire avec un petit h qui appartient à l’Histoire avec grand H… ma responsabilité d’écrivain était d’en faire de la fiction pour qu’on n’oublie pas.

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La rafle.

Tu es allée à Auschwitz et à Birkenau au mois de janvier dernier...

A Birkenau, il y a écrit dans toutes les langues du monde que c’est précisément en se souvenant de ce qu’il s’est passé qu’on peut espérer que ça ne se reproduise pas. Je crois profondément à ça.

Ce livre est destiné à des enfants à partir 9 ans.

Quand Nathan m’a appelé pour me dire qu’ils voulaient publier Max et les poissons, ils m’ont demandé pour quel âge je l’avais écrit. Je n’ai pas su répondre. Je ne m’étais pas posée la question. Ils l’ont fait lire à des instituteurs de différents niveaux et ce sont eux qui ont déterminé que c’était à partir de 9 ans. A 9 ans, dans le programme scolaire, on a déjà commencé à aborder la seconde guerre mondiale. Dans les faits, je suis déjà allée dans une classe de CE1, les enfants avaient donc 7 ans, ils connaissaient des choses de la seconde guerre mondiale, mais rien de la Shoah. On a quand même pu en parler. Je trouve qu’entre 7 et 10 ans, c’est bien qu’il y ait un adulte pas très loin derrière pour expliquer certaines parties du livre. Le fait que ce livre soit court, écrit gros et structuré en chapitres courts, permet que cet ouvrage soit étudié en classe. A la demande de l’éditeur, j’ai rajouté à la fin des éléments chronologiques réels. Il ne s’agissait pas de raconter de nouveau la guerre, mais d’apporter quelques éclairages sur ce qu’il s’était vraiment passé en rapport direct avec l’histoire de Max. Si ce livre peut permettre aux enfants  d’entrer dans ce sujet et de le comprendre par ce biais où l’on parle de tolérance et de solidarité, moi je suis ravie.

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Pendant l'interview...

Quelles sont le genre de questions que les enfants qui ont lu ton livre te posent?

Il y a d’abord des questions comme « c’est quoi un écrivain ? »ou « comment on fabrique un livre ? ». Mais il y a aussi des questions plus basées sur le livre en lui-même. « Pourquoi les juifs se sont laissés faire, alors qu’ils étaient plus nombreux ?», « pourquoi ils n’essaient pas de s’échapper ? », « pourquoi les enfants de l’école de Max se moquent de lui à partir du moment où il porte une étoile jaune ? », « pourquoi Max fête son anniversaire précisément le jour de la rafle ? »… Ce sont des questions qui parlent d’Histoire et qui parlent aussi des choix que je fais en tant qu’écrivain.

Tu es à nouveau en train d'écrire pour la jeunesse.

Oui, ce sera  un roman qui se passe sous l'Occupation à Paris, après la rafle, toujours par le biais du regard d’un enfant. Entre 1942 et 1945, je raconte une capitale vidée de beaucoup de juifs avec, malgré tout, des enfants et des adultes qui restent, résistent, cachent, survivent…  j’évoque aussi les problèmes d’identité et l’occupant toujours présent. Bref, je n'ai pas encore tout dit sur cette période.

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Après l'interview, le 22 avril 2015.

Bonus:

Joss, libraire à Vannes (56), dit tout le bien qu'elle pense sur ce livre essentiel...

30 mai 2015

Daguerre & Bertille : interview pour leur premier album commun

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Daguerre et Bertille chantent le couple (mais dans ce qu’il a de moins évident), sur des rythmes accrocheurs et des mélodies entraînantes. « Une dizaine de titres pour une balade dans les méandres de l’amour, du coup de foudre à l’absence, de la routine conjurée avec drôlerie au portrait du blaireau » explique le dossier de presse. En duo ou en solo, les deux voix se marient avec bonheur dans une pop délicieusement bricolée. Le duo est venu me rendre visite le 21 avril dernier. Pour Olivier Daguerre, c’était un retour à l’agence puisqu’il a déjà été mandorisé il y a trois ans, à l’occasion de la sortie de son album Mandragore. Déjà, il évoquait sa collaboration avec Bertille Fraisse

olivier daguerre,bertille fraisse,daguerre & bertille,interview,mandorBiographie du duo :

Olivier Daguerre et Bertille Fraisse se sont rencontrés il y a quelques années, en studio, lors de l'enregistrement du quatrième album de Daguerre, Mandragore. A cette occasion, Bertille, multi-instrumentiste, virtuose du violon, fit aussi découvrir la singularité de sa voix. Ce fût un véritable coup de cœur pour le chanteur de Daguerre qui lui proposa de rejoindre son groupe sur scène.
La tournée terminée, Daguerre et Bertille ont joué les prolongations acoustiques, en duo, sur plusieurs dizaines de dates. Comme une évidence, l'idée de ne pas en rester là et de réaliser un projet artistique commun, venait de naître : l'album Daguerre & Bertille, pensé comme une nouvelle en 10 chapitres met en scène un homme et une femme qui se partagent plaisir, frustation, abandon et folie.
Daguerre et Bertille forment un duo sensuel aux chansons d'amour à coudre... découdre...recoudre.

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olivier daguerre,bertille fraisse,daguerre & bertille,interview,mandorInterview :

Olivier, tu m’avais déjà parlé de Bertille dans notre précédente mandorisation. Que s’est-il passé pour que vous fassiez carrément un album à deux ?

Olivier Daguerre : Dès nos séances de studio pour Mandragore, j’ai senti que notre collaboration n’allait pas s’arrêter là. Elle était déjà de tous les titres. Ses cordes m’intéressaient et je voulais une voix féminine pour trancher avec la mienne. Suite à l’enregistrement, je ne savais pas trop comment on allait faire vivre ce disque au niveau de la scène. J’ai finalement proposé à Bertille de partir en tournée avec nous. Une réelle complicité artistique s’est créée. Je trouvais très agréable de travailler avec elle. Je ne me posais pas 36 000 questions, je lui faisais une complète confiance. Elle m’a amené pas mal de choses nouvelles de par sa personnalité humaine… et aussi musicale. Il y a en elle une grâce et un contraste avec moi qui m’est devenu essentiel artistiquement.

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Bertille, je crois que tu ne connaissais pas Olivier.

Bertille Fraisse : En effet, je n’avais jamais entendu parler de lui. Mais nous nous sommes très vite entendus. Je suis musicienne, je rencontre des gens, on me propose une collaboration et j’accepte si je sens les choses. J’ai toujours travaillé à l’instinct et je ne collabore qu’avec des gens que j’apprécie. Avec Olivier, nous nous sommes rendu compte que nous étions du même bois. On se comprend bien, on se parle de ce qui nous touche… il y a une forme d’intimité fraternelle qui s’est installée rapidement entre nous.

Dans votre album, il y a des duos et des titres chantés par l’un ou par l’autre.

Olivier : J’ai écrit les chansons de ce disque sur la route pendant la tournée acoustique, mais en pensant à ce projet. Je commençais à en parler à Bertille, mais pas frontalement. Au départ, je voulais écrire comme une sorte de recueil de nouvelles sur des histoires de couples faussement légères. L’homme, la femme, le couple… chacun à ses propres histoires à interpréter.

Clip de "Des mots".

Olivier, c’est la première fois que tu confies les guitares-voix et les arrangements à quelqu’un.

Oui, ça n’a pas été sans difficulté. Mais j’avais une confiance absolue en Bertille et Julien Lebart. Ils ne sont pas de la même génération, du coup, je pense que ça donne un coup de jeune à mes chansons.

Tu as co-réalisé et arrangé le disque, Bertille. C’est une grosse pression d’avoir cette responsabilité ?

Bertille : La pression vient du fait que l’on vous fait confiance. Pour quelqu’un qui débarque un peu dans un univers qu’il ne connait pas bien, qui fait son chemin petit à petit, c’est impressionnant. Peut-être qu’Olivier a décelé en moi des capacités insoupçonnées.

Tu aimes te mettre en danger ?

Bertille : Avec Olivier, je ne suis jamais en danger. C’est toujours très bienveillant, on se parle beaucoup. Entre le moment où on a parlé du projet et le moment où il a été réalisé, ça a été des vagues d’émotion, de discussions. Pour Olivier, dans sa démarche de me confier quelque chose qu’il n’avait jamais confié à quiconque auparavant, ça a été un vrai travail.

Olivier : Il ne fallait pas que je sois là pendant qu’ils travaillaient sur les titres, sinon, ça compliquait tout. Ça n’a pas été simple, j’ai du mal à déléguer depuis toujours, mais comme on discutait beaucoup, ça a fini par me rassurer. Enfin pour être sincère, dans la théorie, arriver à déléguer, pas de problème… mais dans la pratique, c’était moins évident. Bertille m’a parfois recadré.

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A quels moments par exemple ?

Parfois, quand Olivier apparaissait lors de nos séances avec Julien, ça déséquilibrait un peu le travail que l’on faisait. Il y a une fois où je lui ai demandé si j’étais dans ma mission ou à côté de la plaque. Il fallait qu’il décide. Je suis quelqu’un d’entier. C’est oui ou non. Si on me confie une mission, je la prends à cœur. Olivier me connait, il savait à qui il avait à faire. Il m’est arrivée d’être dans la surreaction parce que je suis une hyper sensible. J’ai du caractère, j’ai du goût, j’aime le débat, j’aime la discussion. Je viens du sud de la France… on parle fort et avec les mains.

Olivier : Je venais perturber un couple qui été en train de travailler sur mes chansons, j’ai fini par m’en rendre compte. Moi, je venais plus par curiosité. Je commençais à craquer de ne pas entendre le résultat. Je reconnais qu’il ne fallait pas que je vienne. Je suis venu deux fois, ça a « fighté », je ne suis plus revenu. Après, tout s’est super bien passé.

Et puis vous parliez beaucoup, j’imagine.

Nous sommes de grands bavards. Nous parlions aussi bien de métaphysique que des choses essentielles de la vie et de nos vie personnelles. J’ai écrit pour Bertille en fonction de ce qu’elle me racontait lors de ces conversations, de ce que je savais d’elle et des personnes que nous rencontrions durant cette tournée. Autour de moi, dans mon entourage, c’était un vrai tumulte sentimental. Je crois que dans chaque titre, chacun peut retrouver un peu de soi. Que ce soit violent, bienveillant ou tragique…

Clip de "Une ombre".

Vous avez beaucoup appris en travaillant avec l’autre ?

Olivier : Oui, énormément. Et j’apprends toujours en l’a voyant travailler.

Bertille : Et inversement. Au contact de l’autre, on progresse beaucoup.

En chanson, on a tout dit sur l’amour … il te fallait trouver de nouveaux angles, Olivier ?

Olivier : Je suis le Frédéric François du punk. J’adore écrire sur l’amour parce qu’encore aujourd’hui, ça reste une des valeurs qui ne s’est pas cassée la gueule et à laquelle on peut se raccrocher. Dans un monde très compliqué et ultra individualiste, je trouve que c’est important de se raccrocher à ça. L’Amour avec un grand A est le pilier de tout.

Bertille : Tous les deux, dans la vie, l’amour est notre moteur. Individuellement, dans notre façon d’être, avec nos proches, avec nous-mêmes. Sur le fait de faire un disque de chansons d’amour, à aucun moment, il y a une volonté de réinventer quoi que ce soit. Ce qui est amusant, c’est de faire passer par nos filtres respectifs des histoires qui sont universelles. C’est agréable à faire vivre et on se sent compris par les gens qui nous écoutent.

Clip de "Dans le silence des agneaux".

Dans le clip, « Dans le silence des agneaux » vous suggérez que vous êtes ensemble. Et puis, vous interprétez un album de chansons d’amour, alors forcément, on se pose la question : sont-ils ensemble réellement ?

Olivier : C’est vrai, cette question revient sans cesse, surtout depuis la diffusion du clip en question. Bertille et moi sommes passionnés de cinéma, donc ça nous amuse de travestir la réalité. Je trouve important qu’on n’ait pas peur de nos peaux et qu’il y ait de la sensualité entre nous. On ne triche pas vraiment.

Bertille : Même si on joue. Ça nous amuse que les gens se pose la question, ça veut dire que nous sommes crédibles. On est juste très complice.

Bertille, tu es surdiplômée du conservatoire et de l’université de musicologie.

Olivier : (Rires) C’est tout l’inverse de moi.

Bertille : J’ai fait de la musique classique un long moment, j’ai grandi avec ça. A l’adolescence, j’ai découvert le hip hop, ça a été la révolution, l’explosion dans ma tête. Et puis, j’ai aimé la musique électronique, les machines, les bidouilles… et enfin, j’ai découvert le rock à 20 ans. Après mes études au conservatoire, où je restais huit heures par jour sur mon violon, j’ai passé quelques années à désapprendre.

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Pendant l'interview...

olivier daguerre,bertille fraisse,daguerre & bertille,interview,mandorCe disque est plus electro que dans les précédents albums d’Olivier.

Olivier : Oui, très clairement. C’est de la pop electro. C’est un disque de chansons pop electro, pour être précis.

Bertille : Heureusement que Julien était avec moi, il nous a remis vers un chemin plus traditionnel. Moi, je suis arrivée avec mes codes complètement explosés, parce que j’en n’ai aucun, du coup, Julien qui s’y connait en chanson française a fait un peu le garde-fou. Cet album est le fruit de jolis compromis. On a discuté jusqu’à ce qu’on arrive à la bonne solution.

Allez-vous récidivez ?

Olivier : Je n’en sais rien. On a fait ce disque comme ça. Je l’ai senti et on l’a enregistré. Il est trop tôt pour savoir si on en fera un second ensemble.

Bertille : Il ne faut se leurrer. Ce projet est bien le 5e album de Daguerre. C’est un album qui est unique dans sa conception même, mais il s’inscrit vraiment dans la continuité de la carrière de Daguerre. C’est du Daguerre.

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Après l'interview, le 21 avril 2015.

27 mai 2015

Daniel Bélanger : quand une star québécoise vient chanter en France...

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Daniel Bélanger est un song writer  québécois que j’admire depuis son premier disque (sorti en 1992). Je ne l’ai jamais lâché tout en regrettant que la France passe à côté de cet artiste hors pair et singulier. Alors qu’il est une énorme star dans son pays, cet auteur-compositeur-interprète au charisme fabuleux, magnétique est venu nous montrer son talent les 16 et 17 avril dernier aux Trois Baudets pendant deux soirées pour le moins étincelantes. On a apprécié un artiste qui sait habiter la scène en solo, en musique comme en monologues humoristiques. Une voix extraordinaire (aux multiples possibilités), une guitare blues, des textes aussi profonds que déchirants. La claque. Non, mais la vraie claque.

A l’issue de son concert du 16 avril 2015, Daniel Bélanger s’est assis à ma table.

Deux hommes, quatre bières… une mandorisation.

daniel bélanger,trois baudets,interview,mandorBiographie officielle (assez longue et pourtant sacrément raccourcie):

En 1992, Daniel Bélanger lance une petite bombe dans le paysage musical québécois, Les insomniaques s'amusent. Avec sa poésie débridée, ses mélodies ciselées, le premier album de Daniel Bélanger séduit rapidement un large public et extasie la critique. L'année d'après, avec une tournée depuis sacrée historique, avec des ventes qui filent allègrement vers les 175 000 exemplaires et le Félix de l'album pop-rock de l'année en poche, l'auteur-compositeur interprète occupe déjà une place toute spéciale dans le cœur des Québécois.

Pendant qu'il continue de récolter les trophées, Daniel Bélanger cogite Quatre saisons dans le désordre, qui paraît en 1996. La palette sonore s'élargit, les textes sont chaque fois bourrés d'invention. Les récompenses pleuvent et les ventes s'affolent (album certifié platine).

1998: Daniel Bélanger choisit pour un temps de voyager «Seul dans l'espace». La tournée ainsi nommée connaît un immense succès et conduit à l'enregistrement d'un album atypique, Tricycle (1999), composé d'extraits de spectacles captés à différents moments de sa carrière.

2000: Erreur d'impression (Coronet Liv), un recueil de 150 historiettes amusées, flirtant avec l'absurde, fait le bonheur de ses fans.

Avec l'album Rêver mieux, lancé en octobre 2001, le créateur s'approprie de façon ludique et inspirée les sonorités électro. Une fois de plus, le public est au rendez-vous (album certifié platine) et la moisson de prix époustouflante.

Daniel Bélanger fait aussi quelques incursions réussies dans le registre de la musique de film et en daniel bélanger,trois baudets,interview,mandorsurprend plus d'un, en 2003, avec un objet d'art non identifié appelé Déflaboxe, plongée poético-musicale dans l'esprit d'un pugiliste (payé pour perdre).

L'album L'échec du matériel, paru en avril 2007, marque une nouvelle étape dans le parcours d'un artiste qui ne réapparaît jamais tout à fait là où on l'attendait. Un album ancré comme jamais dans les préoccupations et les quêtes de ses contemporains, qui va donner lieu à une tournée d'une centaine de dates avec musiciens, auxquelles s'ajoutent une quarantaine de spectacles en solo.

Paraît alors Joli chaos, en novembre 2008, une compilation étayée de quelques inédits.

De nouveau tenté par l'aventure littéraire, l'homme aux vingt-deux Félix fait un pas de côté avec Auto-stop (Les Allusifs), un «roman-chanson» racontant l'histoire d'un jeune homme de 19 ans qui traîne son mal-être sur les routes d'Europe.

Le dernier album en date de Daniel Bélanger s’intitule Chic de ville, irrésistible virée sur les routes d'une Amérique intérieure. L'album, en partie enregistré au Blackbird Studio de Nashville, Tennessee.

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daniel bélanger,trois baudets,interview,mandorInterview :

En France, les amateurs de chansons francophones vous connaissent bien, votre carrière au Québec est spectaculaire, mais le grand public d’ici ne vous connait pas. Vous en êtes chagriné ?

Je ne sais pas trop comment je suis considéré en France, mais j’imagine que beaucoup ne me connaissent pas et cela m’importe peu. J’ai fait beaucoup d’effort pour accroitre ma notoriété au début de ma carrière, puis très vite, je n’ai pas insisté. Mon premier et mon deuxième album ont été distribués ici, mais n’ont pas bien marché. Ma maison de disque n’a rien fait pour me pousser à venir chez vous et moi, j’ai laissé faire les choses. Tout cela n’est pas bien grave.

D’autant que dans votre pays, ça marchait très bien.

Je n’avais donc pas le feeling d’insister ailleurs. Pendant longtemps, mon succès québécois m’a suffi parce que ça m’a beaucoup occupé. Je voulais avoir une vie « confortable ». Ne pas vivre uniquement pour la musique. J’ai eu des enfants et je souhaitais profiter au maximum de ma famille. La musique et le spectacle, c’est très intense, mais la famille aussi. Maintenant que mes deux filles sont grandes, j’ai plus de temps et du coup, plus d’idées et d’énergie pour les réaliser.

Daniel Bélanger - Sèche tes Pleurs from Audiogram on Vimeo. (J'ai découvert Daniel Bélanger avec cette chanson... j'ai adoré immédiatement).

Au Québec, vous êtes une véritable star multi-récompensée, raison pour laquelle je m’étonne que nous connaissions d’autres québécois moins « titrés » que vous. Je ne comprends pas pourquoi on connait plus Richard Desjardins que Daniel Bélanger.

Je ne suis pas très people, je ne donne pas beaucoup d’entrevues, mais il y a toujours du monde dans les salles et les gens me donnent de l’affection. J’en suis très fier. Ces derniers temps, j’ai ressenti un besoin intense d’aller voir les français, je ne sais pas trop pourquoi.

Ce soir, j’ai adoré votre show guitare-voix. C’était gigantesque, je ne sais pas comment vous faites pour transcender votre public ainsi…

On reconnait une bonne chanson, si elle est bonne en guitare-voix. Après, on peut la jouer n’importe comment, elle restera bonne. Il m’arrive de jouer aussi avec des musiciens, souvent même, mais j’adore cette formule simple et efficace. En France, je voulais que le public entende mes textes sans fioriture autour.

"La folie en quatre" en duo avec Pierre Lapointe sur Radio Canada en juillet 2014.

La jeune génération des artistes québécois vous adulent. Pierre Lapointe (mandorisé là) comme Ariane Moffat par exemple.

(Rire) Je sais, mais ça me donne un coup de vieux. Ariane, qui a été ma choriste et musicienne de nombreuses années, m’appelle son mentor. Quant à  Pierre, il m’a dit un jour qu’il prenait exemple sur moi dans la manière de faire les choses de ce métier, notamment dans la diversification. Tout comme moi, il est pluridisciplinaire et extrêmement créatif. Je suis très fier que ces artistes si talentueux se réclament un peu de moi. C’est valorisant, il ne faut pas le cacher.

Certaines de vos chansons montrent de vous un côté fortement barré quand même.

Ma culture, c’est la poésie et la technique du parolier.

La technique du parolier ?

La technique du parolier, c’est de développer un contact avec celui qui entend, alors que le poète se contente de lancer son cri. Moi j’aime les deux. Je m’amuse à sortir des sentiers battus parce que je trouve que la vie ordinaire n’est pas réjouissante et qu’elle est même contraignante. Alors, j’invente d’autres vies. Pas vraiment ordinaires et lisses.

Meddley de quelques succès de Daniel Bélanger : "Dans un Spoutnik", "Opium", "Fous n'importe où", "Rêver mieux" (une de mes chansons préférées du monsieur) et "Reste", version "Star Académie" Québécoise en 2012.

daniel bélanger,trois baudets,interview,mandorVous cultivez le goût du mystère. Par exemple, je sais que vous n’aimez pas les interviews. Vous n’aimez pas que l’on creuse pour voir ce qu’il y a derrière vos chansons.

Il y a des façons de creuser. Creuser en trois minutes sur un plateau de télévision entre deux annonces de lessive ou creuser comme nous le faisons là, tranquillement. Je préfère la deuxième proposition. C’est très rare que l’on puisse parler de notre métier sur la longueur quand on est en entrevue. Je n’aime pas dire des généralités, je veux prendre mon temps pour développer, c’est tout. Et surtout, je donne des entrevues quand j’ai du travail à présenter et uniquement à des gens que l’on m’a recommandé.

Ce soir, j’ai vu un musicien de blues.

Parce que je le suis. Je suis content de vous l’entendre dire, parce que j’ai toujours considéré que je faisais du blues, avec une influence « chanson » très forte. Le public québécois est assez blues. C’est un peuple qui a souffert, qui est en Amérique et qui a donc des affinités avec cette musique. Il y a une nation de blues, une nation de tristesse. Nous avons des chansons traditionnelles qui sont très tristes et qui s’apparentent aux blues.

La majeure partie de vos chansons sont tristes ou graves.

Oui, c’est vrai, mais il y a toujours un angle pour essayer d’entrevoir la lumière. Au Québec, nous avons une approche de la vie qui fait que même si on a plein de soucis, la lumière finit toujours par arriver.

Entre les chansons, vous déridez l’atmosphère avec des monologues amusants.

J’aime jouer avec le public en le déridant après une chanson un peu triste. Ca désamorce et ça amorce. J’aime bien les chutes de températures.

Daniel Bélanger "Tu peux partir" from Audiogram on Vimeo.

Comment êtes-vous considéré au Québec ?daniel bélanger,trois baudets,interview,mandor

Pendant longtemps, j’ai été un chanteur que l’on classait dans « la relève ». Ça a duré très longtemps, je bossais comme un fou, j’ai rencontré beaucoup de succès, j’ai été reconnu de mes pairs… aujourd’hui, j’ai l’impression que je suis un vieux de la vieille. Nous ne sommes plus trop nombreux actifs de ma génération.

Il reste qui de votre génération ?

Il y a Jean Leloup et je ne vois trop qui d’autre. Il n’y en a vraiment pas beaucoup.

Qui vous inspire ?

Jeff Buckley par exemple. Et comme je suis le plus jeune d’une famille de cinq enfants, j’ai été influencé par la musique de mes frères. Ils écoutaient beaucoup de musique british comme Joe Cocker ou Led Zeppelin. Très rock donc. Et par ma mère et mes sœurs, de la chanson française comme Serge Reggiani ou Georges Moustaki.

C’est amusant parce que cela se ressent dans votre musique.

Je suis blues rock avec une sensibilité chanson, en effet.

Vous êtes en train de préparer un nouvel album.

J’ai déjà neuf chansons de prêtes. Je vais me mettre à travailler là-dessus sérieusement en mai-juin. Le disque devrait sortir cet automne au Québec. 

Daniel Bélanger - Étreintes from Audiogram on Vimeo.

Je sens chez vous une force et une fragilité à la fois.

C’est marrant, on ne m’a jamais dit ça. On n’a jamais osé. On me parle de ma force parce que je suis un grand gaillard, mais pas de ma fragilité. Alors, que vous avez raison, je suis comme ça, en vrai.

J’adore votre voix. Quand elle s’envole vers les aigus, je frissonne.

J’étais un fan des Rita Mitsouko. La voix de Catherine Ringer se démarquait des autres voix françaises féminines. J’aime ce genre de voix-là, celles qui poussent. Moi, j’ai appris à chanter avec un micro. Toutes les nuances de ma voix, c’est un peu un jeu avec mon micro. Bon, je vous avoue qu’aujourd’hui, il faut que je fasse avec les réalités de l’âge. Je perds des hautes, alors j’essaie d’être créatif pour compenser.

Être sur scène, est-ce un combat ?

Il faut juste s’en tenir à quelque chose de vrai. Et s’en tenir à quelque chose de vrai, c’est déjà un petit peu suspect. Avec des effets de voix, je sais que je vais chercher le public, mais j’essaie d’être le plus sincère possible. Sur scène, ce qui est certain, c’est que j’ai du plaisir, mais que je ne me repose pas.

Il y a eu deux « standing ovation »ce soir, j’imagine que vous n’y êtes pas insensible.

Pour moi, c’est une récompense, c’est précieux.

Daniel Bélanger "Reste" from Audiogram on Vimeo.

daniel bélanger,trois baudets,interview,mandorPourquoi chantez-vous ?

Pour gagner ma vie (rires). Bon, pas seulement. C’est un métier très valorisant. Mon père était un autodidacte. Il a appris seul le piano et la guitare. Quand on faisait des fêtes, en fin de soirée, on demandait à mon père de jouer. Il interprétait alors de vieux classiques paillards. Des chansons un peu « sexe », un peu « scato ». Tout le monde était émerveillé et content. Il était d’une telle générosité.

C’est en voyant votre père chanter que vous avez décidé de faire ce métier ?

C’est une influence, certainement. Je n’y ai jamais pensé… au fond, oui. C’est drôle, vous pointez là quelque chose que j’ai enfoui en moi. Parfois, les interviews, ça vaut bien une séance de psy (rires).

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Le 16 avril 2015, pendant l'interview...