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19 juin 2021

Massilia Sound System : interview de Moussu T et Gari Grèu pour Sale caractère

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(Photos : Marcel Tessier-Caune)

massilia sound system,moussu t,gari grèu,sale caractèreVers la fin des années 80, Massilia Sound System implante à Marseille le sound system jamaïcain : des instrus de reggae, de grosses enceintes et des micros pour tchatcher. Le principe est simple : l’envie d’être ensemble, de passer un bon moment, de se regarder au miroir d’une musique qui unit minots et mamies, de jeter à la fois cris d’indignation et encouragements à la résistance. Des débuts du hip-hop et du reggae en France, en passant par la scène punk alternative et traditionnelle occitane, Massilia Sound System a tout essayé avec succès. La formation sort un 9e disque, Sale caractère.

Présentons les membres du groupe. Il y a Moussu T, Papet J et Gari Grèu aux micros, Janvié aux claviers, Blu à la guitare et DJ Kayalik aux platines.

C’est Moussu T et Gari Grèu (déjà mandorisé là avec Collectif 13) que j’ai rencontrés lors d’un rapide passage parisien, le 17 mai dernier chez un disquaire.

Leur site officiel.

Leur page Facebook officielle.

Pour écouter l'album Sale caractère.

Argumentaire de presse (en version raccourcie) :

Ils nous avaient tellement manqué que l'on n'osait plus vraiment y croire. Réentendrait-on le staccato têtu des rythmiques électroniques sous ces voix charnues et rocailleuses ? Retrouverait-on les textes tout sourire et poil à gratter de Papet J, Moussu T et Gari Grèu ? Eh bien oui. Ainsi que le plus long hiver n'empêchera jamais le printemps d’arriver, Massilia Sound System a fini par revenir en studio, sept ans après Massilia Oui, combatifs et souriants, engagés et déconneurs, c’est bien eux. On n’a pas souvent l'occasion de croiser des groupes comme Massilia Sound System, qui savent autant parler à l'intelligence que parler au cœur, convoquer l'imaginaire qui unit et le réel qui soude, faire danser les pieds et inviter les mains à fabriquer.

Année après année, album après album, tournée après tournée, ils ont donné à Marseille une part de sa légende – les concerts où l’on distribue le pastis, l’alliance du green-gold-red et du bleu ciel de l'OM, les extraits de chansons qu’on lance comme des proverbes au comptoir ou sur le trottoir… On les remercierait presque d’avoir tant tardé. Depuis le dernier album de Massilia Sound System, Papet J faisait vivre son raggamuffin vagabond, Moussu T tournait avec Lei Jovents, Gari Grèu circulait avec Oai Star et Collectif 13… Et cette liberté est la preuve en actes de l’idée fondatrice de la Linha Imaginot, cette confrérie informelle de groupes de la large Occitanie – les Fabulous Trobadors à Toulouse, Nux Vomica à Nice… Vivre et créer en français comme en occitan, s’emparer d’outils musicaux venus de partout pour mieux plonger dans la culture locale, accueillir l’autre pour être plus soi-même…

L’album :massilia sound system,moussu t,gari grèu,sale caractère

L’album Sale caractère le confirme : rub a dub classique, accélérations drum and bass, effluves orientales, autotune de la musique urbaine contemporaine, c’est toujours Massilia Sound System, voisin du monde entier et fièrement enraciné… L’actualité est là, brutale et insupportable (« Drôles de poissons », chanson à pleurer de pitié et de colère au bord du grand cimetière de la Méditerranée), les artistes s’interrogent sainement sur leur rôle (« Vas-tu prendre la barre / Affronter la tempête (…) Avec dans l’oreillette / Un reggae du siècle dernier », se demande Moussu T) ou se questionnent sur la dilution des solidarités dans leur ville (« À la rue », cri d’alarme radical), partout ils galopent, dansent et enivrent leur reggae … À Saint-Germain-des-Prés, ils vous diront que ces Marseillais sont visités par les épiphanies foudroyantes de Raymond Queneau ou de Jacques Prévert (« La vie est cruelle / Elle a sûrement ses raisons », distique génial dans « Nine »). Et, la sono à fond, on apprendra le dernier vers de l’album, en occitan : « Vaquí lo grand ser, nos fau prendre lo vam ». En français, cela dit : « Voilà le grand soir, il faut prendre notre élan ». Allons-y...

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massilia sound system,moussu t,gari grèu,sale caractèreInterview :

Ce nouveau disque existe grâce au Covid. Expliquez-moi pourquoi.

Moussu T : On a fait le disque parce que l’on s’ennuyait, voire on déprimait. Nous avons enregistré cet album par auto-solidarité et pour se remonter le moral.

Gari Grèu : Chacun avait enclenché ses projets solos. Pour bloquer quatre mois et tous se retrouver, sans le Covid, c’était compliqué. Ces quatre mois m’ont sauvé la mise psychologiquement. Quel plaisir de retrouver les copains et de rebosser ensemble.

Moussu T : Le manque provoque l’envie.

Gari Grèu : Paradoxalement, il y a deux ans, nous avions essayé de nous y mettre. Nous sommes allés au studio, mais nous n’y sommes pas arrivés.

Moussu T : Du coup, on s’est dit qu’il fallait une pandémie pour nous motiver (rires).

Sale caractère sonne votre entrée dans une cinquième décennie de création et de production. Quelle longévité !

Moussu T : On est un vieux groupe, alors à chaque fois que l’on fait un disque, c’est assez pesant parce qu’il y a tout le poids du passé sur nos épaules. On se dit toujours que l’on doit faire un disque meilleur que les précédents. C’est idiot, parce que se dire cela paralyse la création. Pour cet album, curieusement, on n’a pas eu trop de pressions de cette nature.

Gari Grèu : L’air de rien, le moment met en exergue la fonction de l’artiste. On a essayé de faire des chansons qui font du bien et qui peuvent accompagner ceux qui les écoute dans ce moment si particulier que nous vivons.

C’est vrai que c’est un album qui donne la pèche.

Gari Grèu : Oui, et il nous a fait du bien aussi. Il y a les deux variables et l’une ne va pas sans l’autre.

Moussu T : Ce n’est pas un disque plombant. On ne dit pas : « Hou là là, la situation est catastrophique ! » Au contraire, on était en plein lâchage. On a fait un retour aux sources de Massilia, un retour au sound system avec une musique simple et efficace : les riddims électroniques avec du reggae des années 90, un peu remis au goût du jour. Les textes sont tartinés sur la musique. 

Gari Grèu : Instantanéité, immédiateté du propos, simplicité de la base musicale. C’est ce que fait Massilia depuis toujours.

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(Photo : Manivette)

Les quatre précédents disques étaient plus « musicaux ».

Moussu T : Tu as raison. Ils étaient plus arrangés et plus « chansons ». En 40 ans de carrière, on a essayé des tas de musiques et au final, parce qu’on a fait une croix sur notre passé, on revient à nos débuts.

Ce qui est bien, c’est que vous êtes indépendants, donc complètement libres de faire ce que bon vous semble.

Moussu T : C’est vrai que personne ne nous dit quoi faire. Si on a quelque chose à prouver, c’est à nous-mêmes.

Gari Grèu : On n’est pas dans le « game », mais on existe et on ne se porte pas trop mal. On ne court après rien du tout. On reste dans un rapport folklorique de notre fonction de musicien et de chanteur.

Moussu T : Quand tu es à Marseille, tu es loin des modes. Tu ne te sens pas obligé de suivre le mouvement des autres.

Vous êtes toujours dans la lutte ?

Moussu T : Oui. Le fait de lutter te nourrit. La lutte te rend plein et entier. Bien sûr le monde n’est pas cool, mais tentons de changer cela en étant solidaire et joyeux.

Quand vos chansons sont graves, la musique ne l’est pas, alors vos messages passent parfaitement.

Moussu T : C’est notre procédé depuis que l’on fait de la musique.

Clip de "Sale caractère".

Je pose rarement la question sur le pourquoi du comment d’un titre, mais là, Sale caractère, ça m’interpelle.

Moussu T : Il ne faut pas prendre ce titre au pied de la lettre. C’est en réaction au pouvoir qui parle des français comme des gueulards, comme des gaulois réfractaires… Eh bien, oui ! La vie c’est aussi d’ouvrir sa gueule, de parler fort, de réagir, de ne pas se laisser faire quand on n’est pas content. Nous les Massilia, comme les français, nous sommes entiers parce qu’on veut être libre.

Gari Grèu : Sale caractère, ça rime avec liberté. Ça rime avec volonté de s’en sortir soi-même, avec tes propres moyens, avec ta communauté, sans attendre que cela vienne d’en haut. C’est la fonction que l’on octroie avec Massilia depuis le début. On n’a jamais fait un truc larmoyant. On est toujours allés vers le côté positif et rassembleur de la chose.

C’est un album qui s’est fait dans la joie ?

Gari Grèu : On se met toujours dans de bonnes conditions pour travailler. Quand on est en studio, on dirait un atelier de maçonnerie. C’est très artisanal et tout le monde est à sa place. On se connait par cœur.

Moussu T : On connait nos limites et celles des autres, donc, chacun sait ce qu’il a à faire. Nous créons nos textes en « ping-pong ». L’un commence une phrase, l’autre l’arrange ou la finit… on se tire vers le haut. A tel ou tel moment du disque, il y a un chef de file différent.  

Et vous vous engueulez parfois ?

Gari Grèu : Evidemment. On est différents et on a avancé dans le débat. Entre nous, il n’y a jamais eu de consensus mou. On est tous des soldats de Massilia. On avance ensemble pour le meilleur du groupe.

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Pendant l'interview...

Au bout de neuf albums, est-ce que l’on se demande ce que l’on va bien pouvoir raconter ?

Gari Grèu : Notre genre musical et notre fonction de MC nous sort de ce truc-là. Comme disait Public Enemy, le MC, c’est le CNN du quartier, l’amplificateur de murmures…

Moussu T : On façonne nos chansons en pensant à l’utilité qu’elles peuvent avoir.

Est-ce que l’on peut comparer la création d’une chanson à une recette de cuisine ?

Moussu T : Oui, parce que quand on fait notre cuisine, il faut trouver l’équilibre des ingrédients. Cela dit, nos albums, nous avons tendance à plus les comparer à des films. Chaque album, un nouveau film.

massilia sound system,moussu t,gari grèu,sale caractèreVous êtes considérés aujourd’hui comme un groupe culte. Ça vous gêne comme appellation ?

Moussu T : Ce n’est pas culte, c’est juste une sorte de référence. Culte, ça sent trop l’église. Quand on tient une ligne aussi longtemps que nous, les gens nous repèrent. Nous sommes devenus intergénérationnels. On a remarqué que dans les familles, nous sommes les seuls disques traits d’union entre tous les membres.  

Il y a un livre sur vous réédité et augmenté, Massilia Sound System, la façon de Marseille.

Moussu T : La première version date de 2014. Le journaliste nous a interviewé pour évoquer les années qui manquent. C’est bien de laisser une trace par le biais de quelqu’un d’extérieur au groupe. Camille Martel a 35 ans, il est musicien et engagé dans l’Occitanie. Parfois, je me replonge dans le livre pour me rappeler un évènement, une date, un lieu. Il a tout référencé. Son regard sur nous et notre parcours était intéressant parce qu’il fait parti de la génération Massilia.

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Le 17 mai 2021, après l'interview.

14 juin 2021

Jules et le vilain orchestra : interview pour Nos vrais visages

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(Photo : David Desreumaux)

JULES & LE VO - mars 02 2021 - LA LUCIOLE MERY- DSCF3816 - david-desreumaux-David Desreumaux - 02-03-21.jpgJules et le Vilain Orchestra (photo à gauche : David Desreumaux) est un « groupe » que j’aime depuis près d’une décennie. La tête pensante de cette formation est le fameux Jules. Un chanteur de variété qui n’a pas la notoriété qu’il mérite. Qui n’a pas vu Jules sur scène ne peut pas comprendre. Un charisme débordant, une voix goldmanesque, un roi de la punchline, jamais dans la démagogie, le pathos ou la morale… et pourtant, la société est racontée comme personne. Un homme très pudique, mine de rien. Bizarre pour un chanteur qui n’a peur de rien en concert. Bref, Nos vrais visages vient de sortir et c’est de la bombe.

Voici la 4e mandorisation de Jules, après la première en 2013, la seconde en 2016 et la troisième en 2019. Elle s’est tenue le 4 mai dernier chez lui, dans le Val d’Oise…

Le site officiel.

La page Facebook officielle.

Le nouvel album de Jules et le Vilain Orchestra est disponible UNIQUEMENT en commande sur : nosvraisvisages@gmail.com

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(Photo : David Desreumaux)

201295652_10159238153438674_7117247957160611085_n.jpgL’album par Jules :

Jules et le Vilain Orchestra reviennent avec un 5ème album Nos vrais visages.

Album enregistré dans la tempête d’une année 2020 déconfite, on y retrouve 14 portraits de celles et ceux qui se fondent dans la masse, qui ne cherchent ni buzz, ni quart d’heure de gloire déjà obsolète. Ces autres qui fuient la violence des caméras et le dictat de la perche à selfie.

Jules et ses vilains racontent ces vies qui n’ont pas besoin que la lumière s’allume pour sourire.

Tant d’existences précieuses, de trèfles à 3 feuilles qui rejoindront les habitués de la maison comme « Tony » « Thérèse » et « Roméo ». On retrouve la folle variété alternative et la plume incisive, émouvante, jubilatoire de Jules d’avant le drame. 

Hommages donc à celles et ceux qui font, non pas ce que notre monde parait, mais ce qu’il est.

Distribution du disque :photo Francois.jpg

Yvan Descamps : Batterie

Sébastien Leonet : Basse

Pascal Lajoye : Guitare

Alexis Marechal : Guitare

Mathieu Debordes : Claviers

Jules : Guitare/Chant

Vincent Thermidor : Régie générale

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(Photo : David Desreumaux)

181634144_10159142020083674_3444322880710540446_n.jpgInterview :

Tu racontes dans une chanson l’histoire de Géraldine, une femme qui est dans une guérite à un péage. Il y a un message fort…

C’est une situation assez symbolique du manque de rapport humain total. C’est un échange de service qui fait figure de machine. Ça me bouleverse parce que c’est l’archétype d’une vie sans humanité. Le fait d’être enfermé et de voir toute la journée des gens partir, c’est incroyable comme situation. Il y a aussi le paradoxe de voir autant de gens en étant seule. Quand je croise une Géraldine, je me demande ce qu’est sa vie après, le soir, en rentrant chez elle. Qu’est-ce qu’elle peut bien raconter à son mari et à ses enfants ? Je me suis mis à sa place en me disant qu’elle devait s’imaginer nous.

Dans « Le filtre », tu expliques que nous sommes tous obligés de faire semblant dans la vie.

J’aurais aimé être une journée un Kersauson ou un Lino Ventura dans un film d’Audiard et dire à certaines personnes « qu’est-ce que tu me fais chier ? » Ce doit être jubilatoire. Moi, je ne peux pas. Je suis soit trop bien élevé, soit trop bienveillant, soit pas assez bien gaulé (rires). Dans la chanson, je dis que ça ne sert à rien de dire à un con qu’il est con, mais dans la réalité, paradoxalement, je le dis de plus en plus. Je préfère avoir des remords que des regrets.

Clip officiel de "Le trèfle à trois feuilles".

120532284_3077037432419339_4122967785774804531_n.jpgJe trouve cet album plus sensible et un chouia moins corrosif que les précédents ? As-tu l’impression d’avoir radouci avec l’âge.

J’ai l’impression d’être plus calme, plus réfléchi. Aujourd’hui, je suis plus serein, mais ça ne m’empêche pas de dire des choses dans mes chansons…

En écoutant « Doucement », la chanson dédiée à ta fille, j’en ai eu presque les larmes aux yeux. Notamment grâce à cette phrase : « Chez toi n’est plus chez moi ».

Et chez elle, ça ne sera jamais chez moi. Bref, il n’y aura plus de chez nous. Ma fille a 15 ans, elle n’est pas encore en ménage et elle n’est pas encore partie de la maison, mais je sais qu’un jour, ça va arriver. J’ai tenu tout de même à ce qu’il n’y ait pas de pathos dans cette chanson.

Je peux demander à ta fille, Prune, ce qu’elle a pensé de ta chanson ?

Oui. (Il part la chercher dans sa chambre).

Qu’as-tu pensé de « Doucement » ?

La première fois que je l’ai entendue, c’était dans un concert de papa. Je ne savais pas que cette chanson existait. Mon père a commencé à raconter dans une intro : « oui, je ne croyais plus au véritable coup de foudre, bla bla bla »… moi, je pensais qu’il allait faire le lover en interprétant « Friandises ». Mais à un moment, il a dit : « jusqu’au jour où est née une certaine petite prune »… du coup, j’ai compris dès les deux premières phrases très significatives que ça parlait de moi et je n’ai pas arrêté de pleurer. Dans cette chanson, il ne m’a mis aucune pression. Ce n’était pas : « ne pars pas du domicile », mais plutôt, « je sens que ça avance positivement petit à petit ».  Je sais que quand je partirai, mon père sera fier de moi. Aujourd’hui, je peux écouter cette chanson sans pleurer, mais il m’a fallu du temps.

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Jules et ses enfants, Prune et Nino.

Jules, ça fait du bien d’écrire ce genre de chanson ?

Je ne sais pas trop, mais en tout cas, c’est une des rares chansons que j’ai du mal à chanter sur scène. Une fois que l’auteur compositeur a fait son boulot, je ne pense plus qu’à interpréter la chanson. La création et l’interprétation sont deux identités très distinctes. J’ai l’impression que le public attend l’interprète. L’auteur compositeur, il n’en a rien à faire. Ma personne civile est beaucoup moins intéressante que le chanteur que je suis. Sur scène, j’ai besoin d’expirer ce que j’ai inspiré.

« Tu m’agaces » est une chanson sur ton fils, Nino, que tu chantes avec lui. Tu ne voulais pas qu’un de tes enfants soit jaloux ?

Ce n’est pas tout à fait ça. Je n’avais jamais écrit sur mes enfants. Je voulais faire un duo avec mon fils car c’est un chanteur incroyable. Cette chanson est une chanson d’amour ultime. Le summum de l’amour, c’est quand il devient viscéral et violent, dans le joli sens du terme.

Dans « Friandises », tu affirmes qu’il faut être un escroc en tragédie pour écrire des chansons d’amour magnifiques.

J’ai la malchance, dans mon métier, d’être hyper heureux en amour et comme tous les chanteurs de mon espèce, on aurait aimé écrire des « Ne me quitte pas ». A un moment donné, je me suis demandé pourquoi je n’arrivais pas à écrire ce genre de chanson. Je pense que c’est parce que je n’ai pas assez souffert en amour. En effet, je suis avec ma femme depuis que j’ai 18 ans et ça va très bien. Le bonheur, ce n’est pas vendeur. « Le bonheur rime avec ennui ».

Dans « Putain », tu évoques un type pas très beau que l’on ne remarque pas.

Il y a un thème assez récurrent dans mes chansons : la sélection naturelle. La beauté intérieure c’est gentil, mais le premier rapport que tu as avec quelqu’un, c’est avec son faciès. Tu vois la beauté intérieure quand la beauté extérieure te plait un minimum. C’est une injustice primaire qui me bouleverse. C’est intéressant de se mettre dans la peau de quelqu’un. C’est l’essence même de notre travail et de notre art.

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(Photo: Dominique Chauvin)

« Johnny Canaille », c’est la caricature des gens qui imitent Johnny Hallyday, Dick Rivers, Eddy Mitchell… tu as de l’empathie pour ces gens-là ou de la pitié ?

Aucune pitié. J’ai surtout de la sympathie. La sympathie c’est quand tu partages l’émotion de l’autre. Après, comme tous les jobs, il y en a qui font ça avec le cœur et d’autres par opportunisme. Ceux que j’ai croisés le faisaient avec le cœur. J’ai une admiration sans borne pour ces gens qui viennent juste par amour de la musique, pour faire danser les gens ou pour leur faire passer un bon moment. Le rôle d’un artiste c’est de faire oublier les problèmes aux gens le temps d’un concert. Le « Johnny Canaille » de ma chanson donne sa vie, qu’il soit dans un camping de Palavas-les-Flots ou au Zénith. Au Zénith, il ne ferait pas plus. C’est un mec amoureux de son métier et il fait du bien aux gens.

Dans « Issu », tu dis que les frontières n’ont aucune raison d’être.

Les frontières, les religions, les nationalités… Je m’engueule souvent avec des copains et avec mon fils parce que je suis issu d’une famille et d’une école un peu anarchiste, mais tout ceci me perturbe beaucoup. Je ne suis pas un chanteur engagé parce que je n’ai pas la prétention d’avoir le savoir et la connaissance pour donner mon avis sur tout. Mais ce qui me fait peur c’est le clanisme, alors je tente d’écrire des chansons évocatrices de cela.

« Mon ainsi soit-il » me fait penser à la chanson de Souchon, « Et si en plus y a personne ». Est-ce une chanson anti religion ?

Pas du tout anti. Si la religion fait du bien aux gens, grand bien leur fasse. Maintenant, que cela devienne des lois, je ne suis pas d’accord. Nous nous sommes battus pour séparer l’état et l’église, il serait bon que cela reprenne le dessus. Que l’on soit bien clair, ceci est valable quel que soit les religions. Il n’y en a pas de plus respectables que d’autres. Moi, je crois en l’Homme et en la nature. Je suis un athée convaincu. Si Dieu existe, j’espère que c’est léger et que ce n’est pas se fouetter avec des orties fraîches. Pour moi, tu es asservi dès que tu te mets à pratiquer, mais c’est juste mon point de vue.

« Mon ainsi soit-il » est la chanson la plus rock de l’album.

Musicalement, du coup, j’ai hésité à la mettre pour la cohérence de l’album.

Dans « La libre antenne », tu dénonces les radios qui naviguent « entre populisme et populaire »…

Je ne suis pas sûr que cela serve le média de mettre un micro au Café des Sports. Dans un café, tu peux contrargumenter. Donner la parole aux auditeurs, c’est risqué. Donner la parole sur l’Islam… ça fait plaisir à une frange de la population qui n’attend que ça pour nourrir sa haine. Il est où l’esprit Canal sur CNews ? Avant Canal, c’était de Caunes et Les Nuls, aujourd’hui c’est Éric Zemmour et Pascal Praud.

A qui t’adresses-tu dans « Nous nous attendions » ?

Peu importe. C’est peut-être au public, à une fille, aux copains ou à un chien. C’est très universel. Nous, quand on s’est vus la première fois dans ton bureau, ça a bien matché. C’est une espèce d’évidence. Quand on apprécie quelqu’un, humain ou animal, directement, c’est un moment magique et précieux.

"Quand tu rougis" en live. 

Dans « Quand tu rougis », tu parles de la femme que tu aimes.

Ce n’est pas sur ma femme qui s’appelle Julie et que j’aime de tout mon amour. Je m’appuie sur elle pour écrire des chansons et vivre ma vie. C’est mon socle, mais ce n’est pas une femme qui rougit forcément. Par contre, j’aime ça chez les gens. Je veux universaliser ça.

Quand tu écris des chansons, comment es-tu ?

Imbuvable. Quand tu écris, tu ne penses qu’a ta petite gueule et tu te regardes le nombril. Quand ma femme, une formidable institutrice, me parle de sa journée, j’ai honte, mais je l’écoute à moitié. Elle le sait très bien et me dit : « finis ta chanson, je t’expliquerai après ». Elle m’accepte comme ça.

Tu es quelqu’un qui doute ?

Le seul moment où je ne doute pas, c’est sur scène. Pendant une heure et demi, je ne doute pas. J’expose mes choix. Pour écrire une chanson, effectivement, il faut douter, poser des questions, sur les rapports avec les gens… la scène c’est ma vie. C’est là où je suis le plus fort du monde. Il n’y a pas plus fort que moi sur scène, j’en suis persuadé.

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Après l'interview le 4 mars 2021.

05 juin 2021

Patxi: interview pour Patxi en basque

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DSC_3447.JPGPatxi Garat, 39 ans, est de retour, plus de dix ans après son dernier album solo. Il a sorti le 28 mai dernier, un nouvel album, En basque pour lequel il a retravaillé et traduit des textes de célèbres chansons françaises et de toutes les générations comme « Ne me quitte pas » de Brel, « Allo Maman Bobo » de Souchon ou encore « la Grenade » de Clara Luciani. Il s'agissait pour Patxi de trouver le bon dosage pour séduire un public connaisseur de musique basque mais aussi permettre de faire découvrir cette langue à la France entière. Pari gagné!

Mais qui est Patxi? On le connait surtout pour sa participation à la Star Academy 3 et pour la moitié du premier album de Louane en tant qu’auteur compositeur. N'oublions pas « Tout me ramène à toi » de Roch Voisine ou encore le titre « De l’amour » pour le collectif Urgence Homophobie qui rassemble plus de 70 stars. 

Le 6 mai dernier, je l’ai mandorisé pour la 3e fois (là en 2006 ici, la seconde fois en 2010).

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter le disque.

Mini biographie officielle :

Patxi Garat est un auteur, compositeur et interprète français né au Pays Basque en 1981.

Après un passage remarqué dans l’émission Star Academy en 2003, il signe sur le label indépendant Atmosphériques. Patxi y publiera deux albums S’embrasser et Amour Carabine ainsi qu’un EP Quitter la France. En 2013 il intègre la « Troupe à Palmade » en tant que comédien, et joue dans de nombreuses pièces de théâtre issues de cette compagnie ( L’entreprise en 2013, ou Le Miracle en 2017).

A partir de 2014, Patxi se met à écrire pour de nombreux artistes, notamment Louane pour laquelle il signe plusieurs chansons (dont Jour 1).

En 2021, il enregistre un album de reprises de chansons françaises en basque.

L’album par Patxi (photo: Suzanne):suzanne-patxi-jour2-026.jpeg

« Enfant, nous ne parlions que basque à la maison, à l’école, au village. Les seuls mots de français que j’entendais jaillissaient de la télévision ou de la radio. La langue française était une langue étrangère pour moi, la langue de la ville, du dehors. C’est la littérature, la poésie et la chanson qui me l’ont faite aimer et qui m’ont donné envie de devenir auteur et chanteur.

En quelque sorte, Gainsbourg, Souchon, Christophe, Brel, Brassens et tant d’autres, sont devenus mes professeurs. J’ai passé des heures et des heures dans ma chambre, des nuits entières même, à déchiffrer les partitions de guitare, à recopier consciencieusement les textes des chansons dans des cahiers, et à les chanter, à les chanter toujours.

C’est pendant le confinement, dans ce retour à soi, que j’ai commencé inconsciemment à chanter ces chansons -que j’ai toujours aimées, toujours chantées- à les chanter dans ma langue maternelle. Et c’est devenu une évidence. Cet album est un hommage aux chansons qui rythment ma vie, et les chanter en basque est une manière pour moi de les raccrocher à mes racines. »

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(Photo : Suzanne)

Interview :

Tu as appris la langue française sur le tard, je crois.

Je viens d’un petit village qui s’appelle Sare, à un quart d’heure de Saint-Jean-de-Luz. Jusqu’à 7 ans, nous parlions tous qu’en basque dans la famille et entre copains. A 10 ans, je suis allé dans une école basque, mais nous avions des cours de français. C’est ainsi que j’ai appris la langue.

Ta culture était uniquement basque à l’adolescence ?

Oui, on écoutait du rock basque. A l’époque, il n’y avait pas Internet, ni aucune radio qui ne soit pas basque. La culture populaire française, nous ne l’avions pas à portée. Bien sûr, les Brel, les Gainsbourg et les Souchon arrivaient jusqu’à nous. Mais Biolay et d’autres, je les ai connus bien après, en cherchant à faire ma propre culture.

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(Photo : Suzanne)

Tu as commencé à lire de la littérature générale vers 8 ans.

J’ai beaucoup lu. C’était une passion absolue. Je voulais devenir écrivain, mais ça ne s’est pas passé comme ça. J’ai pourtant essayé plein de fois sans jamais tenter d’être publié. J’ai un problème avec ça, mais je suis encore jeune, il n’est pas exclu que j’y parvienne un jour. En tout cas, j’ai toujours eu l’amour des mots et de la langue.

C’est vers 15 ans que tu as décidé d’écrire des chansons.

Ecrire et chanter également. Je crois que ma fibre musicale vient des voyages en voiture avec ma famille. Nous écoutions des cassettes de chansons basques et on chantait tous ensemble. Au pays basque, c’est une tradition de chanter. A chaque repas, à l’église, partout, on n’y coupe pas.

Tu expliques dans ton dossier de presse que c’est pendant le premier confinement que tu as décidé de traduire des standards de la chanson française, d’hier et d’aujourd’hui, en langue basque.

C’est la mort de Christophe qui a tout déclenché. J’ai eu la chance de le côtoyer un peu, d’aller chez lui et de dîner avec lui. Mon acolyte, Benjamin Dantès, (c’est lui qui a enregistré et réalisé dans l’album « Egun 1 » (Jour 1)), était très intime de Christophe. Son départ m’a beaucoup touché. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais naturellement, j’ai pris ma guitare et j’ai chanté « Aline » en basque. C’était un peu comme si ma peine allait rechercher dans mes origines.

Du coup, j’imagine qu’une fois l’idée de faire un album conceptuel de cette nature, le choix des chansons a dû être compliqué.

J’ai choisi les chansons qui ont marqué mon enfance comme celle de Jacques Brel, « Ne me quitte pas » et celle de Gainsbourg qui m’a bouleversé, « Je suis venu te dire que je m’en vais ». Il y en a aussi des plus récentes que j’ai adorées comme « Comment est ta peine » de Benjamin Biolay, « La grenade » de Clara Luciani ou encore « Tout oublier » d’Angèle. Mais c’est « Caravane » de Raphael qui m’a incité à faire de la chanson. J’ai compris que je pouvais aller dans ce terrain-là et chanter moi aussi.

Tu as repris aussi « Jour 1 », l’une des chansons que tu as écrite et composée pour Louane. C’est un clin d’œil ?

Comme c’est un disque qui contient les chansons qui ont marqué ma vie, je ne pouvais pas faire l’impasse sur celle-là. Elle est importante pour ma construction d’auteur compositeur. Pour moi, professionnellement, il y a eu deux moments importants, la Star Ac 3 et le premier album de Louane.

Le 5 juin 2021, en live dans l'émission de Laurent Ruquier, On est en direct.

Avec ce disque, tu penses toucher qui ?

J’espère toucher les basques, mais pas seulement. C’est pour moi une porte d’entrée à la culture basque grâce à des mélodies que tout le monde connait. J’espère que même au fin fond de l’alsace, les gens vont se laisser guider par ma voix et par les paroles dont ils connaissent le sens. Je n’ai pas écrit cet album, mais pourtant, il me ressemble tellement. Je me reconnais dans toutes ces chansons.

Quand tu entends « Jour 1 » quelque part, tu ressens quoi ?

Je ressens un boomerang d’amour. Quand cette chanson passe au supermarché ou à la radio, c’est jubilatoire. Louane a sublimé cette chanson.

La réalisation de ton disque est signé Jean-Christophe Urbain, l’un des deux Innocents. Elle est très épurée.

L’idée était d’enregistrer un album en live. J’ai fait toutes mes voix en une prise. Je voulais un disque très acoustique qui nous ramenait à l’essence des chansons, tout en posant délicatement, avec élégance, la langue basque. Les arrangements de Jean-Christophe sont complexes, mais en fait, elles paraissent simples. Il n’y a pas plus compliqué que de faire simple…

Je sais que cet album est un disque intermédiaire. Le prochain est déjà en gestation ?

Oui, il va s’appeler Biarritz. J’ai hâte de le sortir en 2022.

Tu n’en as pas marre que l’on te parle de la Star Ac’ ?

Non, parce que ça devient culte. Nous ne sommes plus marqués au fer rouge parce que nous avons chacun nos expériences. Les dix premières années, c’était un peu plus lourd à porter, mais aujourd’hui, j’assume totalement parce que j’ai prouvé que j’étais capable d’évoluer positivement dans ce métier.

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Après l'interview, le 6 mai 2021.