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21 mai 2021

Katel : interview pour Mutants Merveilles

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(Photo : Muriel Thibault)

katel,mutants et merveilles,mandor,interviewJ’ai un profond respect pour Katel. Une artiste à part qui propose des albums hors du commun (au sens littéral du terme). Une musique à la fois accessible, mais qui emprunte souvent des chemins de traverse inédits. Ecouter Katel est une expérience.

Comme l’indique sa biographie : De Raides à la ville (2008), album tendu, rock dans l’âme mais déjà relevé un travail vocal central, à la plume très littéraire et au chant scandé, à Elégie (2016), pièce musicale et chorale écrite au piano tel un chant des morts qui appelle à la vie, en passant par le très hybride et pop Decorum (2010), rien ne se ressemble, tout surprend, mais tout se tient avec une force d’expression claire et radicale."

Dans son quatrième album, Mutants Merveilles, c’est le groove qui prime. Les rythmes brassent nombre d’influences allant du trip-hop hypnotique à la pop sixties sautillante. « Une première face accueillante et fluide, et puis une face plus trouble, une face d’ombre aux constructions déstructurées » précise le site de France Bleu. Comme chantait Balavoine, « face amour, face amère ».

Voici donc ma seconde mandorisation (la première, très originale elle aussi, est là) de Katel. Rendez-vous est pris dans son studio « Mutterville », le 6 mai dernier.

Son site internet.

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter Mutants et Merveilles.

Mini biographie officielle :

Artiste et figure à part de la scène Française, Katel explore sur chaque album de nouvelles formes esthétiques autant audacieuses qu'accessibles. Mais elle est également une des rares productrices femme en France, dans son propre Studio Mutterville monté à Paris en 2019. Elle y réalise des albums aussi différents que ceux de Franky Gogo, Superbravo ou Maissiat, et écrit aussi de la musique instrumentale à destination de podcasts. En 2018 elle fonde le label FRACA !!! avec deux autres artistes, Robi et Emilie Marsh, et monte ses éditions Rospiko publishing. Par ailleurs, Katel défend la place des femmes dans la musique en s'engageant dans des programmes de mentorat comme Mewem, en intégrant la nouvelle commission à l'Egalité Femme-Hommes de la Sacem, ou encore en donnant des conférences et ateliers pour que les jeunes femmes puissent plus facilement se référer à des modèles. Enfin elle s'engage en tant que militante des droits LGBTQIA+.

L’album (argumentaire officielle) :katel,mutants et merveilles,mandor,interview

Mutants Merveilles. Ce que le titre promet, l'album l’offre. Ce nouvel album est une ode à la liberté et Katel en est plus que jamais l’héroïne, montrant une fois de plus avec évidence sa maîtrise du songwriting. De ballades déchirantes en tubes addictifs, les 11 chansons du disque proposent un voyage haletant et sans arrêt en deux parties, comme autant de facettes magiques de l’âme. L’immédiateté de ce que l’on ressent vient assurément du groove, pièce centrale de l’album et autour duquel s’articulent les titres, quel que soit leur pédigrée, calme ou enragé, joyeux ou sombre. Le groove donc, mis à l’honneur et dont les productions toujours visionnaires de Katel nous font tomber amoureux, danser et faire le grand écart tant espéré, entre Kate Bush et Steve Reich, entre France Gall et Prince. Les textes nous montrent une fois de plus que Katel est une des grandes poétesses du moment, libre de ton, radicale de forme, et qui toujours affirme son appartenance au monde qui l’entoure. Les mutants, les merveilles du disque sont des personnages qui s’incarnent, vivent et aiment, qui interrogent et se rêvent dans un monde juste, fort, un monde nouveau, à créer ensemble. Mutants Merveilles. Ou l’art de se laisser emporter par le rythme premier, le souffle, puis la danse, enfin les mots. Les 11 chansons que vous allez écouter s’adressent à celles et ceux qui, le cœur grand ouvert, arpentent le monde en quête des autres. Un album pop par excellence, qui s'écoute sans fin.

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katel,mutants et merveilles,mandor,interviewInterview :

Dès ton premier EP 8 titres, Raide à la ville, tu as fait ce que tu as voulu artistiquement.

Dès le départ, c’était mon positionnement. Il fallait que l’indicateur artistique soit suffisamment marqué pour que l’on me laisse toute ma liberté créatrice.

Cet EP semblait rock, mais déjà, il y avait des musiques peu communes.

Si on écoute attentivement Raide à la ville, à part deux titres très rock, le reste est joué à la guitare acoustique, très déstructurée et retravaillée. Il y avait beaucoup de travail sur les effets et déjà plein de voix.

Ce qui est ta marque de fabrique.

Tout était déjà en moi, même si ce travail de voix, je l’ai vraiment mis en avant dans mon précédent disque, Elégie. Vraiment, avec Raide la ville, je sentais que je partais dans cette direction. Déjà il y avait des chœurs bizarres, des dissonances. Ce n’étaient pas des chansons brutes.

Clip réalisé par Clifto Cream.

"Entre légèreté façon sixties et manifeste queer en colère contre le « vieux monde tout mort » qui « continue à se faire plaisir », Rosechou a tout pour devenir un hymne irrésistiblement dansant. « Dans toutes mes chansons depuis le début, ce qui traverse c'est la question de savoir comment rester en mouvement dans un monde, une vie, qui imposent en permanence un discours normatif. Tout est fait pour nous fixer quelque part. La résistance c'est la fluidité, le mouvement. « Rosechou » est une figure solaire, un corps qui résiste, un corps qui danse, et qui oppose à tous les discours de conservatisme et de peur une joie militante et salutaire. Ici on chante à tue-tête la fin du patriarcat et on raille l'indifférence totale de celui-ci par rapport au monde qui change. Car oui, décidément, « On veut tout autre chose ! »"

Les mots que tu prononces doivent-ils se fondre dans la résonnance des instruments ?

J’adore chanter comme un instrument. J’essaie d’écouter les paroles qu’il y a dans la musique. Dans « En chasse » par exemple, c’était évident qu’il y avait une violence dans cette déstructuration, que c’était un moment de malaise et d’insécurité.

L’harmonie, les mélodies, l’aspect vocal, c'est vraiment la patte Katel.

Quand on a une esthétique harmonique, mélodique et une voix, on peut se permettre de jouer avec les formes. C’est tout l’intérêt de la pop. S’amuser avec les formes et les styles comme on le souhaite.

Mutants Merveilles est en deux parties. La première, très accessible, et la deuxième (les trois avant derniers titres, « Géographie », « En chasse » et « Jamais d’œil »), un peu plus expérimentale.

Tout me vient de manière très spontanée. Je vais me réveiller un matin avec la rythmique de « En chasse » qui est complètement déstructurée. C’est à partir de ça que je vais construire le titre et avoir quelque chose à dire. Mais attention, une chanson comme « Ni mal d’amour », qui a l’air d'être une simple chanson pop, quelque part, mélodiquement et harmoniquement, elle est plus barrée et singulière que « Géographie ». C’est juste qu’il y a des formes et un instrumentarium qui paraissent plus familiers.

Filmé en résidence au Forum Léo Ferré et monté par Oursicate.

Katel : Chant, Casio. Claire Joseph: Claviers. Skye: Drums + basse drum. Christophe Rodomisto: guitare.

""Sauf qu'on l'arrête" est le titre qui ouvre Mutants Merveilles. Je l'ai écrit il y a un an pile, quand tous les corps qui depuis des mois descendaient dans la rue pour crier leur désespoir et recevaient pour toute réponse la violence de la police se sont soudain tous retrouvés enfermés . Un élan de solidarité impératif qui a semblé couper court à toutes les autres luttes. Mais ces "coups perdus" ces "gestes maladroits" qui ont mutilé, on ne les oublie pas, pas plus que "la langue dans le bois" de ceux qui donnent les ordres puis se défendent d'en être responsable. Les croyances les plus obscures, jusqu'au retour de la Terre plate sont en marche. Une certaine marche du monde qui triomphera "Sauf qu'on l'arrête". Dans un son trip hop et un groove bien tendu, ici en live."

La musique se rapproche-t-elle des mathématiques ?

Il y a des formes d’approches de la musique qui sont mathématiques. Moi, je me considère plus comme une architecte de la musique. Je la conçois dans un espace. J’aime construire des figures impossibles et architecturales.

Tu as un rapport ludique avec la musique ?

Oui, et je crois que ça s’entend particulièrement dans Mutants Merveilles. Cet album a été conçu de façon très rapide et ramassée dans son écriture. Je me suis beaucoup amusée en effet.

En studio, te demandes-tu si ta musique sera assez accessible aux gens qui l’écoutent ?

On ne peut pas évacuer cette question parce qu’à partir du moment où on rentre dans le processus de produire un album, de l’envoyer, on est forcément turlupiné par la réception. J’essaie pourtant de me détacher le plus possible de ce genre de pensée. Par contre, la réception du public est importante, alors je crains toujours que ma démarche ne soit pas comprise. Plus je fais des albums plus j’espère que l’on va saisir que je sais ce que je fais dans mon « œuvre » globale.

 Julie Gasnier : Réalisation clip, dessins, encres, conception fresque. Zoé Véricel: After Effect.

« Je t'aime déjà » est à la fois une chanson de rencontre et de rupture amoureuse. Une chanson qui parle de ce moment où l'on quitte un monde pour entrer dans un nouveau. Ce moment où un sentiment très fort arrive, sentiment pour lequel on n’est pas encore tout à fait prêt. C'est aussi un portrait de l'Amour au sens large : quand nous n'avons qu'un seul mot pour nommer tant de réalités différentes, les Grecs, eux, en ont huit. Chaque couplet de « Je t'aime déjà » traverse une ou deux de ces huit définitions : Mania, ou l'amour obsessionnel, Storge ou l'amour familial, Eros ou l'amour érotique, Pragma ou l'amour durable, Philia ou l'amour affectueux, amical, dans le même couplet que Philautia ou l'amour de soi. Puis sur le pont en Créole, Agape, ou l’amour désintéressé, spirituel, qui est ici la sublimation par le chant comme possible transformation de la joie et de la douleur personnelles en quelque chose de plus grand. Et enfin, sur le dernier couplet, en note d'espoir, Ludus, ou l'amour espiègle. L'amour du jeu, qui appartient aux premiers émois et ne demande qu'à durer tant que la légèreté, la vraie, la profonde légèreté, continue de s'inviter dans le rapport amoureux. Si le texte traverse ces visions de l'amour dans une histoire intime, les voix mêlées de Katel et d'Oriane Lacaille, qui chante aussi le pont en Créole, lui donnent une résonance universelle et intemporelle. Sa forme atonale et son rythme imperturbable pourraient appartenir à tous les folks ou aux musiques premières, tout comme les instruments qui donnent au titre sa couleur : le Kayanm d'Oriane, grand shaker plat réunionnais typique du Maloya, ou le Cigar Box de JereM, instrument fabriqué à la main partout dans le monde en utilisant un bidon, des cordes et un résonateur. Le clip réalisé par Julie Gasnier a été pensé comme une fresque constituée de ses encres et de ses dessins, une timeline qui avance au rythme cyclique de la chanson. Les esthétiques de son univers rejoignent la richesse des différentes définitions de l’amour. Multiples, évolutives, elles sont reliées entre elles par un motif de cœurs, symbole de la trame amoureuse, et par le leitmotiv du chat errant, figure libre qui semble poser sur chaque scène un regard interrogateur.

Ce qui est certain, c’est que tu ne fais jamais le même album, ni ne creuse le même sillon.

J’ai besoin d’être en danger, de me retrouver dans une situation inconnue, ainsi, ça excite mon cerveau et ma créativité. Ceci est valable pour la musique, mais aussi pour les textes. D’album en album, je n’ai pas la même façon d’aborder la plastique de la langue. C’est relié à ce que je suis dans la vie et les évènements que je traverse.

Quelle est ta démarche dans la création?

Elle est de continuer à vivre dans une forme d’étonnement et de le provoquer aux autres. Je me rends dans un état de réception maximale à ce qui peut me traverser. Je cherche à agrandir mon espace mental.

Ce disque sera facile à jouer en concert ?

Il est déjà monté sur scène avec une équipe. J’ai la chance d’avoir des super musiciennes et musiciens. Il y a Skye à la batterie, au chant et aux claviers, Claire Joseph aux claviers et au chant, Christophe Rodomisto à la guitare et moi à la basse.

Ce que tu fais est parfois free jazz.

J’en ai beaucoup écouté. Dans certains arrangements de l’album, j’ai demandé des choses dissonantes.

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katel,mutants et merveilles,mandor,interviewTu reprends « Attends ou va-t’en », initialement interprété par France Gall, à la voix et au vibraphone. Pourquoi ?

Ce texte est incroyable. C’est une chanson de Gainsbourg très féministe. C’est l'histoire d'une femme qui borde son histoire d’amour selon ses propres envies. C’est fort.

Tu aimes la variété ?

C’est ce que les français font le mieux. Dans ce domaine, ils sont très créatifs. Je ne suis pas du tout fan de ce qu’on appelait « la nouvelle chanson française », à l’accompagnement très épuré. Ce que j’aime, c’est la recherche sonore. En fait, ce que j’appelle variété, c’est de la pop. C'est ce que font Manset, Bashung, Balavoine et aussi Berger, dont je suis une grande fan.

Il y a très peu de femmes réalisatrices.

A part Edith Fambuena, Bénédicte Schmitt et moi, c’est le désert. Je pense que les choses vont évoluer, grâce aux programmes de mentorat comme Mewem (pour en savoir plus, c'est là), que j’ai rejoint récemment. On est enfin sorti de ce phénomène qu’on appelait la Queen Bee.

C’est quoi la Queen Be ?

A partir du moment où une femme atteint une place, elle ferme la porte derrière elle.

Le contraire de toi.

Oui. Dès que j’apprends quelque chose de nouveau, j’ai envie de le partager afin que tout le monde en profite. Je crois que c’est la peur qui fait que l’on ne partage pas. La peur d’être destitué de la petite place que l’on a ou de la marche que l’on a su grimper. Moi, je pars du principe que c’est tant mieux si quelqu’un est meilleur que moi. L’art est là pour enrichir le monde de voies différentes.

Tu n’arrêtes jamais. Tu produis et réalises d’autres artistes, tu fais des musiques et des génériques de podcasts…

J’ai toujours du boulot, mais c’est très chronophage. En ce moment, à 46 ans, j’ai envie de faire des albums pour moi plus souvent. Je sors un album tous les cinq ou six ans, mais ça ne me suffit plus. J’ai vraiment envie de changer de rythme.

En tout cas, je sais que tu n’es pas prête à faire des choses que tu n’aimes pas pour l’argent ou pour la notoriété.

Non, je suis contente de mon sort. Je ne suis pas connue du grand public, mais j’ai la reconnaissance du métier. Ce que j’ai, je l’ai eu sans faire de concessions. Mais, je te le répète, là, j’ai envie d’avoir plus de temps et de moments de vide. J’en manque vraiment.

Comment va FRACA !!!, le label que tu diriges avec Emilie Marsh et Robi ?

C’est compliqué de tenir un label comme celui-ci après la période que l'on vient de traverser. Il faudrait qu’il y ait beaucoup de médiatisations, beaucoup de passages à la radio pour récupérer des droits voisins et que le label soit viable. Ce n’est pas le cas aussi par les choix artistiques que nous avons fait (qui ne sont pas « mainstream »). Nous existons toujours et nous tenons la barre (sourire).

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Après l'interview au studio Mutterville, le 6 mai 2021.

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19 mai 2021

Frédéric Zeitoun : interview pour J'aimerais

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(Photos : Bruno Tocaben)

frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandorDeux ans après Duos en solitaire, Frédéric Zeitoun présente J’aimerais. Treize nouvelles chansons (réalisées et arrangées par Gérard Capaldi). Des instants de vie, des textes qui lui tiennent à cœur mis en musique par des talents et amis tels Yves Duteil, Michel Fugain, Gérard Capaldi, Erik Berchot, Jean Claude Ghrenassia, Gérard Salmieri, Marc Berthoumieux, Johan Czerneski

Sait-on que Frédéric Zeitoun (déjà mandorisé ici en 2019 et là en 2018), est un grand parolier ? Il a écrit des textes magnifiques pour notamment Richard DewitteEnrico MaciasCarlosMichelle TorrHugues AufrayCharles DumontLorieFrédéric FrançoisSmaïnLena KaAudrey Sara, Antoine, Annie Cordy, Louis Bertignac, Daniel Levy, Mister Mat et Laurent Gerra. En écoutant ce nouvel album, on rit, on pleure, on est sacrément touché par cette plume à la fois sensible, taquine et souvent subversive. L’air de ne pas y toucher, l’auteur dit beaucoup de notre société, de l’état du monde et du genre humain en général. Evidemment, il chante aussi l’amour… qu’il fait rimer parfois avec humour. Zeitoun n’est pas un donneur de leçon, c’est un donneur de bonheur.

Avant son passage chez Michel Drucker ce dimanche 23 mai, Frédéric Zeitoun est ici pour évoquer ce nouveau disque... mais pas seulement. C'était le 22 mars dernier, dans l'antre où l'artiste travaille.

Serge Lama a écrit ce mot à Frédéric Zeitoun pour annoncer l’album :frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandor

« Merveilleuses chansons Frédéric, tu y développes ton univers faussement gai avec maestria. Avec la joie des fêtes juives dans "J’aime tout le monde". Tu dis des choses tellement vraies. Dans ce monde de juges, Coluche, Brassens et le très regretté Desproges, tous seraient bannis. Ce dernier peut-être en tête pour cet humour décalé mais sans vulgarité. Et toi, ton style d’écriture, d’écrivain de chansons que Nougaro se flattait d’être - une bonhommie qui cache ton mal de vivre, mais aussi cette joie nécessaire. Donnez-nous s’il vous plaît notre rire quotidien. Bref j’ai plus qu’aimé. Ton antique Lama. »

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(Photos : Bruno Tocaben)

frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandorInterview :

Je suis d’accord avec Serge Lama, ton album est faussement gai.

Je me suis senti complètement compris quand j’ai lu ce mot. Serge Lama, c’est un des derniers des mohicans. Quand mon éditeur, Gérard Davoust, lui a donné mon disque, je ne peux pas te dire que je n’avais pas peur de son retour. Lama, c’est un maître qui a écrit et interprété tellement de chef-d’œuvres. Et quand il dit que mes textes sont faussement gais, il sait de quoi il parle. C’est un artiste qui a le rire aussi fort que ses blessures sont profondes. Vraiment, j’ai apprécié qu’il comprenne que sous mon nez rouge, il y a des choses moins joyeuses.

Ton album fait du bien. On traverse toutes les émotions. Tu te rends compte du pouvoir d’une chanson ?

Par rapport à des gens qui sauvent des vies à longueur de journée, ce n’est rien.

Je ne suis tellement pas d’accord. Une chanson peut sauver des âmes.

On ne peut pas comparer ce qui n’est pas comparable. Dans le meilleur des cas, nous sommes des décorateurs de vie, et eux, ce sont des sauveurs de vie. Bien sûr, je suis ravi de faire des chansons et je ne vais pas bouder mon plaisir quand elles font du bien à des gens.

Depuis que je te connais, tu as toujours été humble par rapport à ton activité d’auteur de chansons.frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandor Comme si tu te détachais de ton talent que je trouve énorme. Par exemple, tu as écrit tout le dernier album de Frédéric François, La liberté d'aimer, et il est devenu numéro un des ventes la première semaine. Ce n’est quand même pas rien. Pourquoi ce recul ?

J’ai un autre ami qui fait ça. Un jour, je l’appelle pour lui dire que j’ai rarement lu une biographie qui m’apprenait autant sur un artiste, en l’occurrence, dans le cas présent, sur Daniel Balavoine. Il m’a dit : « oui, merci c’est sympa », très gêné. Avec cet ami, on se ressemble là-dessus. Ce n’est pas une posture. La fausse modestie me casse les couilles. On a juste vécu des trucs pas toujours simples dans la vie, alors, nous savons remettre les choses à leur place.

frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandorIl y a des artistes qui t’ont aidé à traverser ta vie ?

Je te réponds direct. En 1977, l’écrivain Patrick Segal a sorti L’homme qui marchait avec la tête. Je précise pour les gens qui ne le savent pas, je suis en fauteuil roulant. Quand j’avais 20 ans, mes parents ne voulaient pas que je parte seul aux Etats-Unis. Parce que j’avais lu ce récit, j’ai montré à ma mère la couverture et je lui ai dit : « Tu vois, lui, il l’a fait. Donc, moi, maintenant, je vais pouvoir le faire. » Ce livre est devenu mon livre de chevet et aujourd’hui, Patrick et moi sommes devenus vraiment potes. Il y a deux ans, il s’est fait hospitaliser. Il m’a dit : « En ce moment, il y a une chanson de toi qui me fait du bien et que j’écoute en boucle c’est « J’ai appris ». Ça m’a ému aux larmes. Et rassurez-vous, il va bien.

Tu m’as raconté un jour que Frédéric François aussi t’a aidé à vivre.frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandor 

Je sais que ça peut faire rire, mais quand j’entendais Frédéric François à la radio à 6 ans, je me disais qu’un jour, je serai lui. J’écrirai pour lui ou je serai dans son entourage. Je connaissais ses chansons par cœur et j’avais son poster dans ma chambre. Ça m’a passé (rires). Je me suis ensuite intéressé à la pop music, au rock’n roll et à la chanson française « classique ». Frédéric incarnait une forme de réussite malgré tout. Lui et moi venions de familles plutôt modestes. Quand je l’écoutais, je me disais qu’il y avait un soleil au bout du tunnel. Aujourd’hui, je bosse avec lui et nous sommes vraiment amis. C’est un mec que j’adore.

frédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandorEt Aznavour ?

Ses mots aussi m’ont aidé à vivre, tu as raison. Le peu de fois où je l’ai rencontré grâce à Gérard Davoust, c’était pour moi des moments exceptionnels. On a fait deux chansons ensemble et il en chante une avec moi dans mon disque de duos. Rien que pour ça, le chemin vaut le coup.

Tu viens d’évoquer ton éditeur, Gérard Davoust. Un immense professionnel pour lequel tu as d’ailleurs dédié ta chanson « La vie sur son visage ».

J’aime cet homme. Je ne parle pas uniquement de l’éditeur, mais de l’homme. Dans la chanson je dis quefrédéric zeitoun,j'aimerais,interview,mandor je n’envisage pas un jour sans lui parler. Gérard, pour moi, c’est un tonton. C’est aussi un papa de métier.

A chaque fois que je viens te voir en concert, il est toujours là. (Photo : Avec Frédéric Zeitoun et Gérard Davoust aux Francofolies de la Rochelle).

Quand il signe des artistes, quand il aime les gens, c’est sans condition. Il fait la même chose avec Linda Lemay et avec tous les autres artistes dont il s’occupe. Il n’y en a plus beaucoup des comme ça dans le métier. Pour moi, ce monsieur est un vrai cadeau de la vie.

Revenons à ton disque. Je trouve que « La chanson sans chanteur » est une excellente idée.

C’est la pauvrette. Elle est dans un tiroir, un peu aigrie. Elle est jalouse des autres chansons qui ont été choisies.

Le premier single de l'album J'aimerais, "J'aime tout le monde" en version live avec Claire Salesse, Gérard Salmieri, Marc Berthoumieux, Fred Damon au studio Hauts de Gammes.

Tu as écrit une chanson pour ton fils : « Apprends à désobéir ». Je trouve qu’elle est subversive. En gros tu dis : « Mon fils, je ne dois pas te dire des choses, mais je te les dis. »

A 13 ans, je commençais à me dire que mon fils, Simon, devrait apprendre à ne pas être sage. Quand il a entendu la chanson, je lui ai tout de même précisé qu’il ne fallait pas tout prendre au premier degré (rires).

« Tant que tu es là » explique que malgré les emmerdes dans la vie, tant que les gens qu’on aime sont là, il faut relativiser.

C’est tout à fait ça. Quand tu te lèves le matin, tu penses à tes soucis financiers, de boulot, tes blessures d’enfance, tu te dis que tant que ta femme et ton fils sont là, ça va. Le reste devient broutille de la vie.

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(Photos : Bruno Tocaben)

Il y aussi « Rire de tout ». Tu déplores le fait qu’on ne peut plus rire de tout.

Je trouve ça très malheureux. Aujourd’hui, les Desproges, Coluche et autres les Nuls n’auraient plus le droit de citer. À l’ère du politiquement correct et du consensuel hypocrite, c’est une chanson hommage à ces chers disparus que sont l’humour iconoclaste et l’impertinence assumée.

Au fond, pourquoi écris-tu et chantes-tu ?

Parce que c’est mon oxygène. C’est comme si tu me demandais pourquoi je continue à vivre.

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Pendant l'interview...

Changeons de sujet. Tu écris un livre sur ta vie et de ton expérience quant à la place du handicap dans la société.

Ce ne sera pas un livre politiquement correct. On vit quand même dans un pays qui est très en retard par rapport aux personnes en position de handicap. Ici, la vie et la société dans son inadaptation et son inaccessibilité me rappellent que je suis dans un fauteuil roulant. Il y a des pays comme le Canada ou les Etats-Unis où je l’oublie. Tout est accessible.

Je te sens en colère.

Parce qu’il y a des choses scandaleuses qui se sont passées qui nous fait ressentir beaucoup de mépris. J’ai quelques amis en fauteuil qui ne sortent pas parce qu’ils ont peur de se retrouver dans une position d’être mis en face de leur handicap. Ce que je ne supporte pas, c’est quand on demande aux gens d’avoir les mêmes devoirs, mais qu’on n’a pas les mêmes droits. Il y aura beaucoup à dire, mais je le ferai dans ce livre.

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Après l'interview, le 22 mars 2021.

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