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29 décembre 2020

Lo'Jo: interview de Denis Péan pour Transe de Papier

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(Photo : Christophe Martin)

lo'jo,denis péan,transe papier,interview,mandorLo’Jo, c’est toujours une rencontre de sons, de rythmes et d’esprits venus d’un peu partout. Dans ce nouvel album, Transe de papier, ils viennent de l’Océan Indien, de la chanson française, d’Europe Centrale, du jazz, d’Afrique du Nord, de la musique de chambre et d’où vous voulez. Lo’Jo, les puristes le savent, c’est une science de l’arrangement des cordes, des instruments acoustiques et quelques effets électroniques, des voix humaines et des rythmes que traverse une vibration chamanique intime, poétique.

« Sans disséquer l’album et ses mystères, on peut dire que souvent, il serre la gorge, fait monter les larmes et puis console et donne de la force. Un album de mondes chamboulés, à commencer par l’intérieur » indique à juste titre le dossier de presse.

Pour la troisième fois (voir les deux premières mandorisations ici en 2014 et là en 2017), j’ai interviewé le leader et tête pensante du groupe, Denis Péan. La rencontre s’est tenue le 23 novembre dernier (entre les deux premiers confinements) dans un appartement de la capitale.

Leur site officiel.

Leur page Facebook officielle.

Pour écouter l’album Transe de papier, c’est là !

Argumentaire de presse :lo'jo,denis péan,transe papier,interview,mandor

Entré dans un nouveau chapitre de son existence, le groupe angevin Lo’Jo a enregistré son nouvel album, Transe de papier, en y insufflant la chaleur, la chair et la magie de ses concerts. C’est l’album refuge et miroir d’un monde de bouleversements intimes et universels. Et un nouveau départ pour le groupe et ses invités précieux – Tony Allen et Robert Wyatt.

Le refrain du premier morceau de Transe de papier annonçait l’air du temps et l’espérance de l’année 2020. « Je ne reviens pas pareil » de ce moment où le ciel soudain tout bleu nous est tombé sur la tête. « Je ne reviens pas pareil » de l’écoute de « Jeudi d’octobre » et « La Rue passe », les deux chansons de l’album qui accueillent le batteur Tony Allen, sans doute pour un de ses derniers enregistrements. « Je ne reviens pas pareil » de ces souvenirs de voyages, de lieux et de parfums. « Je ne reviens pas pareil » de ce disque qui fait affleurer et danser tellement de sensations et d’émotions enlacées : de l’anxiété et de l’espoir, de la colère déterminée et de la tendresse, de l’introspection et des visions hallucinées, des certitudes ébranlées et de la confiance. Mais si cet album résonne comme celui d’un monde chamboulé, c’est d’abord parce qu’il raconte celui de Lo’Jo – de l’universel à l’intime, et inversement. Pendant quelques longues lunes, Lo’Jo a fonctionné à la façon d’une petite communauté semi-nomade et furtive (comme chez Alain Damasio), qui avait jeté l’ancre dans une ancienne ferme de la campagne angevine. Là, Denis Péan façonnait et enregistrait sa musique entre deux voyages, mais aussi accueillait les enfants des écoles et des artistes du monde entier. Plus qu’un groupe, Lo’Jo était devenu une micro-société alternative, une utopie au coin du chemin. Et puis, après 17 ans de résidence, Lo’Jo a dû quitter son nid. Ils s’en sont remis. Comme, dans l’importante chanson « Blackbird », l’esclave qui saute d’une falaise et se transforme en oiseau, en puissant moineau peut-être.

Transe de papier est le premier album de leur monde d’après. Leur nouveau monde n’a plus de murs, ou seulement des murs en papier. Denis Péan le reconnaît, la musique est revenue au centre de sa vie. L’imaginer, la façonner, la sublimer. L’offrir comme le groupe le fait si bien et depuis si longtemps sur scène, une nourriture pour le cœur et l’âme.

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(Photo : Christophe Martin)

Les intervenants :

C’est leur ami Justin Adams, réalisateur de l’album et plus encore, qui a eu envie d’entendre Lo’Jo en studio comme sur scène : avec les voix puissantes et bouleversantes de Nadia et Yamina Nid El Mourid en devant de scène, avec cette matière musicale qui prend forme comme de la glaise sculptée en direct, avec les cordes attrapées au vent par Richard Bourreau, puis ces moments où Denis Péan chante et se retrouve seul au piano. Transe de papier a été enregistré entre l’Anjou et le mythique et magique studio Real World en Angleterre. Justin Adams a suivi le processus depuis les premières démos. Karl Hyde, fondateur du groupe Underworld et alchimiste du son, a jeté quelques sorts à cinq chansons. Un nouveau bassiste a rejoint le groupe, Alex Cochennec. Mais Transe de papier est d’abord, plus que jamais et au moins autant qu’aux débuts du groupe, un album de Lo’Jo.

A distance, l’album accueille un ami rare et fidèle, Robert Wyatt. Il a officiellement arrêté la musique, mais a enregistré le texte de « Kiosco ». Sa voix douce est une des petites flammes qui rendent cet album précieux. Comme d’habitude, oui, mais encore plus haut, sur une crête qui permet de redessiner la ligne d’horizon.

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(Photo : Christophe Martin)

lo'jo,denis péan,transe papier,interview,mandorInterview :

Vous viviez dans une maison communautaire. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Pourquoi ?

C’était un lieu de résidence où on a accueilli pendant 17 ans de nombreux musiciens, notamment africains ou de l’Océan Indien. Nous avons été virés par la municipalité qui ne nous avait pas à la bonne. On a vécu la fermeture de notre maison accueillante comme un déracinement. Ça n’a pas changé le cours de la musique pour autant, mais ça a changé notre vie et notre humeur.

Dans votre nouvel album, il me semble qu’il y a plus de place pour la musique que d’habitude.

Il est possible que je sois un peu plus discret. Je chante moins. Par contre, les filles ont plus de champs d’expression. Au départ, mon goût va plus à la musique qu’au chant.

Le batteur Tony Allen (un des pionniers de l'afrobeat avec son maître et ami Fela Kuti dont il était le batteur et directeur artistique de 1968 à 1979) a disparu peu de temps après avoir joué pour ce dernier album de Lo’Jo.

Ça, c’est quelque chose de très touchant... triste plutôt. Je l’ai rencontré les derniers mois de sa vie. Il avait été un mentor pour moi depuis mon adolescence quand j’écoutais l’impressionnant et révolté Fela Kuti. Un jour, j’ai vu Tony Allen à la Maison de la Radio. J’ai constaté à quel point son bras ne bougeait pas. Son poignet ne faisait pratiquement aucun mouvement par rapport à la dynamique du son et de la vibration qui sortaient. J’avais l’impression qu’il faisait tourner l’orchestre autour de son poignet. Je me suis dit qu’il fallait qu’il joue pour un album de Lo’Jo. Je l’ai rêvé et ça s’est fait. Quand je l’ai rencontré, il m’a impressionné notamment par sa façon de jouer, mais aussi pour son acuité humaine. Il avait une façon de regarder quelqu’un en face, de transpercer son âme avec bienveillance. Il était pétillant et plein de savoir. J’ai aimé cet homme cosmique.

"Pas pareil", un film de Thomas Rabillon. Paroles : Denis Péan. Musique : Lo'Jo - Yamina Nid El Mourid, Nadia Nid El Mourid, Denis Péan, Richard Bourreau, Alexandre Cohennec, Stéphane Coutable, Jacques Coursil, Karl Hyde.

Robert Wyatt a écrit le texte de « Kiosco » et prête sa voix pour cette chanson.

Robert avait déjà participé à l’album Cinéma El Mundo en 2012. On m’a raconté que c’était un fan de Lo’Jo, ce que je ne savais pas. Un jour, il a été mandaté par David Byrne pour une compilation de musique française. Robert est un peu francophone, il parle notre langue et aime beaucoup la poésie française. Il avait intercédé pour que Lo’Jo fasse partie de cette compilation. Cela nous a ouvert beaucoup de portes en Angleterre. Robert Wyatt est d’une gentillesse et d’une tendresse irracontable, inouïe. J’affirme que c’est le chanteur le plus émouvant que je connaisse.

Ce que j’apprécie chez vous, c’est que Lo’Jo ne fait pas des disques pour vendre. Vous ne faites aucune concession.

Ce n’est pas ma préoccupation. Je ne formate pas ma musique pour vendre ou pour plaire.

En 2020, est-il toujours utile de sortir des albums physiques ?

Oui, parce que c’est une clé, un cycle, une phase qui marquent un tournant dans notre histoire. C’est la fin d’une histoire et c’est le début d’une autre… c’est notre survie aussi.

"Permettez majesté", un film de Jean Guillaud. Paroles : Denis Péan. Musique : Lo'Jo - Yamina Nid El Mourid, Nadia Nid El Mourid, Denis Péan, Richard Bourreau, Alexandre Cohennec.

Cet album est différent des autres, comme à chaque fois.

Effectivement, aucun album n’a la même couleur. Celui-ci est rustique et sensible. Sa sensibilité est évidente, car il est moins noyé dans les arrangements grandiloquents ou chargés. On ressent la personnalité des gens qui occupent ce son-là.

Pourquoi le disque s’intitule Transe de papier ? C’est un curieux titre.

J’aime les titres étranges. Je pense qu’une fois qu’on a trouvé le titre, ça conditionne le reste et ça réunit les forces. Ma transe de papier à moi, c’est d’écrire des textes et de les calligraphier à l’encre de Chine et à la peinture sur des papiers de récupération. La transe est propre à la musique. La musique fait palpiter et elle palpite. Le papier est une matière qui est noble, belle, fragile et pacifique.

 "Transe de papier", un film de Jean Guillaud. Paroles : Denis Péan. Danse : Margaux Marielle-Tréhouart.

Vous rentrez en transe quand vous êtes sur scène ?

C’est un moment qui n’est pas ordinaire. Je ne sais pas si je ne suis plus le même ou complètement moi-même. En y réfléchissant, je pense que c’est le seul moment où je suis complètement moi-même. Sur scène, nous sommes livrés à l’instant, au fugace… et ça va très vite.

Dans la vie normale, vous êtes moins bien dans votre peau?

Je suis bien, mais je ne suis pas dans un état aussi important, aussi vibrant.

C’est le public qui vous fait vibrer ?

Oui. Une musique sans oreille pour l’écouter serait vaine.

La pochette de cet album est comme la musique, épurée.

C’est le réalisateur Justin Adams qui a conditionné ça. Il a déterminé la mise en scène de chacun de nous, de la musique et des différents sons de cette dramaturgie sonore.

Peut-on vous classer dans la catégorie « musique du monde » ?

« Musique du monde », déjà, ça ne me dit pas grand-chose. Je ne vois pas quelle musique ne serait pas du monde. Ce que l’on peut dire, c’est que notre musique n’est pas traditionnelle. Elle ne descend pas d’un folklore quelconque. Si on ne peut pas dire qu’elle soit de tradition particulièrement française, il y a cependant quelque chose qui m’interpelle. En Chine, certains chinois m’ont dit que ce que nous faisions étaient « si romantique ». Comme si « romantique » voulait dire « Français ». Aux Etats-Unis, ils disent que notre musique est « so frenchy », alors que je ne vois pas quel code de musique française il y a là-dedans (rires). Peut-être que dans l’imaginaire mondial, la France reste un pays de fantaisie, de liberté et de création...

Lo'Jo revient aux sources pour un concert événement de 56 minutes au Chabada à Angers, le 12 décembre 2020. L'occasion pour eux de jouer les morceaux de leur nouvel album "Transe de papier".

Comment expliquez-vous que vous ayez autant d’admirateurs et autant de personnes qui attendent vos nouveaux albums ?

Pour l’instant, je n’ai pas encore profité du bénéfice du succès (rires). Nous sommes les seuls à occuper cette place un peu ésotérique en France…  et dans la durée.

Esotérique ?

Un peu, avec un fond politique. Ce qui est certain, c’est que nous ne sommes pas dans la tendance, mais jamais hors de l’époque.

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(Photo : Christophe Martin)

L’album Transe de papier est-il le plus proche de vous ?

Je l’ai conçu/fondé comme ça. Comme un acte de vérité, d’authenticité, d’humanité, de vérité avec soi-même. Nos disques, c’est ma protection, mon lieu de prédilection poétique et c’est là que j’ai quelque chose à faire plus qu’ailleurs.

C’est votre meilleur album ?

(Rires) Je ne sais, mais j’ai toujours envie d’en faire un autre. Pour mes compères et moi, ce n’est jamais assez bien, assez abouti, assez satisfaisant.

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Le 23 novembre 2020, à l'issue de l'interview...

Je sais que vous n’aimez pas le terme de « leader de Lo’Jo ». Pourquoi ?

Je suis juste quelqu’un qui veille au collectif. L’énergie passe par le collectif et je fais attention à ce que chacun trouve sa place. Quand le réalisateur, qui est nouveau chez nous, est ferme dans sa vision, nous le suivons. Il peut y avoir débat, mais si on fait venir quelqu’un c’est parce qu’on a confiance en lui. On a besoin de quelqu’un avec de fortes convictions. Justin a vraiment été précieux pour nous.

Vous tenez toujours à rendre hommage à tous les membres de Lo’Jo.

Ce sont tous des gens épatants, musicalement et humainement. Ils sont tous humbles. Et quand je vois l’engagement, l’affection profonde, la sincérité qu’ils mettent dans ce projet à chaque fois, ça m’émeut profondément. Lo’Jo, je le répète, c’est une équipe. Il n’y a pas de chanteur vedette et son orchestre. Je ne suis pas l’âme du groupe. J’insiste, ils sont une âme autant que moi. J’ai donné beaucoup de ma vie pour rendre possible un groupe et dans ce groupe, il y a moi… au même titre que les autres.

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Le 23 novembre 2020 à Paris.

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28 décembre 2020

Yvan Dautin : interview pour ses 50 ans de carrière et le coffret La plume au cœur

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(Photo : David Desreumaux/Hexagone)

yvan dautin,la plume au coeur,epm,interview,mandorEn 2019, Yvan Dautin sortait son premier album depuis sept ans, Le cœur à l’encan. « Textes poétiques d'une grande sensibilité pour parler de l'amour (« Le cœur à l'encan », « Je ne vois qu'elle... », de la vie de maintenant (« Pourquoi faut-il encore? ») ou du désastre écologique (« Plus d'abeilles »...)... Le tout servi par une émotion et une rare sensibilité », dixit Michel Kemper du site Nos enchanteurs.

En cette fin d’année 2020, c’est un coffret de plus de 100 chansons, La plume au cœur, qui vient de sortir pour fêter ses 50 ans de carrière. Pour en parler, c’est un Yvan Dautin, malicieux et rieur, mais toujours franc du collier, qui m’a répondu (par téléphone parce qu’en plein deuxième confinement, le 11  novembre dernier).

Argumentaire de presse officiel :yvan dautin,la plume au coeur,epm,interview,mandor

Pour ses 50 ans de carrière, Yvan Dautin s’est (enfin !) fait coffret … Si ce n’est pas un comble pour ce pur esprit libertaire !

Quand on s’apprête à biographer l’homme aussi sûrement qu’on anthologie son œuvre, faut-il commencer par le début ou par la faim ? Qu’importe, le voici, en crooner un tantinet suranné, classique et classieux, à faire le pitre entre deux graves, des œillades énamourées aux dames du premier rang, des bisous déposés à la commissure de leurs lèvres. De langoureuses grimaces aussi. Il bécote tant qu’il pleut, il cabotine. Fait le singe, le clown, le zouave, fait son Bourvil, son baba, son Boby à la pointe des mots, au bout des rimes. Fait rire et l’instant d’après pleurer, explorant d’autres dimensions d’un monde à part : l’huissier qui n’a pas tout saisi, la femme battue qui n’a pas tout compris, ou la dame Cendrillon des bas-fonds qui dort dans ses cartons. Dautin ne donne ni sa langue au chat ni sa part au chien. Sans renier le rire, sans nullement dissoudre l’émotion, il chante ses quatre vérités, fait rimer ses indignations, musiquer ses colères.

Car, ne vous déplaise, Yvan Dautin est arrimé au temps présent, celui de nos vies, des angoisses du quotidien, des mille difficultés, mille embûches, de ce monde qui ne fait plus miel de ses abeilles, qui scie la branche sur laquelle il a posé son cul. 102 titres enregistrés entre 1968 et 2020…

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(David Desreumaux/Hexagone)

yvan dautin,la plume au coeur,epm,interview,mandorInterview :

A l’écoute de ce coffret de plus de 100 chansons, on se dit que vous avez une sacrée carrière !

Je n’aime pas trop la touche « rewind », car je déteste me pencher sur mon passé. Ça me donne l’impression d’être au bord du vide. Vous savez, j’ai traversé aussi un peu le désert à une époque pas si lointaine. Un copain m’a envoyé tous les vinyles de moi que je n’avais pas. Je les ai écoutés et ça m’a mis dans un cafard absolu. Un vrai blues. Si Christian De Tarlé, le directeur du label EPM, ne m’avait pas convaincu de l’intérêt de la chose et de la possibilité de réunir ces chansons (parce que j’ai des disques chez AZ, chez Pathé, chez RCA…etc.), je n’aurais jamais entrepris une telle gageure. J’étais bloqué là-dessus, mais il m’a parlé si gentiment, que j’ai accepté (rires).

D’avoir un coffret comme celui-ci, c’est quand même une reconnaissance, non ?

Bien sûr. Aujourd’hui, en fait, je suis très content que cette anthologie existe. Ça me rappelle que j’ai eu 16 ans de ma vie, où ça marchait bien. J’enregistrais un album tous les deux ans. J’ai pu vivre de mon métier suffisamment correctement pour que ce soit agréable. J’avais une vraie vie de chanteur. Je chantais partout et le public était là. C’était une période où tous les journaux nationaux avaient un chroniqueur « chansons », ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

"La méduse" (1969) en version audio.

La chanson n’intéresse plus grand monde selon vous ?

Ce sont les médias que cela n’intéressent plus. Le public, lui, continue à aimer mais il n’est plus informé de ce qu’il sort en la matière.

Je sais que vous n’aimez pas le terme « chansons à texte », ce que vous faites pourtant.

Je trouve cette expression désastreuse. Avec elle, on est de nouveau en plein Rive Gauche, ce qui reviendrait à penser qu’il n’y a pas beaucoup d’ambitions musicales. Je considère qu’une chanson doit être bien écrite, mais la musique ne doit pas être remise au second plan.

"Boulevard des Batignolles" (1982-texte d'Etienne Roda-Gil).

C’est vrai que le terme Rive Gauche ne vous convient pas. Vous avez fait très peu de cabarets finalement.

J’ai commencé ma carrière quand les cabarets fermaient les uns après les autres. Je l’ai regretté parce qu’à L’Ecluse, par exemple, quand on y chantait, nous étions payés. Maintenant, c’est le contraire. Il faut payer pour chanter à Paris.

En réécoutant votre œuvre, j’ai plongé dans plein d’émotions. Je suis passé du rire au sourire… et parfois aux larmes.

Je fais de la variété variée. Sur scène, j’aime transmettre toutes les facettes des émotions. Je peux passer à des moments où je fais le pitre à des chansons tragiques. Dans mes tours de chant je passe constamment de l’un à l’autre.

"Monsieur, monsieur" (1981).

Vous aimez faire rire ?

Oui, parce que quand on sait faire ça, on a une récompense énorme. Le public est heureux. Quand ça ne marche pas, on pénètre indéniablement dans une grande solitude.

C’est plus facile de faire rire ou de faire pleurer ?

C’est aussi difficile l’un que l’autre, mais il me semble que les gens sont plus indulgents envers les pleureurs qu’envers les comiques (rires).

Sur scène, vous parlez beaucoup entre les chansons et c’est souvent drôle…

Je suis un chanteur à voir sur scène. Je ne suis pas qu’un auteur-compositeur-interprète, j’ai un côté showman.

"La mal mariée" (1975).

Vous avez été aussi comédien, ça a dû vous servir pour être à l’aise avec le public.

Quand j’étais interne au lycée Clémenceau, en 1965, à Nantes, je m’emmerdais beaucoup. Je me suis donc intéressé à plein de choses : la politique, les filles, les livres… j’ai commencé à en lire qui n’étaient pas au programme de la faculté des Lettres : le surréalisme, Brecht… Et j’avais aussi envie de faire du théâtre. Je suis donc allé au Conservatoire en auditeur libre. Comme on ne m’a pas poussé, j’ai vite arrêté. Ma mère était couturière, mon père était déjà parti depuis longtemps, nous n’avions pas beaucoup d’argent. Du coup, j’ai fait du théâtre mais dans une troupe d’amateurs.

"Qu'elle est jolie la fille d'en bas" (1977).

Vous n’avez pas un ego surdimensionné, ni un esprit de compétition comme certains de vos collègues.

C’est pour ça que ma carrière est là où elle en est (rires).

Il paraît que vous aimez bien être haïssable ?

Disons que l’on m’a toujours considéré comme quelqu’un d’atypique. J’ai remarqué que les artistes qui marchent bien font toujours la même chanson, comme un pâtissier qui saurait faire parfaitement le baba au rhum ne ferait que du baba au rhum. Moi, il est difficile de me mettre une étiquette, car je fais rarement la même recette. J’ai commencé avec « La méduse » qui était une chanson rigolote, puis le disque d’après, j’ai chanté « La mal mariée », une chanson triste. Au fond, j’ai cette dualité en moi depuis toujours.

Cette dualité vous a-t-elle porté préjudice ?

Je ne pense pas. C’est moi qui me suis porté préjudice. Je n’ai pas accepté le contrat Faustien avec le showbiz. S’il n’y a pas Lederman, il n’y a pas Coluche, s’il n’y a pas Talar, il n’y a pas Cabrel...etc.

Vous me dites que pour réussir, il faut vendre son âme au diable ?

Un peu… Je suis de gauche et donc un peu con. J’ai des valeurs (rires).

8 octobre 1976. Rencontre du chanteur Yvan Dautin. Il parle de ses voyages, de la folie. "La vie est formidable, dit-il, mais pas celle que l'on nous impose". Il chante quelques unes de ses chansons. Il parle du show business, du spectacle et de la communication dans le spectacle. Images d'archive INA Institut National de l'Audiovisuel.

Vous regrettez de ne pas avoir cédé à quelques sirènes ?

Pas du tout parce que je peux me regarder dans la glace. Le seul jeu auquel j’ai joué, c’est le mien. L’envie de réussir n’était pas assez grand pour que je devienne arriviste et pour que j’emploie tous les moyens pour parvenir à me hisser aux plus hautes marches. Il faut dire que j’ai un côté nonchalant qui ne croit pas en moi. Je suis même surpris que certaines personnes se souviennent de ma pomme. Je me ramène à Cyrano : « ne pas monter très haut, mais tout seul ».

Pourquoi ne croyiez-vous pas en vous ?

Ma mère disait souvent, en ma présence : « celui-là, il n’est pas comme les autres, je ne sais pas ce que je vais en faire ». C’est drôle, les adultes parlent comme si les enfants n’étaient pas là. J’ai entendu beaucoup cette phrase, ça m’a marqué au fer rouge…  ce qui est certain, c’est que ça ne donne pas confiance.

Votre enfance est aussi ce qui vous a construit.

Ca m’a construit tout en me détruisant. On a tous nos blessures, nos fêlures… je ne suis pas un cas unique, je sais bien. En tout cas, écrire m’a libéré et m’a permis de me tirer vers le haut. Verbaliser les choses, c’est pas mal.

Yvan Dautin chante "Monsieur William" (texte de Jean-Roger Caussimon) au Forum Léo Ferré, à Ivry, le 14 janvier 2017. Filmé par David Desreumaux/Hexagone.

Vous écrivez encore ?

Bien sûr. J’écris pour ne pas mourir. J’ai encore 200 textes de chansons possibles ou impossibles, je ne sais pas.

Etes-vous un chanteur romantique ?

Quand j’étais en 4e, un prof d’allemand m’avait dit que j’étais un romantique refoulé. Au fond, ce n’est pas totalement faux.  Ce qui est certain, c’est que j’ai un côté désenchanté. Je me suis toujours trouvé moche, alors pour séduire, j’ai utilisé mon sens comique… ça marchait mieux avec les filles.

Yvan Dautin chante "Elle est comme elle est belle" au Forum Léo Ferré, à Ivry, le 14 janvier 2017. Filmé par David Desreumaux/Hexagone.

Vous étiez considéré comme un contestataire, voire un libertaire, est-ce encore le cas aujourd’hui ?

Evidemment. On vit depuis des années dans l’impasse suicidaire du capitalisme ou du mondialisme, appelons ça comme on veut. C’est la croissance à tout prix. Ce n’est plus possible qu’il y ait un pour cent de la population mondiale qui détient 99% des richesses. Et les pauvres que nous sommes, nous nous battons entre nous. On voit bien que l’on vit dans un monde absurde qui ne tient pas debout. Et je ne parle pas du réchauffement climatique... Les hommes politiques sont à la solde des financiers, les maîtres du monde. On vit dans une société de comptables. Je trouve que le monde dans lequel on vit est assez inacceptable.

20 décembre 2020

Noé Preszow : interview pour l'EP Ca ne saurait tarder

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(Photo : Pierre Cattoni)

Noé Preszow-1084-04(c)pierre cattoni (2).jpgNoé Preszow est un artiste bruxellois de 25 ans. Je l’ai découvert il y a quelques mois (après beaucoup de monde visiblement… Mandor a un sacré flair, dites donc). La première fois que j’ai écouté « A nous », je suis resté scotché. Je me suis demandé ce qu’était cet ovni incompréhensible, mais qui me filait les poils. Je dis incompréhensible parce que je ne comprenais rien à ses propos. Il disait tout et son contraire, mais cette chanson me fascinait. Je n’arrêtais pas de l’écouter. Au bout d’un  moment, je me suis dit qu’une mandorisation s’imposait. Le 26 octobre dernier, cela fut fait dans les locaux de son label tôt Ou tard. Et enfin, j’ai compris « A nous ». Je parle de cette première chanson, mais les trois autres de son EP, Ca ne saurait tarder, m’ont plu tout autant. Vraiment beaucoup. Cet artiste est impressionnant textuellement, dans le flow et son sens de la mélodie évidente.

Petit plus : 

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter l'EP.

Un article dans Libération signé  Patrice Barbot.

Argumentaire de presse officiel :NOEPRESZOW_CANESAURAITTARDER_1440x1440.jpg

Il y quelques mois, Noé Preszow sortait «À nous», comme une carte de visite. À nous qui, comme lui, avons du mal à trouver notre place, à nous positionner. Noé Preszow (prononcer Prèchof), envisage un monde où solitude et solidarité cohabitent, se complètent, et ou le « nous » prend la place du « je ». Il était temps. Plusieurs millions de streams, des passages radio nombreux et toujours en croissance, des invitations sur les plateaux des médias belges et français. Une place qui se dessine pour cet artiste qui détonne. En  septembre dernier, Noé Preszow a sorti son premier EP, Ça ne saurait tarder. Il y est question d’amitié, qu’il s’agisse de l’impossibilité d’une fête («Que tout s’danse») ou que le dialogue soit rompu («Je te parle encore»). Quatre titres urgents et intenses, aussi impudiques que généreux. Quatre titres et déjà un appel d’air. Cela faisait longtemps que l’on n’avait entendu de tels mots dans un hymne pop.

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(Photo : Pierre Cattoni)

IMG_8895.jpgInterview :

Avant de signer chez tôt Ou tard, tu avais déjà quelques « petites » expériences dans la musique. Lesquelles ?

J’ai joué dans quelques groupes. Ma passion, c’est d’enregistrer. Je n’ai pas attendu une maison de disque pour commencer à m’adonner à cette activité. Dès que j’avais un peu d’argent de côté, j’allais le dépenser en studio avec des musiciens. C’est ainsi que j’ai avancé petit à petit. Peu importe comment ça allait finir, j’ai considéré qu’agir comme ça faisait partie de mon chemin.

Dans tes quatre chansons, il  n’y a pas d’économie de mots. Disons-le, il y a beaucoup de textes.

Je dis souvent que j’ai commencé à écrire vers 12 ans, quand j’ai reçu mon premier enregistreur, mais en fait il me semble que j’ai toujours écrit. J’ai appris à écrire en même temps que j’apprenais à taper à l’ordinateur. Mes premiers textes évoquaient les chanteurs que j’écoutais à l’époque. Le tout premier s’appelait « Ce que j’aime dans la musique de Renaud ». J’ai toujours fait les choses avant de me demander ce que je faisais. J’imaginais que mes textes ressemblaient à des chansons.

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(Photo : Pierre Cattoni)

J’ai l’impression que votre vie, même d’aujourd’hui, est construite autour de la chanson.

En effet, c’est comme ça que je suis en relation avec le monde qui m’entoure. Si j’écoute beaucoup de musiques contemporaines, c’est parce que ça me raconte l’époque dans laquelle je suis.

Vous écoutez beaucoup de chansons françaises, je crois.

Il y a des chansons de Beyonce que j’aime beaucoup, mais cette artiste ne me bouleverse pas comme Brigitte Fontaine, par exemple.

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(Photo : Pierre Cattoni)

Il n’y a que les chansons françaises qui vous bouleversent ?

Non. Bob Dylan et Leonard Cohen sont très importants dans ma vie. En règle générale, les chansons qui me bouleversent le plus peuvent être liées à des histoires familiales.

Ce que j’aime chez vous, c’est que ce que vous faites est original. Ça ne ressemble à aucune œuvre d'un autre artiste.

J'aime les chansons à texte, mais en même temps, j’ai une culture pop. J’ai beaucoup écouté les Waterboys par exemple. Je considère que c’est un des plus grands groupes au monde. Pour en revenir à votre constatation, il faut que je vous sachiez que je me sens libéré de mes influences parce que musicalement, dans mes goûts, c’est un peu le bordel.

Clip de "A nous".

Noé Preszow-1094-10(c)pierre cattoni.jpgParlons de « A nous ». Je n’ai pas compris le sens de cette chanson qui s’envole dans toutes les directions. C’est beaucoup pour avoir des explications que je voulais vous rencontrer. J’ai l’impression que vous êtes multiple dans la tête.

Quand on dit « vous dites tout est son contraire », ce n’est pas vrai. En disant  « on peut dire tout et son contraire », c’est dire quelque chose. Je suis toujours dans ce mélange là (rires). La vérité, c’est que cette chanson part d’une certaine souffrance. Cette multiplicité dont vous parlez me fait beaucoup souffrir parce qu’elle est réelle.

Comme la bipolarité ?

Totalement. Je suis quelqu’un de très nerveux et c’est la guerre tout le temps dans ma tête. Cela a contribué à faire « A nous ». J’ai un refus du positionnement, mais en même temps, c’est comme si je levais mon verre à ces mille personnes qui sont dans ma tête et à toutes ces voix que j’entends. Jeanne d’Arc est une figure qui m’a beaucoup marqué quand j’étais enfant. Je demandais tout le temps que l’on me raconte l’histoire de Jeanne d’Arc. Plusieurs années plus tard j’ai compris que c’était parce qu’elle entendait des voix que j’aimais cette histoire. Parler seul et entendre des voix font partie de ma vie.

Clip de "Tout s'danse".

Ce que vous venez de me dire explique quasiment toutes les chansons qui ont toutes de nombreuses contradictions. Vous êtes comment dans la vie ?

Je suis dans l’excès tout le temps dans la vie, mais un excès intériorisé, plus ou moins bien canalisé. Je ne suis pas quelqu’un de scandaleux. Camus disait « un homme, ça s’empêche ». Je souffre un peu de ça. Du coup, cet empêchement génère chez moi des crises de rire absolument abominables ou des crises de colère…etc. C’est par la musique que je peux tout exprimer et trouver mon propre centre.

La musique est-elle chez vous, une façon de vous soigner ? Ca remplace un psy ?

Je me soigne avec les deux.

Dans les chansons, avez-vous peur de trop en dire ?

Non, je pense vraiment que les chansons servent à ça. J’en dis très peu par rapport à ce que je disais quand j’étais très jeune (sourire). Mais, c’est important que les choses nous échappent.

Audio que "J'ai les armes que j'ai". 

Autre chanson, « Les armes que j’ai ».

Une partie de moi se demandait si j’allais vraiment sortir cette chanson parce que je ne suis pas un spécialiste de l’ego trip et de la plainte.

Vous n’avez pas peur d’être parfois négatif ?

Ce qui accompagne le capitalisme que l’on vit, c’est une sorte de dictature du positivisme.

Vous êtes plein de doutes ?

Oui et non. Non, parce qu’ils font partie de ma façon de vivre. Ce ne sont plus des doutes, ils font partie du chemin, je les ai intégrés. Par contre, je suis incapable d’acheter mon pain avant de répéter la phrase dix fois. Quand je suis tout seul, par contre, là, je n’ai aucun doute.

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Pendant l'interview...

Je suis surpris parce que là, nous sommes en interview, on ne se connait pas et pourtant vous me parlez brillement, sans aucune hésitation. Je trouve cela hyper paradoxal.

Par chance, mes parents ne m’ont jamais préservé de rien. De leurs conversations, de leurs amis….. J’ai vécu dans un milieu de conversations, alors je sens très vite à qui je peux parler. Je ne parle pas avec vous comme avec tout le monde. Ca dépend quelles sont les questions et qui j’ai en face de moi.

Vous êtes aux balbutiements de votre carrière, mais tout de même, vous vous êtes bien fait remarquer par les professionnels et déjà par un certain public. Ça vous rassure ?

Ce qui a changé, c’est mon rapport à ma ville natale, Bruxelles. On a toujours un rapport conflictuel avec sa ville natale. Pour le reste, je suis hyper paniqué pour la suite de ma débutante carrière, mais le fait que les quatre premières chansons ont trouvé un public, ça me libère l’esprit pour écrire la suite.

Vous êtes sûr de ne pas regretter de m'avoir parlé si sincèrement?

Si, évidemment (rires). Mais si je vous en ai parlé, vous pouvez l'écrire.

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                      Le 26 octobre 2020 chez Tôt Ou Tard.