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29 décembre 2020

Lo'Jo: interview de Denis Péan pour Transe de Papier

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(Photo : Christophe Martin)

lo'jo,denis péan,transe papier,interview,mandorLo’Jo, c’est toujours une rencontre de sons, de rythmes et d’esprits venus d’un peu partout. Dans ce nouvel album, Transe de papier, ils viennent de l’Océan Indien, de la chanson française, d’Europe Centrale, du jazz, d’Afrique du Nord, de la musique de chambre et d’où vous voulez. Lo’Jo, les puristes le savent, c’est une science de l’arrangement des cordes, des instruments acoustiques et quelques effets électroniques, des voix humaines et des rythmes que traverse une vibration chamanique intime, poétique.

« Sans disséquer l’album et ses mystères, on peut dire que souvent, il serre la gorge, fait monter les larmes et puis console et donne de la force. Un album de mondes chamboulés, à commencer par l’intérieur » indique à juste titre le dossier de presse.

Pour la troisième fois (voir les deux premières mandorisations ici en 2014 et là en 2017), j’ai interviewé le leader et tête pensante du groupe, Denis Péan. La rencontre s’est tenue le 23 novembre dernier (entre les deux premiers confinements) dans un appartement de la capitale.

Leur site officiel.

Leur page Facebook officielle.

Pour écouter l’album Transe de papier, c’est là !

Argumentaire de presse :lo'jo,denis péan,transe papier,interview,mandor

Entré dans un nouveau chapitre de son existence, le groupe angevin Lo’Jo a enregistré son nouvel album, Transe de papier, en y insufflant la chaleur, la chair et la magie de ses concerts. C’est l’album refuge et miroir d’un monde de bouleversements intimes et universels. Et un nouveau départ pour le groupe et ses invités précieux – Tony Allen et Robert Wyatt.

Le refrain du premier morceau de Transe de papier annonçait l’air du temps et l’espérance de l’année 2020. « Je ne reviens pas pareil » de ce moment où le ciel soudain tout bleu nous est tombé sur la tête. « Je ne reviens pas pareil » de l’écoute de « Jeudi d’octobre » et « La Rue passe », les deux chansons de l’album qui accueillent le batteur Tony Allen, sans doute pour un de ses derniers enregistrements. « Je ne reviens pas pareil » de ces souvenirs de voyages, de lieux et de parfums. « Je ne reviens pas pareil » de ce disque qui fait affleurer et danser tellement de sensations et d’émotions enlacées : de l’anxiété et de l’espoir, de la colère déterminée et de la tendresse, de l’introspection et des visions hallucinées, des certitudes ébranlées et de la confiance. Mais si cet album résonne comme celui d’un monde chamboulé, c’est d’abord parce qu’il raconte celui de Lo’Jo – de l’universel à l’intime, et inversement. Pendant quelques longues lunes, Lo’Jo a fonctionné à la façon d’une petite communauté semi-nomade et furtive (comme chez Alain Damasio), qui avait jeté l’ancre dans une ancienne ferme de la campagne angevine. Là, Denis Péan façonnait et enregistrait sa musique entre deux voyages, mais aussi accueillait les enfants des écoles et des artistes du monde entier. Plus qu’un groupe, Lo’Jo était devenu une micro-société alternative, une utopie au coin du chemin. Et puis, après 17 ans de résidence, Lo’Jo a dû quitter son nid. Ils s’en sont remis. Comme, dans l’importante chanson « Blackbird », l’esclave qui saute d’une falaise et se transforme en oiseau, en puissant moineau peut-être.

Transe de papier est le premier album de leur monde d’après. Leur nouveau monde n’a plus de murs, ou seulement des murs en papier. Denis Péan le reconnaît, la musique est revenue au centre de sa vie. L’imaginer, la façonner, la sublimer. L’offrir comme le groupe le fait si bien et depuis si longtemps sur scène, une nourriture pour le cœur et l’âme.

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(Photo : Christophe Martin)

Les intervenants :

C’est leur ami Justin Adams, réalisateur de l’album et plus encore, qui a eu envie d’entendre Lo’Jo en studio comme sur scène : avec les voix puissantes et bouleversantes de Nadia et Yamina Nid El Mourid en devant de scène, avec cette matière musicale qui prend forme comme de la glaise sculptée en direct, avec les cordes attrapées au vent par Richard Bourreau, puis ces moments où Denis Péan chante et se retrouve seul au piano. Transe de papier a été enregistré entre l’Anjou et le mythique et magique studio Real World en Angleterre. Justin Adams a suivi le processus depuis les premières démos. Karl Hyde, fondateur du groupe Underworld et alchimiste du son, a jeté quelques sorts à cinq chansons. Un nouveau bassiste a rejoint le groupe, Alex Cochennec. Mais Transe de papier est d’abord, plus que jamais et au moins autant qu’aux débuts du groupe, un album de Lo’Jo.

A distance, l’album accueille un ami rare et fidèle, Robert Wyatt. Il a officiellement arrêté la musique, mais a enregistré le texte de « Kiosco ». Sa voix douce est une des petites flammes qui rendent cet album précieux. Comme d’habitude, oui, mais encore plus haut, sur une crête qui permet de redessiner la ligne d’horizon.

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(Photo : Christophe Martin)

lo'jo,denis péan,transe papier,interview,mandorInterview :

Vous viviez dans une maison communautaire. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Pourquoi ?

C’était un lieu de résidence où on a accueilli pendant 17 ans de nombreux musiciens, notamment africains ou de l’Océan Indien. Nous avons été virés par la municipalité qui ne nous avait pas à la bonne. On a vécu la fermeture de notre maison accueillante comme un déracinement. Ça n’a pas changé le cours de la musique pour autant, mais ça a changé notre vie et notre humeur.

Dans votre nouvel album, il me semble qu’il y a plus de place pour la musique que d’habitude.

Il est possible que je sois un peu plus discret. Je chante moins. Par contre, les filles ont plus de champs d’expression. Au départ, mon goût va plus à la musique qu’au chant.

Le batteur Tony Allen (un des pionniers de l'afrobeat avec son maître et ami Fela Kuti dont il était le batteur et directeur artistique de 1968 à 1979) a disparu peu de temps après avoir joué pour ce dernier album de Lo’Jo.

Ça, c’est quelque chose de très touchant... triste plutôt. Je l’ai rencontré les derniers mois de sa vie. Il avait été un mentor pour moi depuis mon adolescence quand j’écoutais l’impressionnant et révolté Fela Kuti. Un jour, j’ai vu Tony Allen à la Maison de la Radio. J’ai constaté à quel point son bras ne bougeait pas. Son poignet ne faisait pratiquement aucun mouvement par rapport à la dynamique du son et de la vibration qui sortaient. J’avais l’impression qu’il faisait tourner l’orchestre autour de son poignet. Je me suis dit qu’il fallait qu’il joue pour un album de Lo’Jo. Je l’ai rêvé et ça s’est fait. Quand je l’ai rencontré, il m’a impressionné notamment par sa façon de jouer, mais aussi pour son acuité humaine. Il avait une façon de regarder quelqu’un en face, de transpercer son âme avec bienveillance. Il était pétillant et plein de savoir. J’ai aimé cet homme cosmique.

"Pas pareil", un film de Thomas Rabillon. Paroles : Denis Péan. Musique : Lo'Jo - Yamina Nid El Mourid, Nadia Nid El Mourid, Denis Péan, Richard Bourreau, Alexandre Cohennec, Stéphane Coutable, Jacques Coursil, Karl Hyde.

Robert Wyatt a écrit le texte de « Kiosco » et prête sa voix pour cette chanson.

Robert avait déjà participé à l’album Cinéma El Mundo en 2012. On m’a raconté que c’était un fan de Lo’Jo, ce que je ne savais pas. Un jour, il a été mandaté par David Byrne pour une compilation de musique française. Robert est un peu francophone, il parle notre langue et aime beaucoup la poésie française. Il avait intercédé pour que Lo’Jo fasse partie de cette compilation. Cela nous a ouvert beaucoup de portes en Angleterre. Robert Wyatt est d’une gentillesse et d’une tendresse irracontable, inouïe. J’affirme que c’est le chanteur le plus émouvant que je connaisse.

Ce que j’apprécie chez vous, c’est que Lo’Jo ne fait pas des disques pour vendre. Vous ne faites aucune concession.

Ce n’est pas ma préoccupation. Je ne formate pas ma musique pour vendre ou pour plaire.

En 2020, est-il toujours utile de sortir des albums physiques ?

Oui, parce que c’est une clé, un cycle, une phase qui marquent un tournant dans notre histoire. C’est la fin d’une histoire et c’est le début d’une autre… c’est notre survie aussi.

"Permettez majesté", un film de Jean Guillaud. Paroles : Denis Péan. Musique : Lo'Jo - Yamina Nid El Mourid, Nadia Nid El Mourid, Denis Péan, Richard Bourreau, Alexandre Cohennec.

Cet album est différent des autres, comme à chaque fois.

Effectivement, aucun album n’a la même couleur. Celui-ci est rustique et sensible. Sa sensibilité est évidente, car il est moins noyé dans les arrangements grandiloquents ou chargés. On ressent la personnalité des gens qui occupent ce son-là.

Pourquoi le disque s’intitule Transe de papier ? C’est un curieux titre.

J’aime les titres étranges. Je pense qu’une fois qu’on a trouvé le titre, ça conditionne le reste et ça réunit les forces. Ma transe de papier à moi, c’est d’écrire des textes et de les calligraphier à l’encre de Chine et à la peinture sur des papiers de récupération. La transe est propre à la musique. La musique fait palpiter et elle palpite. Le papier est une matière qui est noble, belle, fragile et pacifique.

 "Transe de papier", un film de Jean Guillaud. Paroles : Denis Péan. Danse : Margaux Marielle-Tréhouart.

Vous rentrez en transe quand vous êtes sur scène ?

C’est un moment qui n’est pas ordinaire. Je ne sais pas si je ne suis plus le même ou complètement moi-même. En y réfléchissant, je pense que c’est le seul moment où je suis complètement moi-même. Sur scène, nous sommes livrés à l’instant, au fugace… et ça va très vite.

Dans la vie normale, vous êtes moins bien dans votre peau?

Je suis bien, mais je ne suis pas dans un état aussi important, aussi vibrant.

C’est le public qui vous fait vibrer ?

Oui. Une musique sans oreille pour l’écouter serait vaine.

La pochette de cet album est comme la musique, épurée.

C’est le réalisateur Justin Adams qui a conditionné ça. Il a déterminé la mise en scène de chacun de nous, de la musique et des différents sons de cette dramaturgie sonore.

Peut-on vous classer dans la catégorie « musique du monde » ?

« Musique du monde », déjà, ça ne me dit pas grand-chose. Je ne vois pas quelle musique ne serait pas du monde. Ce que l’on peut dire, c’est que notre musique n’est pas traditionnelle. Elle ne descend pas d’un folklore quelconque. Si on ne peut pas dire qu’elle soit de tradition particulièrement française, il y a cependant quelque chose qui m’interpelle. En Chine, certains chinois m’ont dit que ce que nous faisions étaient « si romantique ». Comme si « romantique » voulait dire « Français ». Aux Etats-Unis, ils disent que notre musique est « so frenchy », alors que je ne vois pas quel code de musique française il y a là-dedans (rires). Peut-être que dans l’imaginaire mondial, la France reste un pays de fantaisie, de liberté et de création...

Lo'Jo revient aux sources pour un concert événement de 56 minutes au Chabada à Angers, le 12 décembre 2020. L'occasion pour eux de jouer les morceaux de leur nouvel album "Transe de papier".

Comment expliquez-vous que vous ayez autant d’admirateurs et autant de personnes qui attendent vos nouveaux albums ?

Pour l’instant, je n’ai pas encore profité du bénéfice du succès (rires). Nous sommes les seuls à occuper cette place un peu ésotérique en France…  et dans la durée.

Esotérique ?

Un peu, avec un fond politique. Ce qui est certain, c’est que nous ne sommes pas dans la tendance, mais jamais hors de l’époque.

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(Photo : Christophe Martin)

L’album Transe de papier est-il le plus proche de vous ?

Je l’ai conçu/fondé comme ça. Comme un acte de vérité, d’authenticité, d’humanité, de vérité avec soi-même. Nos disques, c’est ma protection, mon lieu de prédilection poétique et c’est là que j’ai quelque chose à faire plus qu’ailleurs.

C’est votre meilleur album ?

(Rires) Je ne sais, mais j’ai toujours envie d’en faire un autre. Pour mes compères et moi, ce n’est jamais assez bien, assez abouti, assez satisfaisant.

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Le 23 novembre 2020, à l'issue de l'interview...

Je sais que vous n’aimez pas le terme de « leader de Lo’Jo ». Pourquoi ?

Je suis juste quelqu’un qui veille au collectif. L’énergie passe par le collectif et je fais attention à ce que chacun trouve sa place. Quand le réalisateur, qui est nouveau chez nous, est ferme dans sa vision, nous le suivons. Il peut y avoir débat, mais si on fait venir quelqu’un c’est parce qu’on a confiance en lui. On a besoin de quelqu’un avec de fortes convictions. Justin a vraiment été précieux pour nous.

Vous tenez toujours à rendre hommage à tous les membres de Lo’Jo.

Ce sont tous des gens épatants, musicalement et humainement. Ils sont tous humbles. Et quand je vois l’engagement, l’affection profonde, la sincérité qu’ils mettent dans ce projet à chaque fois, ça m’émeut profondément. Lo’Jo, je le répète, c’est une équipe. Il n’y a pas de chanteur vedette et son orchestre. Je ne suis pas l’âme du groupe. J’insiste, ils sont une âme autant que moi. J’ai donné beaucoup de ma vie pour rendre possible un groupe et dans ce groupe, il y a moi… au même titre que les autres.

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Le 23 novembre 2020 à Paris.

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