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31 janvier 2020

Christian Descamps : interview pour les 50 ans de carrière du groupe Ange

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(Photo : Alexandre Marchi)

christian descamps,ange,50 ans de carrière,interview,mandorAnge en chiffre, c’est 6 disques d’or, 6 millions d’albums vendus, Grand Prix de l’Académie Charles Cros 1976 et bien d’autres récompenses. Un demi-siècle de passion pour le plus ancien combo français en activité qui a toujours distillé une musique, savant mélange de poésie et de rock progressif. Ange séduit, provoque, étonne un public nombreux par sa générosité et son lyrisme atypique. Pour Christian Décamps, qui a fondé le groupe avec son frère Francis fin 1969, Ange a toujours été plus qu’un simple groupe de rock mais une tribu, une philosophie mise en pratique avec bonheur au sein d’ « Un Pied Dans La Marge », association fédérant l’ensemble des fidèles.

Le 31 janvier 2020, ce soir donc, le groupe fête ses 50 ans au Trianon. Comme c’est complet depuis deux mois, il joue également demain.

La légende Christian Descamps, a répondu à mes questions dans un bistrot parisien, le 2 décembre dernier. Un artiste toujours passionné, hyper sympathique et au désir créatif intact.

Leur site officiel.

Leur page Facebook.

Leurs prochains concerts.

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(Photo : Alexandre Marchi)

christian descamps,ange,50 ans de carrière,interview,mandorInterview :

En 50 ans de carrière, qu’est-ce que vous retirez de ce métier ?

Je retiens qu’il faut le faire avec passion et générosité sur scène. Une carrière, c’est comme un arbre : tu as les racines qui représentent le début et tu as la sève qui est la passion. Et puis, j’ai remarqué qu’il n’y a pas de bon ou de mauvais public, il n’y a que des bons ou des mauvais artistes. Le public est le boss. Il a payé pour voir et être heureux, c’est à nous de fabriquer et partager le bonheur.

Pour cela, presque depuis le début, vous lui avez offert le meilleur. Outre votre répertoire poético-fantastico-mystique, il y a aussi des jeux de lumière, des costumes, des décors, des mises en scène incroyables…

Au début, on n’avait pas les moyens des anglo-saxons parce qu’ils tournaient à l’échelle planétaire, ce qui n’était pas notre cas. Après, on a joué en Angleterre, aux Etats-Unis, en Russie, au Mexique, au Japon dans des festivals de rock progressif. On chantait dans la langue de Molière, ils ne pigeaient rien, mais ils adoraient quand même. Il nous arrivait de jouer devant 2500 personnes. Je me souviens qu’à Manchester, les gamins qui venaient devant la scène étaient mes prompteurs. Sur leurs lèvres, je pouvais lire les textes parce qu’ils les connaissaient par cœur. Certains s’amusaient à les traduire pour les comprendre.

Quels sont les groupes qui vous intéressaient avant que vous ne commenciez à œuvrer dans la musique.

A la fin des années 60, nous étions fascinés par les Procol Harum et autre King Crimson. Ils commençaient à mélanger toutes les tendances musicales : jazz, folk, classique et rock. Nous nous sommes engouffrés dans cette mouvance, tout en ayant un langage textuel décalé, frisant le dadaïsme. Nous étions aussi très inspirés par la peinture, comme les créatures de Jérôme Bosch. J’ai du mal a expliquer, mais nous avons bâti un univers à nous en nous inspirant de ce que l’on aimait musicalement et visuellement.

Le groupe Ange a 50 ans par France 3 Bourgogne-Franche-Comté en décembre 2019.

Je crois savoir que l’album Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles ne vous a pas laissé indifférent.

C’est clairement un album qui a fait prendre un virage à tout le monde. Il date de 1967 et on a fondé Ange en septembre 1969. Les Beatles nous ont inspiré au début, dans le fait de triturer les sons pour trouver des mélodies étonnantes et un climat original. Ils ont cassé les codes, tout le monde a suivi!

Il y a des albums cultes dans votre répertoire. Le Cimetière Des Arlequins, Au-Delà Du Délire, Emile Jacotey, Par Les Fils De Mandrin

Notre carrière, c’est une grande histoire de culte (rires).

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(Photo : Alexandre Marchi)

Pour certains, vous êtes un groupe mythique.

Le mot mythe, je n’aime pas trop.

Un groupe de légende alors ?

J’aime mieux. Légende, c’est un beau mot. Vous savez, je suis assez fier de cette carrière. J’ai consacré toute ma vie à ce groupe et c’est un de mes plus grands bonheurs. Je n’ai pas honte de dire que j’ai eu une existence fabuleuse. Tous les gens qui m’entourent m’ont inspiré, toutes les choses qui n’existent pas m’ont inspiré. Je les ai fait exister dans mon imaginaire et je les ai transmis aux gens. Les artistes se doivent de livrer du rêve au public, dans notre cas, avec toute l’inconscience et la folie possible. Nous, sur scène, c’est du funambulisme. On aime se mettre en danger.

Vous ne faites jamais le même album. Là aussi, c’est une sorte de mise en danger.

On se met en danger partout. Sur scène et en studio.

Teaser du Heureux ! Tour

Vos fans sont appelés « les imbibés ». Plus précisément, les imbibés de l’univers angélique. Vous en êtes le gourou ?

Descamps… gourou. C’est pour ça.

Gourou, ça fait secte, non ? christian descamps,ange,50 ans de carrière,interview,mandor

Jésus aussi ça fait secte (rires). Plus sérieusement, « les imbibés », c’est juste notre fan club. Ça fait 24 ans que l’on a en moyenne 1000 adhérents par an à notre association « Un pied dans la marge », ce qui permet de faire vivre l’histoire du groupe (note de Mandor : ils reçoivent aussi gratuitement le fanzine Plouc Magazine). Ce sont autant nos meilleurs producteurs que nos meilleurs attachés de presse. Le respect entre nous est évidemment mutuel.

Vous n’avez jamais été tenté d’arrêter le groupe définitivement ?

Parfois, on a traversé des moments professionnels difficiles. Dans les années 80, on nous disait que plus personne ne voulait de nous, ça ne motive pas trop… Même ma mère m’a dit une fois : « tu ne vas pas continuer jusqu’à 70 ans quand même ? Ce n’est pas de la musique pour ton âge. » Ce n’est jamais une question d’âge, c’est toujours une question d’envie. Aujourd’hui, j’adapte ma carcasse à ma musique. Je ne suis pas le même que dans les années 60, mais je fais avec ce que je suis aujourd’hui.

Vous n’avez plus rien à prouver en tout cas.

Non, mais tant que mes cordes vocales et mon physique me permettent de continuer, je continue.

Clip de "L'autre est plus précieux que le temps", extrait de l'album Heureux!

Comment fait-on pour renouveler le propos de ses chansons en 50 ans de carrière ? Vous n’avez pas l’impression d’avoir tout dit ?

En fait, il y a trois thèmes majeurs : la vie, l’amour, la mort… et l’imaginaire. Moi, j’ai passé ma vie à imaginer. Dans ma tête, j’ai tellement de choses qui me traversent l’esprit...

Dans la chanson « A tort ou à raison », de l’album Heureux !, c’est exactement, ce que vous racontez.

C’est bien de l’avoir remarqué! C’est une chanson très personnelle, une chanson bilan et je m’y adonne rarement. Il y a moins de métaphores, mais j’ai voulu qu’elle aille droit au cœur. Il y a des instants dans la vie où il faut être direct.

Vous commencez à écrire sur la vieillesse. Vous la sentez en vous à 73 ans?

Dans la vie courante, la vieillesse est péjorative. Quand on me demande comment je vais, je réponds « comme un vieux ! » On me répond « dis pas ça ! » Et je ressors ma fameuse phrase, « je n’ai pas trouvé d’autres moyens pour vivre que de vieillir ».

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Pendant l'interview...

christian descamps,ange,50 ans de carrière,interview,mandorIl y a un livre intitulé Toute une vie d’Ange, paru aux Presse du Midi, contenant 2 CD inédits (avec des interviews) qui vient de sortir. Il raconte vos 50 ans de carrière.

Il est écrit avec la collaboration de Jean-Noël Coghe, journaliste (Rock & Folk, Best, Pop Music, RTB, AFP, France 3) et reporter (RTL, France Inter, RMC)… Il se trouve qu’il est aussi le grand-père de mon petit-fils. Je lui ai confié ma vie d’Ange, soit un demi-siècle de rock progressif, souvenirs, anecdotes, mises au point, coups de gueule, vindicte et toujours notre passion. Cela s’étale sur deux périodes distinctes de 25 ans.

Oui, d’ailleurs, il y a eu une première tournée d’adieu avec la première formation en 1995.

Je voulais dire adieu à mes premiers compagnons, mais j’avais bien l’intention de continuer. Mon fils a pris la place de mon frère aux claviers, et on a démarré autre chose qui existe depuis vingt-cinq ans. C’est-à-dire la deuxième moitié de ces cinquante ans finalement.

Il n’y a plus de groupes comme vous aujourd’hui. Vous êtes les derniers dinosaures et je trouve que vous n’êtes pas célébrés à votre juste valeur. Ça vous blesse ?

Nous sommes le groupe français le plus célèbre... à être passé inaperçu sur les médias nationaux. J’aimerais bien aller parler, par exemple, dans « On n’est pas couché ». Je n’accuse pas Ruquier ou qui que ce soit, mais j’imagine que les programmateurs ou programmatrices sont trop jeunes et n’ont pas cette culture-là.

Après cette tournée des 50 ans de carrière, vous allez faire quoi ?

Un nouvel album en 2021. On va créer quelque chose de nouveau. Encore une fois. Ce qui est excitant, c’est l’inconnu. S’il n’y a pas d’excitation dans la vie, je ne vois pas l’intérêt de la vivre.

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Après l'interview, le 2 décembre 2020.

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11 janvier 2020

Jean-Louis Bergère : interview pour l'album Ce qui demeure.

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(© Jérôme Sevrette)

jean-louis bergère,ce qui demeure,interview,mandor« L’americana de Ce qui demeure célèbre les épousailles de l’acoustique et de l’électrique, comme un refus d’avoir à choisir entre chanson et rock. Loin d’être une collection de cartes postales, ce disque se veut plutôt l’osmose entre une âme contemplative et une pensée métaphysique, liées par un verbe racé et maîtrisé ». David Desreumaux, dans son magazine Hexagone a raison, l’Angevin Jean-Louis Bergère poursuit une carrière discrète à mi-chemin entre americana et chansons à textes. Ce disque, Ce qui demeure, est d’une sensibilité et d’une élégance rare.

Je dois dire que depuis 2001, date de sortie de son premier album, Une définition du temps, je suis passé à côté. Comment ai-je pu ? Un artiste si doué et profond. A l’écoute de son 4e album, Ce qui demeure, j’ai eu envie de rencontrer cet artiste majeur, mais à part… et encore trop méconnu.

Le 25 novembre dernier, Jean-Louis Bergère est passé par Paris pour une première mandorisation. Une belle rencontre...

Sa page Bandcamp, vous permettant d’écouter l’album Ce qui demeure (et ses trois autres albums).

Sa page Facebook officielle.

Argumentaire de presse officiel :jean-louis bergère,ce qui demeure,interview,mandor

Jean-Louis Bergère est un artiste ovni dans le paysage musical français (France Inter). D’albums discographiques en publications littéraires, ce songwriter angevin à l’écriture lumineuse et à la voix chaleureuse, dépeint à merveille les nuances de l’âme, les sentiments diffus, les paysages intérieurs. "C'est le sensible l'objet de Jean-Louis Bergère. Nommer l'invisible, faire exister ce qui n'est pas, le sentiment naissant, à l'instar d'une Nathalie Sarraute. Chercher, être en quête du soi intérieur. Gratter le dedans, le trouble et l'informulé et révéler l'indicible" (Hexagone). Après le très remarqué Demain de nuits de jours en 2013, unanimement salué par la critique, Jean-Louis Bergère revient avec ce nouvel album écrit autour du thème du « territoire ». Du causse Méjean à la Sécession Viennoise, des émois de l’adolescence au chant de Léonard Cohen, il revisite et interroge ces et ses lieux de narration et de mémoire.

Entouré de ses fidèles musiciens, c’est au discret et talentueux réalisateur Gilles Martin (Dominique A, Miossec, Diterzi…) qu’il a confié la peau sonore de ce quatrième album. Entre textes d’une haute teneur poétique et climats musicaux baignés d'ambiances électriques et acoustiques, Jean Louis Bergère poursuit avec ce nouvel opus sa quête intemporelle au cœur de l’intime. Un univers aussi fragile que puissant. Pour un voyage en apesanteur, entre lyrisme et contemplation.

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(© Jérôme Sevrette)

jean-louis bergère,ce qui demeure,interview,mandorInterview :

David Desreumaux a écrit dans Hexagone que tu « n’as rien de ce qu’il faut pour devenir un artiste à succès ». Tu comprends ce qu’il a voulu dire ?

Oui, très bien. Je ne suis pas dans le format actuel de la chanson française et je ne fais pas d’effort pour me fondre dans le moule. Je ne suis pas non plus dans ce qu’on appelle la variété.

Tu es dans l’introspection.

Depuis toujours, je fais un travail sur l’intime. Je me suis parfois égaré, mais pas sur les deux derniers disques. Ceux-là, je les assume totalement.

Lequel n’assumes-tu pas ?

En 2007, j’ai sorti Au lit d’herbes rouges, un disque qui ne me satisfait plus. J’en enlèverais la moitié. Certains me disent que je suis trop autocritique, mais c’est une condition sine qua non pour avancer. Si on est toujours satisfait de son travail, il y a un problème. C’est seulement depuis l’album de 2013, Demain, de nuits, de jours, que je me dis que je commence à toucher quelque chose.

Clip de "Ce qui demeure", extrait de l'album Ce qui demeure.

Images / captation et réalisation : Yannick Lecoq. Montage : Eregreb © Catapulte 2019

Tu as commencé la musique dans quelle circonstance ? jean-louis bergère,ce qui demeure,interview,mandor

Adolescent, j’ai fait de la trompette dans une école de musique classique. C’était par défaut parce que j’aurais préféré faire du piano, mais mes parents ont considéré que c’était trop compliqué. Dans la salle à manger, il n’y avait pas la place pour un piano. Entre violon, piano et trompette, j’ai donc choisi ce dernier instrument. En 3e, j’ai fait un deal avec mes parents. Si j’ai mon BEPC, ils m’offrent une guitare. J’ai cravaché et j’ai eu ma guitare. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à écrire des chansons.

C’était important pour tes parents que tu fasses de la musique ?

Ils étaient conservateurs de droite et catholiques de l’ouest… c’était un peu la norme éducative. J’ai reçu une éducation très rigoureuse, parfois même dure. La création a été pour moi un vecteur de rupture. C’est la seule chose que j’ai pu trouver qui pouvait libérer mon esprit. A 18 ans, je suis parti de chez mes parents en claquant la porte et en ayant pris soin de brûler tous les carnets dans lesquels j’écrivais. Un véritable autodafé.

C’est ce que tu racontes dans la chanson « Aurore », non ?

Absolument. Je raconte le jour où j’ai pris le train pour aller à Nîmes pour me rendre chez les Compagnons du Devoir. J’ai vu mon reflet dans la glace et c’est là que j’ai compris que c’était le début de ma vie. Ma seule préoccupation était de gagner de l’argent, donc pendant 10 ans, j’ai mis de côté la musique. A 28 ans, je me suis marié et un an après, nous nous sommes séparés avec ma femme. J'avais un peu peur de cette vie toute tracée. Je ne me voyais pas être papa tout de suite. Je ne me sentais pas les épaules assez larges. J’ai rencontré quelqu’un d’autre, puis j’ai vécu 10 ans seul. C’est pendant ces 10 ans que je me suis remis sérieusement à la musique.

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(© Egna)

jean-louis bergère,ce qui demeure,interview,mandor(Photo à gauche : Olivier Coiffard).

Aujourd’hui, tu t’es réconcilié avec tes parents ?

J’ai beaucoup d’amour pour eux. J’ai fait la paix avec mon père avant qu’il ne parte. Dans la vie d’un homme, c’est essentiel d’être en paix avec ses origines.

Après le sud de la France, tu es revenu à Angers.

Oui. Et j’ai commencé à faire des petits cabarets dans lesquels je chantais du Bashung, du Yves Simon, du Souchon et du Ferré… et un peu des chansons à moi, mais elles passaient mal. Ce que j’écrivais à l’époque était très hermétique, voire prétentieux. Je jouais avec la langue dans des textes fleuves. C’était imbitable (rires).

Raconte-moi ta rencontre avec Léo Ferré.

Elle a été très importante pour moi. Il a été le premier à m’encourager. Je suis allé le voir la première fois en 1986, à la fin d’un concert à La Flèche, à côté de chez moi. J’étais très timide, alors je ne lui ai pas dit grand-chose. Je l’ai revu en 1988, alors que j’avais écrit pas mal de chansons. Avec l’inconscience de la jeunesse, j’ai fait un truc que je ne referai plus jamais. J’ai téléphoné à la salle où il devait se produire pour demander de faire la première partie. Cela m’a été évidemment refusé, mais la personne que j’ai eue au bout du fil m’a assuré un rendez-vous avec lui. Elle a tenu parole. J’ai amené à Ferré une cassette et des textes. Il a été très bienveillant avec moi. Nous sommes restés ensemble pendant trois quart d’heure et il a lu mes textes devant moi. Il m’a dit qu’il y avait quelque chose et qu’il fallait que je persévère.

Tu as fait une photo avec lui ?

Son jeune agent me l’a proposé, mais j’ai refusé parce que je ne voulais pas passer pour un fan qui était venu pour ça. Je dois dire que plus tard, j’ai un peu regretté. Ça aurait fait un beau souvenir.

Du coup, tu t’es senti légitime pour continuer à écrire des chansons ?

Si quelqu’un avec une œuvre si monumentale m’encourage, c’est certain, ça rassure. Ferré, ça a été un carburant pour mes forces motrices.

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(© Jérôme Sevrette)

Il y a un autre artiste que tu aimes beaucoup, c’est Léonard Cohen. Dans cet album, tu lui rendsjean-louis bergère,ce qui demeure,interview,mandor même hommage (« L’homme qui chante »). (Photo à droite : David Desreumaux)

Comme Ferré, Léonard Cohen m’a donné une force que j’avais envie d’avoir à 30 ans pour me lancer. C’est quelqu’un de primordial pour moi. Je suis très touché par son intégrité dans tous les domaines.

Pourquoi as-tu décidé de faire de la chanson un métier ?

Ce n’était pourtant pas quelque chose d’essentiel pour moi. J’ai pris beaucoup de temps, car au départ je n’en voyais pas l’utilité. De plus, à la fin des années 80, ça coûtait cher. Il n’y avait pas de home studio à cette époque. Ce sont des amis qui m’ont incité à graver mes chansons. J’ai commencé avec des cassettes et je me suis lancé plus sérieusement quand j’ai eu plus de moyens.

Tu n’as sorti que quatre disques en 19 ans de carrière. C’est peu.

C’est peu, mais cela m’a permis de garder mon indépendance économique et ainsi de garder mon indépendance artistique. Avec l’âge, aujourd’hui, je me dis que c’était le bon choix. J’ai été plus lent que les autres, mais je ne me suis pas abîmé dans d’éventuelles concessions.

Clip de "Inouïe", extrait de l'album Ce qui demeure. Captation, réalisation et montage : Renaud De Foville.

Je crois savoir que tu considères la chanson comme un objet sonore global.

Ma quête depuis le début est d’écrire en français et assembler le texte, la musique et la voix sans qu’il y ait une prédominance d’un côté ou de l’autre. Dans le monde de la chanson plus traditionnelle, je sens bien que ça passe difficilement. Ce qui prédomine, c’est le texte avant tout.

Il y en a  pourtant d’autres qui s’y risquent.

Oui, Dominique A avec son disque Remué et Bashung avec L’imprudence ont été des albums radicaux qui ont beaucoup compté pour moi. Que c’est beau ! Tu vois, rien que de t’en parler, j’ai des frissons.

Contrairement à Bashung, qui a commencé en faisant de la variété, toi, dès ton premier disque, Une définition du temps en 2001, tu as été radical.

C’est marrant parce qu’entre ce premier disque et le troisième, Demain de nuits de jours, il y a plus de liens qu’entre le deuxième, Au lit d’herbes rouges et le troisième. Je ne suis pas satisfait du deuxième. J’avais élargi la formation. Il y a avait trop de musiciens d’horizons différents. Je n’ai jamais été un leader et je n’avais pas l’assurance que j’ai maintenant. Chaque musicien donnait son grain de sel, il en a résulté un disque hétéroclite qui n’a pas une grande tenue. Dans les deux derniers albums, j’ai tout choisi, ils sont donc parfaitement cohérents et me ressemblent.

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(© Egna)

jean-louis bergère,ce qui demeure,interview,mandorC’est grâce à tes musiciens avec lesquels tu travailles depuis 10 ans ?

Je me sens privilégié de travailler avec Blaise Desol, Hervé Moquet, Evelyne Chauveau, Franck Durand et Jean-Baptiste Noujaim. On forme une vraie équipe et on s’aime tous. Mes deux derniers albums, c’est aussi leur projet, pas uniquement le mien, même si c’est moi qui mène la barque.

Tu te sens plus dans la catégorie chanson ou rock ?

Ni l’un ni l’autre. Je me sens plus dans la catégorie pop folk… à la Bon Iver ou Syd Matters.

C’est amusant parce que tu ne cites que des artistes qui chantent en anglais.

Comme je te le disais précédemment, ce qui m’émeut le plus, c’est la globalité sonore de l'objet chanson. Celle que je retrouve encore et plus souvent chez les chanteurs anglo-saxons. Je suis un fan total des climats, des ambiances, avec cette exigence de musicalité, peu importe la langue.

Ton nouvel album, Ce qui demeure, est un album qui s’écoute. Il ne faut pas se contenter de l’entendre.

Je considère désormais ma voix, mon chant, comme un instrument à part entière. Je travaille beaucoup sur ça, mais de manière très instinctive. Quant à mes textes, si on me dit qu’on n’a pas tout compris, mais qu’on a été quand même embarqué, je prends ça comme un compliment.

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Pendant l'interview...

Rappelons que tu publies aussi des livres de poésie. jean-louis bergère,ce qui demeure,interview,mandor

Ça a beaucoup diversifié mon activité. J’ai monté des formules « lecture-concert ». Je tourne beaucoup dans le réseau des médiathèques.

Tu te sens plus poète, chanteur ou poète chanteur ?

Je ne sais pas. Poète chanteur peut-être. Je sais bien que la notion de poète est devenue ringarde, mais je m’en moque. Un poète est quelqu’un qui cherche à traduire toutes les émotions qui sont dans l’air.

C’est quoi ta définition de l’art ?

L’art, c’est apprivoiser l’inquiétude.

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Après l'interview, le 25 novembre 2019.

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09 janvier 2020

Diane Tell : interview pour Haïku

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(Photo : Maxim Morin)

diane tell,haïku,interview,mandorNée à Québec, un 24 décembre, comme un cadeau de Noël à la chanson francophone, Diane Tell, artiste précoce, entre au Conservatoire de Val D'Or à 6 ans. En 1982, elle est devenue une artiste incontournable, novatrice et reconnue, au succès populaire important, qui aura remporté 6 Félix au Gala de l'ADISQ avant d'avoir 25 ans. Sa chanson phare, « Si j’étais un homme », est intronisée au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens en 2017. Notez que ce n’est pas son seul tube. Souvenez-vous aussi de « Faire à nouveau connaissance », « Gilberto », « Souvent, longtemps, énormément », « J’arrive pas j’arrive », « Savoir » ou autre « La légende de Jimmy » (extrait de la comédie musicale de Michel Berger et Luc Plamondon, La légende de Jimmy).

Productrice et éditrice autonome depuis l’album Chimères en 1983, l’auteur-compositeur-interprète a très tôt compris l'importance de rester libre et indépendante.

Après huit ans d’absence, du moins en tant qu’interprète, Diane Tell (déjà mandorisée là) revient à l’avant-plan avec son tout nouvel album Haïku. L’Abitibienne qui vit en Suisse a engagé le détonnant Jeannois Fred Fortin comme réalisateur, qui, en plus de signer trois textes, a enrobé l’album de sa touche unique. Sur les douze titres d’Haïku, Tell et Fortin ont vraiment mélangé leurs univers respectifs. On retrouve la voix toujours vibrante de la chanteuse, mais elle se drape de musiques syncopées, entre le blues, le jazz, la bossa nova et le rock.

Cet album est articulé autour des sentiments humains et des «émotions éphémères». On peut le dire, Haïku est l’album charnière d’une grande artiste libre, en pleine possession de son art.

Le site officiel.

Sa page Facebook officielle.

Pour écouter l'album Haïku.

Pour acheter le disque.

Le 4 décembre dernier, Diane Tell a bien voulu répondre à mes questions dans les locaux du studio Luna Rossa. Moment charmant.

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(Photo : Maxim Morin)

diane tell,haïku,interview,mandorArgumentaire de presse (par Marc Desjardins) :

Un Haïku, dans la tradition japonaise, c’est un très court poème de 3 vers qui évoque l’évanescence du quotidien. Pour Diane Tell, c’est un témoignage magistral, en 12 chansons parfaites, sur l’impermanence des sentiments humains.  

8 ans après le richement folk-rock Rideaux Ouvert, l’artiste surdouée et productrice indépendante assumée ne s’est pas reposée sur ses lauriers et a eu envie de sortir des sentiers battus avec un album remarquablement actuel de chansons originales, dans tous les sens du terme.

Sur Haïku, Diane Tell s’est entourée d’une équipe de brillants iconoclastes qui lui ont permis d’aller jusqu’au bout de ses choix. Sous la gouverne du toujours étonnant Fred Fortin, à la réalisation, ses complices habituels, François Lafontaine, Olivier Langevin, Samuel Joly et Joe Grass ont fait éclater les paroles et les musiques comme autant de feux d’artifices.

L’album (par Marc Desjardins) :diane tell,haïku,interview,mandor

Il se décline comme un itinéraire de l’intime, avec un point de départ et un point d’arrivée. Il décolle avec « Vie » que Fred Fortin a spontanément écrite, paroles et musique, pour Diane. Loin du rock de son groupe, Galaxie, il a plutôt signé la parfaite chanson de la Diane Tell familière, une jolie bossa d’Abitibi, tendre mais douce-amère. Il émaille l’album de 2 autres petits bijoux de nuances et d’âme à vif : « Catastrophe » et « Chat ».

Pour Haïku, Diane a recruté un nouveau collaborateur, l’écrivain suisse d’origine serbe Slobodan Despot qui nourrit les 3 titres qu’il a signés, avec Diane à la musique, de son écriture emplie de philosophie. «On n’jette pas un amour comme ça», premier simple tiré de l’album, valse doucement sur le regret et l’abandon. « Rien », à l’humour mélancolique, sautille sur une mélodie subtilement jazzée. « Questionnaire » termine l’album avec des interrogations fondamentales sur un rock contemporain assumé qui nous rappelle la force de mélodiste de Diane Tell.

diane tell,haïku,interview,mandorDiane s’est gardé la part de la lionne avec 4 chansons fabuleuses, dont elle signe les paroles et la musique. « Il ne m’aime pas » est une déchirante balade du regret, aussi inoubliable que « Si j’étais un homme ». « Evolène », à la rythmique obsédante, est un exorcisme intense mais rieur, coloré des demi-teintes de la Suisse où elle a élu domicile. «Haïku», toute dans la subtilité et le dépouillement, fait de ses mots une incantation intime de l’âme. Sur «Spoiler», Diane s’est lancée tête baissée dans une écriture éclatée, secouante, à la rythmique obsessive, pour tracer un portrait impitoyable de notre vie fragmentée.

L’album est complété par la jolie, tendre et chaleureuse « Moi fille, toi garçon » qu’elle co-signe avec Serge Farley-Fortin et par la très émouvante « J’aurais voulu qu’tu saches » du poète Alain Dessureault sur une musique à fleur de peau de Serge Farley-Fortin. Diane y livre une puissante interprétation qui ébranle quiconque l’écoute. Un grand moment.

Haïku, à réécouter en boucle parce que la vie vaut la peine d’être bien racontée.

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(Photo : Maxim Morin)

diane tell,haïku,interview,mandorInterview :

Plus le temps passe, plus je trouve que vos disques deviennent de plus en plus audacieux.

Je tente de l’être depuis mon premier album éponyme en 1977. C’était déjà très jazz et un peu à contre-courant. En France, on me connait surtout pour « Si j’étais un homme » qui est devenu un classique. Même mes autres tubes tels que « Faire à nouveau connaissance » et « Savoir » étaient déjà un peu plus décalés par rapport aux époques où elles sont sorties. L’audace a toujours fait partie de mes points forts… ou faibles (rires).

Mais dans l’album Haïku, on va vers l’expérimental avec une chanson comme « Spoiler ».

Je voulais faire quelque chose de diffèrent. On ne répète rien avec les musiciens en studio. D’habitude, j’arrive toujours avec mes chansons en guitare-voix. Pour celle-ci, c’était batterie-voix. Du coup, les musiciens se sont donnés à cœur joie pour jouer un peu en free style… je peux même dire que musicalement, ce titre s’approche du free jazz.

Clip de "Spoiler", extrait de l'album Haïku.

Présentez-nous les musiciens de cet album.

Olivier Langevin est à la guitare, Joe Grass à la pedal steel et au banjo, François Lafontaine aux claviers et Samuel Joly à la batterie. Quant à Fred Fortin, il est à la basse. J'ai eu le droit à cinq virtuoses qui ont l'habitude de travailler ensemble.

Fred Fortin, auteur-compositeur-interprète bien connu au Québec (il fait partie du groupe de rock alternatif Galaxie) a fait beaucoup de choses sur ce disque.

Au départ je l’ai engagé juste pour réaliser l’album et spontanément, il m’a proposé trois chansons. J’ai trouvé très intéressant que le réalisateur participe aussi à l’écriture des chansons. C’est très rare. Vous savez, Fred est plus un musicien qu’un réalisateur. Il s’est engagé dans cet album comme un artiste.

Vos deux univers se marient parfaitement.

Je l’ai vite constaté. Nos univers assemblés donnent quelque chose de nouveau que je recherchais depuis longtemps.

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A gauche, je tiens la figurine de Diane Tell (tirée de la première pochette de Diane Tell en 1977). A droite, Diane Tell tenant son smartphone avec la fameuse pochette. "Vas y, on fait la photo, ça va être marrant!" m'a-t-elle dit.

Aucune chanson ne se ressemble dans cet album.

J’aime bien l’idée qu’on ne sache pas ce qu’il va se passer. Comme dans les séries, si on devine le scénario, on s’ennuie vite.

C’est marrant cette remarque sur les séries. Dans la chanson « Spoiler », vous mettez en confrontation l’amour et la façon de filmer les séries.

C’est un angle original pour parler d’amour. Ça devient de plus en plus difficile d’être novateur quand on évoque ce sujet. Et puis, je suis fan de films et de séries. J’aime bien Jean-Marc Vallée et Denis Villeneuve qui sont des cinéastes québécois qui ont fait des choses magnifiques aux États-Unis. Ils m’inspirent…

Vous êtes fière de cet album ?

Oui, parce que j’ai réussi ce que je voulais faire. Parfois, on a de bonnes idées, on réunit des gens pour concrétiser ses envies et au final, ça marche moins bien qu’on l’espérait. Là, c’est l’album que je souhaitais au départ.

Clip de "Haïku", extrait de l'album Haïku.

L’écrivain suisse d’origine serbe Slobodan Despot a écrit 3 chansons pour vous.

C’est un grand auteur. J’ai lu tout ce qu’il a écrit. Un soir, je lui ai demandé si ça lui disait que l’on essaie de faire des chansons ensemble. En fait, il n’a pas écrit pour moi, il m’a envoyé trois poèmes qui existaient déjà sur lesquels j’ai composé de la musique. C’est une première approche. Peut-être que l’on ira plus loin la prochaine fois.

Composer sur les mots des autres, ce n’est pas la première fois que cela vous arrive.

Non, j’ai plaqué ma musique sur des mots de Françoise Hardy, Maryse Wolinski, Maryline Desbiolles… et même Laurent Ruquier (rires). J’aime bien chercher parfois des auteurs qui ne viennent pas du monde de la musique. Cela donne des résultats inattendus et j’aime l’inattendu.

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Diane Tell lors de l'enregistrement de Haïku.

L’indépendance par rapport à l’industrie du disque a toujours été importante pour vous.

Oui, même quand j’étais dans de gros labels. Dès 24 ans, j’étais décidée à être juste en licence. Je suis devenue productrice de mes propres disques. Je voulais me prendre en charge, car je ne voulais plus être dépendante des autres. Je ne voulais rien devoir à personne et surtout rester maître de mon œuvre. Je préférais que les maisons de disque travaillent pour moi, et non le contraire.

Votre précédent album studio de chansons originales date d’il y a 8 ans.

Entre temps, on a fait Une, un album guitare-voix reprenant mes plus grands succès. Nous avons aussi fait quelques albums multi-artistes pour des hommages à Jacques Brel, à Diane Dufresne, à Félix Leclerc…

Vous dites « nous » et pas « j’ai ». C’est curieux.

C’est l’habitude. Je considère que je ne fais pas mes albums toute seule. Il y a beaucoup de gens qui travaillent sur les chansons. Je m’inclue, mais je ne m’individualise pas.

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Pendant l'interview, au studio Luna Rossa (photos : Vincent Capraro)

En France, les gens vous aiment bien. Vous le ressentez ?

Oui. Ils sont bienveillants avec moi et il y a toujours du monde à mes concerts en France. J’aimerais juste que le public d’ici explore un peu plus mon répertoire. Je trouve qu’ils se contentent des deux, trois tubes diffusés sur les radios françaises. Mon répertoire est assez riche et il est disponible sur toutes les plateformes musicales. En règle général, les gens écoutent les « golds » et ne sont pas curieux des nouveaux disques. J’invite les français à se pencher sur Haïku. Ils ne sont pas à l’abri d’apprécier.

Oui, il faut préciser que dans ce nouveau disque, il y a aussi des chansons plus classiques à la « Si j’étais un homme ».

Des chansons comme « On ne jette pas un amour comme ça » ou « Il ne m’aime pas » sont de cet acabit.

Clip de "On ne jette pas un amour comme ça", extrait de l'album Haïku.

Ce ne sont pas des chansons d’amour positives, en tout cas.

C’est l’amour qui est comme ça… c’est toujours difficile. L’amour intense n’est pas toujours partagé. De toute façon, l’amour tranquillou où on s’aime bien et où tout va bien, ce n’est pas un grand moteur pour écrire des chansons (rires).

« Chat », c’est une histoire d’amour violente, au sens propre du terme.

Oui, mais on a aussi envie d’histoire violente et malsaine comme ça dans la vie. Je n’aime pas ce qui est plat.

Vous avez 43 ans de carrière cette année. Je n’arrive pas à réaliser que cela fait si longtemps que l’on vous connait.

En plus, le premier disque qui est sorti en France, en 1980, En flèche, dans lequel il y a « Si j’étais un homme » (qui a franchi le cap des 3 millions d'écoutes sur la plateforme Spotify en début d'année), était pour moi déjà le troisième (avant, il y a eu Diane Tell (1977) et Entre nous (1979)) En flèche va fêter dans quelques jours son 40e anniversaire. Le 17 janvier, il va d’ailleurs se passer des choses autour de ce disque.

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Après l'interview, le 4 décembre 2019.

(Photo : Sylvie Durand).