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17 novembre 2019

Mathieu Saïkaly : interview pour Quatre murs blancs

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(Photos : Aline Deschamps)

mathieu saïkali,quatre murs blancs,interview,mandorDans le deuxième album de Mathieu Saïkaly, Quatre murs blancs, « l’artiste questionne la place des illusions dans une vie et dans les relations, la recherche de la vérité, la confrontation avec les autres et avec soi-même. Un peu à la manière de tableaux. Son écriture est influencée par le courant impressionniste. Le plus important pour lui est de saisir la subtilité d’une émotion, d’une pensée ou d’une situation, plutôt que de raconter une histoire avec un début, un milieu, une fin. » Voilà ce qu’on apprend du dossier de presse. Le site indiemusic a poussé encore plus loin l’analyse : « L’histoire sous-jacente de Quatre murs blancs est celle d’un isolement volontaire. Celui, concret, de l’artiste face au doute, aux repères de plus en plus indéfinis de la communication grâce à l’art, pouvant rapidement conduire au déséquilibre moral. Mais plus que tout, celui, intérieur, de la solitude propice à la création, tandis que l’on s’éloigne du genre humain pour mieux se confronter à ses propres capacités. » Pas mieux.

L’album (que vous pouvez écouter ici) m’a transporté du début à la fin et m’a fait me questionner sur ma propre existence.

Le 21 octobre, j’ai donné rendez-vous à ce jeune homme qui m’intrigue depuis longtemps et je n’ai pas été déçu du voyage. Il a été souvent intérieur, donc pas toujours facile à décrypter. C’est aussi le charme de mon métier...

Sa page Facebook.

Biographie officielle :mathieu saïkali,quatre murs blancs,interview,mandor

Mathieu Saïkaly est né le 8 mars 1993 à Avon (77) d’un père libanais et d’une mère française née de parents italiens. Il passe sa jeunesse en région parisienne mais aussi en Chine lors de l’adolescence, avant de revenir en Île-de-France.

C’est à 9 ans qu’il commence la guitare. Dès 2010, Mathieu Saïkaly lance sa chaîne YouTube, MathPlup (cette chaîne aujourd’hui compte plus de 30 000 abonnés). Il y poste des reprises, des compositions et quelques expérimentations musicales.

En 2013, après une licence d’anglais, il décide de « prendre un an pour la musique », en parallèle il continue de prendre des cours d’Art Dramatique au conservatoire du 20e arrondissement.

Sur les conseils de ses amis, il décide de s’inscrire à la Nouvelle Star. Il remporte l’émission en février 2014 et signe chez Polydor / Universal.

D’août 2014 à juin 2015, il participe et conçoit avec l’écrivain Nicolas Rey une chronique hebdomadaire de 10 minutes sur France Inter dans l'émission de Pascale Clark, A'live sous le nom Les Garçons Manqués. Nicolas lit des extraits de textes, de lui-même ou de différents auteurs, et Mathieu Saïkaly chante des extraits de chansons : ils alternent à la manière d’un ping-pong.

En juillet 2016, Mathieu Saïkaly incarne un petit rôle dans le film, Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand, sorti en Février 2018.

D’octobre 2014 à février 2017, Les Garçons Manqués interprètent un premier spectacle intitulé Et vivre était sublime. Ce spectacle remporte le Prix du public Avignon Off 2015 dans la catégorie « conte, poésie, lecture ».
Depuis mars 2017, ils jouent un deuxième spectacle des Garçons Manqués, Des Nouvelles De l’Amour.

Il sort son premier album en août 2015 intitulé A Million Particles qui cumule aujourd’hui plus de 4 millions d’écoutes sur Spotify.

En 2016, il quitte Polydor pour fonder son propre label Double Oxalis afin d’enregistrer son nouvel album Quatre Murs Blancs (L’autre Distribution / Idol).

mathieu saïkali,quatre murs blancs,interview,mandorLe disque (argumentaire de presse officiel):

Quatre murs blancs est un parcours d’indépendant pour Mathieu Saïkaly. À 23 ans, un an après la sortie de son premier album chez Polydor / Universal, le jeune parisien prend la décision de poursuivre son aventure sur son propre label, Double Oxalis, seul garant de son intégrité artistique. De cet engagement personnel lui vient en composant, l’idée d’un album en deux phases : le premier chapitre sera en français, le second en anglais.

Touche-à-tout insatiable aperçu à la radio, au théâtre (Les garçons manqués avec Nicolas Rey), à la télévision et au cinéma, le doux poète Saïkaly aime à peindre les émotions parfois complexes de l’humain à travers ses propres spectres. Ses douze titres qui touchent aux émotions universelles, traversées de joie, de peur, de doute et de courage en sont la preuve. Transpercé par la question universelle de l’amour autant que par la quête d’une vérité essentielle, Saïkaly se met à nu dans cet exercice courageux et salutaire, à l’instar de sa pochette le dévoilant de dos, au milieu d’une pièce minimaliste, apaisante et minérale.

Ce second album traduit une renaissance, un retour à l'essentiel, la promesse d’un voyage et d’une ouverture non plus vers soi mais au monde. Avec Quatre murs blancs, Saïkaly va de l’avant et vogue vers son futur. Un projet entier, empreint de poésie, de douceur, de sagesse et d’une quête de vérité enfin comblée.

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(Photo : Aline Deschamps)

mathieu saïkali,quatre murs blancs,interview,mandorInterview :

Quitter un gros label pour monter le sien plus « discret », c’est un sacré risque, non ?

Au début, il y a le plaisir de l’idée, mais quand tu commences à mettre les mains dans le cambouis, c’est là que tu mesures l’ampleur du projet. C’est du travail qui ne comprend plus uniquement la musique. Il y a aussi beaucoup d’administratifs. De plus, j’ai beaucoup investi dans le label. Je n’ai fait que ça d’ailleurs. Dans 6 mois, je te dirai si j’ai bien fait ou pas (rires).

Ton label s’appelle Double Oxalis. Après quelques recherches, j’ai découvert qu’un Oxalis est une plante qui ressemble à un trèfle. C’est pour te porter bonheur ?

Je ne l’ai pas fait exprès, mais c’est peut-être inconscient.

Ces dernières années, est-ce que l’on peut dire que tu as un peu ramé ?

En 2016, ça a été un peu chaotique chez Polydor. Quand Vincent Bolloré a repris la tête de Vivendi, (Universal appartient à ce grand groupe), il y a eu de nombreux changements d’équipes. Mon directeur artistique, grâce à qui j’avais pu faire mon premier album, a été licencié à ce moment-là. Il était pourtant formidable. Pendant un an, pour moi, ça a été marécageux. Je ne savais plus pourquoi j’étais là. A un moment, on a décidé d’arrêter parce que je ne faisais plus partie de leur « politique ». Même s’il n’y avait pas de problèmes majeurs entre nous, nos états d’esprits n’étaient pas très compatibles.

Clip de "Jeux d'ombres", extrait de l'album Quatre murs blancs

Qu’est ce qui fait l’originalité de tes chansons ?

J’essaie de rester sincère au maximum. Je recherche et explore sans cesse. Je ne reste jamais dans quelque chose qui a déjà été fait. Je ne veux mettre aucune barrière. Juste, je mets à plat ce que je ressens et je construis autour de ça.

Tu veux donc que ça parte toujours de quelque chose qui soit véridique.

Oui, il faut que l’émotion que j’avais à la base ne soit pas amoindrie par le processus de construction de la chanson jusqu’à son aboutissement. Dans ce chemin, il y a plein de pièges dans lequel tu peux tomber. Le passage en studio en est un. J’essaie de conserver l’émotion le plus possible.

Pour cela, il faut savoir s’entourer ?

Il faut bien choisir son entourage professionnel. C’est très important d’avoir une pleine confiance envers les gens avec lesquels tu travailles. Leurs propositions peuvent déclencher quelque chose en moi qui me fasse réfléchir.

Clip de "Je ne me souviens de rien", extrait de l'album Quatre murs blancs

mathieu saïkali,quatre murs blancs,interview,mandorIl y a deux visages chez Saïkali ?

J’ai différentes faces dans mon expression artistique. Comme mon projet avec l’écrivain Nicolas Rey, Les Garçons Manqués, le prouve. Je fais des reprises très joyeuses et spontanées et parfois très profondes et intimes. Je prends beaucoup de plaisir à explorer ces deux aspects-là de ma personnalité.

Dans ton disque Quatre murs blancs, c’est la deuxième face qui est mise en avant.

Dans ma vie, il y a eu différents drames qui se sont enchaînés, donc, mes textes ont été largement influencés par ce que je vivais.

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Nicolas Rey et Mathieu Saïkaly, Les Garçons Manqués. 

Ce disque est une renaissance ?

Renaissance est le mot juste. C’est vraiment ça. J’ai aperçu un horizon et j’ai décidé de m’en approcher au maximum. Avant je parlais de tout sans vraiment synthétiser ce que je voulais dire. Ca partait dans tous les sens. Dans ce disque, en termes de musique et de texte, j’ai eu moins peur de me montrer et j’ai su comment m’abandonner. Du coup, c’est moi à 100%.

Les chansons ont été écrites de 2016 à fin 2017. Tu es déjà passé à autre chose dans ta tête ?

Je t’avoue que je ne suis plus du tout dans le même état d’esprit, mais c’est facile de me remettre dedans pour la scène ou la promo. Dès que j’en reparle, l’histoire revient et je ne fais pas semblant.

mathieu saïkali,quatre murs blancs,interview,mandorTu t’es mis à nu, non seulement dans tes textes, mais aussi sur la pochette. Ce n’est pas innocent.

J’avais cette image de moi en tête depuis longtemps et j’ai fini par assumer le truc. Je suis nu et je propose de me mettre à nu dans mes textes. Ça se tient. Dans ce nouveau disque, je m’interroge sur ce qu’est la nature d’une vérité. Quelle la profondeur d’une vérité ? Comment cette profondeur s’exprime ? Peut-elle être pure ? Peut-on détacher la vérité des illusions ? Les zones d’ombres que l’on a en soi, peuvent-elles devenir pures ? J’évoque le cœur humain avec toutes ses contradictions et ses paradoxes.

Ta musique et tes textes sont exigeants, mais abordables. C’est rare.

J’espère même qu’ils sont populaires. S’il y a une vraie recherche, je t’assure qu’on n’a pas besoin d’avoir une culture incroyable pour écouter mes chansons. J’ai fait en sorte de toucher au cœur et à l’âme.

Ta voix n’est pas forcément mise en avant. Elle est presque au même niveau que la musique.

C’est volontaire. En France, culturellement, la voix est mise en avant. Dans la musicalité que j’ai explorée, je voulais qu’elles ne soient pas ensemble. Je ne veux pas que l’on s’attache spécialement aux paroles, mais à l’ensemble de la musique. Quand la compréhension n’est pas directe, c’est l’émotion qui ressort avant tout.

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Pendant l'interview...

Tu chantes en français, en anglais et parfois dans les deux langues dans la même chanson.

Je ne suis pas allé chercher les mêmes émotions en anglais qu’en français. Ce sont deux chapitres différents.

Tu parles anglais depuis l’âge de 6 ans.

Mon père est libanais. Ses frères et sœurs sont allés aux Etats-Unis au moment de la guerre, du coup, je parle en anglais à mes cousins qui sont nés là-bas. C’est aussi une langue que j’ai étudié à la fac. La littérature, je l’ai abordé en lisant des livres en anglais. J’ai une passion absolue pour cette langue.

Clip de "Mama oh I swear", extrait de l'album Quatre murs blancs

Mais tu as lu aussi des classiques en français ? mathieu saïkali,quatre murs blancs,interview,mandor (Photo à droite : José Cañavate Comellas)

Oui, évidemment. J’ai lu Camus, Céline, Albert Cohen en français.

Comme Bertrand Belin ou Dominique A, tu n’as pas envie d’écrire un roman ?

C’est marrant que tu me parles de ça, parce que j’en ai parlé récemment à Nicolas Rey. J’ai écrit une nouvelle. C’est quelque chose qui m’intéresse à fond, mais je n’ose pas m’y plonger complètement. Avec une chanson, il faut exprimer beaucoup avec peu de mots, et avec un livre, tu peux passer quatre pages sur un détail. C’est l’exact opposé. J’adore, mais je ne sais pas si j’en serais capable. Il m’arrive d’écrire sans contrainte d’espace, mais il faut que j’y travaille encore.

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Après l'interview, le 21 octobre 2019.

10 novembre 2019

I Muvrini : interview de Jean-François Bernardini pour Portu in core

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(Photo : Gypsy Flores)

i muvrini,jean-françois bernardini,portu in core,l'autre enquête corse,interview,mandorI Muvrini est un groupe corse fondé par Alain et Jean-François Bernardini à la fin des années 70. Il oscille entre chants traditionnels corses, musique du monde et variété. Véritable référence de la musique corse, le groupe s'est produit sur les plus grandes scènes françaises - de l'Olympia à Bercy en passant par le Trianon - et comptabilise huit disques d'or et deux Victoires de la Musique.

I Muvrini revient avec un nouvel album, Portu in core (Columbia - Sony Music) : un album pour chanter dans la tempête, accorder les consciences, élever les voix. Le leader du groupe, Jean-François Bernardini (déjà mandorisé ici en 2012), sort parallément un livre, L’autre enquête Corse, le trauma Corsica-France (éditions L'aube). L’occasion était belle de se rencontrer une nouvelle fois. C’est ce que nous avons fait le 23 octobre dernier dans une salle de sa maison de disque, Sony. Dans cette interview, il est question notamment de création, de violence et de non-violence… et de la musique d’aujourd’hui.

Vous pouvez écouter le disque Porto in core, par exemple ici.

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(Photo : Philippe Dutoit)

Argumentaire de presse : i muvrini,jean-françois bernardini,portu in core,l'autre enquête corse,interview,mandor

Avoir le peuple dans la voix, le chant d’un ruisseau, le port d’attache, la flamme et la force des vivants. Entre urgence et espoir, I Muvrini nous proposent leur nouvel album Portu in core (port d’attache).

Ainsi, ils annoncent la couleur: l’âme arc-en-ciel. Chanter dans la tempête. Accorder les consciences. Elever les voix. Debout les cœurs. Notre maison, la Terre brûle : mieux vaut ne pas en parler? - Alors chantons.

Dans le son de leurs langues, I Muvrini interrogent, bousculent, et se frottent au réel. Ni donneurs de leçons, ni prophètes du désespoir, ils donnent du sens en réinventant leur musique et leur rôle d’artiste.

Il y a ainsi des horizons que les chansons ont l’audace d’ouvrir, pour dialoguer à l’oreille du monde. Le raffinement et l'insolence poétiques d’I Muvrini viennent claquer à nos fenêtres, danser sous nos yeux, attiser nos courages. Comme le chant des baleines, qui s’entendent et se comprennent d’un bout de la planète à l’autre, rien n’est plus universel que ce grain de singularité que les mouflons de Corsica sculptent dans une musique entre Terre, Mer et Ciel.

Ce nouvel album est rock, poétique, electro, pop, blues, chanson, musique du monde, corse… I Muvrini refusent de « chanter en rond ».

Mais surtout, entre port d’attache et planète, ils chantent: pour que change le goût et le cap du monde. Ils nous invitent à faire le cercle dans un nouveau village. Un paese novu.

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(Photo : Philippe Dutoit)

i muvrini,jean-françois bernardini,portu in core,l'autre enquête corse,interview,mandorInterview :

Portu In Core est le 17e album studio. Ça commence à devenir une sacrée œuvre !

Nous sommes assez prolifiques. Nous sortons un album par an ou un tous les deux ans. Nous avons une capacité à nous renouveler et à créer qui est un signe de bonne santé.

Vos thèmes sont souvent les mêmes : les droits de l’homme, l’écologie, l’humanité… Est-ce facile de se renouveler quand on a autant d’albums à son actif ?

Un album, c’est un voyage. Etre artiste, c’est voyager dans le temps. Parfois, c’est la tempête, parfois il fait nuit, parfois il fait sombre, parfois il y a de l’espoir. Ce qui est clair, c’est que tout ce qui est autour de nous se renouvelle, forcément, nous nous renouvelons nous aussi. Dans notre itinéraire, s’il y a une force, c’est cette capacité à réinventer. Il suffit de se connecter au monde tel qu’il nous interroge aujourd’hui.

Est-ce que votre curiosité est parfois altérée ?

Non, elle n’est jamais en berne. Si c’était le cas, cette aventure I Muvrini n’aurait pas le droit d’exister. Notre curiosité n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui. On n’a jamais été aussi juste dans notre capacité à mêler notre musique aux problématiques du monde et aux sonx de l’époque. Nous avons un public de plus en plus large qui perçoit notre musique, nos engagements, nos implications, nos volontés d’être transformant dans le monde tel qu’il est.

Clip de "En 2043" extrait de l'album Portu in core.

Transformer le monde, est-ce le rôle principal d’un artiste ?

Oui. Un artiste n’a pas de recette, il a un guide. Et le guide, c’est sa sensibilité. Avec sa sensibilité, il est comme un mineur dans le tunnel. Il a une lampe sur le front et il avance avec ça. Nous, nous avons cette lumière intérieure.

I Muvrini arrive toujours à avoir un son moderne. Comment faites-vous ?

En studio, nous sommes en perpétuel recherches de sons, de timbres, de mélodies et de rythmiques. Le travail en studio nous enthousiasme tellement qu’il pourrait presque nous suffire. C’est un travail exaltant de trouver les ingrédients pour que cela sonne le mieux possible. On est dans une quête de mixages métissés. Nous n’avons pas peur des sons d’aujourd’hui. Les loops électroniques nous séduisent comme peut nous séduire une voix d’un berger. Il y a différentes ondes et vibrations qui nous parviennent, nous les utilisons. C’est notre façon d’être moderne aujourd’hui.

Depuis le début de l’interview, vous dites « nous » et jamais « je », alors que vous êtes le maitre d’œuvre principal.

Pour moi « nous » n’est pas un élément de langage. Je sais très bien qu’un groupe n’existe que parce qu’il y a une confiance, une énergie qui circule, des talents qui s’additionnent… c’est ça qui fait notre force. Après, c’est comme dans un organe humain. Si je vous demande ce qu’il y a de plus important entre le cœur et les poumons, vous répondez quoi ? Je fais ma part, mais si le cœur ne bat pas, ça dysfonctionne. J’emmène le premier jet, mais si le premier jet est tout seul, il est bien orphelin. On donne tous le maximum de ce que l’on peut donner. Mon travail de capitaine de cordée, je le fais plus intensément que jamais, avec plus de conscience que jamais, grâce à tous les membres du groupe. On est tous là au service d’un projet, l’aventure I Muvrini… et c’est aventure est plus forte que nous.

Tournée 2019.

En 17 albums, le monde a changé en pire. Faire de la musique peut-il l’embellir et changer des choses ?

Si j’avais le sentiment de faire de la musique uniquement décorative, je resterais chez moi cueillir des olives ou apprendre des chansons aux enfants. Le monde a une phase d’ombre, mais il a aussi un visage qui est enchanteur et fantastique. C’est celui-là que nous cultivons. Comment on trouve le passage de la ligne entre la fragilité en la force ? C’est ce que nous cherchons. Beaucoup ont le sentiment que tout s’écroule, je préfère avoir le sentiment que tout est possible.

Sur quel progrès les êtres humains devraient se pencher ?

C’est un progrès éthique. Il y a une possibilité de célébrer la noblesse, les valeurs, la nature profonde de l’être humain. On essaie de nous faire croire que l’homme est violent par nature et qu’il est égoïste. Ce n’est pas vrai. C’est contre nature. Aujourd’hui, les neurosciences prouvent que l’être humain est un être de compassion, d’altruisme, d’empathie, de partage et d’égalité. C’est ça notre nature, mais nous en sommes détournés en permanence.

Vous voulez dire qu’on veut nous « désempathiser » ?

C’est exactement ça. On nous demande de nous occuper que de soi. Il faut devenir un tueur pour être le premier. C’est un monde qui à l’arrogance de nous refaire l’âme, c’est-à-dire de malmener ce que nous avons d’essentiel. A nous de résister. Je suis prêt à vendre mon âme, mais pas à n’importe qui, ni à n’importe quoi.

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(Photo : Pierre Michelangeli)

Est-ce que plus on est engagé, moins on est artiste ?

Je me dis toujours que si le livre que tu veux lire n’existe pas, il faut l'écrire soi-même. Mais, on me dit souvent de m’occuper de ma carrière plutôt que de m’engager humainement pour différentes causes. Pourtant, I Muvrini a un devoir : être sur scène avec le peuple, nourrir, porter le pain pour le cœur et l’âme. Je sais que les vents sont souvent contraires, mais je peux vous dire qu’en vivant de l’intérieur ce que nous vivons, tant au niveau de la scène, qu’au niveau des centaines de conférences sur la non-violence que je peux donner avec l’ONG Umani, il y a des chantiers d’espoir incroyables. Ce qui est beau, c’est que même quand l’être humain à une âme abîmée, il est très facile de le transformer. Encore faut-il prendre le temps d’aller semer dans ce jardin-là, celui du bien commun. La plus grande qualité de l’âme humaine, c’est qu’elle a une grande capacité à se transformer pour le positif qui est insoupçonnable.

Je reviens à cette notion d’être artiste. Les artistes ont-ils une mission ? Si oui, laquelle ?

Est-ce que notre mission n’est pas de donner la meilleure nourriture à chacun ? C’est sur scène, mais c’est aussi en dehors de la scène. Il ne faut pas se contenter de donner son opinion sur le monde, ça chacun peut le faire, il faut aussi incarner quelque chose. Aller ensemencer la non-violence dans les collèges, les lycées, les universités, les prisons et auprès du grand public, c’est important. Qui investit dans la non-violence alors que c’est le paradigme de l’avenir ? Nous sommes dans un monde où la violence nous intoxique au quotidien. Violence verbale, comportementale, mentale. Cela nous prépare une société dont personne n’a envie. Je le répète, la violence nous met hors de notre nature. Hors de notre équipement de base biologique. La violence est une violation de notre nature, mais nous sommes tous intoxiqués. Il faut faire ce travail de detox et dire « tu as le droit à mieux ! »

Est-ce que le problème n’est pas que la violence est devenue télégénique ?

Si. Vous appuyez sur le bon point. La violence est partout. Dans les médias, dans les films, dans les jeux vidéo, dans la publicité. Si, aujourd’hui, j’avais agressé une grand-mère dans Paris, je serais à la une dès ce soir. Par contre, je sors un album et un livre et je ne vais pas être à la une. Avec la vulgarité, le mal et la violence, vous trouvez une place incroyable sur la médiasphère. Si la violence était aussi efficace pour renverser la justice et le mensonge, je ne crois pas qu’elle aurait toute cette publicité. Par contre, elle est très efficace pour enterrer les vraies causes, pour tuer les causes nobles, pour abîmer les hommes, donc pour nous vouer à l’échec. C’est pour ça qu’il faut se vacciner de ce poison.

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Parce que vous ne vous contentez pas de l’a chanter, quand I Muvrini évoque la non-violence sur scène, du coup, les gens comprennent de quoi vous parlez.

C’est tout à fait ça. La non-violence est nos semailles quotidiennes. Depuis 2011, j’ai donné plus de 450 conférences. Je vous assure, quand je rentre chez moi, je suis milliardaire. C’est comme si j’avais reçu un disque d’or.

Qu’est-ce que cela vous apporte, à vous, Jean-François Bernardini ?

C’est exaltant. Une conférence dans un lycée où il y a 500 élèves qui écoutent, ne touchent pas à leur portable pendant deux heures, débattent et réagissent à cette problématique, c’est quelque chose qui me bouleverse. C’est là que l’on comprend qu’il faut juste expliquer des choses et donner la parole à ces gamins.

Paradoxalement, j’ai remarqué que la non-violence ne fait pas l’objet de chansons spécifiques dans votre répertoire ?

Parce qu’elle est transversale à tous les autres thèmes. Non-violence et écologie, non-violence et économie, non-violence et amour, non-violence et empathie. C’est partout. L’Homme est extrêmement violent avec la planète, avec les animaux, avec la façon dont il communique… pour que l’on change de paradigme, il suffit juste que l’on dise oui à notre nature.

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Pendant l'interview...

L’artiste répond avec quoi aux problèmes du monde ?

Pas avec des armes, ni avec des slogans. Il répond avec de la beauté. Comment transformer ce négatif, comment l’éclairer et lui donner du sens ? Chaque artiste devrait se poser cette question. La pathogénèse (désigne le ou les processus responsable(s) du déclenchement et du développement d'une maladie donnée. On l'utilise aussi pour désigner les évènements ayant conduit à l'apparition d'une maladie et le déroulement de cette dernière), on nous l’a vend tous les jours, mais la salutogenèse (liée au « sens de la cohérence ». Une personne « cohérente » perçoit les événements comme compréhensibles, maîtrisables et significatifs), on ne nous en parle pas. Nous, nous disons qu’elle peut exister. Qu’est-ce qui font les conditions de la bonne santé de quelqu’un ? Comprendre ton monde, savoir que tu peux le transformer et savoir que ce que tu fais à un sens.

Que pensez-vous de la musique d’aujourd’hui ?

Nous sommes passés de la case « musique » à la case « divertissement ». Plus il y a de vide et de superficiel et mieux ça va. Tout le monde se réfugient dans la sphère privée et racontent sa petite histoire d’amour. Est-ce que ça suffit au peuple ? Je suis sûr que non. Il cherche autre chose, une vraie nourriture. Celle qui te met debout et qui éclaire.

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Après l'interview, le 23 octobre 2019, dans les locaux de Sony.

Sinon, Jean-François Bernardini vient de sortir un livre...

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04 novembre 2019

Dave : interview pour Souviens-toi d'aimer

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Sans renier « Vanina » ou « Du côté de chez Swann », Dave s’immisce dans un chemin plus personnel, voire risqué, avec son nouvel album, Souviens toi d’aimer, une phrase de l'abbé Pierre que le formidable interprète décline en 12 chansons. C'est Renaud qui est à l'origine de ce beau projet.

C’est un album très intime, un album de chansons françaises. Avec des textes de qualité signé Patrick Loiseau… et Renaud pour une chanson. Du sur-mesure.

Dave a toujours été un chanteur respectable, mais à partir d’aujourd’hui, avec ce très joli album, plus personne ne pourra en douter.

J’ai rencontré Dave dans sa loge de Vivement Dimanche, dont il était l’invité le 21 octobre dernier. C’était la troisième fois que je l’interviewais et, comme d’habitude, il a été drôle, souriant et très sympathique. J’en connais qui n’ont pas la même carrière et qui se prennent beaucoup plus au sérieux…

Sa page officielle Facebook.

Pour écouter l'album Souviens-toi d'aimer, c'est là!

daave,souviens toi d'aimer,interview,mandorBiographie officielle (par Patrice Demailly) :

Il y a l'homme. Populaire, récréatif, fin gourmet, spontané, sourire accroché à son accent hollandais et bonne humeur pétaradante. Un client idéal pour intervieweur allergique aux réponses cadrées. Parce que Dave a le sens de la formule, l'art de la digression savoureuse ou la phrase-sentence autant percutante qu'inattendue. Joueur souvent, gentiment railleur parfois, vif toujours, et même délicieusement intraitable envers lui-même. Son solide capitale sympathie s'est naturellement propagé sur l'écran cathodique : animateur d'émissions (Salut les chouchous, Domino Day, Du côté de chez Dave), commentateur caustique pour l'Eurovision, membre du jury de La France a un incroyable talent... Le plus français des Néerlandais fait en quelque sorte un peu partie de la famille.

Il y a le chanteur. Populaire (bis), entertainer, armé de chansons inscrites dans l'inconscient collectif et contagieuses (faut-il encore vraiment citer « Vanina », « Du côté de chez Swann », « Est-ce par hasard », « Mon cœur est malade » ou « Dansez maintenant » ?), voix immédiatement identifiable et longévité exemplaire. Son terrain de jeu privilégié, c'est la scène. Qu'il arpente en respectant ces quatre principes chevillés à son corps volcan : émotion, folie, générosité, humour. Ne pas s'attendre avec lui à ce que le spectacle ronronne. Ne pas s'attendre, non plus, à ce qu'il chante à l'économie.

D'un point de vue discographique, il s'était fait plus rare ces derniers temps. Hormis un disque de ses chansons revisitées à la sauce soul-Motown en 2011, il faut remonter treize ans en arrière pour trouver la trace de titres originaux (Tout le plaisir a été pour moi). Ce qui a impulsé cet album, c'est une rencontre inopinée. Dave se produit alors à l'auditorium du Thor, près de l'Isle-sur-la-Sorgue, au profit de l'association des chiens-guide pour enfants aveugles. Dans la salle, le chanteur Renaud s'est déplacé en voisin. Il est scotché par l'énergie et les facéties décomplexées de son aîné. En loge, il lui glisse : « Tu es un clown musical ». Les deux hommes, dont les résidences secondaires sont à proximité, se rapprochent, échangent, sympathisent. Autre point commun entre eux, Thierry Geoffroy, ami très proche du chanteur au bandana rouge et co-compositeur du morceau « Dernier Regard » pour Dave en 1990. Il fait entendre à Renaud « La fille aux deux papas ». Chanson sur l'homoparentalité, écrite par Patrick Loiseau, parolier attitré et compagnon de Dave, à la demande de Marc-Olivier Fogiel. Sujet sociétal. Sujet engagé. Sujet clivant… Renaud craque pour ce titre et décide, dans la foulée, de produire l'album. Son offrande ne s'arrête pas là puisque il glisse aussi un texte sensible et aux éclats brisés (« Une femme qui s'en va »).

Le disque (par Patrice Demailly:daave,souviens toi d'aimer,interview,mandor

Dave retourne donc au charbon de la nouveauté et pète le feu. Lui le fougueux des planches se réhabitue à la moquette des studios. Direction le mythique ICP à Bruxelles sous la houlette de Thierry Geoffroy - réalisation et arrangements - et du réputé Phil Delire (Thiéfaine, Noir Désir, Bashung, Renaud) au mixage. Du panache, de la délicatesse, de la conviction. Pas besoin chez lui de baisser de tonalité. Dave chante comme aux premiers jours les mots de Patrick Loiseau. Leur belle complicité se dessine même pour la première fois sous la forme d'un duo (« Deux moitiés d'une même orange »). Paroles aux effets miroir, paroles célébrant l'évidence de l'alchimie (Désir, attirance et osmose / Où est la raison dans tout ça / En tout cas tu m'accorderas / Que la vie a bien fait les choses). La voix très pure embrasse le souvenir. Souvenir de l'ultime départ de sa mère dans une version ici magnifiée par un écrin de cordes (« Dernier regard »). Souvenir d'amis disparus, emportés par la maladie de l'amour (« Sous quel arc en ciel »). Souvenir d'une époque bénie et insouciante sur une mélodie de Gilbert Montagné (« La nostalgie sera toujours ce qu'elle est »). Thierry Geoffroy ne s'enferme jamais dans l'immobilisme et dresse un écrin musical aussi classieux qu'audacieux (« Inséparés », épique et accrocheur). Il y aussi une chanson sur les morsures du temps qui passe (« Quittons-nous bon amants »), une autre sur la fatalité de la mort (« Plus libre que l'air »), des manifestes pour la pensée positive (« Pas à l'abri », « Souviens-toi d'aimer ») et un titre qui rappelle par sa thématique le « Par amour par pitié » de Sylvie Vartan (« L'inventaire »). Cette percée aux émotions diffuses prend une allure de conquête. Dave a un incroyable talent. Celui de surprendre et d'emballer dans un même élan.

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daave,souviens toi d'aimer,interview,mandorInterview :

La dernière fois que je vous ai interviewé, c’était en 2006, pour l’album Tout le plaisir a été pour moi. Avec ce nouveau, Souviens-toi d’aimer, j’ai l’impression que ce sont les deux disques les plus intimes de votre carrière…

Vous avez raison. Dans les deux albums, ce sont des textes très profonds signés de Patrick Loiseau, mon compagnon. C’est donc presque autobiographique. Il est la plume, normal pour quelqu’un qui s’appelle Loiseau, et moi je suis son porte-parole, en quelque sorte. Les chansons parlent de nous puisque nous avons une vie commune de bientôt un demi-siècle. Pour vous donner un exemple très précis, la chanson « Quittons-nous bons amants », je lui ai demandé de changer un peu la fin parce qu’elle finissait mal. Parfois, je lui suggère des modifications, mais très rarement.

Souviens-toi d’aimer est un album d’auteur ?

Oui, j’insiste là-dessus. C’est un album d’auteur et pas de parolier. Je ne suis que le transmetteur de ses textes. Par contre, je ne renie pas l’importance de chansons comme « Du côté de chez Swann » ou même « Vanina », c’est important que des chansons populaires existent. Elles font du bien aux gens. Ce n’est pas très important ce que ces chansons racontent, mais tout le monde s’en souvient des décennies après. Il doit bien y avoir une raison.

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En 2006, pour l'album Tout le plaisir a été pour moi.

C’est quoi pour vous, une chanson à texte ?

Un poème avec de la musique. Les chansons comme « Vanina », « Est-ce par hasard » ou « Danser maintenant », c’est juste la rencontre entre des sons, des paroles et des notes.

C’est difficile de faire des chansons « populaires ». J’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui y parviennent.

Vous avez raison parce que c’est compliqué de faire simple et efficace. Mais, à mon âge je ressens le besoin de chanter d’autres sortes de chansons. Continuer à faire chanteur pour minettes, ce serait pathétique.

Je vous ai entendu dire sur France Culture, toujours sous forme de clin d’œil, que ce disque était enfin « celui de la maturité ».

A 75 ans, il serait temps. A mon âge, on n’est pas mûr, on est plutôt blet (rires). Pendant longtemps, on ne se voit pas trop vieillir. Comme les cocus, nous sommes les derniers au courant qu’on est vieux. Bref, aujourd’hui, je ne cherche plus le tube. Je cherche à faire un bel album. Bon, si je veux être tout à fait franc avec vous, les gens de mon âge rêvent tous de répéter ce qu’a fait Henri Salvador avec son album, Chambre avec vue, dans lequel il y avait le magnifique « Jardin d’hiver ». Personne ne cracherait sur deux millions d’albums vendus (rires).

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Dave et Renaud cet été sur l'Isle-sur-la-Sorgue.

Parlons de Renaud (mandorisé là). Renaud qui produit Dave, ça en a surpris plus d’un !

C’est rare qu’un chanteur donne de l’argent à un autre artiste pour faire un disque, surtout quand ils appartiennent à deux mondes aussi différents. Ma rencontre avec lui, on dirait un film de Lelouch. Il y a tellement de hasards…

Racontez-nous alors.

Renaud s’est installé sur l'Isle-sur-la-Sorgue il y a 30 ans, moi, il y a 24 ans. Thierry Geoffroy, qui a composé 8 chansons dans cet album, s’est installé à 7 kilomètres de là, il y a quelques années. Sa femme, qui est hollandaise, à vue dans la presse que j’allais faire un concert philanthropique au profit des chiens guides pour les enfants aveugles. Elle a demandé à la bande à Renaud de venir avec elle me voir. C’était il y a 4 ans. Quand Renaud m’a vu sur scène, il a compris que je n’étais plus un chanteur à minettes. On est devenu copains et il a décidé de produire mon album. C’est vraiment une histoire vauclusienne.

Sans lui, réellement, cet album n’aurait pas vu le jour ?

Si, mais pas dans des conditions si optimales. Enregistrer aux studios de l’ICP à Bruxelles, avoir 40 cordes, ça coûte les yeux de la tête. Je vous avoue que si j’étais une maison de disque, je n’engagerais certainement pas un chanteur septuagénaire. Dans les radios, on passe rarement des chanteurs qui ont plus de 60 ans. Heureusement qu’il y a la télé. Là, je suis plutôt le bienvenu.

"La fille aux deux papas". 

Vous êtes un bon client et vous ne vous interdisez rien. Même pas les gros mots.

Patrick Loiseau m’a expliqué mon problème avec ça. Pour moi, les gros mots sortent facilement, parce qu’ils ne sont pas dans ma langue natale. Quand à huit ans, on t’ordonne de ne plus dire tel ou tel mot, tu t’en souviens à vie, donc tu ne le dit plus. Mais les gros mots français pour moi, c’est comme l’argent du Monopoly. Ce n’est pas sérieux de dire bite, couille… parce que ce n’est pas ma langue. En Hollandais, je n’oserais jamais le dire.

Pourquoi chantez-vous encore ?

Quand on a travaillé toute sa vie à la chaine, on est content que ça s’arrête. On a envie de profiter de sa retraite. Mais un artiste doit toujours avoir des projets. S’il n’a pas de projets, il n’est plus artiste. Je cite avec regret mon amie Annie Cordy qui a décidé d’arrêter le métier. C’est normal, elle a 91 ans, mais elle va moins bien. Quand elle me voit à la télé en ce moment, elle me demande si je ne suis pas fatigué, je lui réponds que je n’ai pas le temps d’être fatigué.

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En 2011, après le tournage de l'émission de France  2, CD'Aujourd'hui, pour son album Blue Eyed Soul.

Pourquoi avoir choisi de chanter à Bobino le 18 novembre prochain?

Parce que mes chansons sont de plus en plus Rive Gauche. Le plus difficile sera de trouver comment chanter mes nouveaux titres en calant aussi les anciennes que le public attend. L’ordre d’un tour de chant est très important.

Vous vous mettez en danger ?

Je n’aime pas les artistes qui disent cela. Se mettre en danger, c’est partir chanter au Kurdistan, ce n’est pas avoir un problème de set list.

Audio de "Inséparés".

Vous qui avez tout connu dans ce métier. Aujourd’hui, êtes-vous satisfait de votre sort professionnel.

Oui. Je serais gonflé de dire le contraire. Je n’ai qu’un regret. C’est que je n’ai pas eu l’occasion de porter la chanson ailleurs que dans les pays francophones.

Pourquoi ?

Parce que je n’en ai jamais eu le temps. Comme j’ai la chance de parler plusieurs langues, j’aurais bien aimé être ambassadeur de la chanson française dans les pays anglo-saxons.

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Après l'interview, le 21 octobre 2019.

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02 novembre 2019

Lise Martin : interview pour Persona

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(Photos : Paul Rousteau)

IMG_4746.jpgNeuf ans après Gare des Silences, son premier EP, et cinq ans après Déments-Songes, son double album, voici le nouvel album de Lise Martin, Persona. Comme l’indique mieux que je ne pourrais le faire Flavie Gibral dans le magazine Hexagone : « Lise Martin prouve qu’il est possible de composer des mémoires intimes et poétiques, et de livrer avec légèreté un esprit gémissant en proie aux longs ennuis. La nature, le vent, le soleil, éléments éternels, viennent vivifier une poétique qui fuit justement la trivialité. »

J’aime Lise Martin (déjà mandorisée là en 2016) parce que c’est une grande voix au service de grands textes, le tout sur des mélodies délicates et particulièrement efficaces. Et parce qu’elle parvient à rester lumineuse malgré le sombre qui est en elle.

De passage express à Paris (pour faire la première partie d’Alex Beaupain dans le cadre du Festi’Val de Marne), nous nous sommes donné rendez-vous en terrasse d’un bar des Halles, le 19 octobre dernier.

Mini biographie officielle (la complète est ici):

La voix de Lise Martin semble avoir traversé le temps, et vient, avec puissance et douceur, faire vibrer les cordes sensibles. Les chansons qu’elle écrit et compose naissent là où la chanson à texte rencontre la musique folk, et de ce mariage nait un style musical à la fois original et familier où l’on devine tour à tour les influences de Barbara, Joan Baez ou Léonard Cohen. Lise présente aujourd’hui son nouvel album, Persona. Ce mot latin désignait le masque de l’acteur du théâtre antique au travers duquel (per) passe le son (sona). Dans les chansons de cet album, Lise interroge la partie visible et audible du rôle que chacun joue pour trouver sa place dans ce monde, explorant les fêlures, les espoirs, les engagements et les joies de différents moments de la vie.

Son site officiel.

Pour acheter les disques de Lise Martin

Pour écouter l'album Persona.

L’album (argumentaire de presse officiel) :61588163_10161799734035076_984226910185717760_n.jpg

Le mot persona vient du latin per-sonare : parler à travers, et désignait le masque des acteurs de théâtre qui avait pour fonction de leur donner l'apparence du personnage qu'ils interprétaient, tout en permettant  à leurs voix de porter suffisamment loin pour être audibles des spectateurs. Dans sa psychologie analytique, Carl Gustav Jung a repris ce mot pour désigner la part de la personnalité qui organise le rapport de l'individu à la société, c’est à dire la façon dont chacun doit plus ou moins se couler dans un personnage socialement prédéfini pour répondre aux exigences de la vie en société. La persona donne à tout sujet social une triple possibilité de jeu : « apparaître sous tel ou tel jour », « se cacher derrière tel ou tel masque », « se construire un visage et un comportement pour s'en faire un rempart » (Dialogue du moi et de l'inconscient). Nous prenons un visage de circonstance, nous jouons un rôle social, nous nous différencions par un titre (docteur, professeur, maître, colonel, etc.), autant d'effets de cette fonction psychique que la persona recouvre. S'adapter à la société (« faire sa place au soleil ») est une nécessité qui remplit toute la première partie de la vie humaine. Cette tâche d'intégration sociale oblige à cacher des pans entiers de la vie intérieure et à laisser en friche une partie des possibilités créatrices de l'individu. Mais selon Jung, la finalité de la vie psychique est de pouvoir ensuite, dans la seconde partie de la vie, dépasser cette adaptation pour  aller « à la découverte de son âme ».

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(Photo : Paul Rousteau)

IMG_4608 (2).jpgInterview :

A la fin de ta première mandorisation, tu m’as affirmé que le prochain album allait être plus simple, moins produit que ton premier disque, Déments Songes. Es-tu toujours d’accord avec tes propos de 2016 ?

(Rires) Pas du tout. A ce moment-là, j’étais partie pour faire un disque sobre, guitare-voix, mais après ma rencontre avec Daniel Mizrahi, qui a arrangé et réalisé l’album, il m’a emmené dans une autre direction…

C’était l’homme de la situation pour ce nouvel album ?IMG_4748.jpg

Pour une fois, j’ai fait le test de me laisser guider et c’était très intéressant pour moi qui avait l’habitude de tout gérer. De toute façon, comme j’ai eu un bébé, je ne pouvais pas tout gérer. J’avais aussi envie de voir ce que quelqu’un d’autre pouvait apporter à ma musique parce que lorsque je travaillais seule, je n’avais pas de recul. Je suis vraiment contente du résultat. Daniel a tout de suite compris ma musique, donc je savais qu’il n’allait pas m’emmener dans une direction qui ne me conviendrait pas. Il était toujours à l’écoute de ce que pouvais faire comme remarque.

Teaser Persona (1).

Cet album me parait plus autobiographique que le précédent, non ? 69426024_2700023900057664_490346181277253632_n.jpg

J’ai un angle d’approche différent. Il y a beaucoup de chansons qui ont un départ autobiographique, d’autres sont des histoires que l’on m’a racontées ou des choses dont je me sens proche émotionnellement. J’ai aussi peut-être évolué dans ma façon de m’exprimer.

Qu’interroges-tu dans Persona ?

J’interroge les différents masques que je porte, celui de chanteuse-interprète, celui d’auteure, mais aussi et surtout celui de femme, et j’essaie aussi de regarder au-delà des apparences, pour tenter de voir quels sont les masques qui protègent et sont donc indispensables, et quels sont ceux qui cachent et font obstacle à la rencontre.

Teaser Persona (2).

Quand je dis que c’est plus personnel, c’est par exemple quand tu évoques l’aide aux personnes âgées dans « J’ai reçu ».

Dans cet album, finalement, tu as raison, je me livre tout de même plus. Je crois que dans Déments Songes, il y avait plus de pudeur.

J’ai trouvé à la fois très intéressant et très surprenant que pour parler de ta grossesse, qui est quelque chose d'intime, tu aies choisi une chanson de Rémo Gary, « Je rebondis ».

C’est Rémo qui m’a proposé ce texte il y a plusieurs années. J’ai eu un coup de foudre pour ses mots, mais je n’avais pas encore vécu cette expérience. Ce texte m’a réellement bouleversé, mais j’ai mis du temps à le mettre en musique parce que j’ai été intimidée. C’était un peu avant que je tombe enceinte. Quand je l’ai été, chanter cette chanson m’a rendu heureuse comme rarement. J’ai pu transmettre quelque chose que je vivais.

"Je rebondis". Concert du 04:04:2019 au Zèbre de Belleville. Images et montage: Morgan Eloy.

"Si quelque chose craque". Concert du 04:04:2019 au Zèbre de Belleville. Images et montage: Morgan Eloy.

Dans « Si quelque chose craque », tu racontes l’histoire d’une femme qui doute beaucoup d’elle. Est-ce ton cas?

C’est une chanson que j’ai commencé il y a longtemps et que j’ai fini récemment tant le sujet était complexe pour moi. Je m’y livre beaucoup plus que dans aucune autre chanson. J’ai essayé de mettre des mots sur quelque chose que je ressens parfois quand je regarde ce monde qui ne va pas bien. Quand je me vois dans ce monde, je me demande comment je me positionne ? Quel choix je fais ? Quel acte je pose ? C’est vertigineux parce qu’on ne peut pas être bien dans un monde comme ça. 

Tu es plus fragile que l’image que tu présentes aux gens ?

J’admets de ne pas être uniquement la femme forte que je montre.

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(Photo : Paul Rousteau)

Je fais un lien entre « Si quelque chose craque » et « A zéro ». Pour être bien, faut-il repartir à zéro, faire table rase du passé ?

J’ai souvent eu envie de repartir à zéro face à des situations que j’estimais trop compliquées à gérer. Finalement, je crois qu’on ne fait jamais complètement table rase du passé. Cette chanson, c’était l’idée de s’alléger, l’idée de se défaire de ce qui est inutile et superflu, comme je le dis dans la chanson, « de ce qui fige les contours ».

As-tu écrit ces nouvelles chansons avant d’être enceinte ?

Oui. Ces chansons font partie d’un processus de quelques années qui ont précédé le fait d’être mère. Devenir mère est arrivée parce que je me suis sentie enfin prête pour ça… après avoir fait un bon ménage dans ma vie et dans ma tête.

Comment fait-on ce ménage ?

J’ai fait un jeûne d’une semaine, puis je me suis rasée les cheveux et je suis partie sur le chemin de Compostelle. J’ai cherché à être en cohérence avec mes opinions. Si je n’ai pas tout effacé de ma mémoire pendant cette période-là, ça m’a permis de repartir à zéro.

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Au Festival Ta Parole 2019

(Photo : Christian Arnaud)

Quitter Paris a dû également t’aider dans ce processus.

Bien sûr. Je suis désormais installée à la campagne. J’ai un jardin que je cultive moi-même. J’ai grandi à la campagne, mes parents avaient une ferme, donc j’ai envie d’être de nouveau plus proche de la terre. J’adorais me promener dans les champs, aller m’asseoir sous les arbres. Aujourd’hui je me dis que l’on met en danger toute cette beauté. Je trouve que nous sommes allés très loin dans l’horreur dans la manière dont on traite la terre et les animaux. Et les humains aussi.

Tu ne vas arrêter ton métier pour autant j’espère ?

Non, pas du tout. J’aime mon métier et j’ai envie de le continuer. Par contre, comme je me sens un plus en cohérence avec ce que je voulais, il y a quelque chose d’apaisée en moi et je pense que ça devrait se sentir dans les nouvelles chansons que je suis en train d’écrire.

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(Photo : David Desreumaux/Hexagone)

Tu as écrit une chanson d’amour que je qualifierais de « modérée », « Tes ailes ».

(Rires) C’est pour dire : « Je suis là, mais je ne peux pas te porter. Je ne suis pas tes ailes. Ton bonheur et ta joie ne dépendent pas de moi ». C’est marrant parce que beaucoup de femmes se sont reconnues dans cette chanson. Cela dit, les hommes aussi peuvent penser cela.

J’ai l’impression qu’il y a plus d’espoir dans l’album Persona que dans Déments Songes.

C’est absolument vrai. Si mon album est jaune, ce n’est pas le fruit du hasard. Cette couleur représente ce qu’il y a à l’intérieur du disque. Je le voulais lumineux parce qu’il est significatif d’un pas vers l’apaisement et la joie.

Tu te rends compte que ton nom commence à devenir important dans la chanson d’aujourd’hui ?

Ce que je constate, c’est qu’il y a des choses qui ont évolué pour moi. J’ai beaucoup de retour de gens qui sont touchés par ma voix et par mes textes et ça me plait parce que je chante vraiment pour partager avec le public. J’ai à cœur d’évoluer et de donner le meilleur de moi-même.

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TIOU © David Desreumaux
Corentin Grellier @Marie-Sonia Jouanneau
Lise Martin © David Desreumaux

Tu viens d’être labellisée par le Réseau chanson Occitanie (dont les objectifs sont les suivants : le repérage d’artistes du territoire régional, le soutien pour leur développement et leur diffusion, l’accompagnement vers les professionnels, la coopération et l’échange d’informations entre membres du réseau.) Ça te fait quoi ?

Ça fait plaisir, d’autant que je suis nouvellement toulousaine, donc je me sens vraiment bien accueillie là-bas. Ça va me permettre une nouvelle visibilité que je n’avais pas jusqu’à présent et aussi de rencontrer les professionnels de ce réseau. Il y a à la fois une aide financière et une aide de développement de projet. Avec les deux autres labellisés, Tiou et Corentin Grellier, nous avons rendez-vous le 30 novembre à Montpellier pour exprimer nos besoins et essayer de voir comment mettre quelque chose en place pour qu’ils puissent nous aider dans nos directions respectives.

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Lise Martin en première partie d'Alex Beaupain, le 19 octobre 2019, au Théâtre Antoine Vitez d'Ivry-sur-Seine.

Tu es contente de ton sort dans la chanson ?

C’est toujours un peu difficile quand on n’est plus vraiment nouvelle et pas encore complètement installée.

C’est-à-dire ?

Quand on débute, beaucoup nous soutiennent parce qu’on est débutant, et quand on est installé, c’est plus facile. Mais il y a un entre-deux dans lequel je me trouve actuellement. Du coup, je ne sais pas toujours par quel bout prendre les choses pour continuer à évoluer et être présente, mais je reste confiante. Je travaille sans cesse. Il faut de la ténacité dans ce métier. Et j’en ai.

Martin-Lise-Vander-Valentin-presque-un-cri-chansons-de-vladimir-vissotsky-carrée.jpgTu continues tes spectacles avec Valentin Vander autour de Vladimir Vyssotski ? (Poète, comédien, chanteur et compositeur russe, Vladimir Vyssotki a tourné dans une trentaine de films et écrit près de 800 chansons en URSS. Malgré une œuvre sans cesse censurée par le régime soviétique, son histoire est celle d’une voix, celle d’un peuple qui n’a jamais cessé de l’aimer.)

Oui parce que c’est une collaboration très constructive et enrichissante. C’est un vrai plaisir de travailler avec Valentin. Ce spectacle va tourner longtemps parce que le répertoire de Vyssotski ne deviendra jamais obsolète. C’est important de faire entendre ses textes qui sont particulièrement puissants, intemporels, universels et très humains. Il est possible même qu’on ajoute d’autres traductions au fur et à mesure. Cela s’est très bien passé quand on a joué à Barjac. Pas mal de professionnels ont beaucoup apprécié. Là, nous sommes en train d’organiser les dates pour 2020.  

Lise Martin et Valentin Vander dans "Chanson pour l'ami" de Vladimir Vissotsky. Chanson issue du spectacle "Presque un cri".

Lise Martin et Valentin Vander dans "La lettre" de Vladimir Vissotsky. Chanson issue du spectacle "Presque un cri".

Tu as toujours plein d’activités musicales différentes à plusieurs. Ça fait du bien de partager ?

Après la sortie de mon premier album, j’ai pu vivre uniquement de la musique. Avant, j’avais toujours un petit boulot à côté. Grâce à l’intermittence, ça m’a libéré du temps pour participer à plein d’autres projets. Je trouve ça important de partager avec d’autres artistes, ça nous permet de ne pas rester dans nos propres univers et d’enrichir nos répertoires personnels. J’aime beaucoup travailler avec d’autres artistes. J’ai l’impression de grandir un peu plus à chaque fois.

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Après l'interview, le 19 octobre 2019.