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10 novembre 2019

I Muvrini : interview de Jean-François Bernardini pour Portu in core

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(Photo : Gypsy Flores)

i muvrini,jean-françois bernardini,portu in core,l'autre enquête corse,interview,mandorI Muvrini est un groupe corse fondé par Alain et Jean-François Bernardini à la fin des années 70. Il oscille entre chants traditionnels corses, musique du monde et variété. Véritable référence de la musique corse, le groupe s'est produit sur les plus grandes scènes françaises - de l'Olympia à Bercy en passant par le Trianon - et comptabilise huit disques d'or et deux Victoires de la Musique.

I Muvrini revient avec un nouvel album, Portu in core (Columbia - Sony Music) : un album pour chanter dans la tempête, accorder les consciences, élever les voix. Le leader du groupe, Jean-François Bernardini (déjà mandorisé ici en 2012), sort parallément un livre, L’autre enquête Corse, le trauma Corsica-France (éditions L'aube). L’occasion était belle de se rencontrer une nouvelle fois. C’est ce que nous avons fait le 23 octobre dernier dans une salle de sa maison de disque, Sony. Dans cette interview, il est question notamment de création, de violence et de non-violence… et de la musique d’aujourd’hui.

Vous pouvez écouter le disque Porto in core, par exemple ici.

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(Photo : Philippe Dutoit)

Argumentaire de presse : i muvrini,jean-françois bernardini,portu in core,l'autre enquête corse,interview,mandor

Avoir le peuple dans la voix, le chant d’un ruisseau, le port d’attache, la flamme et la force des vivants. Entre urgence et espoir, I Muvrini nous proposent leur nouvel album Portu in core (port d’attache).

Ainsi, ils annoncent la couleur: l’âme arc-en-ciel. Chanter dans la tempête. Accorder les consciences. Elever les voix. Debout les cœurs. Notre maison, la Terre brûle : mieux vaut ne pas en parler? - Alors chantons.

Dans le son de leurs langues, I Muvrini interrogent, bousculent, et se frottent au réel. Ni donneurs de leçons, ni prophètes du désespoir, ils donnent du sens en réinventant leur musique et leur rôle d’artiste.

Il y a ainsi des horizons que les chansons ont l’audace d’ouvrir, pour dialoguer à l’oreille du monde. Le raffinement et l'insolence poétiques d’I Muvrini viennent claquer à nos fenêtres, danser sous nos yeux, attiser nos courages. Comme le chant des baleines, qui s’entendent et se comprennent d’un bout de la planète à l’autre, rien n’est plus universel que ce grain de singularité que les mouflons de Corsica sculptent dans une musique entre Terre, Mer et Ciel.

Ce nouvel album est rock, poétique, electro, pop, blues, chanson, musique du monde, corse… I Muvrini refusent de « chanter en rond ».

Mais surtout, entre port d’attache et planète, ils chantent: pour que change le goût et le cap du monde. Ils nous invitent à faire le cercle dans un nouveau village. Un paese novu.

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(Photo : Philippe Dutoit)

i muvrini,jean-françois bernardini,portu in core,l'autre enquête corse,interview,mandorInterview :

Portu In Core est le 17e album studio. Ça commence à devenir une sacrée œuvre !

Nous sommes assez prolifiques. Nous sortons un album par an ou un tous les deux ans. Nous avons une capacité à nous renouveler et à créer qui est un signe de bonne santé.

Vos thèmes sont souvent les mêmes : les droits de l’homme, l’écologie, l’humanité… Est-ce facile de se renouveler quand on a autant d’albums à son actif ?

Un album, c’est un voyage. Etre artiste, c’est voyager dans le temps. Parfois, c’est la tempête, parfois il fait nuit, parfois il fait sombre, parfois il y a de l’espoir. Ce qui est clair, c’est que tout ce qui est autour de nous se renouvelle, forcément, nous nous renouvelons nous aussi. Dans notre itinéraire, s’il y a une force, c’est cette capacité à réinventer. Il suffit de se connecter au monde tel qu’il nous interroge aujourd’hui.

Est-ce que votre curiosité est parfois altérée ?

Non, elle n’est jamais en berne. Si c’était le cas, cette aventure I Muvrini n’aurait pas le droit d’exister. Notre curiosité n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui. On n’a jamais été aussi juste dans notre capacité à mêler notre musique aux problématiques du monde et aux sonx de l’époque. Nous avons un public de plus en plus large qui perçoit notre musique, nos engagements, nos implications, nos volontés d’être transformant dans le monde tel qu’il est.

Clip de "En 2043" extrait de l'album Portu in core.

Transformer le monde, est-ce le rôle principal d’un artiste ?

Oui. Un artiste n’a pas de recette, il a un guide. Et le guide, c’est sa sensibilité. Avec sa sensibilité, il est comme un mineur dans le tunnel. Il a une lampe sur le front et il avance avec ça. Nous, nous avons cette lumière intérieure.

I Muvrini arrive toujours à avoir un son moderne. Comment faites-vous ?

En studio, nous sommes en perpétuel recherches de sons, de timbres, de mélodies et de rythmiques. Le travail en studio nous enthousiasme tellement qu’il pourrait presque nous suffire. C’est un travail exaltant de trouver les ingrédients pour que cela sonne le mieux possible. On est dans une quête de mixages métissés. Nous n’avons pas peur des sons d’aujourd’hui. Les loops électroniques nous séduisent comme peut nous séduire une voix d’un berger. Il y a différentes ondes et vibrations qui nous parviennent, nous les utilisons. C’est notre façon d’être moderne aujourd’hui.

Depuis le début de l’interview, vous dites « nous » et jamais « je », alors que vous êtes le maitre d’œuvre principal.

Pour moi « nous » n’est pas un élément de langage. Je sais très bien qu’un groupe n’existe que parce qu’il y a une confiance, une énergie qui circule, des talents qui s’additionnent… c’est ça qui fait notre force. Après, c’est comme dans un organe humain. Si je vous demande ce qu’il y a de plus important entre le cœur et les poumons, vous répondez quoi ? Je fais ma part, mais si le cœur ne bat pas, ça dysfonctionne. J’emmène le premier jet, mais si le premier jet est tout seul, il est bien orphelin. On donne tous le maximum de ce que l’on peut donner. Mon travail de capitaine de cordée, je le fais plus intensément que jamais, avec plus de conscience que jamais, grâce à tous les membres du groupe. On est tous là au service d’un projet, l’aventure I Muvrini… et c’est aventure est plus forte que nous.

Tournée 2019.

En 17 albums, le monde a changé en pire. Faire de la musique peut-il l’embellir et changer des choses ?

Si j’avais le sentiment de faire de la musique uniquement décorative, je resterais chez moi cueillir des olives ou apprendre des chansons aux enfants. Le monde a une phase d’ombre, mais il a aussi un visage qui est enchanteur et fantastique. C’est celui-là que nous cultivons. Comment on trouve le passage de la ligne entre la fragilité en la force ? C’est ce que nous cherchons. Beaucoup ont le sentiment que tout s’écroule, je préfère avoir le sentiment que tout est possible.

Sur quel progrès les êtres humains devraient se pencher ?

C’est un progrès éthique. Il y a une possibilité de célébrer la noblesse, les valeurs, la nature profonde de l’être humain. On essaie de nous faire croire que l’homme est violent par nature et qu’il est égoïste. Ce n’est pas vrai. C’est contre nature. Aujourd’hui, les neurosciences prouvent que l’être humain est un être de compassion, d’altruisme, d’empathie, de partage et d’égalité. C’est ça notre nature, mais nous en sommes détournés en permanence.

Vous voulez dire qu’on veut nous « désempathiser » ?

C’est exactement ça. On nous demande de nous occuper que de soi. Il faut devenir un tueur pour être le premier. C’est un monde qui à l’arrogance de nous refaire l’âme, c’est-à-dire de malmener ce que nous avons d’essentiel. A nous de résister. Je suis prêt à vendre mon âme, mais pas à n’importe qui, ni à n’importe quoi.

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(Photo : Pierre Michelangeli)

Est-ce que plus on est engagé, moins on est artiste ?

Je me dis toujours que si le livre que tu veux lire n’existe pas, il faut l'écrire soi-même. Mais, on me dit souvent de m’occuper de ma carrière plutôt que de m’engager humainement pour différentes causes. Pourtant, I Muvrini a un devoir : être sur scène avec le peuple, nourrir, porter le pain pour le cœur et l’âme. Je sais que les vents sont souvent contraires, mais je peux vous dire qu’en vivant de l’intérieur ce que nous vivons, tant au niveau de la scène, qu’au niveau des centaines de conférences sur la non-violence que je peux donner avec l’ONG Umani, il y a des chantiers d’espoir incroyables. Ce qui est beau, c’est que même quand l’être humain à une âme abîmée, il est très facile de le transformer. Encore faut-il prendre le temps d’aller semer dans ce jardin-là, celui du bien commun. La plus grande qualité de l’âme humaine, c’est qu’elle a une grande capacité à se transformer pour le positif qui est insoupçonnable.

Je reviens à cette notion d’être artiste. Les artistes ont-ils une mission ? Si oui, laquelle ?

Est-ce que notre mission n’est pas de donner la meilleure nourriture à chacun ? C’est sur scène, mais c’est aussi en dehors de la scène. Il ne faut pas se contenter de donner son opinion sur le monde, ça chacun peut le faire, il faut aussi incarner quelque chose. Aller ensemencer la non-violence dans les collèges, les lycées, les universités, les prisons et auprès du grand public, c’est important. Qui investit dans la non-violence alors que c’est le paradigme de l’avenir ? Nous sommes dans un monde où la violence nous intoxique au quotidien. Violence verbale, comportementale, mentale. Cela nous prépare une société dont personne n’a envie. Je le répète, la violence nous met hors de notre nature. Hors de notre équipement de base biologique. La violence est une violation de notre nature, mais nous sommes tous intoxiqués. Il faut faire ce travail de detox et dire « tu as le droit à mieux ! »

Est-ce que le problème n’est pas que la violence est devenue télégénique ?

Si. Vous appuyez sur le bon point. La violence est partout. Dans les médias, dans les films, dans les jeux vidéo, dans la publicité. Si, aujourd’hui, j’avais agressé une grand-mère dans Paris, je serais à la une dès ce soir. Par contre, je sors un album et un livre et je ne vais pas être à la une. Avec la vulgarité, le mal et la violence, vous trouvez une place incroyable sur la médiasphère. Si la violence était aussi efficace pour renverser la justice et le mensonge, je ne crois pas qu’elle aurait toute cette publicité. Par contre, elle est très efficace pour enterrer les vraies causes, pour tuer les causes nobles, pour abîmer les hommes, donc pour nous vouer à l’échec. C’est pour ça qu’il faut se vacciner de ce poison.

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Parce que vous ne vous contentez pas de l’a chanter, quand I Muvrini évoque la non-violence sur scène, du coup, les gens comprennent de quoi vous parlez.

C’est tout à fait ça. La non-violence est nos semailles quotidiennes. Depuis 2011, j’ai donné plus de 450 conférences. Je vous assure, quand je rentre chez moi, je suis milliardaire. C’est comme si j’avais reçu un disque d’or.

Qu’est-ce que cela vous apporte, à vous, Jean-François Bernardini ?

C’est exaltant. Une conférence dans un lycée où il y a 500 élèves qui écoutent, ne touchent pas à leur portable pendant deux heures, débattent et réagissent à cette problématique, c’est quelque chose qui me bouleverse. C’est là que l’on comprend qu’il faut juste expliquer des choses et donner la parole à ces gamins.

Paradoxalement, j’ai remarqué que la non-violence ne fait pas l’objet de chansons spécifiques dans votre répertoire ?

Parce qu’elle est transversale à tous les autres thèmes. Non-violence et écologie, non-violence et économie, non-violence et amour, non-violence et empathie. C’est partout. L’Homme est extrêmement violent avec la planète, avec les animaux, avec la façon dont il communique… pour que l’on change de paradigme, il suffit juste que l’on dise oui à notre nature.

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Pendant l'interview...

L’artiste répond avec quoi aux problèmes du monde ?

Pas avec des armes, ni avec des slogans. Il répond avec de la beauté. Comment transformer ce négatif, comment l’éclairer et lui donner du sens ? Chaque artiste devrait se poser cette question. La pathogénèse (désigne le ou les processus responsable(s) du déclenchement et du développement d'une maladie donnée. On l'utilise aussi pour désigner les évènements ayant conduit à l'apparition d'une maladie et le déroulement de cette dernière), on nous l’a vend tous les jours, mais la salutogenèse (liée au « sens de la cohérence ». Une personne « cohérente » perçoit les événements comme compréhensibles, maîtrisables et significatifs), on ne nous en parle pas. Nous, nous disons qu’elle peut exister. Qu’est-ce qui font les conditions de la bonne santé de quelqu’un ? Comprendre ton monde, savoir que tu peux le transformer et savoir que ce que tu fais à un sens.

Que pensez-vous de la musique d’aujourd’hui ?

Nous sommes passés de la case « musique » à la case « divertissement ». Plus il y a de vide et de superficiel et mieux ça va. Tout le monde se réfugient dans la sphère privée et racontent sa petite histoire d’amour. Est-ce que ça suffit au peuple ? Je suis sûr que non. Il cherche autre chose, une vraie nourriture. Celle qui te met debout et qui éclaire.

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Après l'interview, le 23 octobre 2019, dans les locaux de Sony.

Sinon, Jean-François Bernardini vient de sortir un livre...

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