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25 octobre 2019

Robi : interview pour Traverse

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(c) Marikel Lahana

« Pour signer ce troisième album attendu, Robi a pris le temps. Celui de chercher sans se précipiter, de questionner pour mieux créer, d’attendre de se reconnecter à sa plus profonde nécessité. Traverse témoigne aujourd’hui d’un chemin » explique le dossier de presse. Le Mandor que je suis avait beaucoup apprécié ses précédents chemins, celui de son premier album L’hiver et la joie et celui de La cavale. Cette fois-ci, poursuit le dossier de presse, « Robi nous offre avec cet album accueillant et solaire une forme de memento mori qui semble nous dire : buvons, dansons à chaque seconde que la mort n’aura pas. Avec Traverse, sa musique reflète plus que jamais la femme, la mère, l’artiste qu’elle est aujourd’hui, engagée sur un chemin qui s’affirme, d’album en album, n’être résolument que le sien. L’élégance. »

Vous pouvez écouter l'album ici.

Le 30 septembre dernier, Robi m’a donné rendez-vous sur une terrasse d’un hôtel de Pigalle pour une troisième mandorisation.

robi,traverse,fraca,interview,mandorBiographie officielle (légèrement écourtée):

(c) Marian Adreani

Robi ressemble tout entière à sa musique, à moins que ce ne soit l’inverse. L’une et l’autre sont éprises de franchise et d’absolu, puisant leur force dans leurs contradictions intimes. Avec ce troisième album, Traverse, elle chante l’été en réponse à l’hiver d’autrefois, cherchant désormais moins le contraste et le tranchant que l’équilibre et l’harmonie.

Robi n’a jamais su faire semblant. Elle n’est pas de ces artistes qui se plient aux modes de l’instant mais de ceux qui suivent leur instinct profond, traquant sans relâche les vérités les plus nues. Habile à faire sonner les espaces entre les mots, elle scrute ses propres failles avec une lucidité implacable pour mieux parler aux nôtres. Préférant faire siens les moyens dont elle dispose plutôt que de se plier aux codes d’une industrie volontiers frileuse, elle s’inscrit dans une famille musicale où partage est le maître mot : qu’elle réalise des clips pour elle-même ou pour d’autres (Superbravo, Maud Lübeck, Maissiat), prête son tube « On ne meurt plus d’amour » à la revue du cabaret Madame Arthur ou fonde avec Emilie Marsh et Katel le label 100% féminin FRACA !!!.

La presse a cherché des filiations du côté de Joy Division, Portishead, Bashung, Barbara ou encore Dominique A – lequel lui apporte très tôt son soutien en l’invitant à assurer ses premières parties, puis en lui prêtant sa voix pour chanter « Ma route » en duo. L’hiver et la joie, son premier album, remporte en 2014 le prix Georges-Moustaki couronnant un premier album indépendant. L’année suivante, La Cavale surprend par son choix radical de tourner le dos à une formule familière (textes scandés, motifs répétés) pour s’aventurer sur d’autres terres musicales : impact mois frontal, écriture plus ample, constructions plus complexes mettant en relief un chant de plus en plus affirmé. Un album salué comme plus abouti et personnel encore que son prédécesseur.

L’album (argumentaire de presse) :robi,traverse,fraca,interview,mandor

Si l’on retrouve intactes les obsessions de toujours (le passage du temps, la mort inéluctable, la solitude inhérente à l’être humain) et la densité de l’écriture poétique de Robi, quelque chose a changé. La noirceur inquiète cède ici la place à une lumière nouvelle. Une forme d’acceptation : l’apaisement de ceux qui ont douté, tâtonné, scruté les gouffres et frôlé les abîmes pour commencer enfin à se trouver. Une manière de victoire sur les manques, les angoisses, la dureté de l’existence. La mort nous attend au bout du parcours, mais il y a tant de choses à goûter dans l’intervalle : l’éblouissement d’une vague et le plaisir des sens (« C’est dire le bonheur »), l’âge accueilli comme un cadeau précieux à l’approche de la quarantaine (« La bienvenue »). Et quand Robi s’adresse à ses deux enfants pour leur confier les âpres vérités de ce monde, c’est avec une infinie bienveillance (« Le soleil hélas »). Même quand les sujets sont graves, elle les regarde enfin sans peur.

Épaulée par Auden qui l’aide à donner corps à ces dix morceaux, elle poursuit sa quête de l’émotion la plus vraie, du mot le plus juste et de la mélodie la plus immédiate, parant sa musique d’une gamme de couleurs nouvelles, de la légèreté sautillante d’une comptine macabre (« La belle ronde ») à l’émotion d’une poignante confession (« Ma déconvenue »). La mer, le soleil, le voyage s’invitent et imprègnent les textures électros, puisant dans la terre et l’eau d’une enfance et d’une adolescence vécues entre Afrique, Calédonie et Réunion : sonorités fluides et aquatiques, rythmiques évoquant le battement étouffé d’un cœur plus serein ou de sa petite musique première. Ce périple comme chemin vers soi et vers l’autre. D’autres collaborateurs viennent d’ailleurs lui donner la main : Katel qui réalise « Impatience et paresse », Valentin Durup et Hervé qui arrangent respectivement « Chambre d’embarquement » et « Traverse », lui même co-écrit avec Mélanie Isaac.

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(c) Marikel Lahana

robi,traverse,fraca,interview,mandorInterview :

Ce troisième album me semble te retrouver plus apaisée…

Dans les deux premiers disques, j’étais dans quelque chose de l’ordre de la colère et de la rage. J’ai l’impression que je cherchais à en découdre. Ce troisième est peut-être celui de la maturité.

Je n’aurais jamais osé prononcer cette phrase.

C’est pourtant vrai. Je cherche moins à me battre. Aujourd’hui, je cherche plus à englober, à comprendre, à réfléchir et aussi plus à me donner. Dans un premier album, il y a toujours quelque chose de très cathartique, quelque chose que l’on porte en soi, souvent depuis l’adolescence. Je crois que j’ai dégueulé des choses très enfouies et de très intimes. Ensuite, on devient ce que l’on fait. Je suis enfin devenue chanteuse quand j’ai retrouvé le désir et une forme d’innocence.

Il s’est passé quatre ans entre ton album La cavale et celui-ci. C’est long, non ?

J’ai écrit un troisième album assez rapidement, puis je l’ai jeté à la poubelle en totalité. J’avais l’impression d’être dans la démarche de faire un troisième album. C’est la plus mauvaise raison pour faire un album. Je n’avais pas de raison concrète de m’exprimer. Pour avoir quelque chose à dire à dire d’essentiel, il faut vivre.

Aujourd’hui, j’imagine que tu n’as plus le même regard sur le monde et sur toi.

C’est tout à fait cela. J’avais aussi besoin de déconstruire quelque chose pour ne pas éternellement écrire le même album et creuser les mêmes sillons. Je refuse de me laisser enfermer dans une ornière. Je suis de nouveau dans l’envie.

Clip de "Le soleil hélas".

"Tourné chez elle à La Réunion, "Le soleil Hélas" , une ballade, à la manière d'un « dark zouk » , entre joie et nostalgie, entre électro et béguine, fait le lien entre hier, aujourd’hui et demain. Une adresse en filigrane à ses enfants, une réflexion en demi teinte sur la vie, sa puissance et son intrinsèque solitude. Un voyage mental et sensuel dans l’espace et le temps, de l’évocation de ses lointains ailleurs à celui de maintenant : son adolescence réunionnaise après une enfance en Afrique ( Nigéria, Sénégal, Madagascar),  partie le jour de ses 18 ans en direction de ses rêves, Paris. Il s'y dit l'horizon fini et infini de l'Homme."

Quand as-tu senti que le moment était arrivé de revenir ? robi,traverse,fraca,interview,mandor

Quand la musique est revenue en moi. Et elle est revenue quand j'ai  renoncé. A un moment, dans mon corps, je me suis dit que je pouvais vivre sans la musique. Donc, ce qui est venu derrière, c’était du désir, pas du volontarisme.

Il est écrit dans la bio que tu « scrutes tes propres failles pour parler de celles des autres ».

On ne parle jamais que de soi et de son rapport au monde. Quand on parle de l’intime, on va vers l’universel. Il n’y a rien de plus relié à l’universel que l’extrême intimité.

« Bienvenue » et « Le soleil est là » sont des chansons dans lesquelles tu t’adresses à tes enfant.

Je m’adresse à mes enfants, mais aussi à celle que j’étais et à celle qui est en devenir Ce n’est pas que ma jeunesse est finie, mais je suis à un moment de passage. Il y a quelque chose qui ne m’appartient plus. Je passe le relais. Je le ressens très fort. Dans la vitalité de mes enfants, je sens que c’est leur monde à présent. C’est beau. Grandir, vieillir, c’est apprendre à mourir. C’est un renoncement à son propre ego. Aujourd’hui, j’accompagne la colère de mes enfants, plus du tout la mienne.

Dans ce disque, il y a de l’espoir.

Dans mes morceaux que l’on m’a dits « sombre », j’y voyais une rage de vivre, quelque chose d’extrêmement vivant dans ce rapport contrasté à la mort. Je trouve qu’on oublie trop souvent que l’on va mourir. Pour moi, c’est une source d’énergie et de joie.

Clip de "C'est dire le bonheur", un titre entre lumière et nostalgie qui énonce la foi de ROBI en la parole comme sixième sens. Une parole de chaire et de vibration, qui contient en elle même tous les autres,  les continue. Une parole qui nous projette en nous même et vers l’autre. Une parole comme un geste, quand énoncer les choses, passé, présent, futur,  donne corps et sens à la vie. Sens, comme synonyme de  signification en philosophie et en linguistique. Sens comme métaphysique : raison, fondement, justification, destination, intention, ou valeur : « La vie a-t-elle un sens ? » Sens, en physiologie, comme dispositifs de perception d'informations chez les animaux, dont l’homme.

Certains trouvent-ils ce nouvel album lumineux ?

Oui et heureusement. La musique l’est davantage, mais il y a quelque chose de nostalgique dans cet album, quelque chose de plus subtil et de plus complexe quant au rapport à la vie et au monde.

Chez toi, il y a toujours une double lecture.

J’avoue que je ne me sens pas toujours très comprise. Mon écriture n’arrête pas de dire « soyons heureux parce qu’on est malheureux » ou « c’est terriblement malheureux de savoir qu’on est heureux parce que ça va s’arrêter ». Elle dit toujours le contrepoint de ce qu’elle a l’air de dire. C’est mon rapport à la vie qui est comme ça.

Malgré le fait que cet album soit plus lumineux, il y a toujours les mêmes obsessions que dans tes précédents disques, le rapport au temps et à la mort principalement.

Notre finitude est quelque chose qui m’obsède, mais pas du tout d’une façon négative. Cela me rend très joyeuse de me lever le matin, de voir le soleil et de rire beaucoup. J’ai un rapport à la fête et à la joie quasiment militant. Je me le dois à moi-même et aux autres.

Parfois, on se montre différent que ce que nous sommes, mais j’ai toujours tendance à penser que l’on est ce que l’on écrit.

On est ce qu’on écrit, on est aussi ce qu’on est dans la vie sociale. Mon écriture explique ce contraste, il me semble.

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Pendant l'interview...

Tu fais des clips pour d’autres artistes. Qu’est-ce que cela t’apporte ?

C’est une autre écriture. Je filme et je monte moi-même. Je m’accapare l’image comme la continuité du geste musical. Aujourd’hui, je ne peux pas me passer du bonheur de travailler et de réfléchir l’image. Mais je ne veux pas me professionnaliser dans ce domaine, sinon, je risquerais de ne plus avoir de parti pris personnel.

Parle-moi du label FRACA!!! que tu as monté avec Katel et Emilie Marsh.

C’est un label qui a renoncé au cynisme et à l’amertume. On est à un endroit militant où tout est collectif. Nous travaillons ensemble, les unes pour les autres, avec de la joie et de la bienveillance. On croit en la musique et aux humains… et nous pensons que la vie vaut le coup d'être vécue le plus intensément et avec le maximum de fraternité.

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Après l'interview, le 30 septembre 2019.

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