Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« 2019-10-11 | Page d'accueil | 2019-10-20 »

18 octobre 2019

Andoni Iturrioz : interview pour Le Roi des ruines

andoni iturrioz,le roi des ruines,interview,mandor

(Photo : Orlando Pereira Dos Santos)

Le Roi des ruines est l’album d’un voyageur devenu sédentaire, explique le dossier de presse. L’invitation est celle d’un voyage intérieur comme seul peut vous le proposer Andoni Iturrioz. Ce qui est fou et impressionnant dans l’écriture de cet artiste majeur, c’est que chaque phrase peut être analysée et prêtée à 1000 interprétations. Ils sont peu nombreux dans la chanson d’aujourd’hui à savoir formuler l’informulable.

J’ai déjà mandorisé trois fois Andoni Iturrioz. A l’époque de son groupe Je Rigole (ici en 2010 et là en 2012) et quand il a récupéré son patronyme (en 2014). Autant dire que cet artiste m’intéresse beaucoup. Le 25 septembre dernier, je me suis rendu chez lui pour en savoir plus sur Le Roi des ruines.

andoni iturrioz,le roi des ruines,interview,mandorArgumentaire de presse (par David Desreumaux) :

Chacun sa figure archétypale, pour Andoni Iturrioz, cela aurait pu être Don Quichotte ou Arthur Rimbaud dont l’Alchimie du verbe résonne à l’unisson en maints vers du Basque, mais ce sera finalement à un autre roi des ruines, Michel Vieuchange, bien moins célèbre mais lui aussi chantre du désert et des terres à rides, premier occidental à atteindre la ville de Smara auquel Andoni Iturrioz rendra hommage (Smara).

Le Roi des ruines, album concept, est l’aboutissement de près de vingt ans d’apprentissage de soi par l’écriture.

Huit titres tendant vers l’infini où se toisent blues-rock, injecté par le groupe La Danse du Chien, embardées transversales, distillées par Samuel Cajal (Ex 3mn sur mer), mélodies de Lisa Portelli (« Dans la Rocaille » est également sur son album La Nébuleuse), Maeki Maii (le peplum, « La Fabuleuse Histoire de Judas Iscariote » est présent sur l’album Du Crack dans le Danube du rappeur suisse) ou encore « Olé », autre peplum épiphanique librement inspiré et en hommage à « Olé » de John Coltrane. Bertrand Louis, le fidèle compagnon de route, assure la direction musicale pour trouver la media via d’où résulte une renaissance accouchée de ses contraires, comme le cri lové au creux du chuchotement.

andoni iturrioz,le roi des ruines,interview,mandor

L'équipe de Le Roi des ruines (photo : Orlando Pereira Dos Santos)

Chemin initiatique, tel Dante qui voyage aux Enfers à la recherche de Béatrice, Le Roi des ruines est à la fois caravane et chronique qui s’enfonce au plus profond de l’âme. Chemin initiatique qui se nourrit du socle des références universelles civilisationnelles, bibliques. Andoni Iturrioz pétri de ces sources originelles, utilise la matière ancestrale et multiséculaire pour en faire jaillir un syncrétisme contemporain et personnel, accouché de la rencontre de toutes les tensions pour faire jaillir le juste – donc le Beau – du paradoxe de nos existences. Alchimiste du verbe, disions-nous.

andoni iturrioz,le roi des ruines,interview,mandor

(Photo : Mandor)

andoni iturrioz,le roi des ruines,interview,mandorInterview:

Es-tu toi-même un Roi des ruines ?

C’est d’abord une figure archétypale et j’utilise un personnage comme Michel Vieuchange dans ce disque justement pour éviter une trop grande identification. Après, il est entendu que mon écriture est nourrie de mon expérience et de ma vie, mais peut évidemment faire écho à d’autres vies. Globalement être un Roi des ruines c’est faire l’expérience d’un cycle de mort et de renaissance.

Pour être un Roi des ruines, il faut avoir beaucoup voyagé ?

Le voyage a été une partie très importante de ma vie, celle qui m’a forgée et qui a fait l’homme que j’ai été ensuite. Mais j’ai arrêté de voyager il y a dix ans. Il y a d’autres moyens d’être un Roi des ruines, c’est une sorte de tension interne. Le Roi des ruines, c’est l’homme qui poursuit quelque chose d’inatteignable, une quête absurde dans laquelle il trouve quelque chose quand même. Il atteint autre chose que ce qu’il poursuit. Le voyage n’est pas nécessaire, c’est un moyen comme un autre.

Ce disque est l’aboutissement et l’accomplissement de tes 20 ans d’écriture ?

Oui, et d’ailleurs, après cela, je ne sais pas ce que je vais faire.

Ton disque doit s’écouter avec attention tant il est foisonnant de propos intéressants.

Une amie m’a dit qu’il existait de la musique d’ascenseur et que ce disque était de la musique de voiture. En voiture, en particulier sur de longs trajets, on a le temps et la disponibilité d’esprit pour une écoute active. Le genre de concentration que l’on peut donner au visionnage d’un film par exemple. Le fait d’être en mouvement va aussi très bien avec ce disque.

Clip de "Dans la rocaille".

C’est presque expérimental d’écouter ton disque.

Oui... Ce que je veux dire dans cet album est par nature informulable. Formuler ce qui est informulable est une sorte d’horizon, de but absurde, que j’ai essayé de poursuivre… J’y ai moi-même trouvé autre chose : Proposer une expérience ou chacun peut formuler son propre inconnu.

Tu as tout dit dans ce disque. Tout dit sur toi, sur la société, sur tes révolutions ?

J’ai l’impression d’être allé au fond d’une certaine vision du monde. Mais tant qu’il y a de la vie...

Ton travail, ta mission, c’est de faire bouger les consciences ?

Je ne veux pas faire bouger les consciences, mais la conscience. L’écriture est un outil pour travailler à ma propre conscience. Les autres participent à mon propre travail de conscience puisque j’écris pour les autres, mais je ne cherche pas spécialement à faire bouger celle des autres. Je n’ai pas de leçon à donner ! C’est la différence entre l’éthique et la morale. L’éthique est tournée vers l’intérieur et la morale vers l’extérieur.

Tu ne fais jamais la morale aux autres. C’est aussi ce que j’apprécie beaucoup chez toi.

Avec la morale, on n'est pas dans l’esprit, on est dans le dogme. L’esprit, c’est l’éthique : “la dignité par la conscience”. C’est un travail sur soi. Le seul moyen de faire bouger le monde, c’est par l’exemple… et même avoir la volonté d’être exemplaire c’est déjà être moralisateur.

En duo avec Samuel Cajal, "Révolution (par épiphanie collective)".

Comme le monde ne s’arrange pas, à quoi ça sert de faire ce que tu fais ? Ce n’est pas illusoire ou utopique de vouloir changer la société ?

Je n’essaie pas d’agir sur la société. Ce n’est pas le discours sur la société qui est important, c’est la matière à réflexion et la beauté que tu en tires. Je parle de la société parce qu’elle fait partie de nos vies, mais quand tu écoutes bien, j’en parle très peu. Je parle plus de la conscience globale de la société, du conscient et de l’inconscient collectif. Au fond, je parle de la nature humaine. Et la nature humaine ne change pas ou très peu. Seuls les outils de la modernité, en accélérant tout, donnent une impression de changement. Mais l’évolution de la conscience humaine semble être à un autre rythme.

Tu parles d’Internet et des réseaux sociaux ?

Par exemple.

Tu estimes ne pas être un artiste engagé, pourtant tu me donnes la sensation de l’être.

Je suis juste engagé dans mon art. Par lui je rue dans les brancards de la vie, plus que dans les brancards de la société.

Tu es en colère ?

Non, pas du tout. D’ailleurs beaucoup de monde pensent que mes chansons sont sombres. Je ne suis pas du tout d’accord avec ça, mais j’accepte qu’on puisse le dire car il y a une forme de violence dans ce que je fais. La beauté est une catharsis. La catharsis c’est prendre le monde en entier et prendre le monde en entier, c’est aussi prendre la violence, la laideur… pour quand même voir la beauté. Ensuite, tout ça devient un objet artistique. Chacun se détermine par rapport cette œuvre. Il y a des gens qui voient la vie noire ou lumineuse. On se situe par rapport à une œuvre comme on se situe par rapport à la vie.

Andoni Itturioz invité chez Frédéric Taddéi dans "Interdit d'interdire" (septembre 2019).

Tu la trouves comment la vie toi ?

Je la trouve magique et magnifique.

Ce n’est pas ce qui ressort de ton œuvre.

Je pense que si. Parfois, dans certaines chansons comme « Le monde est magique » ou « La joie noire », il y a du sarcasme. Je veux prendre l’horreur et la rendre à la beauté. Pour rendre belle l’horreur, tu es obligé de rire un peu jaune en encaissant la douleur. Mais si tu lis les textes de « L’insolitude » ou de bien d’autres chansons de moi, ils ne sont que positifs. Dans ce nouvel album, dans « Olé », par exemple, la moitié du texte est extrêmement positif. Je dis et je pense la magie du monde. Je dis que le fond du monde, c’est de la joie. Que c’est la joie qui a créé le monde.

Je te titille encore. Est-ce que ça t’agace d’avoir la réputation d’être un artiste sombre ?

J’avoue, qu’on me le dit souvent. Mais il m’arrive, souvent aussi, qu’on me dise le contraire. Beaucoup trouvent mes disques lumineux. Il est possible que des gens soient restés à la porte de l’œuvre. Il faut vraiment rentrer dedans pour en voir la lumière. Et je le répète, la perception des chansons peut dépendre aussi de comment tu te situes dans la vie.

andoni iturrioz,le roi des ruines,interview,mandor

(Photo : Marie Hamm)

Je te cite : « chaque phrase de mes textes est comme un miroir morcelé ».

Comme une boule à facettes, chaque phrase va dans un angle différent et chacun reconstruit son image là-dedans. C’est cela l’expérience ou chacun peut formuler son propre inconnu dont je te parlais au début.

Tu es un chanteur à texte. Les mots sont plus importants que la musique pour toi ?

Oui. La musique est un véhicule pour mon écriture. J’ai commencé à faire de la musique parce que je l’aime, mais aussi parce que si j’avais écrit mes textes sur une feuille, personne n’irait les lire. Pour faire lire mes textes, il a fallu la musique.

Ça veut dire que tu te considères comme un poète ?

Si l’on veut mais je suis poète dans un cadre de chanson. Il y a une nuance. La musique permet de rendre transcendant un texte qui ne l’est pas forcément sur papier. Dans mon travail, je laisse beaucoup de place aux textes en planquant au maximum la mélodie, c’est parfois même récitatif. Mais ma poésie gagne aussi sa force dans le récital et dans la musique. Je ne fais pas de la poésie purement « littéraire », c’est un objet global avec la musique et l’interprétation.

andoni iturrioz,le roi des ruines,interview,mandor

Andoni Itturioz dans le nouveau Hexagone.

On a commencé tard à mettre de la poésie écrite en musique.

Effectivement. Les deux précurseurs sont Brassens et Ferré. Ça a commencé à partir de l’existence du disque. Sur papier on imprime son propre rythme de lecture et on peut revenir en arrière si le texte est ardu. En chanson, pour y revenir il faut l’enregistrement. Ecouter, réécouter… Ma poésie est faite pour être dite oralement, mais sur disque. Elle est complexe, il faut donc pouvoir y revenir.

Comme tu maitrises l’art de l’écriture, tu n’as pas envie d’écrire un roman, comme tes confrères Dominique A ou Bertrand Belin ?

Je ne sais pas si je pourrais créer des personnages. Pour l’instant je me sens plus à ma place dans l’aphorisme qui dit tout que dans des phrases plus longues qui décrivent. J’ai l’impression qu’il y a deux formes d’art. Celui qui reflète le monde comme un miroir pour le montrer tel qu’on le perçoit et celui qui permet l’expérimentation, l’exploration. Pour moi, la phrase courte est un outil plus fort, juste et efficace pour s’adonner à cette deuxième forme d’art. Une narration morcelée d’aphorismes, ça permet aux gens de se chercher, de se découvrir, de se frayer leur propre chemin. C’est une exploration d’eux même, de la conscience du monde.

andoni iturrioz,le roi des ruines,interview,mandor

(Photo : Raphaële Trugnan)

andoni iturrioz,le roi des ruines,interview,mandorLà, tu écris un texte pour présenter ton ami peintre Charles Rocher.

Oui et c’est déjà différent de ce que j’écris habituellement. C’est un long texte intitulé « Les paradis charnels de Charles Rocher ».

Je ne connais pas ce peintre.

Parce qu’il n’est pas connu. Il n’a surtout jamais cherché à l’être. Il est resté toute sa vie dans son coin à faire des peintures que je considère faites avec génie. Il a fait très peu d’expos. Pour être clair, il a peut-être une sorte d’angoisse de la reconnaissance. S’il est resté dans l’ombre, il vend beaucoup de tableaux pas chers, car il est très productif. Beaucoup de gens ont flashé sur son œuvre, il a donc une petite réputation. Ces gens-là seront heureux d’avoir un support qui explique et reconnait ce qu’ils ont vu dans son œuvre. Il sortira prochainement aux éditions “Les réservoirs”.

En fait, tu as écrit le texte de présentation.

Je formule ce que moi et d’autres avions dans un coin de la tête. Ce que je formule, les gens le reconnaissent. J’explique simplement que c’est un grand peintre. Après, je laisse sa peinture parler.

andoni iturrioz,le roi des ruines,interview,mandor

Après l'interview, le 25 septembre 2019.