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12 septembre 2019

Boule : interview pour Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel

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Boule est brillant. Vraiment. Un artiste comme il n’en existe plus beaucoup. Il écrit des textes finement ciselés (expression souvent utilisée, mais qui, dans le cas présent, est parfaitement appropriée). À travers des anecdotes autobiographiques, il propose un récit décalé entre humour et émotion grâce à des chansons poétiques, parfois surréalistes, sur un jeu de guitare précis et riche en influences (Brésil, Grèce, Irlande...) Bref, un Boris Vian qui s’ignore.

Cela faisait un moment que j’observais cet artiste, un peu de loin… peut-être un peu trop de loin, d’ailleurs. A l’écoute de son nouvel album Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel, j’ai compris qu’il fallait se rapprocher pour comprendre le phénomène. (Si vous voulez découvrir le disque, c'est par là que cela se passe.)

Profitant d’un passage dans la capitale, nous nous sommes retrouvés en terrasse d’un café parisien (péruvien, selon les photos), pour une belle conversation dans laquelle l’artiste ne mâche pas ses mots. Boule de talent et de sincérité, donc.

Argumentaire de presse officiel :boule,avion,appareil volant imitant l’oiseau naturel,interview,mandor

Ce nouvel album au titre acronyme, Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel, s’ouvre vers l’extérieur. Un acte artistique prégnant pour quelqu’un contraint jusqu’alors de devoir gérer toutes les étapes de la création.

Aux manettes, on retrouve ici le duo Robin Leduc- Cyrus Hordé (Gauvain Sers, Revolver). Il installe le chanteur dans un écrin classieux et minimaliste, offre de discrètes percées électroniques et fait preuve d’une précision adéquate pour servir au premier plan cette voix si singulière. BOULE, lui, s’envole en duo avec Jeanne Rochette pour «abandonner là les hommes indolents et le désordre structurel » (« Avion »), joue de l’ironie du macabre (« Tout le monde »), assume sans complexe ses retards à répétition (« Je prends le temps »), incarne l’homme bipolaire (« Bicéphale ») et le bienveillant conscient de la méchanceté gratuite (« L’ours polaire »), se cogne à un indifférent de la beauté du monde (« Les pizzas »), invente un territoire pour les puissants qui se gavent à outrance (« Welcome in Hippopotamie », avec Lucrèce Sassella), met en musique un texte de Richard Destandau sur les élans de la nature (« Le lierre et la ronce »). Et quand il se remémore son ami d’enfance, le traitement intimiste impulsé devient universel. Parce qu’on a tous connu un « Franckie ». Définitivement, BOULE de tendresse.

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(Photo : Thibaut Derien)

boule,avion,appareil volant imitant l’oiseau naturel,interview,mandorInterview :

Je crois me souvenir que tu m’avais dit que tes chansons étaient toutes autobiographiques. C’est rare qu’un artiste avoue cela.

Mes chansons sont toujours inspirées de ma vie et de ce que j’observe. C’est mon regard singulier sur une époque. De toute façon, il me semble que toute l’œuvre d’un artiste est en lien avec sa biographie.

Tes histoires sont toujours décalées… entre humour et émotion. C’est un numéro d’équilibriste ?

Je cherche toujours à provoquer deux sentiments. Je ne veux pas qu’une chanson soit comique avec uniquement des blagues. Je préfère faire s’entrechoquer un récit intimiste sensible avec des mots inattendus qui vont paraître humoristiques ou fantaisistes.

C’est le cas d’« Un ours polaire ». Tu finis la chanson en chantant : « va te faire enculer par un ours polaire ». Tu racontes l’histoire d’un petit chef teigneux au management cruel.

On peut croire que je tiens des propos grossiers, mais ce n’est pas moi qui les tiens. C’est le personnage qui est dans la situation d’être harcelé et abusé moralement par un petit patron de merde. La victime est quelqu’un de sensible qui véhicule des valeurs comme la gentillesse, la tendresse et la fraternité. Poussé dans ses retranchements, cet homme est obligé de devenir violent et grossier car il ne supporte plus la condition dans laquelle il est.

Clip de "L'ours polaire", extrait de l'album "Appareil volant imitant l’oiseau naturel ».

L’argumentaire de presse indique que ton regard sur les humains est amusé et tendre. Je ne le trouve pas si tendre que cela. Est-ce que tu trouves « Welcome in hippopotamie » et « Les pizzas » tendres ?

Non, tu as raison. Mon regard sur les humains et de moins en moins tendre. Avec l’âge, mon regard sur eux en tant qu’espèce, je le supporte de moins en moins. Les masses sont plus agaçantes qu’un individu en particulier. Dans son parcours, un individu, on peut toujours lui trouver des explications et des excuses. En ce moment, j’avoue, je suis très agacé.

Tu es agacé par quoi par exemple ?

Ça n’a rien à voir, mais le dernier truc qui m’a vraiment énervé, c’est qu’Augustin Trapenard reçoive dans son émission le rappeur Niska. Le mec est double disque d’or en 2 semaines, donc France Inter, qui fait désormais du jeunisme, se sent obligé de l’inviter. Pour cette radio, faire du jeunisme ne veut pas dire attirer les jeunes avec de la qualité, mais leur proposer ce qu’ils aiment déjà. Du coup, on se retrouve à écouter un type qui ne dit pas beaucoup de choses intéressantes à 8h30 du matin. Ca m’a énervé parce qu’il prend la place à des artistes qui font de la qualité. Cette émission m’a convaincu de ne plus écouter la radio.

Clip de "AVION" (featuring Jeane Rochette), extrait de l'album "Appareil volant imitant l’oiseau naturel ».

Je trouve que tu as un talent fou dans l’écriture et la composition, mais que tu n’es pas assez reconnu. Tu souffres de ne pas être du tout médiatisé ?

Ca dépend des moments. Grace à mon tourneur, Cyrille Cholbi, qui bosse super bien, j’ai la chance de faire beaucoup de concerts. Grace à cela, je vis de la musique, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Il y a eu des moments où j’étais vraiment pauvre et où je galérais, là je suis intermittent du spectacle, donc je ne peux pas dire que je souffre de quoi que ce soit. Je trouve ça injuste qu’il n’y ait aucun accès aux médias, pas uniquement pour moi, mais pour plein d’autres chanteurs de ma génération et de celle qui arrive. Il y a une telle diversité qualitative qu’il est ahurissant de ne pas avoir d’ « endroits » pour la mettre en avant. On entend soit les vieux qui sortent un énième album pas intéressant ou des jeunes qui font de la musique urbaine. Ça manque de variété.

Souchon sort dans quelques jours un nouvel opus. Tu penses à lui quand tu parles des « vieux qui sortent un énième album » ?

Non, il y en a d’autres… Le fait que Souchon sorte un album, ça ne me gêne pas. Il n’y a pas d’âge pour être productif. Victor Hugo a continué d’écrire jusqu’à 81 ans. Je dis juste qu’il n’y a pas beaucoup de place pour la découverte hors musique urbaine. Augustin Trapenard pourrait tous les matins ou au moins une fois par semaine prendre trois minutes pour présenter un inconnu. Il ne le fait pas. Pour moi, c’est comme si un chef d’un grand restaurant décidait de ne faire que ce qui se vend le plus, donc devenir un Mac Do. Par exemple, je trouve scandaleux qu’un artiste comme Nicolas Jules, qui écrit des putains de bonnes chansons et qui vient de sortir un nouvel album, ne soit médiatisé nulle part. Avec le talent qu’il a, est-ce normal qu’on ne l’entende nulle part ? Et Brigitte Fontaine ? Elle a eu très peu d’expositions médiatiques, sauf quand elle a fait quelques coups d’éclat. Elle est devenue une bonne cliente pour faire le buzz et la faire passer pour une folle.

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(Photo : Thibaut Derien)

Brigitte Fontaine, elle fait partie de ta famille artistique de cœur ?

Et comment ! C’est une des grandes auteures de la chanson de notre époque. Elle est une légende vivante. C’est une des personnes les plus libres que je connaisse.

Toi aussi, tu me parais très libre.

J’essaie de l’être, mais j’ai l’impression que ce n’est pas quelque chose que l’on décide forcément. J’ai une incapacité à être autrement. Je me suis très vite rendu compte que j’étais inadapté à un travail et surtout à quelqu’un qui me donne des ordres. J’ai un rapport à l’autorité qui est complètement inexistant. J’ai pris ma liberté à bras le corps, mais je n’aurais jamais pu faire autrement.

Dans « Bicéphale », tu te décris à la fois comme quelqu’un de tendre et de colérique. Es-tu lunatique ou bipolaire ?

Je ne sais pas, mais comme beaucoup de gens, je suis deux. On a tous plusieurs facettes. Il est vrai que je suis capable d’être très en colère, très virulent parfois dans mes propos, pourtant, je te le répète, je n’en veux à personne. Dans « Bicéphale », à la fin, j’explique que j’ai retrouvé une forme de sérénité et de calme intérieur grâce à ma compagne. Elle m’a vraiment beaucoup apaisé.

Tu me parles de ta compagne, ça me fait penser qu’il n’y a aucune chanson d’amour dans ce disque.

Une vraie chanson d’amour qui soit premier degré, je n’en ai jamais écrit.

Par pudeur ?

Probablement. Et puis, j’estime qu’une déclaration, ça se fait de vive voix, en face à face.

Dans « Je prends le temps », la musique est d’inspiration brésilienne. Je connais l’œuvre de Robin Leduc, je suis sûr que ce rythme vient de lui…

C’est un terrain sur lequel nous nous sommes bien entendus. J’adore la musique brésilienne. J’ai même étudié en 2000 la guitare brésilienne à l’école ATLA à Paris. Quand j’ai écrit « Je prends le temps » (d’être en retard), c’était une évidence qu’il y ait cette nonchalance brésilienne. Sur scène, je la joue comme une marche carnavalesque brésilienne. Robin Leduc, lui, a insufflé un rythme de samba.

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(Photo : Thibaut Derien)

C’est Robin Leduc et Cyrus Hordé qui ont réalisé et ont fait les arrangements de ce nouveau disque.

On a commencé par écouter mes maquettes en guitare-voix et, après de nombreuses discussions sur comment j’envisageais la musique, je leur ai laissé les mains libres J’ai eu raison d’avoir confiance en eux. Ils ont fait un très beau boulot.

C’est bizarre d’écouter ses chansons « habillées » par d’autres ?

Oui, surtout quand elles sont bien habillées. Quand il y a une vraie transformation, c’est très enthousiasmant, à tel point que c’est la première fois que j’ai beaucoup aimé mes chansons en les écoutant… Comme si elles n’étaient pas de moi. C’est la première fois que je laissais quelqu’un aux manettes, je ne suis pas déçu.

La chanson « Le lierre et la serre » est la seule que tu n’as pas écrite. Le texte est signé Richard Destondau. On comprend que la nature reprend ses droits quand on en prend soin. Es-tu écolo ?

Aujourd’hui, être écolo, c’est comme si on était différent, alors qu’en fait, c’est juste normal. C’est de ne pas l’être qui devrait être contre-indiqué et qui devrait étonner les gens.

"Tout le monde", extrait de l'album "Appareil volant imitant l’oiseau naturel »
Scopitone extrait de la série réalisée par David Vallet
http://www.scopitoneisnotdead.com
http://facebook.com/scopitoneisnotdead

Dans « Tout le monde », tout le monde y meurt à la fin… et dans « Atome par atome », tu évoques aussi la mort. C’est un sujet qui te traumatise ?

C’est insupportable. Je vois le temps qui passe de manière inexorable. J’ai 46 ans, je vais vers la cinquantaine et je n’ai rien vu. C’est affreux. J’ai l’impression d’avoir encore 25 balais.

La scène, est-ce le lieu où tu te sens le mieux ?

Disons que c’est l’un des lieux où je me sens le mieux. J’aime aussi être avec celle qui partage ma vie et avec mes amis autour d’une bière.

Tu as une sacrée connivence avec le public.

En règle générale, j’aime rencontrer les gens et me marrer avec eux. Je n’ai pas envie de leur plomber l’ambiance. J’aime partager la joie et la gaieté avec le public.

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Pendant l'interview...

Ce qui m’amuse le plus, c’est que Boule sur scène ne sourit jamais, tout en étant drôle et sacrément caustique.

Je ne souris pas beaucoup parce que je suis ainsi dans la vie aussi. Quand je sors une blague un peu dérangeante, je vais essayer de ne pas sourire pour voir ce que mes propos provoquent. Et si ça déstabilise, je suis content de mon effet. Dans certaines circonstances de la vie, j’aime bien sortir quelque chose qui n’est absolument pas appropriée à la situation. Si je souriais en le faisant, on devinerait aussitôt que c’est une blague.

Le Boule sur scène, c’est donc le Cedrick dans la vie ?

Disons que le personnage sur scène, c’est moi en exagéré.

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Avec Boule, le 20 mai 2019.

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05 septembre 2019

Hildebrandt : interview pour îLeL

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(Photos : Yann Orhan)

hildebrandt,îlel,mandor,interviewLe 13 septembre prochain, Hildebrandt sortira îLeL, son deuxième album, qui fait suite à Les Animals sorti en 2016, récompensé par le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros. Je l’avais mandorisé pour l’occasion.

En 2019, Hildebrandt revient avec un nouvel album à la fois percussif et très émouvant, dans lequel il ambitionne avec succès de déconstruire les clichés et confondre les genres. Comme l’indique le magazine FrancoFans, sous la plume de Mathieu Gatelier : « Il invoque la recherche d’identité, fait fi des codes établis pour mieux dévoiler cette part de féminité qui l’habite… les douze titres sont une bouteille à la mer qu’on aimerait tous voir échouer dans nos vies ». Bien vu. Ce nouvel album pop rock montre encore une fois la finesse des arrangements dont est capable l'artiste. 

Hildebrandt sera en concert au Studio Garage à Paris le 10 septembre prochain, au Belle du Gabut à La Rochelle les 13, 14 et 15 septembre, à La Boule Noire à Paris le 12 novembre, au Trait d’Union à Mons-en-Baroeul le 23 novembre et au Train Théâtre à Porte-Les-Valences le 17 avril 2020.

A quelques jours de la sortie d’îLeL, Hildebrandt me dévoile les secrets d’un album particulièrement audacieux.

Argumentaire de presse officiel : hildebrandt,îlel,mandor,interview

Depuis son premier album Les Animals en 2016, Hildebrandt a fait du chemin. Après avoir exploré en chanson la recherche d’humanité et la rencontre de sa partie animale, le voilà maintenant en quête de son pendant féminin. Le virage est conséquent, mais la question reste la même : comment trouver sa place quand on ne rentre pas dans les cases ?

Sous des tonalités pop teintées de blues, rock et synthétiques, Hildebrandt étudie son double féminin (Je suis deux, Travesti), s’oppose à l’omnipotence du genre dans les rapports humains (Garde tout bas), et défend l’amour universel libéré des carcans sociaux (Qui de nous, Emilienne).  
îLeL déshabille, démaquille, démasque, et contemple.

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(Photo : Yann Orhan)

hildebrandt,îlel,mandor,interviewInterview :

Je n’aime pas que l’on m’explique le titre d’un disque, mais là, je crois que ça demande quelques éclaircissements…

Depuis de nombreuses années, j’ai été préoccupé par la question du genre. Chez moi, chez mes amis, et encore plus ces derniers temps, de manière inconsciente, par l’actualité. J’ai toujours envie de titiller les aspérités des choses qui sortent un peu de l’ordinaire dans ma personnalité et dans celle des autres. Je me suis beaucoup adressé à mon côté féminin.

Tu as toujours ressenti un côté féminin en toi ?

Depuis l’enfance. Au moment de construire cet album et ce répertoire, j’ai eu l’envie et l’opportunité de m’isoler pour écrire et composer. La première opportunité a été de pouvoir m’isoler en Lozère grâce à Olivier Alle, du festival de Langogne, Festiv’Allier. Je suis resté isolé quatre jours en pleine forêt dans un endroit sans chauffage et sans électricité. J’étais à côté d’une étape connue du chemin de Robert Louis Stevenson dans les Cévennes, donc j’ai lu son livre « Voyage avec un âne dans les Cévennes » (1869) et « L’île au trésor » (1883). A travers ces deux rommans, j’ai fait le parallèle entre la forêt et l’île. Comme j’avais envie de continuer à m’isoler, j’ai décidé d’aller une semaine en résidence d’écriture sur l’Île d’Oléron et une semaine de résidence d’écriture sur l’Île-D’yeu. C’est lors de cette troisième résidence d’écriture qu’il m’a paru évident que la symbolique de l’île pouvait rejoindre l’état d’esprit dans lequel j’étais lors de la création des chansons.

C’est une sacrée dualité !

J’ai toujours était fasciné par les dualités et les ambivalences. En création, je me rends compte que j’ai besoin de m’isoler et j’ai besoin d’être ouvert aussi. J’ai besoin de me protéger et j’ai besoin de me mettre en danger. Je tutoie mon côté masculin et mon côté féminin. J’ai trouvé le parallèle avec l’insularité. C’est là que l’idée d’appeler mon disque îLeL m’est venue. C’était à la fois l’évasion avec les ailes ainsi que le repli et l’isolement avec l’île et puis le masculin et le féminin. La double dualité.

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Tu es allé plus loin que ton disque pour continuer à questionner tout cela. hildebrandt,îlel,mandor,interview

J’ai fait un film où j’ai questionné des artistes qui sont en lien avec l’insularité. J’ai pu rencontrer notamment François Morel, Dominique A, François Atlas, Lescop, Laura Cahen, Féloche et Halo Maud… C’est un court métrage de 20 minutes que l’on pourra voir en complément de mes concerts. On le mettra en ligne dans pas longtemps. La musique est un prétexte pour raconter mes préoccupations en tant qu’artiste, mais là, j’ai trouvé un autre biais.

Quand j’ai reçu ton nouveau disque, j’ai commencé par écouter « Docteur » et je me suis dit immédiatement que c’était dans la mouvance du précédent. Ensuite, en écoutant les autres chansons, j’ai changé d’avis. C’est le changement dans la continuité…

En faisant les titres de cet album, j’ai eu la volonté d’avoir quelques chansons qui étaient dans la filiation de la chanson, « Les animals », du précédent album portant ce titre. Cette chanson était la seule à avoir ce gros riff rock’n’roll qui donne la mélodie du chant à l’unisson… J’en ai fait trois de même facture sur mon nouvel album.

De quoi parle « Docteur » ?

Je suis parti du pessimisme et de la peur ambiante. Les gens ont tout le temps besoin de se soigner. La sonorité un peu afro me donnait envie de m’adresser au docteur en le tutoyant. Ça m’est venu comme ça.

Dans « Garde tout bas », tu dis « j’emmerde la morale quand elle met des bornes au féminin ». Il faut combattre les normes ?

Parfois, je suis bêtement anticonformiste. Les normes, il faut les combattre ou, au minimum, en jouer. Elles sont utiles parce qu’à partir du moment où on vit avec les autres, il faut bien des codes communs. Juste, je dis qu’il faut s’en méfier.

Clip de "Je suis deux" (avec Ava Baya).

hildebrandt,îlel,mandor,interview« Je suis deux », c’est un peu le même sujet que « Garde tout bas ». Tu parles encore du genre.

Là, ce n’est pas la part de féminité de l’ami à qui je m’adresse, mais c’est la mienne. La masculinité et la féminité ne sont pas étanches.

C’est à la mode de parler de genre, de transgenre…

Je te le répète, je me suis fait influencer par l’actualité, même si c’est un sujet qui me tient à cœur depuis longtemps. On a connu une petite révolution avec le mariage pour tous et je trouve que c’est bien de souligner les avancées positives. En tant qu’hétérosexuel, je trouve qu’il y a des avancées, mais peut-être qu’un homosexuel dirait le contraire…

Dans « Travesti » aussi, tu poses la question du genre. Tu n’as pas peur que l’on dise que tu es un homo refoulé ?

Je ne me pose pas la question et ça ne me dérange pas si on pense ça. De toute façon, ça fait longtemps que je m’amuse avec ça.

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Pendant l'interview...

Il y a trois chansons qui parlent de morale dans ton disque.hildebrandt,îlel,mandor,interview

Maintenant que tu me le dis, je m’en rends compte en effet. Ce mot est aussi dans ma chanson « Les animals ». Il y a des mots qui me plaisent parce qu’ils sont forts de sens, ils sont symboliques et ils ont une sonorité. Par exemple, le mot qui revient le plus dans mes chansons, c’est « chien ». A un moment, je l’utilisais dans une chanson sur deux sans m’en rendre compte. C’est encore une question de dualité. Le chien est le meilleur ami de l’homme et en même temps, c’est une insulte : « Sale chien ! ». Ca rejoint mon questionnement sur la morale. Qu’est-ce qui est propre ? Qu’est-ce qui est sale ? Qu’est ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est mal ? Pour moi, chien et morale, c’est la même chose.

Dans « Si ça va » et « Revers », tu évoques la danse. Sujet déjà traité dans ton précédent disque.

Si je parle de danse, c’est pour parler d’abord du corps. La vérité et la sincérité, c’est le corps d’abord. C’est ce que j’ai dit dans « Les animals ». Les êtres humains sont des animaux et on l’oublie bien souvent. Dans « Revers », je parle d’assumer son corps et ses maladresses et dans « Si ça va », je parle plus du fait que pour avancer il faut être optimiste et savoir danser.

Dans îLeL, il y a des chansons dansantes et d’autres émouvantes comme « Emilienne », qui parle de ta grand-mère, « Qui de nous », qui évoque ta fille et « Vingt », que tu dédies à ta femme.

Ce sont les trois femmes de ma vie les plus importantes. Dans cet album, j’ai fait beaucoup de chansons qui s’adressent aux gens que j’aime. Tout comme le premier, j’ai fait ce deuxième album avec Dominique Ledudal, un réalisateur de renom devenu un de mes meilleurs amis. On a enregistré le disque à Paris sauf les voix que l’on a fait à La Rochelle. Pour la chanson « Vingt », le premier jour, on n’y arrivait pas. Dominique me disait que rien ne se passait et qu’il fallait recommencer le lendemain. La fatigue aidant, on commence la journée par ça et je commence à sentir la sincérité de la chanson. Soudain, je me suis mis à pleurer sans pouvoir m’arrêter. On a été obligé d’arrêter la session car j’étais envahi par l’émotion. Je n’arrivais pas à chanter. Au bout d’un moment, avec l’aide de Dominique, j’y suis parvenu. L’émotion s’entend dans l’enregistrement. C’est sans doute la chanson la plus personnelle de l’album.

Ces chansons personnelles sur les femmes que tu aimes, tu les chantes pour leur faire plaisir ou pour te faire plaisir ?

Pour leur faire plaisir, mais je crois qu’il y a aussi une part de narcissisme là-dedans. On se fait plaisir en voyant l’émotion que ces chansons suscitent aux intéressées.

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Pendant l'interview...

hildebrandt,îlel,mandor,interviewDans les chansons « Attends » et « Cannibale », tu te présentes comme un ogre. C’est comme ça que tu te vois ?

Oui, parce que je suis un bon mangeur et que ça se voit. Les émotions peuvent un peu vampiriser et je sens un peu ça chez moi. A cause du temps qui passe, j’ai besoin de tout garder en moi parce que j’ai peur que ça s’en aille trop vite. Je me sens parfois ogre à vouloir retenir, manger, ingurgiter ce qui passe.

Enregistrer des disques, c’est retenir ?

Oui.

Tu as deux invités dans ton disque, la chanteuse du groupe This Is the Kit, Kate Stables et Albin de la Simone.

Commençons par la chanteuse parce que j’ai vraiment craqué sur sa voix. Elle fait les chœurs sur six chansons et elle est en duo avec moi dans « Attends ». Ensuite, je voulais un pianiste de renommé qui connaisse bien Dominique Ledudal. En fait, c’est lui qui m’a proposé de travailler avec Albin de la Simone. Il a joué sur cinq titres. Ça a été un vrai bonheur. A un moment, je lui parle d’une chanson de Raphael que j’aime bien, « Terminal 2B », dans l’album Pacifique 231. Ça commence par une batterie pleine de reverb et un piano qui faisait un son très saccadé que j’adorais. Pour ma chanson « Vingt », j’avais très envie de quelque chose de similaire. J’explique ça à Albin pour qu’il comprenne ce que je voulais précisément. Au bout d’un moment, il réalise que c’est lui qui était au piano dans « Terminal 2B ». Parfois, il n’y a pas de hasards. Avoir Albin de la Simone au piano est une vraie plus-value. C’est un magnifique pianiste.

Parlons de ton look et de tes visuels. Tu te présentes désormais habillé en costard rouge. hildebrandt,îlel,mandor,interview

Je voulais avoir une image assez rock et en lien avec l’éventuel exotisme que peut nous inspirer l’insularité. C’est aussi revenir au corps et à la vie. Le rouge, c’est violent, mais c’est la vie et le sang.

Tes deux albums ne sont pas aux antipodes, ils sont même complémentaires je trouve.

Les premières personnes à qui j’ai fait écouter les chansons de îLeL, deux professionnels, m’ont dit qu’elles étaient dans la continuité du premier. Pour le troisième disque à venir, je me pose la question de rester dans la continuité ou de tout bouleverser. Je ne sais pas tourner les pages, je suis toujours dans des histoires dans le long terme. Je n’arrive pas toujours à anticiper, analyser et à réfléchir les choses, c’est souvent très organique, je reste donc dans la continuité.

Tu es content quand tu entends cet album ?

A part pour ma voix, oui. Je me pose toujours des questions sur ma voix, je ne l’aime pas trop. Mais faire cet album a été un bonheur véritable, je t’assure. Constater que tout ce que j’avais imaginé a fonctionné m’a rendu fier. Je n’avais jamais été aussi heureux en studio. Je vis une période où je ne me suis jamais senti aussi épanoui et accompli artistiquement. Je me sens heureux dans ce que je construis en tant qu’artiste.

Tu arrives à te considérer comme un artiste ?

Je n’ai pas honte de dire que je suis un artiste. Ce n’est ni un gros mot ni un mot sacralisé. Un artiste, c’est quelqu’un qui fait de l’art. L’art, c’est une production humaine dont le seul but est de créer de la beauté. C’est ce que j’essaie de faire.

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Hildebrandt et ses musiciens : Pierre Rosset, Anne Gardey-Des Bois et Emilie Marsh.

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03 septembre 2019

Sophie Le Cam : interview pour l'EP Veuillez croire

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(Photo : David Desreumaux/Hexagone)

sophie le cam,veuillez croire,ep,interview,mandorSophie Le Cam sort son deuxième EP, Veuillez-croire, demain. Les articles de presse la concernant disent que ses chansons sont à mi-chemin entre Renaud et Philippe Katerine. Comparaison n’est pas raison… mais dans le cas présent, un peu quand même. La chanteuse au regard acéré et d’une extrême lucidité écrit principalement sur les gens, le couple, le temps qui passe et l’enfance. A travers sa vie, elle raconte nos vies. Souvent la réalité rejoint l’absurde, c’est rare dans une même chanson.

Je l’avais déjà mandorisé pour son premier EP, Les gens gentils, il y a deux ans, j’ai été ravi de la rencontrer une nouvelle fois le 22 août dernier en terrasse sur la place de la République. Sophie Le Cam mérite VRAIMENT d’être plus haut qu’elle ne l’est actuellement. Je trouve même que ce n’est pas normal qu’aucune personne du métier ne l’ait encore repéré. On a besoin d’artistes comme elle, toujours en autodérision, pour nous distraire de ce monde pas toujours très beau (ah bon ?)

Biographie officielle :sophie le cam,veuillez croire,ep,interview,mandor(photo à droite : Chloé Kaufmann)

En 1987, profitant de l’essor irrésistible du minitel en France, Sophie Le Cam nait au nord de la Loire et au sud de la Manche. En 2001, elle est vice-championne de France de badminton des collèges par équipe, ce qui ne l’empêche pas d’écouter Renaud, mais beaucoup, vraiment. Elle ne le sait pas encore mais l’obtention, en 2005, du Bac ES option maths avec mention très bien, ne lui sera d’aucune utilité. Finalement, on retrouve Sophie Le Cam au conservatoire d'art dramatique du 9eme arrondissement de la capitale de la France. Elle y apprend à jouer, ce qu’elle savait faire spontanement quand elle était petite, mais elle avait oublié depuis, c’est pour ca. Trêve d’enfantillages, penchons-nous sur l’essentiel, l’année 2014, ou Sophie Le Cam devient chanteuse. Cette année-la, elle écrit donc ses premières chansons, obtient le deuxieme prix Interprète de Le Mans Cite Chanson, fait la première partie de Loic Lantoine au Festival de Marne, est programmée aux Trois Baudets et chante en direct dans l'émission « A'live » de Pascale Clark sur France Inter.

En 2016, elle sort un premier EP intitulé Les gens gentils. Depuis, 5 clips plus chatoyants les uns que les autres sont sortis sur les internets et de nombreux concerts en trio, avec Antoine Candelot (guitare, claviers, percussions) et Palem Candillier (guitare aussi mais pas la même, ils ont chacun la leur) sont offerts contre de l’argent à un public toujours plus nombreux, sauf parfois. En 2018, sa déclaration d'amour chantée à André Manoukian est relayée par Laurent Ruquier aux Enfants de la télé et Michel Drucker retweete son clip « Tous les Michel » dans lequel elle parle de tous les Michel. Cette même chanson est diffusée par Emilie Mazoyer dans l’emission « Musique » sur Europe 1, mais pas en entier. En 2019, la sortie de son deuxième EP intitulé Veuillez croire lui vaudra d’être interviewée par France Bleu Picardie en raison de ses origines et il sera relayé par les magazines Héxagone, Francofans et Longueur d'ondes en raison de sa qualité artistique. Avec candeur et impertinence, elle y développe d’une voix percutante un univers rétro-sixties, tendre et décalé, qui n’est pas sans rappeler Renaud, Dutronc ou Philippe Katerine. Artiste engagée, Sophie Le Cam réhabilite le port de la cagoule en laine. Veuillez croire.  

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(Photo : Chloé Kaufmann)

Pour écouter l'EP, c'est ici que ça se passe!

sophie le cam,veuillez croire,ep,interview,mandorInterview :

Il était temps que tu sortes un deuxième EP !

Quand tu sors un premier disque avec beaucoup de candeur et de naïveté, tu finis par mettre du temps à sortir un deuxième disque qui soit réfléchit et cohérent avec ce que le projet est devenu. Entre le Les gens gentils et Veuillez croire, le projet a grandi.

Et il faut trouver de l’argent.

Voilà. Il faut également trouver les bonnes personnes avec lesquelles travailler. J’ai aussi appris à connaître le métier et le milieu beaucoup plus intensément. Ca a changé beaucoup de choses sur le plan logistique, organisationnel et sur l’entourage professionnel. C’est tout cela qui a pris trois ans.

Tu as enregistré ce nouvel EP en Picardie.

La majeure partie des instruments a été enregistrée pendant une semaine dans cette région avec le réalisateur Chadi Chouman (guitariste de Debout sur le Zinc), notamment toutes les batteries, les guitares, les claviers et une partie des instruments additionnels. C’est à Paris que nous avons enregistré toutes les voix et d’autres instruments additionnels.

Quand j’ai écouté l’EP, je me suis rendu compte que je les connaissais toutes parce que tu les chantes déjà sur scène (accompagnée de ses deux excellents et drôles musiciens, Antoine Candelot et Palem Candillier).

J’ai besoin d’éprouver les chansons sur scène. Je serais super angoissée de sortir un disque avec des chansons non testées devant un public. En les interprétant souvent, au bout de quelques prestations, il m’arrive d’avoir des idées de nouveaux arrangements ou de nouvelles structures. Une chanson, c’est vivant… j’essaie d’enregistrer la meilleure version.

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(Photo : Chloé Kaufmann)

J’ai l’impression que tu commences à prendre de l’importance dans le milieu de la chanson. Alors que ton EP sort le 4 septembre, j’ai déjà lu des articles dithyrambiques dans FrancoFans, Hexagone, Longueurs d’Ondes, Ouest France, France Bleue…

Ça m’encourage à continuer. Dans le réseau chanson, ça commence effectivement à devenir intéressant, mais j’espère élargir à d’autres réseaux.

Je pense qu’il faudrait que les « décideurs » de ce métier fassent l’effort de venir te voir sur scène où tu exploses réellement. C’est drôle, audacieux, culotté, déjanté et émouvant. Personnellement, je suis venu trois fois en un an. Et chez moi c’est rare…

Je sais que si je peux convaincre, c’est par la scène, mais c’est difficile de faire venir les gens du métier.

Il te faudrait un tourneur à présent.

Oui, parce que j’ai fait le tour des caf’conc parisiens. Pour se développer ailleurs, seule, c’est un peu compliqué.

J’aime beaucoup ton sens rare de l’absurde, même dans ton disque. « Tous les Michel » et « Sujet limite », il faut oser les enregistrer. Je n’aime pas les comparaisons, mais quand on dit de toi que tu es la Katerine au féminin, ce n’est pas tout à fait faux.

Quand j’écoute Philippe Katerine sur disques, je constate qu’il n’hésite pas à inclure des chansons courtes surréalistes alors qu’à priori, on se dit qu’elles ne fonctionneraient que sur scène. Antoine Sahler (mandorisé ici) aussi a fait ça sur son dernier album. Il a des plages très courtes entre les chansons. Je trouve que ça aère le disque et c’est très agréable.

Tu écris des chansons qui peuvent parfois paraître drôles, mais qui ne le sont pas vraiment. « La loose » par exemple. Tu y parles de la condition d’une artiste qui pointe à Pole emploi, d’une rupture…

La situation dans laquelle j’étais quand j’ai écrit cette chanson n’était pas drôle du tout. J’étais en phase de dépression. On a fait un clip un peu kitch et déjanté pour désamorcer tout ça.

Réalisé par Sophie Le Cam et Fabien Drugeon. Avec: Boris Vernis et Bertrand Carbonneau.

Dans « Le couple, la banlieue, les enfants, le dimanche », tu projettes une vision du couple peu attractive.

Je ne suis pas contre la vie de couple, mais c’est quand il y a tout ça assimilé que ça devient problématique (rires). Enfin, je trouve ça à la fois beau et à la fois très angoissant. Je ne me moque de personne précisément, mais un peu de moi-même, parce que tout le monde peut se retrouver un jour dans ce cas de figure. Dans mes chansons, il n’y a jamais de jugement de toute façon.

Tu as écrit une chanson sur ta nièce, « Margaux ».

C’est aussi une chanson très mélancolique sur le temps qui passe trop vite. On ne fait que passer dans ce monde…

Dans « Deauville-Paris », tu parles d’une histoire d’amour qui a foiré. Finalement on s’en relève.

Non seulement on s’en relève, mais on se dit : « Pourquoi je me suis mise dans cet état ? » 

Clip de "Sujet limite". Réalisation: Sophie Le Cam
Avec: Boris Vernis, Pierre Antoine Combard, Etienne Fischer. Image: Seb Houis

Dans « Sujet limite », chanson très Dutronnienne, tu as convoqué la Torah, le Coran et la Bible… Tu dis des choses sans les dire franchement. C’est malin.  

Je souhaiterais qu’on nous laisse un peu tranquille avec les religions et qu’on laisse les religions tranquilles aussi. J’aimerais que tout cela ne soit pas un sujet et que quand cela en est un, qu’il ne soit pas un sujet limite.

Parlons de ta pochette très kitch. Tu as toujours fait gaffe aux visuels.

C’est Chloé Kaufmann qui a réalisé la conception visuelle et la photographie. L’image est un media par lequel j’arrive à faire passer quelque chose que je ne pourrais pas faire passer par l’écoute, donc ça m‘intéresse énormément.

Désormais, j’ai remarqué aussi qu’il y a une identité dans tes clips.

J’essaie de faire en sorte que tout soit cohérent. Les chansons, les visuels, les clips…

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Après l'interview, le 22 août 2019.

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01 septembre 2019

Thomas Gunzig : interview pour Feel Good

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thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandorThomas Gunzig est depuis quelques années une figure littéraire et médiatique majeure en Belgique. J’aime tellement son œuvre que je l’interviewe le plus souvent possible. Une première fois en 2013, là, pour l’excellent Manuel de survie à l’usage des incapables et plus récemment en 2017, pour un magnifique roman d’amour, drôle, lyrique, cruel, sombre et optimiste, La vie sauvage. Une réflexion profonde sur la sauvagerie de notre époque qui ne m’a pas laissé indifférent. Cette fois-ci, l’auteur revient avec « un roman en abyme où humour noir et fatalisme côtoient rage de vivre et espoir sans faille, Feel Good (au Diable Vauvert) ne pouvait porter meilleur titre. Alternant des passages hilarants sur le phénomène littéraire du moment et description lucide de son temps, Gunzig parvient, avec beaucoup d’intelligence, à croiser son roman avec celui de son héroïne, pour mieux s’amuser de la littérature et brosser son époque. » (dixit le site anneetarnaud.com)

Le 22 aout dernier (jour même de la sortie du roman), j’ai rejoint Thomas Gunzig, au Zimmer, une brasserie parisienne, pour évoquer ce feel-good book qui est loin de n’être que ça.

4eme de couverture :thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandor

« Ce qu’on va faire, c’est un braquage. Mais un braquage sans violence, sans arme, sans otage et sans victime. Un braquage tellement adroit que personne ne se rendra compte qu’il y a eu un braquage et si personne ne se rend compte qu’il y a eu un braquage, c’est parce qu’on ne va rien voler. On ne va rien voler, mais on aura quand même pris quelque chose qui ne nous appartenait pas, quelque chose qui va changer notre vie une bonne fois pour toutes. »

Quel est le rapport entre un écrivain sans gloire, le rapt d’enfant et l’économie de la chaussure ?
Vous le saurez en lisant la nouvelle satire sociale de Thomas Gunzig.

À propos de l'auteur :

Thomas Gunzig, né en 1970 à Bruxelles, est l’écrivain belge le plus primé de sa génération et il est traduit dans le monde entier. Nouvelliste exceptionnel, il est lauréat du Prix des Éditeurs pour Le Plus Petit Zoo du monde, du prix Victor Rossel pour son premier roman Mort d’un parfait bilingue, mais également des prix de la RTBF et de la SCAM, du prix spécial du Jury, du prix de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Française de Belgique et enfin du très convoité et prestigieux prix Triennal du Roman pour Manuel de survie à l’usage des incapables. En 2017 il reçoit le prix Filigranes pour son roman La Vie sauvage. Star en Belgique, ses nombreux écrits pour la scène et ses chroniques à la RTBF connaissent un grand succès. Il a publié et exposé ses photos sur Bruxelles, Derniers rêves. Scénariste, il a signé le Tout Nouveau Testament aux deux millions d’entrées dans le monde, récompensé par le Magritte du meilleur scénario et nominé aux Césars et Golden Globes. Sont aussi parus au Diable vauvert, ses romans : 10 000 litres d’horreur pure, Assortiment pour une vie meilleure, Et avec sa queue il frappe.

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(Photo : Hannah Gunzig)

thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandorInterview :

Dans ton nouveau livre, tu donnes ta définition d’un feel good book : « Un livre pour se sentir bien. En gros, on doit présenter la vie sous un angle positif, faire des portraits de personnages qui traversent des épreuves compliquées mais qui s’en sortent grandis. Ce sont des histoires dans lesquelles l’amitié triomphe de l’adversité, dans lesquelles l’amour permet de surmonter tous les obstacles, dans lesquelles les gens changent, mais aussi pour devenir meilleurs que ce qu’ils étaient au début ». As-tu appliqué tout cela dans ton livre ?

Oui et non. Je raconte l’histoire de personnes qui sont dans des difficultés réelles et qui finiront par en sortir en étant peut-être meilleures à la fin. Par contre, dans l’écriture, ce n’est pas réellement du feel good.

Comment ça dans l’écriture ?

Dans le vrai pur feel good, l’écriture doit être stéréotypée. L’usage du lieu commun... Moi, j’essaie quand même de développer un certain niveau littéraire.

Tu aimes bien t’attaquer à des genres littéraires et en casser les codes.

C’est vrai que j’ai écrit de l’épouvante, de la science-fiction, du roman d’amour initiatique… Au fond de moi je cherche toujours quelque chose qui me mobilise. Je reprends les mots d’André Breton, je recherche « l’étincelle motrice » et puis j’y vais.

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Pourquoi le feel good cette fois-ci ? thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandor

Parce que quelqu’un m’a dit : « Thomas, si tes livres ne marchent pas très bien, c’est parce que tu racontes des histoires vraiment bizarroïdes et parfois très violentes. Ce qui marche, c’est le feel good… tu devrais essayer. » J’ai donc essayé, mais à ma façon, en y glissant des thèmes qui me tenaient à cœur. Notamment la question de l’argent dans la classe moyenne fragilisée. Je fais de la radio, j’écris des scénarios, des livres, des pièces de théâtre… mais les apparences sont trompeuses, je fais partie de cette classe moyenne fragilisée depuis 25 ans. Je suis tributaire des commandes des autres et tout peut s’arrêter pour moi du jour au lendemain.

Il y a donc beaucoup d’angoisses personnelles dans celles de tes deux héros, Alice et Tom ?

Oui, mais ce sont des angoisses dont je parle aussi beaucoup autour de moi. Quand j’ai commencé ce livre, il y a deux ans, j’avais eu une commande de scénarios de manga comics et elle s’est arrêtée brusquement à cause du dessinateur. Je comptais dessus pour finir l’année financièrement. Il ne me restait que 3000 euros pour tenir trois mois. Les impôts arrivaient, c’était dur. Aujourd’hui, ça va un peu mieux car je travaille sur un scénario. L’angoisse de Tom, écrivain sans succès, c’est la mienne. Je pars du principe qu’une émotion, même l’angoisse, est toujours un bon sujet de roman.

Donc Tom, c’est complètement toi ?

Oui, franchement. J’écris des livres depuis plus de 25 ans. Comme Tom, je ne suis pas un inconnu, mais je ne suis pas très connu non plus. Quelques-uns de mes bouquins sortent en poche, mais je n’en vends pas assez pour vivre. Je n’ai pas la carte. Je ne vais pas dans les grandes émissions de télé, je n’ai pas la grande presse, je ne suis pas dans les sélections de prix, du coup, qu’on le veuille ou non, se pose la question du talent. Ne suis-je pas en train de complètement me bercer d’illusions ? Si mes livres n’intéressent pas grand monde, ne serait-ce pas parce qu’ils ne sont pas terribles ? Tom se pose ses questions parce que je me les pose. Dans ce livre, je décris, de la manière la plus transparente possible, ces questionnements qui traversent beaucoup d’écrivains.

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(© SAMUEL SZEPETIUK)

thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandorTom, par ses écrits un peu « bizarroïdes », pensent éventuellement devenir un auteur culte à sa mort.

Je me rassure comme Tom en me disant que quand Herman Melville, Franz Kafka ou John Kennedy Toole sont morts, personne ne les connaissait (rires). Chez Tom, il y a quand même quelque chose qui fait qu’il y croit encore et qui le pousse à chaque fois à remettre le couvert.

Tu évoques aussi ce que vit un écrivain qui n’est pas une star de l’édition.

J’ai trouvé intéressant de parler de ce dont les écrivains ne parlent jamais, c’est-à-dire la solitude dans les salons du livre, la jalousie entre auteurs, l’incompréhension que tu peux ressentir quand tu vois des ouvrages médiocres portés aux nues, le fait d’aller sur Amazon pour voir en quelle position se trouve son nouveau livre…

Parlons d’Alice à présent. Je la trouve très audacieuse.

Quand tu n’as plus d’autres possibilités, tu as de l’audace. Elle n’a plus rien à perdre et elle est fâchée. Elle s’effondre un peu, mais se reprend très vite parce qu’elle a des enfants. Sa colère lui est extrêmement fertile et lui est utile pour la mobiliser.

Pour gagner de l’argent, elle va même tenter la prostitution à son domicile.

Dès le premier client, elle a pris le côté brutal de la prostitution dans la gueule. Ca va la démolir et elle va arrêter immédiatement l’expérience.

Alice ira jusqu’à kidnapper un bébé pour obtenir une rançon. Mais pas de chance…

C’est l’élément déclencheur du livre, mais n’en disons pas plus.

Elle finit par écrire un livre elle-même… qui devient best-seller.

Le succès d’un livre est quelque chose d’extrêmement mystérieux. Il y a certainement du talent, pas toujours. Il y a certainement la machine marketing, pas toujours. Il y a le facteur chance, toujours. Il y a un dosage entre tout ça pour qu’un livre trouve son public.

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Pendant l'interview.

Finalement, Feel good, c’est un livre sur quoi ?

C’est un roman sur la fragilité, la précarité, sur le questionnement des auteurs, sur ce que c’est d’écrire, sur ce que la littérature n’est pas et, je le répète, sur les sentiments négatifs qui traversent beaucoup d’auteurs…

Que penses-tu des émissions littéraires ?

Tout ronronne dans les émissions littéraires, c’est sans doute pour cette raison qu’elles ont tendance à disparaitre. Elles sont très codifiées, les auteurs reçus sont feutrés… il n’y a rien qui dépasse.

As-tu été approché par de grandes maisons d’édition?

Oui. Mais accepter serait une fausse bonne idée. J’ai beaucoup de copains qui publient dans les grandes maisons, Gallimard, Grasset, Seuil. Dans ces maisons, il y a toujours un ou deux écrivains qui se font remarquer, mais pour 30 romans publiés. Si tu fais partie des 28 autres qui n’ont pas marché, c’est bien pire que d’être un bon cheval du Diable Vauvert. J’ai le rêve qu’un jour mes livres se vendent beaucoup et que ce soit dans ma maison d’édition actuelle. J’adore mon éditrice, Marion Mazauric. Si je partais ailleurs, j’aurais l’impression de la trahir.

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Après l'interview, le 22 août 2019, au Zimmer à Paris.

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