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29 septembre 2019

El Gato Negro : interview pour Ouvre la porte

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(Photo : Elliot Broué)

el gato negro,ouvre la porte,interview,mandorEl Gato Negro a parcouru le monde pour s’en faire un ami. Il revient aujourd’hui avec un deuxième album (en partenariat avec AMNESTY INTERNATIONAL et LA CIMADE) enregistré entre Toulouse, Bogota, Mazunte et Ouagadougou. El Gato Negro nous propose 12 titres naviguant entre français et espagnol pour un mix pop sub tropical, « où le sable brûlant du pacifique se mélange au Macadam coloré de l’Afrique ».
Le 25 septembre dernier, nous nous sommes retrouvés dans son QG, un bar proche de son appartement, pour évoquer l’album et son concert au New Morning le 9 octobre prochain. Souriant, mais un peu fatigué (il travaille déjà sur de nouvelles chansons), l’artiste s’est prêté au jeu de l’interview pour la seconde fois en 4 mois d’intervalle. (Je vous dis tout… la première a disparu de mon iPhone de manière très mystérieuse après une mise à jour « forcée »).

Argumentaire de presse :

EL GATO NEGRO, Prince chat couronné de plumes, revient faire ses griffes en France en 2019. Nourri de 15 années de voyages dans toute l’Amérique du sud. En immersion profonde dans les cumbia, salsa, paso, cha cha et boléro. Il rencontre des frères et sœurs de musique (La Yegros, Calypso Rose, Oxmo Puccino...). Avec un premier album, Cumbia Libre, vendu à 10 000 exemplaires, le combo tropical a enflammé le public français et européen. Escale après escale, 2018 a attiré l’oiseau-chat migrateur vers la francophonie, du Québec à Paris jusqu’au Burkina Faso. Créant un pont parfait avec son Amérique latine. El Gato Negro est fier de rentrer au pays, nous présenter son 2e album, Ouvre la porte, paru le 19 avril 2019.

Le disque :el gato negro,ouvre la porte,interview,mandor

De nouveaux décors et personnages rencontrés, qui inspirent de nouveaux pas et des sons plus urbains. El Gato Negro forme aujourd’hui une nouvelle équipe en quintet. Pour nous faire remuer sur ce macadam multicolore, avec la vitalité d’un mix papaye/citron limé (« Bendita primavera »). La clave cubaine rythme toujours l’ensemble en battements de coeur (« Toca y toca », « La tierra de mis abuelos »). Les cuivres encore présents sur cet album, laissent place aux claviers et machines en live. Un mariage à Ouagadougou entre la Cumbia et le Soukouss. Une fusion originale créée avec le nouveau guitariste et co-compositeur Etienne Choquet. Aux harmonies du balafon de Seydou Diabaté Kanazoé. De la voix de Kandy Gura (Oumou Sangaré). Les batteries de Cyril Atef (-M-, Bumcello) sur l’album. Le tout équilibré par le mastering du sorcier Alex Gopher (Lomepal, Flavien Berger, Eddy de Pretto, Christine and the Queen…).

Vous pouvez écoutez l'album ici.

Son site officiel.

Sa page Facebook.

Quelques retours médias :
« Un pur régal. » L'HUMANITÉ
« Un cocktail rafraichissant. » LE MONDE
« Chat sauvage échappé des toits de Toulouse. » TÉLÉRAMA

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(Photo : Elliot Broué)

el gato negro,ouvre la porte,interview,mandor(Photo de gauche, après la deuxième interview, le 25 septembre 2019)

Interview :

Tu es parti de nombreuses années t’exiler en Amérique du Sud. Pourquoi ?

A la base, c’était une fuite. J’avais besoin de partir à la recherche de chaleur humaine. A 18 ans, j’ai donc quitté la France et son ciel gris pour le Brésil. Tout seul, sans connaître un mot de portugais. Je suis revenu 10 ans plus tard.

Et tu es revenu différent ?

Je suis arrivé tellement chargé de soleil, de sourires et de bonnes énergies, ça a contaminé tout de suite les gens qui en avaient besoin. Tu sais, j’étais un sacré polisson quand j’étais plus jeune. Je peux même dire que j’ai fait beaucoup de bêtises. Je suis revenu pas mal assagi. Mon exil m’a permis de mieux me connaitre et surtout, ça a ouvert des choses dans ma tête et dans mon cœur. L’ailleurs m’a donné envie de plus croire en l’homme. Je suis aujourd’hui plus positif sur l’être humain.

C’est aussi pour cela que tes musiques sont enjouées, non ?

Même si j’évoque des sujets parfois un peu durs, je continue à cultiver cette joie de vivre. Je veux être celui qui donne de la joie à son entourage et, pourquoi pas, au public.

Parfois, celui qui tient ce rôle est un clown triste.

C’est exact. En tout cas, sur scène et dans les disques, je souhaite que les gens se lâchent et oublient leurs problèmes.

Clip de "Ouvre la porte", réalisé par Cédric Gleyal - Uriprod
En partenariat avec Amnesty International, La Cimade et France Info.

Parlons du premier single, « Ouvre la porte ». C’est un titre écrit suite à la rencontre avec Amnesty International et avec Claire, accompagnatrice juridique à la Cimade auprès des personnes menacées d'expulsion. Ça a été l'occasion de mettre en avant l'histoire de Kouamé, un des deux protagonistes du clip.

Kouamé avait 14 ans quand ses parents ont été assassinés sous ses yeux par des miliciens politiques. Il a fui son pays, dans l’Ouest de l’Afrique, a traversé des déserts, survécu à la traversée de la Méditerranée, affronté la peur, la faim, la violence des passeurs, connu l’enfer de l’exode. Il lui aura fallu trois ans pour rejoindre la France. L’administration a failli le renvoyer. Il a voulu mourir. L’écriture lui a sauvé la vie. Dans Revenu des ténèbres (XO Editions), qu’il dédie à tous les migrants morts en mer, il témoigne de son destin extraordinaire et raconte le calvaire d’un migrant comme il en existe des milliers d’autres. « Ouvre la porte » témoigne de l'invisible, de ce que l'on ne nous dit pas, l'enfermement des enfants, le défaut de soins, les violences, les humiliations, les violations des droits fondamentaux infligées à des personnes qui ont pour seul tort de ne pas avoir la bonne situation administrative, le bon papier. Et de l'indifférence de notre justice...

Plus anecdotiquement, c’est la première fois que tu chantais en Français.

Ça fait longtemps que j’écris dans notre langue, mais par timidité, je ne faisais rien écouter. Avec « Ouvre la porte », j’ai assumé parce qu’il y a des choses importantes qui sont dites.

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(Photo : Elliot Broué)

Ce n’est pas la chanson la plus représentative de ce deuxième album.

C’est la dernière que j’ai composée… elle est peut-être plus représentative de ce que sera mon prochain disque. J’ai toujours peur de m’enfermer dans un style, donc je laisse la porte ouverte à plein d’autres influences.

Comme tu fais de la musique festive et ensoleillée, est-ce que la volonté de chanter des textes en français qui racontent des choses profondes, c’est pour rechercher de la crédibilité en tant qu’auteur.

Cette question est intéressante. Tu as raison, quand tu as l’étiquette « musique soleil », c’est difficile d’en accoler une autre, notamment celle d’auteur. Maintenant que j’ai bien fait marrer tout le monde, désormais, je veux montrer d’autres facettes de ma création. Je sais que ma sensibilité me donne la capacité d’émouvoir les gens, il va falloir que je le prouve avec des textes qui viennent de l’intérieur. Ce qui ne m’empêchera pas de continuer aussi à faire de la musique comme aujourd’hui. Bref, je ne m’interdis rien dans mon évolution.

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El Gato Negro par Mandor, le 25 septembre 2019.

La langue française est sacrée pour toi ?

Oui, et c’est pour cela que j’ai eu peur d’y toucher pendant très longtemps.

Tu travailles déjà de nouvelles chansons. Tu comptes ressortir un album rapidement ?

J’aime bien prendre mon temps pour faire les choses, donc je commence tôt pour sortir quelque chose dans deux, trois ans.

Au fond, c’est quoi ta musique ?

J’ai appelé ça de la pop sub tropical… mais je me moque de l’étiquette qu’on veut bien me coller.

Clip de "Bendita Primavera". Réalisation: Cedric Gleyal / Uriprod www.uriprod.com.

"Bendita Primavera" est un hymne au printemps, le retour de la lumière nous fait tous renaitre, on laisse les peines derrière nous et on étreint de nouveau le ciel inondé de soleil. C'est la saison des possibles, c'est l'été qui pointe à l'horizon, c'est l'ombre qui divise la terre entre chaleur et paix, c'est l'heure de danser et d'offrir son amour au plus beau des sourire.

Ton album est très original et ne ressemble à rien d’autres. Hormis peut-être le titre « Guitare de plage » où tu as la même voix et le même flow qu’MC Solaar.

« Bouge de là » était ma première cassette deux titres. Je devais avoir 7 ou 8 ans. Comme quoi, il y a des choses qui ressortent involontairement plus tard.

C’est impossible de se « dégager » des influences des gens qu’on a beaucoup écouté ?

Je ne cherche pas à m’en détacher, au contraire. Parfois, je pense inventer et je me rends compte que c’est quelque chose qui est en moi depuis longtemps et qui ne demandaient qu’à sortir.

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(Photo : Fab' Le Guern)

el gato negro,ouvre la porte,interview,mandorPourquoi fais-tu de la musique ?

C’est une thérapie. Quand j’écoute les informations ou que je vois la misère dans les rues d’ici ou d’ailleurs, ce sont des choses qui me chargent. J’ai du mal à porter ce que j’emmagasine tous les jours, alors il faut que ça sorte. Plus généralement, il était essentiel que j’arrive à trouver la façon de me canaliser. Je voulais faire quelque chose de bien avec cette colère et cette hyperactivité qui étaient en moi. C’est une façon de me soigner et de soigner les autres.

Tu es quelqu’un de très sensible ?

Très. Trop. Quand j’écris une chanson, cela peut être très douloureux parce que ça remue beaucoup de choses. Ecrire provoque en moi autant de jubilation que de douleur.

Cet été, tu as fait 25 concerts.

Nous avons été très bien reçus partout. J’avais hâte d’interpréter toutes ces nouvelles chansons sur scène. Je peux te dire que j’ai profité de chaque instant et que j’ai très envie de repartir sur la route. Mon travail prend sens sur scène. Je ne connais rien de mieux que cette transe, cette décharge d’adrénaline. Une vraie drogue !

Parlons de ton concert du 9 octobre au New Morning à Paris. C’est une date importante ?

Personne ne joue très souvent à Paris, alors, à chaque fois, c’est un peu sacré. Evidemment, comme il aura des professionnels du monde de la musique, des journalistes et des gens de radio, ça ne me laisse pas indifférent. J’ai vraiment envie d’honorer le New Morning. J’ai vu tellement de concerts dans cette salle. Et puis, ma grand-mère allait danser là-bas au début des années 80 quand c’était un club de jazz.

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Pendant la première interview...

Vous jouerez un mélange de tes deux disques ?

Oui, mais plus du deuxième évidemment. On aura aussi un ou deux morceaux inédits. J’aime prendre des risques et me mettre en danger.

Tu sais que tu fais le plus beau métier du monde ?

Je fais le plus beau métier du monde quand je suis sur scène. Mais derrière, il y a beaucoup de travail très dur. Pour moi, émotionnellement, c’est compliqué. En tant qu’artiste entrepreneur, je mets toute ma personne dans ce projet, alors je peux vite être déçu de certaines injustices. Pourquoi je ne passe pas en playlist sur telle radio par exemple… Je suis très bien entouré, mais j’aimerais l’être encore plus.

Quels sont tes projets à court terme ?

On part en tournée au Burkina Faso et au Mali en janvier et février sur le festival « Rendez-vous chez nous ». J’en suis très heureux car j’ai un rapport particulier avec l’Afrique. Un rapport très fort, très intense.

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Après la première interview le 14 mai 2019.

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24 septembre 2019

Arthur Ely : interview pour son premier album En 3 lettres

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(Photos : Sabine Villiard)

arthue ely,en 3 lettres,interview,mandorIl n’y a même pas un an, j’ai découvert un EP, Standard, interprété par un jeune artiste dont je ne savais absolument rien. Arthur Ely rappait aussi bien qu’il chantait. Ses titres mélangeaient avec pas mal de fulgurances rap, rock, chanson et electro discret. Du hip hop moderne et diablement efficace. "Nourrie de ses fantasmes, de sa vie quotidienne et de ses prétentions futures, la musique d’Arthur ELY coupe court à la frilosité ambiante pour assumer une identité forte". Je l’avais donc mandorisé. Depuis cette première rencontre, les choses se sont accélérées. Remarqué par de nombreux professionnels, il a reçu quelques prix et accumulé les concerts. Et aujourd’hui, il sort son premier album, En 3 lettres (que vous pouvez écouter ici).

Le 18 septembre dernier, nous nous sommes retrouvés au Ground Control (sous un soleil étincelant) pour faire le point sur sa jeune carrière. Arthur Ely, je ne le lâche pas… j’ai l’étrange sensation qu’il va devenir un futur grand !

Biographie officielle (légèrement écourtée):

Arthur Ely incarne le parfait reflet de cette jeunesse curieuse jonglant en un clic du hip-hop à la chanson en passant par l’électronique ou le rock.

Repéré fin 2018 avec son premier EP Standard, ce jeune homme charismatique de 23 ans affirme dans ses nouveaux sons une personnalité hors norme, mi-chanteur, mi-rappeur. Ses textes à la mélancolie poisseuse, sont toujours sauvés de la dépression fatale par un humour ravageur. Comme l’expression sauvage d’un parcours sinueux.

Jusqu’à quinze ans, sa vie tourne quasi exclusivement autour du tennis avant qu’un grave accident mette finarthue ely,en 3 lettres,interview,mandor à ses velléités de professionnalisme. Pas le genre à faire les choses à moitié, Arthur se met alors frénétiquement à la guitare qu’il “ponce pendant deux ans”. Strasbourgeois d’origine, après son bac, il s’envole pour Paris, afin d’obtenir une licence de médiation culturelle, certes, mais avant tout bien décidé à devenir un musicien à plein temps. Le soir après la fac, Ely tourne dans les bars où il présente déjà ses propres compositions.

C’est en côtoyant le producteur Jacques, roi de la bricole électronique de haut vol, strasbourgeois tout comme lui, qu’Arthur devient un adepte des machines, sans pour autant délaisser la six cordes que l’on retrouve, électrifiée ou pas, sur nombre de ses compositions. Un moment clé où il se met aussi à écouter du rap, lui qui a été bercé plutôt par le rock ou la soul. La base est désormais là qui donne naissance à l’EP Standard, carte de visite fulgurante certes, mais également un peu confuse, car comme il le reconnaît volontiers maintenant, Ely avait confondu le “bien faire” et le “trop faire”. Ce qui n’est absolument pas le cas avec ces nouveaux titres lâchés comme un triptyque démarré en juin avec le premier volet “En 3 lettres”.

arthue ely,en 3 lettres,interview,mandorLe disque (argumentaire de presse) :

En constant aller-retour entre noirceur et humour, ces morceaux, parfois ténébreusement jouissifs, témoignent magnifiquement de la porosité actuelle entre rap et chanson. On est impressionné par la puissance de cette voix (“Soleil”) et la pétulance du flow (l’éruptif “Mayday”).

Des qualités vocales parfaites pour les mélodies sensibles de ces véritables chansons dont le secret réside peut-être dans le mode de composition où Arthur, à la différence des rappeurs qui se penchent d’abord sur les textes et pensent ensuite aux musiques, démarre souvent les morceaux à la guitare en ayant en tête seulement quelques ébauches de phrases. Les paroles justement. Il y a bien sûr de l’ego-trip mais avec un recul salvateur (l’émouvant “Seul à ma fête”), où Arthur surfe les vagues à l’âme, comme un ado grandi trop vite sous les coups de boutoir d’une vie intranquille (“Plus j’avance ”). Là encore sa singularité foudroie qu’il évoque Nietzsche au détour de “Mayday” ou sa passion pour la peinture au fil de l’émouvant “Libre”.

La démonstration éclairante de l’humanité d’un jeune adulte d’ores et déjà affirmé artistiquement, mais non sans failles. Où qu’il soit son papa disparu brusquement alors qu’Arthur avait dix-sept ans, et dont la figure tutélaire plane discrètement dans les thèmes de ses chansons, peut être fier de son fils qui propulse un nom inscrit maintenant “en trois lettres” d’or.

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(Photo : 2L2T)

arthue ely,en 3 lettres,interview,mandorInterview :

Il s’est passé beaucoup de choses depuis notre première rencontre il y a neuf mois. Cet été, par exemple, aux Francofolies de la Rochelle, tu as remporté le prix Coup de cœur du Club Francos.

C’est une des meilleures choses qui me soit arrivée cette année, tant au niveau humain que professionnel. Grace aux Chantiers, j’ai appris beaucoup. Je suis content de la manière dont j’envisage la scène désormais. L’équipe est formidable et je leur en suis reconnaissant. Les gens des chantiers ont soutenu et aidé mon projet avec humanité… ils font désormais un peu partie de ma famille.

Tu as appris quoi ?

Par exemple, j’ai compris que je pouvais être aussi puissant et fort sur scène quand je ne bouge pas. J’avais tendance à libérer beaucoup d’énergie, donc de m’exciter et aller dans tous les sens. Je voulais trop occuper la scène. Ca jouait sur mon souffle, sur ma voix et sur mon jeu. On m’a fait comprendre que même en restant droit comme un piquet derrière ma guitare, je pouvais transmettre autant. Ce qui ne m’empêche pas de beaucoup bouger le morceau suivant. En fait, j’ai appris le contraste.

"Panorama" (live au DSXL).

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Quand tu as joué aux Francos devant 15 000 personnes, qu’as-tu ressenti ?

J’étais super stressé dans la journée. C’est amusant parce que c’était tellement surréaliste que, quelques heures avant le concert, j’ai commencé à me calmer. Je suis rentré dans une sorte d’état d’hypnose sans le vouloir. Même quand je suis monté sur scène, un calme intérieur s’était installé. Une fois devant le public, je me suis demandé à qui j’allais m’adresser. Dans une salle de 200 personnes, c’est concret, tu vois les têtes, mais je ne pensais pas que devant 15 000, tu le pouvais aussi. A chaque seconde je regardais donc quelqu’un d’autre dans le public.

On se sent Dieu ?

Quand tu joues devant 15 000 personnes, surtout la première fois, tu transcendes le petit humain que tu es. Tu te sens donc supérieur à ta propre condition humaine. Si je me sens divin pendant le concert, après, je redescends vite.

Il faut être fort pour passer de ces deux états en quelques secondes ?

Ce n’est pas évident. Quand je suis sur scène, je passe par des tas d’émotions différentes. J’ai parfois envie de pleurer, de rire… ce sont des moments ou ta vie s’intensifie. Quand tu sors de ça, tu as l’impression d’être une bête de foire. En fait pour ne pas être trop perturbé, il faut être bien entouré et réfléchir à ce qu’il t’arrive. C’est facile de partir en vrille parce que la matière première d’un artiste, c’est l’émotion. Vendre ses émotions, ça ne va pas de soi.

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La notoriété, tu penses que tu l’as vivra bien ?

Ça fait partie du taf. Aux Francos, j’ai croisé Matthieu Chédid. Ca fait au moins 20 ans qu’il est immensément connu et il reste dans une relation hyper simple avec les gens. Il ne se prend pas la tête. Il discute avec tout le monde d’égal à égal. J’aimerais être comme ça.

Ton album, En 3 lettres, comporte quelques solos de guitare bien rock.

Je viens de là. J’ai commencé par le rock dur, puis j’ai eu une grosse phase jazz, ensuite, j’ai écouté de la chanson et enfin du rap. Ce que j’aime bien avec cet album, c’est que je me suis senti libre de passer d’un registre à l’autre. D’une chanson comme « Soleil » qui commence en ballade guitare-voix, puis qui a un gros passage instrumental, en l’occurrence un solo de guitare, je passe à une chanson comme « Mayday » qui est un rap punk un peu burlesque. C’était une manière de digérer toutes les influences que j’ai eu. Il n’y a pas de problème à passer d’un style à l’autre, ce qui compte, c’est d’être pertinent et de savoir où tu veux aller… et mettre tes tripes. Le fil conducteur du disque c’est ma voix et ce que je raconte.

Clip de "Libre".

Je t’ai entendu sur France Inter chanter « La vie ne m’apprend rien » de Daniel Balavoine (écouter ici à partir de 46'). C’était pour prouver qu’un rappeur a aussi une belle voix ?

Cette question, je ne me la pose pas. Elle me passe par-dessus la tête (rires). Pour moi, le rap est juste une modalité de chant qui permet de mettre plus de mots en moins de temps. C’est aussi une question de flow, de rythmique. Mais je me considère comme un chanteur, le rap est une façon de chanter moderne.

En tout cas, tu t’es complètement réapproprié la chanson de Balavoine. Bravo !

L’idée était de la chanter à ma façon. Je n’allais pas tenter de l’imiter. D’abord, c’est impossible et il n’y a pas grand intérêt à cela. Par contre, les paroles de cette chanson me parlaient beaucoup. Elle n’est pas aux antipodes de « Plus j’avance ». Je raconte que l’on s’attend à devenir plus sage en grandissant, or, on peut devenir de plus en plus paumé.

"Plus j'avance" (live au DSXL).

Dans « Plus j’avance », on a l’impression que tu n’es pas certain d’être sur le bon chemin.

Je me suis rendu compte que dans toutes les chansons que j’ai écrit cet hiver, je parle des désillusions à la sortie de l’adolescence. Je sens donc que je ne suis plus un ado et que je deviens un jeune homme. Je remarque aussi que beaucoup de fantasmes sur lesquels je me suis construit ces quatre dernières années ont disparu. Peut-être que je ne serai plus jamais aussi fort qu’entre mes 17 et mes 22 ans. C’est paradoxal. Sur plein de sujets, je suis beaucoup plus dans le doute qu’avant. Il en ressort beaucoup de noirceur dans mes chansons puisque je raconte des châteaux qui s’effondrent.

Mais il y a aussi de l’humour dans tes textes.

J’aime les grands écarts. Ça m’intéresse de rire, même si je suis au fond du trou. Les hommes sont des machines à dramatiser leurs petites situations, donc je préfère en jouer avec humour et ironie. Il n’y a en tout cas jamais de pathos dans mes chansons.

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Pendant l'interview...

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Article dans le journal Libération.

Lors de notre première mandorisation, tu m’avais dit que tu savais que la gloire allait arriver. Je dois dire qu’effectivement, le métier commence à beaucoup parler de toi. Pas encore le grand public, mais je suis assez optimiste te concernant pour dire que ça ne devrait pas tarder.

Aujourd’hui, je me rends compte que le concept de gloire s’est un peu transformé. C’était une coque vide sur laquelle je me construisais pendant toute mon adolescence. Maintenant qu’il y a des échos sur ma personne, je me rends compte que je ne sais plus ce que ça veut dire le concept de gloire. Ce qui m’intéresse c’est juste de trouver un public pour pouvoir toucher les gens et pour continuer à être libre. Libre dans les émotions que j’ai envie de transmettre. Pour le moment, j’ai conscience que malgré les articles qui sortent ou les passages en radio, je ne suis pas du tout connu.

Clip de "Le temps".

C’est encore important pour quelqu’un de ta génération de sortir un premier album ?

Aujourd’hui, même si pour les médias ça reste quelque chose d’important, pour les artistes de ma génération, la notion d’album est assez perturbée. Dans le rap, on sort un premier album, alors qu’il y a déjà cinq mixtapes sortis. Un mixtape, c’est déjà presque un album. Qu’est-ce qu’un album ? Les choses sont un peu floues pour nous. En tout cas, la sortie de ce disque me permet de rencontrer les médias et de me présenter frontalement. C’est une carte de visite géante.

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Après l'interview (sous le soleil exactement), le 18 septembre 2019.

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20 septembre 2019

Fabien Martin : interview pour aMour(s).

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(Photos : Mike Ibrahim)

fabien martin,amours,studio little,interview,mandorJe l’ai déjà affirmé dans ma précédente mandorisation de Fabien Martin, pour moi, "cet artiste est l’un des chanteurs les plus importants de la scène française. Un type qui, mine de rien, dit beaucoup de choses importantes sur la société et sur les tourments intérieurs de chacun. Avec sa douce révolte, ses chansons polies disent des choses lucides et intenses. Fabien Martin est un artiste délicieusement subversif" (woaw! J'adore m'auto-citer).

Avec aMour(s)., qui sort aujourd’hui (et que vous pouvez écouter là), Fabien Martin explore/dissèque la vie de couple de manière chirurgicale. A l’écoute de ces chansons, on se demande comment il a fait pour si bien comprendre les rouages de cette délicate et impitoyable machine qu'est le couple. Il est très fort.

J’ai voulu en savoir plus sur cet album « concept » qui fera réfléchir tout être humain normalement constitué sur les affres de l'amour. Ainsi, Fabien m’a reçu le 29 août dernier dans son propre studio d’enregistrement, Studio LITTLE.

Argumentaire officiel légèrement écourté (par Arnaud de Vaubicourt) :fabien martin,amours,studio little,interview,mandor

Il a fallu sept jours pour la création du Monde, faut-il sept ans pour défaire l’amour ?
Parler de concept album pour aMour(s), serait un peu cliché, mais on ne va pas se mentir : un bon album est souvent un concept en soi. Une idée qui hante. Une ambiance qui enveloppe tellement son créateur que la nécessité de la mettre en sons et en textes devient impérieuse, viscérale, vitale.

Après deux albums et un EP 7 titres, Fabien Martin raconte ici chronologiquement sept années d’une histoire d’amour, des vibrations passionnelles des débuts à l’amertume et la noirceur des sentiments qui s’étiolent. Au milieu, il y a l’amour. La vie, son quotidien, ses aléas et sa chienlit, ses joies, les bonnes idées, les mauvais projets. Inexorablement. Est-ce son histoire ? Peut-être… Peut-être pas. C’est en tous cas l’histoire de tout un chacun.
Sept ans, sept sentiments qui glissent sur le toboggan d’une liaison amoureuse. Fabien Martin, lorsqu’il n’est pas entouré des instruments et des micros de son studio d’enregistrement, caresse l’espoir d’y voir plus clair dans ce qui fait le lien entre deux êtres. Une histoire d’amour est-elle vouée à l’échec ? Est-elle un chèque en bois ou en blanc que l’on signe avec le sang du cœur de l’autre ? D’une voix chaude et malicieuse bercée par des arrangements subtils entre chanson et pop, il tente d’esquisser une réponse. Ou plutôt des réponses.

fabien martin,amours,studio little,interview,mandor®Armande Chollat-Namy

Tout comme les saisons d’une série palpitante (Fabien Martin évoque 24h Chrono avec délectation), la vie se découpe, elle fait son cinéma. Il y a les nœuds dramatiques, les climax, le dénouement… Le revirement de situation parfois, lorsque ce qu’on aimait tant chez l’autre se mue en une nébuleuse monstrueuse que l’on aimerait vaincre. L’auteur-compositeur-interprète se fait le narrateur de ces tranches de vie. Il image parfaitement les chemins de traverse des émotions dans le couple. Entre les rythmiques entêtantes de « Middle of Nowhere » et les ritournelles pop savoureuses de « Nina Myers », il créé des respirations grâce à quelques intermèdes tirés de Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman, mais aussi en nous offrant des instants très personnels qu’on imagine enregistrés sur un smartphone.

aMour(s) n’arbore pas de grand A et préfère l’amour avec un grand M. Ce nouvel opus est un album photos musical ouvert sur les affres des cœurs et des chairs, pas vraiment mélancolique mais réaliste, pas défaitiste mais pragmatique, sans oublier d’être un peu optimiste…
Tout comme ce qui est écrit entre les lignes en littérature, on entend dans aMour(s) le son salvateur d’un clin d’œil amoureux qui ose encore y croire.

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(Photo : Mike Ibrahim)

fabien martin,amours,studio little,interview,mandorInterview:

Pourquoi dans le titre de l’album, le a de amour est écrit en minuscule alors que le M est en majuscule ?

Selon toi ?

Peut-être que c’est parce que l’amour avec un grand A, ça n’existe pas ?

Peut-être. Et parce que je préfère croire à l’amour avec un grand Aime. J’insiste sur l’amour à l’instant présent, moins sur le mythe de l’amour avec un grand A. Dans ce disque, je décortique un amour véritable, tel qu’il est : très terrien et très charnel.

Et pourquoi un s à la fin d’amour ?

Quand tu es en couple avec quelqu’un depuis plusieurs années, tu l’aimes obligatoirement de manières différentes avec le temps qui passe. Le fait d’accepter de reconnaître que l’amour n’a pas la même saveur au début qu’au bout de quelques années aide à traverser sa vie de couple le mieux possible.

Clip officiel de "Pomme Love".

Dans « Nina Myers », tu chantes qu’un couple c’est deux agents doubles en eaux troubles.

Cette chanson est très intime. Je ne peux pas tout dévoiler parce que ça fait partie de ma vie très très personnelle. J’ai écrit cette chanson à un moment donné où j’ai rencontré une femme dont je suis tombé amoureux. En même temps, je regardais la série 24, et c’était un peu comme un miroir. Les espions, les agents secrets, ont souvent une double vie. C’est tout ce que je peux en dire (rires).

Les chansons sont dans l’ordre chronologique de leur création. Donc, les premières sont très positives et peu à peu, place aux doutes.

Cet album sort aujourd’hui, mais aucune chanson n’est vraiment nouvelle. J’ai remarqué que j’avais plusieurs chansons d’amour depuis 2007 et que selon les années, les sentiments et le regard étaient différents. Considérant qu’elles racontaient une histoire, j’ai décidé de les réunir.

Clip de "La conquête spatiale".

La jalousie et la peur commencent à arriver à la troisième chanson, « La conquête spatiale ».

C’est le début des doutes, alors qu’avant on ne pose aucune question.

Ce disque parle-t-il uniquement de ton couple ?

Là, on rentre dans l’intime. Dans tout album ou toute œuvre littéraire, il y a une part de réalité et une part de fiction. Tout ne correspond pas forcément à ma vie. Je projette mes craintes, mais aussi certainement celles des autres.

Dans « Nuages », le ciel commence à s’obscurcir.

Des petites brumes commencent à poindre, en effet. On ne s’y attend pas. C’est comme en montagne, il fait beau, il y a du soleil, puis soudain, les averses arrivent. Et tu ne peux pas faire grand-chose, juste constater. L’amour est peut-être une dépression météorologique.

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(Photo : Mike Ibrahim)

Dans « Middle of Nowhere », c’est carrément la fin des illusions…

Avant, on était dans des doutes, des nuages, mais là, on commence à avoir la boule au ventre. Une des choses étranges dans une relation, c’est la distance qui peut prendre place entre deux êtres. Il n’y a parfois même plus d’intimité. Les rancœurs, les blessures qu’on a subies et pas su verbaliser, ça crée de la distance verbale, humaine, intime et charnelle. C’est le moment où dans le lit, on commence à se tourner le dos et où chacun a besoin de retrouver son espace à soi. Comment en quelques années et sans s’en rendre compte, tu peux passer d’une relation à deux très intime, très fusionnelle, où tu fais l’amour sept fois par semaine, à une vie où tu as l’impression de te retrouver au milieu d’une sorte de PME familiale, avec femme, enfants, dans laquelle tu gères les emplois du temps, les entrées financières, les dépenses, voire les tensions humaines ? On ne te le dit pas au départ, mais le scénario est le même pour tout le monde.

Ton disque peut aussi rassurer. Les gens peuvent se dire : « Je ne suis donc pas le seul à vivre ça ! »

C’est sûr que c’est universel. En même temps, certains pourraient aussi se dire : « Moi, ça ne m’arrivera pas. Je ne laisserai pas la place au train train quotidien.» Personne n’y échappe. Finalement, le véritable amour est peut-être quand on commence à s’aimer malgré le fait que ce ne soit plus si facile.

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(Photo : Mandor)

Ce disque n’a pas une vision très positive de l’amour, non ?

La fin, avec « L’amour serait presque parfait », est ouverte, je trouve. Cette chanson m’a été inspirée par le film de Clint Eastwood, Sur la route de Madison. Une histoire d’amour magnifique qui s’arrête avant d’avoir commencé.

Quelle belle idée d’avoir intégré plusieurs intermèdes tirés de Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman, lus par ta compagne, Caroline Santini, et par toi.

Elle est comédienne dans la vie. Je l’ai prise à la fois pour cette raison et pour l’aspect symbolique de la chose, toujours par volonté de mêler ma réalité à l’invention. Je me suis dit que j’avais des chansons qui racontent mes sentiments, mon intimité, mais j’avais besoin de quelque chose d’un peu théorique, qui ne soit pas écrit par moi. Au début, j’avais choisi des extraits d’un livre de Roland Barthes Fragments du discours amoureux. J’ai attendu les droits pendant un an et je ne les ai jamais eus. Ça m’a déprimé parce que je ne savais pas quoi faire. Ce disque a mis du temps à sortir à cause de cela.

Un jour, tu as entendu à la radio la pièce de théâtre, Scènes de la vie conjugale.

Ca a débloqué la situation. J’ai su que ça allait me donner une distance, un autre regard sur l’amour et une complexité que je n’aurais pas pu amener. J’ai demandé les droits et je les ai eus rapidement. J’ai relu le livre et je suis allé voir la pièce qui se jouait au Théâtre de l’Œuvre. Aujourd’hui, je suis hyper content que les ayants droits de Barthes m’aient refusé les droits de Fragments du discours amoureux.

Intermède de la Vie Conjugale II (par Caroline Santini et Fabien Martin).

Pourquoi as-tu choisi le thème de l’amour ?

J’avais envie de raconter une histoire du début à la fin. Il se trouve que c’est une histoire d’amour. Je n’ai pas réfléchi, c’est venu comme ça. J’essaie toujours de ne pas être dans le mental, mais dans l’intuition le plus possible. Ce disque m’a ouvert les yeux sur certaines choses et me met en paix avec moi-même.

Quand on écrit sur son couple, quand les chansons ne sont plus positives, ce n’est pas gênant pour la principale intéressée, ta compagne ?

Si, un peu. Elle m’a dit en écoutant les dites chansons « Eh bien, c’est gai ! » Je lui ai répondu que ça ne parlait pas que de nous (rires). Non, franchement, elle ne l’a pas mal pris.

Ce disque coréalisé avec Jules Jaconelli est très pop, très moderne dans sa réalisation.

Je suis un amoureux du son. Même quand je fais du piano voix, il faut que ce soit dans une modernité exemplaire. J’avais l’habitude de réaliser mes chansons seul, mais pour ce disque, j’avais besoin de sang frais, j’ai donc laissé de la place à Jules. Je suis à la base des arrangements, mais il a épuré, construit, déconstruit, reconstruit… Hormis deux batteurs, Tanguy Truhé et Cyril Tronchet, Jules et moi avons joué tous les instruments. On a passé deux trois jours par morceaux. En un mois, l’album était fait. Après, Jean-Baptiste Deucher de Dominat Studio a mixé et Simon Capony a masterisé.

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(Photo : Mandor)

Quelle sera la thématique de ton prochain disque ?

Surement sur la mort et la difficulté d’exister. Le disque est quasiment fait. Je l’ai écrit en six mois, en attendant que aMour(s). sorte. Ce seront des histoires qui ne me concerneront absolument pas. Autre originalité, il y a aura beaucoup de chansons ou je me mets à la place d’une femme, opprimée ou délaissée…

L’amour, la mort, c’est la base ?

La vie s’articule autour de ça en tout cas. Sans amour il n’y a pas de vie et sans mort la vie n’a pas la même saveur. Sans la mort, on ne peut ni avoir un instinct de vie, ni un instinct d’urgence. Personnellement, j’ai un problème, j’ai l’impression que je ne vais jamais mourir, j’ai donc moins cet instinct d’urgence que d’autres malheureusement. En fait, je sais que je vais mourir un jour, mais je n’arrive pas à l’intégrer.

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Pendant l'interview… 

Ne finissons pas cette mandorisation sur ce sujet. Revenons à ton disque. Es-tu satisfait de lui ?

Oui, je suis très content, car j’ai l’impression d’avoir enlevé tout le superflu. Il est court, épuré, condensé, ramassé… je suis allé à l’essentiel il me semble. Et je me suis livré comme je pouvais. Et surtout, il est libre. Il y a une chanson de 6 minutes, d’autres de 40 secondes, des sons qui viennent de mon salon enregistrés sur un mini-cassette à l’époque. J’ai fait ce que je voulais faire.

Depuis quatre ans, dans ton Studio Little, tu réalises, tu arranges, tu mixes beaucoup pour d’autres artistes. Crois-tu que ça influence ton son d’aujourd’hui ?

J’adore me mettre au service des autres et avoir une vision. J’aime rencontrer d’autres gens, d’autres manières de travailler… J’apprends énormément, psychologiquement et musicalement. J’entends les qualités et les défauts de ce que font les autres et de ce que je fais moi, beaucoup plus vite qu’avant. Cela dit, ça ne change ni ma façon d’écrire, ni mon son et ni qui je suis. On ne peut pas faire autre chose que ce que l’on est. On n’est pas là pour fabriquer artificiellement, on est là pour sortir ce qu’il y a en soi. Et il faut le faire le mieux possible.

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Le 29 août 2019, après l'interview au Studio LITTLE.

(Photo : retardateur de l'iPhone 6 de Mandor)

18 septembre 2019

Rilès : interview pour Welcome To The Jungle

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Originaire de Rouen, Rilès est un auteur, compositeur et interprète âgé de 22 ans. Après l'obtention de son bac S avec mention, il décide de s'inscrire en fac d'anglais et grâce à la bourse du mérite il monte son propre studio d'enregistrement.

Il apprend dès lors les techniques d'ingénierie du son et de mastering afin de tout faire par lui-même (de l'écriture jusqu'au rendu final). «Do it yourself» comme leitmotiv, il écrit, réalise et monte tous ses clips. À la frontière du rap, du R&B et de la pop, sa musique rencontre autant ses influences américaines (Kanye West, Chance the Rapper, Russ..) que des sonorités issues de ses origines Kabyles et de ses années de Capoeira.

Après son challenge RILÈSUNDAYZ, durant lequel 52 morceaux sont sortis chaque semaine de septembre 2016 à septembre 2017 et une tournée sold out à travers la France, l'Angleterre, la Belgique, la Suisse, le Maroc et la Tunisie, Rilès vient de sortir son premier album (déjà classé 4e dans les meilleures ventes de disques en France la semaine dernière), toujours dans sa chambre, mais accompagné par Capitol pour la France, Polydor pour le UK et Republic Records pour les USA.

Pour le magazine de la FNAC, Contact, j’ai réalisé une mini interview téléphonique. Voici ce qui a été publié, puis vous pourrez lire la version complète.

Pour découvrir l’album Welcome To The Jungle, c’est ici.

Sa page Facebook.

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Clip de "Myself N The Sea".

L'interview intégrale:

Comment s’est passé l’enregistrement ?

Bien, même si tout ne s’est pas passé comme prévu. De plus, j’ai tendance à tout finir au dernier moment. Ça fait deux ans que je suis sur cet album et j’ai rendu les masters physiques du CD avant-hier. Je suis toujours à la recherche de la perfection, donc je ne suis jamais totalement satisfait du résultat. A un moment, il faut lâcher la bête, mais pour moi, c’est extrêmement difficile. Dans l’album, j’ai fait en sorte que toutes les tracks soient reliées pour que tout ait un sens. Je veux qu’il y ait une cohérence dans mon projet. Chaque titre peut s’écouter indépendamment, mais dans le disque, ça s’inscrit dans une globalité.

Tu es très exigeant avec toi-même. C’est ce qui a retardé la sortie du disque ?

Depuis le début, je suis en effet très exigeant avec moi-même. Je considère tout le temps que je peux mieux faire. Aujourd’hui, j’ai une période de succès et une certaine visibilité, mais ça ne m’empêche pas d’être obnubilé par comment je pourrais faire mieux les choses. J’ai en permanence cette recherche d’amélioration d’image, de son, de moi-même avec mon exigence. Si on se rend compte qu’on ne peut plus s’améliorer, ni évoluer, il n’y a plus aucune raison de vivre.

Tu as commencé à chanter en anglais parce que tu ne voulais pas que tes parents comprennent les paroles.

A l’époque, je ne me projetais pas dans le futur. Je suis obligé de constater que ma décision de chanter en anglais pour ne pas être compris de mes proches m’a fait accélérer la carrière aux Etats-Unis. C’était vraiment pour me cacher et par pudeur…

Clip de "Against The Clock".

Ton disque Welcome to the jungle est la continuité de ce que l’on connait de toi dans les clips où il y a une évolution musicale ?

Les gens m’ont connu organiquement. C’était moi, ma chambre et le monde. Ce que je raconte dans le disque raconte l’histoire d’un gamin innocent qui fait de la musique dans sa chambre, qui ne connait rien au business de l’industrie du disque et qui finit par y rentrer. Bienvenue dans la jungle ! Il y voit une cité d’or, mais il se rend vite compte que ce n’est pas exactement ce qu’il imaginait. La jungle est beaucoup plus dangereuse que prévu. Au début, c’est l’espoir, la joie, la détermination, puis très vite, il doit se mettre en mode survie.

Tu as déjà une tournée des Zénith prévue pour cette fin d’année. Toi qui est surtout connu pour ton temps passé en studio, quelle importance à la scène pour toi ?

J’ai commencé la scène dans la rue dans des endroits très rustiques, puis j’ai fait la tournée des SMAC. C’est là que j’ai commencé à prendre goût aux concerts. Quand tu racontes des histoires, tu peux le faire de manière auditive, mais tu peux aussi le faire à la manière d’un spectacle. Là, tu guides beaucoup plus le spectateur vers une certaine dimension. La même chanson sur disque ou sur scène n’aura ni le même impact, ni la même sensibilité… On ne propose pas forcément la même émotion sur disque que sur scène. Mon show sera à l’américaine. Il y aura de la danse, parfois qui se rapprochera du combat, du gros son et des lumières de folie.

Clip de "Pesetas".

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17 septembre 2019

Nicolas Jules : interview pour Les Falaises

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(Photo : Thibaud Derien)

nicolas jules, les falaises, interview, mandorNicolas Jules est l’un des chanteurs français les plus respectés dans le milieu de la chanson française depuis la fin des années 90. A juste titre. Cet auteur-compositeur-interprète trace son chemin sinueux et poétique d’album en album. Parfaitement autodidacte, il est dégagé de toute contrainte musicale, il ne se gêne donc pas pour explorer tous les terrains musicaux qui l’intéressent. Toujours là où on ne l’attend pas, il est devenu l’un des artistes français les plus singuliers et inventifs.

Nicolas Jules commence à écrire jeune. En 1991, il intègre son premier groupe de rock où il chante et compose les textes. En 1998, il sort son premier disque et continue les concerts que ce soit en solo ou à plusieurs. Il écume depuis les concerts de toutes sortes et les routes de festivals. Il a partagé notamment la scène avec Jacques Dutronc, Rachid Taha, nicolas jules, les falaises, interview, mandorSanseverino, Jacques Higelin, Claude Nougaro, Miossec, Brigitte Fontaine, Sarcloret, Maxime Le Forestier, Dominique A ou Jean-Louis Aubert.

Nicolas Jules sort son 7e album, Les Falaises. Il y chante ses états d’âmes de sa voix grave et un peu nonchalante. Son monde souffre et le chanter l’apaise.

Le dimanche 25 août, nous nous sommes donné rendez-vous dans un bar à proximité de la gare du nord. C’était ma deuxième rencontre avec lui en moins d’un an (lire la première mandorisation ici avec le groupe Bancal Chéri).

Ce qu'ils en pensent :

Chanter, c'est lancer des balles.

Le blog du doigt dans l'œil.

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(Photo : Thibaud Derien)

nicolas jules, les falaises, interview, mandorInterview :

Tu as découvert la chanson française par le biais d’un disque de Brigitte Fontaine, Brigitte Fontaine est folle.

Ce disque est arrangé par Jean-Claude Vannier. Plus tard, je me suis intéressé à ses propres chansons. Je trouve que c’est un des plus grands paroliers de France, mais personne n’en parle jamais en tant que chanteur.

Tes références ne sont pas des artistes très connus. Tu cites volontiers le québécois Urbain Desbois et un dénommé Frank Martel.

Ce dernier est encore moins connu car il ne donne pas de concerts. J’aime la musique, alors j’ai creusé dedans. J’ai découvert des artistes sublimes, mais pas connus. Je ne fais pas d’ostracisme. J’écoute aussi Georges Brassens et Elvis Presley.

Tu as une culture rock et blues afro-américain à la base.

C’est le blues des années 20 jusqu’à la fin des années 50. Je dis souvent que mon professeur de guitare, c’était John Lee Hooker. A 20 ans, j’ai appris à jouer de cet instrument en écoutant une cassette de lui.

Peu de chansons françaises donc.

Je n’aime qu’un ou deux pour cent de ce qui se fait en chanson. Moi, c’était beaucoup de rock, beaucoup de blues et beaucoup de musique du monde. J’ai écouté énormément de tango, de musiques congolaises, du jazz et de la musique expérimentale.

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(Photo : Thibaud Derien)

Par contre, la pop, ce n’est pas ta tasse de thé.

Beaucoup de mes amis sont très attirés par des arrangements pop et les belles mélodies. Les jolis arpèges, les harmonies de voix, ça me fatigue. Je n’aime pas quand le son est trop propre. Il faut qu’il y ait des aspérités, sinon j’ai l’impression que je glisse et que je tombe. Je préfère les escaliers aux toboggans. C’est comme en cuisine. J’adore manger, mais pas quand le plat est trop sophistiqué. Quand un produit est bon, je le préfère nature.

Tu n’aimes donc pas les « arrangements », ni en musique, ni en cuisine.

Le mot « arrangement » m’a toujours fait penser au mot « négociation ». On arrange pour que ça passe mieux, moi j’aime quand on touche au squelette. C’est pour ça que j’aime les premiers bluesmen.

C’est la première fois que j’entends un artiste me dire qu’il n’aime pas les mélodies.

Je peux aimer une mélodie, mais avec des accords très complexes. Je trouve que moins il y a d’accords, plus c’est intéressant. Lou Reed disait : « Un accord, c’est suffisant. Deux accords, c’est bien. Trois accords, c’est du jazz. »

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(Photo : Thibaud Derien)

Si on compare ta musique à de la peinture, on peut dire que tu fais de l’art abstrait ?

Au niveau des mots, j’essaie de décrire des choses abstraites. Par exemple, un sentiment amoureux, c’est quelque chose d’abstrait.

Tu parles beaucoup des sentiments amoureux, d’ailleurs.

J’ai la réputation tout à fait justifiée de faire essentiellement des chansons d’amour. C’est parce que je trouve que c’est ce qu’il y a de plus important. Ce sentiment est infini. Ça touche la métaphysique ou même le divin.

Quand on dit que tu fais de la poésie, tu réponds que tu fais de la chanson.

Il y a une influence poétique puisque je ne lis que de la poésie. On en retrouve donc dans mes chansons. Je ferais complétement de la poésie si mes textes pouvaient se passer de musique, or, pour le moment, ce n’est pas le cas. J’estime que toutes les chansons de Barbara sont réussies parce que si j’écoute la musique seule, ce n’est pas intéressant. Si j’écoute le texte seul, ce n’est parfois pas intéressant. Si j’écoute les deux ensembles, c’est magique. Je cherche cette même magie. Je cherche des étincelles.

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(Photo : Thibaud Derien).

Musicalement, Les falaises est ton album le plus rock. C’est l’influence du groupe auquel tu participes, Bancal Chéri?

Dans la vie, nous sommes influencés par toutes les rencontres, à commencer par ses amis, par ses amours, par ses lectures, par les films que l’on voit. Après, j’ai toujours eu quelque chose de rock chez moi. La question : « Est-ce que je fais du rock, ou pas ? » En fait, je m’en fous. Je fais des chansons qui me ressemblent dans lequel, il y a du rock… mais pas que. En y réfléchissant, en vieillissant, on a envie de retrouver la force de sa jeunesse et des choses qu’on n’a pas pu faire étant jeune. Et donc, moi, c'est le rock.

La musique, elle te vient comment ?

Trouver la mélodie, ça me vient naturellement et rapidement.

Pas comme les textes.

Non, mais j’ai plaisir à chercher et à y passer du temps. Ça ne me dérange pas de galérer pour trouver les bons mots ou la bonne formule. J’ai commencé à écrire à 18 ans et à en vivre à 32. J’en ai aujourd’hui 46. J’ai eu plein de moments où je n’avais pas d’argent pour m’acheter à bouffer, mais j’ai toujours refusé de faire autre chose. Il a toujours été hors de question que je m'adonne à un travail alimentaire, même dans la musique.

Qu’est-ce qu’on aurait pu te proposer musicalement que tu aurais pu refuser ?

Jouer dans des meetings politiques, par exemple. A un moment, j’ai fait des maquettes avec un réalisateur que je ne citerai pas, ça a commencé à intéresser des maisons de disque parce que ça devenait beaucoup plus vendeur et commercial que ce que je proposais avant. Ça ressemblait à de la grosse variété de merde, donc j’ai décliné les offres. Aux Chantiers de Francos, en 1997, mon ami Philippe Albaret, qui dirige aujourd’hui le Studio des Variétés, m’a dit : «Tu as un problème avec la notoriété. Tu as une volonté de ne pas réussir». J’avais 25 ans, je ne comprenais pas pourquoi il me disait cela. Mais il avait raison.

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(Photo : Thibaud Derien)

Tous les amateurs de « chansons » louent ton immense talent, mais le grand public n’est toujours pas au rendez-vous.

Il ne sera surement jamais là. Pour être mis très en avant dans les médias, il faut une part de hasard et une grande part de volonté. Le hasard, je ne sais pas trop, mais la volonté, je ne l’ai pas.

Pourquoi n’as-tu pas de label ?

Pour avoir un label, il faut en chercher un. Je suis beaucoup plus intéressé par l’idée de création, du début à la fin, qu’a tout ce qu’il se passe après, c’est-à-dire comment on vend, comment on montre, comment on affiche…. Je fais tout tout seul.

Tu n’as jamais eu de subventions ?

Non. Je n’en ai jamais demandé. J’ai un tempérament naturellement anarchiste. Je peux faire des disques sans subventions, alors je le fais. Je suis vraiment seul par choix.

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(Photo : Lara Herbinia)

La chanson engagée, ce n’est pas pour toi ?

Pour moi, ce n’est pas dans une chanson qu’il faut être engagé, c’est dans la vie.

C’est important de bâtir une œuvre ?

Oui, et je le dis sans prétention. J’en suis au septième album. Au dixième, peut-être que j’estimerai que ma « carrière » ressemble à quelque chose. Mon œuvre est bien entamée, mais elle n’est pas encore faite.

Il y a un plan de carrière chez Nicolas Jules ?

Mais pas du tout. Il y a juste une volonté, quand je fais un disque, de m’en servir consciemment ou inconsciemment pour bâtir le prochain en allant ailleurs. J’ai besoin de balayer plusieurs horizons. Là, j’ai déjà écrit le prochain album et ce sera carrément autre chose que celui-ci. Dans la vie et en tant qu’artiste, je réagis beaucoup en réaction… et beaucoup en réaction « contre ».

Par exemple Les Falaises n’a rien à voir avec le précédent, Crève-silence.

Crève-silence, effectivement, était plus léché, plus travaillé. Il était très monté, c’est-à-dire que les instruments sont découpés, replacés. Même quand je chante, il y a trois ou quatre prises de voix montées et mélangées, pareil pour les guitares, les batteries, les violoncelles… Falaises est plus brut, d’où son côté plus rock peut-être. J’ai joué presque tous les instruments et il n’y a aucun montage. C’est du live. J’ai laissé les imperfections vocales ou musicales, ça donne un côté plus rugueux, plus vivant. C’est mon disque le plus radical. Il y a de l’abandon de ce qui pourrait être de l’ordre de la séduction. Il n’y a aucune volonté de séduire en tout cas.

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(Photo : David Desreumaux/Hexagone)

Tu n’as plus besoin de séduire ?

Séduire, c’est avoir peur. Je reviens à ce que je disais précédemment. Séduire, c’est faire des arrangements, c’est aussi ne pas avoir confiance en l’auditeur. Je ne vais pas proposer des chansons en les habillant de ce qui a déjà été fait. J’ai le souhait de surprendre.

Ah ? Moi, je trouve que Les Falaises est un de tes disques les plus abordables.

C’est marrant, tu es un des premiers retours que j’ai, alors je suis surpris parce que c’est un des albums qui a eu le moins de chirurgie du détail. Il est construit de morceaux entiers de spontanéité. Je ne sais pas si  les autres penseront comme toi. 

nicolas jules,les falaises,interview,mandorJe voudrais que tu me parles de Roland Bourbon qui joue avec toi depuis 15 ans.

J’ai changé parfois de musiciens, mais Roland est resté. Nous avons un point commun. Nous faisons de la musique parce qu’on aime cela et surtout pour rigoler. Pour nous, c’est aussi une façon d’échapper au monde du travail. On joue ensemble et on prend le terme « jouer » au pied de la lettre… on s’amuse.

J’ai l’impression que tu n’aimes pas la réalité de la vie.

Si tu savais… Je vais te donner un exemple. Je paye toujours mes impôts en retard parce que je n’y pense jamais. Je règle la situation quand je reçois des lettres d’huissiers. J'ai un autre problème. J’ai un immense plaisir à jeter toutes mes factures. Remplir un papier administratif m’angoisse.

Tu as ce qu’on appelle « la phobie administrative » ?

Exactement. Et plus généralement, je déteste tout de la société telle qu’elle est. La politique, la télévision, la société du profit, la déshumanisation… Ça va tellement loin que je ne préfère même pas t’en parler.

Tu te sens marginal ?

Je ne me sens pas exclu de la société, au contraire. Je fais des disques, de la scène, je joue devant un public. Je n’ai pas envie d’aller sur une ile déserte. Si tel était le cas, j’emmènerais un bateau pour partir de temps en temps. J’aime la vie avec les autres, mais j’essaie d’avoir le moins de contact possible avec l’administration. Je ne suis jamais passé par une agence immobilière. Je n’ai jamais acheté de chaises, de fourchettes, d’assiettes ou de casseroles. J’avais beaucoup de disques, je n’en ai plus. Je n’ai rien. J’ai des fringues et un téléphone.

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(Photo : Thibaud Derien)

Tu fais partie du mouvement minimaliste. Ne rien posséder…

C’est naturel. J’ai toujours été comme ça.

Ça vient de ton enfance ?

J’ai grandi dans une famille pas riche. J’ai été élevé en mangeant ce qu’il y avait dans le jardin. La viande, c’était les poules ou les lapins que mon père tuait. Aujourd’hui, je ne vais jamais faire mes courses dans un supermarché. Je vais dans les marchés ou au restaurant.

Tu es sur Facebook et ça m’étonne.

Tu as tort. Comme il n’y a pas de relais médiatique de mon actualité artistique, je m’en sers comme un outil de promotion indépendant. Je ne raconte jamais ma vie intime personnelle.

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(Photo Kobaya Shi).

Tu vis pour la scène, je crois. Tu as déjà joué à l’Olympia et le lendemain dans un salon chez des gens.

C’est ça ma vie, et j’adore qu'il en soit ainsi. Je ne suis jamais allé à contrecœur à un rendez-vous avec un public. Tous les jours, j’attends d’aller à un concert.

Tu te fais chier dans la vie, si tu n’as pas ça ?

On peut le dire. De toute manière, je me fais vite chier. Je fais partie de ces gens qui s’ennuient très vite. J’ai des amis qui ne s’ennuient jamais… ça me fascine.

Est-ce que ton dernier disque est toujours le meilleur ?

J’ai la faiblesse de penser que l’on progresse de disque en disque. J’ai l’impression d’avoir démarré assez mauvais dans la chanson et que je m’améliore. Mes premiers disques n’étaient pas bons. Pour moi, le dernier est effectivement le meilleur. Le dernier est mieux que celui d’avant, qui était mieux que celui d’avant, qui était mieux que celui d’avant... A chaque nouveau disque, je me débarrasse des facilités que je peux avoir. Je vais plus à l’os.

Ton album Les Falaises pourraient en décontenancer certains, mais je suis sûr que tu t’en moques.nicolas jules,les falaises,interview,mandor

Je suis même content parce qu’en tant qu’auditeur, j’aime bien être décontenancé. Quand j’ai écouté Thiéfaine ou les premiers disques de CharlElie Couture, j’ai été très surpris. Sa chanson « Underground P.M », tirée de l’album Crocodile. est une de mes chansons préférées. Crocodile. est pour moi l’un des plus grands disques de chansons françaises. Alice Botté à la guitare… il est magnifique.

nicolas jules,les falaises,interview,mandorTu adores aussi Albert Marcœur.

Il est peu connu et on ne l’entendra jamais à la radio. Il a fait 10 albums complètement hors formats. Il a une œuvre magnifique et parfaitement réussie. Albert Marcœur ne ressemble qu’à du Albert Marcœur. On le surnomme « le Franck Zappa français ».

Si tu devais faire ton autocritique…

Je dirais que mon œuvre n’est pas complètement réussie, parce qu’on entend encore les références. Quand on n’entendra plus les références, on entendra du Nicolas Jules à 100%. Là, j’aurai réussi.

Tu n’es pas trop variété française, mais il y a un artiste qui trouve grâce à tes yeux, c’est Alain nicolas jules,les falaises,interview,mandorSouchon.

Pour moi, c’est un génie. C’est très variété, mais ses chansons sont piégées. Elles sont terriblement puissantes quand il parle d’amour ou de la société. Je n’ai jamais entendu quelqu’un faire des ellipses si fortes. Mine de rien, il est subversif comme personne. Il laisse des petites graines chez les gens, sans aucune prétention. Face à Souchon, j’ai l’impression d’être une petite goutte de pluie.

nicolas jules,les falaises,interview,mandorTu regrettes quoi aujourd’hui ?

De ne pas être assez exigeant avec moi-même, d’être trop fainéant, de regarder trop le temps passer…

Tu as mis du temps à te livrer dans les chansons ?

Oui. Au départ, j’inventais des chansons qui parlaient de choses et d’autres, mais elles ne parlaient pas du tout de moi. Je faisais semblant de parler de moi. Je ne faisais que recopier des choses qui existaient déjà. Un jour, après beaucoup d’hésitations et de réflexions, j’ai basculé dans quelque chose de plus autobiographique. Je me disais que je ne pouvais pas chanter ça parce que, justement, c’était trop autobiographique. J’ai fini par me projeter comme un auditeur. Quand je voyais chanter quelqu’un, j’avais envie d’entendre la vie de la personne et pas une histoire que j’avais déjà entendu ailleurs. Quand on réfléchit à une chanson, on a un décor. Dans mes rêves, la lune, elle a toujours une forme particulière, un climat, une température… l’horizon a une certaine hauteur. Il faut trouver la bonne hauteur de son horizon à soi pour  ne pas qu'il ressemble à l’horizon d’un autre.

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Après l'interview, le 25 août 2019.

12 septembre 2019

Boule : interview pour Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel

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Boule est brillant. Vraiment. Un artiste comme il n’en existe plus beaucoup. Il écrit des textes finement ciselés (expression souvent utilisée, mais qui, dans le cas présent, est parfaitement appropriée). À travers des anecdotes autobiographiques, il propose un récit décalé entre humour et émotion grâce à des chansons poétiques, parfois surréalistes, sur un jeu de guitare précis et riche en influences (Brésil, Grèce, Irlande...) Bref, un Boris Vian qui s’ignore.

Cela faisait un moment que j’observais cet artiste, un peu de loin… peut-être un peu trop de loin, d’ailleurs. A l’écoute de son nouvel album Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel, j’ai compris qu’il fallait se rapprocher pour comprendre le phénomène. (Si vous voulez découvrir le disque, c'est par là que cela se passe.)

Profitant d’un passage dans la capitale, nous nous sommes retrouvés en terrasse d’un café parisien (péruvien, selon les photos), pour une belle conversation dans laquelle l’artiste ne mâche pas ses mots. Boule de talent et de sincérité, donc.

Argumentaire de presse officiel :boule,avion,appareil volant imitant l’oiseau naturel,interview,mandor

Ce nouvel album au titre acronyme, Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel, s’ouvre vers l’extérieur. Un acte artistique prégnant pour quelqu’un contraint jusqu’alors de devoir gérer toutes les étapes de la création.

Aux manettes, on retrouve ici le duo Robin Leduc- Cyrus Hordé (Gauvain Sers, Revolver). Il installe le chanteur dans un écrin classieux et minimaliste, offre de discrètes percées électroniques et fait preuve d’une précision adéquate pour servir au premier plan cette voix si singulière. BOULE, lui, s’envole en duo avec Jeanne Rochette pour «abandonner là les hommes indolents et le désordre structurel » (« Avion »), joue de l’ironie du macabre (« Tout le monde »), assume sans complexe ses retards à répétition (« Je prends le temps »), incarne l’homme bipolaire (« Bicéphale ») et le bienveillant conscient de la méchanceté gratuite (« L’ours polaire »), se cogne à un indifférent de la beauté du monde (« Les pizzas »), invente un territoire pour les puissants qui se gavent à outrance (« Welcome in Hippopotamie », avec Lucrèce Sassella), met en musique un texte de Richard Destandau sur les élans de la nature (« Le lierre et la ronce »). Et quand il se remémore son ami d’enfance, le traitement intimiste impulsé devient universel. Parce qu’on a tous connu un « Franckie ». Définitivement, BOULE de tendresse.

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(Photo : Thibaut Derien)

boule,avion,appareil volant imitant l’oiseau naturel,interview,mandorInterview :

Je crois me souvenir que tu m’avais dit que tes chansons étaient toutes autobiographiques. C’est rare qu’un artiste avoue cela.

Mes chansons sont toujours inspirées de ma vie et de ce que j’observe. C’est mon regard singulier sur une époque. De toute façon, il me semble que toute l’œuvre d’un artiste est en lien avec sa biographie.

Tes histoires sont toujours décalées… entre humour et émotion. C’est un numéro d’équilibriste ?

Je cherche toujours à provoquer deux sentiments. Je ne veux pas qu’une chanson soit comique avec uniquement des blagues. Je préfère faire s’entrechoquer un récit intimiste sensible avec des mots inattendus qui vont paraître humoristiques ou fantaisistes.

C’est le cas d’« Un ours polaire ». Tu finis la chanson en chantant : « va te faire enculer par un ours polaire ». Tu racontes l’histoire d’un petit chef teigneux au management cruel.

On peut croire que je tiens des propos grossiers, mais ce n’est pas moi qui les tiens. C’est le personnage qui est dans la situation d’être harcelé et abusé moralement par un petit patron de merde. La victime est quelqu’un de sensible qui véhicule des valeurs comme la gentillesse, la tendresse et la fraternité. Poussé dans ses retranchements, cet homme est obligé de devenir violent et grossier car il ne supporte plus la condition dans laquelle il est.

Clip de "L'ours polaire", extrait de l'album "Appareil volant imitant l’oiseau naturel ».

L’argumentaire de presse indique que ton regard sur les humains est amusé et tendre. Je ne le trouve pas si tendre que cela. Est-ce que tu trouves « Welcome in hippopotamie » et « Les pizzas » tendres ?

Non, tu as raison. Mon regard sur les humains et de moins en moins tendre. Avec l’âge, mon regard sur eux en tant qu’espèce, je le supporte de moins en moins. Les masses sont plus agaçantes qu’un individu en particulier. Dans son parcours, un individu, on peut toujours lui trouver des explications et des excuses. En ce moment, j’avoue, je suis très agacé.

Tu es agacé par quoi par exemple ?

Ça n’a rien à voir, mais le dernier truc qui m’a vraiment énervé, c’est qu’Augustin Trapenard reçoive dans son émission le rappeur Niska. Le mec est double disque d’or en 2 semaines, donc France Inter, qui fait désormais du jeunisme, se sent obligé de l’inviter. Pour cette radio, faire du jeunisme ne veut pas dire attirer les jeunes avec de la qualité, mais leur proposer ce qu’ils aiment déjà. Du coup, on se retrouve à écouter un type qui ne dit pas beaucoup de choses intéressantes à 8h30 du matin. Ca m’a énervé parce qu’il prend la place à des artistes qui font de la qualité. Cette émission m’a convaincu de ne plus écouter la radio.

Clip de "AVION" (featuring Jeane Rochette), extrait de l'album "Appareil volant imitant l’oiseau naturel ».

Je trouve que tu as un talent fou dans l’écriture et la composition, mais que tu n’es pas assez reconnu. Tu souffres de ne pas être du tout médiatisé ?

Ca dépend des moments. Grace à mon tourneur, Cyrille Cholbi, qui bosse super bien, j’ai la chance de faire beaucoup de concerts. Grace à cela, je vis de la musique, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Il y a eu des moments où j’étais vraiment pauvre et où je galérais, là je suis intermittent du spectacle, donc je ne peux pas dire que je souffre de quoi que ce soit. Je trouve ça injuste qu’il n’y ait aucun accès aux médias, pas uniquement pour moi, mais pour plein d’autres chanteurs de ma génération et de celle qui arrive. Il y a une telle diversité qualitative qu’il est ahurissant de ne pas avoir d’ « endroits » pour la mettre en avant. On entend soit les vieux qui sortent un énième album pas intéressant ou des jeunes qui font de la musique urbaine. Ça manque de variété.

Souchon sort dans quelques jours un nouvel opus. Tu penses à lui quand tu parles des « vieux qui sortent un énième album » ?

Non, il y en a d’autres… Le fait que Souchon sorte un album, ça ne me gêne pas. Il n’y a pas d’âge pour être productif. Victor Hugo a continué d’écrire jusqu’à 81 ans. Je dis juste qu’il n’y a pas beaucoup de place pour la découverte hors musique urbaine. Augustin Trapenard pourrait tous les matins ou au moins une fois par semaine prendre trois minutes pour présenter un inconnu. Il ne le fait pas. Pour moi, c’est comme si un chef d’un grand restaurant décidait de ne faire que ce qui se vend le plus, donc devenir un Mac Do. Par exemple, je trouve scandaleux qu’un artiste comme Nicolas Jules, qui écrit des putains de bonnes chansons et qui vient de sortir un nouvel album, ne soit médiatisé nulle part. Avec le talent qu’il a, est-ce normal qu’on ne l’entende nulle part ? Et Brigitte Fontaine ? Elle a eu très peu d’expositions médiatiques, sauf quand elle a fait quelques coups d’éclat. Elle est devenue une bonne cliente pour faire le buzz et la faire passer pour une folle.

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(Photo : Thibaut Derien)

Brigitte Fontaine, elle fait partie de ta famille artistique de cœur ?

Et comment ! C’est une des grandes auteures de la chanson de notre époque. Elle est une légende vivante. C’est une des personnes les plus libres que je connaisse.

Toi aussi, tu me parais très libre.

J’essaie de l’être, mais j’ai l’impression que ce n’est pas quelque chose que l’on décide forcément. J’ai une incapacité à être autrement. Je me suis très vite rendu compte que j’étais inadapté à un travail et surtout à quelqu’un qui me donne des ordres. J’ai un rapport à l’autorité qui est complètement inexistant. J’ai pris ma liberté à bras le corps, mais je n’aurais jamais pu faire autrement.

Dans « Bicéphale », tu te décris à la fois comme quelqu’un de tendre et de colérique. Es-tu lunatique ou bipolaire ?

Je ne sais pas, mais comme beaucoup de gens, je suis deux. On a tous plusieurs facettes. Il est vrai que je suis capable d’être très en colère, très virulent parfois dans mes propos, pourtant, je te le répète, je n’en veux à personne. Dans « Bicéphale », à la fin, j’explique que j’ai retrouvé une forme de sérénité et de calme intérieur grâce à ma compagne. Elle m’a vraiment beaucoup apaisé.

Tu me parles de ta compagne, ça me fait penser qu’il n’y a aucune chanson d’amour dans ce disque.

Une vraie chanson d’amour qui soit premier degré, je n’en ai jamais écrit.

Par pudeur ?

Probablement. Et puis, j’estime qu’une déclaration, ça se fait de vive voix, en face à face.

Dans « Je prends le temps », la musique est d’inspiration brésilienne. Je connais l’œuvre de Robin Leduc, je suis sûr que ce rythme vient de lui…

C’est un terrain sur lequel nous nous sommes bien entendus. J’adore la musique brésilienne. J’ai même étudié en 2000 la guitare brésilienne à l’école ATLA à Paris. Quand j’ai écrit « Je prends le temps » (d’être en retard), c’était une évidence qu’il y ait cette nonchalance brésilienne. Sur scène, je la joue comme une marche carnavalesque brésilienne. Robin Leduc, lui, a insufflé un rythme de samba.

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(Photo : Thibaut Derien)

C’est Robin Leduc et Cyrus Hordé qui ont réalisé et ont fait les arrangements de ce nouveau disque.

On a commencé par écouter mes maquettes en guitare-voix et, après de nombreuses discussions sur comment j’envisageais la musique, je leur ai laissé les mains libres J’ai eu raison d’avoir confiance en eux. Ils ont fait un très beau boulot.

C’est bizarre d’écouter ses chansons « habillées » par d’autres ?

Oui, surtout quand elles sont bien habillées. Quand il y a une vraie transformation, c’est très enthousiasmant, à tel point que c’est la première fois que j’ai beaucoup aimé mes chansons en les écoutant… Comme si elles n’étaient pas de moi. C’est la première fois que je laissais quelqu’un aux manettes, je ne suis pas déçu.

La chanson « Le lierre et la serre » est la seule que tu n’as pas écrite. Le texte est signé Richard Destondau. On comprend que la nature reprend ses droits quand on en prend soin. Es-tu écolo ?

Aujourd’hui, être écolo, c’est comme si on était différent, alors qu’en fait, c’est juste normal. C’est de ne pas l’être qui devrait être contre-indiqué et qui devrait étonner les gens.

"Tout le monde", extrait de l'album "Appareil volant imitant l’oiseau naturel »
Scopitone extrait de la série réalisée par David Vallet
http://www.scopitoneisnotdead.com
http://facebook.com/scopitoneisnotdead

Dans « Tout le monde », tout le monde y meurt à la fin… et dans « Atome par atome », tu évoques aussi la mort. C’est un sujet qui te traumatise ?

C’est insupportable. Je vois le temps qui passe de manière inexorable. J’ai 46 ans, je vais vers la cinquantaine et je n’ai rien vu. C’est affreux. J’ai l’impression d’avoir encore 25 balais.

La scène, est-ce le lieu où tu te sens le mieux ?

Disons que c’est l’un des lieux où je me sens le mieux. J’aime aussi être avec celle qui partage ma vie et avec mes amis autour d’une bière.

Tu as une sacrée connivence avec le public.

En règle générale, j’aime rencontrer les gens et me marrer avec eux. Je n’ai pas envie de leur plomber l’ambiance. J’aime partager la joie et la gaieté avec le public.

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Pendant l'interview...

Ce qui m’amuse le plus, c’est que Boule sur scène ne sourit jamais, tout en étant drôle et sacrément caustique.

Je ne souris pas beaucoup parce que je suis ainsi dans la vie aussi. Quand je sors une blague un peu dérangeante, je vais essayer de ne pas sourire pour voir ce que mes propos provoquent. Et si ça déstabilise, je suis content de mon effet. Dans certaines circonstances de la vie, j’aime bien sortir quelque chose qui n’est absolument pas appropriée à la situation. Si je souriais en le faisant, on devinerait aussitôt que c’est une blague.

Le Boule sur scène, c’est donc le Cedrick dans la vie ?

Disons que le personnage sur scène, c’est moi en exagéré.

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Avec Boule, le 20 mai 2019.

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05 septembre 2019

Hildebrandt : interview pour îLeL

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(Photos : Yann Orhan)

hildebrandt,îlel,mandor,interviewLe 13 septembre prochain, Hildebrandt sortira îLeL, son deuxième album, qui fait suite à Les Animals sorti en 2016, récompensé par le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros. Je l’avais mandorisé pour l’occasion.

En 2019, Hildebrandt revient avec un nouvel album à la fois percussif et très émouvant, dans lequel il ambitionne avec succès de déconstruire les clichés et confondre les genres. Comme l’indique le magazine FrancoFans, sous la plume de Mathieu Gatelier : « Il invoque la recherche d’identité, fait fi des codes établis pour mieux dévoiler cette part de féminité qui l’habite… les douze titres sont une bouteille à la mer qu’on aimerait tous voir échouer dans nos vies ». Bien vu. Ce nouvel album pop rock montre encore une fois la finesse des arrangements dont est capable l'artiste. 

Hildebrandt sera en concert au Studio Garage à Paris le 10 septembre prochain, au Belle du Gabut à La Rochelle les 13, 14 et 15 septembre, à La Boule Noire à Paris le 12 novembre, au Trait d’Union à Mons-en-Baroeul le 23 novembre et au Train Théâtre à Porte-Les-Valences le 17 avril 2020.

A quelques jours de la sortie d’îLeL, Hildebrandt me dévoile les secrets d’un album particulièrement audacieux.

Argumentaire de presse officiel : hildebrandt,îlel,mandor,interview

Depuis son premier album Les Animals en 2016, Hildebrandt a fait du chemin. Après avoir exploré en chanson la recherche d’humanité et la rencontre de sa partie animale, le voilà maintenant en quête de son pendant féminin. Le virage est conséquent, mais la question reste la même : comment trouver sa place quand on ne rentre pas dans les cases ?

Sous des tonalités pop teintées de blues, rock et synthétiques, Hildebrandt étudie son double féminin (Je suis deux, Travesti), s’oppose à l’omnipotence du genre dans les rapports humains (Garde tout bas), et défend l’amour universel libéré des carcans sociaux (Qui de nous, Emilienne).  
îLeL déshabille, démaquille, démasque, et contemple.

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(Photo : Yann Orhan)

hildebrandt,îlel,mandor,interviewInterview :

Je n’aime pas que l’on m’explique le titre d’un disque, mais là, je crois que ça demande quelques éclaircissements…

Depuis de nombreuses années, j’ai été préoccupé par la question du genre. Chez moi, chez mes amis, et encore plus ces derniers temps, de manière inconsciente, par l’actualité. J’ai toujours envie de titiller les aspérités des choses qui sortent un peu de l’ordinaire dans ma personnalité et dans celle des autres. Je me suis beaucoup adressé à mon côté féminin.

Tu as toujours ressenti un côté féminin en toi ?

Depuis l’enfance. Au moment de construire cet album et ce répertoire, j’ai eu l’envie et l’opportunité de m’isoler pour écrire et composer. La première opportunité a été de pouvoir m’isoler en Lozère grâce à Olivier Alle, du festival de Langogne, Festiv’Allier. Je suis resté isolé quatre jours en pleine forêt dans un endroit sans chauffage et sans électricité. J’étais à côté d’une étape connue du chemin de Robert Louis Stevenson dans les Cévennes, donc j’ai lu son livre « Voyage avec un âne dans les Cévennes » (1869) et « L’île au trésor » (1883). A travers ces deux rommans, j’ai fait le parallèle entre la forêt et l’île. Comme j’avais envie de continuer à m’isoler, j’ai décidé d’aller une semaine en résidence d’écriture sur l’Île d’Oléron et une semaine de résidence d’écriture sur l’Île-D’yeu. C’est lors de cette troisième résidence d’écriture qu’il m’a paru évident que la symbolique de l’île pouvait rejoindre l’état d’esprit dans lequel j’étais lors de la création des chansons.

C’est une sacrée dualité !

J’ai toujours était fasciné par les dualités et les ambivalences. En création, je me rends compte que j’ai besoin de m’isoler et j’ai besoin d’être ouvert aussi. J’ai besoin de me protéger et j’ai besoin de me mettre en danger. Je tutoie mon côté masculin et mon côté féminin. J’ai trouvé le parallèle avec l’insularité. C’est là que l’idée d’appeler mon disque îLeL m’est venue. C’était à la fois l’évasion avec les ailes ainsi que le repli et l’isolement avec l’île et puis le masculin et le féminin. La double dualité.

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Tu es allé plus loin que ton disque pour continuer à questionner tout cela. hildebrandt,îlel,mandor,interview

J’ai fait un film où j’ai questionné des artistes qui sont en lien avec l’insularité. J’ai pu rencontrer notamment François Morel, Dominique A, François Atlas, Lescop, Laura Cahen, Féloche et Halo Maud… C’est un court métrage de 20 minutes que l’on pourra voir en complément de mes concerts. On le mettra en ligne dans pas longtemps. La musique est un prétexte pour raconter mes préoccupations en tant qu’artiste, mais là, j’ai trouvé un autre biais.

Quand j’ai reçu ton nouveau disque, j’ai commencé par écouter « Docteur » et je me suis dit immédiatement que c’était dans la mouvance du précédent. Ensuite, en écoutant les autres chansons, j’ai changé d’avis. C’est le changement dans la continuité…

En faisant les titres de cet album, j’ai eu la volonté d’avoir quelques chansons qui étaient dans la filiation de la chanson, « Les animals », du précédent album portant ce titre. Cette chanson était la seule à avoir ce gros riff rock’n’roll qui donne la mélodie du chant à l’unisson… J’en ai fait trois de même facture sur mon nouvel album.

De quoi parle « Docteur » ?

Je suis parti du pessimisme et de la peur ambiante. Les gens ont tout le temps besoin de se soigner. La sonorité un peu afro me donnait envie de m’adresser au docteur en le tutoyant. Ça m’est venu comme ça.

Dans « Garde tout bas », tu dis « j’emmerde la morale quand elle met des bornes au féminin ». Il faut combattre les normes ?

Parfois, je suis bêtement anticonformiste. Les normes, il faut les combattre ou, au minimum, en jouer. Elles sont utiles parce qu’à partir du moment où on vit avec les autres, il faut bien des codes communs. Juste, je dis qu’il faut s’en méfier.

Clip de "Je suis deux" (avec Ava Baya).

hildebrandt,îlel,mandor,interview« Je suis deux », c’est un peu le même sujet que « Garde tout bas ». Tu parles encore du genre.

Là, ce n’est pas la part de féminité de l’ami à qui je m’adresse, mais c’est la mienne. La masculinité et la féminité ne sont pas étanches.

C’est à la mode de parler de genre, de transgenre…

Je te le répète, je me suis fait influencer par l’actualité, même si c’est un sujet qui me tient à cœur depuis longtemps. On a connu une petite révolution avec le mariage pour tous et je trouve que c’est bien de souligner les avancées positives. En tant qu’hétérosexuel, je trouve qu’il y a des avancées, mais peut-être qu’un homosexuel dirait le contraire…

Dans « Travesti » aussi, tu poses la question du genre. Tu n’as pas peur que l’on dise que tu es un homo refoulé ?

Je ne me pose pas la question et ça ne me dérange pas si on pense ça. De toute façon, ça fait longtemps que je m’amuse avec ça.

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Pendant l'interview...

Il y a trois chansons qui parlent de morale dans ton disque.hildebrandt,îlel,mandor,interview

Maintenant que tu me le dis, je m’en rends compte en effet. Ce mot est aussi dans ma chanson « Les animals ». Il y a des mots qui me plaisent parce qu’ils sont forts de sens, ils sont symboliques et ils ont une sonorité. Par exemple, le mot qui revient le plus dans mes chansons, c’est « chien ». A un moment, je l’utilisais dans une chanson sur deux sans m’en rendre compte. C’est encore une question de dualité. Le chien est le meilleur ami de l’homme et en même temps, c’est une insulte : « Sale chien ! ». Ca rejoint mon questionnement sur la morale. Qu’est-ce qui est propre ? Qu’est-ce qui est sale ? Qu’est ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est mal ? Pour moi, chien et morale, c’est la même chose.

Dans « Si ça va » et « Revers », tu évoques la danse. Sujet déjà traité dans ton précédent disque.

Si je parle de danse, c’est pour parler d’abord du corps. La vérité et la sincérité, c’est le corps d’abord. C’est ce que j’ai dit dans « Les animals ». Les êtres humains sont des animaux et on l’oublie bien souvent. Dans « Revers », je parle d’assumer son corps et ses maladresses et dans « Si ça va », je parle plus du fait que pour avancer il faut être optimiste et savoir danser.

Dans îLeL, il y a des chansons dansantes et d’autres émouvantes comme « Emilienne », qui parle de ta grand-mère, « Qui de nous », qui évoque ta fille et « Vingt », que tu dédies à ta femme.

Ce sont les trois femmes de ma vie les plus importantes. Dans cet album, j’ai fait beaucoup de chansons qui s’adressent aux gens que j’aime. Tout comme le premier, j’ai fait ce deuxième album avec Dominique Ledudal, un réalisateur de renom devenu un de mes meilleurs amis. On a enregistré le disque à Paris sauf les voix que l’on a fait à La Rochelle. Pour la chanson « Vingt », le premier jour, on n’y arrivait pas. Dominique me disait que rien ne se passait et qu’il fallait recommencer le lendemain. La fatigue aidant, on commence la journée par ça et je commence à sentir la sincérité de la chanson. Soudain, je me suis mis à pleurer sans pouvoir m’arrêter. On a été obligé d’arrêter la session car j’étais envahi par l’émotion. Je n’arrivais pas à chanter. Au bout d’un moment, avec l’aide de Dominique, j’y suis parvenu. L’émotion s’entend dans l’enregistrement. C’est sans doute la chanson la plus personnelle de l’album.

Ces chansons personnelles sur les femmes que tu aimes, tu les chantes pour leur faire plaisir ou pour te faire plaisir ?

Pour leur faire plaisir, mais je crois qu’il y a aussi une part de narcissisme là-dedans. On se fait plaisir en voyant l’émotion que ces chansons suscitent aux intéressées.

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Pendant l'interview...

hildebrandt,îlel,mandor,interviewDans les chansons « Attends » et « Cannibale », tu te présentes comme un ogre. C’est comme ça que tu te vois ?

Oui, parce que je suis un bon mangeur et que ça se voit. Les émotions peuvent un peu vampiriser et je sens un peu ça chez moi. A cause du temps qui passe, j’ai besoin de tout garder en moi parce que j’ai peur que ça s’en aille trop vite. Je me sens parfois ogre à vouloir retenir, manger, ingurgiter ce qui passe.

Enregistrer des disques, c’est retenir ?

Oui.

Tu as deux invités dans ton disque, la chanteuse du groupe This Is the Kit, Kate Stables et Albin de la Simone.

Commençons par la chanteuse parce que j’ai vraiment craqué sur sa voix. Elle fait les chœurs sur six chansons et elle est en duo avec moi dans « Attends ». Ensuite, je voulais un pianiste de renommé qui connaisse bien Dominique Ledudal. En fait, c’est lui qui m’a proposé de travailler avec Albin de la Simone. Il a joué sur cinq titres. Ça a été un vrai bonheur. A un moment, je lui parle d’une chanson de Raphael que j’aime bien, « Terminal 2B », dans l’album Pacifique 231. Ça commence par une batterie pleine de reverb et un piano qui faisait un son très saccadé que j’adorais. Pour ma chanson « Vingt », j’avais très envie de quelque chose de similaire. J’explique ça à Albin pour qu’il comprenne ce que je voulais précisément. Au bout d’un moment, il réalise que c’est lui qui était au piano dans « Terminal 2B ». Parfois, il n’y a pas de hasards. Avoir Albin de la Simone au piano est une vraie plus-value. C’est un magnifique pianiste.

Parlons de ton look et de tes visuels. Tu te présentes désormais habillé en costard rouge. hildebrandt,îlel,mandor,interview

Je voulais avoir une image assez rock et en lien avec l’éventuel exotisme que peut nous inspirer l’insularité. C’est aussi revenir au corps et à la vie. Le rouge, c’est violent, mais c’est la vie et le sang.

Tes deux albums ne sont pas aux antipodes, ils sont même complémentaires je trouve.

Les premières personnes à qui j’ai fait écouter les chansons de îLeL, deux professionnels, m’ont dit qu’elles étaient dans la continuité du premier. Pour le troisième disque à venir, je me pose la question de rester dans la continuité ou de tout bouleverser. Je ne sais pas tourner les pages, je suis toujours dans des histoires dans le long terme. Je n’arrive pas toujours à anticiper, analyser et à réfléchir les choses, c’est souvent très organique, je reste donc dans la continuité.

Tu es content quand tu entends cet album ?

A part pour ma voix, oui. Je me pose toujours des questions sur ma voix, je ne l’aime pas trop. Mais faire cet album a été un bonheur véritable, je t’assure. Constater que tout ce que j’avais imaginé a fonctionné m’a rendu fier. Je n’avais jamais été aussi heureux en studio. Je vis une période où je ne me suis jamais senti aussi épanoui et accompli artistiquement. Je me sens heureux dans ce que je construis en tant qu’artiste.

Tu arrives à te considérer comme un artiste ?

Je n’ai pas honte de dire que je suis un artiste. Ce n’est ni un gros mot ni un mot sacralisé. Un artiste, c’est quelqu’un qui fait de l’art. L’art, c’est une production humaine dont le seul but est de créer de la beauté. C’est ce que j’essaie de faire.

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Hildebrandt et ses musiciens : Pierre Rosset, Anne Gardey-Des Bois et Emilie Marsh.

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03 septembre 2019

Sophie Le Cam : interview pour l'EP Veuillez croire

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(Photo : David Desreumaux/Hexagone)

sophie le cam,veuillez croire,ep,interview,mandorSophie Le Cam sort son deuxième EP, Veuillez-croire, demain. Les articles de presse la concernant disent que ses chansons sont à mi-chemin entre Renaud et Philippe Katerine. Comparaison n’est pas raison… mais dans le cas présent, un peu quand même. La chanteuse au regard acéré et d’une extrême lucidité écrit principalement sur les gens, le couple, le temps qui passe et l’enfance. A travers sa vie, elle raconte nos vies. Souvent la réalité rejoint l’absurde, c’est rare dans une même chanson.

Je l’avais déjà mandorisé pour son premier EP, Les gens gentils, il y a deux ans, j’ai été ravi de la rencontrer une nouvelle fois le 22 août dernier en terrasse sur la place de la République. Sophie Le Cam mérite VRAIMENT d’être plus haut qu’elle ne l’est actuellement. Je trouve même que ce n’est pas normal qu’aucune personne du métier ne l’ait encore repéré. On a besoin d’artistes comme elle, toujours en autodérision, pour nous distraire de ce monde pas toujours très beau (ah bon ?)

Biographie officielle :sophie le cam,veuillez croire,ep,interview,mandor(photo à droite : Chloé Kaufmann)

En 1987, profitant de l’essor irrésistible du minitel en France, Sophie Le Cam nait au nord de la Loire et au sud de la Manche. En 2001, elle est vice-championne de France de badminton des collèges par équipe, ce qui ne l’empêche pas d’écouter Renaud, mais beaucoup, vraiment. Elle ne le sait pas encore mais l’obtention, en 2005, du Bac ES option maths avec mention très bien, ne lui sera d’aucune utilité. Finalement, on retrouve Sophie Le Cam au conservatoire d'art dramatique du 9eme arrondissement de la capitale de la France. Elle y apprend à jouer, ce qu’elle savait faire spontanement quand elle était petite, mais elle avait oublié depuis, c’est pour ca. Trêve d’enfantillages, penchons-nous sur l’essentiel, l’année 2014, ou Sophie Le Cam devient chanteuse. Cette année-la, elle écrit donc ses premières chansons, obtient le deuxieme prix Interprète de Le Mans Cite Chanson, fait la première partie de Loic Lantoine au Festival de Marne, est programmée aux Trois Baudets et chante en direct dans l'émission « A'live » de Pascale Clark sur France Inter.

En 2016, elle sort un premier EP intitulé Les gens gentils. Depuis, 5 clips plus chatoyants les uns que les autres sont sortis sur les internets et de nombreux concerts en trio, avec Antoine Candelot (guitare, claviers, percussions) et Palem Candillier (guitare aussi mais pas la même, ils ont chacun la leur) sont offerts contre de l’argent à un public toujours plus nombreux, sauf parfois. En 2018, sa déclaration d'amour chantée à André Manoukian est relayée par Laurent Ruquier aux Enfants de la télé et Michel Drucker retweete son clip « Tous les Michel » dans lequel elle parle de tous les Michel. Cette même chanson est diffusée par Emilie Mazoyer dans l’emission « Musique » sur Europe 1, mais pas en entier. En 2019, la sortie de son deuxième EP intitulé Veuillez croire lui vaudra d’être interviewée par France Bleu Picardie en raison de ses origines et il sera relayé par les magazines Héxagone, Francofans et Longueur d'ondes en raison de sa qualité artistique. Avec candeur et impertinence, elle y développe d’une voix percutante un univers rétro-sixties, tendre et décalé, qui n’est pas sans rappeler Renaud, Dutronc ou Philippe Katerine. Artiste engagée, Sophie Le Cam réhabilite le port de la cagoule en laine. Veuillez croire.  

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(Photo : Chloé Kaufmann)

Pour écouter l'EP, c'est ici que ça se passe!

sophie le cam,veuillez croire,ep,interview,mandorInterview :

Il était temps que tu sortes un deuxième EP !

Quand tu sors un premier disque avec beaucoup de candeur et de naïveté, tu finis par mettre du temps à sortir un deuxième disque qui soit réfléchit et cohérent avec ce que le projet est devenu. Entre le Les gens gentils et Veuillez croire, le projet a grandi.

Et il faut trouver de l’argent.

Voilà. Il faut également trouver les bonnes personnes avec lesquelles travailler. J’ai aussi appris à connaître le métier et le milieu beaucoup plus intensément. Ca a changé beaucoup de choses sur le plan logistique, organisationnel et sur l’entourage professionnel. C’est tout cela qui a pris trois ans.

Tu as enregistré ce nouvel EP en Picardie.

La majeure partie des instruments a été enregistrée pendant une semaine dans cette région avec le réalisateur Chadi Chouman (guitariste de Debout sur le Zinc), notamment toutes les batteries, les guitares, les claviers et une partie des instruments additionnels. C’est à Paris que nous avons enregistré toutes les voix et d’autres instruments additionnels.

Quand j’ai écouté l’EP, je me suis rendu compte que je les connaissais toutes parce que tu les chantes déjà sur scène (accompagnée de ses deux excellents et drôles musiciens, Antoine Candelot et Palem Candillier).

J’ai besoin d’éprouver les chansons sur scène. Je serais super angoissée de sortir un disque avec des chansons non testées devant un public. En les interprétant souvent, au bout de quelques prestations, il m’arrive d’avoir des idées de nouveaux arrangements ou de nouvelles structures. Une chanson, c’est vivant… j’essaie d’enregistrer la meilleure version.

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(Photo : Chloé Kaufmann)

J’ai l’impression que tu commences à prendre de l’importance dans le milieu de la chanson. Alors que ton EP sort le 4 septembre, j’ai déjà lu des articles dithyrambiques dans FrancoFans, Hexagone, Longueurs d’Ondes, Ouest France, France Bleue…

Ça m’encourage à continuer. Dans le réseau chanson, ça commence effectivement à devenir intéressant, mais j’espère élargir à d’autres réseaux.

Je pense qu’il faudrait que les « décideurs » de ce métier fassent l’effort de venir te voir sur scène où tu exploses réellement. C’est drôle, audacieux, culotté, déjanté et émouvant. Personnellement, je suis venu trois fois en un an. Et chez moi c’est rare…

Je sais que si je peux convaincre, c’est par la scène, mais c’est difficile de faire venir les gens du métier.

Il te faudrait un tourneur à présent.

Oui, parce que j’ai fait le tour des caf’conc parisiens. Pour se développer ailleurs, seule, c’est un peu compliqué.

J’aime beaucoup ton sens rare de l’absurde, même dans ton disque. « Tous les Michel » et « Sujet limite », il faut oser les enregistrer. Je n’aime pas les comparaisons, mais quand on dit de toi que tu es la Katerine au féminin, ce n’est pas tout à fait faux.

Quand j’écoute Philippe Katerine sur disques, je constate qu’il n’hésite pas à inclure des chansons courtes surréalistes alors qu’à priori, on se dit qu’elles ne fonctionneraient que sur scène. Antoine Sahler (mandorisé ici) aussi a fait ça sur son dernier album. Il a des plages très courtes entre les chansons. Je trouve que ça aère le disque et c’est très agréable.

Tu écris des chansons qui peuvent parfois paraître drôles, mais qui ne le sont pas vraiment. « La loose » par exemple. Tu y parles de la condition d’une artiste qui pointe à Pole emploi, d’une rupture…

La situation dans laquelle j’étais quand j’ai écrit cette chanson n’était pas drôle du tout. J’étais en phase de dépression. On a fait un clip un peu kitch et déjanté pour désamorcer tout ça.

Réalisé par Sophie Le Cam et Fabien Drugeon. Avec: Boris Vernis et Bertrand Carbonneau.

Dans « Le couple, la banlieue, les enfants, le dimanche », tu projettes une vision du couple peu attractive.

Je ne suis pas contre la vie de couple, mais c’est quand il y a tout ça assimilé que ça devient problématique (rires). Enfin, je trouve ça à la fois beau et à la fois très angoissant. Je ne me moque de personne précisément, mais un peu de moi-même, parce que tout le monde peut se retrouver un jour dans ce cas de figure. Dans mes chansons, il n’y a jamais de jugement de toute façon.

Tu as écrit une chanson sur ta nièce, « Margaux ».

C’est aussi une chanson très mélancolique sur le temps qui passe trop vite. On ne fait que passer dans ce monde…

Dans « Deauville-Paris », tu parles d’une histoire d’amour qui a foiré. Finalement on s’en relève.

Non seulement on s’en relève, mais on se dit : « Pourquoi je me suis mise dans cet état ? » 

Clip de "Sujet limite". Réalisation: Sophie Le Cam
Avec: Boris Vernis, Pierre Antoine Combard, Etienne Fischer. Image: Seb Houis

Dans « Sujet limite », chanson très Dutronnienne, tu as convoqué la Torah, le Coran et la Bible… Tu dis des choses sans les dire franchement. C’est malin.  

Je souhaiterais qu’on nous laisse un peu tranquille avec les religions et qu’on laisse les religions tranquilles aussi. J’aimerais que tout cela ne soit pas un sujet et que quand cela en est un, qu’il ne soit pas un sujet limite.

Parlons de ta pochette très kitch. Tu as toujours fait gaffe aux visuels.

C’est Chloé Kaufmann qui a réalisé la conception visuelle et la photographie. L’image est un media par lequel j’arrive à faire passer quelque chose que je ne pourrais pas faire passer par l’écoute, donc ça m‘intéresse énormément.

Désormais, j’ai remarqué aussi qu’il y a une identité dans tes clips.

J’essaie de faire en sorte que tout soit cohérent. Les chansons, les visuels, les clips…

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Après l'interview, le 22 août 2019.

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01 septembre 2019

Thomas Gunzig : interview pour Feel Good

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thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandorThomas Gunzig est depuis quelques années une figure littéraire et médiatique majeure en Belgique. J’aime tellement son œuvre que je l’interviewe le plus souvent possible. Une première fois en 2013, là, pour l’excellent Manuel de survie à l’usage des incapables et plus récemment en 2017, pour un magnifique roman d’amour, drôle, lyrique, cruel, sombre et optimiste, La vie sauvage. Une réflexion profonde sur la sauvagerie de notre époque qui ne m’a pas laissé indifférent. Cette fois-ci, l’auteur revient avec « un roman en abyme où humour noir et fatalisme côtoient rage de vivre et espoir sans faille, Feel Good (au Diable Vauvert) ne pouvait porter meilleur titre. Alternant des passages hilarants sur le phénomène littéraire du moment et description lucide de son temps, Gunzig parvient, avec beaucoup d’intelligence, à croiser son roman avec celui de son héroïne, pour mieux s’amuser de la littérature et brosser son époque. » (dixit le site anneetarnaud.com)

Le 22 aout dernier (jour même de la sortie du roman), j’ai rejoint Thomas Gunzig, au Zimmer, une brasserie parisienne, pour évoquer ce feel-good book qui est loin de n’être que ça.

4eme de couverture :thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandor

« Ce qu’on va faire, c’est un braquage. Mais un braquage sans violence, sans arme, sans otage et sans victime. Un braquage tellement adroit que personne ne se rendra compte qu’il y a eu un braquage et si personne ne se rend compte qu’il y a eu un braquage, c’est parce qu’on ne va rien voler. On ne va rien voler, mais on aura quand même pris quelque chose qui ne nous appartenait pas, quelque chose qui va changer notre vie une bonne fois pour toutes. »

Quel est le rapport entre un écrivain sans gloire, le rapt d’enfant et l’économie de la chaussure ?
Vous le saurez en lisant la nouvelle satire sociale de Thomas Gunzig.

À propos de l'auteur :

Thomas Gunzig, né en 1970 à Bruxelles, est l’écrivain belge le plus primé de sa génération et il est traduit dans le monde entier. Nouvelliste exceptionnel, il est lauréat du Prix des Éditeurs pour Le Plus Petit Zoo du monde, du prix Victor Rossel pour son premier roman Mort d’un parfait bilingue, mais également des prix de la RTBF et de la SCAM, du prix spécial du Jury, du prix de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Française de Belgique et enfin du très convoité et prestigieux prix Triennal du Roman pour Manuel de survie à l’usage des incapables. En 2017 il reçoit le prix Filigranes pour son roman La Vie sauvage. Star en Belgique, ses nombreux écrits pour la scène et ses chroniques à la RTBF connaissent un grand succès. Il a publié et exposé ses photos sur Bruxelles, Derniers rêves. Scénariste, il a signé le Tout Nouveau Testament aux deux millions d’entrées dans le monde, récompensé par le Magritte du meilleur scénario et nominé aux Césars et Golden Globes. Sont aussi parus au Diable vauvert, ses romans : 10 000 litres d’horreur pure, Assortiment pour une vie meilleure, Et avec sa queue il frappe.

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(Photo : Hannah Gunzig)

thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandorInterview :

Dans ton nouveau livre, tu donnes ta définition d’un feel good book : « Un livre pour se sentir bien. En gros, on doit présenter la vie sous un angle positif, faire des portraits de personnages qui traversent des épreuves compliquées mais qui s’en sortent grandis. Ce sont des histoires dans lesquelles l’amitié triomphe de l’adversité, dans lesquelles l’amour permet de surmonter tous les obstacles, dans lesquelles les gens changent, mais aussi pour devenir meilleurs que ce qu’ils étaient au début ». As-tu appliqué tout cela dans ton livre ?

Oui et non. Je raconte l’histoire de personnes qui sont dans des difficultés réelles et qui finiront par en sortir en étant peut-être meilleures à la fin. Par contre, dans l’écriture, ce n’est pas réellement du feel good.

Comment ça dans l’écriture ?

Dans le vrai pur feel good, l’écriture doit être stéréotypée. L’usage du lieu commun... Moi, j’essaie quand même de développer un certain niveau littéraire.

Tu aimes bien t’attaquer à des genres littéraires et en casser les codes.

C’est vrai que j’ai écrit de l’épouvante, de la science-fiction, du roman d’amour initiatique… Au fond de moi je cherche toujours quelque chose qui me mobilise. Je reprends les mots d’André Breton, je recherche « l’étincelle motrice » et puis j’y vais.

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Pourquoi le feel good cette fois-ci ? thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandor

Parce que quelqu’un m’a dit : « Thomas, si tes livres ne marchent pas très bien, c’est parce que tu racontes des histoires vraiment bizarroïdes et parfois très violentes. Ce qui marche, c’est le feel good… tu devrais essayer. » J’ai donc essayé, mais à ma façon, en y glissant des thèmes qui me tenaient à cœur. Notamment la question de l’argent dans la classe moyenne fragilisée. Je fais de la radio, j’écris des scénarios, des livres, des pièces de théâtre… mais les apparences sont trompeuses, je fais partie de cette classe moyenne fragilisée depuis 25 ans. Je suis tributaire des commandes des autres et tout peut s’arrêter pour moi du jour au lendemain.

Il y a donc beaucoup d’angoisses personnelles dans celles de tes deux héros, Alice et Tom ?

Oui, mais ce sont des angoisses dont je parle aussi beaucoup autour de moi. Quand j’ai commencé ce livre, il y a deux ans, j’avais eu une commande de scénarios de manga comics et elle s’est arrêtée brusquement à cause du dessinateur. Je comptais dessus pour finir l’année financièrement. Il ne me restait que 3000 euros pour tenir trois mois. Les impôts arrivaient, c’était dur. Aujourd’hui, ça va un peu mieux car je travaille sur un scénario. L’angoisse de Tom, écrivain sans succès, c’est la mienne. Je pars du principe qu’une émotion, même l’angoisse, est toujours un bon sujet de roman.

Donc Tom, c’est complètement toi ?

Oui, franchement. J’écris des livres depuis plus de 25 ans. Comme Tom, je ne suis pas un inconnu, mais je ne suis pas très connu non plus. Quelques-uns de mes bouquins sortent en poche, mais je n’en vends pas assez pour vivre. Je n’ai pas la carte. Je ne vais pas dans les grandes émissions de télé, je n’ai pas la grande presse, je ne suis pas dans les sélections de prix, du coup, qu’on le veuille ou non, se pose la question du talent. Ne suis-je pas en train de complètement me bercer d’illusions ? Si mes livres n’intéressent pas grand monde, ne serait-ce pas parce qu’ils ne sont pas terribles ? Tom se pose ses questions parce que je me les pose. Dans ce livre, je décris, de la manière la plus transparente possible, ces questionnements qui traversent beaucoup d’écrivains.

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(© SAMUEL SZEPETIUK)

thomas gunzig,feel good,au diable vauvert,interview,mandorTom, par ses écrits un peu « bizarroïdes », pensent éventuellement devenir un auteur culte à sa mort.

Je me rassure comme Tom en me disant que quand Herman Melville, Franz Kafka ou John Kennedy Toole sont morts, personne ne les connaissait (rires). Chez Tom, il y a quand même quelque chose qui fait qu’il y croit encore et qui le pousse à chaque fois à remettre le couvert.

Tu évoques aussi ce que vit un écrivain qui n’est pas une star de l’édition.

J’ai trouvé intéressant de parler de ce dont les écrivains ne parlent jamais, c’est-à-dire la solitude dans les salons du livre, la jalousie entre auteurs, l’incompréhension que tu peux ressentir quand tu vois des ouvrages médiocres portés aux nues, le fait d’aller sur Amazon pour voir en quelle position se trouve son nouveau livre…

Parlons d’Alice à présent. Je la trouve très audacieuse.

Quand tu n’as plus d’autres possibilités, tu as de l’audace. Elle n’a plus rien à perdre et elle est fâchée. Elle s’effondre un peu, mais se reprend très vite parce qu’elle a des enfants. Sa colère lui est extrêmement fertile et lui est utile pour la mobiliser.

Pour gagner de l’argent, elle va même tenter la prostitution à son domicile.

Dès le premier client, elle a pris le côté brutal de la prostitution dans la gueule. Ca va la démolir et elle va arrêter immédiatement l’expérience.

Alice ira jusqu’à kidnapper un bébé pour obtenir une rançon. Mais pas de chance…

C’est l’élément déclencheur du livre, mais n’en disons pas plus.

Elle finit par écrire un livre elle-même… qui devient best-seller.

Le succès d’un livre est quelque chose d’extrêmement mystérieux. Il y a certainement du talent, pas toujours. Il y a certainement la machine marketing, pas toujours. Il y a le facteur chance, toujours. Il y a un dosage entre tout ça pour qu’un livre trouve son public.

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Pendant l'interview.

Finalement, Feel good, c’est un livre sur quoi ?

C’est un roman sur la fragilité, la précarité, sur le questionnement des auteurs, sur ce que c’est d’écrire, sur ce que la littérature n’est pas et, je le répète, sur les sentiments négatifs qui traversent beaucoup d’auteurs…

Que penses-tu des émissions littéraires ?

Tout ronronne dans les émissions littéraires, c’est sans doute pour cette raison qu’elles ont tendance à disparaitre. Elles sont très codifiées, les auteurs reçus sont feutrés… il n’y a rien qui dépasse.

As-tu été approché par de grandes maisons d’édition?

Oui. Mais accepter serait une fausse bonne idée. J’ai beaucoup de copains qui publient dans les grandes maisons, Gallimard, Grasset, Seuil. Dans ces maisons, il y a toujours un ou deux écrivains qui se font remarquer, mais pour 30 romans publiés. Si tu fais partie des 28 autres qui n’ont pas marché, c’est bien pire que d’être un bon cheval du Diable Vauvert. J’ai le rêve qu’un jour mes livres se vendent beaucoup et que ce soit dans ma maison d’édition actuelle. J’adore mon éditrice, Marion Mazauric. Si je partais ailleurs, j’aurais l’impression de la trahir.

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Après l'interview, le 22 août 2019, au Zimmer à Paris.

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