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« Hildebrandt : interview pour îLeL | Page d'accueil

12 septembre 2019

Boule : interview pour Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel

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Boule est brillant. Vraiment. Un artiste comme il n’en existe plus beaucoup. Il écrit des textes finement ciselés (expression souvent utilisée, mais qui, dans le cas présent, est parfaitement appropriée). À travers des anecdotes autobiographiques, il propose un récit décalé entre humour et émotion grâce à des chansons poétiques, parfois surréalistes, sur un jeu de guitare précis et riche en influences (Brésil, Grèce, Irlande...) Bref, un Boris Vian qui s’ignore.

Cela faisait un moment que j’observais cet artiste, un peu de loin… peut-être un peu trop de loin, d’ailleurs. A l’écoute de son nouvel album Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel, j’ai compris qu’il fallait se rapprocher pour comprendre le phénomène. (Si vous voulez découvrir le disque, c'est par là que cela se passe.)

Profitant d’un passage dans la capitale, nous nous sommes retrouvés en terrasse d’un café parisien (péruvien, selon les photos), pour une belle conversation dans laquelle l’artiste ne mâche pas ses mots. Boule de talent et de sincérité, donc.

Argumentaire de presse officiel :boule,avion,appareil volant imitant l’oiseau naturel,interview,mandor

Ce nouvel album au titre acronyme, Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel, s’ouvre vers l’extérieur. Un acte artistique prégnant pour quelqu’un contraint jusqu’alors de devoir gérer toutes les étapes de la création.

Aux manettes, on retrouve ici le duo Robin Leduc- Cyrus Hordé (Gauvain Sers, Revolver). Il installe le chanteur dans un écrin classieux et minimaliste, offre de discrètes percées électroniques et fait preuve d’une précision adéquate pour servir au premier plan cette voix si singulière. BOULE, lui, s’envole en duo avec Jeanne Rochette pour «abandonner là les hommes indolents et le désordre structurel » (« Avion »), joue de l’ironie du macabre (« Tout le monde »), assume sans complexe ses retards à répétition (« Je prends le temps »), incarne l’homme bipolaire (« Bicéphale ») et le bienveillant conscient de la méchanceté gratuite (« L’ours polaire »), se cogne à un indifférent de la beauté du monde (« Les pizzas »), invente un territoire pour les puissants qui se gavent à outrance (« Welcome in Hippopotamie », avec Lucrèce Sassella), met en musique un texte de Richard Destandau sur les élans de la nature (« Le lierre et la ronce »). Et quand il se remémore son ami d’enfance, le traitement intimiste impulsé devient universel. Parce qu’on a tous connu un « Franckie ». Définitivement, BOULE de tendresse.

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(Photo : Thibaut Derien)

boule,avion,appareil volant imitant l’oiseau naturel,interview,mandorInterview :

Je crois me souvenir que tu m’avais dit que tes chansons étaient toutes autobiographiques. C’est rare qu’un artiste avoue cela.

Mes chansons sont toujours inspirées de ma vie et de ce que j’observe. C’est mon regard singulier sur une époque. De toute façon, il me semble que toute l’œuvre d’un artiste est en lien avec sa biographie.

Tes histoires sont toujours décalées… entre humour et émotion. C’est un numéro d’équilibriste ?

Je cherche toujours à provoquer deux sentiments. Je ne veux pas qu’une chanson soit comique avec uniquement des blagues. Je préfère faire s’entrechoquer un récit intimiste sensible avec des mots inattendus qui vont paraître humoristiques ou fantaisistes.

C’est le cas d’« Un ours polaire ». Tu finis la chanson en chantant : « va te faire enculer par un ours polaire ». Tu racontes l’histoire d’un petit chef teigneux au management cruel.

On peut croire que je tiens des propos grossiers, mais ce n’est pas moi qui les tiens. C’est le personnage qui est dans la situation d’être harcelé et abusé moralement par un petit patron de merde. La victime est quelqu’un de sensible qui véhicule des valeurs comme la gentillesse, la tendresse et la fraternité. Poussé dans ses retranchements, cet homme est obligé de devenir violent et grossier car il ne supporte plus la condition dans laquelle il est.

Clip de "L'ours polaire", extrait de l'album "Appareil volant imitant l’oiseau naturel ».

L’argumentaire de presse indique que ton regard sur les humains est amusé et tendre. Je ne le trouve pas si tendre que cela. Est-ce que tu trouves « Welcome in hippopotamie » et « Les pizzas » tendres ?

Non, tu as raison. Mon regard sur les humains et de moins en moins tendre. Avec l’âge, mon regard sur eux en tant qu’espèce, je le supporte de moins en moins. Les masses sont plus agaçantes qu’un individu en particulier. Dans son parcours, un individu, on peut toujours lui trouver des explications et des excuses. En ce moment, j’avoue, je suis très agacé.

Tu es agacé par quoi par exemple ?

Ça n’a rien à voir, mais le dernier truc qui m’a vraiment énervé, c’est qu’Augustin Trapenard reçoive dans son émission le rappeur Niska. Le mec est double disque d’or en 2 semaines, donc France Inter, qui fait désormais du jeunisme, se sent obligé de l’inviter. Pour cette radio, faire du jeunisme ne veut pas dire attirer les jeunes avec de la qualité, mais leur proposer ce qu’ils aiment déjà. Du coup, on se retrouve à écouter un type qui ne dit pas beaucoup de choses intéressantes à 8h30 du matin. Ca m’a énervé parce qu’il prend la place à des artistes qui font de la qualité. Cette émission m’a convaincu de ne plus écouter la radio.

Clip de "AVION" (featuring Jeane Rochette), extrait de l'album "Appareil volant imitant l’oiseau naturel ».

Je trouve que tu as un talent fou dans l’écriture et la composition, mais que tu n’es pas assez reconnu. Tu souffres de ne pas être du tout médiatisé ?

Ca dépend des moments. Grace à mon tourneur, Cyrille Cholbi, qui bosse super bien, j’ai la chance de faire beaucoup de concerts. Grace à cela, je vis de la musique, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Il y a eu des moments où j’étais vraiment pauvre et où je galérais, là je suis intermittent du spectacle, donc je ne peux pas dire que je souffre de quoi que ce soit. Je trouve ça injuste qu’il n’y ait aucun accès aux médias, pas uniquement pour moi, mais pour plein d’autres chanteurs de ma génération et de celle qui arrive. Il y a une telle diversité qualitative qu’il est ahurissant de ne pas avoir d’ « endroits » pour la mettre en avant. On entend soit les vieux qui sortent un énième album pas intéressant ou des jeunes qui font de la musique urbaine. Ça manque de variété.

Souchon sort dans quelques jours un nouvel opus. Tu penses à lui quand tu parles des « vieux qui sortent un énième album » ?

Non, il y en a d’autres… Le fait que Souchon sorte un album, ça ne me gêne pas. Il n’y a pas d’âge pour être productif. Victor Hugo a continué d’écrire jusqu’à 81 ans. Je dis juste qu’il n’y a pas beaucoup de place pour la découverte hors musique urbaine. Augustin Trapenard pourrait tous les matins ou au moins une fois par semaine prendre trois minutes pour présenter un inconnu. Il ne le fait pas. Pour moi, c’est comme si un chef d’un grand restaurant décidait de ne faire que ce qui se vend le plus, donc devenir un Mac Do. Par exemple, je trouve scandaleux qu’un artiste comme Nicolas Jules, qui écrit des putains de bonnes chansons et qui vient de sortir un nouvel album, ne soit médiatisé nulle part. Avec le talent qu’il a, est-ce normal qu’on ne l’entende nulle part ? Et Brigitte Fontaine ? Elle a eu très peu d’expositions médiatiques, sauf quand elle a fait quelques coups d’éclat. Elle est devenue une bonne cliente pour faire le buzz et la faire passer pour une folle.

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(Photo : Thibaut Derien)

Brigitte Fontaine, elle fait partie de ta famille artistique de cœur ?

Et comment ! C’est une des grandes auteures de la chanson de notre époque. Elle est une légende vivante. C’est une des personnes les plus libres que je connaisse.

Toi aussi, tu me parais très libre.

J’essaie de l’être, mais j’ai l’impression que ce n’est pas quelque chose que l’on décide forcément. J’ai une incapacité à être autrement. Je me suis très vite rendu compte que j’étais inadapté à un travail et surtout à quelqu’un qui me donne des ordres. J’ai un rapport à l’autorité qui est complètement inexistant. J’ai pris ma liberté à bras le corps, mais je n’aurais jamais pu faire autrement.

Dans « Bicéphale », tu te décris à la fois comme quelqu’un de tendre et de colérique. Es-tu lunatique ou bipolaire ?

Je ne sais pas, mais comme beaucoup de gens, je suis deux. On a tous plusieurs facettes. Il est vrai que je suis capable d’être très en colère, très virulent parfois dans mes propos, pourtant, je te le répète, je n’en veux à personne. Dans « Bicéphale », à la fin, j’explique que j’ai retrouvé une forme de sérénité et de calme intérieur grâce à ma compagne. Elle m’a vraiment beaucoup apaisé.

Tu me parles de ta compagne, ça me fait penser qu’il n’y a aucune chanson d’amour dans ce disque.

Une vraie chanson d’amour qui soit premier degré, je n’en ai jamais écrit.

Par pudeur ?

Probablement. Et puis, j’estime qu’une déclaration, ça se fait de vive voix, en face à face.

Dans « Je prends le temps », la musique est d’inspiration brésilienne. Je connais l’œuvre de Robin Leduc, je suis sûr que ce rythme vient de lui…

C’est un terrain sur lequel nous nous sommes bien entendus. J’adore la musique brésilienne. J’ai même étudié en 2000 la guitare brésilienne à l’école ATLA à Paris. Quand j’ai écrit « Je prends le temps » (d’être en retard), c’était une évidence qu’il y ait cette nonchalance brésilienne. Sur scène, je la joue comme une marche carnavalesque brésilienne. Robin Leduc, lui, a insufflé un rythme de samba.

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(Photo : Thibaut Derien)

C’est Robin Leduc et Cyrus Hordé qui ont réalisé et ont fait les arrangements de ce nouveau disque.

On a commencé par écouter mes maquettes en guitare-voix et, après de nombreuses discussions sur comment j’envisageais la musique, je leur ai laissé les mains libres J’ai eu raison d’avoir confiance en eux. Ils ont fait un très beau boulot.

C’est bizarre d’écouter ses chansons « habillées » par d’autres ?

Oui, surtout quand elles sont bien habillées. Quand il y a une vraie transformation, c’est très enthousiasmant, à tel point que c’est la première fois que j’ai beaucoup aimé mes chansons en les écoutant… Comme si elles n’étaient pas de moi. C’est la première fois que je laissais quelqu’un aux manettes, je ne suis pas déçu.

La chanson « Le lierre et la serre » est la seule que tu n’as pas écrite. Le texte est signé Richard Destondau. On comprend que la nature reprend ses droits quand on en prend soin. Es-tu écolo ?

Aujourd’hui, être écolo, c’est comme si on était différent, alors qu’en fait, c’est juste normal. C’est de ne pas l’être qui devrait être contre-indiqué et qui devrait étonner les gens.

"Tout le monde", extrait de l'album "Appareil volant imitant l’oiseau naturel »
Scopitone extrait de la série réalisée par David Vallet
http://www.scopitoneisnotdead.com
http://facebook.com/scopitoneisnotdead

Dans « Tout le monde », tout le monde y meurt à la fin… et dans « Atome par atome », tu évoques aussi la mort. C’est un sujet qui te traumatise ?

C’est insupportable. Je vois le temps qui passe de manière inexorable. J’ai 46 ans, je vais vers la cinquantaine et je n’ai rien vu. C’est affreux. J’ai l’impression d’avoir encore 25 balais.

La scène, est-ce le lieu où tu te sens le mieux ?

Disons que c’est l’un des lieux où je me sens le mieux. J’aime aussi être avec celle qui partage ma vie et avec mes amis autour d’une bière.

Tu as une sacrée connivence avec le public.

En règle générale, j’aime rencontrer les gens et me marrer avec eux. Je n’ai pas envie de leur plomber l’ambiance. J’aime partager la joie et la gaieté avec le public.

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Pendant l'interview...

Ce qui m’amuse le plus, c’est que Boule sur scène ne sourit jamais, tout en étant drôle et sacrément caustique.

Je ne souris pas beaucoup parce que je suis ainsi dans la vie aussi. Quand je sors une blague un peu dérangeante, je vais essayer de ne pas sourire pour voir ce que mes propos provoquent. Et si ça déstabilise, je suis content de mon effet. Dans certaines circonstances de la vie, j’aime bien sortir quelque chose qui n’est absolument pas appropriée à la situation. Si je souriais en le faisant, on devinerait aussitôt que c’est une blague.

Le Boule sur scène, c’est donc le Cedrick dans la vie ?

Disons que le personnage sur scène, c’est moi en exagéré.

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Avec Boule, le 20 mai 2019.

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