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09 août 2019

Jérôme Minière : interview pour Une clairière

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(Photo : Dan Popa)

Exilé au Québec depuis 25 ans, Jérôme Minière y a construit une belle carrière mais le revoici en France avec Une clairière, signé sur le label monté par Rémy « Chevalrex » Poncet (qui a réalisé ce nouvel album), Objet Disque. « On y retrouve la poésie rare des sons et des mots, abrupte mais lumineuse, d’un des artistes les plus attachants et singuliers de ce côté ou l’autre de l’océan », dixit sa biographie. « Perles pop entêtantes, groove foutraque ou longue balade en clair-obscur, entrer dans Une clairière va donner envie de redécouvrir toute une œuvre synthétisée ici avec brio ».

Comme le rappel très justement le site de Longueur d'Ondes, "Jérôme Minière fut l’un des premiers bedroom producers pop à travailler à la maison en mélangeant hip-hop, lo-fi, séquenceurs, boîtes à rythmes et textes intimes. En redéfinissant ainsi son espace intérieur en territoire pop, il préfigura d’une certaine façon ce qui aujourd’hui est devenu la norme, chacun depuis sa chambre peut produire des chansons."

J’ai déjà mandorisé Jérôme Minière en 2012 pour la sortie de son album Le vrai le faux, nous avions donc abordé son début de carrière et les raisons qui l’ont poussé à s’exiler au Canada… nous n’y revenons pas cette fois-ci. L’homme qui hybride la « French touch » avec la chanson a un beau et sincère discours, comme j'ai pu une nouvelle fois en juger le 9 juillet dernier.

L8M7BaeQ.jpeg.jpgMini bio (officielle) :

Originaire d’Orléans mais installé à Montréal depuis plus de 20 ans, c’est bien malgré nous que l’œuvre complètement unique de Louis Minière s’est progressivement éloignée de la France, ses albums étant très rarement distribués ici. Nous passerons sur la dizaine de très bons disques parus qui, tous à leurs manières, n’ont fait que creuser le sillon ouvert à ses débuts. Nous passerons également vite sur les prix qu’il a obtenu là-bas, notamment ses Felix (équivalents des Victoires de la musique à Québec) en 2002, 2003 ou 2013 comme « Auteur-compositeur de l’année » ou encore « Meilleur album électronique », pour nous concentrer sur son nouvel album, le premier qui sortira réellement en France depuis 1998.

Le disque (argumentaire de presse) :JeromeMiniere_UneClairière_cover.jpg

Une clairière se présente comme l’un des disques de Jérôme Minière les plus cohérents, homogènes et ramassés. On y retrouve la poésie qui a toujours traversé ses titres, ses motifs de prédilections, mais tout se déploie ici dans un clair / obscur qu’on lui aura rarement connu sur l’ensemble d’un disque. Cet album a aussi la particularité de former un diptyque avec Dans la forêt numérique, paru en décembre 2018 au Canada. Une clairière en est le versant le plus abrupt mais reste complètement lumineux. Là où les chansons de Dans la forêt numérique nous conduisaient en douceur de chemins ombragés en sommets plus solaires, Une clairière nous donne à entendre les titres les plus inquiets et émouvants que son auteur ait écrits. Comment ne pas être frappé par la force de certaines images : « J’apprivoise la mélancolie parce que je travaille pour une boîte et pas pour l’horizon» (« Vaste ») ? Le point de jonction de ces deux volets (pourtant complètement autonomes) du diptyque réside dans le morceau d’ouverture, « La vérité est une espèce menacée », présent sur les deux disques mais ici orchestré avec des cordes spectrales. Cette clairière se découvre dès lors comme le disque qui relie le plus intimement Jérôme Minière à ses origines et ses deux albums inauguraux. Le morceau de bravoure de 9 minutes 25, « La beauté », qui ouvre la face B résonne comme un véritable manifeste et nous donne sûrement une clé de lecture de l’ensemble de l’œuvre de Jérôme Minière. À travers ce souci permanent d’équilibre et de justesse, c’est un regard intime et politique sur le monde qui se révèle, qui documente plus qu’il ne commente. C’est de la place d’un auteur en plein cœur d’une époque mais également complètement à part dont il est question : la musique et l’écriture comme terrain de jeux et espace de résistance. Ce sont sûrement ses mots qui mettent le mieux en lumière ce qu’il interroge : « Aujourd’hui la beauté ça n’a pas changé, ça prend toujours l’éternité » (« La beauté »).  

Vous pouvez écouter La clairière ici et Dans la forêt numérique .

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(Photo : Dan Popa)

IMG_2864 (2).jpgInterview :

La première fois que nous nous sommes rencontrés en France, c’était en 2012. Tu n’es plus jamais revenu ici depuis. Pourquoi ?

J’ai eu un point de rupture dans ma vie à ce moment-là qui a fait que j’ai décidé de ne plus bouger du Québec. Il fallait que je sois là pour ma famille. Professionnellement, je me suis plus orienté vers la production. En 2016, j’ai quitté mon label québécois, La Tribu, avec lequel j’étais depuis 15 ans. Ensuite, j’ai réfléchi à la manière de continuer ce métier parce que je ne me sentais plus en adéquation avec l’industrie de la musique actuelle. Pendant ma réflexion, j’ai notamment été compositeur de 8 pièces de théâtre du même metteur en scène. (Note de Mandor : Sur sa fiche Wikipédia, vous pourrez constater que l’homme n’a pas chômé de 2012 à aujourd’hui).

Le théâtre a-t-il influencé ta façon d’écrire ?

Oui, c’est certain. J’ai toujours eu un souci d’éclectisme. Le théâtre a été une forme d’école qui m’a permis d’aller au-delà de mes limites. J’ai dû chanter du Kurt Weill en allemand, reprendre une pièce de Schubert, alors que je ne suis pas super à l’aise pour lire et écrire des partitions. Ça a été de sacrés défis qui ont enrichi mon univers. Ça m’a donné une conscience plus grande de mes limites et de mes qualités, si j’en ai, et de mes défauts.

Clip de "Cascades". Extrait de l'album "Une clairière".
℗ & © 2019 Jérôme Minière under exclusive licence to Objet Disque.

Finalement, tu as fait le choix de l’autoproduction.

C’est aussi un choix me permettant de gagner un peu mieux ma vie. J’ai réalisé que je pouvais devenir un vrai artisan qui contrôle plus ce qu’il fait et qui récupère l’ensemble de ses billes… même dans le monde numérique. Au Québec, il n’y a pas d’intermittence, mais par contre il y a un efficace système de bourse. Comme je suis établi là-bas depuis longtemps, j’en ai obtenu une pour écrire. Ça m’a permis de vivre pendant 6 mois sans prendre trop de contrats externes. J’ai écrit beaucoup de chansons, sans me limiter.

jérôme minière,une clairière,dans la forêt numérique,objet disque,chevalrex,interviewC’est là qu’intervient Rémy « Chevalrex » Poncet.

Il m’a contacté pour un remix d’une de mes chansons. On a tout de suite sympathisé sur WhatsApp. L’été dernier, je lui ai dit à que j’étais en train de préparer un album, mais que j’avais trop de chansons. Je lui ai demandé s’il voulait bien écouter des morceaux pour qu’il me donne des conseils.

Il te connaissait bien ?

On doit avoir 10 ans d’écart, mais il écoutait les artistes du label Lithium quand il était ado, à la fin des années 90. Il en avait gardé des souvenirs très précis. Le travail que l’on a fait sur Une clairière, c’est la rencontre improbable de quelqu’un qui m‘avait écouté à mes débuts et qui est lui-même artiste et moi. On a créé un album à mi-chemin entre le rêve de Rémy et le mien. Il avait plus un travail d’éclairage et de choix par rapport à des choses qui étaient déjà là. Tous ses conseils étaient judicieux. Par exemple, je suis souvent dans la prolifération, mais là, il n’y a que 8 titres, c’est donc un de mes disques les plus condensés… grâce à Rémy.

Clip de "La vérité est une espèce menacée", version de l'album "Dans la forêt numérique". 

La Clairière fait résonnance à l’album québécois de l’année dernière, Dans la forêt numérique.jérôme minière,une clairière,dans la forêt numérique,objet disque,chevalrex,interview

Je considère ces disques faisant partie d’un diptyque parce que les chansons ont été écrites au même moment. La chanson « La vérité est une espèce menacée » figure dans les deux albums, mais pas avec les mêmes arrangements.

J’aime le fait que tu casses les codes. Par exemple, plus personne ne fait de chansons de plus de 10 minutes, comme « La beauté »…

Je ne me l’étais encore jamais autorisé, mais cette fois-ci, je voulais rendre compte d’un certain présent. Le présent que je vis aujourd’hui est très paradoxal, très complexe et insaisissable. Il me fallait beaucoup de mots pour l’exprimer. Et encore une fois, Rémy a trouvé que c’était suffisamment intéressant pour qu’on l’intègre au disque. De mon côté, j’hésitais. C’est lui qui m’a permis d’oser la placer.

Clip de "La beauté". Extrait de l'album "Une clairière".
℗ & © 2019 Jérôme Minière under exclusive licence to Objet Disque.

Dans la chanson « Le beau vide », tu parles de cette facilité que nous avons à mettre notre vie en scène sur les réseaux sociaux ou sur YouTube ?

J’ai peur qu’il y ait des malentendus sur ce que je voulais exprimer. Malgré certains passages qui pourrait le faire penser, ce n’est pas une chanson qui fait la morale et qui juge. C’est comme si je réglais un compte, mais en l’écrivant, je me suis rendu compte que peut-être je me trompais. Tu sais, je ne suis pas toujours d’accord avec ce que je raconte (rires).

Audio de "Le beau vide". Extrait de l'album "Une clairière".
℗ & © 2019 Jérôme Minière under exclusive licence to Objet Disque.

jérôme minière,une clairière,dans la forêt numérique,objet disque,chevalrex,interviewTu parles aussi des réseaux sociaux dans « Une clairière ». On est tous plus sur nos écrans que dans la vie réelle.

Aujourd’hui, il y a moins d’interactions qu’avant. Là non plus, je ne juge pas parce que je fais la même chose, mais quand même, je trouve que l’on se « machinise » à grande vitesse. Je ne sais pas bien si c’est bien ou mal, mais ça a été très très rapide. Ça fait un peu peur.

Tu écris même : « Ça faisait du bien quand on était attentif plutôt que productif, que l’on donnait du temps plutôt que des données ».

C’est marrant que tu cites cette phrase parce que c’est l’une de mes préférées (rires).

J’ai remarqué que tu emploies le « je » souvent dans tes chansons.

C’est dangereux d’utiliser le « je » parce que ça peut très vite être pris comme du nombrilisme… pourtant, je l’utilise juste pour assumer mes points de vue.

Clip de "De vives voix", extrait de l'album Dans la forêt numérique.

Considères-tu faire des chansons sociétales ?

Jusqu’à un certain point oui, mais sans le vouloir. Il y a aussi un coté plus poétique ou abstrait qui se mélange.

Tu es très intéressé par les questions environnementales, mais il n’y a pas de chansons sur ce sujet dans tes disques.

J’ai essayé d’écrire sur ça, mais je tombais chaque fois dans le prêchi-prêcha. En prenant de l’âge, je suis de plus en plus méfiant par rapport au fait de faire la morale. Plus je vieillis, moins je suis dans les certitudes, je suis plutôt dans le doute.

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Pendant l'interview...

En tant qu’auteur et compositeur de chansons, aujourd’hui, es-tu sûr de ton art ?

Non. Je doute plus qu’avant. Je suis aussi plus dur et exigeant avec moi-même... moins complaisant. Je ne peux pas nier que j’ai acquis beaucoup d’expérience et un certain savoir-faire, j’ai travaillé dans plein de domaines en musique, mais le danger serait de m’assoir là-dessus. Il ne faut pas s’auto stériliser.

Après 25 ans de carrière, qu’est-ce qui te fais continuer le métier ?

J’ai désormais une patte, un style et j’ai encore des choses à proposer. Bien sûr, je ne peux pas jouer sur la nouveauté, la jeunesse, la fraîcheur, la beauté… mais je veux rester le plus honnête possible. J’ai toujours été dans la fragilité, mais aujourd’hui je l’endosse en l’assumant. Je n’ai pas honte, c’est comme ça que je suis et je vais essayer de faire quelque chose de beau avec. C’est ce que je raconte dans « Haut bas fragile » dans l’album Dans la forêt numérique.

Clip de "Haut bas fragile", extrait de l'album Dans la forêt numérique.

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Avec Chevalrex et Jérôme Minière, le 9 juillet 2019.

02 août 2019

Saint Hilaire : interview de Fabien Tourrel pour Has Been

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saint hilaire,fabien tourrel,interview mandorAprès un album éponyme (en juin 2016), le groupe rouennais Saint Hilaire a sorti en février 2019 son deuxième disque : Has been (ils ont tous les deux été classés au Top 10 en chansons française sur iTunes à la sortie, 27ème toutes catégories). On y retrouve de la chanson française à texte, bourrée de second degrés, d’humour et d’ironie, le tout, sur des mélodies pop/rock entêtantes.

Saint Hilaire porte le nom d'un quartier de Rouen. Le groupe rassemble uniquement des médecins et anesthésistes de la région. C'est avant tout un groupe d'amis et de musiciens amateurs portés par le plaisir de partager des chansons légères et divertissantes. Après leur premier album, ils se sont fait remarquer par le label Noa Music. Il les a soutenus pour la création de ce deuxième album. Avec ce précieux coup de pouce Saint Hilaire passe de l'amateurisme à une production plus professionnelle.

L'album Has been est écoutable ici.

Le 2 juillet dernier, Fabien Tourrel, le chanteur auteur compositeur du groupe, a eu la gentillesse de faire un aller-retour Caen-Paris pour cette mandorisation. C’est dans un café de la gare Saint Lazare que nous nous sommes posés pour parler de l’histoire originale de Saint Hilaire.

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saint hilaire,fabien tourrel,interview mandorInterview :

Comment as-tu créé Saint Hilaire ?

Ça s’est fait naturellement. J’ai toujours écris des chansons. A un moment donné, j’ai mis en pause mes projets musicaux parce que je travaillais beaucoup en internat. Au bout de quelques années, je me suis remis à chanter dans les bars mes chansons en guitare-chant. Au bout d’un moment, mon entourage professionnel l’a su. Quand j’ai appris que ma collègue anesthésiste-réanimatrice, Elisabeth Surlemont, était violoniste, je lui ai demandé de jouer quelques notes sur mes chansons. Tout s’est greffé petit à petit. Ensuite, c’est Éric Laidoowoo, le batteur, qui nous a rejoints. J’étais son directeur de mémoire et c’est devenu un bon copain.

Il y a eu une rencontre déterminante qui a fait avancer le projet Saint Hilaire.

Oui, c’est avec le seul non médecin du groupe, Raphael Huybrechts. Il a été le déclic du point de vue du développement de Saint Hilaire. Il écrivait pas mal d’arrangements, notamment pour un opéra qu’il était en train de créer, et comme ce n’était pas ma spécialisé, je lui ai proposé de travailler sur une de mes chansons. Il a été emballé par l’idée. Une semaine plus tard, il m’a envoyé ma première chanson arrangée avec notamment des cuivres et des cordes. J’ai trouvé ça dingue. Ca a mis en lumière que l’on pouvait faire quelque chose d’intéressant. On a réalisé le premier album assez rapidement après, avec l’aide de Fabrice Vanvert, compositeur de Keen V.

Clip de "J'ai failli" (avec la participation de Nicole Ferroni), extrait du premier album.

Le fait d’avoir un groupe composé presque uniquement d’anesthésistes-réanimateurs, c’est bon poursaint hilaire,fabien tourrel,interview mandor le marketing ?

On ne s’en cache pas, mais on n’a pas décidé de mettre cet état de fait en avant. Force est de constater que ça a aiguisé la curiosité des gens. Comme on n’a pas de grosse machine de communication avec nous, on a pris ce qui était à prendre pour que l’on parle un peu de nous. Si c’est une porte pour accéder à notre musique, il n’y a pas de problèmes.

Ce deuxième album est drôle et parfois un peu grinçant. Est-ce que c’est parce que vous faites un métier difficile que vous avez besoin d’écrire ce genre de chansons ?

C’est certain. C’est une soupape, un moyen comme un autre de changer d’ambiance et de faire autre chose. Le côté grinçant est peut-être plus lié à ma personnalité.

Clip de "La théorie du complot", extrait du premier album.

saint hilaire,fabien tourrel,interview mandorEn Normandie, vous avez un public fidèle ?

Oui, et c’est grâce à France Bleu Normandie qui nous a pas mal diffusé et qui nous diffuse encore. Par ricochets, nous avons participé à la Fête de la Musique au Mans, en tête d’affiche, sur la scène de France Bleu Maine devant 4000 personnes. Pour l’instant, Saint Hilaire reste encore confidentiel dans le sens ou on n’a pas encore de diffusion nationale hormis quelques radios indépendantes. Intégrer les grosses radios nationales, ce n’est pas simple.

Ce qui est bien, c’est que vous gagnez votre vie avec votre métier, alors j’imagine que vous restez serein sur la suite des évènements.

C’est vrai. Le projet Saint Hilaire, ce n’est que du plaisir. Nous ne nous imposons rien. On le fait parce que ça nous plait. Nous avons tous conscience que c’est un luxe.

Clip de "Je veux du showbiz" (filmé au Zénith de Paris), extrait du premier album.saint hilaire,fabien tourrel,interview mandor

Pour ce deuxième disque, Has Been, vous avez eu plus de moyens que pour le premier.

C’est grâce à Bruno Leroy, l’ancien directeur de France Bleu Normandie. Il nous a fait rencontrer une connaissance à lui, Ari Sebag, qui tient le label Noa Music, à qui il avait fait écouter notre premier disque. Du coup, Ari était partant pour produire notre deuxième disque dans les quatre mois. Le problème c’est que j’écrivais une chanson tous les 6 mois et qu’il me restait à peine 3 chansons sous la pédale. Je n’ai pas eu le temps de dire que c’était un peu chaud que Raphael avait déjà répondu par l’affirmative. Je t’avoue que je ne savais pas si j’allais pouvoir créer 6 chansons en 4 mois. J’ai eu un petit stress, mais on a réussi à le faire. Je suis content parce qu’au final, je suis fier de toutes les chansons.

Clip de "Has Been" (radio mix), extrait de Has Been.

Vous avez bénéficié de musiciens de studios, du coup.

Oui, ça change tout. On a découvert une autre manière de travailler. Le premier disque, nous l’avions fait dans un studio informatique avec un gars hyper doué pour arranger. Là, si nous avions besoin de cuivres ou de tout autre instrument, on nous offrait des musiciens adéquats. C’était le luxe. On a travaillé avec des férus de sons.

Tu es pointilleux à l’enregistrement?

J’ai l’oreille qui peut s’arrêter facilement sur des détails. Mais ils me gêneront tant qu’ils ne seront pas corrigés, alors ça peut agacer ceux qui travaillent avec moi.

Clip de "Roméo"  extrait de Has Been.

Dans « Roméo », vous critiquez les garçons trop romantiques.

C’est très second degré… et c’est l’une des chansons les plus légères du disque. On a fait un clip qui a atteint les presque les 340 000 vues.

Dans « C’était mieux avant », tu ironises sur le fait qu’on a toujours dit que le passé était mieux que le présent.

Même si tout n’est pas génial dans le monde d’aujourd’hui, s’il y a des gens qui souffrent, globalement, quand on regarde en arrière, il n’y a pas que du positif non plus. Nous essayons de faire comprendre qu’il faut avancer plutôt que de regarder derrière. En règle générale, toutes les chansons, même celles qui ont des thèmes sérieux, nous avons essayé de les traiter de manière légère. C’est notre patte.

Clip de "C'était mieux avant", extrait de Has Been.

Est-ce qu’il y a un moment où vous pourrez vous dire que vous avez franchi un cap dans ce métier ?

Oui, quand on fera Les Francofolies de la Rochelle (rires). C’est un leitmotiv que nous avons. C’est notre rêve, le Graal absolu.

Votre succès peut arriver du jour au lendemain. Vous avez fait récemment la première partie de Trois cafés gourmands et, pendant longtemps, ils étaient comme vous. Connus dans leur région et c’est tout.

Ce qui est sûr, c’est que je ne lâcherai jamais mon travail. D’une part parce que j’aime ce que je fais et aussi parce que j’ai certaines responsabilités que je souhaite garder. Déjà, je me suis mis à temps partiel, ce qui me permet de continuer à écrire des chansons et de faire des concerts.

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Pendant l'interview...

Ce qui est bien, c’est que vous n’êtes jamais à la recherche de concerts, c’est toujours des organisateurs qui viennent vous chercher.

C’est confortable cette situation.

Vous faites même de temps en temps des concerts caritatifs.

C’est la moindre des choses. Etant donné le métier que l’on fait, nous sommes sensibilisés… nous acceptons à chaque fois que l’on nous sollicite pour une raison valable.

Il y a un troisième album en prévision ?

Oui. Il est déjà écrit. Reste à convaincre notre producteur pour qu’il nous produise de nouveau.

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Avec Fabien Tourrel, après l'interview le 2 juillet 2019.

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01 août 2019

Thomas Fersen : interview pour C'est tout ce qu'il me reste

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Faut-il encore présenter Thomas Fersen ? Je ne crois pas non.

26 ans que ce chanteur-poète accompli joue avec les mots et la musique, s’amusant des doubles sens, tout en jonglant avec des rimes et usant de métaphores avec une dextérité toujours aussi déroutante.

Je l’ai interviewé très souvent (je vous invite à lire la mandorisation de 2013 et celle de 2017) avant de déguster celle qu’il m’a accordée le 25 juin dernier dans un café (Sans Nom) de la capitale). Il y évoque sans langue de bois son nouvel album, C’est tout ce qu’il me reste (qui sort le 27 septembre prochain), sa condition d’artiste, l’industrie du disque, la chanson française d’aujourd’hui, son affection pour Jacques Higelin, la chanson engagé et l’art en général.

IMG_2515.jpgArgumentaire de presse :

Conteur et mélodiste depuis 1993, Thomas Fersen a pris le temps de bâtir une œuvre originale et personnelle qui occupe une place à part dans la chanson française.

Il poursuit avec ce nouvel album les aventures théâtrales de son personnage : celui d’un farfelu se retournant sur sa longue carrière et ses frasques supposées de chaud lapin, son goût du déguisement portant tout naturellement Thomas Fersen à en enfiler la peau.

Élève de troisième, il tente sa chance auprès d’une terminale (« Les vieilles »), l’invite à passer chez lui pour faire des maths (« Mes parents sont pas là »). Mais il refuse avec fièvre de se démunir de son slip (« C’est tout ce qu’il me reste »). Une milliardaire s’éprend de lui (« Le vrai problème »), cependant, il passe l’été tout seul avec le bourdon, (« Envie de ne rien faire »), se souvient dans son bain que sa mère avait toujours peur qu’il tombe dans les eaux troubles (« La mare »), et subjugué par l’intelligence de deux singes qui s’épouillent (« Mange mes poux »), il va voir King Kong au Grand Rex (« Comme moi il aimait les filles »). Poursuivi par cinq zombies qui ne retrouvent pas leurs trous au cimetière, une nuit de pleine lune, il gagne le million à la roue de la fortune (« Les zombies du cimetière »).

Sans rompre le fil du récit, Thomas Fersen bat les cartes, élevant son non-conformisme au rang d'atout majeur. Au son du saz, des guitares, du banjo, du sitar de Pierre Sangrã, du synthétiseur Moog d’Augustin Parsy, de l’accordéon d’Alexandre Barcelona et de la batterie de Remy Kaprielan. Lui-même à la réalisation, aux arrangements, aux harmonies vocales, au piano, ukulélé, guitare, synthétiseurs, et à la réalisation de cet album mixé par Florian Monchatre.

Pour écouter l'album, c'est ici que ça se passe!

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IMG_2511 (2).JPGInterview :

Deuxième album autoproduit. C’est plus confortable que lorsque tu étais dans un label important ?

Ce qui n’est pas confortable, c’est l’état de l’industrie du disque. J’ai donc des difficultés à discerner mon confort. J’ai tellement connu autre chose que j’ai du mal à avoir une vision objective de ce métier aujourd’hui. Ça ne m’empêche pas de faire des chansons et de m’amuser à faire des disques.

En prenant le même plaisir qu’avant ?

Je dirais même davantage. Avant, je mettais de temps en temps le chapeau gris du compromis, alors qu’aujourd’hui, je fais ce que je veux. Quand je travaille seul et que je suis décisionnaire de tout, je n’ai pas de sentiment d’obstacle.

J’ai du mal à concevoir que tu ne faisais pas ce que tu voulais avant…

Parfois, il fallait aller jusqu’à l’affrontement pour arriver à faire ce que je voulais. Il m’arrivait de travailler dans un sens avec le sentiment que l’autre n’était pas d’accord… ce n’était pas très agréable. J’ai eu des moments difficiles avec mon label… et eux aussi, avec moi. Nous nous sommes parfois pris la tête très violemment. Ça a été traumatisant pour les uns et pour les autres.

C’était quoi le principal problème ?

On ne s’occupait plus correctement de nous. Thomas Fersen n’était plus la priorité. Je suis parti pour cette raison. Comme je te l’ai déjà dit lors de notre précédente interview, je suis parti sans rien. Je n’avais pas de label et aucune solution de secours. Je n’avais ni disque, ni chanson en cours. Rien. Je préférais partir dans ces conditions.

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On te reproche parfois de faire toujours le même genre de chanson.

C’est une vision superficielle des choses de prétendre cela. Je suis auteur-compositeur, j’ai besoin de m’exprimer de cette façon, à ma façon. Malgré ce que l’on peut dire, je suis toujours en recherche de nouvelles perspectives. Je n’ai pas de modèle de chanson que je réutilise. J’essaie d’en créer des assez universelles, intemporelles et humaines.

Tu n’as pas encore dit qui tu étais.

J’ai quand même un personnage qui peu à peu se dessine et évolue. De toute façon, tous mes personnages parlent de moi. Mes chansons sont issues de mon cerveau, de ma conversation, donc les personnages sont peut-être ce que je suis partiellement ou ce que j’aimerais être.

Dans ce nouveau disque et dans le précédent, il me semble comprendre que tu caricatures le chanteur.

Oui, j’en fais un séducteur, un homme à femme, un chaud lapin… même si ce n’est pas vrai, c’est le mythe qui m’intéresse.

Clip officiel de "Les vieilles".

Parles-moi du clip du premier single de cet album, "Les vieilles".

Le personnage du clip est un farfelu qui vit en marge avec ses chats et se ballade en caleçon, redingote, chemise et bonnet de nuit d’une propreté douteuse. Il se retourne sur sa longue carrière et ses frasques supposées de chaud lapin : élève de troisième, il aurait tenté sa chance auprès d’une terminale, qui l’aurait trouvé trop petit. Rêve ou réalité, il prend alors conscience que tout a grandi autour de lui.
C’est Laurent Seroussi qui a eu l’idée de me miniaturiser dans ces charmantes pastilles qu’il a réalisées. De retour de tournée, je suis venu avec mes accessoires, une pipe achetée à Turin, mes longues chaussures et la “garde-robe” de mon spectacle “Mes amitiés à votre mère”.

Dans tes chansons, tu ne t’épanches par sur toi et ne regardes pas ton nombril. Ça devient rare…

Dans la vie, je suis comme ça. Je sais qu’aujourd’hui la chanson, c’est essentiellement de parler de ses états d’âme, de son mal-être, de sa difficulté de vivre, du monde qui va mal…etc. Je ne veux pas grossir la troupe des gens qui se plaignent. Je ne suis pas Chantal Goya, mais je rigole sans me plaindre.

3I01549[1].jpgJ’ai l’impression que tu n’arrives pas à dire complètement les choses. Tu effleures les sujets avec une poésie unique.

Dire complétement, c’est tuer la chanson. Il faut suggérer, faire appel à l’imagination de celui qui écoute. Ceci est valable en littérature, dans le cinéma et dans la peinture. Les toiles de Klein font appel à l’émotion picturale. On y trouve ce qu’on y apporte. Dès que l’on dit les choses telles qu’elles sont, l’art ne sert à rien.

Peut-on faire un parallèle entre la peinture et la chanson ?

Oui. Personnellement, je travaille par petites touches. Une idée en amène une autre. Quand je suis sur un sujet, ça peut durer très longtemps. C’est valable pour les textes, mais aussi pour les arrangements. La chanson qui figure sur ce nouveau disque, « La mare », j’y travaillais depuis 14 ans. J’ai du mal à mettre un point final à une chanson.

En écoutant « Les zombies du cimetière », je me disais que tu parvenais à raconter des histoires, à priori sans queue ni tête, mais qui finissaient par bien se tenir.

J’écris en rimes riches. Parfois, ça me permet de trouver des trucs impossibles juste pour que deux phrases riment. Ça m’amène dans des territoires vers lesquels je n’envisageais pas d’aller. Ça m’amuse beaucoup et c’est complètement anachronique de faire ça aujourd’hui.

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Tout le monde écrit en vers libres aujourd’hui. Tu n’as pas l’impression d’être démodé ?

Je sais que certains trouvent cela ringard. On ne me l’a pas dit, mais je le sais. Je me moque d’être considéré comme démodé parce que j’ai une conception du temps qui n’est pas forcément linéaire.

Pourquoi n’écris-tu pas pour les autres ?

Parce qu’on ne me le demande jamais. Je peux le comprendre parce que j’ai une écriture très typée, très particulière. J’utilise un vocabulaire qu’on ne met jamais dans les chansons. Un chanteur ou une chanteuse ne va pas employer le mot concombre, slip ou champignon. La chanson d’aujourd’hui, et là je n’inclus pas le rap, est extrêmement consensuelle. Il n’y a rien qui dépasse. La chanson n’est plus libre. Tout est très étroit.

Clip de "Mes parents sont pas là".

Te sens-tu incompris ?

Pas du tout. Je déplore juste que les gens aient une image de moi et qu’ils n’en sortent jamais. Cela dit, ça m’est arrivé aussi d’être comme ça avec d’autres artistes. Par exemple, je suis passé à côté d’écrivains pendant des années sans me rendre compte que j’avais un frère.

Qui par exemple ? 16124167lpaw-16134431-article-jpg_5483058_660x281 (2).jpg

L’écrivain antillais Raphaël Confiant. Il est le doyen de la faculté des lettres et sciences humaines de l'Université des Antilles et de la Guyane. J’adore son langage. C’est d’une richesse. Je lis un livre pour la langue en premier, plus que pour la construction ou l’histoire.

Que penses-tu de la chanson d’aujourd’hui ?

Il y a beaucoup de belles chansons que l’on n’entend pas. Tu es mieux placé que moi pour le savoir. Il y a maintenant des critères sociaux dans la sélection des chansons qui passent ou pas à la radio… que veux-tu que je te dise ? Je n’ai jamais eu l’ambition de changer quoi que ce soit. Je suis quelqu’un d’irresponsable et d’assez superficiel, je ne vais donner de conseils à personne.

Clip de "C'est tout ce qu'il me reste".

Tu ne fais jamais de chansons engagées. Pourquoi ?

Parce que je n’y crois pas. Si je parvenais à faire au moins de la chanson sociale, comme Loïc Lantoine (mandorisé là), ce serait formidable. Lui, il est extraordinaire, il n’y a rien à dire. Moi, par le biais de la farce et la fantaisie, je me contente d’essayer de dire des choses sur la condition humaine.

733839_10151555649188674_1629034087_n.jpgFinalement, un artiste, ça sert à quoi ?

Je me pose la question en ce moment. Mon ambition est d’ouvrir les perspectives pour donner un peu d’espoir et de montrer que quelque chose est possible. Il y a quelqu’un qui l’a fait pour moi quand j’étais gamin, c’était Jacques Higelin (mandorisé là). Il n’était pas comme les autres. Il a ouvert la tête du gamin que j’étais pour m’apprendre qu’il y a des possibles. Mon ciboulot alors s’est mis en route pour chercher mon possible.

As-tu la même conception de ce qu’est un artiste qu’Higelin ?

Non. C’est ce qui nous différencie. Je ne vis pas « artiste ». Je l’incarne au moment où je dois l’être, mais ce n’est pas ma vie quotidienne, contrairement à Jacques.

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Pendant l'interview...

Hors concert, tu es normal et en concert, tu n’es pas normal ?

Non. Je suis normal dans les deux cas.

J’ai pourtant entendu 1000 fois que pendant les répétitions ou en concert par exemple, tu étais dans ta bulle et qu’il ne fallait surtout pas te déranger.

Bon, tu as raison. J’ouvre une petite porte qui est là, au fond de moi. Hop ! Ça devient Alice au pays des merveilles. Quand je suis sur scène, je m’abandonne tellement dans le personnage que je ne sais pas ce que je joue, que je suis obligé de travailler énormément pour jouer, chanter et dire sans penser. Jamais je me dis « là, tu fais un sol mineur ». Il doit sortir à ce moment-là. C’est animal. Je ne peux pas vivre comme ça. Si je vis comme ça, je fais chier tout le monde. Il y a des artistes qui le font et ça m’intrigue parce que je ne sais pas comment ils font.

C’est quoi pour toi le spectacle vivant ?

C’est un endroit dans lequel les règles sont différentes. A la fois les règles morales et les règles de langage. Le temps et l’espace aussi sont différents. C’est tacite, mais c’est admis par les gens qui vont au spectacle. Ils en comprennent les règles.

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Après l'interview, le 25 juin 2019.

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