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01 août 2019

Thomas Fersen : interview pour C'est tout ce qu'il me reste

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Faut-il encore présenter Thomas Fersen ? Je ne crois pas non.

26 ans que ce chanteur-poète accompli joue avec les mots et la musique, s’amusant des doubles sens, tout en jonglant avec des rimes et usant de métaphores avec une dextérité toujours aussi déroutante.

Je l’ai interviewé très souvent (je vous invite à lire la mandorisation de 2013 et celle de 2017) avant de déguster celle qu’il m’a accordée le 25 juin dernier dans un café (Sans Nom) de la capitale). Il y évoque sans langue de bois son nouvel album, C’est tout ce qu’il me reste (qui sort le 27 septembre prochain), sa condition d’artiste, l’industrie du disque, la chanson française d’aujourd’hui, son affection pour Jacques Higelin, la chanson engagé et l’art en général.

IMG_2515.jpgArgumentaire de presse :

Conteur et mélodiste depuis 1993, Thomas Fersen a pris le temps de bâtir une œuvre originale et personnelle qui occupe une place à part dans la chanson française.

Il poursuit avec ce nouvel album les aventures théâtrales de son personnage : celui d’un farfelu se retournant sur sa longue carrière et ses frasques supposées de chaud lapin, son goût du déguisement portant tout naturellement Thomas Fersen à en enfiler la peau.

Élève de troisième, il tente sa chance auprès d’une terminale (« Les vieilles »), l’invite à passer chez lui pour faire des maths (« Mes parents sont pas là »). Mais il refuse avec fièvre de se démunir de son slip (« C’est tout ce qu’il me reste »). Une milliardaire s’éprend de lui (« Le vrai problème »), cependant, il passe l’été tout seul avec le bourdon, (« Envie de ne rien faire »), se souvient dans son bain que sa mère avait toujours peur qu’il tombe dans les eaux troubles (« La mare »), et subjugué par l’intelligence de deux singes qui s’épouillent (« Mange mes poux »), il va voir King Kong au Grand Rex (« Comme moi il aimait les filles »). Poursuivi par cinq zombies qui ne retrouvent pas leurs trous au cimetière, une nuit de pleine lune, il gagne le million à la roue de la fortune (« Les zombies du cimetière »).

Sans rompre le fil du récit, Thomas Fersen bat les cartes, élevant son non-conformisme au rang d'atout majeur. Au son du saz, des guitares, du banjo, du sitar de Pierre Sangrã, du synthétiseur Moog d’Augustin Parsy, de l’accordéon d’Alexandre Barcelona et de la batterie de Remy Kaprielan. Lui-même à la réalisation, aux arrangements, aux harmonies vocales, au piano, ukulélé, guitare, synthétiseurs, et à la réalisation de cet album mixé par Florian Monchatre.

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IMG_2511 (2).JPGInterview :

Deuxième album autoproduit. C’est plus confortable que lorsque tu étais dans un label important ?

Ce qui n’est pas confortable, c’est l’état de l’industrie du disque. J’ai donc des difficultés à discerner mon confort. J’ai tellement connu autre chose que j’ai du mal à avoir une vision objective de ce métier aujourd’hui. Ça ne m’empêche pas de faire des chansons et de m’amuser à faire des disques.

En prenant le même plaisir qu’avant ?

Je dirais même davantage. Avant, je mettais de temps en temps le chapeau gris du compromis, alors qu’aujourd’hui, je fais ce que je veux. Quand je travaille seul et que je suis décisionnaire de tout, je n’ai pas de sentiment d’obstacle.

J’ai du mal à concevoir que tu ne faisais pas ce que tu voulais avant…

Parfois, il fallait aller jusqu’à l’affrontement pour arriver à faire ce que je voulais. Il m’arrivait de travailler dans un sens avec le sentiment que l’autre n’était pas d’accord… ce n’était pas très agréable. J’ai eu des moments difficiles avec mon label… et eux aussi, avec moi. Nous nous sommes parfois pris la tête très violemment. Ça a été traumatisant pour les uns et pour les autres.

C’était quoi le principal problème ?

On ne s’occupait plus correctement de nous. Thomas Fersen n’était plus la priorité. Je suis parti pour cette raison. Comme je te l’ai déjà dit lors de notre précédente interview, je suis parti sans rien. Je n’avais pas de label et aucune solution de secours. Je n’avais ni disque, ni chanson en cours. Rien. Je préférais partir dans ces conditions.

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On te reproche parfois de faire toujours le même genre de chanson.

C’est une vision superficielle des choses de prétendre cela. Je suis auteur-compositeur, j’ai besoin de m’exprimer de cette façon, à ma façon. Malgré ce que l’on peut dire, je suis toujours en recherche de nouvelles perspectives. Je n’ai pas de modèle de chanson que je réutilise. J’essaie d’en créer des assez universelles, intemporelles et humaines.

Tu n’as pas encore dit qui tu étais.

J’ai quand même un personnage qui peu à peu se dessine et évolue. De toute façon, tous mes personnages parlent de moi. Mes chansons sont issues de mon cerveau, de ma conversation, donc les personnages sont peut-être ce que je suis partiellement ou ce que j’aimerais être.

Dans ce nouveau disque et dans le précédent, il me semble comprendre que tu caricatures le chanteur.

Oui, j’en fais un séducteur, un homme à femme, un chaud lapin… même si ce n’est pas vrai, c’est le mythe qui m’intéresse.

Clip officiel de "Les vieilles".

Parles-moi du clip du premier single de cet album, "Les vieilles".

Le personnage du clip est un farfelu qui vit en marge avec ses chats et se ballade en caleçon, redingote, chemise et bonnet de nuit d’une propreté douteuse. Il se retourne sur sa longue carrière et ses frasques supposées de chaud lapin : élève de troisième, il aurait tenté sa chance auprès d’une terminale, qui l’aurait trouvé trop petit. Rêve ou réalité, il prend alors conscience que tout a grandi autour de lui.
C’est Laurent Seroussi qui a eu l’idée de me miniaturiser dans ces charmantes pastilles qu’il a réalisées. De retour de tournée, je suis venu avec mes accessoires, une pipe achetée à Turin, mes longues chaussures et la “garde-robe” de mon spectacle “Mes amitiés à votre mère”.

Dans tes chansons, tu ne t’épanches par sur toi et ne regardes pas ton nombril. Ça devient rare…

Dans la vie, je suis comme ça. Je sais qu’aujourd’hui la chanson, c’est essentiellement de parler de ses états d’âme, de son mal-être, de sa difficulté de vivre, du monde qui va mal…etc. Je ne veux pas grossir la troupe des gens qui se plaignent. Je ne suis pas Chantal Goya, mais je rigole sans me plaindre.

3I01549[1].jpgJ’ai l’impression que tu n’arrives pas à dire complètement les choses. Tu effleures les sujets avec une poésie unique.

Dire complétement, c’est tuer la chanson. Il faut suggérer, faire appel à l’imagination de celui qui écoute. Ceci est valable en littérature, dans le cinéma et dans la peinture. Les toiles de Klein font appel à l’émotion picturale. On y trouve ce qu’on y apporte. Dès que l’on dit les choses telles qu’elles sont, l’art ne sert à rien.

Peut-on faire un parallèle entre la peinture et la chanson ?

Oui. Personnellement, je travaille par petites touches. Une idée en amène une autre. Quand je suis sur un sujet, ça peut durer très longtemps. C’est valable pour les textes, mais aussi pour les arrangements. La chanson qui figure sur ce nouveau disque, « La mare », j’y travaillais depuis 14 ans. J’ai du mal à mettre un point final à une chanson.

En écoutant « Les zombies du cimetière », je me disais que tu parvenais à raconter des histoires, à priori sans queue ni tête, mais qui finissaient par bien se tenir.

J’écris en rimes riches. Parfois, ça me permet de trouver des trucs impossibles juste pour que deux phrases riment. Ça m’amène dans des territoires vers lesquels je n’envisageais pas d’aller. Ça m’amuse beaucoup et c’est complètement anachronique de faire ça aujourd’hui.

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Tout le monde écrit en vers libres aujourd’hui. Tu n’as pas l’impression d’être démodé ?

Je sais que certains trouvent cela ringard. On ne me l’a pas dit, mais je le sais. Je me moque d’être considéré comme démodé parce que j’ai une conception du temps qui n’est pas forcément linéaire.

Pourquoi n’écris-tu pas pour les autres ?

Parce qu’on ne me le demande jamais. Je peux le comprendre parce que j’ai une écriture très typée, très particulière. J’utilise un vocabulaire qu’on ne met jamais dans les chansons. Un chanteur ou une chanteuse ne va pas employer le mot concombre, slip ou champignon. La chanson d’aujourd’hui, et là je n’inclus pas le rap, est extrêmement consensuelle. Il n’y a rien qui dépasse. La chanson n’est plus libre. Tout est très étroit.

Te sens-tu incompris ?

Pas du tout. Je déplore juste que les gens aient une image de moi et qu’ils n’en sortent jamais. Cela dit, ça m’est arrivé aussi d’être comme ça avec d’autres artistes. Par exemple, je suis passé à côté d’écrivains pendant des années sans me rendre compte que j’avais un frère.

Qui par exemple ? 16124167lpaw-16134431-article-jpg_5483058_660x281 (2).jpg

L’écrivain antillais Raphaël Confiant. Il est le doyen de la faculté des lettres et sciences humaines de l'Université des Antilles et de la Guyane. J’adore son langage. C’est d’une richesse. Je lis un livre pour la langue en premier, plus que pour la construction ou l’histoire.

Que penses-tu de la chanson d’aujourd’hui ?

Il y a beaucoup de belles chansons que l’on n’entend pas. Tu es mieux placé que moi pour le savoir. Il y a maintenant des critères sociaux dans la sélection des chansons qui passent ou pas à la radio… que veux-tu que je te dise ? Je n’ai jamais eu l’ambition de changer quoi que ce soit. Je suis quelqu’un d’irresponsable et d’assez superficiel, je ne vais donner de conseils à personne.

Clip de "C'est tout ce qu'il me reste".

Tu ne fais jamais de chansons engagées. Pourquoi ?

Parce que je n’y crois pas. Si je parvenais à faire au moins de la chanson sociale, comme Loïc Lantoine (mandorisé là), ce serait formidable. Lui, il est extraordinaire, il n’y a rien à dire. Moi, par le biais de la farce et la fantaisie, je me contente d’essayer de dire des choses sur la condition humaine.

733839_10151555649188674_1629034087_n.jpgFinalement, un artiste, ça sert à quoi ?

Je me pose la question en ce moment. Mon ambition est d’ouvrir les perspectives pour donner un peu d’espoir et de montrer que quelque chose est possible. Il y a quelqu’un qui l’a fait pour moi quand j’étais gamin, c’était Jacques Higelin (mandorisé là). Il n’était pas comme les autres. Il a ouvert la tête du gamin que j’étais pour m’apprendre qu’il y a des possibles. Mon ciboulot alors s’est mis en route pour chercher mon possible.

As-tu la même conception de ce qu’est un artiste qu’Higelin ?

Non. C’est ce qui nous différencie. Je ne vis pas « artiste ». Je l’incarne au moment où je dois l’être, mais ce n’est pas ma vie quotidienne, contrairement à Jacques.

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Pendant l'interview...

Hors concert, tu es normal et en concert, tu n’es pas normal ?

Non. Je suis normal dans les deux cas.

J’ai pourtant entendu 1000 fois que pendant les répétitions ou en concert par exemple, tu étais dans ta bulle et qu’il ne fallait surtout pas te déranger.

Bon, tu as raison. J’ouvre une petite porte qui est là, au fond de moi. Hop ! Ça devient Alice au pays des merveilles. Quand je suis sur scène, je m’abandonne tellement dans le personnage que je ne sais pas ce que je joue, que je suis obligé de travailler énormément pour jouer, chanter et dire sans penser. Jamais je me dis « là, tu fais un sol mineur ». Il doit sortir à ce moment-là. C’est animal. Je ne peux pas vivre comme ça. Si je vis comme ça, je fais chier tout le monde. Il y a des artistes qui le font et ça m’intrigue parce que je ne sais pas comment ils font.

C’est quoi pour toi le spectacle vivant ?

C’est un endroit dans lequel les règles sont différentes. A la fois les règles morales et les règles de langage. Le temps et l’espace aussi sont différents. C’est tacite, mais c’est admis par les gens qui vont au spectacle. Ils en comprennent les règles.

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Après l'interview, le 25 juin 2019.

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