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07 juillet 2019

Richard Gaitet : interview pour Rimbaud Warriors

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Au mois de juillet 2018, Richard Gaitet, auteur et animateur sur Radio Nova, s’embarque dans une aventure menée tambour battant : 111 kilomètres à pied dans les bottines d’Arthur Rimbaud, de Charleville-Mézières à Charleroi, sur l’itinéraire supposé de sa célèbre fugue d’octobre 1870.

Le 14 juin dernier, en terrasse, un jour de forte chaleur (ce qui justifie les bières dans la photo finale, comme si nous avions besoin de ça…), Richard et moi avons devisé sur Rimbaud et sur cette marche devenue livre fou, drôle, instructif… aux rebondissements incessants.

richard gaitet,rimbaud warriors,arthur rimbaud,interview,mandor4e de couverture :

Des poèmes plein les poings : à 15 ans, Arthur Rimbaud songe à devenir journaliste et plus encore à quitter l'inqualifiable contrée ardennaise, notamment Charleville, supérieurement idiote. Punk avant l'heure, l'élève prodige conspue l'école, l'Église, les bourgeois ou les politiciens, tout en cherchant à fuir l'emprise de sa Mother qui l'étouffe. C'est au cours de sa deuxième fugue, une course énorme à travers les faubourgs et la campagne, qu'il aurait rompu avec la vie ordinaire et écrit ses vers les plus célèbres - dont Le Dormeur du val.

Dans les bottines de l'incandescent poète adolescent, Richard Gaitet a voulu refaire ce parcours à pied, lors d'une traversée des Ardennes jusqu'en Belgique, d'abord en été au sein d'une escouade de onze vaillants « warriors », puis seul en hiver avec la tempête Gabriel sur les talons. Une épopée débraillée menée tambour battant - avec, sur la route, des rencontres inoubliables : Patti Smith, Julie la cartomancienne gitane, un coiffeur de myrtilles ou encore l'écrivain Franz Bartelt

L’auteur :

Né à Lyon en 1981 Richard Gaitet est journaliste et écrivain. Depuis 2011, il anime et produit l’émission Nova Book Box de Radio Nova. Il a fondé en 2012 le Prix de la page 111 (en compagnie d'un collectif d'auteurs, critiques ou traducteurs, le prix récompense l’auteur de la page 111 d’un roman paru à l’occasion de la rentrée littéraire.) Parallèlement, il est l’auteur de quatre romans: Les Heures pâles (2013), Découvrez Mykonos hors saison (2014) (mandorisé une première fois ici pour ces deux livres), L’Aimant (2016, avec les dessins de Riff Reb’s) (mandorisé une seconde fois pour celui-ci) et Tête en l’air (mandorisé une troisième fois ici).

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Richard Gaitet et les warriors.

richard gaitet,rimbaud warriors,arthur rimbaud,interview,mandorInterview :

Cette histoire de marche sur les traces de Rimbaud a commencé un soir de libations et de délibérations.

Je te donne la version la plus probable, car nous ne savons pas, exactement, comment toute cette histoire a démarré. Un soir où nous délibérions pour la phase préparatoire du Prix de la Page 111, avec mes camarades, écrivains, traducteurs, libraires et autres trapézistes textuels, nous avons reçu un appel d’un copain de Guillaume Jan, qui s’appelle Frédéric Thomas. Il est docteur en sciences politiques à Bruxelles et spécialiste des aspects politiques de l’œuvre d’Arthur Rimbaud. Frédéric nous suggère de transposer le Prix de la Page 111 à Bruxelles parce que la Belgique a peut-être des dispositions naturelles pour accueillir notre délire. De plus, quelques années auparavant, Guillaume a remonté la Meuse à pied en suivant une partie de l’itinéraire qu’avait emprunté Rimbaud en 1870, à 15 ans, lors de sa deuxième fugue. L’idée nous est donc venue de partir ensemble pour suivre ce chemin. Le lendemain, Bertrand Guillot nous indique qu’entre  Charleville-Mézières, point de départ, et l’arrivée jusqu'à l'emplacement du "Cabaret Vert" de Charleroi où il a écrit le poème du même titre lors de cette fugue, il y a... 111 kilomètres. On attendait qu'un signe absurde pour décider officiellement de faire cette balade entre copains. Nous sommes donc partis au mois de juillet 2018.

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D’une simple balade entre potes pour marcher sur les traces de ce poète sulfureux, ça se transforme aussi en émission de Radio pour Nova.

En effet, je me dis que ces jours sur la route pourraient donner un bon reportage radio. J’en parle à la direction qui accepte de jouer le jeu. C'est devenu un feuilleton en quatre épisode d'une heure. (Vous pouvez les écouter là).

Vous avez même suggéré à vos auditeurs de vous rejoindre.

Nous avons annoncé en ligne notre trajet entre Charleville-Mézières et Charleroi. Trois auditeurs se sont joints à nous. Le 1er juillet 2018, nous sommes partis à 11.

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Par l’intermédiaire de Frédéric Thomas, tu as consulté trois spécialistes de Rimbaud pour être certain du parcours.

Ils m’ont donné 5 ou 6 villes dans lesquelles Rimbaud est passé avec certitude. Nous en avons traversé d'autres qu'il a tout a fait pu traverser. Il y a dans cette marche 20% de flou.

Quand tu m’as parlé de ce projet l’année dernière, juste avant de partir, je me suis dit que cette marche n’était pas compliquée. En lisant ton livre, je me rendu compte que ce n’était pas évident de traverser les Ardennes à pied.

L'équipe ne comptait aucun sportif, à part Bertrand Guillot. Il n’y a pas eu de dangers majeurs ou de blessures, mais nous sommes partis sans préparation, en mode pieds nickelés, avec quelques erreurs de débutants. Une camarade a choisi de ne pas porter de chapeau alors qu’il faisait 35°, elle a chopé une insolation. Nous nous sommes fait piquer par des tiques. On ne savait pas lire les cartes, nous partions donc à gauche au lieu d’aller à droite…

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Richard Gaitet et Guillaume Jan.

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Cette balade était chiante parfois.

Il y a des moments, marcher trois heures sur la départementale, ça ne faisait pas rêver.

La récompense de fin de journée de marche, c’était la bouffe et les bières.

C’est le seul exploit sportif dont on revient plus gros, plus lourd et plus gras qu’on ne l’était au départ. Parfois, le soir, on en était à 6 ou 7 tournées, je leur disais « les gars, on ne va jamais s’en sortir ! Vous savez qu’on a 25 bornes à faire demain matin ! »

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Tu es reparti seul quelques mois plus tard.

Ce qui me gênait avant l’écriture du livre, c’est que je savais que nous n’avions pas terminé la fugue de Rimbaud. Il ne s’arrête pas à Charleroi. Il part ensuite à Bruxelles à pied. De Bruxelles, il va à Douai en train. Il passe là-bas trois semaines et c’est là qu’il a rassemblé dans ses « Cahiers de Douai » tous les poèmes qu’il a écrits pendant le mois de fugue, dont Le Dormeur du val, Au Cabaret-Vert, Ma bohème et Rêvé pour l'hiver, qui sont ses « tubes ». Si je n’avais pas poussé la marche jusqu’au bout, j’aurais eu l’impression d’avoir triché.

Tu as fait cette deuxième partie à la fin du mois de janvier de cette année.

Oui, puisqu’il fallait que je rende mon manuscrit au mois de mars. J’ai apprécié l’effet de contraste avec la première marche. L’été contre l’hiver. Le groupe joyeux contre l’introspection en solitaire.

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A un moment, à Douai, tu parviens à pénétrer dans la chambre où Rimbaud a écrit quelques chefs-d’œuvre.

Ça m’a beaucoup ému. Cette chambre est aujourd’hui occupée par un ado de 15 ans, âge qu’avait Rimbaud à l’époque où il l’occupait lui-même… et le seul poster qu’il y a dans cette piaule, c’est celui de Retour vers le futur. J’ai trouvé ça dingue parce que c’est ce que j’avais l’impression de faire : un voyage dans le passé en m’interrogeant sur ma propre époque et la survivance de la poésie de Rimbaud aujourd’hui.

Il y a eu pleins d’autres coïncidences…

Oui, mais je préfère que les lecteurs les découvrent.

Rimbaud était un marcheur obsessionnel.

Il a écrit : « Je suis un piéton, rien de plus ». C’est vraiment quelqu’un pour qui la marche à pied était absolument essentielle... et il en est mort d’ailleurs. Il marchait 15 à 40 kilomètres par jour, même en Abyssinie, à la fin de sa vie. Les médecins lui ont diagnostiqué une synovite au genou droit, qui a terriblement enflé, rendue à un point si inquiétant que l’amputation a été inévitable. Il est décédé 6 mois plus tard, à 37 ans, en 1891. Vraiment, il est mort d’avoir trop marché.

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Quelques warriors et Richard Gaitet.

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Les mêmes avec l'auteur Franz Bartelt, venu brièvement  à leur rencontre.

richard gaitet,rimbaud warriors,arthur rimbaud,interview,mandorSur le bandeau du livre, il y a une citation d’un illustre écrivain des Ardennes, Franz Bartelt, pour qui Rimbaud a été comme "une autorisation à foutre le bordel ".

Par sa farouche indépendance, Rimbaud te dit que toutes les règles, toutes les lois, toutes les conventions, toutes les convenances, il faut les questionner et les contester. Cette révolte perpétuelle, cette personnalité rétive à toute autorité, c'est très inspirant. Ca fait du bien de se frotter à de pareils énergumènes, ça nourrit, ça éduque.

Toi-même, sans être un rebelle, tu as une personnalité à part dans le monde de la radio par exemple.

Disons que je réalise, au fil des années, que je suis plutôt anticonformiste, c’est-à-dire que j'essaye d'éviter les formats, le formatage, les cadres connus, qui encombrent, qui freinent un peu l'imagination. J’essaie de faire en sorte que mon émission, chaque soir, soit différente, de surprendre et de ne jamais être là où on m’attend. J’essaie aussi d’inviter des gens qui sont eux-mêmes en dehors des discours dominants.

Quels sont tes prochains projets littéraires ?

Cet été, je vais écrire un livre pour enfants sur la fonte des glaces, avec les illustrations de Nazheli Perrot. Ensuite, j’ai dans les tuyaux deux romans. Un sur les voyages dans le temps et l'autre sur... le sang. Nous songeons aussi, avec les « warriors » qui m’ont accompagné sur la marche, de repartir sur la trace d’un autre écrivain haut perché, Alfred Jarry. Mais cette fois-ci en vélo, parce que c'était un fou de bicyclette. Je me réjouis de me coltiner à des sujets différents... pour ne pas me répéter.

Toutes les photos de la marche sont signées Eva Sanchez.

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Après l'interview, le 14 juin 2019.