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01 juillet 2019

Benjamin Fogel : interview pour son livre La transparence selon Irina

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(Photo : Alexis Fogel)

La transparence selon Irina nous embarque en 2058, dans un monde où le Revenu Universel est opérationnel et où le Réseau a remplacé Internet. En échange d’une promesse de plus de sécurité, la transparence est devenue la règle, chacun ayant accès aux données centralisées et publiques de chacun. Une fois que j’ai dit cela, je n’ai rien dit tant ce livre est foisonnant et visionnaire.

J’ai connu ce brillant auteur en 2015, au Salon du Livre, Alternalivres, à Messey-sur-Grosne (lire et voir ici). Quand j’ai reçu La transparence selon Irina (sorti chez Rivages/Noir) j’ai compris que je tenais là une petite bombe en puissance. Aldous Huxley, George Orwell… si vous nous regardez ! 

Le 6 mai dernier, j'ai donné  rendez-vous à Benjamin Fogel dans un bar de la capitale  pour une première mandorisation.

benjamin fogel,la transparence selon irina,rivages noir,playlist society,interview,mandor4e de couverture :

2058 : le monde est entré dans l’ère de la transparence. Les données personnelles de chacun sont accessibles en ligne publiquement. Il est impossible d’utiliser Internet sans s’authentifier avec sa véritable identité. Pour préserver leur intimité, un certain nombre de gens choisissent d’évoluer sous pseudonyme dans la vie réelle.
Sur le Réseau, Camille, 30 ans, vit sous l’emprise intellectuelle d’Irina Loubowsky, une essayiste controversée qui s’intéresse à l’impact de la transparence sur les comportements humains. Dans la réalité, Camille se fait appeler Dyna Rogne et cultive l’ambiguïté en fréquentant un personnage trouble appelé U.Stakov, aussi bien que Chris Karmer, un policier qui traque les opposants à Internet. Mais Karmer est assassiné. Entre cette mort brutale et le mystère qui entoure Irina, Camille remet en question sa réalité mais reste loin de soupçonner la vérité. 

L’auteur : (photo de droite, Alexis Fogel)benjamin fogel,la transparence selon irina,rivages noir,playlist society,interview,mandor

Benjamin Fogel a 37 ans. Cofondateur des éditions Playlist Society, il a déjà publié un récit sur l'une des figures phares du mouvement punk, Le Renoncement de Howard Devoto (Le Mot et le Reste). Dans La Transparence selon Irina, qui mêle anticipation sociale, thriller et roman psychologique, il dépeint avec une impressionnante justesse le monde de demain, qui est déjà presque le nôtre, à l'heure du développement fulgurant des réseaux et de l'intelligence artificielle.

Voyez ce que deux confrères disent de ce livre (parmi pléthore de critiques dithyrambiques).

Les Inrockuptibles : Une critique de la société de contrôle… Il y a des romans rares, précieux, qui donnent l’impression que la réalité copie la fiction. Ce sentiment est encore plus étrange quand le livre en question se passe dans un avenir proche, la fin des années 2050 en l’occurrence.

Benzinemag : La Transparence selon Irina est l’une des lectures les plus stimulantes, perturbantes même, du moment, et qu’il est extraordinairement rassurant de voir des jeunes auteurs s’émanciper aussi franchement des codes de la littérature « dominante », que cela soit ceux du polar standard comme ceux de la littérature française « noble », la plupart du temps incapable de voir plus loin que son nombril.

benjamin fogel,la transparence selon irina,rivages noir,playlist society,interview,mandorInterview :

L’action de ton roman se situe en 2058, mais le monde décrit ressemble beaucoup à celui d’aujourd’hui.

Le livre est rarement dans la science-fiction, mais plutôt dans l’anticipation. Il ne s’appuie pas sur des évolutions technologiques à venir, mais sur des technologies déjà existantes, mais qui aujourd’hui ne communiquent pas encore entre elles.

C’est vrai que ce qui peut paraître un peu futuriste dans le livre existe déjà.

Le système de notations des êtres humains est déjà déployé en Chine. Les puces que l’on greffe dans les bras existent dans les pays nordiques. En Estonie, il y a des comptes qui sont créés en ligne à la naissance des personnes… Si toutes ces briques existent, elles ne font pas système. L’idée de mon livre est d’imaginer ce qu’il se passerait si on faisait communiquer entre elles toutes ces innovations et toutes ces technologies pour en faire un système… et un système politique.

Internet a été remplacé par le "Réseau" et la plupart des données des gens sont désormais accessibles publiquement. Pourquoi en arrive-t-on là ?

Aujourd’hui, nous sommes dans un monde qui génère beaucoup de flous, de confusions, d’interrogations. Il y a une succession de problèmes tels que la crise écologique, la déliquescence des marchés financiers comprenant délinquances en col blanc, traders inconscients, boursicotages… On a aussi des problèmes de communication et d’information à cause des fakes news. Nous sommes dans un monde difficile à diriger politiquement, parce qu’il y a beaucoup de mensonges et de manipulations. Il faut se battre pour aller chercher la vérité sous les choses. La transparence est donc devenue un projet de société pour assainir tout ça et sortir des crises écologiques et économiques. A partir du moment où tout le monde sait tout sur tout, il est plus facile de mettre en place des politiques qui permettent de trouver des solutions à tous les problèmes.

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Le réseau...

Pour toi, ce serait un monde idéal ? 

Ce qui m’intéressait, c’était de travailler à la fois sur l’ambiguïté et sur des scénarios alternatifs. J’ai tenté de montrer comment la société pourrait fonctionner différemment. La société que j’ai décrite n’est pas utopique. La transparence apporte beaucoup de choses positives, mais également des choses négatives.

Lesquelles ?

La perte de la liberté et de l’anonymat. Je pose une question : Qu’est on prêt à sacrifier comme liberté pour avoir un fonctionnement qui serait un peu plus juste ?

Aimerais-tu un monde comme celui que tu imagines ?

Dans mon livre, cette société est imparfaite et dangereuse. En revanche, j’ai réfléchi sur ce que l’on pouvait prendre de notre société actuelle et de cette société future pour les faire cohabiter. Où placer le curseur ? Quand va-t-on trop loin ?

benjamin fogel,la transparence selon irina,rivages noir,playlist society,interview,mandorSelon sa sensibilité, on peut considérer que ce livre est soit utopique, soit dystopique.

Personnellement, je m’incarne dans mon personnage principal, Camille Lavigne. Il est entre les deux mondes. Camille a une activité très forte sur les réseaux, comprend le sens de la transparence et ce que cela rapporte. En même temps, il souhaite à tout prix conserver son anonymat dans la réalité pour préserver le souffle de vie qu’il permet. Camille ne veut pas choisir. Il veut profiter du meilleur des deux mondes.

Camille n’est pas « genré ». Pourquoi ne se positionne-t-il pas entre le sexe féminin et le sexe masculin ?

Tout comme il veut profiter du meilleur de la vie virtuelle et de la vie réelle, il veut profiter du meilleur de l’homme et du meilleur de la femme.

Il y a 5 catégories de classe dans cette société. Il y a d’abord les Rienacalistes.

Ce sont sont les extrémistes de la transparence. Ils réclament une exposition et un contrôle accru des données et souhaite que toute forme d’anonymat soit interdite. On pourrait les associer à des partis d’extrême droite.

Qui sont les Rienacas ?

Le terme signifie « rien à cacher », un mot-valise caractérisant ceux qui ont embrassé l’ère de la transparence et qui utilisent leur véritable patronyme dans la réalité, permettant ainsi à quiconque de faire le lien avec leur profil sur le Réseau. Ils constituent plus des trois quarts de la population mondiale. Les Rienacas seraient un mélange entre la droite et le centre.

Il y a aussi les Nonymes.

Ce sont ceux qui ont décidé de recourir à un pseudonyme dans la réalité. Cela ne les empêche pas d’utiliser massivement le Réseau, mais leur assure que les personnes croisées dans la vie réelle ne puissent pas accéder à l’intégralité de leurs données. Eux sont plutôt de gauche.

A ne pas confondre avec les Nonistes !

Eux, ce sont des nonymes qui ont coupé les ponts avec le monde virtuel. Quoi qu’il advienne, ils ne se connectent jamais au Réseau, et vivent en marge de la société. Ils seraient d’extrême gauche.

Peut-on dire que les méchants sont les Obscuranets ?

C’est une organisation qui s’oppose au Réseau et à la prolifération du monde virtuel. Dire qu’ils sont dangereux est une question de point de vue. Encore une fois, selon sa propre sensibilité, on peut considérer que ce sont les méchants ou les véritables héros du roman. Les Obscuranets ne sont pas contre tous les apports que la transparence a pu apporter à la société, en revanche, ils trouvent que nous sommes allés trop loin et qu’il n’y a rien qui justifie la perte de liberté. On est peut-être dans une société plus juste, mais le sacrifice de la liberté a fait que c’est une société qui est morte. Une société qui est morte n’a pas de sens. Ils ne sont pas là pour dire qu’il faut retourner en arrière, ils sont là pour détruire la transparence, mais en gardant ce qui est bon dans ce système politique. Ils ont leur utilité. On pourrait les rapprocher des anarchistes d’aujourd’hui.

Ton livre s’appelle La transparence selon Irina. Qui est cette sorte de gourou influente et benjamin fogel,la transparence selon irina,rivages noir,playlist society,interview,mandorintransigeante ?

C’est un livre qui met en exergue la compétition. A partir du moment où tout est transparent, les gens sont notés et classés entre eux. Ce qui finit par départager les gens, c’est leur capacité intellectuelle. Irina Loubovsky, qui est une essayiste et une intellectuelle brillante, règne sur le monde du Réseau parce qu’elle a un niveau de connaissance et d’analyse très supérieure à la moyenne. C’est un personnage violent, écrasant, qui est dans l’exigence des autres et personnelle. Elle est intransigeante face à l’inculture. Elle considère que toute personne non cultivée ne sont pas dignes d'intérêt. Elle génère beaucoup de malaise chez les gens qu’elle côtoie sur le Réseau. En même temps, elle a un projet intellectuel très intéressant.

Il y a des annexes où tu présentes ce projet intellectuel. C’est impressionnant ! Ça donne l’impression que cette personne a réellement existé.

Souvent, dans les œuvres, on te parle d’un scientifique, d’un écrivain, d’un musicien qui est un génie de son temps, mais on ne voit jamais sa création. A partir du moment où j’ai créé le personnage d’Irina, il était clair que le lecteur devait avoir accès à sa production d’écriture.

Cette partie-là a-t-elle été la plus difficile à écrire ?

Non. En termes d’écriture, ce qui a été le plus difficile, c’était la question grammaticale du genre de Camille. Il ne fallait pas que la grammaire dévoile son genre, tout en m’imposant que le texte reste fluide. La deuxième grosse difficulté était de faire connaitre ce monde et l’exposer sans être dogmatique. J’ai donc procédé par petits à-coups, par petits détails. Enfin, la production littéraire d’Irina dans les annexes a été la troisième difficulté.

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Malgré tout ce que nous sommes en train de se dire, je tiens à préciser que ton livre est parfaitement compréhensible.

Si mon livre était compliqué en termes de propos, je voulais qu’il soit simple en termes de réception. Pour moi, le travail d’édition est une vraie composante du travail d’écriture. Avant d’envoyer le manuscrit à mon éditrice, ma compagne, Elise Lépine (co-éditrice avec l’auteur chez Playlist Society), m’a relu et a fait un premier vrai travail d’édition. Ensuite, mon éditrice chez Rivages, Jeanne Guyon, a fait le plus gros. C’est quelqu’un qui a la capacité à tirer le meilleur des auteurs. Elle m’a poussé dans mes retranchements pour que j’assume complètement ce que j’avais envie d’écrire. Je parle aussi bien de l'histoire que du style.

Dans ton livre, tu poses beaucoup de questions, mais tu ne donnes pas de réponses.

Parce que souvent, je n’ai pas les réponses (rires). Je pars aussi du principe que le lecteur est assez intelligent pour analyser une situation avec sa propre sensibilité et ses propres expériences. Moi, j’essaie de lui donner un maximum de clefs de compréhension et d’information pour qu’il puisse se faire son propre avis.

A-t-on le public que l’on mérite ? benjamin fogel,la transparence selon irina,rivages noir,playlist society,interview,mandor

Le problème n’est pas « est-ce qu’on a les lecteurs que l’on mérite ? », c’est plutôt « est-ce que les lecteurs ont les auteurs qu’ils méritent ? » Aujourd’hui, il y a énormément de livres qui sortent. On a une production de 100 000 titres par an, rééditions comprises. Quand tu viens rajouter un livre à tout ce paquet, l’auteur a une responsabilité. Il faut apporter au lecteur ce qu’il est venu chercher… et tenter de ne pas faire un livre inutile.

Pour terminer, y a-t-il des aspects autobiographiques dans ce livre ?

En effet. Il y a des choses que j’ai vécues en étant dans la peau de Camille, en particulier sur la partie manipulation psychologique sur Internet. Le fait d’être poussé par quelqu’un à l’exigence, d’entretenir des relations de maitre à élève… en cela, le livre est aussi une métaphore d’un certain état d’esprit qu’il pouvait y avoir sur Twitter à la fin des années 2000.

Ça t’a fait du bien d’écrire ce livre ?

Ça m’a fait beaucoup de bien. C’était un moyen pour moi de mettre un point final aux histoires que j’avais vécues. J’ai pu prendre du recul sur elles et voir la part de responsabilité que j’avais. Dans le livre, Camille dit que dans une histoire de manipulation, il faut qu’il y ait un manipulateur ou une manipulatrice et un manipulé ou une manipulée.

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Après l'interview, le 6 mai 2019. Photo floue comme l'est le monde d'aujourd'hui...