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13 avril 2019

Serge Utgé-Royo : interview pour La longue mémoire...

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(Photo : Roger Pichot)

serge.jpgAuteur, compositeur, interprète, comédien, traducteur… Serge Utgé-Royo a aujourd’hui à son actif 17 disques, plus de 200 chansons, des milliers de scènes (France, francophonie, Europe…), plus de 500 000 téléchargements, 2 DVD, 6 livres (romans, contes ou recueils), des rôles et des chansons pour le cinéma et le théâtre.

Dans son nouvel album, La longue mémoire… Serge Utgé-Royo a écrit tous les textes, excepté l’un d’entre eux écrit par le poète libertaire et pacifiste Eugène Bizeau. Les musiques sont signées Utgé-Royo et Léo Nissim, pianiste et orchestrateur. Ils se sont entourés de Jean My Truong (batterie), Jack Ada (guitares), Pascal Sarton (basse, contrebasse), Deborah Nissim (claviers), Gérard Carocci (percussions), Francis Danloy (accordéon).

Serge Utgé-Royo est l’un des derniers artistes à perpétuer une chanson anar, engagée et poétique. Je l’ai retrouvé, accompagné de sa productrice Cristine Hudin et de son attaché de presse, Eric Durand, le 5 mars dernier dans un bar de la capitale.

Avant-propos du disque par Serge Utgé-Royo :couv-la-longue-memoire.jpg

Un dix-septième disque de chansons : est-ce bien raisonnable ?… Quand les musiques volent par les airs, « dématérialisées » et « gratuites », quand les chants disparaissent sous les niaiseries radiophoniques et les tubes à danser… Faut-il encore enregistrer et éditer des chansons sur des CD en plastique, avec des livrets que peu d’amateurs liront ?
Pour faire fi de ces questions, je suis entré en studio avec mes compagnons et compagnes et j’ai eu le bonheur d’y faire ce que je voulais. La mémoire a guidé, encore une fois, mes paroles ; Léo Nissim a composé un grand nombre de mélodies, en ami très proche et très sensible aux images des mots…
Et, pour faire un pied de nez aux marchands, j’ai décidé de faire un gros livre-disque, avec beaucoup de mots – qui rebuteront sans doute quelques paresseux – et des photos, et des reproductions d’œuvres peintes, et des dessins d’autres compagnons de route.
Les amis musiciens de haute volée sont venus jouer avec moi, rire et sourire, enrichir les accords et les notes. Et ça donne La longue mémoire... nostalgique, impertinente, émue, riante et humaine, simplement.

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(Photo : L'Echo)

53735572_774534942932583_4030833941236678656_n.jpgInterview :

Contrairement à vos précédents albums, vous avez ajouté le nom de Léo Nissim sur la pochette. Pourquoi ?

Pour lui rendre justice. Il ne fait pas que m’accompagner, il réalise aussi les arrangements. Il met sa patte à ce que j’écris et ce n’est pas rien. Sur le précédent disque déjà, sur la pochette, je l’avais indiqué en tant que directeur musical. Je trouve cela juste.

Quelle grande carrière vous avez !

Grande n’est pas le terme que j’aurais utilisé spontanément. J’aurais plutôt dit « longue ». Je suis heureux d’avoir pu m’exprimer. J’ai eu une chance extraordinaire et je le sais.

Et ce n’est pas fini. Vous êtes un chanteur anarchiste. Vous acceptez que l’on vous présente ainsi ?

Si je ne revendique pas cette appellation, je l’accepte parce que c’est la réalité des faits en ce qui concerne la philosophie politique qui me gêne le moins. Je ne me considère pas comme un chanteur anarchiste, mais comme un chanteur.

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Mais vous êtes un chanteur qui refuse de chanter des chansons sans consistance sociétale ou politique. 53274761_774535076265903_8640223728413704192_n.jpg

Disons qu’il y a des endroits où mes chansons ne peuvent pas passer. Elles sont trop politiques dans certains lieux. Un jour, un programmateur d’une salle de Neuilly est venu me voir. En sortant, il a dit à Cristine qu’il avait aimé le spectacle, mais que s’il me programmait, il sautait.

Il n’y a pas que de la chanson politique dans vos chansons, mais pourquoi avez-vous choisi d’en faire votre marque de fabrique ?

J’étais beaucoup plus pamphlétaire quand j’ai débuté. Là, je continue, mais je me suis calmé. Les chansons étaient mon arme politique. On peut tuer avec les mots, certes pas aussi vite et aussi facilement qu’une sulfateuse… Je suis sensible à ce que les gens me disent, à ce que certains artistes expriment. Ca me touche et parfois j’y repense après. J’espère que je provoque cela moi aussi.

Vous vouliez changer le monde ?

Oui, d’ailleurs, je le souhaite encore.

Vous considérez-vous comme un poète ?

Le dire serait prétentieux. Pour moi les mots sont importants parce que j’aime beaucoup la langue française. Malheureusement, aujourd’hui, elle perd de son importance au profit de l’image. L’image me touche aussi, mais c’est très réducteur.

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5 (2).jpgJ’ai lu dans une dépêche AFP vous concernant : « A la marge du show-biz, Utgé-Royo apporte la preuve qu’un artiste de variété peut exister sans se conformer aux exigences du système… » Artiste de variété, ce n’est pas ce que j’aurais dit de vous.

C’est un terme qui a vieilli, mais à une époque il voulait dire des choses. Ce n’était pas forcément péjoratif.

Non, mais la chanson dite à texte et politisée, je ne la classe pas dans cette catégorie-là.

J’aime beaucoup la variété, mais en effet je n’ai pas l’impression de faire la même chose. Je suis fidèle à ce que j’ai aimé comme expression politique et sociale à une époque. Rien ne m’a fait dévier de cette séduction. J’ai été séduit par des idées de liberté dans toute son essence. La recherche de la liberté dans la société, mais aussi la recherche de la liberté d’expression. Je suis toujours bien à l’aise dans ce que je défends. Je dois être un vieux con (rires).

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A l'Européen à Paris (photo : Eugenio Prieto Gabriel)

Votre public est très fidèle en tout cas.7 (2).jpg

Avec ce que je chante aujourd’hui, je suis épaté qu’il y ait encore des gens qui fassent la queue pour venir écouter mes chansons.

Peut-être qu’on a besoin d’intelligence, tout au moins de propos sur lesquels on peut réfléchir ?

Il y a des gens qui ont besoin de ça… comme moi j’en ai besoin. Mais je suis obligé de constater que dans mon public, il y a beaucoup de cheveux gris et de cheveux blancs. Je veux dire par là qu’il n’y a pas beaucoup de jeunes. Il y en a un peu, mais j’aurais aimé en voir plus.

Vous, vous écoutiez vos ainés contestataires comme Léo Ferré?

Bien sûr, mais pas uniquement. J’ai eu la chance de naître à une époque où la variété était de haute tenue. Aznavour était un grand écrivain de chansons. J’écoutais aussi Brassens, La Callas, Luis Mariano. J’ai toujours eu des goûts éclectiques.

Vous avez raison, heureusement qu’il n’y a pas que de la chanson à texte intelligente.

Oui, heureusement. Je suis un citoyen lambda qui écoute de tout.

Audio de "Les petits étrangers".

Revenons à votre nouvel album. Dans « Les petits étrangers », vous évoquez un sujet qui vous touche, les exilés.

Je suis enfant d’exilé, alors je me sens très proche humainement de ces gens. Je n’épouse pas toutes les raisons pour lesquels ils sont partis de chez eux, mais je comprends la douleur de l’arrachement. C’est un sujet que j’ai traité dans trois chansons de ce disque, c’est dire si cela me touche.

Dans « Ils n’ont pas d’avenir » vous évoquez l’après tuerie de Charlie, des terrasses de café parisiennes, du Bataclan…

Il y a des gens assassinés à Charlie Hebdo qui étaient des gens qui nous avaient accompagnés dans notre jeunesse. Parmi eux, quelqu’un que je connaissais personnellement, Tignous. Cela m’a ratatiné le moral. Après, j’ai été achevé, comme tout le monde, avec le Bataclan et les gens qui s’amusaient en terrasse du 12e arrondissement. J’ai écrit cette chanson en réaction au choc émotionnel ressenti.

Audio de "Ils n'ont pas d'avenir".

Dans « Ce mur n’est pas à vous », vous avez collé deux textes d’Eugène Bizeau. Cette chanson a une histoire.

Eugène Bizeau, mort à 106 ans, était un poète libertaire qui écrivait tous les jours. Tous ses textes, et ils étaient nombreux, ont été publiés en livre, en fascicule, dans des revues de poésie ou des journaux anarchistes comme Le Libertaire. Dans les années 20, Bizeau n’a pas du tout apprécié que le parti communiste, qui devenait important, s’accapare le mur des Fédérés dans le cimetière du Père-Lachaise pour ses cérémonies d’hommage aux Communards. Un jour de mai 1928, un article de L’Humanité a titré « Le mur est à nous ». Ulcéré par cette mainmise, excluant d’autres amis de la Commune, Bizeau a répliqué par deux textes, « Les accapareurs » et « Au mur des fédérés »… que j’ai donc repris.

Audio de "Ce mur n'est pas à vous".

Je ne peux pas ne pas vous poser la question parce que ce sont des personnes dont vous parlez dans vos chansons depuis longtemps. Que pensez-vous du mouvement des gilets jaunes ?

Il y a trois ans, je voyais des atteintes aux droits sociaux scandaleuses envers des gens qui en avaient besoin et je me demandais pourquoi ils ne se réveillaient pas. D’un seul coup, en novembre, arrive cette explosion de personnes qui, pour beaucoup, n’avaient jamais manifesté, jamais levé le poing, jamais gueulé. Enfin, il se passe quelque chose qui n’a jamais existé avant. Grand respect et chapeau bas pour ces gens qui se sont levés malgré ce que ça leur coûte en temps et en argent. Bien sûr, il y a des débordements et du cassage, mais il faut faire le distinguo entre les casseurs et les vrais gilets jaunes.

Vous chantez pour qui ?

Tiens ! Je crois qu’on ne m’a jamais posé cette question. Je chante pour moi.

C’est un peu égoïste, non ?

Oui. Je chante pour moi, pour être en accord avec ce que je pense et pour pouvoir dire, comme je le fais avec vous, ce que je pense en toute liberté. Sur scène, je balance mes mots et c’est le public qui écoute. Je les vois sourire et parfois, à la fin du spectacle, ils me disent « ce que tu as dit là, c’est ce que je pense ». Les retours me touchent profondément. Vraiment, c’est un acte égoïste.

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S’il n’y avait pas cet échange, vous n’écririez peut-être pas avec une telle passion.

Je ne me suis jamais posé cette question, mais c’est probable.

Etes-vous content de votre condition d’artiste en 2019?

Je suis satisfait et épaté d’être encore là et que des gens viennent me voir. C’est parfois un vrai effort à faire, alors je suis très honoré.

Parlons du magnifique livret. C’est une œuvre artistique.

Je suis ravi que vous l’ayez remarqué parce que c’est ce que je voulais. L’âge avançant, je me disais que c’était peut-être mon dernier disque de chansons originales. J’ai donc souhaité accueillir dans ce livret des tas d’amis artistes, peintres, dessinateurs, photographes. Je suis heureux qu’ils soient là.

On dit de vous que vous êtes le dernier des mohicans des chanteurs politiques.

Je suis un diplodocus en voie d’extinction (rires). Il n’y a plus de chanteurs comme moi parce que c’est difficile et pas vendeur du tout. Je préfèrerais que nous soyons plus nombreux à tenter de faire bouger les consciences.

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Après l'interview, le 5 mars 2019 au bar Le Pachyderme (Paris).

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