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18 janvier 2019

Caroline Loeb : interview pour l'album Comme Sagan

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(Photo : Jean-Marie Marion)

5 (2).jpgCes dernières années, ce n’est pas par la chanson que Caroline Loeb s’est distinguée, mais par le théâtre. Après son spectacle sur George Sand, George Sand, ma vie, son œuvre, la comédienne-chanteuse s'est attaquée à une autre grande icône de la littérature française, Françoise Sagan. Dans Françoise par Sagan, elle livre un monologue sensible et attachant en s'appropriant la parole de Sagan l'indomptable, sans jamais singer l'auteure. C’est un spectacle formidable (qui continue de tourner) loué autant par les spectateurs que les journalistes.

Aujourd’hui, après 10 ans d’absence discographique, elle sort un album autour de cette même auteure. Il s’intitule Comme Sagan. Voix, textes et mélodies… un must ! L’occasion était belle de se rencontrer. Ce que nous avons fait dans un bar/restaurant de la capitale le 16 janvier dernier.

(Notez que toutes les photos professionnelles de cette "chroniques" sur Caroline Loeb sont de Jean-Marie Marion. Merci à lui!)

Propos de Caroline Loeb :

"Il y a des rencontrent qui changent votre vie. Celle avec Sagan, qui n’était pas mon écrivain préféré, et dont je ne connaissais que le personnage, ce petit moineau toujours la clope à la main, frémissante, drôle et ironique, m’a bouleversée. Je l’ai rencontrée grâce à Alex Lutz, avec lequel j’avais élaboré mon précédent spectacle musical autour de George Sand. Il me parlait régulièrement d’elle, de son style tellement particulier fait de légèreté et de profondeur, jusqu’au jour où Je ne renie rien, le recueil de ses interviews publiées chez Stock, m'est tombé dans les mains. Et là, ça a été le coup de foudre. Pour cette intelligence aigüe, pour son humour, sa tendresse, sa lucidité. J’en ai fait un spectacle, Françoise par Sagan, qui rencontre depuis bientôt trois ans un accueil critique et public assez miraculeux avec une nomination aux Molières."

Argumentaire de presse officiel : (photo de la pochette : Richard Schroeder)49947181_10214908934329856_3373869103621079040_n.jpg

Forte de cette vague Sagan qui semble la porter, Caroline Loeb s'est attachée à l'auteure de chansons, celle qui a écrit pour Gréco, Mouloudji, Dalida ou Nana Mouskouri.

Comme Sagan est une lettre d’amour à Sagan, et, bien sûr, l’occasion d’écrire et de chanter des sentiments qui lui tiennent à cœur… La solitude, cette sensation d’être écorchée par tout, une mélancolie sur le fil du rasoir, et toujours l’amour des mots... Ceux de Sagan, avec la reprise de « Sans vous aimer" et  la mise en musique de certains de ces textes en prose "Bonjour New York", "Les Maisons Louées" mais aussi des créations inspirées par la petite musique de Sagan.

Caroline Loeb a fait appel à Jean-Louis Piérot, qu'elle rencontre grâce à Etienne Daho, pour la réalisation et certaines compositions. Ce dernier a réuni un trio exceptionnel pour poser les bases des chansons: le bassiste Marcello Giuliani (Daho, Truffaz, Higelin, Christophe), le batteur/percussionniste Raphaël Chassin (Tété, Vanessa Paradis, Arthur H), le clavier/trompettiste Alexis Anerilles (Etienne Daho, Edith Fambuena, Sophie Hunger), et le Well Quartet, qui a joué sous la direction d’Agnès Ollier pour la musique du spectacle Françoise par Sagan.

Pascal Mary, Pierre Notte, Thierry Illouz, Wladimir Anselme ainsi que Benjamin Siksou ont mis leur talent au service de ce projet précieux, dans lequel, pour l'occasion, elle retrouve Pierre Grillet son complice de « C’est la ouate », en particulier pour le texte écrit autour d’une phrase de Sagan qu'elle affectionne : On ne sait jamais ce que le passé nous réserve.

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(Photo : Jean-Marie Marion)

IMG_8478 (2).jpgInterview :

Avant qu’Alex Lutz vous parle de Françoise Sagan, c’était une auteure qui vous intéressait ?

Je connaissais mal ses livres, mais j’étais intéressée par le personnage. J’avais vu le film sur elle de Diane Kurys et j’avais lu plusieurs biographies. Mais ses bouquins, même si je les achetais régulièrement, je ne les avais pas lus.

Vous les achetiez, mais vous ne les lisiez pas ?

Je suis une grande chineuse. Je suis souvent tombée sur Bonjour Tristesse ou Aimez-vous Brahms… dans leurs versions de l’époque. Il m’est arrivé de constater que j’avais déjà acheté un de ses livres dans exactement la même édition…

Un jour, vous étiez chez Alex Lutz et il y a eu un déclic je crois.9782234077980-T.jpg

Nous travaillions sur le spectacle consacré à George Sand. J’étais dans sa cuisine et je remarque un livre sur le bar américain. C’était son recueil d’interviews « Je ne renie rien ». Six mois plus tard, on m‘a offert ce livre et j’ai eu un coup de foudre pour ce qu’elle racontait. Je peux dire que j’ai découvert Sagan par ces interviews. A ce moment, la rencontre avec elle a été tellement forte, profonde et intime que je n’ai pas ressenti le besoin de ma gaver d'images d'elle sur YouTube ou autres. Avec ce recueil, j’estimais avoir l’essentiel.

Vous vous sentez proche d’elle ?

Bien sûr. Pour son amour absolu de la littérature, son amour de Proust notamment. Ce qui m’a frappé chez elle, c’est un regard sur le monde très paradoxal. En même temps extrêmement lucide et en même temps plein de tendresse… comme un enfant. Je ne me sens pas aussi enfantine qu’elle, même si je peux être éblouie facilement par la beauté des choses. Je ne peux pas dire que je m’identifie à Sagan, mais elle m’a touchée profondément. Elle était comme un idéal de ce que j’aimerais être.

Avez-vous un peu changé en la côtoyant ?

Sur scène, c’est 100% elle et 100% moi, maintenant, je n’y pense pas particulièrement avant de monter sur scène, ni après. Je mets ma perruque et mon costume et puis j’y vais. Je ne me pose pas de questions. Je ne suis jamais en pilotage automatique. Mon travail est d’être vraie, présente et sincère à chaque seconde sur scène. C’est une heure dix magique tous les jours dans ma vie, mais le reste du temps je suis Caroline Loeb qui court partout. Cela dit, parfois, il y a une phrase qui me traverse avec toute sa vérité et sa force et je remarque que je la comprends profondément.

 Teaser du spectacle "Françoise par Sagan".

Dans le monologue, vous n’imitez pas sa façon de parler.

Je ne parle pas du tout comme elle dans la vie. Je suis quelqu’un qui affirme les choses, elle est tout le temps dans le doute. Elle bégayait, on ne comprenait rien quand elle parlait. La  photographe Marianne Rosensthiel m’a envoyé un texto assez drôle après le spectacle : « Merci. Je l’ai photographiée deux fois, je ne comprenais rien à ce qu’elle disait. Enfin je comprends ». Il y a des gens qui l’ont connue comme son coiffeur, son éditrice, sa libraire…etc. Ils m’ont tous dit qu’ils ne me voyaient pas moi, mais elle. Ça vient de la façon de tenir mon corps, de mettre ma voix dans les aigus, de laisser les phrases en suspens, de placer les lumières de certaines façons... Je n’essaie pas de l’imiter, mais de l’évoquer. Ma rencontre avec elle, j’insiste là-dessus, est une rencontre intime.

51DWmZ6WQ3L.jpgC’est une rencontre avec elle tellement merveilleuse qu’elle vous a amené à la chanson.

Quelqu’un que je connais m’a envoyé un double CD sorti chez Frémaux & Associés autour des chansons de Sagan. Je ne savais pas du tout qu’elle avait écrit des chansons. Je dois dire que je ne me suis pas précipitée pour l’écouter parce que j’avais autre chose à faire. Un jour, j’ai percuté. Sagan-chansons… pourquoi pas ? J’ai écouté, apprécié et eu l’envie de faire un album autour d’elle.

Pourquoi ?

Parce qu’avec les critiques, avec le public et avec les médias, il y a quelque chose qui s’est cristallisé  entre elle et moi. Même si nous sommes très différentes, il y a des points de rencontres.

Lesquels ?

Le succès qui foudroie, le personnage public qui prend le pas sur la réalité de l’œuvre, le rapport à l’argent par exemple. Et puis, comme moi, elle était très curieuse des autres et elle créait dans des domaines différents, mais toujours avec les mots : romans, articles, théâtre, scénarios pour le cinéma et chansons. Quand on aime créer, on aime créer. Toutes les deux, nous nous sommes confrontées à différentes façons de manier notre art.   

EPK "COMME SAGAN" - LE NOUVEL ALBUM DE CAROLINE LOEB from Raphaëlle Chovin on Vimeo.

Pour écrire ses chansons, fallait-il être proche du style de Françoise Sagan ?

Pas du tout et nous ne nous sommes même pas posés cette question. Il y a des textes qu’elle n’aurait jamais pu écrire elle-même et d’autres, par exemple ceux que j’ai écrits avec Thierry Illouz, qui sont très saganesques.

Ecrire des chansons vous provoquent quoi ?

Juste un plaisir fou. Je trouve ça amusant et souvent évident. Sincèrement, je ne trouve pas ça dur. J’aime cette forme, j’aime les contraintes littéraires. A chaque fois que l’on se voit avec Pierre Grillet pour écrire, on s’amuse.

Les chansons sont toutes différentes, mais elles s’assemblent parfaitement et elles sont cohérentes les unes avec les autres.

C’est le grand talent de Jean-Louis Piérot. Il est le réalisateur, l’arrangeur et le compositeur de certains titres. Il a fait un boulot incroyable. Il y a des chansons un peu jazzy, de la pop, des ballades, une valse et il a réussi à faire que tout cela se tienne et soit homogène.

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(Françoise Sagan par Richard Schroeder)

4.jpgVotre voix a évolué. Vous montrez plus l’étendue de vos capacités vocales dans ce disque.

J’ai beaucoup travaillé avec la coach vocal, Ariane Ravier. Elle m’a permis de progresser. Je donne le maximum de ce que mes capacités vocales me permettent.

Vous êtes venue comment à la chanson ?

Par l’écriture parce que j’adorais Gainsbourg… qui n’était pas un grand chanteur non plus. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas forcément la voix, c’est l’émotion d’abord,  les textes et ce que cela raconte. Les gens qui ont plein d’octaves dans la voix, comme disait Chirac, « ça m’en touche une sans faire bouger l’autre ».

Cela faisait 10 ans que vous n’aviez pas sorti d’album, ça vous manquait ?

Pas du tout. J’étais passée à autre chose. J’étais, et je suis toujours, très heureuse au théâtre. Cela m’est tombé dessus comme une évidence. Il fallait que je fasse quelque chose autour de Sagan en chansons. J’ai retrouvé le plaisir intact de faire des chansons. J’ai essayé d’être la plus sincère possible sur tout. Sur le choix des musiques, des textes et des gens avec lesquels j’ai travaillé. Le résultat dépasse de très loin mes espérances.

Il doit toucher les gens de façon intime, non ?

C’est exactement cela. Il touche d’ailleurs autant les hommes que les femmes. Comme pour le spectacle… Je vois beaucoup d’hommes me dire à la fin du spectacle qu’ils ont l’impression que ça ne parle que d’eux. Ce que disait Sagan n’est pas un discours de femme à femme, c’est un discours profondément humain. Dans le spectacle, j’ai choisi des textes sur le rapport à la mort, au temps qui passe, à l'amour, à la paresse… ça concerne tout le monde. Ce ne sont pas des sujets sexués. Sa pensée est philosophique je trouve, c’est un regard sur la vie qui fait du bien.

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(Photo :  Jean-Marie Marion)

Dans l’album vous parlez de sujets qui ne sont pas évoqués dans le spectacle. 7.jpg

Dans ses interviews, elle ne parlait ni de drogues, ni de sa bisexualité… elle était très secrète là-dessus. Dans l’album, j’en parle parce qu’elle a vécu de grandes histoires d’amour avec des hommes et avec des femmes. La personne avec laquelle elle a vécu le plus longtemps, c’est Peggy Roche, mythique styliste du journal ELLE. Elles sont restées ensemble 20 ans. Comme avec George Sand, je suis intéressée par l’ambivalence et l’ambiguïté. J’ai toujours été fascinée par des femmes comme ça : Marlène Dietrich, Mae West, Dorothy Parker, Arletty…  Moi, j’ai souvent été confrontée à des gens qui me disaient que j’étais comme un mec. Je ne suis pas comme un mec, je suis comme une femme qui décide des choses et qui ne se conforme pas à l’idée de ce que c’est d’être une femme.

Vous êtes un peu comme Sagan, anticonformiste.

Vous avez raison. Je le suis de par tout ce que je fais.

C’est quoi être anticonformiste ?

C’est de ne pas se plier à une attente ou à une non attente, en fait. C’est d’être proche de soi, de son désir, de son envie. Je ne veux rentrer ni dans des codes, ni dans des règles. On peut tout faire et, comme Sagan, on peut tout inventer. On peut aimer des choses très sombres et des choses très délirantes. Moi, j’adore Annie Cordy autant que Marcel Proust, ce n’est pas antinomique. On n’est pas qu’une chose. On n’est pas que sérieux, que drôle, que cultivé ou que déconneur.

Vous n’aimez pas les gens qui restent dans le cadre bien défini par la société.

Disons que j’adore les gens qui ont une façon de penser originale. J’aime quand on manifeste une manière de dire le monde inédite.

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Caroline Loeb reprend Françoise par Sagan à partir du 14 février 2019 au Théâtre Lepic à Paris.

(Photo de l'affiche : Richard Schroeder)

ob_0eebe1_caroline-loeb.jpgAvec tout ce que vous faites autour de Françoise Sagan, n’avez vous pas peur de vous enfermer dans ce personnage et que l’on vous catalogue un peu Loeb = Sagan et point barre ?

Excusez-moi, mais ça me changera de Loeb = "C’est la ouate". Franchement, je préfère être associée quelques années à Sagan qu’être éternellement ramenée à une chanson que j’ai faite il y a 30 ans.

Les gens continuent à vous parler de cette chanson ?

Oui, et je ne renie pas cela. D’ailleurs, comme le titre du livre d’interviews de Sagan, « Je ne renie rien ».

Ce n’est pas fou de faire en album en 2019 ?

Il faut être dingue. N’importe qui de sensé me dirait que ça n’a aucun sens. Mais, je m’en moque. Je conclue mon aventure avec Sagan en musique et c’est mon choix.

Etes-vous heureuse de votre vie artistique aujourd’hui ?

C’est incroyable à quel point je suis heureuse. J’ai vraiment l’impression d’être à ma place, d’être là où j’ai envie d’être, de faire vraiment ce que j’aime comme j’aime. Le principal est de toucher les gens et d’être sincère dans ce que l’on fait. Et comme je me produis seule, je prends les décisions que je veux sans que personne ne m’impose rien. C’est fou et c’est bon. Polanski disait : « le cinéma, c’est tout ce que l’on ne cède pas aux autres ».

Ce métier vous apporte quoi ?

Ca me tient debout, ça me donne de l’énergie et des raisons de me lever le matin... et beaucoup de plaisir!

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Après l'interview, le 16 janvier 2019.