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14 janvier 2019

Bastien Lucas : interview pour Fracanusa

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(Photo : Rémi Coignard-Friedman)

J’ai connu artistiquement Bastien Lucas avec un EP 4 titres sorti en 2014, L’autre bout du globe. Puis je l’ai rencontré et vu sur scène car il a participé au Pic d’Or en 2015 (où  il a remporté le Pic d’Argent).  J’ai apprécié ses mélodies mélancoliques, sa poésie et la douceur qui émanait de lui. « Un petit quelque chose du monde de Mathieu Boogaerts qui aurait croisé celui des musiques élaborées d’un William Sheller » explique à juste titre le dossier de presse de l’artiste.

bastien lucas,fracanusa,interview mandorLe voici de retour avec un deuxième album magnifique, Fracanusa, réalisé par Daran (excusez du peu) comprenant 3 chansons qui figuraient sur l’EP précédent (mais remixées) et de nouvelles chansons toutes plus belles les unes que les autres.

Sachez que Bastien Lucas se produira cinq lundis à la Manufacture Chanson, les 28/01, 11/02, 11/03, 25/03 et 08/04 (tous les 15 jours sauf le 25/02 donc). Il jouera aussi son formidable spectacle Mon Cabrel sans guitare le 23/02 au Forum Léo Ferré d’Ivry-sur-Seine.

La mandorisation s'est tenue dans un bar de la capitale, le 12 janvier dernier.

Biographie officielle :

Un détour

Depuis son premier album, Essai, produit par Gabriel Yacoub, et Coup de cœur de l'Académie Charles Cros, Bastien Lucas a préféré apprendre la fugue et la forme sonate au Conservatoire National Supérieur de Musique puis s'est retrouvé professeur agrégé à la Sorbonne...

Un virage

Il y a quatre ans, il décide de mettre l'enseignement de côté pour se consacrer à la création artistique. Il travaille donc la scène, écrit de nouvelles chansons, anime des actions culturelles, accompagne d'autres artistes, et enregistre un album, Fracanusa, réalisé par Daran à Montréal.

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(Photo : Stéphane Merveille)

bastien lucas,fracanusa,interview mandorInterview :

Dès ton plus jeune âge tu as écouté du Souchon et du Cabrel. Ça venait de tes parents ?

Non. Même s’ils écoutaient ce genre de chanteurs, ce sont les premiers artistes que j’ai écouté par choix volontaire, vers l’âge de 6 ans.

Tu comprenais les paroles à ce jeune âge ?

Je sais juste qu’en reprenant Cabrel pour mon spectacle Mon Cabrel sans guitare, j’ai redécouvert ses textes. A cause de ma familiarité enfantine avec son œuvre, je me suis aperçu que pendant longtemps j’avais occulté la vraie signification de ses propos. En me posant la question de choix de chansons, d’arrangements et d’interprétation, j’ai enfin compris la substantifique moelle du sens de ses textes.

Pour ce spectacle de reprises de chansons de Francis Cabrel en piano-voix, tu as réécouté toute son œuvre ?

Oui, cet été. J’ai son intégrale avec aussi des inédits. Ça fait beaucoup de chansons et ça a été très difficile de choisir. Je me suis rendu compte qu’avec juste les tubes, ça remplit déjà deux heures de spectacle, et comme je ne voulais pas uniquement ses succès, les choix furent cornéliens. J’ai essayé de dresser un panorama en essayant de n’occulter aucun album.

Dans ce spectacle, tu parles beaucoup entre les chansons.

J’explique pourquoi j’ai choisi telle chanson et ce que cela m’évoque. Je raconte les anecdotes d’un jeune garçon fan d’un artiste, tout ce qu'on peut faire par admiration pour un répertoire et pour un homme. Entre les chansons, je narre donc mon enfance avec ça… et le public a l’air d’apprécier. J’ai conçu le spectacle pour que les gens qui n’aiment pas spécialement Cabrel puissent apprécier aussi en les réarrangeant exclusivement au piano, ce qui leur donne de nouvelles couleurs.

Clip officiel de "21 décembre".

Parlons de ton album. Les arrangements sont fabuleux !

Merci ! J’ai fait des études d’écriture, d’orchestration et d’harmonie au Conservatoire… j’ai appris à écrire des symphonies. Je considère qu'un album est le lieu pour essayer d'atteindre un peu ça, cet idéal sonore qu'on ne peut pas emporter partout en tournée. C’est pour cela que j’essaie de bien m’entourer. Pour le premier album, j’ai eu comme réalisateur Gabriel Yacoub et Daran pour le second.

bastien lucas,fracanusa,interview mandorTon premier disque sorti en 2007 s’appelle Essai. C’était modeste comme titre.

Il y avait dans ce disque une démarche expérimentale. Gabriel Yacoub, complètement autodidacte de la musique, a mis le bazar dans mes arrangements très écrits. Il m’a déstabilisé, mais j’ai adoré ça et c’est ce que je recherche constamment.

Tu avais la faculté et les connaissances pour faire toi-même tes arrangements, non ?

Oui, mais j’avais peur d’être redondant si j’arrangeais moi-même ce que j’avais composé. Je considère qu’une autre personne verra obligatoirement des choses que je n’aurais pas vues. J’ai beaucoup apprécié ce qu’a fait Gabriel Yacoub de mes chansons.

Et ce qu’a fait Daran dans ton nouveau disque ?

Ça m’a aussi beaucoup plu. Il a un talent fou. Je lui envoyé pas mal de chansons en piano-voix. Il a pioché dans celles qui l’intéressaient et je lui ai donné carte blanche pour qu’il en fasse ce qu’il voulait.

Tu n’as jamais eu envie de mettre ton grain de sel ?

Assez peu. Je réserve ce grain de sel pour des albums que je ferai moi-même. Je cherche les collaborations pour que les gens m’emmènent ailleurs. Ce que j’espérais avec Daran, c’est son savoir-faire rock et qu’il puisse m’amener une nouvelle énergie. Il y a tout de même des chansons douces, mais sur certaines, il m’a aidé à monter en puissance.

Après ton premier disque, Essai, tu as repris tes études de musique. Pourquoi ? (Photo : Rémi Coignard-Friedman)bastien lucas,fracanusa,interview mandor

Pour moi, ce premier album est arrivé presque trop tôt. J’étais en train de finir mes études à Tours, dans un Conservatoire régional, et à la fin de mes études, une de mes profs m’a dit qu’il fallait que je continue et que j’aille à Paris, au Conservatoire. Ce que j’ai fait. J’étais tellement passionné parce que j’y apprenais que je ne voulais pas m’arrêter sous prétexte que l'on me proposait de jouer à droite ou à gauche. Je n’avais pas fini d’apprendre, j’ai donc voulu aller au bout de mes études. J’ai mis du temps à accepter d’arrêter les études parce que j’adorais cette posture d’apprentissage permanent. J’avais besoin de me sentir légitime.

Tu viens de quel milieu ? 

Mon père était artisan, ma mère secrétaire. Ils ont une vision de la carrière qui doit comprendre la sécurité de l’emploi, les diplômes, les revenus réguliers… J’ai pu faire de la musique avec leur bénédiction parce que mes études restaient académiques. Inconsciemment, j’ai dû aussi me dire que je me sentirais légitime si on me donnait des diplômes de musiciens.

A la fin de tes études, tu as enseigné toi-même.

C'était la suite logique de mes diplômes supérieurs : on m’a demandé de donner des cours d’écriture. J’ai donc enseigné la musique en collège, et l'harmonie en fac à la Sorbonne. Enseigner à la Sorbonne, ça m’a fait briller les yeux.

Tu as arrêté d’enseigner assez rapidement. Pour quelle raison ?

Parce que ça me prenait trop de temps et que ça m’empêchait d’avancer dans ma carrière. Il y a quatre ans, j’ai décidé de tout arrêter pour me plonger dans ce deuxième album, Fracanusa.

Filmé à la Manufacture Chanson le 16 mars 2018. "Un tour du moi en solitaire", un spectacle mis en scène par Xavier Lacouture.

Ça veut dire quoi Fracanusa ?

C’est un mot qui évoque le lieu où a été enregistré cet album, c’est-à-dire une espèce de no man’s land entre France, Canada et USA. Ces différentes et très riches cultures ont eu des conséquences dans le son, dans le choix des chansons et dans les arrangements.

Enregistrer les batteries à New York, ça a été une expérience intéressante ?

Ça a été génial parce que le batteur et l’ingé son ne comprenaient rien aux paroles, mais ils étaient complètement dans la musique. Ils s'intéressaient au contenu des grilles, des enchainements, des mélodies. On ne m’avait jamais parlé de mes chansons comme ça. En France, on parle tout le temps du texte, jamais de la musique.

Pourquoi appelles-tu tes chansons des « cantates de poche » ?

Parce que ça évoque le classique et « de poche » parce qu’on est sur des formats courts.

C’est dur pour toi d’écrire des œuvres courtes ?

Non, je me suis naturellement habitué a énormément raboter tout ce qui est musical dans mes chansons. Du coup, je me rends compte qu’il n’y a pas beaucoup de moments musicaux. Dans « Si tu » il y a une longue plage instrumentale entre mes textes, mais c’est l’exception qui confirme la règle. J’ai eu un plaisir fou à privilégier la musique à ce moment-là de ma chanson.

Promoscope filmé par Bastien Lucas et réalisé par Soren pour Utuh.

Dans « Si tu », tu joues beaucoup avec les mots.

Si on considère qu’une chanson, c’est du sens et du son, pourquoi forcément donner le sens au texte et le son à la musique, ça peut-être aussi du son par le texte et du sens par la musique…

La musique et les textes sont très liés ?

Il y a constamment la recherche d’un procédé quand j’écris et compose une chanson. Ça part d’une envie de provoquer quelque chose et ensuite, je cherche les outils pour y aboutir. Mes études m’ont permis d’avoir tous ces outils nécessaires pour arriver exactement là où je veux aller.

bastien lucas,fracanusa,interview mandor(Photo : Cédrick Nöt) Quand on a fait des études de musique, est-ce qu’on n’est pas enfermé dans un carcan ?

Je le craignais, mais avoir fait des études de musique permet en fait d’avoir un panorama plus large d’approches de musique. C’est plus agréable de se dire qu’on transgresse une règle parce que l’effet produit est bien, que d’avoir un truc qui a l’air de marcher, mais dont on n’est pas sûr qu’il n’y ait pas mieux. Avoir cette base de compréhension me permet d’aller partout et de solutionner beaucoup de problèmes.

Tu es un chanteur avec souvent des chansons calmes, tu as voulu changer ça pour cet album ?

Oui, parce que je me suis rendu compte que ma passion pour l'harmonie et la mélodie m'a trop souvent fait vibrer pour des choses belles mais calmes. J'ai essayé de travailler davantage sur le rythme pour aider ce contenu musical à emporter davantage le public. Mais cette puissance ne se joue pas forcément dans le volume sonore.

Tu vas donc emmener une batterie ou des machines sur scène par exemple ?

Absolument pas. Pour moi, ce serait une fausse énergie. J’essaie d’être à l’échelle des lieux dans lesquels je joue. En concert, quand il y a le son de l’album grâce à des machines, je trouve que ça sonne faux et que ça crée une distance avec le public. Je veux être naturel et ne pas avoir un mur de son.

Je ne comprends pas que tu n’aies pas plus de notoriété que ce que tu as. T’étonnes-tu de ne pas être plus connu ?

Répondre par l’affirmative serait hyper prétentieux. Je suis juste persuadé, au moment où j’écris une chanson, qu’elle pourrait faire du bien à beaucoup de gens. De temps en temps j'écris une chanson un peu audacieuse, mais la plupart du temps, j’ai juste l’impression de faire de jolies choses avec un petit contenu.
Je me dis que ce serait bien que cela circule un peu plus. J’ai l’impression que mes chansons pourraient être « populaires » et je me questionne sur le fait que ça ne passionne pas les pros ou le public. Ce disque, je n’ai pas pu le sortir avec un label. Je m’en étonne, c’est tout.

Je trouve que tu es le nouveau William Sheller. Tu le prends comment ?

Je trouve la comparaison flatteuse. On a un point commun. On fait de la musique exigeante à écrire, mais pas exigeante à écouter. C’est un artiste très bien considéré qui a composé et écrit des chansons qui resteront dans l’histoire de la chanson française. Ce qui est drôle, c’est que ce n’est absolument pas une référence pour moi. Je suis plus Cabrel que Sheller. Bizarrement, ça me fait plaisir de ne pas ressembler à celui que j’ai écouté le plus.

Dans « Pourquoi », tu chantes différemment. On saisit l’étendue de tes capacités vocales.

En bossant avec Daran, je m’attendais à ce qu’il me pousse plus souvent, parce que c’est ce que j’adore dans sa voix. Il n’a rien fait dans ce sens. Parfois, dans les musiques que j’ai envie de faire, j’aimerais que ma voix aille plus loin. J’ai donc pris des cours de chant pour chanter plus.

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Pendant l'interview...

bastien lucas,fracanusa,interview mandorTu as travaillé ton spectacle solo avec Xavier Lacouture.

Il m’a beaucoup questionné sur l’interprétation et je le ressens maintenant sur scène. Comment être autre chose qu’un simple instrumentiste de la voix ?

Quand tu parles d’amour, tu es très pudique. Je trouve que tu ne te livres pas beaucoup…

Avant, je faisais beaucoup de jeux de mots dans mes chansons pour détourner un peu l’attention. Ça me permettait de me cacher derrière et surtout, que les gens qui écoutent puissent se faire leurs images personnelles. Aujourd’hui, je fais en sorte d’être un peu plus franc du collier tout en ne mettant pas trop de détails. Il faut que chacun puisse s’y retrouver.

Dans tes chansons toujours un peu mélancoliques, il y a tout de même un peu de rayon de soleil à la fin.

Tu as raison. Dans mes chansons, il n’y a jamais de fin triste, il y a toujours une acceptation. J’aime creuser dans mes moments un peu tristes  pour repérer ce qu’il y a de beau dedans. Ce qui me motive dans une chanson, c’est quand il y a une contradiction, parce que je vais essayer de réconcilier cette contradiction pour voir que c’est ça qui rend la vie aussi riche..

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Après l'interview le 12 janvier 2019.

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