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14 décembre 2018

Christophe Misraki : interview pour l'année hommage à son père Paul Misraki

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christophe misraki, paul misraki, compositeur, interview, mandorEn 66 ans de carrière, le répertoire du compositeur français Paul Misraki contient plus de 790 titres incluant pas moins de 350 chansons, dont la plupart font partie du patrimoine culturel français du XXè siècle (« Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux », « Tout va très bien Madame la Marquise » pour l'orchestre de Ray Ventura, « Je Chante » pour Charles Trenet… mais Edith Piaf, Yves Montand et les plus grands interprètes ont chanté sur les compositions de Paul Misraki). Le compositeur et pianiste de l'orchestre de Ray Ventura est aussi à l’origine de 185 musiques de films pour les plus grands cinéastes (Et Dieu créa la femme de Vadim, Le Doulos de Melville, Alphaville de Godard, mais aussi pour Buñuel, Chabrol, Welles, Clouzot, Becker…). Ce n’est pas tout, Paul Misraki a aussi composé 7 comédies musicales et opérettes, deux symphonies… et il a écrit quatorze romans et essais autobiographiques, philosophiques et religieux (dont l’un a été couronné par l’Académie Française).

Son site officiel.

Sa page YouTube.

Sa page Wikipédia (très complète).

"Tout va très bien, Madame la Marquise" par Sacha Distel, Jean-Pierre Cassel, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault 

Ray Ventura et ses collégiens : "Qu'est-ce qu'on entend pour être heureux".

Charles Trenet : "Je chante".

2018 est une année riche en anniversaires de Paul Misraki :

Né il y a 110 ans, le 28 janvier 1908,

Mort il y a 20 ans, le 30 octobre 1998,

Il a composé l’un de ses plus grands succès, « Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? », en 1938, il y a 80 ans exactement.

Pour célébrer ces multiples anniversaires, une formidable année Paul Misraki 2018 vous est proposée, regorgeant d’événements rendant hommage à l’œuvre de l’artiste entre septembre 2018 et juin 2019.

Citons les plus proches :

-Qu’est-ce qu’on attend pour être mômes ?christophe misraki, paul misraki, compositeur, interview, mandor

200 enfants et adolescents sur scène, chansons et musiques de films. Christophe Misraki sera sur scène pour des interludes joués. Parrainage par le Grand Orchestre du Splendid.

Au Théâtre Déjazet, les 17 décembre 2018 et 25 mars 2019.

-Conférence de Christophe Misraki : La naissance du thème musical christophe misraki, paul misraki, compositeur, interview, mandordans un film.

A la Médiathèque Municipale de Paris, le 19 décembre, de 19h à 20h30.

-NORMANDIE : comédie musicale en deux actes, de Paul Misraki, Henry Decoin et André Hornez, présentée au public pour le première fois en 1936, est jouée avec l’Orchestre des Frivolités Parisiennes au Théâtre Impérial de Compiègne, en Première le 7 février 2019.

J’ai rencontré dans la maison familiale son fils, Christophe Misraki, grand chef d’orchestre de l’invocation de la mémoire de son père.

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Paul Misraki, chez lui, à la fin de sa vie.

christophe misraki,paul misraki,compositeur,interview,mandorInterview :

Pouvez-vous nous présenter votre père en quelques mots, ce qui doit être extrêmement difficile étant donné la multitude d’activité qu’il avait.

C’est effectivement très dur. Mon père est un compositeur qui a vécu 90 ans dans le XXe siècle, de 1908 à 1998. Il a déposé son œuvre à la SACEM  de 1928 à 1994, il a donc 66 ans de carrière. Il avait un talent fou parce que c’était naturel. La musique lui venait comme ça, instinctivement.

Ce qui est fou, c’est qu’il n’a même pas fait le Conservatoire.

Il n’a pas appris la musique, ça lui venait tout seul. Après, il y a un boulot de fou derrière son œuvre et ses partitions sont hyper complexes. C’est un musicien qui a duré très longtemps parce qu’il avait la possibilité de s’adapter… et il a accepté de s’adapter. Il était aussi moderne en 1972 qu’en 1928. Il était capable de faire une musique de film pour un réalisateur aussi classique que Jean Delannoy, que pour ceux de la Nouvelle Vague.

Votre père était, parait-il, quelqu’un de très gentil.

Je ne vais pas employer mes mots pour parler de comment était mon père. Je vais utiliser ceux de Martin Pénet qui a fait tout une série d’émission sur mon père (à écouter ici) sur France Musique : « Paul Misraki est un musicien surdoué qui a marqué l’histoire de la chanson et de la musique de films de façon indélébile. D’une gentillesse proverbiale, il avait en outre le talent d’aligner les tubes avec une régularité déconcertante. »

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UTOPIA (aka K), en 1951 avec de gauche à droite : Paul Misraki - compositeur, Suzy Delair, Max Elloy (debout), Oliver Hardy, Adriano Rimoldi Designer, Stan Laurel. Bref avec Laurel et hardy, quoi!

Vos grands-parents ne souhaitaient pas que votre père devienne musicien, mais plutôt assureur. Pour quelqu’un qui a composé sa première valse à 8 ans, ça devait être impossible d’emprunter une autre trajectoire que celle de la musique.

Evidemment qu’il ne pouvait pas faire autre chose. Il vivait pour la musique. Il n’a jamais compris comment les notes, voire des orchestrations complètes, lui venaient à n’importe quelle heure du jour et de la nuit.

Vous avez vécu dans une atmosphère musicale constante.

Justement pas. Mon père essayait deux trois notes, après il pouvait y avoir une heure et demie de silence total pendant lesquelles il écrivait ce qu’il entendait dans sa tête. Il y avait de longs silences à la maison, parce que dans ces moments-là, il ne fallait pas faire de bruit.

3 musiques de films composées par Paul Misraki.

Le doulos de Jean-Pierre Melleville. 

Chien perdu sans collier de Jean Delannoy.

"Les volets clos" de Jean-Claude Brialy.

Quand il créait, il était dans une certaine fragilité ?

Oui, absolument. C’est pour ça qu’il ne fallait faire aucun bruit. S’il entendait un peu fort un disque à moi, je détruisais le château de cartes qu’il y avait dans sa tête.

Il écoutait de la musique moderne ?

Il était obligé pour rester à la page et écrire des musiques de films modernes. Il écoutait mon disque des Pink Floyd, The Dark Side of the Moon, les Beatles, Simon & Garfunkel… Il essayait de comprendre cette musique électrique et électronique qui apparaissait. Il devait s’adapter constamment. La musique, dans cet appartement où nous sommes, c’était du boulot. Il n’en écoutait jamais pour lui, car ça lui donnait l’impression de travailler.

Vous tentiez vous-même de lui faire écouter des disques que vous appréciez ?

Oui, mais il considérait que c’était de la musique de sauvage. Je me souviens de ce fauteuil à côté de vous où il écoutait Wind and Wuthering de Genesis en 1976. Je ne peux pas vous dire qu’il s’en délectait.

Pourquoi défendez-vous la mémoire artistique de votre père ?

J’ai découvert l’univers de mon père il y a dix ans. Quand j’ai commencé à mettre mon nez dedans, j’ai trouvé que son œuvre était hallucinante. Je m’y suis immergé avec plaisir et j’ai vu arriver 2018, j’ai bien compris qu’il fallait qu’il se passe des choses autour de mon père. Je viens du marketing donc je sais ce que c’est que de créer un évènement ou des actus pour intéresser le public et les journalistes.

Que préférez-vous dans l’œuvre de votre père ?

J’aime bien ses chansons sentimentales avec une petite touche d’humour comme « Le petit souper aux chandelles » interprété par Henri Salvador. Mon père, lui, préférait « Insensiblement » et tout le monde est d’accord avec ça. Dans les musiques de films, on trouve aussi des joyaux. Pour le moment, j’ai un coup de cœur pour le final du film de Godard Alphaville.

Henri Salvador: "Un petit souper aux chandelles".

Alphaville de Jean-Luc Godard : Thème d'amour.

Renée Lebas : "Insensiblement".

Il n’était pas très mondain votre papa…

Il était timide. Quand il parlait musique avec des professionnels, pas de souci, mais dès qu’il s’agissait de faire des mondanités, c’était compliqué pour lui. Parler de son univers à des journalistes, par exemple, ça ne le dérangeait pas. Je suis allé sur le site de l’INA, j’ai vu qu’il y avait 351 extraits d’émissions de télé avec lui.

Lundi prochain, le 17 décembre 2018, il y a un premier spectacle, « Qu’est-ce qu’on attend pour être mômes », un cabaret musical autour des œuvres de Paul Misraki. 200 enfants et adolescents chanteront et joueront des compositions de votre père, tous gens confondus, c’est ça ?

Il y a plusieurs formations musicales d’enfants et d’adolescents qui sont impliquées. Il y aura une première partie « chansons » avec une formation orchestrale ensuite avec un big band d’enfants et d’ados. La deuxième partie, ce sera les musiques de films avec l’Orchestre des Petites Mains Symphoniques.

Vous-même, vous participez au spectacle.

Au lieu de me faire parler devant le public, on me fait jouer un rôle avec deux garçons de 13 ans qui me donnent la réplique. Ce sera un semblant de conflit de générations sur un mode humoristique pour annoncer et raconter les chansons qui vont venir. Je ne suis jamais monté sur scène pour jouer un rôle, c’est donc une grande première pour moi.

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Pendant l'interview...

christophe misraki,paul misraki,compositeur,interview,mandorVotre père écrivait beaucoup de livres sur le questionnement existentiel.

L’ensemble des livres de mon père est cohérent. On ne peut pas prendre un de ses bouquins de façon isolée, je trouve que ça a moins de sens. Le problème de Paul Misraki, c’est qu’il est né dans une famille d’assureurs. Son père voulait qu’il soit dans les assurances et lui ne vivait que pour la musique. A un moment donné, il y a eu un vrai conflit père-fils. A partir de là, il s’est posé beaucoup de questions. Qui suis-je ? A quoi ça sert que je sois ici ? Quel est le sens de tout ça ? Il a rencontré des hommes de religions diverses, il a beaucoup lu… il a fini par se convertir au catholicisme. Ses livres ont tous un rapport avec ça.

Vous les avez lus?

Oui, mais je ne suis pas un grand spécialiste de ses ouvrages. Ma sœur est beaucoup plus intéressée par cet aspect-là de sa création.

Vous êtes fier de votre papa ?

On aurait du mal à ne pas l’être. Mais, pour moi, c’est une découverte tardive. Je n’avais pas pris la mesure de son œuvre. Il a composé 180 musiques de films. Il y a des années, je ne comprends même pas comment c’est possible. En 1956, 1957 et 1958, il fait 12 musiques de films avec des partitions écrites la main, comme je vous les ai montrés dans le placard. Comment on fait ça ? Un par mois… C’est fou ! 

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Avec Christophe Misraki, dans la maison familiale, le 12 décembre 2018.

Bonus : Après mon interview, est arrivé le très sympathique Alain Leroy pour L'œil du spectacle. Voici le fruit de son travail  (parfaitement complémentaire du mien).