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11 octobre 2018

Alexis HK : interview pour Comme un ours

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(Photo: Pierre Leblanc)

La dernière fois que j’ai reçu Alexis HK, c’était une semaine après les attentats parisiens. Il venait pour parler du spectacle Georges& moi. Lui et moi, complètement choqués, avions du mal à nous projeter en mode « promo ». On a fait à peu près le job (voir là). Ce n’était pas la première fois que nous nous voyions pour parler musique  (là en 2009 pour le clip des « Affranchis » et ici en 2012 pour l’album L’instant présent.)

J’étais donc ravi de le revoir le 19 septembre dernier en terrasse de La Maroquinerie, plus sereinement, par une belle journée ensoleillée, pour évoquer Comme un ours (sortie vendredi dernier), dans lequel Alexis HK nous dévoile une nouvelle facette de son talent, toujours tout en élégance et en poésie.

alexis hk, comme un ours, interview, mandor, la familiaArgumentaire de presse (version un peu écourtée):

Alexis HK chante avec humour mais sans cynisme, avec tendresse mais sans fadeur. Après le succès des Affranchis, couronné par un Olympia en 2010, et de son spectacle Georges & moi en 2015, Alexis a pourtant voulu rentrer dans son antre. De là est né Comme un ours, projet de solitude intentionnelle dans lequel le chanteur, d’habitude si friand de collaborations, tient les commandes de A à Z. Mais les événements de 2015 ont fait trembler la plus profonde des cavernes, et même isolé au milieu du vignoble nantais, l’ours volontaire s’est retrouvé plongé tête la première dans un monde qu’on ne peut plus tourner en dérision. Il écrit alors la noirceur, la violence, et la peur en empruntant aux styles musicaux émergents leurs rythmiques électrisées et électrisantes qui remplacent les traditionnelles batteries, leurs loops aux basses lancinantes, et les syllabes martelées comme des halètements qui s’abattent frénétiquement sur les consonnes les plus dures.

Alexis HK a façonné cet album comme un exemple : partant des nuages les plus noirs de notre époque, du fascisme rampant et du racisme banalisé (« Les pieds dans la boue », « La chasse »), l’ours-chanteur s’accroche à la chanson pour faire refleurir nos sourires en trouvant du réconfort auprès d’un chien (« Je veux un chien »), d’une femme (« La fille à Pierrot ») ou d’un enfant (Salut mon grand). Et comme ultime défi, Alexis réussit la prouesse de rassembler dans une même chanson l’horreur et la beauté, se souvenant que le soleil brillait le 13 novembre 2015, et que les bières rousses s’empilaient sur les tables des terrasses (« Marianne »). Enfin, en guise de point final, Alexis s’envole le temps d’un dernier morceau (« Un beau jour ») qui rassemble tout ce qui fait la force de cet album : nous quittant sur une mélodie légère, il porte un dernier regard lucide et sensible sur cette vie au goût parfois amer qu’il aime pourtant de toutes ses forces.

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(Photo : Pierre Leblanc)

alexis hk,comme un ours,interview,mandor,la familiaInterview :

Il est indiqué dans l’argumentaire de presse que tu as fait ce nouveau disque seul. Or, tu tiens à préciser que Sébastien Collinet (Rover, Florent Marchet) est intervenu comme coréalisateur.

Il est intervenu après les maquettes. Il m’apporte énormément parce qu’il arrive à faire des choses que je ne parviens pas à régler moi-même. Il gonfle les morceaux de manière fine et intelligente. Avant qu’il n’arrive pour m’aider, je me suis enfermé volontairement.

C’était une expérience solitaire que tu souhaitais ardemment ?

Je voulais goûter cette solitude impossible. Cela m’a permis de comprendre que, décidément, on a vraiment besoin des autres pour avancer. Pour le savoir, il fallait que je prenne le temps de m’isoler.

Il parait que tu te levais à 5 heures du matin et que tu travaillais toute la journée. C’est vrai ?

Oui. Tu es déjà venu chez moi à la campagne, tu vois donc mon cadre de vie. C’est agréable. Je me suis acheté un tas d’instruments et je me suis fait plaisir. Je suis arrivé à un moment de ma vie où je ne sais pas trop quel va être mon avenir social, par contre, je sais que mon avenir personnel est dans le plaisir et l’amusement. Si je continue à avoir la chance de faire des albums, il faut que je m’en donne les moyens.

Tu continues à chercher de nouveaux sons ?

Oui, j’en cherche que je voudrais entendre. J’en trouve parfois. Je me suis aussi posé des questions sur mes propres envies. Là, j’ai vraiment pris le temps de la réflexion, ce qui n’était pas le cas dans les albums précédents. J’avais plus donné les clefs à Matthieu Ballet qui avait fait un super travail de réalisateur, mais là j’avais envie de garder le double des clefs.

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C’était aussi pour savoir si tu pouvais t’en sortir seul après toutes ces années ?

Oui, tu as raison. C’était un bilan de compétence personnel. Je voulais savoir jusqu’où je pouvais aller seul. Ça m’a permis de faire des recherches musicales tranquillement. Je pouvais faire, défaire, refaire, redéfaire… Par ignorance, j’ai fait des détours qui m’ont amené à des résultats inattendus qu’au final j’aime bien.

L’histoire de la contrebasse que tu as voulu apprendre tout seul, c’est vrai ?

Tout à fait. C’est un instrument que j’aime énormément depuis toujours et j’ai envie de progresser encore et encore. J’adorerais être accompagnateur d’un autre artiste avec cet instrument (rires).

Goldman a fait ça pour certains potes comme Gildas Arzel. Il n’était que guitariste.

Oui, c’est très fort étant donné sa notoriété. Tu sais, c’est agréable de changer de poste.

"Marianne" audio.

La dernière fois que nous nous sommes vus pour une interview, c’était une semaine après les attentats parisiens. Je me souviens que tu étais meurtri. Ce nouvel album est marqué par ces évènements, notamment dans la chanson « Marianne ».

Ca a dû te rappeler des propos que je t’avais tenu.

Oui, nous avions beaucoup parlé en off de tout ça.

L’histoire de la chanson « « Marianne » est vraie. J’ai clairement raconté ce que j’ai vécu. Marianne n’est pas le symbole de la république, même si ça le devient au fur et à mesure de la chanson, mais au départ c’est ma grande amie, Marianne, avec laquelle je déjeunais ce jour-là, rue Jean-Pierre Timbaud, pas loin du Bataclan. Cela faisait longtemps que nous ne nous étions pas vus, elle était très déprimée. Elle craquait un peu. Elle avait l’impression que le monde était en pleine régression. J’ai essayé de la réconforter et je suis parti jouer dans le 77. Et est arrivé ce qui est arrivé quelques heures plus tard. J’ai trouvé qu’il y avait quelque chose à raconter sur cette femme qui ne croyait plus trop en ce monde et qui habitait à côté des lieux où se sont passés ses attentats.

Cette chanson est aussi un devoir de mémoire ?

Oui, parce que c’est un événement crucial dans l’histoire.

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(Photo : Pierre Leblanc)

Depuis 2015, peux-tu continuer à tourner le monde en dérision ?

Ce qui est sûr, c’est que je n’écris plus de la même façon. Mais, ce n’est pas qu’à cause de cela. On n’écrit pas les mêmes choses à 44 ans qu’à 22 ans. J’ai voulu faire une introspection sur ce que je ressentais par rapport à l’état du monde.

Et il t’inspire quoi le monde ?

Il y a des avancées incroyables et je suis persuadé qu’il y a de très belles choses dans l’époque d’aujourd’hui, même si on ne nous les montre pas forcément. Mais en même temps, il y a une régression des mentalités, des régressions idéologiques et plus de racisme ordinaire. Le nouveau président des Etats-Unis est une caricature à lui tout seul, on ne peut même pas le tourner en dérision. On n’est plus dans l’époque où il y avait les guignols de l’info qui était le baromètre, qui pouvait se moquer de tout… Il y a clairement quelque chose qui a changé.

"La chasse" audio.

Ce racisme ordinaire, tu l’as traité dans deux chansons : « Les pieds dans la boue » et « La chasse ».

Dans « La chasse », j’ai pensé que j’étais allé trop loin parce que je parle de chasse à l’homme, mais j’ai lu un article récemment sur une chasse à l’homme, pour être clair, une chasse aux migrants, qui a eu lieu en Allemagne après la mort d’un allemand. Du coup, ma chanson reflète bien la réalité. Je n’ai pas été excessif.

Dans « Les pieds dans la boue », tu vises clairement le Front National, enfin le désormais Rassemblement National.

Non, je vise tout le monde parce que presque tous les partis se sont mis sur la même ligne idéologique. Il y a même des partis de gauche qui brisent la ligne de leur parti en disant qu’il faut arrêter de faire de l’angélisme et que les migrants est un problème qu’il faut savoir gérer. Je pense par contre qui si on accueille des personnes, il faut qu’elles soient bien accueillies. Dans cette chanson je parle plus de sentiments que de situations politiques. Je n’ai pas de solutions politiques, par contre la régression me fait peur et c’est quelque chose que je ressens profondément.

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(Photo : Pierre Leblanc)

Pour passer à un sujet plus tendre, il y a une chanson qui m’a fait fondre : « Salut mon grand ». J’adore cette phrase que tu chantes : « une pensée douce au mec que m’a donné ta maman ».

Un chanteur qui écrit pour son enfant, je sais, ce n’est pas original, mais j’avais envie de le faire. J’en ai profité pour parler de notre génération à nous, la tienne et la mienne, qui sont sensiblement les mêmes.

Cette chanson me met dans un état de mélancolie.

On parle de la jeunesse d’aujourd’hui. On la caricature un petit peu avec les smartphones ou toutes sortes d’écrans. Nous aussi on était tout le temps sur un écran, mais c’était un seul et même écran avec trois chaînes de télé. La télé a rapidement compris son pouvoir. Je dis à la jeune génération qu’il y a eu pire qu’eux. Nous, nous voyions le monde avec très peu de prismes. Mon fils de 10 ans me sort des trucs que je n’aurais jamais pu dire à son âge. Les enfants d’aujourd’hui sont beaucoup plus mûrs que nous l’étions. Internet, c’est mieux que la télé.

Tu ne vas te faire que des amis…

(Rires) Comme je ne passais pas beaucoup à la télé, ça va continuer.

Ton fils aime cette chanson ?

Oui, il l’adore. En plus, sa mère, Liz (Cherhal), en a aussi écrit une sur lui. Il est donc très content.

"Je veux en chien" audio.

Une autre chanson que j’aime beaucoup, c’est « Je veux un chien ».

Je voulais parler des chiens parce que je les adore, mais j’adore les chats aussi. Je voulais parler des tempéraments. On est dans des sociétés où les gens sont plutôt chats. Il faut être à leur service et ils sont imprévisibles. Les chiens, eux, donnent tout… et je connais des gens qui sont comme ça, avec un tempérament chien, qui vous suivent, qui ne vous jugent pas et qui vous aiment. Dans cette chanson, il y a évidemment une double lecture possible, je ne voulais pas faire juste « 30 millions d’amis » (rires).

Parlons de « La fille à Pierrot ». La façon d’écrire cette histoire m’a fait penser à Pierre Perret.

Déjà ça me fait très plaisir. Je l’ai découvert sur le tard. J’ai même participé à l’album lui rendant hommage avec les Ogres de Barback. Je l’ai donc rencontré et je me suis plongé dans son œuvre. Je ne connaissais que les basiques très populaires, mais j’ai réalisé le niveau d’écriture extraordinaire qu’il a. Que tu me rapproches de ce grand homme me touche profondément.

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Tu n’aimes pas entendre cela, mais dans le métier, nous savons bien que tu es une des plus belles plumes de la chanson française.

Je pense que j’essaie d’avoir une écriture personnelle et que j’essaie de soigner mes mots. C’est mon arme pour pouvoir proposer quelque chose d’artistique. Dans la scène française d’aujourd’hui, il y a quand même du monde et des gens extrêmement brillants. Je pense à des gens comme Laura Cahen, Babx, Liz Cherhal… ils ont un sens de l’écriture qui est très fort et qui me rassure beaucoup parce que j’ai l’impression qu’on en a besoin. Nos cerveaux qui reçoivent tellement d’informations ont besoin de temps en temps qu’on leur parle de manière un peu apprêtée.

Tu as une façon d’interpréter tes chansons assez unique.

Quand on écoute Brel ou Brassens, deux artistes diamétralement opposés, ce sont eux qu’on écoute. Barbara, Juliette, Nougaro, Gainsbourg sont des gens qui ont mis aussi la barre très haute en matière d’écriture  et qui ont proposé quelque chose de reconnaissable. C’est ce qu’il y de plus difficile en musique et c’est ce que je tente de faire. J’ai bien dit « je tente ».

Clip officiel de "Come un ours".

Tu racontes la solitude des êtres dans « Comme un ours ».

Souchon, ce génie, avait trouvé la formule idéale : « l’ultra moderne solitude ». Je parle dans cette chanson de cette solitude pas seule. C’est parfois agréable, mais comme toutes les drogues, il ne faut pas en abuser parce qu’après, on perd le contact et c’est là que l’on réalise tout ce qui nous manque, tout ce que l’on a perdu et ainsi de suite. Moi, j’ai un mode de vie assez solitaire parce que je vis dans un endroit isolé. J’ai eu à un moment le sentiment de me perdre. Je me disais que si je continuais comme ça, j’allais commencer à parler à mes glaïeuls et penser à mes aïeux. Ça m’a inspiré cette chanson. La solitude est une maladie très dangereuse.

Une maladie ?

Le virus de la solitude qui nous pousse à nous retrancher, ça peut devenir une maladie mentale.

Dans « Porté », tu écris « la prose apaise les ecchymoses ». Là, j’ai besoin de précisions.

Je dis au premier degré qu’écrire apaise. La prose est là pour mettre en avant des états d’âme qu’on garderait pour soi. Il faut chercher les mots qui sont les plus proches de ce que l’on ressent, c’est apaisant comme thérapie.

« Le cerisier » a été écrit par ton père.

Mon père aime bien écrire et il voulait que je chante une chanson à lui. Il m’a proposé plein de choses, mais je lui ai répondu que je voulais chanter quelque chose qui parle de la vie simple et réelle. Un jour, j’étais dans son jardin et je lui fais la remarque que ce cerisier dont on croyait qu’il allait mourir chaque année restait bien vivant. Chaque année il est toujours là et très productif. J’ai trouvé que c’était un message d’espoir. C’est une image qui contient la mélancolie de la mort et la joie de la renaissance. Il a tout de suite écrit ce texte et j’ai tout de suite adhéré.

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Quel rapport as-tu avec la reconnaissance ?

Je ne suis pas dans l’obsession de la reconnaissance, mais je suis comme tout le monde, quand j’ai des marques de considérations appuyées, j’apprécie et ça peut être très touchant. Après, si c’est le seul objectif d’une démarche artistique, je pense que c’est un peu gâché. Il faut que ça arrive à la toute fin… quand on a bien travaillé.

Tu sais quand tu as réussi un album ?

Je pense que Comme un ours est un album réussi. Les autres me semblaient plus expérimentaux. Je suis heureux de ce disque parce que je trouve qu’il y a une vraie cohérence. Le dernier présent s’approchait de ça, mais Comme un ours est plus abouti.

Tu t’es sorti facilement du spectacle Georges et moi ?

Oui et non. Ca a créé une dynamique en tout cas. J’ai écrit les chansons de Comme un ours pendant la tournée Georges et moi. Tu sais, j’ai le cerveau fragmenté. Une chose en appelle une autre, donne envie d’une autre, mais je suis rarement en focus sur un seul truc. J’ai un problème de dichotomie interne qui fait que j’avais l’impression d’être en dialogue avec le fantôme de Brassens, mais que ça ne m’empêchait pas d’être dans mes sons et mes textes à moi. J’ai l’impression qu’il me soufflait sa philosophie : « fais les choses par toi-même, trouves ton truc à toi ». C’est ce qu’il a fait lui. Je pense que j’ai écouté son message subliminal.

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