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23 juillet 2018

Francofolies de La Rochelle : interview de Didier Varrod

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(Photo : France Inter)

didier varrod, foule sentimentale, france inter, interview, francofolies de la rochelle, mandorIl n’existe (quasiment) plus d’émissions consacrées à la chanson française sur les ondes radiophoniques et je trouve cela déplorable. Un des derniers des mohicans défendant la chanson d’aujourd’hui, classique et moderne est Didier Varrod (mais citons aussi notamment Yvan Cujious avec son Loft Music sur Sud Radio et Olivier Bas avec Ricochets sur Radio Néo...).

« Didier Varrod a fait toute sa carrière à France Inter. Directeur de la musique de la chaine de service public de 2012 à 2016, il s’est illustré par le lancement à la radio d’une nouvelle génération d’artistes. Il est aujourd’hui producteur de l’émission Foule sentimentale consacrée à la scène musicale française, où se croisent anciennes et jeunes pousses de la chanson, de la pop, du rock, du hip hop et des musiques électroniques.

Dans cette émission, il a mis en place des résidences de jeunes artistes qui pendant quatre semaines se font connaitre au grand public. On y a ainsi découvert les premiers pas radiophoniques de Juliette Armanet, Tim Dup, Eddy de Pretto, Fishbach, Lomepal, Aloise Sauvage, Nusky, Clara Luciani etc… Il est également l’auteur de documentaires événements sur la chanson pour la télévision de service public. France Gall, Renaud, Julien Clerc, Véronique Sanson, Daniel Balavoine, Serge Gainsbourg, Coluche, Jean Jacques Goldman, tous couronnés par de gros succès critiques et d’audience. Il a également signé une douzaine d’ouvrages sur la chanson. Didier Varrod a été également programmateur. Francofolies de la Rochelle, Nuit des électrons libres au Futuroscope de Poitiers, le festival FNAC Live… Il a été fait Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en janvier 2011. » (Source : site de l’Académie Charles Cros)

Le 15 juillet dernier (quelques heures avant la finale de la Coupe du Monde), nous nous sommes donnés rendez-vous dans un hôtel Rochelais. Présent sur place du premier au dernier jour, Didier Varrod a animé bon nombre d’émissions en direct des Francofolies. L’occasion de lui poser notamment des questions sur ses relations (parfois houleuses) avec ce festival, sur son émission, l’état de la chanson française aujourd’hui, son rapport avec les artistes et sur des affaires plus personnelles… C’est passionnant et sans langue de bois.

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(Photo : Renaud Monfourny)

didier varrod,foule sentimentale,france inter,interview,francofolies de la rochelle,mandorInterview :

Ça te fait quoi de revenir aux Francofolies chaque année ?

Les Francofolies de La Rochelle et moi, c’est une histoire d’amour qui, comme beaucoup d’histoires d’amour, a été contrarié. C’est une histoire très particulière, à la fois très forte, constitutive de ce que je suis, où il y a toujours quelques traces de petites douleurs qui ne parviennent pas à s’effacer et qui parcourent mon esprit quand j’arrive ici.

Tu as appris beaucoup aux Francos, je crois.

J’ai commencé dans ce métier de journaliste musical en 1983 et deux ans plus tard, j’arrivais ici avec Jean-Louis Foulquier. Les Francos sont liés à l’émergence, à la naissance de mon métier. J’ai appris à être journaliste intrinsèquement. Il faut rappeler que ce type de festival n’existait pas, même si, aujourd’hui, il s’est démultiplié sur tout le territoire. Il y avait donc tout à faire, à inventer, à imaginer. Jean-Louis l’a souvent expliqué, il a exporté le modèle de nos amis québécois. Quand il est allé au Québec la première fois, il a vu que ce peuple francophone était capable de se regrouper, de vivre ensemble et d’inventer sur cinq jours un territoire utopique ou toutes les musiques, toutes les générations, tous les modes de vie pouvaient se rencontrer. C’est ce qu’il a fait ici avec, au début, beaucoup d’oppositions locales. Je me souviens que les premières années des commerçants mécontents affrontaient Foulquier parce qu’ils assimilaient le public des Francos à une horde de punks à chiens. Il a fallu aussi convaincre les artistes que ce moment-là était un passage obligé. J’ai vécu la construction, l’édification, le développement, les crises de croissance, le désamour et le retour en grâce.

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Après la victoire des bleus, lors de la dernière émission en direct du Café Pollen, aux Francofolies de La Rochelle le 15 juillet 2018 (photo : Mandor).

En ce jour de finale de la Coupe du Monde, que ressens-tu ?

Je suis très ému, parce qu’une finale de coupe du monde c’est un grand moment de vivre ensemble pour le pays et la nation, mais aussi parce que lors de la finale de 1998, je n’étais pas là. J’ai quasiment fait toutes les éditions, mais j’ai commencé à prendre le large avec les Francofolies en 1997 et 1998. Pendant ces années-là, je travaillais en maison de disques. C’était compliqué d’être à la fois programmateur avec Foulquier et être, en même temps, directeur artistique d’une maison de disques.

Le début des années 2000 est un tournant pour Jean-Louis Foulquier.

Oui, c’est le moment ou le bateau s’est remis dans le bons sens après des années plus difficiles. En 98, les Francos ont programmé à la fois Sardou et organisé une rave. Les festivaliers ont perdu leurs repères. Les Francos avec les années 2000 sont retournés vers leurs fondamentaux. Les artistes de scène de la chanson plutôt d’auteur et le hip hop mieux intégrés… A partir de 2001/2002 les Francos ont trouvé enfin leur deuxième souffle. La musique bougeait déjà. Il y avait de la techno, du hip-hop, plein d’autres musiques, mais Jean-Louis a estimé qu’il fallait que ce festival reste fidèle à ce qu’il avait toujours été. Ça a correspondu à l’émergence de la nouvelle scène française : Cali, Sanseverino, Benabar, La Grande Sophie, Camille… ils ont émergé de la scène sans passer par le filtre réducteur des médias. Moi j’adorais la techno et les musiques électroniques et cette nouvelle génération dite nouvelle scène française était celle avec laquelle je tissais des liens. Ambre, la fille de Jean-Louis, a ouvert le festival au hip hop. C’est donc à ce moment que j’ai rejoint Foulquier à nouveau avec cette promesse faite en 2004 qu’il quitterait le navire pour me passer la succession. C’était une décision qu’il a même annoncé à la presse et au métier pour pouvoir préparer la transition.

Promesse non tenue. Tu n’étais pas Rochelais, c’était un problème ?

Oui, c’était pour certains un énorme problème. Beaucoup plus que reprendre un festival, parce que j’avais déjà un peu de bouteille. Je connaissais tous les rouages de ce festival, j’avais des idées très précises de la manière dont je pouvais le faire évoluer. Même si je n’avais jamais voulu en faire un métier. Je ne me suis jamais dit « quand je serai grand je serai directeur de festival ». Je crois que ce que j’ai payé par-dessus tout, c’est de ne pas être équipé financièrement. Je n’avais pas de société, pas de bizness, j’étais juste moi. Le montage économique était plus compliqué à imaginer. Face à des gens qui arrivaient avec de l’argent, je n’ai pas fait le poids.

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Jean-Louis Foulquier et Didier Varrod en 1989.

Tu t’es occupé des Francofolies de La Rochelle avec Jean-Louis Foulquier de 1985 à 2004 avec une pause entre 1997 et 1999. Tu es revenu plus tard pour faire des émissions ici pour France Inter.

J’ai mis du temps à revenir. C’est le patron des Francos, Gérard Pont, qui m’a invité. Il a été vraiment déterminant et a eu les bons arguments pour me convaincre. J’ai refusé pendant un petit moment. J’ai fini par accepter de revenir en juillet 2008. Il m’a reçu comme un prince et ça m’a touché évidemment.

Pourquoi ?

La blessure était un peu refermée, j’avais fait une psychothérapie. J’ai compris qu’à un moment donné, il fallait savoir affronter ses blessures, affronter ses propres failles et surtout accepter à ciel ouvert ce que l’on est. J’ai aussi compris que cette aventure n’était peut-être pas faite pour moi. Que ma place était ailleurs. Je ne suis pas parfait, mais je suis un homme qui accepte de souffrir et qui accepte enfin de se montrer tel qu’il est. Ça a été un parcours un peu long et difficile, mais essentiel pour la suite.

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Didier Varrod interviewe Gérard Pont, le directeur des Francofolies de La Rochelle.

Tu te sens l’enfant de Foulquier ou tu es aujourd’hui vraiment détaché de ce mentor ? 

C’est une très bonne question parce que, finalement, elle est pleine de sens et elle raconte ce qu’est la vie. Comme tout le monde le sait, j’ai eu une relation très forte avec Foulquier jusqu’en 2004. Il a été une sorte de tuteur professionnel. Mais j’en ai eu d’autres comme Christian Page, décédé aujourd’hui qui m’a fait entrer dans le métier. Par moments, on a des tentations de se désaxer ou d’être un peu moins digne ou de répondre à des sirènes qui ne sont pas forcément celles qui vous conviennent, donc Foulquier m’a toujours permis de savoir où étaient mes racines et de me tenir droit. C’est pour moi essentiel dans la vie. L’intégrité est la vertu cardinale de ce métier. En cela je lui dois sûrement ce que je suis et les choix professionnels que j’opère.

Et puis, il y a eu une séparation douloureuse entre vous (lire cet article de Libération datant de 2005)

Oui effectivement. Et qui s’est malheureusement terminé aux prud’hommes… Je le répète aujourd’hui, d’avoir fait un procès aux Prud’hommes à Foulquier en 2005, ça m’a paradoxalement libéré. En plus c’était à la fois un procès à Foulquier, mais aussi à la société des Francofolies. C’était à la fois la même chose et différent. Le fait de passer devant la justice désamorce toutes les problématiques psychanalytiques. Ça c’était vis-à-vis de lui. Je n’avais nullement envie de « tuer le père » grâce à la justice. Et finalement j’ai perdu, mais lui n’a pas gagné non plus. Moi, j’estime avoir vraiment perdu au regard du travail fourni. Vis-à-vis de la législation du travail. J’ai travaillé 20 ans dans un festival avec des CDD successifs qui n’ont pas été requalifiés en CDI. Et le fait d’être viré comme ça, c’était implicitement une non reconnaissance de mon investissement, de mon travail dans cette aventure pour laquelle Jean Louis m’avait fait confiance jusque-là. Et ce qui était le plus blessant c’était d’observer la lâcheté de certains, de tous ceux qui avaient été témoins de ce passage de témoin et qui n’étaient plus là. Beaucoup étaient aussi gênés, consternés ou attristés d’observer une telle rupture. Parce qu’ils nous aimaient ensemble autant que séparément…

Qu’est devenue ensuite ta relation avec Jean-Louis Foulquier ?

Il a été sidéré, ce qui est normal, que je puisse « l’emmener » aux Prud’hommes. (Un moment de silence) L’histoire est un peu dure, je vais garder mes lunettes noires. Je suis revenu à La Rochelle l’année où lui s’est fait virer de France Inter. Il était également en CDD, car tous les producteurs de Radio France sont en CDD. Je passais dans la rue où se trouve l’hôtel où nous sommes en ce moment et franchement, je craignais de le croiser. Ce qui devait arriver est arrivé. J’ai entendu crier très fort « Didier ! »  Là, c’était une scène de théâtre. Toute la rue nous regardait et, je te jure, il y a eu un silence aux tables des restaurants. Les gens se disaient « putain qu’est-ce qu’ils vont faire ? » Je suis arrivé devant lui, je lui ai fait la bise et il m’a dit : « Tu as vu ce qu’ils m’ont fait ». J’ai répondu sans acrimonie, le sourire en coin : « Je crois que tu vis ce que j’ai déjà vécu…»  Il s’est marré comme toujours. C’est le juste retour des choses, c’est la vie. Je l’ai quand même pris dans les bras. Il était au bord des larmes et je lui ai dit qu’il fallait s’en foutre et que nous étions plus forts que ça. C’était l’acte sacré de réconciliation… nous avions vécu la même chose.

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Aux Francofolies de La Rochelle, chaque année, deux portraits rendent hommage à Jean-Louis Foulquier, dont celui-ci (photo : Mandor).

Vous vous êtes revus après ?

Non. Il ne m’a pas rappelé pendant des mois alors que je pensais qu’il le ferait. On a fini par se recroiser parfois et à chaque fois c’était sympa, mais assez rapide. Il m’a parlé de son expérience au théâtre. Il était heureux comme un gamin de cette expérience où il avait adapté le best-seller de Philippe Delerm, La première gorgée de bière. C’était un de ses rêves, comme de faire le chanteur.

Un jour, il tombe malade.

Avant cela, Pauline Chauvet, qui était son assistante, m’a demandé de l’appeler parce qu’il le souhaitait. Ce que j’ai fait, mais il était déjà assez fatigué. Je me souviens d’une très longue conversation alors que j’étais à Venise. Il était heureux pour moi de me savoir amoureux et pacsé. On a parlé très longuement. Il rêvait en fait de me voir responsable de la programmation musicale d’Inter. Il était réconcilié de savoir Philippe Val aux commandes de la radio. Il l’aimait beaucoup. Puis il est tombé malade, je suis devenu directeur de la musique à Inter et je lui ai promis de passer le voir pour que l’on se retrouve enfin. Je voulais lui apporter mon livre sur Trenet, lui montrer comment je travaillais à la direction de la musique. Il m’a fait comprendre que ce n’était pas la peine que je vienne. Et il m’a dit très étrangement « je t’aime », ce qui n’était ni dans ses habitudes, ni dans son vocabulaire. Quelques semaines plus tard, Pauline m’a fait comprendre que c’était la fin. J’ai appris que juste avant de partir, il lui a dit : « Dis à Didier que je l’aime… dis le surtout à lui ». Ensuite il a fallu faire cette émission le soir de sa mort en direct avec tous ses amis artistes qui ont témoigné. C’était un exercice difficile, utile pour moi, mais surtout nécessaire pour que France Inter lui rende un peu ce soir-là ce qu’il avait donné à cette radio. Depuis qu’il est parti, tout mon parcours s’inscrit consciemment ou parfois inconsciemment dans cette continuité de l’œuvre de Jean-Louis Foulquier, différemment bien sûr, avec ma sensibilité, mes gouts... mais il n’y a pas une semaine où je ne parle pas de lui, où je n’évoque pas son travail. C’est ma manière, dans la durée, de démontrer que professionnellement on ne vient jamais de nulle part.

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Emission en direct du Café Pollen, le 15 juillet 2018 (photo : Mandor).

Dans ta façon d’interviewer les artistes, il y a du Foulquier en toi ?

Oui, un peu mais pas complètement. Nous avons en commun la bienveillance. Après, nous sommes totalement différents. Lui, dans la musique, ce qui l’intéressait c’était la fraternité, le côté « les copains d’abord ». Pour moi, cette notion aussi est importante, mais j’aime bien pénétrer dans la matrice de création. J’aime bien savoir le pourquoi du comment. Foulquier, c’était la force de la chanson comme lien de fraternité, moi c’est la force de la chanson comme lien politique et sociale dans la société.

Si tu n’as plus de responsabilités aux Francofolies, je vois bien qu’il y a comme « une cour » autour de toi. Je mets des guillemets à cour. Mais tu vois bien que tu es courtisé, non?

Un peu, mais quiconque a une possibilité de faire avancer, mettre en lumière un artiste est courtisé. Au fond, je sais que tout ça est tellement « fake ». J’ai vécu des années très difficiles, donc je peux te dire que malade, sans travail, dépressif, personne ne vient te voir. Ça a duré un petit moment, j’ai eu le temps de réfléchir à tout ça. Par contre, sans fausse humilité, je sais l’importance que j’ai aujourd’hui dans (long silence) l’économie de résistance de la chanson française. Même si je ne suis pas seul heureusement. Je suis très inquiet pour cette chanson qui est notre fleuron, qui est essentielle pour la culture de ce pays et qui est complètement méprisée. Comme un art marchand qui n’aurait pas besoin de cadre, de soutien, et d’une vraie politique… Et c’est vrai qu’on n’est de moins en moins nombreux à occuper des places stratégiques dans les grands médias.

C’est lourd à porter ça ?

Oui, particulièrement lorsque j’étais directeur de la musique à France Inter. C’est pour ça entre-autre que j’ai arrêté ce poste que j’ai tenu de 2012 à 2016. Ce n’est pas la seule raison évidemment. Il faut savoir laisser sa place, comprendre que l’essentiel a été fait, Mais c’est vrai que chaque fois que quelqu’un rentrait dans mon bureau et que je lui disais non pour la play list, j’avais l’impression que le monde s’écroulait. J’ai compris que je n’étais pas là pour détruire la vie des gens. Les artistes font des albums, ils y mettent toutes leurs vies, et ce n’est pas parce que France Inter va dire non que leur vie doit s’arrêter. J’avais de plus en plus l’impression que c’était ça.

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Didier Varrod, le 12 juillet 2018 avec Gael Faure, lors de la traversée du chenal de La  Rochelle (photo: Vincent Riviere).

Etre chef, tu as aimé ce rôle?

C’est génial, mais dans une durée courte. J'ai surtout aimé être le chef d’une mission de service publique. Cela a une autre dimension. 

Pendant cette période où tu étais directeur artistique et de la musique de France Inter, tu as intégré dans la programmation Woodkid, Christine & the Queens, Benjamin Clementine, Fauve, la Femme, Feu chatterton ! Jeanne Added, Radio Elvis, Jain… Le terme « défricheur de talents » te convient-il ?

J’adore l’idée de prendre des risques pour affirmer que tel ou telle artiste va cartonner. J’y crois à chaque fois et évidemment on se trompe aussi. Je dis toujours que je m’estime plus comme un passeur. Il y a toujours quelqu’un avant vous qui découvre un artiste. Que ce soit un journaliste, un manager ou je ne sais qui.

didier varrod,foule sentimentale,france inter,interview,francofolies de la rochelle,mandorChristine and the Queens, tu étais le tout premier à la passer à la radio.

C’est vrai. A 7h23, alors qu’elle n’était pas encore signée. Puis dans la Play-List d’inter, les émissions… Mais, encore une fois, il y a bien quelqu’un avant moi qui a dit : « Cette nana, elle est mortelle ! On va mettre un peu de sous pour l’aider à éditer son projet. » Et peut-être qu’avant l’éditrice, une petite salle avait décidée de la programmer parce qu’elle lui trouvait du talent… Voilà, ce n’est pas de la fausse modestie, mais je suis juste un passeur. Par contre, je pense que je peux être décisif dans le développement d’une carrière. C’est la plus belle des responsabilités.

Quand tu vois Christine and the Queens en couverture du Time, tu penses quoi ?

Je me dis que j’ai bien fait mon travail et je suis fier de l’avoir fait. Je me dis surtout que cette artiste peut nous rendre fier de faire bouger les lignes dans ce pays. Je pense qu’elle est aussi importante que les artistes de pop internationales comme Madonna ou Beyonce. C’est une femme qui dans son travail et sa musique redéfinit les questions d’identité et de son. Entertaineuse et politique à la fois, le rêve…

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Didier Varrod, chaque soir, en direct du café Belair à Radio France pour son émission "Foule sentimentale".

Les artistes te remercient-ils une fois le succès arrivé.

Il y en a bien sûr. Mais l’ingratitude existe aussi. Mais surtout, on ne fait pas ce travail pour être reconnu, même si c’est important pour sa propre confiance en soi, plus que pour son ego. Et pourtant parfois l’ego souffre. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi. J’ai eu parfois cette prétention d’avoir l’exclusivité de leur oreille ou de leurs confidences, mais j’ai fini par comprendre que tout cela est assez illusoire. Ce n’est pas plus mal parce que l’ego ça te décentre. Et tu perds l’essentiel de ta mission. Au fond, ça me permet de me centrer sur les gens de ma vie personnelle. Toute ta vie, il faut se remettre en question, refaire le match, comme dirait l’autre, prendre des risques avec des gens neufs… et parfois, ces risques, il faut les prendre en sachant quitter des gens avec qui tu as fait un bout de chemin. Je comprends ça.

Tu te sens bien dans notre corporation ?

Je suis journaliste depuis 1985 et j’ai toujours considéré que j’étais un corps étranger de cette corporation. Je n’ai jamais fait partie d’une bande. Je lis les Inrocks depuis le début et n’ai été « reconnu » par eux que récemment. Idem, avec Rock & Folk et Best dans les grandes années… J’aurais adoré travailler pour Télérama, ou Le Monde, ou Libé… Ma culture musicale s’est formée avec eux. A un moment, quand je cherchais du travail, j’ai envoyé des CV partout et je n’ai jamais reçu de réponses alors que j’avais déjà fait mes preuves chez Foulquier à Inter. Après il y a des journalistes que j’admire, comme Valérie Lehoux, qui est d’ailleurs une amie. J’adore toujours lire mes collègues : les papiers de Stéphane Davet, Christophe Conte, Gilles Medioni, Olivier Nuc etc… Et puis j’ai aujourd’hui une famille de cœur et esthétique avec l’immense Patrice Bardot que je considère comme un frère de plume, avec qui j’ai fait le magazine Serge, mon plus beau souvenir professionnel. Alexis Bernier qui en était le chef de meute et dont la plume sur l’électro a tant compté pour moi. Mais pour revenir à ta question,  je crois que faire des livres sur Eddy Mitchell, ou Daniel Balavoine, (ou pire) Sheila, ne m’a pas aidé à être compris par tous ses journaux. Pour eux, il y avait un truc fake chez moi. Comment pouvais-je être un apôtre des raves, de Manu le malin, de Chloé, de jouer des trucs indie en chanson et de parler sans honte de mon admiration pour Goldman ou Balavoine. Je n’ai jamais compris ça. Je peux te dire que j’ai beaucoup souffert d’être suspecté d’avoir des gouts de chiottes et des goûts un peu pointus dans le même temps, comme si je n’avais pas de colonne vertébrale musicale.

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Didier Varrod, chaque soir, en direct du café Belair à Radio France pour son émission "Foule sentimentale".

C’est fou parce que ce n’est pas du tout la perception que j’ai sur ce que les gens pensent de toi.

Parce que le monde musical a changé aussi. En fait, ce que je viens de te raconter, c’était plutôt une réalité du début des années 1980 jusqu’à, en gros, l’année 2012. Quand est arrivée la génération Christine and the Queens, Woodkid et aujourd’hui Fishbach, Juliette Armanet,Tim Dup ou Jain, on s’est sentis sur la même longueur d’onde. Christine and the Queens m’a dit « j’adore Balavoine », Fishbach m’a avoué aimer Jean-Jacques Goldman… le groupe L’impératrice a rendu hommage à Michel berger dans Foule sentimentale. Eddy de Pretto reprend Jul. Les chansons honteuses existent moins aujourd’hui. Et puis il y a les rappeurs qui font beaucoup pour faire tomber toutes les barrières. Orelsan, Lomepal, Myth Syzer, Lonepsi, lord Esperanza etc… cette nouvelle génération a adoubé les artistes honnis historiquement par les Inrocks, Libé et Rock & Folk pendant des années. Aujourd’hui, dans le métier, je suis un réfugié avec une carte de séjour (rires). Là, c’est ma meilleure époque professionnelle. Je n’ai jamais été autant excité par les artistes qui arrivent. C’est comme si c’était mon moment. Je suis en phase avec les gens qui émergent, quand on se parle j’ai l’impression de me reconnaitre.

Vas-tu écrire un nouveau livre ?

Oui, mais si j’arrive à l’écrire, ce sera un livre qui sera particulier. Ce sera un récit un peu autobiographique, mais surtout ce sera une fiction dans lequel Johnny sera très présent. Je ne t’en dirai pas plus.

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Pendant l'interview...

Comment expliques-tu qu’il n’y ait quasiment plus d’émission sur la chanson française aujourd’hui.

Je ne sais pas. Je ne comprends pas parce que c’est le mode d’expression le plus populaire aujourd’hui. Peut-être que c’est parce que la chanson doit désormais passer par d’autres vecteurs ou canaux de diffusion que sont les plateformes musicales par exemple, sans prescription ou avec une prescription numérique constituée d’algorithmes ? Du coup, là, je suis d’un ancien monde. Mais attention l’ancien monde redevient toujours le nouveau monde un jour ou l’autre. Et puis c’est un truc qui historiquement appartient à la chanson. C’est un art populaire qui a toujours été un peu mésestimé. Contrairement au rock, à la pop ou au hip hop.

Tu es chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Tu l’as pris comme une reconnaissance de ton travail accompli ?

Non. Je l’ai pris pour mes parents. J’ai accepté pour que mes parents soient fiers de moi. Lors de la cérémonie, eux et mes frères étaient là. Je trouvais que c’était formidable qu’ils puissent assister à cela. Les honneurs, je préfère les recevoir du vivant de mes parents. C’est une façon de les remercier. C’est une histoire politique. Si tu as des parents qui sont attachés à l’éducation jusqu’à pouvoir te donner les moyens de faire ce que tu as envie alors que ce n’était pas leur projet premier, ils risquent de réussir les individus qu’ils ont enfanté. C’est la clé. 

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Après l'interview, le 15 juillet 2018.

Commentaires

bonjour François,
de manière générale, je ne suis pas vraiment fan des articles, émissions, de journalistes par des journalistes. On voit fleurir , à la tv notamment, tout un tas d'émissions sur des personnages qui animent eux même d'autres programmes. Cela me donne l'impression du serpent qui se mord la queue. Un vase clos où chacun congratule son collègue, on ne sait jamais, cela peut servir...
Et bien pour une fois, je n'ai pas ressenti cela à la lecture de cet article, je suis même allé jusqu'au bout , c'est pour dire. Donc en résumé bravo et merci...

Écrit par : cazalbou | 23 juillet 2018

Merci, ça me touche vraiment. J'interroge rarement des collègues, mais parfois (très rarement), je trouve que certains méritent qu'on les découvre autrement que ce que l'on s'imagine qu'ils sont. Didier Varrod (qui n'est pas un ami, mais que j'écoute depuis longtemps et que je respecte) a toujours été un mystère pour moi, j'ai donc voulu creuser un peu. Je lui ai proposé, il a accepté connaissant mon travail. Il était hors de question de faire une interview cire-pompe et lui de répondre des banalités. Cette interview n'avait d'intérêt que si elle apportait des informations éclairantes.

Écrit par : Mandor | 23 juillet 2018

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