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29 mai 2018

Flor del Fango : interview de Marucha Castillo et Napo Romero pour Hekatombeando

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(Photo : Raphael Rinaldi)

Fflor del fango,marucha castillo,napo napero,hekatombeando,interview,mandorormé à la fin des années 90, Flor Del Fango est composé de membres issus de la scène rock alternative des années 80. Ils sont réunis autour d'un projet musical latino rock psychédélique (Espagne, Mexique, Pérou) engagé aux côtés des Zapatistes et des minorités en lutte. 

Avec un seul album sorti en 2000, ce groupe n’avait pas vocation à renaitre un jour, et pourtant, Flor del Fango revient bel et bien pour une série de concerts et ce deuxième album, Hekatombeando. Douze nouvelles chansons qui respirent le soleil et les rythmes festifs. Elles évoquent des amours contrariés, des luttes collectives et des désirs de justice. On y retrouve vraiment l’esprit du premier album éponyme, dont on avait gardé un souvenir déjà plein de chaleur et de bonnes vibrations. Le groupe s’amuse, les rythmes changent d’une mesure à une autre et la chanteuse alterne entre l’espagnol et le français. C’est cette dernière, Marucha Castillo et l’un des membres éminents du groupe, Napo Romero (déjà mandorisé là pour parler d’un projet concernant Mano Solo) que j’ai rencontré en terrasse d’une brasserie parisienne le 16 mai dernier. 

Le disque (argumentaire de presse officiel) :flor del fango,marucha castillo,napo napero,hekatombeando,interview,mandor

Flor del Fango revient dans un style évidemment latino mais repousse les limites du genre en explorant des hybridités musicales surprenantes. Le groupe s’amuse, les rythmes changent d’une mesure à une autre et la chanteuse alterne entre l’espagnol et le français. Les chœurs lui répondent aussi bien que les guitares. Flor del Fango nous offre un voyage où toutes les composantes de la musique s’entremêlent. En ressort une musique fantaisiste et festive, construite avec le souci du détail. On se laisse facilement surprendre par l’inventivité et la virtuosité des musiciens. Chaque chanson est semblable à une peinture surréaliste, des couleurs et des émotions inattendues, jusque dans leur nom : « Hekatombeando », « Melancolia sideral » ou « La punta del iceberg ».

Line Up :

Composé de musiciens de Manu Chao, Mano Negra, Parabellum, Chihuahua, Mano Solo, Frères Misères, Melissmell... tous réunis autour d'un projet musical rock latino! Marucha Castillo (chant lead), Napo Romero (guitares charango), Daniel Jamet (guitares), Madjid Fahem (guitares), Philippe Teboul (batteries percussions), Alejandro Marassi (basse), chant, Patrick Lemarchand (batteries percussions), F.R.Matuzenski (claviers).

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(Photo : Raphael Rinaldi)

flor del fango,marucha castillo,napo napero,hekatombeando,interview,mandorInterview :

Après 20 ans d’absence, le public semble ravi de vous retrouver.

Marucha : Ils sont contents comme nous le sommes nous.

Napo : Il faut relativiser, nous n’avons pas eu le même succès que la Mano Negra, mais l’accueil que l’on nous fait pour notre retour est super sympa. En Amérique du Sud, l’effervescence est grande. Notre premier disque avait bien marché là-bas.

Pourquoi revenez-vous ?

Napo : Le truc c’est qu’on ne s’est jamais séparés. On a arrêté par la force des choses, mais on n’a jamais annoncé la fin officielle du groupe. C’était juste une longue pause. A l’époque, on avait 24 morceaux jamais sortis, mais enregistrés, mixés et masterisés. L’année dernière, un copain du label Sabor Discos nous a appelés pour  nous dire qu’ils allaient casser la tirelire pour sortir ces chansons qui datent de 2003, 2004 et 2005. Il a fallu recontacter tout le monde et tout le monde a accepté de revenir. C’est bien parce qu’on était tous bien occupés.

Marucha : J’étais frustrée de savoir ces merveilles dans un tiroir. Je suis heureuse qu’enfin, le public puisse en profiter.

Napo : On ne pouvait pas ne pas les partager. Ce sont des chansons qu’on aime et qu’on écoute souvent.

Il manque à l’appel le guitariste d’origine, Sven Polhammer, qui n’est plus.

Napo : Il était un membre fondateur et c’est lui qui avait trouvé le nom du groupe, Flor del Fango. Il est irremplaçable aujourd’hui et il nous manque énormément.

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(Photo : Raphael Rinaldi)

Il n’y a que des potes dans cette formation.

Napo : On se connait tous depuis 1981. On a une relation qui va au-delà de la musique. De toute manière, je ne peux pas travailler avec des gens avec lesquels je n’ai pas de feeling. Là, c’est du bonheur. Parfois, on parle ou on se marre tellement que l’on a du mal à jouer.

Flor del Fango à quoi de particulier par rapport à vos autres projets ?

Napo : Ce projet latino est notre petit port de pêche, un coin à nous qu’on aime bien, qui nous fait plaisir au-delà du commerce ou de la pression du business.

Marucha : C’est notre projet le plus engagé. On a donné notre premier concert lors d’une soirée de soutien à la cause des indiens du Chiapas et aux Zapatistes qui s’est tenue au Zénith à Paris en novembre 1997. Nous sommes des enfants d’une génération qui a souffert du franquisme ou des dictatures latino-américaines. On a grandi au son de Victor Jara, Atahualpa Yupanqui, Chavela Vargas, Violeta Parra, Camaron, Pata Negra mais aussi de Chuck Berry, Gene Vincent, Ry Cooder ou Santana. Personnellement, ça me réjouit d’être utile socialement.

Napo : On est tous issus du mouvement alternatif créé par nous-mêmes. Beaucoup des membres du groupe ont été formés dans la rue, dans des squats anarchistes, ça a beaucoup marqué notre parcours. Dans un mois, on sort un single sur la guerre d’Espagne. Demain, on parlera d’autre chose. Du jeune de 24 ans qui est devenu clochard et qui est dans la merde absolue. On est dans un monde super dur, on ne peut pas faire comme si ça n’existait pas. On s’engage dans un combat révolutionnaire et républicain pour ce pays. Nous sommes autant habités par la poésie que la politique. Comme disait Mano Solo, nous autres les artistes, nous sommes les journalistes de notre temps.

"Hekatombeando" (audio).

Le fond est grave, mais la musique festive.

Napo : On  ne fait  pas que des chansons revendicatives. C’est même loin d’être la majorité de notre travail. Si on prenait au premier degré les revendications dans la musique, ce serait super chiant en fait. 

Marucha : C’est rigolo parce que parfois, les gens dansent sur des textes qu’ils ne comprennent pas, mais qui veulent dire beaucoup.

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(Photo : fb-photographe)

Musicalement, c’est quoi Flor del Fango ?

Napo : Sven a apporté son influence chilienne, mais il y a aussi l’Argentine, l’Espagne, le Mexique et bien d’autres pays. C’est un mélange de notre culture latine qui est hyper large. Et le rock s’immisce dans toutes ses influences.

Marucha : Il y a la personnalité musicale de chaque membre du groupe. C’est quand même bien barré ! Il y a une putain d’énergie et ça, ça vient de l’entente, de l’amour et du respect  que nous avons les uns pour les autres.

Napo : Si tu fouilles, il y a tout un monde dans  notre  musique.

Cantina Esperanza de FLOR DEL FANGO. C'est le regretté Sven Pohlhammer, guitariste du groupe, qui avait écrit ce morceau d'anthologie.

Il faut gratter ou se laisser aller ?

Napo : Les deux. Il faut écouter puis réécouter. C’est super vivant… une véritable fourmilière. De par notre parcours, on ne peut pas faire un disque moyen, il faut rester inventif et explosif. On n’a pas envie que l’on dise que nous sommes trop vieux, donc fatigués.

Marucha : L’ambition que nous avons va au-delà de nous-même.

Marucha, tu es la seule femme du groupe. Il y a 7 garçons et toi… ça se passe bien ?

Marucha : On est pote depuis toujours, il n’y a aucun problème de cette nature-là.

Napo : Au départ du groupe, il y a avait aussi Ana. C’était un duo vocal féminin donc pas un groupe de mec. De toute façon, nous sommes tous respectueux des femmes. On aime Marucha et on la soutient à fond.

Marucha : Ils me  soutiennent pour la musique et leur attitude envers moi est irréprochable. Je comprends que tu poses la question en ce moment,  mais ça ne touche pas le groupe.

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Marucha Castillo et Napo Romero pendant l'interview...

Vous n’êtes plus beaucoup à jouer cette musique aujourd’hui, alors que dans les années 90, des groupes comme le votre pullulaient. As-tu une explication à cela ?  

Napo : Il y a deux explications. Aujourd’hui, la musique est faite avec des machines, des DJs. Tourner à 8 aujourd’hui, c’est un truc de fou absolument pas raisonnable. En plus, nous nous battons pour que  nos places de concert ne soient pas chères… ce n’est pas comme ça que l’on gagne beaucoup d’argent. Les jeunes d’aujourd’hui sont conditionnés par le pognon, donc notre façon de faire ne leur donne pas envie.

La deuxième explication ?

Napo : C’est que pour beaucoup de gens, la révolution, c’est foutu. Nous, la révolution, on la poursuit contre vents et marées dans ce monde hyper nombriliste. On essaie de partager quelque chose sans faire semblant. La Flor nous tire vers le haut. Quand on a cette relation-là dans un groupe, on s’oblige à être bon, valeureux, amical, à laisser à la porte nos soucis, tout le bad que l’on trimballe.

Marucha : Pour nous, c’est super important d’agir avec justesse et justice. On ne laisse pas l’ego rentrer. Ce qui nous importe, ce sont les autres.

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Après l'interview, le 16 mai 2018.

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24 mai 2018

Sting et Shaggy : interview pour l'album 44/876

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sting, shaggy, 44/876, interview, mandor, ragga, reggaeJ'avoue, interviewer deux stars mondiales en même temps, j'aime bien. Surtout quand on est fan de l'une depuis tout gosse (non, mais le chanteur de Police, quoi!). Pour un journal à très fort tirage, le 13 avril dernier, je me suis retrouvé dans un palace parisien pour rencontrer Sting et Shaggy. En effet, Sting renoue avec les sonorités reggae pop et caraïbéennes qui ont fait le succès de certains de ses tubes comme « So Lonely ». Ce nouvel opus, intitulé 44/876 (en référence aux indicatifs téléphoniques de l’Angleterre et de la Jamaïque) est donc un album collaboratif avec la star jamaïcaine Shaggy. L’album reflète l’amour partagé des deux chanteurs pour la Jamaïque, sa musique, l’âme de son peuple et le dynamisme de sa culture.

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Interview :

Sting, vous jouiez déjà du reggae avec Police. Qu’aimez-vous dans ce genre musical ?

Sting : Le reggae est avec le rock, la musique la plus révolutionnaire. Il y a des messages d’espoir et des messages spirituels que n’ont pas le rock. Le rythme du reggae et le message véhiculé par lui me parle, me touche profondément. Le reggae est ancré en moi depuis toujours.

Shaggy, comme Sting, vous êtes fan de Bob Marley. Que représente-t-il pour vous ?

Shaggy : Pour moi, c’est la personne la plus importante de la culture jamaïcaine et de la musique mondiale. Il a influencé le monde avec ses messages de paix et il m’a influencé personnellement pour mes chansons.

Sting : C’est une icône pour moi aussi.

Clip de "Don't Make Me Wait".

Dans votre album, il y a beaucoup de messages de paix. Avez-vous essayez d’être à la hauteur de Bobsting,shaggy,44876,interview,mandor,ragga,reggae Marley ?

Sting : (rires) Ce serait prétentieux de dire que nous avons atteint son niveau. On a essayé, mais il est inégalable.

Peut-on dire que c’est un album de reggae ?

Sting : Non. La base musicale, c’est de la pop, mais le reggae est ce qui nous relie avec  Shaggy.  Si le reggae est présent, c’est dans différents genres. On l’a mélangé à la pop, au rock, au jazz…

Shaggy et Sting, que vous êtes-vous apporté mutuellement ?

Shaggy : Nous avions chacun notre style, notre univers. Nous avons échangé nos connaissances. Nous avons chacun une voix très particulière, mais nous avons remarqué que quand on chantait ensemble, ça donnait quelque chose de magique.

Sting : Nous avons collaboré de manière complètement naturelle. Si on a appris quelque chose l’un de l’autre, c’est inconscient. A partir du moment où un artiste respecte un autre artiste, il n’y a personne qui mène le jeu. On s’apporte des choses mutuellement.

 

Sting et Shaggy clôturent le Festival de Cannes de cette année.

sting,shaggy,44876,interview,mandor,ragga,reggaeY a-t-il eu de l’improvisation dans votre façon de travailler ?

Sting : Oui. Tout a été spontané. Nous nous sommes rencontrés, nous avons commencé à jouer et tout s’est passé comme si nous nous produisions ensemble depuis des années. Nous nous sommes très bien entendus. Ce n’était que de la joie pendant les 6 mois d’enregistrement. 

Vous avez-voulu vous épater mutuellement ?

Shaggy : S’il y a eu une compétition, elle a été très amicale. Bien sûr, nous ne voulions pas décevoir l’autre. C’est normal. Je ne le connaissais pas, j’étais juste fan de sa musique, de son son. C’est un artiste unique. J’ai l’impression d’avoir grandi en ayant travaillé avec Sting.

Sting : Je le répète, tout a été si naturel entre nous que je ne me suis jamais posé ce genre de question.

Pub (très second degré!)

Sting, vous avez cette volonté de ne jamais faire deux fois le même album. Pourquoi ?

Sting : Parce que les surprises, c’est ce qu’il y a de plus beau.

Vous avez hâte de savoir ce que le public va penser de votre disque en commun ?

Sting : Oui. On espère que ce sera une belle surprise pour ceux qui écouteront notre disque. Cette connexion avec Shaggy parait très curieuse pour tout le monde, alors on a hâte de savoir si le public va aimer cette association. 

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Avec Sting et Shaggy, après l'interview le 13 avril 2018.

23 mai 2018

Lucien Chéenne : interview pour Pied Tendre

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lucien chéenne,pied tendre,interview,mandor,country,rockLucien Chéenne, nous l’avons découvert au sein de son groupe Chéenne de vie, puis avec deux EPs solo dont l'inspiration allait de Johnny Cash à Félix Leclerc en passant par Caussimon, Desjardins et Dylan. Aujourd’hui, avec son nouvel album Pied Tendre, Chéenne chante la vie et l’amour (souvent avec ironie), en folk, en blues et country, parfois taquiné par des cuivres diablement efficaces. Bref, j’aime beaucoup. Une mandorisation s’imposait donc.

Le 15 mai dernier, nous nous sommes donné rendez-vous dans un bar de la place de la République.

Biographie officielle :

Il y a les voyages qui forment la jeunesse. Il y a ceux qui ouvrent de nouveaux horizons. La boucle par Tadoussac, trésor caché du Québec où le souffle des baleines envahit le fleuve Saint-Laurent, a eu raison de ses certitudes. Choc émotionnel, humain et artistique. Remise en question, en 2014, à la sortie de ce précieux festival de chanson dans lequel il était invité à participer aux chemins d'écriture. Lucien Chéenne envoie alors valser le rock twist-surf des années 50, la batterie - excepté sur disque - et les textes à tiroirs. Une trajectoire comme un destin. Et surtout une volonté manifeste de professionnalisme. Donc Lucien Chéenne, trentenaire bavard, volubile et qui a le goût des autres. Tombé dans la marmite chanson à l'âge de seize ans sous l'influence d'un ami de la famille. Les premiers élans se passent sur la côte bretonne. Il fait la manche là-bas puis retourne dans sa Sarthe natale. Au sein de son premier groupe Chéenne de vie, il détale déjà devant la conformité de masse et s'affiche comme un fidèle allié de la langue française. Cinq ans en collectif et c'est l'échappée belle solo.

Lucien Chéenne a l'originalité qui déborde. Mais une originalité d'historien de la musique populaire. Johnny Cash, Bob Dylan, Hank Williams d'un côté. Léo Ferré, Serge Gainsbourg, Félix Leclerc, de l'autre. Et l'amour sans limite de ses aïeuls folk aussi : Michel Corringe, Jean-Roger Caussimon, Michel Tonnerre.

Le disque (argumentaire officiel):lucien chéenne,pied tendre,interview,mandor,country,rock

Enregistré au Garage Hermétique à Nantes par Nicolas Moreau (Pete Doherty, Raoul Petite, Dominique A) s'intitule Pied Tendre. Entendre par là : le nom donnée par les Amérindiens aux colons blancs qui refusaient de marcher pieds nus par snobisme. C'est un disque chaleureux et accueillant d'un chanteur en liberté. Lucien Chéenne a le profil du type qui ne se la raconte pas. Il enfourche autant le vieux canasson country-folk que la bécane vrombissante d'un blues-rock brut de décoffrage. Il peut se le permettre puisque il chante à cœur ouvert. Des chansons tissées à partir de souvenirs à la fois respirés et observés. Des chansons injectant du kérosène au réalisme des situations. Des chansons jamais contraintes par la norme et l'époque. On pense à Dylan et son illustre opus Highway 61. Il se dit même que Lucien Chéenne a failli appeler l'album Desolation row.

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lucien chéenne,pied tendre,interview,mandor,country,rockInterview :

Avant la création de ton groupe Chéenne de vie, tu faisais déjà de la musique ?

J’ai commencé cette activité tout seul à 8 ans. J’avais un tout petit piano ridicule et je faisais de la batterie sur des sceaux. C’était la pleine époque du hard FM. J’avais envie de faire du hard avec des permanentes (rires). Sinon, j’écoutais les Guns N’ Roses, mais aussi les Frères Jacques. J’ai des parents très anciens qui m’ont appris beaucoup de choses vraiment « old school ».

Tu comprenais quoi au hard rock à 8 ans ?

Rien, mais c’était un exutoire. J’adorais voir les mecs qui pétaient des câbles. Il y en avait plein et vraiment, ça m’a donné envie de faire pareil.

A quelle âge as-tu écris tes premières chansons ?

A 16 ans. Je composais et j’écrivais les textes, ensuite, j’allais les chanter dans les rues en Bretagne. Je chantais tout en Français parce que c’est ma langue.  

Le public dans la rue était réceptif ?

Je voyais que les gens s’arrêtaient et écoutaient. On me disait que j’avais une voix.

Clip de "Tout pris".

Je crois que tu étais « punk » à l’époque.

Oui, j’avais une crête et tout. Mon groupe Chéene de vie, que j’ai monté à 18 ans, était presque un groupe punk, même si on chantait des chansons. Mais avant cette formation, j’ai joué dans plein d’autres. Je cherchais où était ma place et ce que je voulais faire exactement. J’ai appris à grandir et à m’émanciper dans cette jungle avec toute cette faune-là.

Jungle ?

C’était la petite jungle dans la grosse jungle. C’est ça qui est bien avec l’alternatif. Il faut toujours se battre et éviter les dangers.

lucien chéenne,pied tendre,interview,mandor,country,rockUn jour, tu montes donc Chéenne de vie ?

Je ne comprenais rien aux « musiques actuelles », à ce qui se faisait de très « hype » et très contemporain. J’avais donc besoin d’être entouré et d’être dans cette musique et culture indépendantes. On a bien tourné sur les scènes alternatives. Chéene de vie, ça a été une grosse aventure… très formatrice.

Pourquoi as-tu arrêté le groupe?

A un moment donné, j’en ai eu ras le bol. Quand on dit qu’un groupe, c’est comme une famille, c’est de la poudre aux yeux. On est très seul, même si on est accompagné. Par la force des choses, c’est un peu « chacun pour sa gueule ». Si t’es trop gentil, tu te fais bouffer, si tu es trop méchant, tu restes tout seul. J’ai préféré me prendre en main sans l’aide des autres.

Tu as étudié la musique de l’intérieur.

Grace à la musique, et au travers d'elle, j'ai pu faire de la sociologie, recouper, tester, apprendre sur moi et sur les autres. La musique est une véritable loupe qui permet de mieux comprendre le monde, son histoire, ses répétitions; ses erreurs. Grâce à elle, on peut apercevoir un tas de trucs qui nous parlent tout de suite. La génération qui chantait pour la paix a été remplacée par celle qui chantait le pognon. Aujourd'hui, quels sont les messages?

Teaser de l'album Pied Tendre.

lucien chéenne,pied tendre,interview,mandor,country,rockJe te trouve engagé quand tu me parles, mais tes chansons ne le sont pas.

Avec Chéenne de vie, on était engagés, avec mon projet personnel, je voulais l’être moins, sortir de cette ornière-là. J’estime que mon engagement ne regarde que moi. Le rôle du musicien ou de celui qui écrit des chansons, ce n’est pas de faire la morale aux autres. A un moment, Bob Dylan a fait la bascule. Il s’est transformé en moraliste. A partir de là, on a commencé à le siffler en concert. Quand on bascule dans la morale, ça n’intéresse plus personne. Ce n’est pas ce qu’on a envie d’entendre. Ce qui nous intéresse, c’est éventuellement un réveil des consciences, une piqure de rappel, pas que l’on nous récite un dogme. On est au XXIe siècle, les grandes aventures sociales sont finies, les quêtes humaines aussi. La quête individuelle semble être celle qui a le plus de sens, même si cela reste largement discutable

Tu as surtout la volonté de divertir ?

Oui, complètement.

Tu pratiques pas mal l’autodérision dans tes chansons ?

C’est une de mes forces, une marque de fabrique.

Musicalement, ton disque donne aussi envie de danser.lucien chéenne,pied tendre,interview,mandor,country,rock

Dans ma musique, il y a une grosse influence Johnny Cash. Je peux dire que je fais du country rock en français.

Ce n’est pas un peu désuet en France ?

Sûrement. Mais comme la musique électronique. Je te signale que Pierre Henry a inventé ça dans les années 60. La mode, c’est vulgaire. L’intéressant, c’est justement le désuet.

Quel est l’artiste dont tu aimerais avoir une carrière similaire ?

Serge Gainsbourg. C’est la classe internationale ! Quand il faisait un disque, il pensait déjà aux deux suivants. Il a toujours eu des coups d’avance et ses textes sont purs et limpides. Gainsbourg indique toujours un futur. Aujourd’hui, les jeunes sont très  influencés par lui. « La carte postale » de Juliette Armanet, c’est du Gainsbourg. Julien Doré, il ne fait pas du Gainsbourg période L’homme à la tête de chou ? Non, vraiment, il est présent aujourd’hui chez plein de gens.

Mais il ne t’a pas influencé toi ?

Tu plaisantes ? Serge Gainsbourg a de superbes morceaux de country. « Un violon, un jambon », par exemple.

"Un violon, un jambon" par Serge Gainsbourg (réalisé par Jean Bacque le 20/11/65).

Tu es plus exigeant en musique ou en textes ?

Les deux mon général ! Un peu d’exigence, un peu de compassion et beaucoup d’écoute. On a le droit de faire des erreurs. Parfois, les erreurs ont un sens.

Tu travailles déjà sur un nouveau disque ?

Oui. Et comme Gainsbourg, ce qui m’intéresse, c’est de travailler sur un contre-pied.

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Pendant l'interview...

Quelle tournure aimerais-tu que ta « carrière » prenne ?

Je n’ai pas envie de devenir Johnny Hallyday non plus, d’ailleurs, de ce côté-là, il n’y a pas de risques. Mais, il ne faut pas se leurrer, à partir du moment où on fait un métier sur scène, un métier où on se fait voir et où on cherche la lumière, il y a forcément une volonté d’aller toujours plus loin et d’être reconnu par le plus grand nombre. Si je ne suis pas plus connu que je ne le suis aujourd’hui, ce n’est pas grave. La vie que je mène aujourd’hui est déjà exceptionnelle pour moi.

C’est long de construire une carrière ?

Très long. Il y en a qui vont très vite, je ne sais pas comment ils font.

Doutes-tu souvent ?

Oui. Si je ne doutais pas, je n’aurais pas fait musicien, mais trader (rires).

Pour finir, je vais demander à ton tourneur, JB ce qu’il pense de toi (il était à nos côtés lors de l’interview) ?

JB : Pour aborder mon métier, je choisis l’humain plutôt que l’industrie Avec Lucien, on se connaît depuis le lycée. J’ai toujours aimé son univers. Je le suis depuis Chéenne de vie. J’ai envie de le  mettre dans la lumière parce que son discours et sa musique sont vraiment intéressants. Il y a un chemin à faire avec lui et si je peux apporter la pierre à l’édifice en le poussant loin, j’en serais très heureux.

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Après l'interview, le 15 mai 2018.

21 mai 2018

Franck Thilliez : interview pour Le manuscrit inachevé

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franck thilliez,le manuscrit inachevé,fleuve noir,le magazine des loisirs culturels auchan,interview,mandorAvis aux amateurs d’énigmes et de thrillers habilement ficelés, le nouveau Franck Thilliez est sorti. Quoi de plus mystérieux qu’un roman dont on vous annonce dès les premières pages qu’il n’a pas de fin ? Dans son 17e thriller, Thilliez se joue du livre, des lecteurs et s’amuse avec les mots et les énigmes tout en nous proposant une intrigue de haut-vol. 

Pour Le magazine des loisirs culturel Auchan (daté des mois d'avril et mai 2018), j'ai rencontré l'auteur dans un café parisien, el 26 mars dernier. Voici le fruit de notre heure passée ensemble + le bonus mandorien. 

(Ici, sa première mandorisation en 2011).

4e de couverture :franck thilliez,le manuscrit inachevé,fleuve noir,le magazine des loisirs culturels auchan,interview,mandor

Une enquête sans corps. Une défunte sans visage. Un thriller sans fin.

Aux alentours de Grenoble, une voiture finit sa trajectoire dans un ravin après une course-poursuite avec la douane. Dans le coffre, le corps d’une femme. A la station-service où a été vu le conducteur pour la dernière fois, la vidéosurveillance est claire : l’homme n’est pas le propriétaire du véhicule. Léane Morgan et Enaël Miraure sont une seule et même personne. L’institutrice reconvertie en reine du thriller a toujours tenu sa vie privée secrète. Sa vie ? Un mariage dont il ne reste rien sauf un lien, l’Inspirante, villa posée au bord des dunes de la Côte d’Opale, et le traumatisme de l’enlèvement de sa fille Sarah. L’agression soudaine de son mari va faire resurgir le pire des quatre années écoulées.   Dans le vent, le sable et le brouillard, une question parmi d’autres se pose : vers qui, vers quoi se tourner, quand l’unique vérité est que tout vous devient étranger.

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franck thilliez,le manuscrit inachevé,fleuve noir,le magazine des loisirs culturels auchan,interview,mandorBonus mandorien :

En n’évoquant dans tes livres que des gens dont l’âme humaine n’est pas reluisante, les vois-tu de manière très sombre ?

On a tous une partie sombre au fond de nous. Tous les gens qui sont dans ce café avec nous ont ça en eux. Ils ne vont pas l’exprimer devant nous, mais ils vont l’exprimer d’une manière ou d’une autre ailleurs, à un certain moment de leur existence. Je ne dis pas que tout le monde est pourri et que tous les gens sont mauvais. Ceux qui le sont ne sont pas forcément des gens que l’on trouve dans les bas-fonds, ils peuvent faire partie des hautes sphères politiques, de la haute hiérarchie d’une entreprise. J'ai lu qu'il y a 10% de psychopathes chez les grands patrons,  c’est hallucinant. Et ils font beaucoup de dégâts.

Parallèlement à la sortie du Manuscrit inachevé, Sharko vient de ressortir en poche. franck thilliez,le manuscrit inachevé,fleuve noir,le magazine des loisirs culturels auchan,interview,mandor

Quand j’ai rendu le manuscrit, je pensais ne jamais écrire un livre mieux que celui-ci. Lucie Henebelle et Franck Sharko, mes deux flics du 36 quai des Orfèvres, unis à la ville comme à la scène, ont fortement déconné. En dehors de toute procédure légale, dans une cave perdue en banlieue sud de Paris, Lucie a tué un homme. Pour la protéger, Franck a maquillé la scène de crime. Une scène désormais digne d’être confiée au 36, car l’homme abattu n’avait rien d’un citoyen ordinaire. Il a fallu lui inventer une mort à sa mesure. Lucie, Franck et leur équipe vont donc récupérer l’enquête et s’enfoncer dans les brumes de plus en plus épaisses de la noirceur humaine.

Reprendre un personnage récurent est compliqué ?

Oui, parce qu’il faut être à la hauteur des livres précédents.

Pourquoi tes livres sont volumineux ?

Comme il y a beaucoup d’intrigues tordues, complexes, qu’il y a toujours deux points de vue, j’ai besoin d’au moins 500 pages. Il faut trouver des rebondissements à chacune d’elle pour que le lecteur ait envie de continuer  à lire.

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Pendant l'interview...

Tu es considéré comme le maitre du polar français. Tu le vis comment ?

Je le prends avec beaucoup de recul. Tous les jours, quand je suis devant mon bureau, je me dis que c’est une chance incroyable. Depuis La chambre des morts, les choses sont allées au fur et à mesure. Maintenant, je sais que les gens achètent le nom, pas forcément le livre. C’est bien d’en arriver là. C’est un sacré gage de confiance, mais si les gens sont déçus par l’histoire que je leur raconte, ils sont déçus par moi, pas par le livre. Ça change la donne.

Pourquoi sors-tu un livre tous les ans, à la même période.

C’est mon rythme. Je travaille tous les jours de 8 heures à 17h, sauf le week-end, comme la plupart d’entre nous. J’adore écrire, mais j’aimerais bien ne pas le faire un certain temps. Le rendez-vous annuel est parfait pour être là, pour exister. La complexité est dans l’épuisement des idées. A peine je termine un livre, je dois enchainer avec le suivant… et des idées neuves. Pour cela, mon cerveau est perpétuellement en éveil. J’ai la passion de l’écriture, quand je ne l’aurai plus, je ne suis pas certain de pouvoir continuer. Pour le moment, en tout cas, je suis toujours très motivé.

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Après l'interview, le 26 mars 2018.

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20 mai 2018

Benjamin Conte : interview pour son premier album La bougeotte

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(Photo : Badrou Bedji)

benjamin conte,la bougeotte,intrview,mandorBenjamin Conte est un  nouveau venu dans le monde de la chanson. Il sort un premier album que je qualifierais de très intéressant, de "il y a un sacré potentiel chez cet artiste", La bougeotte (à écouter en intégralité ici. A mon sens, "Mademoiselle Covoiturage" est un tube en puissance). Malgré une voix pas encore tout à fait assurée et assumée, j’ai eu  un coup de cœur immédiat. Il possède un sens de la mélodie impressionnant et sait écrire des textes très efficaces. J’ai souhaité rencontrer Benjamin Conte pour comprendre qui se cachait derrière cet album. Ainsi fut fait le 14 avril dernier dans les locaux de l'agence.

Mini bio :benjamin conte,la bougeotte,intrview,mandor

Benjamin Conte est originaire de Montpellier et tombe amoureux de la chanson française à la suite de plusieurs concerts auxquels il assiste à Magny-le-Hongre, près de Disneyland Paris où il travaille. Il y incarne les personnages de la parade à l'âge de 20 ans, puis multiplie les expériences professionnelles desquelles naîtront ses premières chansons. C'est en Norvège, son pays adoptif, qu'il commence à écrire alors qu’il est guide touristique. En 2016 et 2017, il travaille sur son premier album La Bougeotte, et se produit entre autres en première partie de Philippe Katerine, Pauline Croze et Ben Mazué. Ce premier opus de 9 titres est disponible depuis le 11 décembre dernier.

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(Photo : Nicolas D'Andreano)

benjamin conte,la bougeotte,intrview,mandorInterview :

Tu es né à Montpellier, mais tu as eu la bougeotte (le titre de l’album) très vite.

J’ai vécu  20 ans à la Paillade, un quartier très difficile. J’ai 5 frères et sœurs et autant te dire que nous ne vivions pas dans l’opulence, même si nos parents faisaient tout pour nous faire plaisir. C’est la première cause de ma bougeotte. Dès ma majorité, j’ai voulu vivre des aventures à l’extérieur.

Très vite, tu as travaillé à Disneyland à Marne-la-Vallée.

Pendant deux ans, j’ai fait les personnages de la parade. J’étais dans les personnages grands et costauds comme Baloo, Jafar et Dingo. Mais mon personnage préféré était Sulli de Monstres et Cie parce que le costume était extrêmement volumineux, à l’intérieur, tu avais beaucoup d’espace.

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(Photo : Nicolas D'Andreano)

Artistiquement, cette expérience t’a apporté quelque chose ?

Il y a de tout à Disneyland. Des chanteurs, des danseurs, des rappeurs, des slameurs … j’ai rencontré beaucoup de vrais artistes. Certes, ce boulot n’avait rien à voir avec le chanteur que je voulais devenir… il fallait donc que je le quitte un jour.

C’est dans une salle à proximité de Disneyland, à Magny-le-Hongre, le File 7, que tu as vu tes premiers concerts de chanson française.

Cette salle était à 8 minutes à pied de chez moi. C’est là que j’ai découvert Cali. Ça a été un vrai choc. J’ai vu aussi Miossec, le groupe Dolly, Dominique A. J’ai pris conscience que la chanson française était un univers auquel je pourrais éventuellement avoir accès.

En 2007, tu es parti en Norvège.

Je me suis installé là-bas comme guide touristique. Je le suis toujours. Je passe la moitié du temps en France et l’autre en Norvège.

Clip officiel de "Je disparais".

Le clip de « Je disparais » a été tourné là-bas.

Je ne pouvais pas le tourner ailleurs. J’ai eu la confiance d’une équipe qui a travaillé avec Florent Pagny, Jenifer, Julien Doré et plusieurs autres artistes de variété pour beaucoup moins cher qu’habituellement car je connais tous les endroits et les gens qui pouvaient nous aider étaient nombreux là-bas.

En 2013, suite à une rupture sentimentale, tu prends la décision de chanter en français, donc tu quittes la Norvège pour revenir en France.

Je me suis retrouvé a chanter dans des endroits tout petits, des pubs, des bars, des restaurants…Parallèlement c'est cette année-là que j'ai trouvé un réel équilibre sur le plan professionnel en travaillant pour le tour opérateur Terra Nova. Par leur confiance et leur rémunération, sans rien faire, ils ont agi comme mon premier label.

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(Photo : Nicolas D'Andreano)

Aujourd’hui, tu  chantes dans des salles plus importantes.

Je suis déjà fier du travail accompli. Tant qu’il y a une progression dans ce que tu fais, quel que soit le domaine, que tu ne stagnes pas, tu te dis que ça ne fait qu’avancer.

Tu as fait 3 fois, la première partie de Philippe Katerine.

Je crois savoir que j’étais le seul artiste autoproduit à faire des dates sur sa tournée. En plus, la première a eu lieu dans mon quartier de la Paillade. C’était sacrément symbolique. De tous les artistes que j’ai rencontré jusqu’à présent, c’est Philippe Katerine qui m’a fait la plus forte impression. Il y a toujours une distance qui s’installe entre tête d’affiche et première partie, ce qui est normal. Elle a, elle aussi, beaucoup de pressions. C’est la tête d’affiche qui remplit la salle. Philippe Katerine a pris le temps de poser des questions, de savoir qui j’étais, de sourire. Il a tiré le rideau de scène avec moi tout en espionnant le public. Il m’a pris dans ses bras avant que je me produise.

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(Photo : Nicolas D'Andreano)

Je suis étonné par la qualité de production de ton premier disque.

J’ai commencé la musique à 30 ans, là j’en ai 34. Je suis arrivé en studio en sachant ce que je voulais et en étant bien préparé. Combien de fois j’ai « pourri » le technicien ? On a fini tous les deux exténués, mais on a produit un album tel que je le voulais. Ma grande force dans ce métier, c’est mon objectivité par rapport à ce que je fais. Il a fallu presque deux ans de travail pour que j’arrive à comprendre que cet album est de niveau acceptable et que son univers se tient.

J’ai l’impression que tu as pris la décision de devenir chanteur du jour au lendemain. Mais, on ne devient pas artiste comme ça, juste en décidant de le devenir…

J’ai « bouffé » énormément de chansons françaises, particulièrement dans les 6 années avant 2013. J’ai écouté en boucle toute la discographie de chanteurs comme Alain Souchon ou Dominique A. Après, à la guitare, j’ai tenté de reproduire, puis d’inventer. D’ailleurs, je trouve qu’on invente rien en musique, je sais juste que je suis capable de trouver des mélodies et de m’appliquer à écrire des textes.

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Tout ça, sans avoir appris la musique.

Je me dis que le type qui a passé 10 ans au conservatoire qui voit arriver un type comme moi surgit de nulle part, il peut ne pas comprendre. On reproche aux musiciens qui ont appris officiellement les bases d’être trop techniques. Moi, je les envie d’avoir cette rigueur technique.

Si je comprends bien, tu as appris en écoutant les autres ?

Oui. Ça permet de se formater, d’apprendre à structurer une chanson.

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(Photo : Nicolas D'Andreano)

Toi, tu as de l’inspiration facilement ?

Oui, c’est vraiment spontané. Une chanson, c’est une idée, une fulgurance. Il faut la travailler tout de suite. C’est ainsi que je procède.

De toute manière, il n’y a pas de règle en musique.

Tu as raison, c’est comme en amour. Un jour, Florent Marchet m’a demandé : « ne pensez-vous pas qu’il faille tout abandonner pour arriver à vos fins dans la musique ? » Je pense exactement tout l’inverse. J’ai beaucoup d’admiration pour cet artiste, alors ça m’a quand même bien fait réfléchir. Je me suis demandé s’il avait raison ou tort et j’en suis arrivé à la conclusion qu’il n’y a pas de règles. Chacun son parcours.  

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(Photo : Nicolas D'Andreano)

Te sens-tu légitime dans ce métier? benjamin conte,la bougeotte,intrview,mandor

Ce qui est légitime, c’est de faire ce métier-là. Tu en découds avec toi-même.

Je vais t’expliquer pourquoi tu vas réussir. Tu as eu une enfance un peu violente, tu es guide touristique en Norvège, c’est très physique comme métier... bref, il faut du mental. Je trouve que tu abordes ce métier de chanteur comme un sportif de haut niveau.

C’est marrant que tu me dises cela parce que quand j’entends des interviews de sportifs de haut niveau, je me dis souvent que je pourrais avoir le même discours. Je fais le même parallèle que toi car cela demande beaucoup de discipline.

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Après l'interview le 14 avril 2018.

19 mai 2018

Thomas Chaline : interview pour Alain Souchon, la vie en vrai et Indochine, la véritable histoire

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Thomas Chaline fait partie d’une nouvelle génération de biographe. Il est jeune et écrit aussi bien sur des nouveaux artistes comme Tal et Zaz (je l’avais d’ailleurs mandorisé pour cette biographie) que sur des « monstres » de la chanson française comme Souchon et Indochine (les deux chez City Editions). C’est d’ailleurs ces deux derniers qui nous intéressent aujourd’hui. Pour en parler, j’ai reçu l’auteur le 12 avril dernier chez moi.

Les livres :

thomas chaline,alain souchon,la vie en vrai,indochine,la véritable histoire,interview,mandorAlain Souchon, la vie en vrai :

Éternel adolescent, rebelle tranquille et nostalgique… Alain Souchon promène sa silhouette dégingandée sur les scènes françaises depuis plus de quarante ans, enchantant des générations de fans avec des tubes inoubliables, de J’ai dix ans à La ballade de Jim ou Allo maman bobo. Qui aurait deviné que cet homme fragile, doutant toujours de son talent, ferait une carrière aussi exceptionnelle ? Obscur chanteur de la Rive gauche parisienne, Alain Souchon lui-même ne croyait pas en sa bonne étoile. Il aura fallu dix ans de galère et la rencontre décisive avec son alter ego Laurent Voulzy pour que tout change. L’auteur de cette biographie est parti sur les traces d’un artiste unique. Un homme secret qui, dans ses chansons, raconte nos vies pour mieux dissimuler la sienne. Un homme authentique, simple et sensible. Vrai.

Alain Souchon intime : la biographie d’un artiste authentique.

Indochine, la véritable histoire : thomas chaline,alain souchon,la vie en vrai,indochine,la véritable histoire,interview,mandor

Bientôt quarante ans... Indochine est le seul groupe de rock français à avoir su traverser les époques et les modes en touchant de nouvelles générations de fans. Des débuts confidentiels au Rose Bonbon jusqu’aux gigantesques concerts du Stade de France, Indochine a tout vécu. Adulé dans les années 80, détesté dans les années 90, avant de renaître triomphalement dans les années 2000, Indochine a un parcours incroyable, unique. Grâce à un homme: Nicola Sirkis, dont l’envie et l’énergie n’ont jamais faibli, malgré les difficultés, les doutes, les trahisons et les tragédies. C’est cette exceptionnelle saga musicale que l’auteur nous fait vivre, notamment à travers des entretiens inédits. L’histoire d’un groupe entré dans la légende et qui n’a pas fini de faire parler de lui…

De L’Aventurier à 13: dans l’intimité du groupe culte.

Interview :

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Première partie : Alain Souchon.

thomas chaline,alain souchon,la vie en vrai,indochine,la véritable histoire,interview,mandorAlain Souchon, tu l’aimais bien à la base ?

J’adorais quand j’étais ado, entre 15 et 18 ans. Après il s’est absenté pas mal d’années, de 1999 avec l’album Au ras des pâquerettes à 2005 et La vie Théodore, donc je suis passé à d’autres artistes entre temps.

Avant d’enquêter sur lui, j’imagine que tu te disais qu’il était un personnage intéressant…

Pour sortir des textes comme les siens, forcément, il faut avoir du fond derrière et une histoire. Il y a une grande sensibilité chez Souchon. Quand on regarde son parcours, on se dit qu’il revient de loin. Son enfance n’a pas été facile.

Tu racontes l’accident de voiture dont il a été victime. Il a perdu son père et sa mère et son frère ont été grièvement blessés… c’est atroce.

On est en 1959. L’ambulance part avec sa famille et lui il rentre en stop. C’est vraiment du Zola. Aujourd’hui, au moindre accident, il y a une cellule psychologique et c’est tant mieux. Lui, à l’époque, à 13 ans, on le laisse seul. Il a été évidemment marqué par cet évènement.

Tu expliques dans le livre qu’il lui a fallu bien du temps pour être sûr de son talent. Il était dans le doute permanent.

C’est un anxieux de nature. Michel Cœuriot, son réalisateur et arrangeur, m’a confié qu’en studio, Souchon n’est jamais confiant, mais qu’il assure en une prise de voix ce qu’il a à faire. Il connait de jeunes artistes imbus d’eux-mêmes et trop sûrs d’eux avec lesquels c’est la croix et la bannière pour travailler.

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En 1985 à Nostalgie Montpellier.

Alain Souchon a toujours cru que le succès n’allait pas durer.

Comme il avait mal démarré dans la vie, il se disait qu’il n’aurait jamais de chance. Pendant très longtemps, il a considéré qu’il était à la mode à un  moment donné, mais que ça allait s’arrêter.

Et aujourd’hui, il pense quoi de sa carrière ?

Il est toujours aussi humble. Il prend tout ça avec beaucoup d’humilité. Il a en tête ses maîtres comme Brassens ou Ferré. Pour lui, il n’a jamais atteint ce niveau-là. Je ne sais pas s’il a conscience de l’importance qu’il a dans la chanson aujourd’hui.

En écrivant cette biographie, tu as appris des choses que tu ne savais pas ?

Je soupçonnais ce côté très anxieux qu’il a sous son éternel allure d’enfant perdu sous sa bulle, mais pas à ce point. J’ai aussi compris que pour exorciser ou oublier un peu les drames qu’il a vécus, il s’est réfugié dans la poésie, la littérature et la création. Ça l’a sauvé. 

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Parle-moi de l’amitié Souchon-Voulzy.

Ils sont copains, mais sans plus. Ils ont toujours eu besoin l’un de l’autre professionnellement, mais c’est tout. Voulzy a quand même déclaré après leur tournée commune il y a deux ans que ça ne les avait pas rapprochés. Ils se sont rendu compte de leurs différences. Ils n’avaient pas la même vision artistique. Voulzy voulait faire les Zénith, Souchon les théâtres. Souchon voulait une formation réduite, Voulzy voulait sortir la grosse artillerie. Finalement, contrairement à ce que prétend la légende, ils ne se voyaient pas beaucoup sauf pendant les périodes de travail. Ils partaient en Bretagne ou sur la côte d’azur trois semaines et ils bossaient. Ils savent ce qu’ils se doivent l’un et l’autre, ils ont ce lien très fort, au-delà de ça, ce ne sont pas les prétendus meilleurs amis du monde. 

Quand tu écris un livre sur Souchon, tu écoutes du Souchon ?

Tout à fait. J’ai besoin d’être dans son univers. Quand on connait sa vie, ça lève le voile sur beaucoup de textes. Il sait traduire la faiblesse et la sensibilité des hommes comme personne.

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Charles (Ours), Alain et Pierre Souchon.

J’ai l’impression qu’actuellement, il met en avant ses enfants, comme s’il voulait passer le relais.

Il a 74 ans cette année, ses enfants ont la quarantaine. Il a toujours dit qu’il ne voulait pas que le public le vire, mais qu’il préférait partir de lui-même. Alors, c’est vrai qu’en ce moment, avec notamment le troisième volet du Soldat Rose signé Alain, Charles (Ours) et Pierre Souchon, il les porte plus qu’à l’accoutumée. Ces enfants ont beaucoup de talents, c’est indéniable, et je trouve que c’est bien qu’il agisse ainsi. Je crois qu’il passe le relais tranquillement. 

C’est un mec bien Alain Souchon ?

J’en suis convaincu. Il a comme nous tous ses défauts, il ne faut pas non plus l’idéaliser. Même si il a un petit ego, il vit très tranquillement et normalement.

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En juillet 2005, à l'hôtel Régina (Paris)

Comment expliques-tu son succès ?

Les blessures amoureuses, les amours platoniques, les regrets, le mal être… ce sont des choses que tout le monde vit. Il a le courage de mettre tous ces thèmes en chansons. De plus, ses mots sont bien portés par la musique de Voulzy et la réalisation de Michel Cœuriot. Sa popularité vient aussi du fait qu’il parait très léger. Il arrive sur un plateau comme s’il arrivait dans sa cuisine. On dirait que rien ne l’effraie alors que c’est tout l’inverse.

Il est peut-être plus zen aujourd’hui ?

Oui, je l’espère.

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En mars 2010, chez EMI.

Il aime son côté Pierrot lunaire ?

Non. Il ne s’aime pas tellement et regrette sa nature. Il est souvent dans la lune avec les choses du quotidien. Beaucoup de choses lui échappent. Il est dans une bulle.

Ton livre se vend bien, tu es surpris ?

Souchon est populaire. Personne ne le déteste. Au maximum, on s’en fout. Les gens ont voulu aller au-delà du chanteur pour essayer de comprendre qui il est, connaitre sa vie et les dessous de ses albums.

Il n’a pas interdit la sortie de ce livre ?

Il est au courant, mais je crois qu’il s’en fout un peu. A son âge, il a d’autres préoccupations.

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2eme partie : Indochine

thomas chaline,alain souchon,la vie en vrai,indochine,la véritable histoire,interview,mandorPourquoi un livre sur ce groupe ?

Je suis un grand fan. Tout à l’heure je te disais que j’étais très amateur de Souchon entre 15 et 18 ans, c’est Indochine qui a pris le relais. J’ai découvert ce groupe avec « J’ai demandé à la lune ». Après l’écoute de ce titre, je me suis intéressé à ce qu’ils avaient fait avant et j’ai adhéré à l’œuvre dans son ensemble. Je suis moins amateur de la fin des années 80, mais j’adore la période suivante. Il y a deux albums dont j’étais fou, c’est en 1993, Un jour dans notre vie et en 1996, Wax.

Là, pour le coup, il y a eu beaucoup de livres sur Indochine. Qu’apportes-tu de nouveau ?

Chaque auteur à sa patte et sa façon d’aborder le sujet.

Mais l’histoire reste la même. Un fan qui va acheter trois biographies d’Indochine, je pense qu’il a fait le tour de la question, non ?

Je mets en avant une période et des chansons qui m’ont plus touché, parfois même des chansons cachées. Le public ne les connait pas forcément. Je préfère les mettre plus en avant que « L’aventurier », « Canary Bay » ou « Trois nuits par semaine ».

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Avec Dimitri Bodianski (saxophone, synthétiseur, 1981-1989) et Nicola Sirkis en 1985 à Montpellier.

Les fans de Nicola Sirkis n’aiment pas qu’on touche à lui et à son œuvre. thomas chaline,alain souchon,la vie en vrai,indochine,la véritable histoire,interview,mandor

Indochine, c’est aujourd’hui une machine très protégée, très ficelée. Et bien, curieusement, les avis sur mon livre sur les réseaux sociaux et sur Amazon sont très positifs. J’ai même eu deux avis d’ultra fans qui étaient très sceptiques sur ma démarche, qui ont reconnu que mon travail était d’une bonne qualité. Je ne me suis pas fait allumer.

Tu as réussi à obtenir beaucoup de témoignages ?

Quelques-uns dont un très important pour moi, Alexandre Azaria, le co-compositeur et co-réalisateur de Wax dont Nicola Sirkis dit que c’est l’album qui marque la première pierre du nouvel Indochine. On y entend les prémices de ce que va devenir Indochine. Il y avait des rumeurs pas très reluisantes à son sujet qu’il a pu démentir. On le disait fâché avec son binôme Jean-Pierre Pilot alors que pas du tout. Au contraire, à 25 ans, il ne sentait pas de réaliser seul un disque d’un groupe qui avait autant d’années d’existence. Il se disait aussi que ça s’était mal passé avec Nicola Sirkis, qu’il s’était quitté fâché, alors que pas du tout. C’est bien de rétablir quelques vérités.

thomas chaline,alain souchon,la vie en vrai,indochine,la véritable histoire,interview,mandorComment expliques-tu la longévité de la carrière d’Indochine ?

Nicola Sirkis a le don de bien savoir s’entourer. Il a un côté intuitif qui lui réussit bien. Indochine, c’est le rôle de sa vie, sa flamme. Artistiquement, depuis 15 ans, il y a OLi dE SaT qui est guitariste compositeur et réalisateur des albums. C’est lui qui a donné le nouveau son d’Indochine. Le succès qui perdure vient aussi des paroles qui sont hyper simples, faciles à retenir, avec pas mal de métaphores dedans, mais d’une redoutable efficacité. Nicola Sirkis a créé sa patte et son univers et il n’a jamais dévié de trajectoire... tout en évoluant.

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Pendant l'interview...

Nicola Sirkis me parait proche de ses fans.

Il l’est. Il s’est toujours senti redevable du public. Indochine et son public, c’est une histoire commune. Un jour, il a reçu une Victoire de la Musique et il l’a remis à un fan qui était assis devant lui. Il sait que c’est le public qui décide. Il se souvient que dans les années 90 les albums ne se vendaient pas, mais que les concerts étaient pleins à craquer. Les fans ont toujours fait en sorte que Nicola Sirkis ne lâche jamais.

Contrairement à Alain Souchon, Nicola Sirkis fait attention à son image. Il n’aurait pas le syndrome de Peter Pan ?

C’est ce que l’on dit toujours. Après, il y a les gènes qui font qu’il ne s’en sort pas trop mal (rires). Passé la vingtaine, il a eu une sérieuse hygiène de vie. Je ne suis pas certain qu’il ait beaucoup touché aux drogues et à l’alcool. Il y a deux ans, pour le retour de Renaud, il avait déclaré dans une émission de Drucker : « prendre soin de soi, c’est respecter son public ». Ce n’était pas forcément une pique contre Renaud, mais il voulait expliquer que le public attend l’artiste qu’il aime, qu’il soutient, il ne peut pas le décevoir.

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Le 12 avril 2018 après l'interview.

15 mai 2018

Arnaud Dudek : interview pour Tant bien que mal.

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arnaud dudek,tant bien que mal,roman,interview,mandorEvidemment, quand on lit le nouveau roman d’Arnaud Dudek (photo à gauche: Molly Benn), une des fines plumes françaises actuelles, on se demande s’il raconte son histoire. Evidemment, quand je me suis trouvé devant lui pour cette mandorisation, j’avais envie de lui demander si le petit garçon de sept ans abusé par un adulte dans une voiture, c’était lui.

Je ne suis pas toujours délicat, certes, mais je me suis abstenu. Dudek, lui, en a eu à revendre de la délicatesse pour raconter cette histoire. Le récit est toujours sur le fil. On craint la dégringolade. Non, l’équilibre est parfait. Jamais un mot de trop, pas de pathos. Ceux qui connaissent son œuvre savent que la résilience fait partie des thèmes de l’auteur, ce livre là est le puis puissant sur la question.

Une nouvelle rencontre s’imposait, car ce livre est important. Très court, mais si intense.

J’ai déjà mandorisé Arnaud Dudek en 2013 pour son deuxième livre Les Fuyants et en 2015 pour son troisième, Une plage au pôle Nord. Pour joindre l’utile à l’agréable, le 13 avril dernier, nous avons déjeuné dans un restaurant (délicieux) de Montparnasse et je lui ai posé quelques questions sur ce roman qui ne laissera personne indifférent.

A propos du livre :

Un petit garçon rentre de l’école. Un homme portant une boucle d’oreille lui demande s’il peut l’aider à retrouver son chat. Il conduit une Ford Mondeo. La forêt est toute proche.

Le petit garçon de sept ans est mort en partie ce soir-là et n’en dira rien à personne.

Délicatement, Arnaud Dudek monte sur le ring. Il raconte comment vit et grandit un enfant violé. Comment il devient adulte, père. Et ce qu’il fait lorsque, vingt-trois ans après les faits, il reconnaît l’homme à sa voix.

A propos de l’auteur : arnaud dudek,tant bien que mal,roman,interview,mandor(Photo à droite : France 2)

Arnaud Dudek vit et travaille à Paris. Selon des sources concordantes, ce garçon discret serait né à Nancy, en 1979. Dans ses nouvelles (pour la revue littéraire Les Refusés ou pour Décapage) et dans ses romans (tous publiés chez Alma), il raconte les gens ordinaires avec humour et tendresse. Son premier roman, Rester sage (2012) a fait partie de la sélection finale du Goncourt du premier roman et a été adapté au théâtre par la Compagnie Oculus. Le second, Les fuyants (2013), a été sélectionné pour le prix des lycéens et apprentis de Bourgogne. Le troisième, Une plage au pôle Nord (2015) est traduit en allemand. Les vérités provisoires (2017) est son quatrième roman. Tant bien que mal (2018), son dernier ouvrage est un texte épuré, un concentré brut des thèmes qui lui sont chers : l’enfance, l’identité, la fuite.

Il est par ailleurs co-organisateur des rencontres littéraires AlternaLivres, dont la dernière édition s’est tenue en octobre 2015 à Messey-sur- Grosne en Saône-et- Loire (et que j’ai animée).

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(Photo : Mandor)

arnaud dudek,tant bien que mal,roman,interview,mandorInterview :

Ce livre-là n’était pas franchement attendu. Je crois que tu étais sur un projet de livre politique.

Oui, depuis près d’un an. Un livre plus politisé et beaucoup plus long que les précédents. Il est presque terminé, mais il m’a demandé un travail différent. J’ai dû mener une enquête, beaucoup me documenter, faire quelques interviews pour maitriser au mieux mon sujet. J’interroge sur le sens de la politique, j’ai donc rencontré des élus de différents partis, de différents niveaux, pour affiner ce roman autour d’un jeune homme politique trentenaire qui découvre ce milieu. Ce projet, ne me satisfait pas encore, alors je l’ai laissé de côté pour le moment. J’ai écrit Tant bien que mal en décembre 2017. Ça fait un moment, que je tourne autour de l’histoire de ce petit garçon, mais je trouvais le sujet très lourd, donc je repoussais son écriture.

Comment est né ce projet de livre ?

Quand ma compagne est tombée enceinte. Quasiment, au même moment, il y a eu ce fait divers atroce d’une petite fille enlevée, torturée et qui a réussi à s’échapper de son tortionnaire. En tant que futur papa, j’ai peut-être aussi voulu conjurer le mauvais sort…

Tu t’es dit que si tu écrivais sur ce thème, ça ne pourra pas arriver à ton enfant ?

C’est ça. C’est un peu ridicule. C’est avec un recul de six mois que je me le suis avoué.

Y-a-t-il aussi des choses un peu plus personnelles qui t’ont incité à réfléchir sur ce thème ?

Oui, mais pas directement. En tout cas, ça m’intéressait de tenter de répondre à ces questions : Qu’est-ce qu’un enfant fait après ? Comment il vit ? 

Les réactions de l’enfant, le déni… c’est comme ça que réagit un enfant qui se fait violer ?

Je n’en ai aucune idée et je n’ai pas cherché à intellectualiser ses réactions. Ma sensibilité, mon côté éponge ont dû les inspirer. Je me suis peut-être juste demandé ce que j’aurais fait si ça m’était arrivé, comment je l’aurais vécu et comment j’aurais réagi. Tel que j’étais enfant, je pense que je n’aurais rien dit.

Les parents ont quand même bien fermés les yeux devant le changement comportemental du jeune garçon. Ils sont passés outre sans creuser.

Peut-on se rendre compte de certaines choses ? Quels signaux peut-on voir et ne pas voir ? On peut très bien passer à côté du mal être de son enfant.

La scène de viol n’existe pas. Tout est suggéré.

Il était hors de question que je décrive cette scène. L’idée était d’en faire un cheminement universel. On a nos blessures d’enfance, plus ou moins profondes, plus ou moins guéries… L’enfant aurait pu être victime de violences ou de harcèlement scolaire, ce que, sans doute, beaucoup d’entre nous ont vécu sans mettre de mots derrière. Ce traumatisme à sept ans aurait pu être aussi familial. Comment on réagit ? Comment et pourquoi on tait les choses et comment on revient à la vie ? C’est l’éternel thème de la résilience.

Tu as lu des livres sur la question ?

Je n’ai pas voulu. Je ne voulais pas tomber dans la théorie, je préférais que l’on soit dans l’affect. J’ai écrit à l’instinct, ce qui ne me ressemble pas forcément, mais c’était nécessaire pour ce thème.

Tu savais où tu allais en commençant à écrire ?

J’avais en tête le premier chapitre, je savais comment je voulais démarrer. Aller dans le polar, c’était hors de question, ça ne pouvait être que du fond. Une fois que c’était clair, j’ai mis trois jours à écrire le livre.

Tu l’as écrit en 3 jours ?

Oui, alors que d’habitude, pour mes autres livres, il y a au moins six mois de rédaction. Bon, il n’y a que 90 pages dans celui-ci…

Quelle a été la plus grosse décision à prendre avant de commencer le livre ?

Est-ce que j’écris à la première personne du singulier ou pas ? J’ai choisi de dire « je ».

En employant le « je », ça fait sacrément questionner le lecteur… « C’est lui ou pas ? » 

Dans un premier temps, je n’ai pas forcément anticipé. Ce qui est clair, c’est que, pour donner du poids au personnage, pour qu’il tienne bien debout, il fallait que je mette de moi. Pas frontalement, mais dans mon parcours d’adolescent et dans mon parcours de vie.

Tu n’as pas eu peur que ta famille, tes amis, tes proches se demandent si tu as vraiment vécu cela ?

J’y ai pensé, mais pas forcément immédiatement. Je me suis dit que s’il fallait des « warnings » pour les vrais proches, il y aura. Après lecture, il y a eu la pudeur de certains. Quant à mes parents, on n’en a pas parlé. Je les ai prévenus. Ils savent ce qui est vrai dans le texte, car ils me connaissent suffisamment bien. Ce que je n’avais pas mesuré, c’est le degré supérieur comme les amis de mes parents ou des gens que je connais un peu…

Il fallait que tu sortes ce que tu avais en toi une bonne fois ?

Le fait que ce sujet soit aussi important pour moi maintenant vient peut-être de quelque chose de profond que je n’ai pas encore décelé.

Le titre du livre est bien choisi. L’enfant avance « tant bien que mal », mais il avance. Il n’a pas laissé son drame submerger sa vie.

Malgré ses tocs, son incapacité à prendre des décisions, il a su se construire une vie sociale. Il a des amis, il s’est épanouit dans une première vie de prof, puis d’écrivain. Il a soigné ses maux par des mots, c’est un grand classique.

J’étais habitué à des pointes d’humour dans tes livres précédents…

Là, ce n’était pas possible. Pour laisser respirer les gens, il y a des pages blanches (sourire). Mais, si tu regardes bien, mes romans précédents ne sont pas très gais non plus. Dans Rester sage, je parle d’une mère qui emmène son fils en vacances dans la cave. Dans Les fuyants, il est question d’un père qui se suicide sans donner d’explications à son fils. Dans le troisième, c’est une veuve dont le mari s’est suicidé en allant cambrioler un casino… Ça n’a jamais été très léger, mais, effectivement, jusqu’à présent, j’avais ajouté une pincée d’humour.

Se cache-t-on derrière l’humour ?

Sans doute. C’est de la mise en distance facile, mais je pense que je continuerai dans cette voie-là dans mes prochains projets. Sur un sujet comme celui de Tant bien que mal, exceptionnellement, je ne voulais rien maquiller.

Tu as peur des  réactions des gens qui ont vécu ce qu’a vécu A. (c’est ainsi qu’est nommé l’enfant) ?

Je commence à avoir des réactions. Il y en a qui me remercient d’avoir su trouver les mots.

Ta promo sera compliquée, car il va falloir que tu te justifies tout le temps. A. est-il Arnaud ?

Je sais bien, mais j’espère que le côté littéraire de l’exercice ne sera pas mis de côté.

Est-ce que l’Arnaud Dudek que j’ai rencontré en 2013 est le même que celui d’aujourd’hui.

Sans doute pas. Il y a l’expérience engrangée, la vie qui passe avec ses joies et ses épreuves. Le fait d’être papa, le fait aussi d’être publié régulièrement. Même si je ne suis pas Marc Lévy, j’ai mon petit lectorat (enfin j’espère).

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Après l'interview, le 13 avril 2018.

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14 mai 2018

Lembe Lokk : interview pour l'EP Comment te traduire

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Qui n’a pas rencontré la chanteuse estonienne Lembe Lokk ne peut pas comprendre ce personnage aux 1000 vies. Il a été d’ailleurs extrêmement compliqué pour moi de résumer son parcours au maximum afin qu'on le comprenne.

« Elle interprète des chansons libres, dans un français qui se questionne et qui s’exulte. On y retrouve des textes sur l’exil et l’amour, sur l’autre qu’on essaie de comprendre. Un étonnant mélange d’intimité et d’expressionisme » est-il indiqué dans une biographie.

Le 24 mars dernier, nous nous sommes retrouvés une heure en terrasse d’un café des Grands Boulevards.

lembe lokk,comment te traduire,ep,interview,estonie,estonienne,chanteuse,artiste,mandorBiographie officielle :

D’origine estonienne, Lembe Lokk est une chanteuse et comédienne versatile, poétesse publiée et performeuse dans l’espace publique. Un éclectisme assumé qui donne toutes ses couleurs à ses chansons, à sa voix, aux histoires qu’elle raconte.

L’univers de cette chanteuse et musicienne est à la fois très charnel et poétique. Sa voix navigue avec sincérité entre le simple parler-chanter, une étendue lyrique et la force d’une rockeuse. Elle évoque tour à tour la sensibilité d’une Barbara, l’étrangeté d’une Laurie Anderson ou encore de Diamanda Calas ou bien la force et le magnétisme d’une Annie Lennox. Sa présence est simple et profonde, elle laisse volontiers voir sa fragilité d’humain et partage avec générosité sa poésie. Un étonnant mélange d’intimité et d’expressionisme.

Le disque (argumentaire officiel):lembe lokk,comment te traduire,ep,interview,estonie,estonienne,chanteuse,artiste,mandor

Comment te traduire est un EP de 6 titres en français, écrit et composé par Lembe Lokk. Un enregistrement studio live avec le violoncelliste Karsten Hochapfel, volontairement épuré et acoustique pour rendre hommage à une belle série de concerts (semi)acoustiques que l’artiste a effectuée depuis un an et pour donner un aperçu de son univers. Des « chansons en liberté » selon les uns, des textes qui ouvrent de nouvelles portes sur la langue française, selon d'autres.

Habituellement, l’écriture de Lembe Lokk se fait tour à tour dans trois langues : le français, l’estonien, l’anglais. Dans son EP, elle a pourtant choisi de se concentrer sur la langue française pour mieux creuser sa poésie et les questions qu’elle fait surgir. Ainsi dans ces chansons, elle questionne sa place entre lembe lokk,comment te traduire,ep,interview,estonie,estonienne,chanteuse,artiste,mandorses origines estoniennes et sa culture d’adoption, la compréhension (im)possible entre deux êtres, l’absence, la distance, la présence à soi-même. Elle joue également de la langue française comme d’un instrument, avec l’acuité et le décalage d’une étrangère qui en fait une musique autant qu’un récit.

Sur ce disque, il s’agit bien de la chanson, mais nous sommes loin des structures habituelles et des formules. D’une balade transe à une chanson fleuve chantée-parlée avec maîtrise et sensualité on passe par des envolées vocales et mélodies inattendues. Un timbre de voix personnel et agréable, des arrangements simples qui font ressortir toute la beauté des chansons. Un dialogue entre deux musiciens extraordinairement sensibles et à l’écoute l’un de l’autre.

Musiques et paroles de Lembe Lokk
Réalisé par Malcolm Crespin
Enregistrement "live" & mixage par Ambroise Boret @ BKLEX Studio (Montreuil)
Mastering : Raphaël Jonin

Lembe Lokk : chant, guitare (sauf sur « tiens »), chœurs
Karsten Hochapfel : guitare portugaise, guitares, violoncelle, chœurs

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lembe lokk,comment te traduire,ep,interview,estonie,estonienne,chanteuse,artiste,mandorInterview :

Tu as commencé ta vie d’artiste en France ou en Estonie ?

J’ai commencé ici. J’écrivais depuis toujours, mais c’est une part de moi que j’avais oublié pour d’obscures raisons. Après le bac, je rêvais de devenir comédienne, mais je ne suis pas allée au bout de ce rêve dans mon pays. J’ai fait toutes sortes de choses très différentes. De la céramique et du dessin, mais je n’ai pas osé faire les Beaux-Arts. J’avais l’impression que ce n’était pas pour moi. J’ai fait aussi un peu de théâtre et j’ai chanté dans une chorale pendant 10 ans. Mais je n’avais pas l’impression d’avoir une vie artistique. J’ai fait beaucoup de choses : secrétaire de nuit du président d’Estonie pendant un an, assistante réalisatrice, journaliste pigiste. L’Estonie est un petit pays, je sentais qu’il fallait que j’aille voir ailleurs.

En France, tu as « bourlingué » avant de devenir artiste.

Je suis arrivée le 27 décembre 1997. En arrivant, j’ai gardé des enfants, j’ai vendu des glaces, je distribuais de flyer…

Mais pourquoi es-tu venue en France ?

Pour étudier les cultures africaines. Je t’explique sans trop rentrer dans les détails, car c’est assez compliqué. En Estonie, j’ai étudié la philologie russe, pendant ce temps-là, un grand chagrin d’amour m’a frappé. J’ai vu une petite annonce à l’université qui disait en substance : « cherche étudiant d’échange pour aller vivre au fin fond de la Russie ». Comme j’étais perdue, j’ai postulé et je suis partie. Là-bas, j’ai rencontré des africains qui m’ont donné envie de partir en Afrique. De retour en Estonie, je me suis retrouvée dans une soirée où se trouvait aussi l’attachée culturelle française. Je lui ai expliqué que j’avais comme projet d’étudier les cultures francophones africaines. Elle m’a répondu qu’elle avait justement une bourse pour cela que personne n’a demandée. Elle m’a donc proposé d’étudier ça à Paris trois mois après. C’est ainsi que je suis arrivée dans la capitale française.

Une nouvelle série en coordination entre Only French et Mandolino : Chanson Voyage.

Le ministère de la culture estonien t’a récompensé pour ton travail sur la culture à Paris. Pour quelles raisons ?

J’ai créé une école estonienne à Paris en 2008. Quand j’ai eu ma première fille, j’ai constaté que toutes les théories sur le bilinguisme s’avéraient complètement fausses. Je lui parlais en estonien, elle me répondait toujours en français. Un jour, elle m’a dit : « si tu ne veux pas que je te parle en français, j’attends que papa rentre et je lui parlerai (rires). Du coup, j’ai souhaité qu’elle voit d’autres enfants estoniens et j’ai créé cette école. Je chantais aussi avec un groupe estonien en estonien et j’ai participé à l’organisation de la saison culturelle estonienne de l’Institut Français en 2011. On a donc jugé que je devais être récompensé pour tout ça.

Et un jour tu décides de devenir chanteuse…

Un mercredi soir, à 20h, j’ai décidé de devenir chanteuse. Je me souviens de ce moment précisément. Je m’étais tellement cachée ce désir que mon corps s’est battu contre sa réalisation. Quand j’ai pris la décision de devenir chanteuse, mes poumons se sont remplis de ganglions et mon corps à gonflé. J’ai été hospitalisé et j’ai été sous cortisone pendant des années. Pour la médecine française, j’aurais dû rester comme ça. J’avais 25 ans, je marchais comme une mémé… Aujourd’hui je suis complètement guérie. 

Making of de l'EP Comment te traduire.

Parlons de cet EP. Les chansons du disque te sont arrivées rapidement ?

Il a fallu que je m’instaure une discipline. Je me suis trouvée un endroit pour travailler au calme. J’ai fait comme si j’allais au bureau tous les matins. Je me mettais devant mon clavier et à ma guitare et j’écrivais ou composais mes chansons.

Les chansons « Comment te traduire » et « T’inquiète pas » viennent de textes que tu as présentés à un festival de poésie, c’est ça ?

Oui. Mais je trouvais que ces textes méritaient de devenir des chansons. J’ai fait en sorte qu’elles le deviennent un an plus tard.

Dans ce disque, tu chantes, tu parles, il y a des envolées lyriques. C’est très déstructuré… tu te rends compte que tu casses les codes de la chanson ?

Non. Ce n’est pas volontaire en tout cas. Je ferai attention pour le prochain album (rires).

Je ne dis pas ça dans un sens négatif, au contraire. C’est ce qui fait ton style et ton originalité. Tu devrais continuer comme tu as commencé.

En fait, je doute de moi. Dès que l’on me dit quelque chose sur mon travail, je ne sais pas si c’est bien ou pas.

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Le 2 mars 2018, Lembe Lokk au  TEDx de Tallina Vangla en Estonie, dans la prison de Tallinn Magasini. dans le pris

Tu es d’origine estonienne, mais tu maîtrises parfaitement notre langue.

On m’a dit que j’avais une écriture surprenante. Ce doit être parce que pour les français, la langue française est une routine. Moi, je ne connais pas cette routine, alors j’écris autrement. Je dois la maîtriser le mieux possible, alors je fais attention à chaque mot.

Peut-on dire que c’est un disque aux textes graves ?

Tu trouves que c’est grave ? Je n’ai pas l’impression tant que ça. Pour moi, c’est poétique. Les histoires « lourdes » que je raconte, j’ai l’impression de les tourner de façon à ne pas plomber l’ambiance.

On sent une profondeur dans ta poésie…

Je n’essaie pas de cacher ma fragilité, ni mes émotions, du coup ça libère les gens dans leur fragilité. Ca les autorise à être fragile également. Les gens pleurent parfois sur mes textes. Mais c’est souvent sur mes chansons en estonien. Je crée peut-être des vibrations qui font vibrer les gens, je ne sais pas.

"Il est si tard", version audio.

Tu es auteure, compositrice, interprète, mais aussi comédienne, performeuse… peut-on dire que tu es artiste et point barre.

Je pense que c’est la solution. Je me pose la question régulièrement : est-ce bon de partir dans tous les sens ? Aujourd’hui, je laisse plus de place à la chanson, parce que je reconnais que j’aimerais que mon travail de chanteuse trouve son public. Je commence à voir ce que mes chansons provoquent sur les gens, du coup, j’ai envie qu’il y en ait encore plus qui traversent les émotions que je propose.

Mais chassez le naturel, il revient au galop ?

Tu as raison. Je ne peux pas m’empêcher d’écrire des textes qui ne deviendront pas des chansons et j’ai plein d’idées de performances que je n’ai pas encore réalisées. Si je veux que « l’autre » m’entende, il faut que je me rende compréhensible, d’une manière ou d’une autre. Mais au fond, il y a une logique et une cohérence à ce que je fasse toutes ses choses.

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(Photos extraites du spectacle M.A.MA.E, meurtre artistique, munitions, action, explosion).

lembe lokk,comment te traduire,ep,interview,estonie,estonienne,chanteuse,artiste,mandorOui, là par exemple, tu joues dans une pièce de théâtre. Tu as été engagée parce que tu es chanteuse.

Je joue dans une pièce de Nadège Prugnard,  M.A.M.A.E, meurtre artistique, munitions, action, explosion. J’y fais aussi une sorte de performance. J’adore m’adonner à des trucs excentriques, bizarres…

(Pour en savoir plus sur toutes ses expériences, lire ici, à la rubrique : Autrement…)

Parle-moi du clip de « Comment te traduire » dont l’animation est signée Barbara Creutz et qui a été déjà sélectionné à TMFF à Glasgow (Ecosse) et Simply Shorts Film Festival à Brisbane (Australie).

C’est une artiste qui a fait le clip de mon premier groupe Rouge Madame, « Kaua », mais surtout, elle fait des vidéos pour des opéras du monde entier. Elle a aussi réalisé des films d’animation. Avec elle, on a estimé qu’il fallait créer toute une imagerie. Comme un couple, on a traversé des moments pas évidents et on a fini par sortir quelque chose qui m’a convaincu à 100%.

Clip officiel de "Comment te traduire" de Lembe Lokk par Barbara Creutz.

Il y a aussi un joli livret avec tes textes et ses dessins. Par contre il est plus grand que l’EP.

Il s’agit d’un EP, donc ce n’était pas cohérent de faire une énorme dépense de livret. Du coup, on a voulu que ce livret soit quelque chose que l’on conserve indépendamment du disque. Nous étions frustrées de ne pas pouvoir publier, Barbara ses dessins et moi mes textes. La personne qui a fait la mise en page du disque et du livre m’a proposé de faire un livret de la taille d’un 45 tours. Ça reste un format musical, mais qui n’a rien à voir avec un EP.

Tu les vends à la fin de tes concerts.

Oui et sur la boutique de mon site.

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Après l'interview, le 24 mars 2018.

10 mai 2018

iAROSS : interview pour Le cri des fourmis

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Avec la sortie du nouveau disque de iAROSS, Le Cri des fourmis, plus de doute sur la question : il va falloir sérieusement compter sur ce trio montpelliérain, au cœur de la chanson française. 13 textes profonds qui ne laissent pas indifférent et qui osent répondre à la folie du monde. Chacun interroge bien plus qu’il ne dénonce. Entre rock, jazz et chanson (pas question d’entrer dans une case), ce disque à la rage contenue est aussi brillant musicalement que textuellement. J’ai rencontré le leader du groupe, Nicolas Iarossi, dans un café des Grands Boulevards, le 23 mars 2018.

Biographie officielle (par Stéphanie Berrebi) :

C’est la rencontre de trois styles, un son fluide, limpide, évident, reflétant des influences multiples. Le trio, issu du conservatoire,  fusionne jazz, rock, chanson française et slam. C’est avec ce mélange très particulier que les montpelliérains se sont déjà fait remarquer avec leur deuxième album Renverser, Coup de cœur de l’Académie Charles Cros.

Pendant les trois années qui séparent les deux disques, iAROSS a pris le large, se nourrissant de ses voyages (Japon, La Réunion, …) et revient avec cette envie d’aller encore plus loin dans la recherche de sa sonorité propre.

Les morceaux sont nés autour des textes, le groupe voulait en respecter l’ossature et éviter le superflu. L’équilibre est trouvé, entre l’épure et les envolées aussi puissantes que planantes, avec les guitares et claviers de Colin Vincent, le violoncelle de Nicolas Iarossi et la batterie de Germain Lebot (c'est désormais Julien Grégoire qui le remplace sur scène).

C’est un album tout en relief, à l’image de la vie, avec ses moments calmes et ses moments de rage, de folie.

Et de la rage, il y en a. Le titre « Le Cri des Fourmis » exprime cette révolte des petites gens, notre impuissance et notre désarroi.

Inspiré par les auteurs précurseurs du surréalisme tels Rimbaud ou Lautréamont, et le cinéma poétique des années 50, de Pasolini ou Bertolucci, le chanteur, slameur, poète à la voix rauque, use de la métaphore, d’images fortes et parlantes pour exprimer ses ressentis, de la rupture amoureuse aux problèmes de société.

On retrouve chez iAROSS l’empreinte du « Théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud, cette souffrance d’exister, cette idée que le “monde glisse et se suicide sans s’en apercevoir”.

Le disque par Patrice Demailly (extrait du journal Libération du 10 mars 2018):iaross,nicolas iarossi,le cri des fourmis,mandor,interview

Le groupe montpelliérain, à qui on souhaite vivement une visibilité plus marquée, a passé un sérieux cap avec son troisième disque, Le Cri des fourmis. Sa musique a gagné en grandeur et en discipline, sans rompre avec ses diversions climatiques menaçantes et ses longues divagations instrumentales. Entre chanson, incursions jazz et velléités rock progressif, Iaross n’a pas choisi son camp. Un souffle panoramique sous couvert de tempête grondante et d’un désenchantement verbal. Le chanteur-violoncelliste Nicolas Iarossi assume ses élans anars : «On enverra tout paître / Des images à brider / Des reflets sans reflets / Des ravages effrénés / Des rouages étalés.» Le texte de cette chanson, « Chiens de garde », prend son impulsion du côté de l’auteur anti-capitaliste Paul Nizan. Iaross, indocile et mordant, avant l’embrasement.

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iaross,nicolas iarossi,le cri des fourmis,mandor,interviewInterview :

Quand as-tu commencé la musique ?

Très tôt. Je devais avoir trois ans quand j’ai suivi une initiation à la musique. Jusqu’à 7 ans, j’ai appris une méthode américaine par l’oralité, ensuite je suis rentré au conservatoire. J’ai commencé le violoncelle à ce moment-là.

Peux-tu m’en dire plus sur cette méthode américaine ?

Tu vas directement à la pratique. Bien sûr, il y a la théorie, mais ce qui est vraiment important, c’est le jeu. On s’amuse en apprenant. D’ailleurs, dans le travail que l’on fait avec iAROSS, on fait ça aussi. On n’analyse rien, on est dans l’instantanéité. C’est très instinctif.

Tu as fait des études de musicologie, tout comme tes deux acolytes. On y apprend quoi ?

On apprend l’histoire de la musique classique du moyen âge jusqu’à la musique contemporaine.

Au fond, ça sert à quoi ses études-là quand on est musicien?

C’est avant tout un bagage culturel. Quand j’écris une chanson, je lis un livre. Ce livre va peut-être m’amener des idées. C’est pareil pour les études de musicologie. Quelque part, beaucoup de choses apprises m’ont inspiré dans ma musique, sans savoir quoi exactement. C’est de la nourriture pour l’écriture.

Clip de "Traces".

Ce bagage culturel n’est-il pas trop encombrant ?

Il faut le digérer. Il faut savoir quel propos on a envie de donner. Avec ce disque, il me semble que c’est la première fois que nous y parvenons. Je dirige beaucoup plus, je sais où je veux aller.

Tu veux aller où ?

On a changé de batteur il y a deux mois. Ça change énormément de choses. Il est plus dans l’influence musique contemporaine/electro jazz, ça nous dirige vers d’autres portes.

Mais tu gardes le côté hip-hop ?

Oui, parce que le hip-hop, le rap d’origine, celui qui est social, politique et pas lisse, m’intéresse beaucoup.

Clip de "Chiens de garde".

Est-ce que l’album Le cri des fourmis est un disque politique ?

Oui, mais ce n’est pas de la politique politicienne. Tu ne peux pas monter sur une scène pour ne rien raconter. Ça n’a aucun intérêt. Un artiste doit être un passeur qui proposent des messages politiques. Le rôle de l’artiste, c’est aussi de tenter de changer les choses. Dans le prochain disque, il y a la volonté de livrer des messages toujours aussi imagés, mais plus clairs dans le propos.

Tu vas donc freiner tes ardeurs de poète ?

Comme je viens de te le dire, j’ai envie d’être plus direct sans casser le côté poétique. C’est hyper difficile. J’aimerais arriver à écrire des chansons comme « Avec le temps » et « La mémoire et la mer » de Léo Ferré. Elles sont magnifiques, poétiques et elles t’arrivent directement au cœur et à l’âme.

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Le 9 mars 2017, avec Colin Vincent (guitares et claviers de iAROSS) et Nicolas Iarossi (chanteur/slameur et violoncelliste de iAROSS) sur la terrasse de la Scène du Canal à Paris lors d'une première mandorisation. Elle ne verra jamais le jour, car l'interview était sur mon iPhone. Celui-ci m'a été dérobé dans le métro quelques jours plus tard... Dommage car nous avions aussi parlé du groupe Volin, dont Colin est le leader.

(Photo : Sissi Kessaï, l'attachée de presse du groupe.)

Tu écris comment ?

Très souvent je compose, puis j’écris sur la musique. C’est à l’instinct. Il faut que l’écriture soit musicale, qu’elle rentre dans l’émotion, qu’elle coule... Le texte, c’est comme une partition de musique. C’est même rythmique. Le rythme, c’est la base de la musique. Suivent ensuite l’harmonie et la mélodie.

"Comment marcher droit" en sextet avec Trio Zephyr le 22 novembre 2017 au Théâtre Gérard Philipe de Montpellier.

Tu n’aimes donc pas trop les artistes de divertissement?

Heureusement que ça existe, mais au regard de ces deux façons d’envisager la musique, il y a une visibilité plus accrue dans un sens que dans un autre. Parce qu’il y en a un qui dérange et l’autre pas. Je ne crache pas sur le divertissement, ça fait du bien aux gens, mais je rappelle qu’au 16e siècle, il a été utilisé par le cardinal Mazarin pour avilir les foules. Je pense qu’aujourd’hui, il y a aussi un peu de ça.

Tu es un chanteur qui dit des choses… tu penses quoi de la société actuelle ?

Il faudrait une bonne petite révolution pour que les choses changent. Il y a un nivellement par le bas dans tout. Les intellectuels ne parlent plus. Tout se passe sur les réseaux sociaux où tout le monde y va de son petit commentaire sans fond. Plus personne ne se regarde dans les yeux pour dire les choses.

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Pendant l'interview...

Considères-tu faire de la « chanson française » ?

A partir du moment où tu mets un texte sur de la musique, ça devient une chanson. Tous les songwriters des années 70 comme Bob Dylan ou Leonard Cohen faisaient des chansons. Si on doit nous mettre dans une catégorie, celle-là ne nous déplait pas, même si on a l’esprit rock.

Comme Higelin (qui n’était pas encore décédé le jour de cette interview), dont vous avez fait la première partie un jour…

Nous sommes comme lui. On adore que le public soit près de nous. On adore quand il y a de l’intimité parce que ça donne l’impression que nos propos passent 100 fois plus. Alors qu’il jouait sa chanson « Champagne », Higelin s’est arrêté parce qu’il en avait marre de cette distance énorme qu’il y avait avec le public. Il a dit : « Bon, maintenant ça suffit ! Vous vous rapprochez tous de moi. Vous vous levez et vous venez. Je me fais chier tout seul ». J’aime cet état d’esprit.

"14/14" en live à Mourèze.

Il est clair que vous n’êtes pas reconnu à votre juste valeur. Vous souffrez du manque de notoriété ?

Non, parce que l’on sait d’où l’on vient. On fait un chemin qui nous permet d’avoir un regard critique sur les choses et de garder les pieds sur Terre. Nous sommes dans le réel et pas dans le bling bling. Mais, effectivement, on aimerait avoir un peu plus de visibilité, juste pour que notre message soit entendu par plus de monde.

Vous êtes bien dans ce milieu ?

Oui. Il faut être bien entouré avec des gens de confiance. Notre tourneur qui est aussi notre producteur sur cet album, notre éditeur, notre attachée de presse… sont des gens de confiance, c’est le principal.

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Avec Nicolas Iarossi, après l'interview, le 23 mars 2018.

09 mai 2018

Liz Cherhal : interview pour L'alliance

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(Photos : François Guillement).

liz cherhal,l'alliance,interview,mandorAuteure, compositrice et interprète, Liz Cherhal vient de sortir son troisième album L’alliance. Il évoque les difficultés du couple, la séparation, les conséquences sur l'enfant, la maternité, l'avortement, la nouvelle rencontre, le retour de l'amour, tout ce qu'une femme peut rencontrer dans sa vie. Et pour la première fois dans l’histoire de la chanson française, Liz Cherhal a décidé de partager ses chansons avec un public souvent laissé-pour-compte, les sourds et malentendants. Elle s'est donc entourée d'un chorégraphe, d'un metteur en scène et de deux interprètes en langue des signes. Respect.

Le 15 mars dernier, je l’ai rencontré au FGO-Barbara de la Goutte d’Or à Paris où elle chantait le soir même. (C’était sa deuxième mandorisation. La première date de 2011, elle sortait alors son premier album).

Biographie officielle un peu écourtée (par Sophie Chauvey) :liz cherhal,l'alliance,interview,mandor

Liz Cherhal, avec son air angélique, son charme piquant et son humour flingueur, démarre sa carrière l'accordéon en bandoulière, comme chanteuse-comédienne au sein du trio nantais Uztaglote aux côtés d'Olivier Touati et Nicolas Berton (2003-2008). Depuis, Liz n'a eu de cesse de tracer un chemin personnel et sensible à hauteur de femme, entre gravité et légèreté, passant à chaque nouvel album une étape la rapprochant toujours un peu plus d'elle-même et de l'essentiel.

En 2011, Il est arrivé quelque chose, album-transitoire ouvre un nouveau chapitre éminemment personnel, plus pop aussi. Seule aux commandes, Liz donne voix à ses fêlures et blessures, avec ironie et humour, un sens aigu du récit, abordant des thèmes aussi forts que la folie, l'amour, le deuil, le suicide ou le handicap. Coup de cœur de l'Académie Charles Cros, l'album reçoit plus qu'un bel accueil critique et les bravos des professionnels du festival Alors Chante! de Montauban pour sa version scénique.

On retrouve Liz en 2015 avec Les Survivantes et Morvan Prat déjà présent sur la tournée, à la réalisation. Apaisée, plus libre que jamais, pour la première fois sans son accordéon, avec une nouvelle vitalité, elle se raconte en femme plurielle, vous prend de sa voix pure d'emblée par les sentiments au travers de titres lancés comme des canots de sauvetage, des mains tendues ou bouteilles à la mer.

liz cherhal,l'alliance,interview,mandorLe disque (par Sophie Chauvey) :

Pour L'Alliance, Liz confie de nouveau les arrangements à Morvan Prat ainsi que les musiques de 4 des 11 titres. Elle a volontairement écrit seule la totalité des textes et les 7 autres musiques. Avec cet album Liz nous plonge une nouvelle fois au cœur du sensible aux travers d'histoires qui lui appartiennent, celles d'une femme ancrée dans son époque et sa société avec ce don si particulier de rendre l'intime universel. Au travers d'instants clés, d'éclats de vies cabossées ou de parcours in-tranquilles, il est question des liens, que l'on fait ou que l'on défait, de la séparation, de la difficulté d'être parent, de violence physique ou verbale au sein du couple, du choix d'interruption volontaire de grossesse, de recomposition, de reprendre les rênes, de nouvelle chance et de nouveau souffle. Un souffle nouveau, donné également par les arrangements pop-rock alliés aux cordes et au piano qui épousent à merveille les thématiques et donnent aux mots et à la voix cristalline de Liz une nouvelle ampleur.

Le spectacle (par Sophie Chauvey) : liz cherhal,l'alliance,interview,mandor

Passionnée depuis longtemps par la langue des signes qu'elle apprend depuis plusieurs années, Liz a choisi de présenter  son nouveau spectacle dans une version entièrement traduite, accueillant sur scène un danseur-interprète. C'est aussi l'occasion pour elle d'explorer de nouveaux territoires, du côté de la danse en faisant appel au chorégraphe Hervé Maigret qui a d'ailleurs participé à son clip "Les heures en or" pour chorégraphier quelques chansons.

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(Photo : François Guillement)

liz cherhal,l'alliance,interview,mandorInterview :

Tout n’est pas négatif dans une séparation ?

Tout n’est pas négatif, mais on s’en rend compte après coup, notamment quand on a des enfants. Quoi qu’on en dise, même si on a envie de se séparer, quand on a enfant, ce n’est jamais facile, c’est même douloureux. Dans une séparation, tout est compliqué. Il n’y a pas un gentil et un méchant.

Dans ta chanson « J’aimais mieux quand c’était toi », tu dis à l’ex-compagne d’un de tes amis que pour toi, c’est dur de ne plus les voir ensemble.

Exactement. Mais moi aussi je suis la nouvelle compagne de quelqu’un, donc j’arrive dans la vie d’une nouvelle personne. Dans cette chanson, je dis qu’on n’est jamais un seul personnage dans une histoire. Moi-même, je suis tous les personnages de la séparation. Je suis la nouvelle compagne, je suis l’ex de quelqu’un d’autre, je suis la mère de l’enfant de l’autre… etc...

C’est aussi le thème de la chanson « La recomposition ».

Quand on se met avec quelqu’un qui, lui aussi, a des enfants d’une autre personne, que se passe-t-il ? J’en ai fait une chanson plutôt enjouée et rigolote, tout en expliquant en filigrane qu’il faut que chacun sache rester à sa place. Dans une famille recomposée, chacun doit conserver son rôle. 

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Liz Cherhal et Morvan Prat

(Photo : François Guillement).

Dans « Tu respires », tu évoques la culpabilité de faire souffrir l’enfant qui est obligé de vivre deux liz cherhal,l'alliance,interview,mandorvies. Est-ce vraiment de la souffrance ?

C’est la question que je pose dans la chanson, peut-être pour me persuader moi-même que non et pour gérer ma propre culpabilité. Je vois que l’enfant souffre, que c’est compliqué pour lui, mais c’est ça qui va le construire. Cette vie partagée entre ses deux maisons va faire son identité et cette identité sera sa force.

Il fallait que cette histoire de séparation et de ses conséquences sortent ?

Ce n’était pas impératif, mais c’est ma manière de faire. Mes deux premiers disques étaient très liés à mon père, à sa maladie et à sa mort. C’est ce que je vivais à ce moment-là. Il se trouve que ces dernières années, j’ai eu l’expérience de la parentalité, je me suis séparée de l’homme avec qui j’étais, ensuite, j’ai rencontré quelqu’un qui a des enfants… forcément, c’est source d’inspiration tout ça.

Clip de "J'ai marché tant marché".

liz cherhal,l'alliance,interview,mandorJe crois que personne n’échappe à ce que tu dis dans cet album.

Tant mieux. Quand on vit l’expérience de la parentalité, qui peut être parfois compliquée, voire douloureuse, on se sent seul. C'est ce que je raconte dans "J'ai marché, tant marché". J’aurais aimé entendre une chanteuse qui me raconte qu’elle aussi a traversé la même chose que moi. On se sent souvent seul, alors que l’on vit tous la même chose. Mon disque, c’est finalement l’universalité de l’intime.

« Pas que je pleure » et « Les mots, les bourreaux » sont deux chansons dures.

Je ne me suis pas inspirée que de moi et de ma vie personnelle, j’ai aussi fait beaucoup de recherches. J’ai passé énormément de temps à la médiathèque Jacques Demy à Nantes dans les rayons de psychologie. Pour écrire « Les mots, les bourreaux », j’ai lu beaucoup d’interviews de femmes victimes de pervers narcissiques. J’avais besoin de matière pour ça.

Pareil pour la chanson « Sauvage » ?

Oui, j’ai fait beaucoup de recherche sur Jacqueline Sauvage et Alexandra Lange qui m’ont inspiré cette chanson. Là, je ne parle pas du tout de moi.

Clip de "sauvage".

« Hija » est la seule chanson qui ne parle de la séparation ou d'une nouvelle vie amoureuse...liz cherhal,l'alliance,interview,mandor

C’est l’ovni du disque. C’est l’histoire d’une de mes amies colombiennes qui a été adopté à l’âge de 4 ans en France. Elle m’a demandé d’écrire une chanson sur l’adoption. Comme je ne savais pas exactement ce que c’était, elle m’a expliqué sa vie pendant une semaine, chaque matin. J’ai pris des notes, des notes et des notes et ça a fait cette chanson. Ça m’a rappelé mes études de sociologie (rires).

Pourquoi ton disque s’intitule L’alliance, alors que tu racontes le contraire ?

Au départ, ce disque devait s’appelait La recomposition. Au final, j’ai trouvé que ce mot était trop sociologique et pas forcément agréable à entendre. Je voulais un titre d’album qui évoque le rassemblement et qui soit positif. Avec Morvan et mon producteur, on a lu toutes les paroles des nouvelles chansons en entourant les mots qui pouvaient potentiellement devenir un titre d’album. Dans la chanson « Vibrante », on a trouvé le mot alliance. Avec Morvan, on a décidé de le choisir et de nous mettre tous les deux sur la pochette.

Est-ce que tu trouves ton album positif ?

Pour moi, oui (rires). Mais, je sais bien qu’il ne l’est pas tant que cela. Dans la dernière chanson « La vibrante »,  je dis que, malgré tout, même quand tu te dis que ta vie est un putain d’échec, il y a toujours un moment où ça va remonter.

Parlons scène. Actuellement, tu te produis avec un comédien qui traduit tout en langue des signes.

Quand j’étais ado, dans la rue, j’ai vu deux personnes sourdes se parler dans leur langue. Je m’étais promis de l’apprendre. C’est ce que je fais depuis 5 ans. J’ai découvert le potentiel de cette langue. Je ne la domine absolument pas, car elle est très compliquée. J’arrive juste à communiquer basiquement avec des personnes sourdes.

liz cherhal,l'alliance,interview,mandorDans tes concerts, tu danses beaucoup.

C’est ma troisième langue. Celle du corps. Je l’utilise au maximum.

Puisque la danse et le langue des sourds sont intégrés dans tes concerts, cela nécessite donc beaucoup plus de concentration sur scène ?

Oui. C’est un travail méticuleux pour moi et aussi pour les lumières. Il y a une réflexion hyper poussée de scénographie et de mise en scène pour que le traducteur trouve sa place à mes côtés.

Est-ce que tu as l’impression de faire de mieux en mieux ton métier ?

Là, je n’ai pas eu l’impression d’avoir fait des progrès, mais carrément d’avoir fait un bond. J’ai beaucoup bossé. Le fait de réfléchir à ce spectacle accessible aux sourds, ça m’a obligé à faire les choses le plus rigoureusement possible. Je me suis pris la tête des heures et des heures sur des détails. Ca a été payant.

 Ta musique aussi a évolué. C’est plus rock !liz cherhal,l'alliance,interview,mandor

C’est grâce à Morvan Prat. C’est lui qui m’a apporté cette espèce d’énergie rock hyper soutenue et puissante. Aujourd’hui, en concert, ça joue vraiment, alors ça me porte.

Cette énergie te fait changer ta façon de chanter ?

Complètement. Il faut que j’envoie du bois, que je sois plus forte que les musiciens (rires). Je dis ça, mais je me sens vraiment soutenue par les gars derrière. Pour la première fois, j’ai l’impression que je suis à la place où je dois être. Je ne me pose plus la question du bien fondé de ma présence sur scène. 

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Pendant l'interview...

Le problème de légitimité s’est posée à toi ?

Forcément, de par la présence lumineuse et éclairante de ma sœur Jeanne, la légitimité m’a toujours posé question. Elle est beaucoup plus connue que moi et très reconnue par le milieu professionnel. Aujourd’hui, je sais que ma présence à du sens.

Les gens du métier savent que la petite sœur est là et qu’elle est douée.

Je ne m’en rends pas encore compte. En tout cas, les gens du métier savaient que j’existais, mais n’avaient jamais cherché à me connaître vraiment, ni connaître mon travail d’ailleurs. Ils se faisaient juste une idée de moi-même. Ça m’a pénalisé, mais ça m’a amené aussi à beaucoup bosser et à faire ce que je fais aujourd’hui. A un moment, il faut arrêter de s’excuser d’être là.

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Le 15 mars 2018, après l'interview.