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03 mai 2018

Kiefer : interview pour Manifeste.

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(Photo en haut et dans l'introduction : Stéphane Merveille)

kiefer, manifeste, interview, mandor« J’ai écrit un manifeste en guise de trousse de secours. Puis je me suis effacé au cœur d’un thermoformage sur lequel il resterait mes mots, mes couleurs, mon ombre… ainsi, je peux me déplacer où je désire être. Au plus proche de toi, du genre humain : face à des horizons incertains ! Dans ce premier chapitre, il est question de luttes, d’isolements, de glaces, d’un appartement… d’un train camé, de Marvin Hagler ! » C’est ainsi que Kiefer présente son premier album Manifeste, composé de neufs superbes titres. Il y regarde le monde avec tendresse et y évoque la solitude de l’homme dans la foultitude. Mais tellement plus que ça…

Comme j’ai trouvé ce disque magnifique et profond, j’ai voulu rencontrer cet artiste discret, mais ô combien précieux. Le 15 mars dernier, je lui ai donné rendez-vous dans un bar des Grands Boulevards.

Biographie officielle (par Stéphanie Berrebi) :kiefer, manifeste, interview, mandor

Après une vingtaine d’années d’expériences et d'errances musicales allant du grunge au hip-hop, Kiefer (à droite par Frédéric Petit) présentait en 2014 un premier EP solo, signé sur le label Les Imprudences, petite maison de disques d'Audrey et Bertrand Betsch. Un quatre titres oscillant entre chanson et folk, hors des sentiers battus. Avec Manifeste, son premier album à plus de quarante ans, notre banlieusard nous ouvre son carnet d'exil…

Tel Renaud, Eddy Mitchell ou Lavilliers, Kiefer enrobe le réalisme d'images poétiques et douces, écrivant des chansons qui se regardent défilant au rythme saccadé de vies qui s'usent et s'épuisent. C'est depuis sa campagne mancelle d’adoption, qu'il revoit Le thé au Harem d’Archimède (Mehdi Charef). Une fois. Mille fois. Film miroir de sa propre adolescence, vécue entre brutalité du quotidien, tendresse des amitiés et des amours naissantes, rage sans cause et prise de conscience. C’est à cet ado d'alors qu’il décide de s’adresser en commençant à écrire les premières chansons de la série des trois albums à venir, et dont Manifeste est la première partie. Lui qui a pris son envol, décidant de transformer la colère en carburant, encourage cet adolescent, l'exhorte à croire en lui, en l’avenir. En la vie. Aux autres. A être ce Manifeste poétique plutôt que politique. Un acte d'Amour. Une trousse de secours !

kiefer, manifeste, interview, mandorLe disque (par Stéphanie Berrebi) :

Neuf titres et autant de manières d'interroger le sens de nos vies. Notre dignité sur « Ombre Jusqu'au bout », cet hommage aux héros invisibles du quotidien, l'ambiguïté de nos amitiés sur « Sucrée-Bullée » ou encore la tendresse comme moteur dans une « Conversation », interprétée en duo avec la délicate Pauline Drand. Dans cet album aux sonorités électro-folk, Manifeste, titre éponyme et central, détonne. Seul morceau enregistré sans guitare.

C’est à Bertrand Betsch que Kiefer a confié les premières maquettes de Manifeste, en lui laissant une liberté totale sur les premiers arrangements. Ainsi, la guitare folk est reléguée au second plan, au profit des claviers, violons et des percus, donnant des sonorités jazz, world, rock… Les samples de Kiefer issus de sons du quotidien (train, cour d’école…) insufflent l’idée que tout est musique et beauté dès que l'on tend l’oreille et accepte de se laisser emporter. La cohérence du tout est finalement assurée par le travail de Nicolas Dufournet (studio Mélodium, Montreuil). En ajoutant des instruments acoustiques, voire vintages, des sonorités influencées par la Blaxploitation (Marvin Gaye, Gil Scott-Heron), il donne à ce disque une patine particulière et intemporelle hors des tics de l'époque. On retrouvera cette même équipe pour les deux autres volets à venir de cette trilogie : Exode et Racines à paraître.

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(Photo : Sébastien Pillault)

kiefer,manifeste,interview,mandorInterview :

Mine de rien, tu as commencé la musique il y a 20 ans…

J’ai commencé par la batterie dans les années 80 avec des potes de ma banlieue. A cette époque, tous les styles musicaux se mélangeaient. A la fin des années 80, il y avait les débuts du rap. On squattait Radio Nova pour aller faire des freestyles. J’ai fait de la musique pendant 20 ans en dilettante. Je suis passé du rock au rap en passant par le grunge. A la fin des années 90  et le début des années 2000, on a fait presque 500 concerts en France avec le groupe Nature X.Press. C’était à l’époque de l’avènement d’émissions comme Star Academy, donc quand on allait dans les maisons de disques et qu’on leur disait qu’on avait 3 maxis, 1 album, qu’on en a vendu 1500 exemplaires, ils nous riaient au nez. Ils n’en avaient rien à faire. Ensuite, j’ai tourné avec le groupe Sunrise XXL. En 2003, on nous a proposé de jouer à Solidays, on a fusionné et on est devenu le groupe Cortes. Je suis parti en province en 2004 et eux ont sorti un album en 2008.

Un jour, tu as eu besoin de développer un projet en solo.

En 2012, Alex Monville, le manager de mon ancien groupe, m’a incité à m’affirmer, à ne plus me cacher derrière des pseudos et à sortir du bois à découvert… avec mon vrai nom, donc. Il fallait que je montre que j’existais et que j’avais plein de chansons. Un jour, j’ai mis « Mon frère » sur SoundCloud. Cela m’a permis de commencer à faire des choses, dont la première partie d’Olivia Ruiz.

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(Photo : Sébastien Pillault)

Ton premier EP date de 2014. Ça a légitimé le fait que tu étais bien un artiste, non ?

Oui. J’ai fait les Trois Baudets et des premières parties, notamment de Demi Mondaine. Ça m’a permis de me faire repérer des gens qui gravitent autour de la chanson française et de quelques médias spécialisés dans le domaine, comme FrancoFans qui m’a toujours soutenu.

Tu as aussi participé au projet Tatatssin, un site qui proposait 20 artistes qui rendaient hommage à Renaud, sous l’initiative du journaliste Baptiste Vignol.

Il avait entendu « Mon frère » et il a senti que ce projet pouvait m’intéresser. Renaud, j’ai un peu décroché dans les années 90, mais il a marqué mon adolescence. Il m’a appris à écrire des chansons sans être trop politique et laisser toujours de la lumière à l’horizon. Tout n’est pas sombre. Je m’en suis servi dans l’écriture de Manifeste.

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(Sébastien Pillault)

Qui étaient tes maitres dans la chanson française quand tu étais ado ?

Mon père écoutait beaucoup Jean Ferrat, Jean-Roger Caussimon, Marcel Mouloudji, mais aussi Eddy Mitchell.

Eddy Mitchell ?

Oui, il a plein de chansons sociologiques super belles. « La fille du motel », « Il ne rentre pas ce soir »…

Et ta mère ?

Elle écoutait plus du funk, des musiques rhythm’n’blues. En français, elle écoutait Alain Souchon, Yves Simon, Nicolas Peyrac, des artistes de cette nature. Je me suis construit avec ça. A l’adolescence, quand j’ai commencé à avoir mes goûts à moi, je suis passé à Higelin, Thiéfaine, Lavilliers… Ils proposaient quelque chose qui était rock, mais qui mélangeait les genres. J’ai compris que l’on pouvait voyager dans un disque.

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(Photo : Pierre Gable)

Je vais te dire un truc. Ça fait longtemps que j’ai ton disque, mais j’ai mis un temps fou à l’écouter. Je pensais que ton « manifeste » était un disque engagé… et je n’aime pas les disques engagés. Ce n’est pas le cas en fait.

L’écriture s’est déclenchée en 2015, quand j’ai perdu ma maman. Michel Cloup, un ancien Diabologum, a sorti son premier album solo en 2011, Notre silence, lui aussi, à la suite de la perte de sa maman. Il dit dans le premier titre qu’il souhaite « recycler cette colère », parce que cette colère reste son meilleur carburant. Ça s’est produit sur moi aussi. Je viens du rap et du rock, je viens donc d’une énergie très vive, souvent en colère. Ma colère, elle s’est recyclée. Je ne voulais plus faire les choses de la même manière qu’avant. Par exemple, je ne voulais plus m’adresser à la première personne, mais à la deuxième. Comme si je prenais la main de celui qui écoute, comme si je lui parlais à l’oreille… et il est hors de question pour moi de faire la morale à qui que ce soit.

Pourquoi dis-tu que Manifeste est une trousse de secours ?

Il y a dedans des phrases qui répondent en écho à des interrogations ou à des choses que l’on vit au quotidien. Dans Manifeste, le thème principal est la solitude. On a des périodes dans nos vies où on a l’impression que les choses s’écroulent. C’est pour ça que je ne voulais pas que ce soit totalement sombre, mais qu’il y ait aussi des zones de lumière.

Clip de "Manifeste".

kiefer,manifeste,interview,mandorParle-moi du clip de « Manifeste ».

C’est Thomas Guerigen qui me l’a proposé. Il vient de l’animation et de la 3D et j’adorais la poésie qu’il mettait dans son univers. Il était intéressant de réunir nos deux poésies. Dans ce clip, on ne voulait pas rentrer dans les clichés de la banlieue. En discutant avec lui, je lui ai dit que j’avais un vieux rêve : rencontrer les deux comédiens principaux d’un film que j’ai adulé dans les années 80, Le thé au harem d’Archimède. Quand j’ai vu ce film à l’époque, j’ai eu l’impression de voir la vie de mes amis et la mienne. Qu’ils apparaissent 30 ans après dans mon clip, c’était symboliquement un truc de fou. Je les ai contactés sur Facebook, ils ont accepté directement. Avant de tourner, on s’est vus dans un café au château de Vincennes. Eux ne s’étaient pas vus depuis une dizaine d’années. C’était surréaliste de voir Rémy Marin et Kader Boukhanef devant moi.

Et le deuxième clip, le duo avec Pauline Drand, « Conversation » ?

Ce ne sont pas nous qui jouons dans le clip, c’est la chanteuse comédienne Gervaise et le comédien Jean-Baptiste Loubet. Pauline et moi sommes un peu timides, vu ce qui était prévu de tourner dans le clip, on a décidé de laisser nos places (rires).

Clip de "Conversation".

Manifeste est-il l’album que tu as toujours rêvé de faire ?

Oui.  Ce qui est intéressant pour moi, c’est qu’il peut plaire à l’adolescent que j’étais.

Et plaire aux adolescents d’aujourd’hui ?

Oui, mais les jeunes ont moins accès à la chanson d’aujourd’hui. Après, si on me met sur une scène devant des ados, il y en a qui vont aimer.

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Kiefer avec Samuel Cajal et Matthieu Lesénéchal

(Photo : Frédéric Petit)

Es-tu resté adolescent ? Regarde comment tu es habillé (rires).

Oui. On est d’une génération qui a du mal à se considérer comme adulte.

Tu dis que ton disque est un acte citoyen.

Parce que le thème est la solitude. La solitude, c’est faire un pas de côté, s’éloigner de la cité (au sens large). Le thème majeur de la trilogie, c’est le temps. Le temps perdu, le temps retrouvé.

Le temps qui passe ?

Oui, aussi. Mais il s’agit aussi de revenir au cœur de la cité pour dire ce que l’on a à dire. Ça, c’est citoyen. Une chanson comme « Eaux futures » est la plus dure. Je raconte comment avec le temps, parfois, les amitiés se déchirent. La chanson « Manifeste » est un encouragement à rester soudé. J’essaie de faire le pas de côté, de réfléchir, de revenir. C’est une trousse de secours, donc il n’y a pas de solution. 

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Après l'interview, le 15 mars 2018.

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