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26 avril 2018

Sarah Toussaint-Léveillé : interview pour La mort est un jardin sauvage

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(Photo : Jerry Pigeon)

sarah toussaint-léveillé,la mort est un jardin sauvage,interview,mandorJe ne sais pas ce qu’il y a au Québec, mais la plupart des artistes sont enthousiasmants. Sarah Toussaint-Léveillé n’échappe pas à la règle. Elle m’a conquis dès la première écoute de son deuxième album, La mort est un jardin sauvage. Entre pop et chanson folk, ses chansons douces-amères sont imprégnées de mélancolie. Accouchement, pertes, deuil, passage à l’âge adulte… Voilà des thématiques universelles, mais les chansons sont très personnelles et son écriture fine, infiniment poétique.

Le 13 mars dernier, lors d’un court séjour parisien, je lui ai donné rendez-vous dans un bar de la place du Trocadéro.

Biographie officielle :

Sarah Toussaint-Léveillé est une jeune artiste multidisciplinaire de 26 ans, passionnée d’écriture, de musique et de cinéma. Son cœur cynique carbure au rire, et c’est souvent son rire qui parle à sa place. Elle s’exprime en images, des fois pesantes, des fois vulnérables. Des fois en mosaïque, des fois en gueulant, parfois presque en chuchotant.

En 2012, elle lance un premier album, La Mal Lunée, qui fait son chemin sur la scène musicale francophone. La jeune auteure-compositrice-interprète fait de nombreuses prestations un peu partout au Québec, en France, ainsi qu’en participant à toutes sortes de vitrines, concours, festivals et résidences artistiques (Francofolies, Tadoussac, Petite Vallée, Vue sur la Relève, tournée ROSEQ, résidence d’écriture avec Gilles Vigneault, etc). Après avoir fait une vitrine à Rideau 2014 et remporté le prix des Diffuseurs Européens, en plus d’avoir gagné les entrées en scène Loto Québec grâce à Vue sur la Relève, elle se retrouve avec une soixantaine de dates pour 2014-2015.

Le disque (argumentaire officiel) :sarah toussaint-léveillé,la mort est un jardin sauvage,interview,mandor

Sarah Toussaint-Léveillé se consacre ensuite à l’écriture et l’enregistrement de son deuxième album, co-réalisé avec Socalled. La mort est un jardin sauvage sort en 2016. Ses textes de chansons sont imagés, mêlant le surréalisme au réalisme. Elle met en avant une poésie sincère et introspective, portée par des arrangements de cordes à la fois doux et puissants.

Très bien reçu par la critique, La mort est un jardin sauvage s’est vu récompensé en avril 2016 par L’Académie Charles-Cros (France), qui lui décerne le prix Coup de cœur Francophone Québécois. Mais elle a aussi obtenu deux nominations à l’ADISQ (auteur ou compositeur de l’année, prise de son et mix de l’année) et deux nominations aux GAMIQ (album folk de l’année, prix du public).

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sarah toussaint-léveillé,la mort est un jardin sauvage,interview,mandorInterview :

Souvent, les journalistes qui connaissent ton travail disent que tu as fait d’énormes progrès entre ton premier disque La mal lunée et celui-ci, La mort est un jardin sauvage. Ce n’est pas vexant de lire ça ?

Non, parce que c’est souvent moi qui le dit. J’ai écrit les chansons de mon premier disque entre l’âge de 15 et 20 ans. Je me suis lancée sans réfléchir. Même si j’ai toujours fait de la musique, ce n’était pas mon premier amour artistique. Le fait que je me mette à chanter est un peu un accident.

C’était quoi ton premier amour artistique alors ?

L’écriture. Pour le théâtre, pour la musique, pour le cinéma… D’ailleurs, quand j’écris une chanson, c’est vraiment comme un film. Je visualise toutes les images. J’écris souvent en image et c’est peu réaliste.

Tes chansons sont pleines de poésies, de métaphores, mais parfois, c’est plus dans le concret.

C’est un mélange des deux.

Par exemple, ta chanson « Pas à pas »  me plait beaucoup, mais je ne l’ai pas vraiment comprise.

C’est normal. Même moi, je ne comprends pas toujours tout ce que j’écris. La signification peut évoluer en cours d’écriture.

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Ça peut friser l’écriture automatique ? sarah toussaint-léveillé,la mort est un jardin sauvage,interview,mandor

Non. J’écris beaucoup et quasiment tout le temps. J’ai toujours un cahier avec moi qui me sert à noter ce que je pense, ce que je vois, c’est comme un journal intime, ou pas. Parfois quand j’écris une chanson sur un thème précis, je me souviens avoir écrit quelque chose sur ce même thème dans mes cahiers. Je recherche et si c’est intéressant, je l’inclus dans ma chanson.

Ton disque parle beaucoup de la mort.

J’évoque aussi le passage.

Le passage ?

Oui, ça peut-être la naissance par exemple. C’est le thème de ma première chanson « Ta tempête ». La naissance est un état où tu pousses tes limites. Tu es à la fois dans la plus grande vulnérabilité et en même temps, dans la plus grande puissance humaine.

"Ta tempête" (extrait de l'album La mort est un jardin sauvage) à Montréal en lumière 2015. Live au Lion d'or.

sarah toussaint-léveillé,la mort est un jardin sauvage,interview,mandorLa mort te fait peur ?

Oui. J’ai peur de mourir et j’ai envie de vivre longtemps. La mort des gens que j’aime et qui sont autour de moi me terrorise aussi. En écrivant sur ce sujet, ça exorcise quelque chose. Dans la société occidentale, il n’y a pas beaucoup de rituels liés à la mort. On n’a pas le temps de réfléchir à ce sujet. C’est même tabou. Ça manque à nos traditions du coup, personne n’est à l’aise avec la mort.

Dans « L’escargot » et « La guitomane », tu évoques la peur de l’engagement avec l’autre. Ça te concerne ?

Oui. Comme beaucoup de personne, on a envie que la relation fonctionne, qu’elle se développe, qu’elle grandisse. C’est difficile de trouver l’équilibre entre les compromis à faire et rester soi-même.

"La guitomane" (extrait de l'album La mort est un jardin sauvage) à Montréal en lumière 2015. Live au Lion d'or.

Dans « La guitomane », tu insinues presque qu’il est impossible d’aimer ou d’être aimé quand onsarah toussaint-léveillé,la mort est un jardin sauvage,interview,mandor voue sa vie à la création.

Au contraire, c’est très possible en fait. L’amour et le désir sont même de grandes sources d’inspiration. L’amour, c’est ce qui fait que l’on écrit. Si on n’aime pas, c’est difficile d’écrire quelque chose de vraie et de toucher les gens.

Quand il t’arrive quelque chose de négatif dans la vie, en fais-tu des chansons qui te permettent de sublimer le malheur ?

Je le fais instinctivement, mais ça ne finit pas nécessairement en chanson enregistrée. Le moteur de l’écriture c’est les états d’esprit comme la tristesse, le bonheur ou la souffrance. Ça me fait du bien d’écrire parce que le problème se détache de moi et je peux l’observer.

"Prison voyageuse" (live session quatuor) extrait de l'album La mort est un jardin sauvage. Son et mix: Tyler Fitzmaurice, caméra et montage: Marc-André Laurin (Northand Films)

sarah toussaint-léveillé,la mort est un jardin sauvage,interview,mandorDans « Prison voyageuse », tu expliques qu’on peut aimer d’amour une personne du sexe opposé ou du même sexe.

C’est l’histoire d’une personne qui traversent ses deux envies là et qui essaye de se comprendre. Quand on est ouvert dans son orientation sexuelle, ça dérange les gens parce que cela provoque des questionnements chez eux sur leur propre orientation et leurs propres envies. Les personnes comme moi sont le miroir des gens. Souvent, ils ont besoin de nommer la bisexualité, je peux le comprendre. Moi, je veux juste vivre telle que je le souhaite. Que je fréquente un homme et que trois mois plus tard je fréquente une femme, dans l’ensemble, on s’en fout.

Est-ce que tu essayes d’universaliser tes histoires personnelles quand tu écris ?

Pas vraiment. Ça voudrait dire que je suis capable de toucher tout le monde. Je ne veux pas diluer mon propos pour qu’il passe mieux. Je peux juste parler de ce que je connais, des choses que je vis, des discussions que j’ai avec des gens. Je me projette dans ce qui me touche et j’y  rentre à fond. Je veux être le plus juste possible dans ce que je ressens. Ceux qui m’écoutent doivent au moins ressentir de la sincérité.

"Mille et un cris" (live session quatuor) extrait de l'album La mort est un jardin sauvage. Son et mix: Tyler Fitzmaurice, caméra et montage: Marc-André Laurin (Northand Films)

Dans tes chansons, tu te livres beaucoup. Es-tu pudique à la base ?

Je suis pudique, mais dans une chanson, je ne me dévoile pas entièrement, de plus, je choisis ce que je dis et ce que je ne dis pas. Il y a toujours une façon de rester fidèle à soi-même en gardant de la pudeur, mais en disant pourtant beaucoup. C’est un juste milieu à trouver.

Je ne te parle pas trop de tes chansons parce que je présume que tu n’aimes pas ça. Tout est dit dans une chanson, non ?

C’est exactement ça. Je n’aime pas les expliquer. Ca brise l’interprétation que les gens peuvent s’en faire. Parfois, quand j’écoute des chansons, moi aussi j’aimerais bien savoir d’où elles partent, ce qu’il y a derrière… c’est intéressant de connaître l’histoire d’une chanson. Je reviens sur ce que je viens de te dire. Ça ne me dérange pas de parler du thème d’une chanson, de la réflexion qu’elle englobe, mais ce que je ne veux pas, c’est de l’analyser phrase par phrase. Mes chansons sont souvent un ressenti, ce n’est pas à moi d’analyser ce que je fais.

Tes textes sont souvent très longs.

(Rires.) La graphiste qui a fait le livret du disque a un peu galéré. Sérieusement, souvent on veut faire court parce qu’une chanson, au-dessus de 3 minutes, ça ne passe pas à la radio. Moi, je ne m’interdis rien, je ne pense pas aux conséquences de cette nature-là.

Clip de "L'escargot", extrait de l'album La mort est un jardin sauvage.

Dans tes clips officiels, on ne te voit jamais. Ce sont des dessins-animés. Pourquoi ?

Je ne suis pas à l’aise avec la caméra et je ne veux pas faire semblant. Mes clips me permettent de travailler avec des gens de l’animation. J’adore ce milieu-là parce que tout est possible. C’est magique. Cela me permet de transformer mon « œuvre » en autre chose.

Tu as travaillé avec Socalled, parle-moi de lui.

Cet homme est une drôle de créature. Il est connu un peu partout dans le monde, mais paradoxalement, c’est l’homme le plus discret du monde, donc personne ne sait vraiment qui il est. Il a apporté beaucoup à cet album dans les arrangements. Il m’a apporté beaucoup de stimulation.

Ton père, François Leveillé, chanteur et humoriste très connu dans ton pays, est ton producteur. Ça se passe bien ?

On est tous dans le milieu artistique chez nous. Ma mère est directrice de production à la télévision. Bref, au départ, je voulais m’autoproduire pour être indépendante, mais j’étais jeune et je ne savais pas comment faire. Mon père, très naturellement, a donc décidé de m’aider et tout se passe à merveille entre lui et moi.

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Après l'interview, le 13 mars 2018.

24 avril 2018

Hiver Pool : interview pour Turbulences

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hiver pool,delphine fargier,martial seonsut,turbulences,interview« Hiver Pool est un duo auvergnat qui a créé un univers poétique où pop indé et folk, arrangements fouillés et minimalistes, mélodies soyeuses et rythmiques entêtantes, douceur raffinée des consonances anglaises et dynamisme élégant de la langue française se croisent, se mêlent et s’harmonisent ». Ainsi sont présentés les deux artistes sur leur page Bandcamp.

Et comme l’indique le site Indiepoprock, «Turbulences s’annonce comme une nouvelle pépite de la chanson française, qui devrait faire chavirer tous les orphelins de Gainsbourg et de Bashung… Univers qualifié par la formation elle-même de “léger”, on y voit aussi un charme vénéneux et lancinant. »

Enregistré avec du matériel vintage, ils ont utilisé des reverbs à ressorts ou encore du micro à ruban. L'idée était de donner un son pur. Il l’est. Il n’en reste pas moins que ce charmant duo proposent des chansons intemporelles et universelles. Elles touchent tout le monde.

J’ai rencontré les (très) sympathiques Hiver Pool, le 14 mars dernier à une terrasse d’un bistrot de la capitale.

Biographie officielle par Hervé Deffontis (Chargé de communication / La coopérative de Mai)hiver pool,delphine fargier,martial seonsut,turbulences,interview

Delphine Fargier et Martial Semonsut ont construit une œuvre ultrasensible et poétique, enluminée et mystérieuse, livrée à l’art délicat du tout analogique, au creux du studio Kerwax.

Entre les mains de Christophe Chavanon, co-réalisateur, clé de voûte d’un duo en marge des tendances faciles, les neuf titres de ce premier album respirent d’un souffle épique et charnel, un rêve éveillé où des guitares claires et espiègles jouent entre les lampes, les rubans et les claviers d’une pop à l’ancienne, parfaitement apprivoisée, et pourtant libre comme l’air. D’une balade en sous-bois, d’un baiser sur la mousse, d’une envolée joyeuse ou d’une ombre légère entrevue derrière les fûts, l’ampleur et la brillante simplicité de chaque titre dévoilent une écriture peu commune, lyrique et envoûtante.

Le complice des Fersen et autres Rover, qui n’a plus grand-chose à apprendre en termes de pop d’orfèvre, a plongé tête la première dans l’aventure, donnant à la dimension poétique du propos la légèreté des sixties, les battements de cœur et le parfum sucré des chansons bien troussées, et entre chaque ligne, partout, la sensualité malicieuse des égéries gainsbouriennes.

Il faudra attendre l’hiver, aux clair-obscurs et aux ombres grandissantes, pour tomber amoureux du premier album d’Hiver Pool. En attendant, rachetez-vous une platine vinyle, vous en aurez besoin.

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hiver pool,delphine fargier,martial seonsut,turbulences,interviewInterview :

Avant Hiver Pool, je crois que vous travailliez ensemble.

Delphine Fargier : J’écrivais les textes des chansons de l’ancien projet de Martial, Snowy Owl. C’était tout en anglais.

Martial Semonsut : Avec ce groupe, on faisait de la pop atmosphérique. J’ai arrêté ce projet parce que j’avais un accent anglais qui n’était pas terrible. Nous sommes allés jusqu’aux sélections du Printemps de Bourges, nous représentions la région Auvergne, et je n’avais pas été pris à cause de cet accent. C’était un peu vexant de s’entendre dire cela, mais ma décision d’arrêter a été radicale. Etant assez perfectionniste, deux choix s’offraient à moi : soit je partais deux ans vivre à Londres pour travailler la langue, soit je montais un autre projet. C’est ainsi que j’ai créé Hiver Pool.

Delphine, tu étais aussi chanteuse avant Hiver Pool ?

Delphine : Pas du tout. Je n’avais pas d’expérience de scène. J’étais passionnée par l’art, mais plus par l’écriture et la peinture. Un jour, nous sommes partis tous les deux en Irlande et quand j’ai commencé à écrire les textes, nous nous sommes mis à chanter ensemble. Ça a été une évidence, alors que nous n’avions pas prévu une telle chose.

Martial : Nous sommes allés tester les chansons dans une église, on adore le son des églises. On a filmé une prestation et en la regardant un soir, dans notre chambre d’hôtel, on a compris qu’il fallait que nous ayons un projet en commun. On est rentrés en France avec la motivation de créer ce nouveau projet.

Delphine : Nous nous sommes attaqués à la création des chansons. Pour moi, écrire en français était nouveau.

Martial : L’avantage, c’est que j’ai un home studio à la maison. Delphine a écrit les textes et j’ai composé la musique. Il y a eu un an d’écriture avant de faire notre première scène en 2014. En 4 ans d’existence, nous avons sorti deux EP et cet album.

Clip de "Avalanches de lumières".

Votre musique est un peu seventies, mais moderne. hiver pool,delphine fargier,martial seonsut,turbulences,interview

Martial : On n’a pas décidé de faire une musique particulière. Ce qui est intéressant, c’est ce qui sort des tripes. On marche beaucoup à l’émotion tous les deux.

Tu pars toujours des textes de Delphine pour composer ?

Martial : Oui. J’adore ses mots et ses textes m’inspirent.

Delphine : Quand j’ai écrit un texte et que j’écoute ce que Martial en a fait, à chaque fois, j’ai une grande émotion. Découvrir la chanson terminée nous émeut beaucoup.

Tu écris comment Delphine ?

Delphine : Ca ne vient pas vite, il faut que je travaille et retravaille les textes. J’écoute en boucle une musique qui va me suivre tout au long du texte. J’ai besoin de ça. Les sujets me viennent en voyageant, en rencontrant les gens.

Vous ne travaillez pas ensemble, je crois.

Martial : Delphine écrit de son côté, puis elle me livre le texte et ensuite je compose. Après, nous nous retrouvons et, s’il y a un mot qui ne colle pas ou si une mélodie ne convient pas, on en discute et nous modifions. Le but, c’est que nous soyons contents tous les deux. Si on ne l’est pas, on ne garde pas. Pas de concession. Notre but est de surprendre l’auditeur. On aime ajouter dans nos chansons des côtés imprévisibles et des effets de surprise.

hiver pool,delphine fargier,martial seonsut,turbulences,interviewC’est parfois un peu de la musique progressive ?

Martial : Oui, parce qu’il y a du changement et des cassures.

Il y a aussi un côté psychédélique dans votre musique.

Martial : La musique, c’est un peu comme la cuisine. On rajoute quelques ingrédients, quelques épices… mais par contre,  on ne regarde pas si notre musique est actuelle ou vintage. Je suis incapable de la qualifier d’ailleurs.

J’ai l’impression que les paysages que vous avez traversés lors de la création des chansons ont influencé vos musiques ?

Martial : Cet album a été composé entre terre et mer. Il y a le côté paysage très vert de l’Auvergne où l’on vit et le paysage de mer de Bretagne, où nous avons enregistré le disque.

Delphine : On pourrait aussi intercaler des images d’Irlande.

Parlons de la pochette du disque. C’est une magnifique peinture. Je sais qu’elle est de toi Delphine !

Martial : Il faut savoir que Delphine est une surdouée. Elle peint magnifiquement. Elle m’impressionne.

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En studio...

Il y a un troisième membre dans Hiver Pool,  il s’agit de Christophe Chavanon, le co-réalisateur.

Martial : Cette rencontre est très importante. Cette oreille externe était primordiale pour nous. Il a fallu une tierce personne pour nous permettre d’avoir un peu de recul sur notre travail. Il adore le projet et nous avons passé des moments formidables ensemble.

Dans la bio de votre disque, il est question de Thomas Fersen.

Delphine : On jouait le même soir que lui à Aurillac, en Auvergne. Il est venu nous voir dans le bar où on se produisait, c’était presque la fin du set.

Martial : Il nous a accostés quand on a commencé à ranger notre matériel. Ça nous a touchés parce que nous, nous sommes très timides.

Delphine : Il nous a demandé où on en était du projet. A ce moment-là, on cherchait quelqu’un pour mixer. C’est lui qui nous a conseillé d’aller mixer au studio Kerwax.

Martial : On lui a dit que nous voulions un son organique, un peu vintage, je l’avoue (rires). C’est là qu’il nous a conseillé réellement Christophe Chavanon.

Thomas Fersen fait partie de vos références ?

Martial : Il a un talent fou et a apporté beaucoup à la chanson, mais je suis plus amateur de Dominique A. D’ailleurs, j’évite d’écouter parce que mes premières compositions ressemblaient trop à son style. C’est Delphine qui me l’a fait remarquer. Gainsbourg et Bashung m’ont aussi beaucoup influencé.

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Hiver Pool fêtera la sortie de son premier album "Turbulences" lors d'une Release Party à la salle LE TREMPLIN - Musiques actuelles - Beaumont le 26 Avril. Avec Alain Bonnefont pour ouvrir la soirée! 

Dans un morceau, il me semble avoir reconnu un son de basse comme dans l’album Histoire de hiver pool,delphine fargier,martial seonsut,turbulences,interviewMelody Nelson.

Martial : Exactement. C’est volontaire. C’est ce qu’on appelle une basse carton. J’ai eu un réel plaisir à jouer cette basse.

Vous écoutez aussi David Bowie ?

Martial : Oui. Certains sentent qu’on est aussi influencé par lui.

Vous avez un public qui vous suit depuis 4 ans ?

Delphine : Oui, pour le moment au niveau régional.

Martial : On n’a pas encore un grand public, parce que nous ne sommes pas mis en avant par les médias.

Vous avez les mêmes goûts en matière de musique ?

Delphine : Globalement oui. On aime bien faire découvrir tel ou tel artiste à l’autre.

Martial : Tous les matins, on écoute Deezer. On aime découvrir les nouveautés.

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Pendant l'interview...

Qu’est-ce qu’il vous manque professionnellement ?

Martial : Un tourneur. Pour le moment, c’est moi qui m’occupe du booking. Je n’ai pas encore un grand réseau… Pour ne pas être en attente, on est même prêt à collaborer avec un tourneur tout en continuant à chercher des dates. Aujourd’hui, un artiste  ne doit pas être en attente. Il faut aller de l’avant.

Pourquoi ce disque sort-il aussi en vinyle ?

Martial : Un album qui sort de chez Kerwax se doit d’être en vinyle (note de Mandor : pour voir qui a enregistré dans ce mythique studio, c’est ici).

Pardonnez cette question, je ne demande jamais la signification d’un nom de groupe, mais j’aimerais savoir si Hiver Pool a un rapport avec Liverpool… est-ce un clin d’œil aux Beatles ?

Martial : Quand on s’est connus avec Delphine, on adorait les Beatles… il y a donc un léger clin d’œil.

Delphine : On aime aussi beaucoup le groupe Bon Iver. Clin d’œil là aussi.

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Après l'interview, le mars 2018.

23 avril 2018

Franck Calderon et Hervé de Moras : interview pour Là où rien ne meurt

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Note des auteurs :

« Michel de Moras, le papa de l’un des auteurs, Hervé de Moras, est décédé le 18 décembre 2001. Son cercueil a été emporté 8 mois plus tard dans les inondations qui ont frappé la région nîmoise. Peu de temps avant, un astronome japonais pensait avoir repéré dans le ciel une trace de la comète Biela 3D, disparue depuis presque 150 ans. Ces histoires vraies nous ont inspiré ce roman. Tout le reste n’est que pure fiction. »

J’ai déjà mandorisé Franck Calderon et Hervé de Moras il y a deux ans, à la sortie de leur premier roman La prétendue innocence des fleurs. A chaque fois, c’est un exercice extrêmement difficile pour moi d’évoquer leur ouvrage du moment. Je les apprécie humainement et intellectuellement. Je trouve que ces deux auteurs apportent un souffle nouveau dans le monde du thriller. Ils y ajoutent des ingrédients comme le romantisme et le surnaturel « contrôlé » qui apportent beaucoup à leurs intrigues policières. Mais voilà, tous les trois, nous sommes amis d’enfance. Donc, l’idée que je ne sois pas objectif, que je fais de la publicité à mes potes de jeunesse peut très vite prendre le pas sur mon intégrité professionnelle.

Il n’en est rien.

Depuis 30 ans que j’officie dans ce métier, j’ai croisé du monde. Pas mal d’artistes sont devenus des amis, d’autres pas. Pas mal de copains sont devenus des artistes, d’autres pas. Je ne parle jamais des projets qui ne m’intéressent pas ou que je ne trouve pas au minimum honorables. Mais voilà, Calderon et de Moras ont un putain de talent pour écrire des romans qui nous emportent intelligemment, qui nous font réfléchir, qui exposent des théories originales et malignes.

Bref, avant de lire l’interview que j’ai réalisée d’eux, j’ai écrit un article pour Le Magazine des Loisirs Culturels Auchan. Il explique le roman (et ce que j'en pense).

Dans l’interview, je n’ai pas souhaité revenir sur le livre en lui-même. Peur de spoiler. Peur d’en dire trop.

Même en dire le minimum est déjà trop pour un roman de ce type.

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franck caldéron,hervé de moras,là où rien ne meurt,robert laffont,interview,mandorInterview :

Est-ce que ce livre a été plus facile à écrire que le premier ?

Hervé de Moras : Quand certaines difficultés se posaient, nous savions où trouver des solutions. Dans la manière de fonctionner, on a tout de suite repris des automatismes qui étaient restés en sommeil pendant les deux années qui ont séparé La prétendue innocence des fleurs et Là où rien ne meurt.

Franck Calderon : On avait bien rodé certains mécanismes dans le premier livre, du coup, ils se sont imposés à nous dans le deuxième. En tout cas, on a essayé d’être le plus exigeant possible.

Dans quel genre littéraire peut-on placer votre livre ?

Hervé de Moras : On reste dans le même genre que le premier, un thriller avec une forte composante sentimentale. Dans Là où rien ne meurt, nous avons ajouté un peu d’ésotérisme. On parle un peu d’alchimie, on a l’impression parfois de flirter avec le fantastique.

Franck Calderon : C’est une grande aventure humaine, une grande aventure sentimentale… avec du drame. On évoque des thématiques qui sont empreintes d’un peu de mysticisme. Elles font partie de l’histoire et sont très concrètes. L’alchimie a existé. Pour nous, c’est une métaphore du parcours initiatique et, en même temps, ça a été une science qui a été pratiquée par des gens très sérieux, pas seulement par des farfelus, comme on pourrait l’imaginer. Tout ça teinte le livre de choses mystérieuses. Cette part de mystère, Hervé et moi voulons l’avoir dans tous nos romans.

Teaser du roman.

Au bout de deux romans, je trouve qu’il y a déjà un style Calderon-De Moras. franck caldéron,hervé de moras,là où rien ne meurt,robert laffont,interview,mandor

Hervé de Moras : C’est lié à cette volonté d’avoir non seulement une histoire policière, une énigme à résoudre et un propos qui est développé tout au long du roman. Dans Là où rien ne meurt, c’est l’éternité, dans La prétendue innocence des fleurs, c’était le pardon.

Tout est allé vite pour vous. Vous avez trouvé immédiatement un éditeur, Scrinéo, pour La prétendue innocence des fleurs et un autre, Robert Laffont, pour Là où rien ne meurt.

Hervé de Moras : C’est bien d’être édité, mais je suis plus concentré sur la qualité de ce que l’on fait. J’ai conscience de la chance que nous avons, dire le contraire serait faire injure à ceux qui ne trouvent pas d’éditeur.

Franck Calderon : On ne se pose pas les questions dans ces termes-là. On écrit en essayant de faire du mieux que l’on peut, après, cela ne nous appartient plus. On a été contents d’avoir été chez Scrinéo parce que c’est une maison qui nous a beaucoup plu et on a vécu ensemble une formidable aventure. Mais on est aussi hyper content aujourd’hui d’être chez Robert Laffont avec notre éditeur, Glenn Tavennec. On se réjouit de ce qui nous arrive, mais on garde la tête froide. On pense déjà au roman suivant et nous souhaitons qu’il soit encore meilleur que le précédent.

franck caldéron,hervé de moras,là où rien ne meurt,robert laffont,interview,mandorL’écriture de Là où rien ne meurt a été très prenant pour vous deux. Quand le manuscrit a été rendu, il y a eu une sorte de vide dans vos vies ?

Franck Calderon : Nous n’étions pas dans une pression, mais plus dans une émulation. L’écriture pour moi n’est pas un plaisir, c’est un besoin. Si ce n’est qu’un désir, tu t’essouffles et tu ne vas pas au bout.

Hervé de Moras : Ça me fait penser à l’inertie. Le plus difficile, c’est de mettre en mouvement quelque chose. Une fois que tu es lancé, tu es entrainé par ce mouvement. Plus l’histoire est avancée, plus on a envie qu’elle avance encore plus. Vers la fin, il y a même un phénomène d’emballement. Ça devient extrêmement jouissif quand tes personnages parlent presque tout seul, quand l’intrigue se développe presque malgré nous. C’est passionnant.

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Pendant l'interview chez Franck Calderon...

Et donc, il y a bien un manque à l’issue de l’écriture et des corrections. franck caldéron,hervé de moras,là où rien ne meurt,robert laffont,interview,mandor

Hervé de Moras : Personnellement, j’ai ressenti une sorte de blues. Un trou d’air qui finalement se comble par tout ce qu’il faut faire après autour du roman. La sortie, la promo, les salons du livre…

Franck Calderon : Moi, je n’ai pas de blues. J’ai le plaisir du travail accompli le mieux possible. Ça laisse aussi l’espace pour partir vers de nouvelles aventures. C’est un peu comme quand on rentre d’un voyage et que l’on commence à préparer le suivant.

Hervé de Moras : Ce manque que j’ai eu s’est traduit par une réflexion immédiate sur le troisième roman. Tout de suite, Franck et moi en avons beaucoup parlé.

Franck Calderon : Si nous n’écrivons pas tant que l’on n’a pas l’histoire, c’est tout de même l’enclenchement du processus du prochain livre.

Hervé de Moras : Dans notre façon de fonctionner, ce qui précède un roman, c’est un vrai travail de recherche. Recherche du thème, des personnages, de l’intrigue… et des recherches historiques. Dans nos deux livres, il y a un gros travail de documentation.  Je précise que dans la partie fictionnelle, nous cherchons à ce que tout soit crédible. Nous ne sommes pas dans le fantastique, mais nous aimons bien flirter avec. On veut que le lecteur s’interroge sur « comment nous allons retomber sur nos pieds sans décevoir ? »

Il y a effectivement beaucoup d’intrigues et de rebondissements.

Hervé de Moras : Quand on a bien posé un décor, quand on sait vraiment où on va, on n’a pas besoin de se poser 1000 questions pour savoir comment nous allons résoudre quelque chose qui parait absolument incroyable aux lecteurs. Nous nous savons très bien que nous avons une clef valide pour expliquer quelque chose qui, de l’angle où le lecteur le perçoit, peut paraître à la limite du surnaturel.

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Le 22 avril 2018, avec Hervé de Moras et Franck Caldéron. 

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21 avril 2018

Carine Achard : interview pour La Traversée

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carine achard,la traversée,interview,mandorCarine Achard est une pianiste chanteuse originaire de Tours. Après un album, Avant l’aurore (2014), un EP, Blanc Carmin (2016), la voici de retour avec un très joli disque dans lequel figure des chansons ardentes et sensuelles, servies par des mélodies d’une redoutable efficacité, La Traversée (qui sort en physique le 25 mai prochain). Elle y livre ses états d’âme profonds, en forme de chroniques amoureuses douces-amères. Emane d’elle un mélange de douceur et de force.

Je lui ai demandé de me rejoindre dans un bistrot de la Place du Trocadéro le 7 mars 2018 pour une première mandorisation.

Biographie officielle :

Carine Achard chante ce qui ne se dit pas. Parce qu’en musique, tout est différent : ce qui fait mal, ce qui révolte, ce qui bouleverse et submerge, d’un coup trouve un sens. Les non-dits qui serrent le ventre se faufilent dans un murmure puis s’envolent. C’est doux, puis fort, ça martèle et emporte, se tend en un appel strident pour atterrir comme une caresse bienveillante. Elle chante l’ombre et la lumière, les siennes et celles du monde. Parce qu’en musique, tout est différent, parce qu’en musique, tout trouve un sens.

Dans l’orage électrique des guitares en colère et la mélancolie épurée des piano-voix pudiques et tendres, Carine Achard se livre, tout en contraste, sur des textes intimistes et engagés, bruts et sans détours.

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carine achard,la traversée,interview,mandorInterview :

As-tu eu un environnement familial propice à faire de la musique ?

Il n’y avait pas assez de mots et de dialogues dans ma famille et comme j’avais des choses à dire, j’ai trouvé la chanson pour m’exprimer.

Ce n’est donc pas pour rien que tu as commencé le piano à l’âge de 5 ans.

A cet âge, j’ai déjà compris les bienfaits de la musique. Grâce au piano, je parvenais à m’échapper complètement et tout s’apaisait d’un coup.

Comment en es-tu venu à faire de la chanson ?

J’ai commencé par beaucoup en écouter. A 15 ans, j’appréciais Jean-Jacques Goldman par exemple. Je recherchais peut-être des réponses en écoutant ses chansons. Les artistes font du bien aux gens. Quand j’ai écouté Véronique Sanson, je me suis sentie tellement moins seule. J’ai compris qu’artiste ou pas, on vivait les mêmes vies et qu’on avait tous des choses, des histoires en commun. J’espère que je pourrai provoquer ça chez certaines personnes qui écouteront mes chansons… c’est en grande partie pour cela que j’ai commencé à en faire.

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Carine Achard et Jacques Higelin... l'homme qui lui a donné l'envie de faire de la scène. 

Je sais que tu aimes beaucoup Jacques Higelin (note de Mandor : l’interview a été réalisée antérieurement à son décès), qu’aimes-tu chez lui?

Une amie m’avait fait écouter un disque et je n’avais pas accroché. Mais un jour, je l’ai vu sur scène et là, j’ai reçu une grosse claque. Sur la même tournée, je l’ai vu trois fois d’affilée. Quand je le voyais sur scène, je me disais qu’il fallait que moi aussi je monte sur une scène pour faire comme lui. Mais, je ne ferai jamais comme lui parce que je suis un peu l’opposée. Il s’accorde toutes les libertés, c’est ce que je suis incapable de faire pour le moment. La recherche de liberté, c’est un bel axe pour avancer dans la musique.

Pour le moment, tu te sens encore un peu prisonnière de toi-même ?

Un petit peu, mais de moins en moins depuis cet album. Ce disque, qui porte bien son nom, a été une traversée éprouvante, mais hyper enrichissante sur la connaissance de moi-même. Je me pose moins de question et je parviens à être plus dans le partage.

Teaser de l'album La traversée.

Au début de ta carrière, tu as fait quelques dates dans ce lieu mythique qu’est Le Petit Journal de Montparnasse, ça veut dire que tu étais plus chanteuse de jazz ?

C’était mes premières dates parisiennes. Je reprenais des chansons de Michel Jonasz, de Maurane par exemple et quelques compositions personnelles… mais, on peut dire que c’était de la chanson un peu jazzifié.

Tu chantais quoi dans tes premières chansons ?

Dans la vie, j’avais une espèce de censure émotionnelle qui me faisait croire que tout ce qui touchaient aux émotions, on ne pouvait pas le dire, mais éventuellement, on pouvait les chanter. Dans mes premières chansons j’évacuais donc beaucoup de choses trop fortes ancrées en moi. Je suis certaine que j’ai exorcisé certains événements de cette manière-là. Parfois, des chansons écrites pour se libérer ne parviennent pas nécessairement sur scène ou sur disque.

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(© Michel Piedallu)

« Petit frère » est une chanson magnifique. Je me suis demandé si c’était ton frère à toi.

Non. Inventer des histoires pour en faire des chansons, je ne sais pas faire. Par contre, je peux être touchée par les histoires vécues par des gens que j’aime. J’apprécie que l’on s’ouvre à moi, que l’on parvienne à se confier. Pour « Petit frère », c’est un ami qui a mis un an et demi pour me dire que son frère était mort en kamikaze. Pour écrire et interpréter cette chanson, je me suis mise dans la peau de mon ami et de sa famille.

Ton ami a écouté cette chanson ?

Oui, mais il ne m’a pas fait de retour. Je pense qu’il y a une grande pudeur.

Les deux premières chansons, « Mon auréole noire » et « Ton inquiétude » parle d’abandon d’une femme par un homme. Au début, je pensais que c’était la même histoire sous deux angles différents, mais un peu plus tard, je me suis demandé si « Ton inquiétude » ne parlait pas d’un abandon d’une fille par son père…

Au final, peut-être que ces deux chansons parlent de la même chose… Mais peut-être qu’inconsciemment, le rapport qu’on a avec ses parents construit le rapport aux autres et également le rapport qu’on aura dans les relations amoureuses. Pareil pour des sensations d'abandons qu’on a vécu enfant… le schéma peut se reproduire dans nos propres vies intimes. Il y a du liant dans tout ça. Je t’assure que dans « Mon auréole noire », je ne sais pas si j’évoque une histoire d’amour ou une histoire familiale.

"Ton inquiétude" extrait de l'album La traversée.

carine achard,la traversée,interview,mandorAujourd’hui, tu n’as plus de problème de légitimité dans le métier? Tu te sens bien à ta place ?

Pendant très longtemps, quand je montais sur scène, j’avais la sensation que c’était une imposture. J’ai mis des années à me dire que j’étais chanteuse. Aujourd’hui, comme je monte sur scène régulièrement, que je joue du piano, que je chante, je suis donc pianiste chanteuse. C’est mon métier. Je fais les choses comme je peux et j’essaie de faire au mieux. Je donne le maximum. Ma place est là et j’espère qu’elle va évoluer. La musique, finalement, c’est le seul endroit où je me sens à ma place. 

Est-ce que tu es artiste aussi parce que tu as besoin d’amour et de reconnaissance ?

Oui, je crois, comme que la majeure partie des artistes. Je pense que si on arrive dans le milieu artistique, c’est parce que nous avons des failles à ce niveau-là. Et le combat, justement, c’est de se sentir légitime et de parvenir à trouver un large public.

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(© Roger Pichot)

Avoir un EP et deux albums, ça participe à la légitimité ?

Je n’en ai pas vraiment conscience, car le chemin est très long. Je préfère rester prudente. Ce ne sont que trois disques et ce n’est que le début du parcours.

Pourquoi « La traversée » a pris beaucoup de temps à sortir ?

Pour diverses raisons qui seraient trop longues à expliquer ici, mais du coup, il est comme je le voulais. Le premier disque, Avant l’aurore, a été fait très facilement, mais je considère qu’il n’est pas assez creusé.

Carine Achard et Jean-Baptiste Bullet (mandorisé et interviewé pour un triste évènement ici) au 43e Rencontres d'Astaffort en 2016.

Tu as participé aux ateliers d’écriture de Claude Lemesle et tu es allée aux Rencontres d’Astaffortcarine achard,la traversée,interview,mandor pour parfaire ta façon d’écrire. C’était impératif de passer par là ?

Ecrire, c’est plus facile pour certains que pour d’autres. Moi, je suis arrivée dans l’écriture de chansons par passion, pas par don. Je suis une chanteuse qui n’avait à la base aucune voix pour être chanteuse, j’avais juste envie. Pareil pour l’écriture. Je suis plutôt une scientifique, mais j’avais envie d’écrire. Je sais depuis toujours qu’il faut énormément de travail pour arriver à quelque chose. Alors, j’apprends avec des professionnels.

On apprend quoi en atelier d’écriture ?

Parfois on apprend que les rimes ne sont pas essentielles. Lors du premier atelier avec Claude Lemesle, après avoir lu ma chanson il m’a dit : « toi tu ne fais pas rimer, tu as raison, les rimes on s’en fout ». On apprend donc à ne pas mettre le mot pour la rime en s’appuyant plus sur les images. On apprend à sortir de l’abstrait pour aller plus vers de la métaphore de l’image. Claude m’a aidé à sortir du conceptuel et à abandonner les adjectifs… voilà le genre de chose qu’on apprend.

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(© Roger Pichot)

carine achard,la traversée,interview,mandorTa chanson « Las Vegas » est très dans l’humour noir.

C’est ma chanson méchante, mais très second degré. Elle en devient drôle.

Pour moi, ta chanson la plus méchante reste « Mes volutes grises ».

On a parfois un petit diable ou un petit ange dans sa tête. Là, dans ce nouveau disque, j’ai laissé parler mon petit diable. Dans le premier album, pour plaire à tous, je n’ai fait parler que le petit ange.

Dans « Mon inachevé », on peut penser à un avortement, à une femme qui a perdu un enfant…

Ce n’est pas ça. C’est le fait de ne pas vouloir mettre un enfant dans le monde actuel. C’est une chanson sur la femme et son désir ou non de maternité.

Tu poses une question : « L’amour existe-t-il ? » Thème récurrent chez toi.

Sur ce disque, le lien entre toutes les chansons, ce sont les différentes formes d’amour. L’amour d’une sœur pour son petit frère, l’amour pour l’humanité, l’amour passionné et l’amour avec un grand A. Ce n’est pas une question qui me fait m’interroger, c’est une question primordiale, essentielle.

Est-ce que tu penses comme les Rita Mitsouko que les histoires d’amour finissent mal… en général ?

C’est marrant parce qu’il peut y avoir beaucoup d’ombres dans mes chansons, mais à côté de ça, je suis quelqu’un d’un positivisme assez extrême. Au final, si je me retourne sur toutes mes histoires d’amour, je dirais que, vu d’aujourd’hui, il n’y en a aucune qui s’est terminée mal, parce qu’elles ont toutes ouvert des portes à autre chose. Bien sûr, sur le coup ça fait mal, mais est-ce que ça se termine vraiment mal ? Non.

Est-ce que ton disque est féministe ?

Un peu. Je ne m’en rendais pas compte, mais on me l'a fait remarquer récemment. La condition de la femme est pas mal évoquée, mais je ne revendique rien de particulier.

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Au mois de mai, Carine Achard sera l'une des invités de ce formidable festival. 

On va revenir à la scène, tu fais ce métier-là juste pour ça ? carine achard,la traversée,interview,mandor

Je fais ce métier pour la scène. Je fais des disques pour pouvoir chanter mes chansons sur scène. J’aime être devant les gens et avoir un rapport énergétique avec eux. Il y a beaucoup d’échanges entre l’artiste et le public. Ce n’est pas du tout à sens unique.

Pour finir, que pense ta famille de ce disque ?

J’ai eu des mots très touchants de ma mère. Peut-être que certaines chansons ont été écrites pour entendre ces mots. Comme quoi, la musique peut-être un médiateur. Ce sont ces histoires de non-dits qui ont fait que ce disque a mis aussi longtemps à se faire. J’appréhendais que l’on puisse écouter certains textes. Je n’assumais pas complètement tout ce que je disais dans mes chansons. Maintenant, c’est le cas.

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Après l'interview le 7 mars 2018.

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20 avril 2018

Alain Chamfort : interview pour Le désordre des choses et ses 50 ans de carrière

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(Photo : Julien Mignot)

alain chamfort,le désordre des choses,50 ans de carrière,interview,mandorAlain Chamfort a décidé de fêter ses 50 ans de carrière avec un nouvel album, Le Désordre des choses. Dans ce 15e disque, le chanteur se renouvelle, se pose des questions existentielles et assume beaucoup de choses, en premier lieu son âge. Chamfort se réinvente encore, assume ses rides et évoque le temps qui passe. Ces années de carrière n’ont en rien abîmé son envie de ne jamais être là où on l’attend et de ne jamais se reposer sur ce qui est derrière lui. Ce nouveau bijou de la pop française et aussi une étonnante captation de l'ère du temps.

Le 29 mars dernier, pour Le Magazine des Loisirs Culturels Auchan (daté des mois d’avril-mai 2018), j’ai rencontré Alain Chamfort dans un restaurant parisien. Voici le fruit de notre conversation (avec un bonus mandorien à la fin).

Signalons que toutes les photos qui ornent l’interview sont signées Julien Mignot (sauf celles au restaurant, bien sûr).

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Le clip officiel d'"Exister", extrait de l'album Le désordre des choses.

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Clip officiel de "Les microsillons", extrait de l'album Le désordre des choses.

alain chamfort,le désordre des choses,50 ans de carrière,interview,mandorBonus mandorien :

Quand vous composez une mélodie, il faut qu’elle vienne rapidement ?

Il ne faut pas qu’elle mette trop longtemps en tout cas. Si au bout de deux heures, elle n’est pas là, je passe à autre chose.

Ce qui est troublant avec les textes de Pierre-Dominique Burgaud, c’est que c’est dans la continuité de ce qu’écrivait Jacques Duvall pour vous. En écoutant cet album, on se dit « c’est bien du Chamfort ! »

Avec le travail de Jacques Duvall, il y avait tout un décor déjà installé. Automatiquement,  les auteurs qui m’écrivent des chansons sont obligés d’en tenir compte parce que ça fait partie de mon identité de chanteur.

Clip officiel de "Tout est pop", extrait de l'album Le désordre des choses.

Dans la chanson « Palmyre », j’ai trouvé intéressant que vous repreniezalain chamfort,le désordre des choses,50 ans de carrière,interview,mandor votre voix qui partait dans les aigus. Vous aviez abandonné cette façon de chanter depuis longtemps.

(Rires) J’ai un peu plus de difficulté aujourd’hui à aller dans ces tonalités-là. Sur scène, quand je chante Palais Royal, je ne l’interprète plus comme avant, je descends d’un ton. Ma voix de tête, je la laisse très souvent tranquille. J’évite les tentatives de trop, mais là, dans « Palmyre », je me suis amusé à essayer. En studio, ce qui est bien, c’est que l’on peut recommencer plusieurs fois.

Ca faisait longtemps aussi que vous n’aviez pas proposé des chansons aussi pop, aussi dansantes.

Vous me parlez notamment de « Tout est pop » et de « Sans haine ni violence », je suppose. Je voulais apporter un peu de respiration, car je craignais que ce soit un album trop lourd. Mais ces deux chansons ne sont pas aussi légères textuellement qu’on pourrait le penser.

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Pendant l'interview...

alain chamfort,le désordre des choses,50 ans de carrière,interview,mandorEtes-vous objectif sur votre travail, sur la qualité de vos chansons ?

Il faut un certain temps pour avoir un peu de recul sur un album qu’on vient de sortir. On est très mauvais juge à ce moment-là. Le seul indice qu’on peut conserver en nous, c’est ce que l’on a ressenti au moment où on a composé la chanson. Quand la musique et le texte qu’on colle dessus forment une chanson honorable avant les arrangements, avant de passer en studio, on est satisfait… et il est fréquent que l’on conserve cette satisfaction plus tard.

Les premières critiques de votre nouveau disque sont dithyrambiques. Certains disent même que c’est votre meilleur album depuis longtemps. Ce n’est pas un peu vexant de s’entendre insinuer que les albums précédents n’étaient pas à la hauteur ?

Les avis des uns et des autres, il faut les entendre. Je ne suis pas toujours d’accord avec, mais ça fait partie du jeu. Depuis 50 ans, je suis rompu à l’exercice. 

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Après l'interview, le 29 mars 2018.

Bonus mandorien (bis):

Et comme dans Le désordre des choses, il est pas mal question du temps qui passe, je trouvais approprié d'ajouter ces photos. J'étais alors animateur dans la radio leader du Bas-Rhin, Top Music. Le 2 novembre 1993, j'interviewais Alain Chamfort

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Et n'oubliez pas...

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19 avril 2018

Mehdi Krüger : pour ses EP et ses spectacles

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WP-PORTRAIT1.1-Mehdikrugerger.jpg« Poète de l’urbain, Mehdi Krüger livre des textes sombres et ciselés, du roman noir en vers. Fausse douceur des mélodies cassées par une belle scansion et servies par d’élégantes nappes de guitare » indique notamment sa présentation officielle. Pour être tout à fait franc, c’est Marie-Françoise Balavoine qui m’a incité à découvrir cet artiste. Souvent. J’ai fini par m’y intéresser. Et évidemment, la claque. Personne ne peut rester insensible à la poésie et à l’interprétation de ses textes d’une puissance rare. Le dernier EP du lauréat du prix Georges-Brassens 2016, Luttopies, est disponible sur son site web gratuitement (tout comme ses disques précédents).

Nous nous sommes donné rendez-vous le lendemain de sa prestation au Prix Moustaki (il était en finale), le 5 mars 2018.

Autobiographie (un peu écourtée) :

D’origine allemande et algérienne, pour moi les mots ont été le moyen d’assembler les pièces de mon puzzle. Je les vois comme les grains d’un bac à sable truffé de mines.

D’une enfance en banlieue, j’ai gardé le souvenir des ravages que cause leur absence, la violence qu’elle déchaîne. Puis les tours se sont éloignées et ont laissé place à une adolescence ennuyeuse et solitaire à la campagne où les mots ont été mes complices d’évasion. J’ai passé mon temps à les lire, mais surtout les écouter et les dire.

A l’adolescence, la noirceur du Wu-Tang-Clan m’a ouvert à l’univers Hip-Hop, et dès le début des années 2000, la poésie Vaudou de Saul Williams m’a fait basculer dans le Slam. J’y ai découvert cette vérité fondamentale: il est des mots qu’on ne pourrait confier à l’oreille d’un proche mais qu’on peut partager sur scène avec une foule d’anonymes. Depuis, je les ai déclamés sur des dizaines de scènes en France, au Liban, en Belgique, Italie, Tunisie et Algérie.sans-titre.png

C’est sous le nom de Lee Harvey Asphalte (qui se souvient qu’Oswald était embusqué dans une fabrique de livres?) que s’exprime l’envie de confronter la rime et le rythme afin de relever ce défi: “faire penser les danseurs et danser les penseurs”. Ambassadeur de la Francophonie, puis Lauréat France Ô Folies, cette aventure s’est achevée de la plus belle des manières par la sortie de l’album “Asphaltocratie” en 2013.

L’urgence de dire reste intacte, mais les thèmes se font plus intimes, toujours portés par l’écrin des guitares d’Ostax. Ensemble nous naviguons entre Rive Gauche et East Coast, explorant la Chanson urbaine se destinant autant aux amateurs de musique urbaine (spoken-word, slam, rap…) qu’aux amateurs de chanson.

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IMG_1134.JPGInterview :

Dans ta jeunesse, c’est l’ennui et la solitude qui t’ont donné envie de lire beaucoup.

Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. J’ai eu un parcours très autodidacte. Je lisais par exemple Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. Il y a un passage où le narrateur est chez lui dans son salon et il lit Splendeurs et misères des courtisanes d’Honoré de Balzac. Ça m’a permis des ramifications et, du coup, de faire mon chemin culturel. Je ne m’ennuyais plus. J’ai essayé d’accumuler et assimiler quantités de connaissances qui avaient du sens.  Aujourd’hui, je pense qu’un homme qui arrive à ne pas s’ennuyer avec lui-même est un homme libre.

Tu as commencé le rap quand tu as commencé tes études sur l’histoire de l’art. C'était le choc des cultures ?

Les métissages les plus compliqués que j’ai eu, ce sont les métissages sociaux. Je passais de la fac à étudier la peinture du 16e siècle aux soirées hip hop dans les MJC. C’est là que j’ai compris qu’il n’y avait pas de petites ou de grandes cultures.

Tu déclares faire de l’artivisme. Qu’est-ce que c’est ?

Il y a l’idée d’action, d’activisme. L’artiste doit aussi chercher son rôle dans la société et contribuer au monde dans lequel il vit, tout en ne restant qu’un artiste proposant un regard que d’autres n’ont pas. Aujourd’hui, on a cruellement besoin des artistes. L’artivisme, c’est d’appliquer dans la vie ce que l’on raconte dans ses textes.

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Tu veux apporter quelque chose à l’humain qui va t’écouter, c'est ça?

C’est évident. Mais je ne veux pas être le moralisateur dans le camp du bien. Je me plais à poser des questions sur des sujets qui m’interpellent et ne pas forcément y répondre.

J’ai vu une video qui s’appelle « Cause toujours » dans laquelle tu défends complètement la liberté d’expression.

Ce morceau, je l’ai écrit en faisant en sorte que quelqu’un qui vote Front National, par exemple, puisse se retrouver dans mes propos. Je défends aussi sa liberté d’expression. Mon écriture est très tournée vers l’autre, même si j’y mets beaucoup de moi et que je ne fais pas l’économie de l’intime. 

"Cause toujours"

C’est difficile de ne pas dépasser la frontière entre des textes engagés et des textes moralisateurs ?

Quand tu passes par l’émotion, quand tu poses les questions aux autres que tu te poses toi-même, tu arrives à une vraie discussion, un véritable échange. Je propose que l’on réfléchisse ensemble à ses questions-là. Je ne juge jamais personne.

En tout cas, tu ne fais pas de l’art de propagande.

Non, je ne place pas l’art au service d’une cause. Je ne défends rien, ni personne. Encore une fois, les questions sont toujours plus intéressantes que les réponses. Je ne sais plus qui disait : « On ne regarde pas les choses telles qu’elles sont, mais telles que nous sommes. » J’essaie de garder cela en tête.

Tu dis que tu ne défends rien, ni personne. Tu es sur de toi?

A notre époque, le plus dur à cultiver, c’est de rester naïf. Il faut savoir conserver sa part d’enfant que nous avons en nous. Il y a de la place pour un art qui frotte, un art avec lequel on n’est pas d’accord, un art qui sort des codes et des formats. Les gens sont très réceptifs à ça.

"Une seconde avant l'impact" (France 3 Auvergne-Rhône-Alpes-octobre 2017).

Ton troisième EP s’intitule Luttopies. C’est important l’utopie ?

La véritable utopie c’est d’arriver à rester en lutte permanente. L’acceptation, c’est la mort. Il faut s’exercer à ne jamais accepter le monde dans lequel on vit, c’est là où tu développes un point de vue personnel. Mao Tsé -Toung disait : « N’oublie pas qu’il y a des hommes qui déplacent vraiment des montagnes ». A la fois, je sais qu’une chanson est inutile, mais je crois aussi qu’une chanson peut changer le monde.

Comment écris-tu ?

J’écris beaucoup dans ma tête. Je mets sur papier quand j’ai fini le texte. J’essaie toujours de trouver l’angle qui me permet de parler de l’autre et de parler de moi.

Ce que j’apprécie chez toi, c’est que ta poésie est compréhensible.

Il y a des morceaux très immédiats, d’autres qui le sont moins. Parfois, je glisse des références dans mes textes, mais je veux que personne ne se sente exclu.

"Clandestinée" (France 3 Auvergne-Rhône-Alpes-octobre 2017).

Tu es d’origine allemande par ta maman et algérienne par ton papa. Tu vis en France depuis toujours. Considères-tu avoir trois cultures ?

Tu es comme une grenouille. La grenouille est un des rares animaux à garder les yeux ouverts à moitié en l’air et à moitié dans l’eau. Quand tu regardes les poissons, tu n’as pas conscience qu’ils sont dans l’eau. Ce détachement que j’ai m’a donné envie d’être dans la création artistique. J’ai à la fois un millier d’appartenances et aucune. 

Dans « L’arabstrait », tu parles beaucoup de tes origines. Tu as souffert du racisme en France ?

A la campagne, il y a 25 ans, être arabe était assez mal vu. Mais je n’en ai pas réellement souffert. Il y a eu des moments un peu violent ou humiliant. Quand j’essayais de comprendre la personne que j’avais en face de moi et que j’arrivais à poser un regard sans haine, je le ressentais comme une vraie victoire. Je me disais qu’il fallait que je le comprenne. On est à la campagne, il n’avait jamais vu d’arabe, si ce n’est à la télé, ses parents ont dû lui mettre la tête à l’envers sur ce que nous sommes… je lui trouvais toutes sortes d’excuses pour lui pardonner. 

"Le cerf-volant" (France 3 Auvergne-Rhône-Alpes-octobre 2017).

Tu dis que ton pays, c’est les livres.

Mon pays, c’est la langue. J’ai passé une grosse part de mon adolescence à me chercher. Je me disais que je n’étais pas assez blanc ou pas assez arabe… Aujourd’hui, j’ai remplacé les « ou » par les « et ». Ça m’a permis d’enlever ce satané sac à dos qui était sur mes épaules depuis toujours.

J’ai lu que tu considérais la scène comme une arène. L’énergie d’un boxeur et la légèreté d’un danseur…

C’est comme ça que je la ressens. La scène, c’est la vérité de ce que tu fais. Dans ce lieu, il faut convaincre à chaque fois. Comment ce que tu dis peut être important pour les gens, si ça ne l’est pas pour toi. Plus tu donnes de la valeur à ce que tu racontes, plus les gens sont obligés de le prendre comme tu le donnes. Il faut aller chercher les gens. Pas les dominer, mais partager. C’est viscéral pour moi. Je joue ma vie à chaque concert.

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(Photo : Anne-Marie Panigada).

La scène, c’est à la fois un combat et un échange amoureux ?

Le public, c’est un adversaire coopérant.

En concert, tu ne parles pas entre les morceaux. Pourquoi ?

Parce que ça fait du bien du silence. J’essaie d’imposer le silence.

Sur scène, ta façon de communiquer n’est pas que verbale. Ton corps parle aussi.

Je m’anime. Si un texte ne passe pas aussi par le corps, on peut le jeter.

Quand tu écris, ton corps doit vibrer.

Oui. D’ailleurs, j’écris debout. Miles Davis, quand il faisait passer une audition avec  son band, le nouveau musicien arrivait avec son étui. La star du jazz lui demandait de laisser son instrument et de danser sur la musique qu’ils allaient jouer. Si le type ne savait pas danser, il n’était pas embauché.

evenement-musical-exceptionnel-samedi-sur-la-scene_3838270_498x330p.jpgTu n’es pas seul sur scène, le guitariste Ostax joue avec toi.

Il est beaucoup dans l’échange. On est dans une écoute mutuelle très attentive. On n’a pas besoin spécialement de se regarder.

Tu ne vends pas ta musique, tu l’offres sur ton site. Pourquoi ?

Parce qu’il faut que la musique circule.

Comment gagnes-tu ta vie alors ?

Sur les concerts et les ateliers d’écriture. J’achète ma liberté. A chaque fois que je donne, c’est comme si je me payais 20 euros. Je sors aussi de toutes les contraintes de marketing. Luttopies était sur le site une semaine après la fin de l’enregistrement. J’appelle cela la gratuité équitable. Je te donne la musique, mais je demande quelque chose en échange, c’est d’écouter ce disque une fois vraiment, en ne faisant rien d’autre. Ce sont des EP de 25 minutes, c’est la moitié d’un épisode de Netflix, ce n’est pas la mort du petit cheval. 

Vis-tu ce métier comme une mission ?

Oui, bien sûr. Je suis intimement persuadé que la poésie peut changer la vie des gens. Moi, je me vis comme un prof de Fac. Je prends la moitié de mon temps pour la création, l’autre moitié pour le partage, l’atelier d’écriture… Je trouve mon équilibre là-dedans.

Clip de "Les rivières noires".

Tu te sens seul dans ton style musical ?

Non, parce que j’ai des potes dans la chanson, dans le rap, dans l’électronique et à la fois oui, parce que je suis un peu seul dans ce que je fais. J’estime que ce que mon travail se situe entre Kendrick Lamar et Allain Leprest.

Kendrick Lamar est le premier rappeur à avoir reçu le Prix Pulitzer…

Ce type est d’une dureté vis-à-vis de lui-même et d’une tendresse pour les autres. Ses textes sont d’une maturité dingue. En termes d’écriture, on n’a rien de comparable en France. Je le trouve très émouvant.

Considères-tu que tu es dur avec toi-même ?

Pas assez (rires). En vrai, je suis très exigeant.

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Le 5 mars 2018, à la fin de l'interview.

18 avril 2018

Kent : interview pour l'album live La grande effusion

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LORIOU.jpgEn 1977, Kent (photo à gauche signé Frank Loriou) fonde Starshooter. Après la séparation du groupe de rock en 1982, il se lance en solo. Il se consacre également en parallèle à la bande dessinée, publie plusieurs romans et collabore avec de nombreux artistes (Johnny Hallyday, Calogero, Nolwenn Leroy, ...). On lui doit aussi le titre « Quelqu’un de bien » chanté par Enzo Enzo en 1994. Kent fête ses 40 ans de carrière. Il sort un album live, La grande effusion, reprenant une partie de son dernier album, La grande illusion (mandorisé là en  2017) et tous les succès qui ont émaillé sa carrière.

Le 2 avril 2017, nous nous sommes donné rendez-vous dans une brasserie de la place du Chatelet pour une ixième mandorisation (voir aussi ici une interview filmée pour L'homme de Mars  en 2008 et ici pour l'album Le temps des âmes en 2013).

Argumentaire du disque :lagrandeeffusionaHD.jpg

Avec La grande effusion, l’heure est aux célébrations. Des standards survoltés de Starshooter aux chansons désormais classiques de son répertoire, Kent survole ici avec bonheur quatre décennies de création et revisite près d’une vingtaine de titres devenus incontournables. Tantôt seul accompagné de son groupe, tantôt en duo avec Alex Beaupain, Pierre Guenard de Radio Elvis, Katel ou Alice Animal, le songwriter lyonnais révèle l’extraordinaire cohérence de son répertoire et nous rappelle avec brio qu’il compte parmi les plus grands auteurs de sa génération.   Enregistrée lors du concert anniversaire organisé le 7 novembre 2017 au Café de la Danse à Paris, La grande effusion constitue l’illustration parfaite d’une carrière riche et protéiforme menée avec la rigueur et la précision d’un artiste hors-pair depuis 40 ans.

La soirée est à voir en intégralité là.

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(Photo : Christophe Schouler)

IMG_1662.JPGInterview :

Aimes-tu les disques live ?

Oui, j’en achète encore beaucoup. Si je m’emballe pour un artiste, il faut absolument que j’aille le voir sur scène. Et si un disque live existe, je me le procure. Même s’il y a des corrections faites en studio parfois, c’est la base de la musique de l'artiste.

Un disque live est-il un bon reflet de ce que l’on a vécu dans la salle ?

C’est une image arrêtée sur un souvenir d’une situation en mouvement, après tu te fais ton propre cinéma. Le cinéma est encore plus fictionnel  quand tu n’as pas vu le concert, quand tu  n’as pas vu l’artiste sur scène.

Sur La grande effusion, as-tu retravaillé le son ?

Le moins possible. Un disque comme celui-là, c’est un one-shot. Le disque live idéal, c’est quand tu peux enregistrer sur au moins trois jours. Tu peux te faire un montage de la setlist parfaite avec tous les morceaux bien joués. Un soir comme celui-là, tu joues et tu avances.

Ce soir-là, sachant que c’était enregistré, cela t’a mis une pression supplémentaire ?

Au Café de la Danse, il y avait tout : la captation, le disque, les invités et un timing à respecter. En plus je voulais que pour ma première partie, Alice Animal, joue 30 minutes. C’était compliqué à gérer.

C’était aussi un concert pour fêter tes 40 ans de carrière. C’était donc un répertoire particulier. Par exemple, tu as joué du Starshooter, ce que tu ne faisais plus depuis des années.

Pour fêter mes 40 ans de carrière, j’étais obligé de commencer par le début. Comme je privilégie toujours le présent, j’ai quand même centré la setlist sur le dernier album, mais j’y ai ajouté pas mal de flash-back. Je suis allé chercher des morceaux emblématiques de ma vie professionnelle. « Betsy Party » de Starshooter en version électrique, je ne l’avais pas fait depuis la fin du groupe en 1982. Je ne le ferai plus après cette tournée.

Tu t’es amusé à refaire ses morceaux ?

Oui, très nettement. C’est très amusant de refaire le punk. Pendant 3 minutes, voir des gens qui font leur pogo en s’éclatant, c’est jouissif. Mais je sais que je risque de très vite m’en lasser. Je n’aime vraiment pas exploiter la nostalgie.

Tu dis « refaire le punk ». Tu ne l’es plus ?

Non, si on reste punk, c’est pitoyable. Il n’y a pas eu de mouvement punk, c’était juste une explosion. Tout ce que l'on fait sur les 40 ans du punk en ce moment, avec des débats et des colloques, ça m’hallucine. Je ne comprends pas, ce n’était pas fait pour ça. Le punk, c’est un paquet de dynamite posé sur la musique rock qui explose. Le punk, ça voulait juste semer la merde.

Le seul truc qui était vrai, c’était le slogan « no future » ?

Exactement. Les musiciens punks qui ont apporté quelque chose à la musique, ce sont ceux qui ont quitté le punk. Les Clash sont un parfait exemple de musiciens qui sont restés intègres dans leur position quasiment politique, mais qui ont évolué dans leur musique.

Toi, tu es devenu sage ?

J’essaie de le devenir. Je ne le suis pas en permanence. Je suis encore capable de faire des grosses conneries. Désormais, je m’en rends compte très vite (rires).

Pourquoi tu continues à faire des disques et des livres ?

Parfois, je me demande à quoi ça sert que je continue. Il y en a tellement qui sortent, c’est un embouteillage permanent. On passe plus de temps à essayer de se montrer qu’à créer. Tout est sur la com’… et ça prend du temps la com’.

28471694_1954236397938119_619477037096604626_n.jpgIl y a des duos dans ton live. J’aimerais que l’on s’attarde sur Alice Animal. Elle a fait ta première partie au Café de la Danse, mais il lui arrive de jouer avec toi sur scène.

Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour la faire connaître et reconnaître. Je l’avais rencontré dans la rue, elle m’avait filé sa maquette. Je me souviens que j’aimais bien ce qu’elle dégageait en me parlant. J’ai écouté, ça m’a intéressé. Je l’ai vu sur scène à la Passerelle.2, elle était seule avec sa gratte et elle a assuré. A la fin de son concert, je lui demande ce qu’elle va faire le 7 novembre 2017, elle me répond qu’elle vient me voir au Café de la Danse. Je lui rétorque que non parce qu’elle va faire la première partie. Il y a quelques années, Lisa Portelli, c’était 29512903_10160105480360573_6484652348250821894_n.jpgpareil. Je l’ai vu seule à un tremplin et elle m’a laissé sur le cul. Après, je lui ai demandé de faire ma première partie à la Cigale.

Au Café de la Danse, hormis Alex Beaupain qui est connu depuis des années, tu n’as fait des duos qu’avec des nouveaux artistes.

Pour être parfaitement honnête, ma maison de disque m’a proposé d’avoir des invités pour ce concert spécial « 40 ans de carrière ». Je n’étais pas très motivé pour avoir des invités. Je pensais qu’ils souhaitaient que j’invite des artistes très connus, comme Julien Doré. Je ne le connais pas et je ne connais pas non plus les artistes « hype » du moment, ce n’est pas mon milieu. Si j’invite des gens, ce sont des gens dont je suis curieux et qui m’intéressent.

Pierre Guénard de Radio Elvis par exemple ?

Oui, il a fait ma première partie tout seul aux Trois Baudets il y a 5 ans. C’est marrant parce que je le voulais absolument et j’ai appris plus tard qu’il avait tenté lui-même de faire ma première partie. Autre anecdote étonnante. Il vient dans ma loge et me demande les accords de ma chanson « Métropolitain ». Je n’en revenais pas qu’il connaisse cette chanson. C’est sur un vieux disque que je n’ai pas vendu du tout. Il me répond que c’est son disque préféré et qu’il adore cette chanson-là. Du coup, nous l’avons chanté ensemble au Café de la Danse.

Et Katel ?

Pour moi, son dernier album, Elégie, a été ma claque musicale de l’année dernière.  Quand je l’ai vu en concert au Café de la Danse, je me suis dit : « qu’est-ce que c’est que ça ? » J’ai tout de suite voulu faire sa connaissance  tant je l’ai trouvé impressionnante.

Et pourquoi Alex Beaupain ?

Il connait David Sztanke de Tahiti Boy qui joue avec moi sur le disque et en concert. Alex et lui sont même très proches. Il est venu quand on a enregistré l’album studio La grande illusion. C’est là que j’ai appris qu’il aimait beaucoup mon travail. Il a suivi avec intérêt ce que l’on faisait. Il nous a encouragés très souvent sur la couleur de certains morceaux. Franchement, ça faisait du bien. Tu sais, c’est rare d’avoir le retour de collègues dans ce métier. Ça n’arrive jamais en fait.

Toi, je sais que tu le fais.

Quand je découvre quelque chose de nouveau par un nouvel artiste ou par un ancien qui vient de faire quelque chose d’étonnant, je décroche mon téléphone. On est tout le temps dans le doute alors, que quelqu’un t’encourage, ça fait un bien fou. Même quand le succès est là, la reconnaissance des pairs, c’est très important. Quelqu’un qui se satisfait de son ego et des retours de ses fans, c’est un imbécile.

Tu es toujours dans le doute ?

En permanence. Le doute est aussi un moteur, certes anxiogène, mais un moteur quand même. Ça permet des remises en cause. Pas seulement musicale… ma façon de penser aussi.

Il faut dire que tu te mets en danger à chaque nouvel album.

Je ne veux juste pas refaire le même album. J’essaie à chaque fois de le faire d’une autre manière. J’ai une espèce de balance entre la chanson et le rock. C’est un large éventail, il y a de quoi faire. Il y a de la chanson électro et du rock acoustique… parfois, c’est juste une histoire de coupe de cheveux et de façon de s’habiller. Il y a toujours cette phrase de Truffaut dans La nuit américaine qui me revient en tête : "Avant d’entamer un film, on pense que l’on va faire un chef d’œuvre, au fil des semaines qui passent, on espère sauver les meubles."

Est-ce que tu crois que le métier et le public ont bien cerné ton travail ?

Le public qui me suit oui, mais le métier non. Je donne cette impression de partir dans tous les sens. Un réalisateur de films ou un comédien, plus il part dans tous les sens, plus on dit qu’il a un talent fou. Un chanteur, lui, doit toujours creuser le même sillon. Ça me fait suer de faire partie d’une même famille toute ma vie Et qu’est-ce qu’on entend par « famille » ? Je n’aurais donc pas le droit de m’aventurer ?

Tu as pris ce droit de toute façon.

Voilà. Ça peut brouiller les pistes, mais ce dont je me méfie plus que tout, ce sont les médias « arrêtés ». La génération des médias qui m’a connu rock n’a pas écouté ce que je faisais dans la chanson. Elle ne sait donc pas si c’est bon ou mauvais. Idem chez les ayatollahs de la chanson française. A un moment, j’ai correspondu à une attente avec ce « revival » auquel j’ai participé avec enthousiasme. J’ai fait des chansons avec un accordéon, mais pour des chansons que j’estimais dans la rénovation et pas dans la nostalgie. Ça leur plaisait. Mais quand j’ai fait « Métropolitain » en  électro rock, là, ils m’ont tous lâché. Hérésie totale.

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Ce soir-là, Kent était dans la lumière... mais Mandor aussi, involontairement (photo : David Desreumaux/Hexagone) Cliquez sur la photo pour la voir en plus grand.

Je déteste les ayatollahs de la chanson française.

C’est terrifiant parce que je ne peux pas être jugé dans la continuité. Je suis jugé partiellement à chaque fois. C’est dommage pour quelqu’un qui aime être en phase avec l’air du temps qui arrive et pas avec l’air du temps qui est là. Je trouve que ce qui est amusant et intéressant, c’est de sentir ce qu’il va se passer. Parfois, je suis un peu en avance sur mon temps, ça ne joue pas en ma faveur, mais j’ai une petite fierté d’avoir senti certaines choses.

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Pendant l'interview...

Et les gens du métier te respectent.

Les gens qui me connaissent me respectent, j’insiste. Tu dis Kent, tu dis Bashung, ce n’est pas pareil. Tout le monde connait Bashung, même si tout le monde n’a pas écouté. Je ne peux pas me gausser d’être incontournable. J’ai conscience de ce que je représente. Je vais te raconter une anecdote. Un jour, une jeune chanteuse qui a fait The Voice vient me voir et elle me dit qu’elle a voulu chanter une de mes chansons parce qu’elle apprécie ce que je fais et que ses parents sont fans de moi. La production a refusé parce qu’elle a estimé que je n’étais pas assez connu. C’est un peu blessant d’entendre des choses comme ça. En te racontant ça, je veux t’expliquer que quand tu es rangé dans un tiroir, pour t’en sortir, c’est très difficile. Par contre, je sais que si je meurs demain, il y aura une chouette couverture médiatique pendant une journée. Je suis apprécié, ça me touche beaucoup, mais personne ne va me passer en prime time parce que ça ne parle à personne.

Mais tu as aussi l’image de l’artiste sans compromission, qui ne joue pas toujours le jeu.

J’ai aussi l’image de l’artiste qui se débrouille, qui fait sa vie et qui n’a besoin de personne. Je voudrais juste savoir si mon taux d’acceptation passe par les oreilles avant de passer par les préjugés.

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Le 2 avril 2018, après l'interview.

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15 avril 2018

Vanessa Philippe : interview pour A l'abri du vent

vanessa philippe, a l'abri du vent, interview, mandor

(Photo : Marta Bevacqua)

vanessa philippe, a l'abri du vent, interview, mandorVanessa Philippe vient de sortir un album tout en délicatesse qui allie harmonieusement chansons française, pop et folk. Ses textes sensibles et métaphoriques nous happent et ne nous lâchent plus. On décèle dans A l’abri du vent une fausse naïveté, mais ne vous y trompez pas, comme le dit le site Indiepoprock, « c’est le disque d’une artiste française, projetant des sentiments profonds, troubles, souvent noirs mais jamais complaisants, dans une musique ambitieuse et belle, aux racines ténébreuses. »

Le 9 mars dernier, nous nous sommes donné rendez-vous dans une brasserie de Trocadero pour une première mandorisation.

Biographie officielle :

Auteur-compositeur, c'est après deux premiers albums de chansons françaises, La dérive en 2008 et La fille sans qualités en 2011, que Vanessa Philippe a écrit et co-compose My Man avec Naïm Amor (Calexico) en français et en anglais, un troisième album plus rock, plus «live» sorti en 2015. Également danseuse et chorégraphe, elle décide de mettre en scène ses chansons et réalise plusieurs clips vidéos (en rotation sur D17, MTV, TV5 monde), notamment pour les titres "Quand je te vois" et  "Woman, Who's a Woman". 

L’album (argumentaire  officiel un peu raccourci): vanessa philippe, a l'abri du vent, interview, mandor

Dans une forme d’écriture inconsciente ou automatique, Vanessa Philippe passe plusieurs mois à composer seule des mélodies à la guitare, sur des accords simples, improvisant des textes.

Elle fait alors écouter ses 11 titres à Fredda et lui propose de re-composer 5 chansons pour ajouter de la couleur au projet. La réalisation avec Pascal Parisot (le compagnon de Fredda) est évidente, l’envie de Vanessa étant d’aller vers quelque chose de simple, un son épuré avec des samples, dans une tendance pop-folk électro.

C’est «à la maison» que Pascal réalise et joue l’ensemble des chansons avec un instrumentarium limité, identique sur tous les titres, ainsi que quelques samples bien choisis. Acoustiques, pop ou aux limites de l’électro, les arrangements sont aériens et organiques, complètement en accord avec les aspirations de Vanessa. La fragilité de la voix est volontairement mise en avant. Sur une proposition de Fredda, Vanessa Philippe confie ensuite le mixage à Jim Waters (French Cowboy, The Little Rabbits) à Tucson.

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(Photo : Marta Bevacqua)

vanessa philippe,a l'abri du vent,interview,mandorInterview :

Ton premier disque est sorti en 2008. Tu fêtes donc tes 10 ans de carrière.

Et encore, la première version de mon premier disque La dérive est sortie en 2006.

A la base, tu es danseuse.

Depuis toute petite. D’abord danseuse classique, puis contemporaine, mais j’ai toujours écrit. Dès l’âge de 10 ans,  j’écrivais des journaux intimes, des poèmes, des nouvelles… rétrospectivement, je me rends compte que ce que j’écrivais n’avais que peu d’intérêt. J’habitais au Cameroun, je racontais donc ma vie là-bas. Plus j’approchais de l’adolescence, plus j’écrivais des poèmes nourris par mes lectures. J’aimais beaucoup Les fleurs du mal de Charles Baudelaire.

Tu n’écrivais que de courts textes ?

A 19 ans, j’ai écrit aussi un vague roman qui s’appelle La saison des pluies. Il n’a pas été publié.

Tu as fait des études de communication.

C’est d’ailleurs à ce moment que j’ai rencontré un compositeur qui cherchait des textes. J’en avais, je lui en ai donc proposé. Il m’a demandé de les interpréter moi-même et, de fil en aiguille, on en avait suffisamment pour enregistrer un album entier. Ce n’était pas du tout prévu. J’aime bien que la vie me réserve ce genre de surprise.

Ça a été une révélation ?

C’est tout à fait ça. C’est devenu vital pour moi de faire des chansons.

Clip de "Not a Siren Song", extrait de l'album A l'abri du vent.

Quand on décide de chanter sérieusement, on prend des cours ?

J’étais complètement autodidacte, donc rien n’a été facile au début. J’ai pris quelques cours  pour apprendre à chanter juste, mais pas beaucoup. Je voulais garder une certaine fragilité.

En 2009, tu faisais deux concerts par mois dans des salles à Paris.

Comme je n’étais pas connue, je ne vais pas prétendre que je réussissais à remplir les salles. Au bout d’un moment, j’ai donc arrêté de me produire.

En 2011, tu sors ton deuxième album, La fille sans qualités.

J’étais enceinte à l’époque, du coup, j’ai écrit des chansons plus joyeuses, plus libres, plus métaphoriques. J’avais une sorte d’apaisement et de légèreté qui n’étaient pas présent dans mon premier disque.

En 2015 sort un troisième album, My man.

J’ai composé moi-même quelques chansons parce que je n’avais plus de compositeur. Celui de mes deux premiers albums n’avait plus envie de faire des chansons parce qu’il trouvait que ça ne prenait pas, qu’il n’y avait pas de retombée par rapport à ce qu’il attendait lui. Moi, ce qui me plaisait, c’était la création, j’avais donc envie de continuer. J’ai rencontré Marianne Dissard qui venait de Tucson et je lui ai proposé de réaliser l’album. Elle m’a proposé de travailler avec Naïm Amor pour les compositions. Forcément, j’ai trouvé que ce qu’il faisait était bien mieux que ce que je faisais moi. On a donc co-composé quatre titres et il a recomposé tout le reste.

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(Photo : Marta Bevacqua)

A l’abri du vent, lui, est composé par Fredda Dastrevigne.

J’avais composé les 11 chansons. Fredda en a recomposé 5. C’était un choix d’avoir une autre couleur, un autre esprit. J’aime beaucoup tout faire moi-même, mais c’est enrichissant de partager.

C’est un album délicat et épuré.

Je voulais faire un album guitare-voix, mais on a ajouté des petites touches electro. J’avais adoré les premières chansons d’Emilie Simon et, musicalement, je me rends compte que nous ne sommes pas si éloignés.

Clip de "Barbe bleue", tiré de l'album A l'abri du vent.

Ton écriture n’est pas frontale.

Elle est métaphorique et poétique. Je n’aime pas trop les textes au premier degré. J’aime bien contourner un peu pour laisser l’ouverture… comme quand on regarde une peinture. On peut interpréter ce que l’on a envie de voir, envie d’entendre, de lire, d’écouter.

C’est de l’écriture  inconsciente ?

Oui. C’est un peu le principe du journal intime. On ne sait pas ce qui va sortir mais l’inconscient fait son œuvre. Tu finis par l’écouter et tu écris naturellement. Avec l’écriture automatique, on part vers une idée, mais on aboutit à tout autre chose.

Et pour les compositions ?

Ça se passe de la même façon, mais avec ma guitare. Je fais des accords, des mélodies viennent et là-dessus s’imposent les textes.

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(Photo : Marta Bevacqua)

Tu écris beaucoup ?

J’ai des périodes d’écriture. Quand ma tête est libre, que je peux prendre une guitare et me laisser aller.

Ecrire te fais du bien ?

Oui, d’ailleurs je conseille à tout le monde d’écrire. Ça permet de se débarrasser de ce qu’on a sur le cœur. Mes chansons ne sont pas autobiographiques, c’est de l’empathie sur certaines choses.

vanessa philippe,a l'abri du vent,interview,mandorTu donnes des cours de yoga. Tu as dû faire ce disque dans une certaine sérénité ?

Ça m’a amené effectivement pas mal de sérénité… une sorte d’apaisement et de confiance en moi. Ce n’est pas évident d’avoir confiance en soi quand on est autodidacte.

Te sens-tu légitime dans le monde de la musique ?

Je ne sais pas si on peut parler de légitimité, mais j’ai besoin de faire les choses. Je fais toujours un autre album avec la conviction qu’il va me ressembler encore plus. Je fais une recherche sur moi-même de plus en plus pointue.

C’est dur de se faire sa place ?

Oui, très. D’autant que je ne cultive pas mon réseau. Il n’est pas facile de se faire programmer dans des salles.

Tu réalises toi-même tes clips. Pour ce nouveau disque, il y en a déjà deux en ligne, trois autres arrivent bientôt.

C’est un peu le même processus que quand j’écris. Je suis très dans l’impro. J’ai une idée de départ et après je travaille à l’aveugle. C’est là qu’il se passe des choses. Avec mes clips un peu décalés, je veux donner une autre dimension à mes chansons. La mélancolie qu’il y a dans mes textes, je l’évite dans mes clips.

Clip de "Aujourd'hui", tiré de l'album A l'abri du vent.

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Le 9 mars 2018, après l'interview.

11 avril 2018

La Goutte (Gabriel de Villeneuve) : interview pour Advienne que pourra

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10 ans d’existence, de très nombreuses scènes et 3 albums, voilà le bilan du groupe Lillois, La Goutte. Il vient d’enregistrer douze nouvelles chansons dans Advienne que pourra. Le quatuor confirme ce gout certains pour les beaux textes ciselés. Cette fois, les arrangements sont différents, il y a des sonorités nouvelles... comme pour marquer une évolution. Il est question de solitude, d’enfermement, de relations amoureuses, de doutes, de questionnements personnels, du destin et des hasards de la vie. Malgré des textes plutôt graves, on sent toujours un brin d'espoir dans le fond...

Le 28 février dernier, j’ai mandorisé (pour la deuxième fois) le chanteur et âme du groupe, Gabriel de Villeneuve dans un café (bien nommé) « La pinte du Nord ».

(La première mandorisation, en janvier 2013, pour le deuxième album de La Goutte, Drôle de monde, à lire ici.)

Mini bio (officielle, mais écourtée):

Flamenco du port d'Amsterdam...tango des Flandres...quelque part entre la musique de chambre et le rock de garage, La Goutte marche hors des sentiers battus. "En s'énervant contre le monde à force de trop vouloir l'aimer", c'est une douce révolte, un grand parfum de liberté que la bande vous invite à partager. Sans faux-semblants ni simagrées voici un récital à fleur de peau, mais aussi une franche rigolade et il suffit de le découvrir en scène pour s'en apercevoir.

gabriel de villeneuve,la goutte,lille,advienne que pourra,interview,mandorL’album (argumentaire officiel, mais écourté) :

S’il y a des poètes que le temps tarit, des musiciens que la trentaine assèche, les membres de La Goutte ne sont pas de ceux-là. Avec Advienne que pourra, leur troisième album, Gaby et sa troupe nous offrent une consolation, un contour à nos nostalgies, un sourire à nos angoisses. Cet album, c’est le fado d’un équipage rimbaldien, l’appariement des chansons de pirate et des chansons d’amour. « Solitaire en exil », c’est l’inexplicable saudade* (du latin solitatis, isolé, « délicieuse nostalgie et désir d’ailleurs ») à portée de notre sensibilité.

Loin de s’enfermer dans le carcan « chanson » qui colle au timbre du groupe, celui-ci se réinvente. Plus électrique, plus équilibré, l’album laisse un espace rêvé aux chœurs et aux claviers de Ludivine, aux guitares et aux basses-batteries inspirés de Jonas et Hugo. La Goutte a fait son chemin et trouvé sa voie, nous livrant comme un compagnon son chef d’œuvre, après deux beaux albums qui sonnent aujourd’hui comme les promesses de celui-ci. N’est-ce pas cela, un chef d’œuvre : un objet qui rend sensible ce que l’on pressentait, donne une forme à ce qui nous hantait ? Advienne que pourra est un trésor trop précieux pour qu’on n’ait pas l’envie de le partager avec le monde entier.

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gabriel de villeneuve,la goutte,lille,advienne que pourra,interview,mandorInterview :

Tout le monde s’accorde à dire que Advienne que pourra est un album dans lequel vous vous renouvelez franchement.

Il n’y a rien qui ne s’est fait consciemment. J’ai continué à composer les chansons et à les écrire de la même manière, mais avec plus d’âge et d’expériences. La grosse différence, c’est que j’ai laissé beaucoup plus de place à Ludivine qui fait des voix, les claviers et l’accordéon et à Jonas, à la guitare électrique. Ils ont apporté énormément sur la tonalité du disque. Avant, j’étais attaché à l’acoustique, là, j’ai lâché du lest.

Pourquoi as-tu décidé de leur laisser plus de place ?

Parce que j’ai trouvé leur travail magnifique. Nous étions fiers d’aller enregistrer ses chansons-là avec ses arrangements-là. Nous sommes restés fidèles à ce que l’on a toujours fait, mais au final, notre son est beaucoup plus actuel. J’ai pris conscience qu’il le fallait.

Clip de "Nuages à l'envers", extrait de l'album Advienne que pourra

Tu n’as pas eu peur de bousculer le public de La Goutte ?

Je me suis posé la question, mais pas longtemps. Le disque est sincère, il est ce que nous sommes, donc le public le remarque aussi.

Ce disque est beaucoup plus personnel que les deux précédents. Il me semble que tu parles plus de toi.

Je ne parle pas forcément beaucoup plus de moi, je l’ai toujours fait. C’est juste que j’essaie de toucher à l’universel en passant par la singularité de ma vie. Je parle du couple notamment, parce que cela touche tout le monde. Nous sommes de plus en plus seuls dans l’amour. On n’est pas accompagnés comme nous l’étions avant, il me semble. Sans juger que c’est mieux ou moins bien, c’est juste différent. Ce sujet m’a inspiré.

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Ce disque ne serait-il pas un chouia plus optimiste que les précédents ?

Le thème de la destruction progressive de la vie sur Terre est un thème infini, certes, mais je me suis peut-être un peu usé à l’évoquer. Dans ce disque la chanson « Kaput » est encore sur cette thématique-là. Pour ne rien te cacher, j’écris encore plein de chansons là-dessus, mais j’en garde moins qu’avant. Je dois dire que les autres membres du groupe m’ont incité pas mal à mettre en avant les histoires d’amour plutôt que mes chansons sur la planète en danger (rires). Quand j’arrive avec mes chansons, je sens à l’avance lesquelles vont leur plaire et celles qu’ils aimeront moins. On se connait depuis longtemps maintenant.

Vous avez changé votre façon d’enregistrer en studio ?

Disons que c’est la première fois que l’on entre en studio avec des chansons que l’on n’a jamais joué en live. Précisément, on en jouait 4 en concert, mais pas les 8 autres. Il fallait donc que ça sonne déjà sur le disque. Pour le live, on a réarrangé la plupart des titres, car nous sommes 5 musiciens et le disque a été enregistré à 4.

Vous avez un nouveau batteur.

Oui, c’est un ami de Jonas, le guitariste. Il s’est d’ailleurs parfaitement intégré. Il est comme un poisson dans l’eau. Il est charmant.

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La presse spécialisée est dithyrambique sur ce  nouvel album.

Les gens qui m’en parlent disent qu’il y a une nette évolution et que c’est plus mature. J’ai l’impression qu’il se passe plus de choses avec ce disque. Mais, bon, on ne sait pas ce qu’il va se passer derrière ce frémissement.

Faut-il 10 ans pour trouver la bonne voie ?

Quand je regarde autour de moi, j’ai l’impression qu’il y a deux chemins possible. Il y a ceux qui sont propulsés immédiatement, et qui ne durent pas forcément longtemps, et ceux qui sont dans le labeur, qui ne lâchent rien et qui persévèrent… parfois pendant 10 ans. J’ai conscience que dans 10 ou 20 ans, on pourra encore nous dire qu’enfin, on a trouvé le bon chemin.

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(Photo : Kalimba Mendes).

Pourquoi écris-tu une chanson ?

Le plus grand plaisir que je peux avoir, c’est quand quelqu’un vient me voir et me dit que ma chanson l’a aidé ou lui a ouvert les yeux sur certains sujets. Ce genre de témoignage est précieux pour moi. Sinon, écrire, c’est plutôt une hygiène de vie. J’ai besoin d’écrire des chansons pour me sentir bien. Si je ne les chante pas, je suis frustré. A la base, je sais, c’est égoïste. Je le fais parce que ça me fait du bien. Pour que ça me fasse du bien, j’ai besoin que les gens les aiment aussi… je suis pris dans un sacré cercle vicieux (rires). De là à dire que mes chansons ont pour but de faire réfléchir ceux qui les écoutent, je trouve cela prétentieux. En tout cas, si jamais je pose des questions qui invitent aux questionnements, ce n’est déjà pas si mal.

« Si je me voyais » est une chanson sur le regard que l’on a sur soi-même.

Et du regard que l’on a sur les autres. C’est une analyse un peu psychologique de ce que nous sommes, de ce nous nous ne comprenons pas, de ce que nous ne maîtrisons pas, mais qui sort pourtant de nous. Cette chanson est une invitation à se découvrir plus profondément, une analyse de ce que nous sommes.

"Elle dit" en version acoustique, extrait de l'album Advienne que pourra.

Que penses-tu de toi-même ?

Ça va, je fais comme je peux.

Advienne que pourra n’est pas un titre choisi au hasard, je présume ?

J’ai choisi ce titre-là parce que j’ai l’impression que c’est finalement une réponse que l’on pourrait apporter à une question fondamentale et principale :  qu’est-ce qu’il va se passer demain sur Terre ? On n’en a aucune idée. C’est donc une forme de philosophie à suivre. On ne maitrise rien, donc, on verra bien. Il faut faire confiance à la vie.

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Le monde qui part en sucette, ça te rend fou ?

Ça ne me rend pas plus fou que toi, je n’en sais rien. Je suis content d’être vivant, ma vie me plait, tout va bien. Après, si tu me parles de l’état du monde, il y a en moi une certaine fatalité. On se dirige tout droit vers quelque chose qui risque de nous péter à la gueule, mais au fond, je n’en sais rien.

Quoi ? Un chanteur n’est pas prophète ?

Malheureusement non.

Es-tu satisfait de comment est ta vie d’artiste ?

Ça ne nous suffit jamais totalement. On aimerait avoir le confort de ne plus chercher des dates. On aimerait que l’on nous propose et que nous disposions. Mais, globalement, cet équilibre me va bien. J’alterne ma vie banale et tranquille en Bretagne où je vis 10 jours par mois et le reste du temps nous sommes sur la route pour faire des concerts. Le truc, c’est qu’on aimerait travailler régulièrement. Ça fait 10 ans que nous restons à la surface, mais de manière progressive…et on est toujours là.

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Après l'interview, le 28 février 2018.

10 avril 2018

Fred Blondin : Interview pour Pas de vie sans blues

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(Photo : Philip Corsant-Colat)

fred blondin,pas de vie sans blues,casino de paris,interview,mandorFred Blondin sera au Casino de Paris ce samedi 14 avril 2018 pour fêter ses 30 ans de carrière. En attendant le grand soir, vous pouvez vous plonger dans son huitième album, Pas de vie sans blues, comprenant treize titres fortement marqués par sa voix chaude, puissante, rauque et rock. Taillé sur mesure pour le blues, Fred Blondin est un grand artiste français, trop peu médiatisé. C’est injuste.

Rendez-vous dans un café parisien, pour une première mandorisation, le 2 mars dernier.

Biographie officielle :

Des paroles plus que jamais d’actualité et toujours des bougies pour fêter les 30 ans de carrière de Fred Blondin. Une carrière démarrée en 1988 avec le groupe Glen Murdock dont il est le leader. Très vite, il se fait remarquer par un producteur indépendant qui reconnait en lui un artiste en devenir. Son 1er single « Paris au bord des larmes » fera découvrir sa voix chaude et puissante au grand public et le propulsera aux Victoires de la Musique dans la catégorie révélation masculine. Suivront ensuite une dizaine d’albums et une seconde nomination aux Victoires de la musique pour l’album Je voudrais voir les iles. Fred nous fait partager tout au long de sa partition ses influences musicales allant du blues à la pop en passant par le rock. A travers ses rencontres artistiques, il composera également pour de nombreux artistes tels que Johnny Hallyday, Patricia Kaas, Yannick Noah, Michel Sardou, Julio Iglesias. Sa personnalité vocale séduira de grands noms de la chanson française qui lui offriront à leur tour des chansons (Calogero, CharlÉlie Couture). La scène faisant partie intégrante de son hygiène de vie, il préfèrera sillonner les routes et défendre la chanson française plutôt que d’arpenter les fred blondin,pas de vie sans blues,casino de paris,interview,mandorplateaux télé aseptisés. Toujours en recherche du contact avec son public, il naviguera à travers la France et inventera le Péniche Tour. De toutes ces dates où il a disséminé ses chansons, sa proximité, ses mots et sa voix lui ont permis d’acquérir un public nombreux et fidèle et d’en faire aujourd’hui l’un des piliers de la chanson française.

L’album :

Pas de vie sans blues est une rencontre artistique entre Fred Blondin et des artistes qu’il apprécie et qui lui ont écrit des chansons qui lui ressemblent… Daran sur « Pas de vie sans blues », Cali pour « Notre amour foutu » et « On rentre à la maison » et Grand Corp Malade pour « J’ai vu le blues ».

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fred blondin,pas de vie sans blues,casino de paris,interview,mandorInterview :

30 ans de carrière, ce n’est pas rien.

Ce sont des amis qui m’ont fait remarquer qu’on en arrivait à ce chiffre symbolique. Je ne suis tellement pas tourné vers le passé que je n’avais pas fait attention à cette date anniversaire. Je suis plutôt vers le présent… même pas vers le futur. Plus je vieillis, plus je suis dans l’instant parce que je ne sais pas si je vais me réveiller demain. Personne ne sait. Je vis chaque journée comme si c’était la dernière. J’ai cette philosophie depuis longtemps.

Avant 1988, qu’est-ce qui t’a amené à la musique ?

J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont écouté et qui m’ont fait confiance. Quand je leur ai dit que je voulais faire de la musique, ils m’ont acheté une guitare. Même s’ils n’étaient pas rassurés parce que « musicien n’est pas un métier », ils ont bien vu que j’étais très motivé. Comme on est tous têtus dans la famille, j’aurais fait ce métier de toute manière.

C’est en seconde que tu as commencé à jouer dans un groupe.

Le premier jour de la rentrée scolaire, je me suis retrouvé tout au fond de la classe avec un chevelu. Il jouait de la guitare électrique. Ça m’a fasciné. Il m’a donc proposé de rejoindre son groupe. Je suis devenu leur guitariste. Ça m’a donné envie de devenir Guitar Héro. J’ai appris la guitare en autodidacte… en écoutant des artistes comme Éric Clapton.

Tu es vite parti de l’école parce que tu n’étais pas fait pour ça. L’autorité t’exaspérait. Tu en as fred blondin,pas de vie sans blues,casino de paris,interview,mandorprofité pour te perfectionner à la guitare et, un jour, monter ton premier groupe, le power trio Glen Murdock. Là, nous sommes en 1988.

C’est le premier groupe que j’ai créé moi-même. Je faisais les chansons, je chantais et jouais de la guitare. Mes premières armes…

Ensuite, arrive tes débuts en solo. La chanson « Paris au bord des larmes », en 1990, est la première chanson que j’ai entendue de toi.

C’était mon premier single. C’était assez violent, parce que je suis passé de petits groupes de rock de banlieue à une exposition médiatique intense. J’ai fait de la télé, des radios. Ça m’a un peu déstabilisé parce que c’était un autre monde. Il fallait que je chante en playback, que je regarde telle ou telle caméra. Pour moi, le showbiz, c’était un autre métier. Et puis soudain, j’ai fait la connaissance de ce qu’on appelle la pression. Je n’étais pas à l’aise. Je suis un ex super timide, souvent dans ma bulle. Encore aujourd’hui, je peux être là, sans être là. La guitare a beaucoup amoindri ce côté-là de moi. J’ai pu exister et dire des choses sans être obligé de parler.

Pourquoi considères-tu que ton vrai premier album est Pour une poussière d’ange en 1992 et non Blondin en 1990?

Parce que Pour une poussière d’ange est celui que j’ai complètement maitrisé. Je n’avais plus de producteur/manager, j’ai donc fait ce que je voulais. Je ne me voyais plus interpréter des chansons que je n’avais pas vraiment envie de défendre.

"Elle allume des bougies", extrait du DVD "SEPT À SÈTE live" (Charlélie) ©Blondinland Music 2015

Dans le troisième album, J’voudrais voir des îles, en 1996, il y a eu un gros tube, « Elle allume des bougies », une chanson de CharlElie Couture. On découvre une voix que tu n’exploitais pas de la même façon dans les deux premiers albums.

Blondin, je ne peux plus l’écouter. J’ai l’impression que je gueule du début à la fin. C’est insupportable pour moi. Au bout du troisième, j’avais déjà plus d’expérience et j’ai fait des rencontres bénéfiques. On avait enregistré ce disque dans de bonnes conditions à Toulouse. J’en garde un merveilleux souvenir.

Après, tu as toujours été actif, mais on te voyait moins. Tu continuais à faire de la scène et à sortir des disques.

J’avais un peu marre de ce métier. Je ne trouvais plus ma place. Du coup, j’ai beaucoup composé et écrit pour des grands artistes (voir bio plus haut) et je gagnais beaucoup mieux ma vie, tout en restant chez moi dans mon home studio. J’ai l’impression d’avoir eu 15 ans de vacances.

Pourquoi es-tu ressorti de ta tanière en 2011 alors ?

Parce que la scène me manquait. Et puis, j’avais un album dans mes tiroirs que j’avais fait en Allemagne en 2005, du coup, je l’ai sorti. Il s’appelle Même pas mal.

En 2014, tu as sorti Tiroir Songs.

C’est un disque de chansons que j’avais faites pour d’autres, mais qu’ils n’ont pas voulu. Je les ai donc chanté moi-même.

Clip de "Je partirai demain" extrait de l'album Pas de vie sans blues.

Quand on travaille pour les autres, on épouse leur style ou on essaye de faire complètement autre chose ?

C’est un mélange des deux. Si c’est identique à ce qu’ils font, les artistes n’aiment pas parce qu’ils ont besoin de se renouveler. Si c’est trop nouveau, ils n’aiment pas parce que ce n’est plus leur style. Tu vois la difficulté de l’exercice ?

C’est quoi la formule magique alors ?

Je crois que c’est faire une bonne chanson. C’est la base. Après, tout est une question d’arrangement. « La mer » de Charles Trenet, tu peux la faire en punk, en reggae, en disco, en valse, elle restera toujours une bonne chanson.

C’est quoi une bonne chanson ?

Une chanson simple, à la mélodie efficace. Il faut que qu’elle rentre dans la tête des gens et qu’elle parvienne à s’imprimer. Il faut aussi qu’elle parle à tout le monde.

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Fred Blondin et Johnny Hallyday.

Quand tu entendais Johnny chanter tes chansons, ça te faisait quoi ?

Ce n’était plus mes chansons. J’ai toujours considéré que, comme les artistes s’approprient les arrangements, ça devient une autre chanson. La première écoute est toujours spéciale. A part avec Johnny où je suis venu en studio, généralement, on envoie la maquette aux artistes et ils en font ce qu’ils veulent. C’est la surprise à chaque fois.

Dans ce nouveau disque, Pas de vie sans blues, il y a des collaborations. Il y en a une qui me parait évidente, c’est avec Daran. Vous avez quasiment la même voix.

Moi aussi, ça me paraissait évident. Nous sommes dans la même catégorie d’artiste et nous avons le même point de vue sur la façon de conduire sa carrière. On a commencé en même temps et nous nous sommes retrouvés en Louisiane, au Canada… on se connait depuis longtemps. C’était le bon moment pour que l’on se retrouve. Il m’a envoyé une chanson sublime, « Pas de vie sans blues ».

Clip de "Pas de vie sans blues", extrait de l'album Pas de vie sans blues.

Cali non plus, je ne sais pas pourquoi, ça ne m’étonne pas non plus.

Je ne le connaissais pas personnellement. On s’est rencontrés et le lien s’est fait immédiatement. Au début, il m’a fait un texte, « Notre amour foutu ». Je l’ai maquetté très vite. Je l’ai retrouvé aux Déferlantes à Argelès-sur-Mer. Je lui ai fait écouter. Il a tellement apprécié qu’il m’a proposé d’en faire une autre. Ça a donné, « On rentre à la maison ».

Et Grand Corps Malade ? Je trouve cela plus surprenant.

Ça s’est fait par l’intermédiaire de Jacques Veneruso qui est un ami et qui a fait la musique de « J’ai vu le blues ». Je ne savais même pas que le texte était signé Grand Corps Malade, je pensais que Jacques en était l’auteur. Je l’ai su seulement quand il a fallu écrire les crédits dans le livret du disque. Ce n’est pas un choix marketing.

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Pendant l'interview...

Pourquoi prends-tu des compositions et des textes des autres alors que tu es toi-même auteur compositeur ?

Je vais te répondre franchement, au bout de 30 ans, je n’arrive plus à m’étonner. Et si on ne s’étonne pas soi-même, on n’étonnera pas le public. Désormais, je fais donc confiance à d’autres qui, eux, sauront m’emmener ailleurs. Avec cet album, j’avais envie de prendre d’autres chemins. Je suis tellement content du résultat.

Dans le métier, tu as la réputation d’un artiste rare et talentueux.

Ça m’épate d’entendre ça, parce que je ne sais pas du tout ce que l’on pense de moi. C’est vrai que j’avais disparu de la circulation, pourtant, quand j’ai demandé des chansons aux uns et aux autres, ils ont tous répondu présent. Je suis super flatté de ça.

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Au Casino de Paris, il y a aura toutes tes nouvelles chansons ?

Non. Le concept est de fêter les 30 ans. Il y aura des chansons de tous mes albums, mes « tubes », mais pas forcément les chansons que j’ai l’habitude de chanter sur scène… histoire  de surprendre les habitués de mes concerts. Ce sera donc un tour d’horizon de mon répertoire.

Il y aura des guests ?

Oui. Notamment Cali, Daran, Art Mengo et CharlElie Couture…

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Après l'interview, le 2 mars 2018.

Bonus mandorien:

Entre 1992  et 1994, j'étais animateur de Top Music (radio leader du Bas-Rhin) et je présentais la majeure partie des interviews concerts qui avaient lieu à la Fnac de Strasbourg. Le 28 mai 1993, Fred Blondin est venu présenter son nouveau disque, Pour une poussière d'ange... voici quelques clichés. 

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