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19 avril 2018

Mehdi Krüger : pour ses EP et ses spectacles

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WP-PORTRAIT1.1-Mehdikrugerger.jpg« Poète de l’urbain, Mehdi Krüger livre des textes sombres et ciselés, du roman noir en vers. Fausse douceur des mélodies cassées par une belle scansion et servies par d’élégantes nappes de guitare » indique notamment sa présentation officielle. Pour être tout à fait franc, c’est Marie-Françoise Balavoine qui m’a incité à découvrir cet artiste. Souvent. J’ai fini par m’y intéresser. Et évidemment, la claque. Personne ne peut rester insensible à la poésie et à l’interprétation de ses textes d’une puissance rare. Le dernier EP du lauréat du prix Georges-Brassens 2016, Luttopies, est disponible sur son site web gratuitement (tout comme ses disques précédents).

Nous nous sommes donné rendez-vous le lendemain de sa prestation au Prix Moustaki (il était en finale), le 5 mars 2018.

Autobiographie (un peu écourtée) :

D’origine allemande et algérienne, pour moi les mots ont été le moyen d’assembler les pièces de mon puzzle. Je les vois comme les grains d’un bac à sable truffé de mines.

D’une enfance en banlieue, j’ai gardé le souvenir des ravages que cause leur absence, la violence qu’elle déchaîne. Puis les tours se sont éloignées et ont laissé place à une adolescence ennuyeuse et solitaire à la campagne où les mots ont été mes complices d’évasion. J’ai passé mon temps à les lire, mais surtout les écouter et les dire.

A l’adolescence, la noirceur du Wu-Tang-Clan m’a ouvert à l’univers Hip-Hop, et dès le début des années 2000, la poésie Vaudou de Saul Williams m’a fait basculer dans le Slam. J’y ai découvert cette vérité fondamentale: il est des mots qu’on ne pourrait confier à l’oreille d’un proche mais qu’on peut partager sur scène avec une foule d’anonymes. Depuis, je les ai déclamés sur des dizaines de scènes en France, au Liban, en Belgique, Italie, Tunisie et Algérie.sans-titre.png

C’est sous le nom de Lee Harvey Asphalte (qui se souvient qu’Oswald était embusqué dans une fabrique de livres?) que s’exprime l’envie de confronter la rime et le rythme afin de relever ce défi: “faire penser les danseurs et danser les penseurs”. Ambassadeur de la Francophonie, puis Lauréat France Ô Folies, cette aventure s’est achevée de la plus belle des manières par la sortie de l’album “Asphaltocratie” en 2013.

L’urgence de dire reste intacte, mais les thèmes se font plus intimes, toujours portés par l’écrin des guitares d’Ostax. Ensemble nous naviguons entre Rive Gauche et East Coast, explorant la Chanson urbaine se destinant autant aux amateurs de musique urbaine (spoken-word, slam, rap…) qu’aux amateurs de chanson.

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IMG_1134.JPGInterview :

Dans ta jeunesse, c’est l’ennui et la solitude qui t’ont donné envie de lire beaucoup.

Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. J’ai eu un parcours très autodidacte. Je lisais par exemple Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. Il y a un passage où le narrateur est chez lui dans son salon et il lit Splendeurs et misères des courtisanes d’Honoré de Balzac. Ça m’a permis des ramifications et, du coup, de faire mon chemin culturel. Je ne m’ennuyais plus. J’ai essayé d’accumuler et assimiler quantités de connaissances qui avaient du sens.  Aujourd’hui, je pense qu’un homme qui arrive à ne pas s’ennuyer avec lui-même est un homme libre.

Tu as commencé le rap quand tu as commencé tes études sur l’histoire de l’art. C'était le choc des cultures ?

Les métissages les plus compliqués que j’ai eu, ce sont les métissages sociaux. Je passais de la fac à étudier la peinture du 16e siècle aux soirées hip hop dans les MJC. C’est là que j’ai compris qu’il n’y avait pas de petites ou de grandes cultures.

Tu déclares faire de l’artivisme. Qu’est-ce que c’est ?

Il y a l’idée d’action, d’activisme. L’artiste doit aussi chercher son rôle dans la société et contribuer au monde dans lequel il vit, tout en ne restant qu’un artiste proposant un regard que d’autres n’ont pas. Aujourd’hui, on a cruellement besoin des artistes. L’artivisme, c’est d’appliquer dans la vie ce que l’on raconte dans ses textes.

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Tu veux apporter quelque chose à l’humain qui va t’écouter, c'est ça?

C’est évident. Mais je ne veux pas être le moralisateur dans le camp du bien. Je me plais à poser des questions sur des sujets qui m’interpellent et ne pas forcément y répondre.

J’ai vu une video qui s’appelle « Cause toujours » dans laquelle tu défends complètement la liberté d’expression.

Ce morceau, je l’ai écrit en faisant en sorte que quelqu’un qui vote Front National, par exemple, puisse se retrouver dans mes propos. Je défends aussi sa liberté d’expression. Mon écriture est très tournée vers l’autre, même si j’y mets beaucoup de moi et que je ne fais pas l’économie de l’intime. 

"Cause toujours"

C’est difficile de ne pas dépasser la frontière entre des textes engagés et des textes moralisateurs ?

Quand tu passes par l’émotion, quand tu poses les questions aux autres que tu te poses toi-même, tu arrives à une vraie discussion, un véritable échange. Je propose que l’on réfléchisse ensemble à ses questions-là. Je ne juge jamais personne.

En tout cas, tu ne fais pas de l’art de propagande.

Non, je ne place pas l’art au service d’une cause. Je ne défends rien, ni personne. Encore une fois, les questions sont toujours plus intéressantes que les réponses. Je ne sais plus qui disait : « On ne regarde pas les choses telles qu’elles sont, mais telles que nous sommes. » J’essaie de garder cela en tête.

Tu dis que tu ne défends rien, ni personne. Tu es sur de toi?

A notre époque, le plus dur à cultiver, c’est de rester naïf. Il faut savoir conserver sa part d’enfant que nous avons en nous. Il y a de la place pour un art qui frotte, un art avec lequel on n’est pas d’accord, un art qui sort des codes et des formats. Les gens sont très réceptifs à ça.

"Une seconde avant l'impact" (France 3 Auvergne-Rhône-Alpes-octobre 2017).

Ton troisième EP s’intitule Luttopies. C’est important l’utopie ?

La véritable utopie c’est d’arriver à rester en lutte permanente. L’acceptation, c’est la mort. Il faut s’exercer à ne jamais accepter le monde dans lequel on vit, c’est là où tu développes un point de vue personnel. Mao Tsé -Toung disait : « N’oublie pas qu’il y a des hommes qui déplacent vraiment des montagnes ». A la fois, je sais qu’une chanson est inutile, mais je crois aussi qu’une chanson peut changer le monde.

Comment écris-tu ?

J’écris beaucoup dans ma tête. Je mets sur papier quand j’ai fini le texte. J’essaie toujours de trouver l’angle qui me permet de parler de l’autre et de parler de moi.

Ce que j’apprécie chez toi, c’est que ta poésie est compréhensible.

Il y a des morceaux très immédiats, d’autres qui le sont moins. Parfois, je glisse des références dans mes textes, mais je veux que personne ne se sente exclu.

"Clandestinée" (France 3 Auvergne-Rhône-Alpes-octobre 2017).

Tu es d’origine allemande par ta maman et algérienne par ton papa. Tu vis en France depuis toujours. Considères-tu avoir trois cultures ?

Tu es comme une grenouille. La grenouille est un des rares animaux à garder les yeux ouverts à moitié en l’air et à moitié dans l’eau. Quand tu regardes les poissons, tu n’as pas conscience qu’ils sont dans l’eau. Ce détachement que j’ai m’a donné envie d’être dans la création artistique. J’ai à la fois un millier d’appartenances et aucune. 

Dans « L’arabstrait », tu parles beaucoup de tes origines. Tu as souffert du racisme en France ?

A la campagne, il y a 25 ans, être arabe était assez mal vu. Mais je n’en ai pas réellement souffert. Il y a eu des moments un peu violent ou humiliant. Quand j’essayais de comprendre la personne que j’avais en face de moi et que j’arrivais à poser un regard sans haine, je le ressentais comme une vraie victoire. Je me disais qu’il fallait que je le comprenne. On est à la campagne, il n’avait jamais vu d’arabe, si ce n’est à la télé, ses parents ont dû lui mettre la tête à l’envers sur ce que nous sommes… je lui trouvais toutes sortes d’excuses pour lui pardonner. 

"Le cerf-volant" (France 3 Auvergne-Rhône-Alpes-octobre 2017).

Tu dis que ton pays, c’est les livres.

Mon pays, c’est la langue. J’ai passé une grosse part de mon adolescence à me chercher. Je me disais que je n’étais pas assez blanc ou pas assez arabe… Aujourd’hui, j’ai remplacé les « ou » par les « et ». Ça m’a permis d’enlever ce satané sac à dos qui était sur mes épaules depuis toujours.

J’ai lu que tu considérais la scène comme une arène. L’énergie d’un boxeur et la légèreté d’un danseur…

C’est comme ça que je la ressens. La scène, c’est la vérité de ce que tu fais. Dans ce lieu, il faut convaincre à chaque fois. Comment ce que tu dis peut être important pour les gens, si ça ne l’est pas pour toi. Plus tu donnes de la valeur à ce que tu racontes, plus les gens sont obligés de le prendre comme tu le donnes. Il faut aller chercher les gens. Pas les dominer, mais partager. C’est viscéral pour moi. Je joue ma vie à chaque concert.

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(Photo : Anne-Marie Panigada).

La scène, c’est à la fois un combat et un échange amoureux ?

Le public, c’est un adversaire coopérant.

En concert, tu ne parles pas entre les morceaux. Pourquoi ?

Parce que ça fait du bien du silence. J’essaie d’imposer le silence.

Sur scène, ta façon de communiquer n’est pas que verbale. Ton corps parle aussi.

Je m’anime. Si un texte ne passe pas aussi par le corps, on peut le jeter.

Quand tu écris, ton corps doit vibrer.

Oui. D’ailleurs, j’écris debout. Miles Davis, quand il faisait passer une audition avec  son band, le nouveau musicien arrivait avec son étui. La star du jazz lui demandait de laisser son instrument et de danser sur la musique qu’ils allaient jouer. Si le type ne savait pas danser, il n’était pas embauché.

evenement-musical-exceptionnel-samedi-sur-la-scene_3838270_498x330p.jpgTu n’es pas seul sur scène, le guitariste Ostax joue avec toi.

Il est beaucoup dans l’échange. On est dans une écoute mutuelle très attentive. On n’a pas besoin spécialement de se regarder.

Tu ne vends pas ta musique, tu l’offres sur ton site. Pourquoi ?

Parce qu’il faut que la musique circule.

Comment gagnes-tu ta vie alors ?

Sur les concerts et les ateliers d’écriture. J’achète ma liberté. A chaque fois que je donne, c’est comme si je me payais 20 euros. Je sors aussi de toutes les contraintes de marketing. Luttopies était sur le site une semaine après la fin de l’enregistrement. J’appelle cela la gratuité équitable. Je te donne la musique, mais je demande quelque chose en échange, c’est d’écouter ce disque une fois vraiment, en ne faisant rien d’autre. Ce sont des EP de 25 minutes, c’est la moitié d’un épisode de Netflix, ce n’est pas la mort du petit cheval. 

Vis-tu ce métier comme une mission ?

Oui, bien sûr. Je suis intimement persuadé que la poésie peut changer la vie des gens. Moi, je me vis comme un prof de Fac. Je prends la moitié de mon temps pour la création, l’autre moitié pour le partage, l’atelier d’écriture… Je trouve mon équilibre là-dedans.

Clip de "Les rivières noires".

Tu te sens seul dans ton style musical ?

Non, parce que j’ai des potes dans la chanson, dans le rap, dans l’électronique et à la fois oui, parce que je suis un peu seul dans ce que je fais. J’estime que ce que mon travail se situe entre Kendrick Lamar et Allain Leprest.

Kendrick Lamar est le premier rappeur à avoir reçu le Prix Pulitzer…

Ce type est d’une dureté vis-à-vis de lui-même et d’une tendresse pour les autres. Ses textes sont d’une maturité dingue. En termes d’écriture, on n’a rien de comparable en France. Je le trouve très émouvant.

Considères-tu que tu es dur avec toi-même ?

Pas assez (rires). En vrai, je suis très exigeant.

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Le 5 mars 2018, à la fin de l'interview.

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