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06 mars 2018

Zoé Simpson : interview pour Femmes debout

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(Photo : Camille Laloux)

zoé simpson, femmes debout, interview, mandorC’est à l’issue d’un concert de Garance à l’Essaïon que la chanteuse me présente une amie à elle, chanteuse également, Zoé Simpson.

-Quoi, tu ne connais pas Zoé ? me dit-elle. Mais elle est géniale !

Soit. Nous discutons donc un court moment. Le lendemain, elle m’envoie un lien de son album Femmes debout. Dès la première écoute, je remarque le petit supplément d’âme nécessaire au talent d’un artiste. Textes forts, subtils et utiles. Musique pop élégante. Elle raconte des histoires de femmes. Les siennes… et surement celles de bien d’autres.

Le 20 février dernier, nous nous voyons pour une première mandorisation.

Biographie (très largement inspirée par celle de Laure Michel, journaliste culture et société) :

Zoé Simpson est comédienne, metteur en scène, créatrice de bijoux. Mais avant tout chanteuse et parolière, mêlant, l’image, le corps, la voix et le texte.

Elle est la fille du peintre, Couss aka Oko, et la petite fille du comédien, Maurice Coussonneau, qui créa le Festival d’Avignon avec Jean Vilar, et transmit à Zoé l’amour des planches, des textes et de la création.

A dix ans, elle découvre les plateaux de tournage. Elle est la petite fille dans l’adaptation du roman culte Des cornichons au chocolat. Et c’est Alain Bashung qui interprète son père. Pas longtemps après, à l’école de Théâtre, elle chante, déjà, dans un quatuor au titre prophétique : Les âmes heureuses.

Un jour, elle commence à écrire des chansons.

Plus tard, Zoé rêve d’un groupe chansons théâtrales, d’une bande de filles. Ce sera Les Valseuses, avec Marianne Cadic et Laure Legoff. Des femmes, et... un homme : Malcolm Crespin, qui compose la musique et produit l’album. Zoé Simpson écrit une grande partie des textes. Zoé Simpson enseigne l’écriture au Cours Florent Musique et  se consacre désormais complètement à la musique, toujours avec Malcolm Crespin.

L’album (par Zoé Simpson) :zoé simpson, femmes debout, interview, mandor

Elles s’appellent Kayla, Léa, Kate, Gabriela, Nastassja, Lise, Michelle, Ophélie, Lili ou Zoé. Elles auraient pu s’appeler Tristesse, Liberté, Souffrance, Égalité, Espérance-Déçue, Fraternité, Blessée ou Désenchantée. Elles sont Zoé. Zoé est chacune d’entre elles. Qu’elles aient été esclaves d’un chef de Daesch ou se soient perdues dans leurs nouveaux idéaux avant les affres d’une guerre sainte, qu’elles aient été marathoniennes au bout du rouleau ou abusées par leur père, qu’elles aient été anéanties par la mort de leur mère et rattrapées par les évènements, qu’elles aient été mères ou filles, qu’elles soient encore de ce monde ou l’aient quitté pour d’autres horizons, toutes ont un point en commun : elles sont restées debout.

« Femmes debout est un album gorgé d’histoires de femmes que j’ai connues, vues, lues… Elles sont dans un instant de leur vie où tout pourrait s’écrouler, où elles pourraient s’effondrer, mais où elles tiennent. Debout. Fortes. Indociles. Elles dansent sur le feu. Le cœurs de mes femmes bat dans mes chansons, se mêle au mien. Un rythme cardiaque musical. Tantôt ballades, tantôt pop électro, chaque arrangement porte leur souffle, leur histoire. En poésie. Faire du beau avec du moche. Et danser. »

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(Photo : Camille Laloux)

zoé simpson,femmes debout,interview,mandorInterview :

Te considères-tu que tu es une enfant de la balle ?

Ce qui m‘a beaucoup construite quand j’étais petite, c’était les récits de mon grand-père Maurice Coussonneau sur le Festival d’Avignon. Il était le bras droit de Jean Vilar. C’est lui qui a découvert le Palais des Papes par exemple (voir témoignage là). Il a aussi travaillé avec Jean Mercure au  Théâtre de la Ville. Bref, il  a un parcours théâtral très important. Il était plus dans l’ombre que tête de gondole. J’ai baigné dans ses récits et dans cette idée du théâtre comme un lieu sacré où tout était possible. De tout cela, il me reste une rigueur artistique.

L’ombre tutélaire du grand-père (photo de droite) doit te mettre un peu de pression quant à la qualité de ton travail,zoé simpson,femmes debout,interview,mandor non?

Dès l’âge de 10 ans, je savais que je voulais être comédienne. Mon grand-père jouait dans le Van Gogh de Maurice Pialat,  je suis donc allée sur le tournage. Devant un camion remplit d’habits, je me suis écriée : « C’est super tous ces déguisements ! »  Il m’a regardé sérieusement et m’a répondu : « Ce ne sont pas des déguisements, ce sont des costumes ». Cette anecdote qui peut paraître anodine m’a fait comprendre qu’il fallait faire attention à ce que l’on disait dans ce milieu-là. Il y a l’idée de sacré dans tout ce qui l’entoure. Cela m’a appris à ne rien négliger, à faire attention au moindre mot.

Ton goût du beau texte te vient-il des pièces de théâtre lues et jouées par toi ?

Oui, ma vie de comédienne m’a permis de découvrir  des textes sublimes. Quand un texte n’est pas magnifique, il ne m’intéresse pas.

Ce qui est intéressant dans les tiens, c’est qu’ils sont poétiques, subtils, mais très accessibles. Beaucoup ne parviennent pas au bon équilibre de tout ça.

Je donne des cours d’écriture au Cours Florent Musique et je travaille beaucoup cette question-là depuis des années. J’essaie d’allier la poésie, un  niveau de texte important et une accessibilité. En chanson, on ne peut pas faire autrement. Il ne faut pas faire une chanson pour soi, mais pour ceux qui écoutent. Personnellement, pour transmettre l’émotion, je cherche du côté des images simples et marquantes.

zoé simpson,femmes debout,interview,mandorMusicalement, qu’écoutaient tes parents ?

Ils étaient des hippies. Je suis née en communauté hippie. J’ai été bercée par les Beatles, par les Rolling Stones, Rickie Lee Jones. J’ai d’ailleurs eu un grand choc artistique avec cette dernière. Sa voix et ses textes me rendaient dingue.

C’est ta grand-mère qui t’a initié à la littérature.

Oui, elle est anglaise. Elle a été bibliothécaire en France. C’est une grande femme de culture et de caractère. J’ai pris son nom, Simpson.

Ta famille t’a encouragé à devenir toi aussi une artiste ?

Ma sœur est pilote de ligne, moi, artiste. Ce sont des parcours différents, mais ce sont des parcours « passion ». Nos parents nous ont soutenus et accompagnés dans des passions un peu folles. Merci à eux !

Y a-t-il eu un déclic incitatif à faire ce métier sérieusement ?

Quand j’étais en école de théâtre, j’ai rencontré des comédiennes, qui sont devenues des amies, et avec lesquelles nous avons créé un groupe de chanteuses. C’était agréable de chanter en polyphonie. On jouait beaucoup dans les bars, les petits théâtres…c’est à ce moment que j’ai écrit avec un format « chanson ». Cette écriture m’a complètement happé et je me suis rendu compte qu’il se passait quelque chose du côté de la musique. Cela me permettait de ne pas être qu’interprète, mais être aussi à la source de ce que j’avais à l’intérieur de moi et qui ne demandait qu’à sortir. Une comédienne est au service d’un metteur en scène, c’est formidable, mais il me manquait une part de création pure.

Il y a ensuite l’expérience Les Valseuses.zoé simpson,femmes debout,interview,mandor

Oui, ça c’est un projet qui a pris plus d’ampleur.

Vous étiez trois. C’était aussi une façon de se protéger ?

Complètement. Quand j’ai commencé à chanter seule, je me suis sentie complètement à poil. Au niveau de la voix, c’était terrible pour moi. Je ne la connaissais pas. Je ne l’aimais pas du tout et j’ai trouvé cela violent de me retrouver seule à chanter. Il a fallu du temps pour que j’apprivoise cette nouvelle part de moi.

As-tu pris des cours de chant ?

J’ai eu plusieurs périodes dans ma vie où j’ai pris des cours, mais j'ai beaucoup plus appris avec mes expériences en polyphonie. Elles ne laissaient pas de place à l’à-peu-près. On n’a pas le choix, il faut savoir placer sa voix correctement et travailler la précision en permanence.

Il y a une rencontre importante, celle avec Malcolm Crespin.

C’est lui qui compose et réalise, moi, j’écris les textes. Nous nous sommes rencontrés à l’âge de 14 ans. Nous nous sommes donc construits artistiquement ensemble quasiment. C’est plus tard que l’on a travaillé ensemble, mais quand nous avons décidé de faire des chansons tous les deux, tout semblait évident. Malcolm sent l’univers de chaque chanson, il est très doué.

zoé simpson,femmes debout,interview,mandorCet album que tu as écrit en 6 ans parle des femmes. Il sort alors que la libération de la parole des femmes est dans l’air du temps.

C’est dingue! Quand les #metoo et  #balancetonporc ont démarré, je m’apprêtais à sortir le disque. C’est un sacré concours de circonstances car j’aborde aussi des sujets de cette nature. La première chanson, « Iphigénie », représente quelque chose que je ressens très fort actuellement. Ce personnage que j’ai joué au théâtre et dont je suis très imprégnée est une jeune fille qui est sacrifiée pour du vent. Artémis a coupé les vents, les bateaux grecs ne peuvent donc pas partir en guerre contre Troie. Les hommes sont tous malheureux. Le chef des armées, Agamemnon, le père d’Iphigénie, doit sacrifier sa fille pour que la déesse accepte  de  remettre du vent. C’est vraiment sacrifier une fille pour du vent.

"Iphigenie" en live aux Trois Baudets le 17 mai 2017.

C’est la mythologie grecque, mais actuellement, on fait la même chose aux jeunes filles et aux femmes.

Le corps de la femme n’est pas un objet, un butin, un outil, une marchandise qui peut servir à la guerre, que l’on peut échanger. J’ai vu un reportage de Manon Loizeau, « Syrie, le cri étouffé » qui m’a bouleversé. Face caméra, des Syriennes témoignent des viols et des déshonneurs subis dans les geôles de Bachar el-Assad.

Tes chansons sont parfois graves, mais la musique reste légère.

C’est un peu comme la chanson « Marcia Baila » des Rita Mitsouko, on danse sur une chanson qui parle d’une femme qui est morte d’un cancer.  Il faut toujours danser. Il faut être du côté de la vie. Il ne faut éluder aucune question dans les chansons. Il faut parler de tout, tout en mettant en avant notre énergie vitale.

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Pendant l'interview...

Dans « Petite conne », tu chantes, « tu ne dois pas te mettre à genou, une laisse à ton cou .» C’est le même sujet qu’ « Iphigénie » mais traité différemment.

Ce texte a été inspiré par une jeune fille très proche qui a été embrigadée, qui s’est convertie à l’islam de manière extrême et qui a voulu quitter la France. On a réussi à l’empêcher de partir. Qu’une fille de 16 ans ait ce désir-là, je n’arrive pas à le comprendre intellectuellement. Après toute cette lutte des femmes pour leur droit depuis tellement longtemps, je n’arrive pas à comprendre que l'on veuille se mettre dans une prison pareille avec un risque pour sa vie. Choisir d’aller tout droit vers l’horreur… Je ne peux pas juger ce choix, mais ça me dépasse complètement. Il y a des questions à se poser sur la régression qu’il y a sur la place de la femme dans la société.

Pour toi, une chanson doit faire réfléchir ?

Passer par l’émotion à travers une chanson permet d’interroger des choses qui sont importantes. Ça peut mettre en lumière des questions qui nous concernent tous. La chanson n’est pas que du divertissement.

Clip de "Novembre sous les cendres".

« Novembre sous les cendres » est la chanson qui m’a le plus touché. Tu parles du décès de ta maman qui a eu lieu le 12 novembre 2015, la veille des attentats Parisiens.

Ces événements ont changé mon album qui était très avancé, presque terminé même. Il était un peu plus léger à l’origine. Je n’avais plus envie de ça car ces deux événements ont aussi changé la face de mon monde. Je suis allée plus loin, plus profondément en moi. J’ai écrit des textes plus durs, plus justes, plus violents. J’ai commencé à écrire « Novembre sous les cendres » le 12 novembre, dans le métro, en allant voir ma mère à l’hôpital. On sent de la colère et de la panique dans cette chanson.  

Comment on vit un deuil personnel et un deuil national coup sur coup ?

C’était un chaos total. J’ai été dans un état de sidération un long moment. C’est comme si tout s’écroulait en deux jours. Toute ma vie… et toute la vie avait changé. Je me demandais comment mes enfants pouvaient grandir dans un monde où il n’y avait plus d’espoir. C’est compliqué le deuil intime au milieu du deuil national, mais j’ai la chance d’être artiste, j’ai pu en faire une chanson. J’ai fait du beau avec du moche. 

Il y a une chanson sur le désir des femmes, «Caresse-moi ».

Je parle des femmes qui ont envie d’être aimées, d’être touchées. Elles ont un besoin de sensualité. Ce n’est jamais simple d’assumer ce désir-là chez la femme. Elles peuvent très vite être considérées comme des salopes ou autres joyeusetés.

Clip de "J'avais des rêves". 

Tu chantes « J’avais des rêves ». Il me semble que tu accomplies les tiens, non ?

J’ai  toujours envie de m’accomplir encore plus, d’aller plus loin en tant qu’artiste. Mais je sais que je suis au bon endroit. C’est là que je dois être. Je ne veux pas passer à côté de ma vie.

Tu joues comme une comédienne quand tu chantes tes chansons ?

Je ne cherche pas à jouer. Je cherche à incarner chaque femme dont je raconte l’histoire pour donner leurs paroles et qu’elles soient reçues de manière la plus juste.

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Après l'interview, le 20 février 2018.

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