Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Olivier Niaudot : interview pour La demande en tatouage. | Page d'accueil | Slimane : interview pour Solune. »

01 mars 2018

Frédéric Quinonéro : interview pour deux biographies sur Goldman et Hallyday

27337170_1343132905832134_7198515914340244660_n.jpg

Depuis que  j’écris des livres sur des artistes et la musique en général, je suis beaucoup plus sensible au travail des biographes (voir et ). J’en rencontre parfois pour parler des spécificités de ce métier. Il y a des questions que j’aime leur poser. Je me demande, par exemple, comment on peut écrire sur une personnalité qui a déjà été traité maintes fois par d’autres. Personnellement, j’en serais incapable. Comment écrire plusieurs livres sur le même artiste? Comment ne pas écrire la même histoire, alors que l’histoire est la même?

Le 14 février dernier, j’ai rencontré dans une brasserie parisienne, l’un des plus brillants et prolifiques biographes français, Frédéric Quinonéro. Il vient de sortir coup sur coup un Goldman et un Hallyday.

Les livres :

9782824647784.jpgJean-Jacques Goldman, vivre sa vie (City Editions) :

Qui est vraiment Jean-Jacques Goldman ? Un incroyable faiseur de tubes ayant vendu près de 40 millions de disques ? Un auteur-compositeur qui a créé des classiques indémodables, de Je te donne à Envole-moi, Comme toi ou Là-bas ? Certes. Mais il est impossible de résumer Jean-Jacques à cette seule - formidable - carrière. Cette biographie nous entraîne sur les traces d’un Goldman qui a toujours cultivé la discrétion et l’authenticité. On découvre un enfant solitaire, ancien scout et fils de résistant. Un homme profondément marqué par le parcours de sa famille d’immigrés juifs et par la disparition de son frère, à 35 ans. Loin des paillettes du show-business, c’est l’histoire d’un artiste resté présent dans le cœur du public. Une exceptionnelle histoire d’amour qui dure depuis 40 ans…

La biographie vérité d’un artiste unique.

Johnny, immortel (L’Archipel) : Johnny-immortel.jpg

« J’ai oublié de vivre », chantait Johnny Hallyday en 1977. Le 6 décembre 2017, quarante ans plus tard, au terme d’une carrière phénoménale – plus de mille chansons enregistrées, plus de 110 millions de disques vendus –, l’enfant prodige a quitté la scène. Mais sa voix allume encore le feu dans le cœur des Français. « Que je t’aime », « Le Pénitencier », « Quelque chose de Tennessee », « Laura », « Noir c’est noir », « Je te promets »… Un demi-siècle de succès a bâti la légende d’un enfant de la balle, devenu « idole des jeunes » avant de s’élever au firmament du rock. De triomphes en disques de platine, Johnny a tracé sa route, entraînant dans son sillage des admirateurs de toutes les générations. « M’arrêter ? disait-il. C’est impossible, je ne sais rien faire d’autre. » Jusqu’à la fin, il aura continué à y croire, souhaitant toujours enregistrer et remonter sur scène. Le public était sa raison de vivre. Et il aura vécu intensément.

Cette biographie – la plus complète à ce jour – retrace la vie et l’exceptionnelle carrière d’une légende de la chanson française.

L’auteur :

Né à Béziers en 1963, Frédéric Quinonero a passé son enfance dans les Cévennes ; il vit près d’Alès. Spécialiste de musique et de cinéma, il est l’auteur de nombreuses biographies d’artistes dont Johnny Hallyday, Jane Birkin, Julien Doré, Jean-Jacques Goldman, Edith Piaf, Juliette Binoche, Michel Sardou, Sheila, Sophie Marceau  

27073224_10214344455981927_7233327753404028577_n.jpg

IMG_0605.JPGL’interview :

Pourquoi as-tu accepté d’écrire un livre sur Goldman, alors qu’il y a eu un pavé sur lui par Fred Hidalgo l’année dernière ?

J’ai accepté parce qu’on est venu me chercher. En principe, c’est un auteur qui part en quête d’un éditeur, là, ça a été le contraire.... et c’est flatteur. On ne peut pas refuser, surtout quand les conditions sont bonnes. De plus, Jean-Jacques Goldman est un artiste sur lequel j’avais envie d’écrire depuis toujours. C’est quelqu’un qui a marqué mon adolescence. De moi-même, je n’aurais pas décidé d’écrire un livre sur lui, car je trouvais qu’il y en avait déjà beaucoup. Après, il faut trouver un angle original pour l’aborder.

Savais-tu tout de suite ce que tu allais apporter de neuf ?

Non, il a fallu que je trouve comment apporter un plus pour « parler de sa vie ». On peut écrire trente livres sur un artiste, ce n’est pas un problème. Il faut se faire confiance. On est biographe, on sait écrire, on a un style. Si on n’a pas de style, on est journaliste, pas écrivain. Même si je tiens à préciser qu'il y a des journalistes qui ont de sacrées plumes. 

Tous les biographes ne sont pas des écrivains ?

Certainement pas. Il y a des biographes qui sont à la recherche du scoop, parce que le scoop permet de faire du buzz et le buzz permet à un livre de se vendre. Le problème aujourd’hui, c’est que l’on va davantage dans cette direction au détriment d’une plume. On s’en fout un peu du style, l’important, c’est de faire vendre. Ça m’inquiète tellement que je me dis qu’un jour, je pourrais faire un autre boulot. Je n’ai pas envie de céder à ça. Je n’ai pas envie de faire les poubelles. J’ai une éthique et je préfère lui rester fidèle. Je préfère écrire un livre sur Goldman en sachant qu’il me fait confiance et qu’il le valide. Il me l'a écrit. Là, je viens de finir un livre sur Michel Sardou. C'est sa femme, Anne-Marie Périer qui l’a lu, parce que Sardou, lui, ne lit rien le concernant... pour se protéger. Elle m’a fait changer deux, trois petites choses, mais elle a trouvé le livre très bien écrit. Je prends cela comme une sorte de validation. 

Je trouve ça plus confortable d’écrire un livre avec la permission, ou mieux, la collaboration de IMG_0589 (2).JPGl’artiste.

On écrit sur un être humain. Même si on est souvent seul avec ses archives et ses documents, on rencontre aussi des témoins. A la base, c’est quand même une aventure humaine, un échange. Je n’ai pas suffisamment d’ego pour que je prenne ombrage qu’un artiste me dise d’ôter ou de préciser tel ou tel évènement. Ce sur quoi, je ne transigerais pas, c’est mon style. Si mon style ne plaît pas à l’artiste, je n’y peux rien.

C’est quoi ton style ?

J’essaie de rendre mes biographies un peu littéraires. Encore une fois, j’essaie de m’élever au-dessus de l’écriture journalistique ou de la biographie basique.

Comment commence-t-on un livre sur une personnalité déjà traitée maintes fois ?

Je ne lis pas les autres biographies pendant mon travail, parce que je n’ai pas envie d’avoir une musique qui ne va pas avec la mienne. Avant mon travail rédactionnel, j’en lis certaines, pas toutes, pour prendre des notes. Mais pour ne pas faire du plagiat, je privilégie quand même les interviews, les documents filmés, les vidéos, les journaux,  bref, les archives de ce genre. Pour Goldman,  j’ai lu notamment le livre de Didier Varrod. Il a d’ailleurs écrit la préface de mon livre et m’a livré un témoignage précieux pendant deux ou trois heures. Il m'a permis de nourrir mon récit.

Comment travailles-tu ?

Je fais un plan chronologique avec toutes les notes et les citations que j’ai trouvées. Pour Goldman, je me suis retrouvé avec 180 pages de tout ça. Je suis très ordonné et logique quand j’écris. Quand je suis parti dans le récit, je lis des romans très stylés d’auteurs que j’aime pour avoir leur musique dans la tête. Le fait d’avoir un vocabulaire plus riche me permet vraiment de sortir du langage journalistique.

Contrairement à moi, toi, tu écris l’histoire et ensuite, tu ajoutes les interviews.

Je n’ai pas besoin de 50 000 témoignages. J’interviewe une quinzaine de personnes maximum, parce qu’après, je suis submergé de témoignages qui ne sont pas tous forcément pertinents. Les témoignages servent mon propos et pas l’inverse.

sans-titre.pngMoi, je me sers des témoignages avant tout pour construire l’histoire. (A gauche, Goldman avec moi, aux Iles du Salut en 1989, en Guyane).

Chacun travaille comme bon lui semble. Pour le livre sur Goldman, je voulais insister sur son côté humain. Je raconte aussi son parcours, mais j'ai privilégié l’homme qu’il est. Pour montrer le vrai Goldman, il était préférable que j’interviewe des personnes peu connues et parfois hors show-biz. Ils ont un regard humain. Interviewer les gens du show-biz, ses musiciens, je l’ai fait, mais juste un ou deux. C’est largement suffisant. Ils disent tous la même chose, alors je ne vois pas l’intérêt d’en interroger plusieurs. J’ai besoin de témoignages éclairants.

Est-ce que pour écrire une biographie, il faut aimer le personnage dont on parle ?

A une époque, j’aurais dit oui, parce que c’est plus facile. Aujourd’hui, je peux dire non parce qu’il m’est arrivé d’écrire pour des gens que je n’aime pas.

Tu ne veux pas le dire, mais moi, je le dis, c’est Julien Doré. Je sais que c’est quelqu’un que tu aimais103661301_o.jpg beaucoup  à la base, que tu étais à l’origine de ce livre, mais que son comportement a tout gâché.

J’ai pris une sacrée douche froide. Je n’avais même pas commencé à écrire une ligne que j’ai reçu une lettre recommandée de son avocat. J’ai appelé l’éditeur et je lui ai dit que j’abandonnais ce projet. J'étais dégoûté. Sur le moment, il a bien senti que j’en avais gros sur la patate, il n’a pas insisté. Quelques mois plus tard, c’est l’avocat de la maison d’édition qui m’appelle en me disant que c’était ridicule de ne pas faire le « Julien Doré ». Il m’explique que si ce n’est pas moi qui le fais, ce sera quelqu’un d’autre. Il m’explique aussi que cette lettre est juste de l’intimidation. Il ne se passera rien. Si problème il y a, il me défendra. J’ai finalement accepté, mais je n’aurais pas dû. Ça a été un four. J’ai passé beaucoup de temps pour pas grand-chose.

Tu as tiré une leçon de cette mésaventure ?

J’ai compris une chose. On peut écrire sur quelqu’un dont, au final, on pense les pires choses et malgré tout le mettre en valeur. Ce que j’ai fait. A aucun moment, je ne règle mes comptes.

Biographe, c’est un métier valorisant ?

C’est exactement le contraire. C’est frustrant, car on n’a jamais les retours que l’on souhaiterait. Les chanteurs, en général, n’aiment ni les biographies, ni les biographes. On n’est pas aimé à cause de certains qui font les poubelles. J’aimerais bien que l’on reconnaisse que je suis quelqu’un de bienveillant. Si les artistes disent un jour que Quinonéro est quelqu’un de bienveillant, j’aurai atteint un palier supplémentaire. J’ai envie d’avoir de plus en plus de biographies validées.

La bienveillance dans une biographie, ça ne veut pas dire tomber dans l’hagiographie ?

L’hagiographie, c’est un fan qui écrit sur son idole. Il s’interdira d’écrire des choses qui risquent de ne pas lui faire plaisir. L’hagiographie, c’est passer de la brosse à reluire, d’aller dans le sens du poil constamment.

frédéric quinonéro,jean-jaques goldman vivre sa vie,johnny immortel,biographie,biographe,interview,mandor

(Photo : Midi Libre)

Quand tu écris sur Hallyday, tu n’es pas hagiographe ?

On pourrait le penser, mais non. Je n’ai pas évité certains sujets qui fâchent. J’ai parlé des impôts, de son exil fiscal, de l’emprise de Laeticia… Je sais qu’il appréciait mon travail, mais j’imagine qu’il devait un peu tiquer sur certaines choses.

C’est sacrément d’actualité, l’emprise de Laeticia.

Ça fait longtemps que j’en parle, mais je trouvais toujours quelqu’un qui me reprenait en me disant qu’elle était gentille, qu’elle lui faisait du bien, qu’elle avait réuni la famille...

C’est quoi la bienveillance chez un biographe ?

C’est de ne pas faire les poubelles. J’ai lu récemment un livre sur Claude François qui raconte en détail, minute par minute, son agonie. Au fond, ça ne raconte rien, mais ça fait le buzz.

Mais, ce sont certains éditeurs qui demandent ça, il me semble.

C’est le fond du problème. Moi, je ne veux pas tomber là-dedans. C’est ça la  bienveillance.

Johnny Hallyday et Jean-Jacques Goldman en duo. 

Parlons de ton livre sur Johnny qui vient de ressortir après sa mort avec un titre différent. Ce n’est pas du marketing ça ?

J’y ai pensé. J’étais sûr qu’on allait me dire ça. Sache que je n’ai pas torché un livre sur lui en 4 mois en prévision d’une mort annoncée. Et tout le monde le sait. Les fans de Johnny ne m’ont jamais fait ce reproche-là. Ça ne veut pas dire que je suis à l’abri d’une erreur quand on écrit 920 pages sur lui.

Aujourd’hui encore, tu continues ton travail d’archiviste et de chercheur es-Johnny.

Je fais ça depuis toujours. Je scrute et répertorie les archives municipales et les bibliothèques des villes de France ce qui me permet d’essayer de reconstituer les plannings des tournées. Quand on est toujours en recherche, on fait forcément des erreurs, même minimes soient elles. Plus on a d’infos, plus ça alimente un texte. Paradoxalement, il faut élaguer après, parce que trop d’infos tuent l’info.

Un biographe est-il un historien ?

J’aime aller vers cette voie-là. Pour Goldman par exemple, je raconte le parcours de sa famille, de ses parents et il est très lié à l’histoire avec un grand H. Les nazis, les combines, les magouilles… j’ai fait beaucoup de recherches sur cette période.

Demi-frere-Goldman_width1024.jpgJ’ai trouvé très intéressant le passage sur son demi-frère, Pierre Goldman (à gauche, avec ses parents).

C’est parce que c’était un personnage passionnant. On peut critiquer son engagement sur certaines causes, mais ce qui m’a intéressé c’est pourquoi il s’est engagé. Il avait cette personnalité-là par admiration pour son père et sa mère. Il a voulu être un héros comme eux. Le problème c’est qu’il n’y avait plus la guerre. Il fallait être un héros autrement. Lui, il a suivi une révolution d’opérette. Je note que Jean-Jacques Goldman ne préfère pas aborder le sujet parce que c’est intime. Ça lui appartient.

La chanson « Ton autre chemin », ça évoque son frère, non ?

Je ne sais pas précisément. Mais, ce dont je suis certain c’est que « Puisque tu pars » parle de lui. Il y a plein de chansons de Goldman dans lesquels il rend hommage discrètement à ses parents, notamment dans l’album « Rouge ». Cet album exprime son opinion personnelle. Il dit, comme son père, que les valeurs du communisme, à l’origine, sont belles. Le sens du partage, l’humain d’abord. C’est ce qu’on en a fait après qui ne va plus. Ces gens qui croyaient en ces belles valeurs se sont sentis floués à cause du stalinisme. Goldman, c’est ça aussi. Son attachement aux siens.

Est-ce qu’écrire sur quelqu’un vampirise ?

On passe 6 ou 8 mois en étant obnubilé par l’artiste. On écoute sa musique, on regarde les vidéos, les spectacles. On écoute toute sa discographie. On peut être habité par le personnage, du coup il vaut mieux écrire sur des gens qu’on aime. Il faut être en empathie avec le personnage, sinon, ça ne fonctionne pas.

IMG_0604.JPG

Après l'interview, le 14 février 2018.

Écrire un commentaire