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06 février 2018

Gérard de Cortanze : interview pour Laisse tomber les filles

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Il y a deux ans, je mandorisais Gérard de Cortanze (prix Renaudot en 2002) pour un livre intitulé Zazou, qui rendait hommage à ces anticonformistes qui, à leur manière, sous l’occupation ont fait de la résistance. Ils s’opposaient à la barbarie grâce à leur joie de vivre, la danse, les chansons… J’avais beaucoup aimé ce livre. L’auteur propose aujourd’hui, non pas une suite, mais un autre émouvant voyage dans le temps, des années yéyé jusqu'aux récents attentats qui ont endeuillé Paris. Laisse tomber les filles, du nom de la chanson de la récente disparue France Gall, est une fresque générationnelle dans lesquelles les références abondent. Gérard de Cortanze aborde ici avec plein d’humanité les grands sujets politiques, économiques, sociaux et musicaux d'un demi-siècle d'histoire de France. Laisse tomber les filles est tout simplement l’histoire d’une génération.

Le  18 janvier dernier, je suis allé rejoindre l’auteur dans son bureau de chez Albin Michel.

gérard de cortanze,laisse tomber les filles,les yéyés,mandor,interview,albin michelLe livre :

Le 22 juin 1963, en compagnie de 200 000 autres spectateurs, quatre adolescents assistent, place de la Nation, au concert donné à l'occasion du premier anniversaire du magazine Salut les copains. Il y a là François, blouson noir au grand cœur, tenté par les substances hallucinogènes, grand amateur de Protest Song ; Antoine, fils d'ouvrier qui ne jure que par Jean Ferrat ; Lorenzo, l'intellectuel, fou de cinéma et champion de 800 m. Michèle enfin, dont tous trois sont amoureux, fée clochette merveilleuse, pourvoyeuse de chansons yéyé et féministe en herbe. gérard de cortanze,laisse tomber les filles,les yéyés,mandor,interview,albin michel

Laisse tomber les filles est la saga douce-amère d'une génération qui avec ses contradictions, sa fougue ingénue et violente, avec sa rage parfois, ses moments de découragement et de doute, a essayé, tout en ne se résignant pas au monde tel qu'il est, à le rendre un peu meilleur. Commencé en twistant le madison le livre se clôt sur la « marche républicaine » du 11 janvier 2015. 

L’auteur :

Auteur de romans, de biographies, d'essais sur l'art et la littérature, Gérard de Cortanze a obtenu le prix Renaudot 2002 pour Assam. Nombre de ses livres s'appuient sur une réalité historique forte. Après sa saga familiale des Vice-RoisL'An prochain à GrenadeLes amants de Coyoacan, et Zazous, qui a obtenu le Prix Jacques-Chabannes « attribué à un livre traitant de l'actualité », Laisse tomber les filles ne déroge pas à cette règle.

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gérard de cortanze,laisse tomber les filles,les yéyés,mandor,interview,albin michelInterview :

Par rapport aux Zazous, qui sont les yéyés ?

On peut dire que ce sont leurs petits-enfants. Ce livre est un prolongement du précédent, parce que c’est toujours l’histoire de France qui se poursuit.

Dans Laisse tomber les filles, on part de 1963 jusqu’en 2015 et ses dramatiques attentats parisiens.

Il y a 50 ans d’histoires de France à travers quatre personnages, de l’adolescence à l’âge de 65 à 70 ans.

Ce livre m’a fait penser à plein de comédies italiennes.

Oui, vous avez raison. Des films comme Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola, Nos meilleures années de Marco Tullio Giordana. On peut penser aussi à Jules et Jim de François Truffaut ou certains films de Claude Lelouch. Je suis cinéphile, alors votre remarque me touche.

Bande annonce du film d'Ettore Scola, "Nous nous sommes tant aimés". 

Les yéyés, ce sont finalement les baby-boomers, les enfants de l’immédiat après-guerre qui sont nés entre 1945 et 1955.

Ils font partie des 12 millions de bébés demandés au français par le Général de Gaulle. Ces baby-boomers vont traverser les Trente Glorieuses. C’est la France heureuse qui se relève de la guerre. Il n’y a pas de chômage. Ce sont des gens qui vont consommer. C’est la première génération qui ne connait pas la guerre en France.

Cette génération qui consomme et surconsomme, qui s’épanouit dans le plaisir de consommer, va pourtant finir par se rebeller contre cette consommation.

Oui et cela va conduire à Mai 1968 et le mouvement hippie.

1h 10 de compilation des années 60 (chanson intégrale) : Dalida : « Itsi Bitsi, Petit Bikini »,  Johnny Hallyday : « Retiens la nuit »,  Leny escudero : « Pour une amourette »,  Fats Domino : « Blueberry Hill », Claude François : « Si j’avais un marteau », Françoise Hardy : « Tous les garçons et les filles », Enrico Macias : « Les filles de mon pays », Guy Marchand : « La passionata », Hervé Vilard : « Capri, c’est fini », Gilbert Bécaud : « Nathalie », Eddy Mitchell : « Be bop a lula », Dario Moreno : « La marmite », Les Surfs : « A  présent, tu peux t’en aller », Antoine : « Les élucubrations », Adamo : « Vous permettez monsieur », Sheila : « L’heure de la sortie », Michel Orso : « Angélique », Hugues Aufray : « Céline », Nino Ferrer :  « Le téléfon », Nicoletta : « La musique », France Gall : « Les sucettes », Serge Gainsbourg et Brigitte Bardot : « Comic Strip », Jacques Dutronc : « Il est 5 heures, Paris s’éveille », Wildon Simonal : « Païs Tropical ».

Comment est construit le livre ?

Les deux-tiers du livre, ce sont les années 60. Après, on arrive assez vite à 2015. Stylistiquement, c’est intéressant parce que plus on vieillit, plus le temps passe à une vitesse folle. J’ai voulu montrer cela aussi dans l’écriture. Le livre débute à la Nation avec en 1963, un concert joyeux, finit aussi à la Nation, mais avec une manifestation pour défendre des valeurs que l’on pensait acquise : la liberté d’expression et la démocratie.

S’il est nostalgique, c’est loin d’être un roman mélancolique, encore moins pessimiste.

Pour schématiser, je considère qu’il y a deux types d’écrivains. Il y a ceux qui pourraient pencher du côté d’André Gide, c’est-à-dire de la réflexion, du savoir, de la pensée, de la philosophie, de l’introspection, et ceux qui pourraient pencher du côté de Roger Martin Du Gard, c’est-à-dire de l’observation, de la description de ce qu’il se passe sans se projeter dans le futur. Je suis plutôt du côté du deuxième écrivain. Mes personnages ont le nez sur les évènements et ne tirent pas de plan sur la comète. J’estime que ce n’est pas mon rôle de donner mon avis. Je reste factuel et c’est au lecteur d’en tirer les conclusions.

Publicité de la fin des années 50 aux années 60.

Je trouve qu’il y a plus de références historiques dans ce livre que dans Les zazous.

C’est vrai et je peux comprendre qu’on n’apprécie pas cette façon de faire de la littérature. Un ami m’a dit qu’avec ces deux livres j’ai inventé  un genre : le roman sociologique. Ce n’est pas faux parce que j’ai besoin de m’appuyer sur des faits réels. Mais, j’insiste sur le fait qu’avec cette reconstruction formelle historique, on est quand même dans la littérature.

Est-ce votre livre le plus intime ?

Oui. Je livre beaucoup de moi, mais peut-être pas dans le personnage que l’on croit, Lorenzo. Bien sûr il est d’origine italienne, il est un fou de cinéma, il voudrait devenir écrivain, il court le 800 mètres… mon fils qui a lu la 4e de couverture du livre m’a dit que j’exagérais car c’était ma propre description. Oui et non. C’est  moi, mais complètement recréé, retravaillé. Je suis aussi dans le personnage féminin qui est Michèle et également dans les deux autres copains, François et Antoine. J’ai placé des bouts de moi chez mes quatre héros

Documentaire sur la France des années 60.

Contrairement à l’époque des zazous, vous racontez là une période que vous avez vécu.

Oui, et c’est très différent. Ça apporte une dimension supplémentaire parce que j’ai été témoin de ce que je raconte. Mais, je n’ai pas tout dit et j’ai fait mon travail d’écrivain en travestissant quelques réalités… mais pas la réalité historique.

Vous écrivez beaucoup de livres et dans chacun, il y a une présence de l’histoire.

C’est parce que cela me passionne. Ce n’est pas pour rien que j’écris des articles dans Historia. Le romancier ne fait rien d’autre que d’écrire des biographies puisqu’il invente les vies des personnages. Moi ce qui m’intéresse, c’est de voir comment des destins individuels s’agencent et bougent dans cette sorte de fleuve ininterrompue qu’est l’histoire.

Après les années zazous, vous évoquez les années yéyés jusqu’à aujourd’hui… vous arrêtez donc ce genre de livre-là ?

Je serais très tenté d’écrire la suite. J’ai écrit 90 livres, mais ce qui est étrange, c’est que je n’arrive pas à écrire un livre sur notre époque, un livre sur la France d’aujourd’hui. Je ne sais pas si j’y parviendrai un jour.

France Gall : "Laisse tomber les filles".

Vous avez écrit Laisse tomber les filles en écoutant de la musique yéyé ?

Oui, au grand dam de ma femme et de mon fils. Ils me disent qu’à chaque fois que j’écris un livre, on bouffe matin, midi et soir, la musique de l’époque sur laquelle je travaille. Quand j’ai écrit Les zazous, j’écoutais en boucle la musique swing des années 30 à 45 et là, j’ai écouté et réécouté la musique des années 60.

gérard de cortanze,laisse tomber les filles,les yéyés,mandor,interview,albin michelComme pour Les zazous, il y a un triple album qui constitue la bande originale de votre roman.

Il y a 98 titres situés dans le temps. C’est la musique yéyé, c’est-à-dire celle sortie entre 1960 à 1965. Il faut écouter ça en lisant le livre. Chaque titre du roman fait d’ailleurs référence à une chanson.

Le titre du livre, Laisse tomber les filles, est troublant par rapport au récent décès de France Gall.

Oui, c’est d’autant plus troublant que j’avais hésité entre deux titres… ce livre a failli s’appeler Retiens la nuit. Un titre de Johnny…

Johnny Hallyday : "Retiens la nuit". 

Vous qui écrivez sur le passé, estimez-vous que « c’était mieux avant » ?

Pas du tout parce que je ne suis pas passéiste. Bien sûr, dans ces années-là, il y avait un côté collectif. On avait l’impression d’être une nation qui avançait vers le futur. Je le ressentais assez fort. Ce collectif c’est transformé aujourd’hui en une sorte d’individualisme forcené.

Le monde hyper connecté vous fait-il peur ?

Peur, non, c’est un bien grand mot. Mais il est vrai qu’on est aujourd’hui dans une époque où on se prend en photo en permanence,  où on balance sa vie à tout le monde sur les réseaux sociaux, où on croit ne plus être seul grâce à son IPhone. Je me demande juste quelle va être l’étape suivante.

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Avec Gérard de Cortanze, après l'interview, le 11 janvier 2018.

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