Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« 2017-10 | Page d'accueil

22 novembre 2017

Carole Masseport : interview pour l'album A la fin de l'hiver

carole masseport jean-jacques nyssen,a la fin de l'hiver,interview,mandor

(Photo : Bastien Burger)

carole masseport jean-jacques nyssen,a la fin de l'hiver,interview,mandorLe 4 octobre dernier, je suis allé voir une artiste au Divan du  Monde. A la fin du concert, plusieurs amis journalistes me tirent par la manche en me disant que chez Madame Arthur (juste en face), il y a un  autre concert. Ils me promettent que la chanteuse qui s’y produit est vraiment  intéressante « et tu verras, on connait tes goûts, ça va te plaire ! » Soit. Je n’ai eu qu’à faire quatre pas pour découvrir quelques nouvelles chansons de Carole Masseport. Je vois/j’entends donc une jeune femme chanter  avec une voix grave et intense qui me touche immédiatement. Des textes percutants, parfois incisifs sur l’amour, sur l’ambiguïté du bonheur d’aimer, sur l’addiction de la passion...

Quelques jours plus tard, le 30 octobre 2017, Carole Masseport et moi nous retrouvons sur une terrasse de Trocadéro pour une première mandorisation, principalement pour évoquer ce deuxième album, A la fin de l'hiver.

Biographie officielle (par Patrice Demailly):

Sur la pochette légèrement déstructurée d’À la fin de l'hiver, un visage gelé. Celui de Carole Masseport. Cette fille-là n'a pourtant rien d'un glaçon. Chez elle, une humeur souvent printanière, une personnalité solaire et enchanteresse comme la nature intacte. Une fragilité assumée aussi. La richesse de cette dualité, on la retrouve autant au cœur de ses chansons que dans son approche scénique. C'est une audacieuse, touche-à-tout et qui ne supporte pas le sur-place… Et puis les rencontres, évidemment cruciales et majeures, qui l'emmènent sur les planches et à chanter, dans la foulée, au bar de la même salle. Claude Duvivier la signe en édition avant l'arrivée dans les bacs de son premier album auto-produit Blottie en 2006. Projet hybride entre chanson et boucles électroniques, celui-ci  rencontre un succès d'estime (Coup de cœur de l'Académie Charles Cros, soutien de la SACEM, l'ADAMI et la SCPP) à défaut de public. Les radios lui rétorquent que sa démarche est trop avant-gardiste. Mauvais timing. Cinq ans plus tard, la destinée du disque aurait certainement été tout autre.

Cela n'empêche pas Carole Masseport de se produire en bonne compagnie au sein de co-plateaux (Raphaële Lannadère, Claire Diterzi) et surtout par le suite de se lancer dans une aventure à la fois marquante et détonante. La P.O.U.F (entendre par là : Petite Organisation Ultra Féminine) débarque, décomplexée, légèrement provocatrice et le corps volcan. Un trio power punk à l'esthétisme ciblée qui s'amuse des stéréotypes féminins de la société. Derrière le burlesque apparent, ça déménage. Carole prend, elle, les traits d'une diva pouf, une sorte de Jessica Rabbit déglinguée. Elle est à la basse, instrument qu'elle ne quittera plus. La P.O.U.F devient même l'égérie du magazine Causette, les dates se multiplient. Dans le même élan, elle passe par la Formation des formateurs au studio des Variétés. Là-bas, elle rencontre Jean-Jacques Nyssen. Les deux forces vives sont sur la même longueur d'ondes. Sans crier gare, des chansons se dessinent. Tel un pygmalion, Nyssen se penche sur les textes de Carole, structure cette riche matière. Les doutes de la jeune femme volent en éclats. L'écriture prend pour elle des allures de libération. En fin de parcours, plus besoin de béquille. Sous la houlette de Nyssen à la réalisation, quatre EP se glissent sur le chemin.

L’album (par Patrice Demailly):carole masseport jean-jacques nyssen,a la fin de l'hiver,interview,mandor

Fruit mûri de cette expérience quadricéphale, A la fin de l'hiver n'a ainsi rien d'un bal de débutante. Carole Masseport n'est pas une chanteuse de variété, mais son album est varié, intemporel, ancré dans une vraie dynamique de musiciens. Les sonorités seventies de la basse occupent une place centrale. De ce timbre grave, puissant et caressant, surgit de grandes petites chansons. Frontales, métaphoriques ou se réfugiant sous la forme du conte, elles sentent le vécu. L'amour ? Il est partout, au sens propre comme figuré. Ne pas s'attendre à de la bluette ampoulée. Ici, l'écriture embrasse le rebond des mots et les lectures multiples. L'impuissance dans le non-dit, l'attente (« Au parc », sublime offrande de Céline Ollivier), la sexualité carnivore, une injonction avec des chœurs à la Sting, un sentiment de défiance, une passion déraisonnable, une comptine légère... Carole Masseport a de la suite dans les idées. Intimiste et universel, son disque aux teintes éclatantes convoque une nuée d'émotions distinctes. Ce sont les siennes, ce sont les nôtres.  

carole masseport jean-jacques nyssen,a la fin de l'hiver,interview,mandor

(Photo : Bastien Burger).

carole masseport jean-jacques nyssen,a la fin de l'hiver,interview,mandorL’interview :

Tu es allée dans pas mal de directions artistiques avant de te lancer dans la musique.

Essayer plusieurs disciplines a toujours été un concept chez moi. J’ai trop peur de rater cette vie. J’ai donc tendance à essayer beaucoup de choses, à me laisser guider par les rencontres, à faire, bon an, mal an, confiance à la vie pour m’emmener vers de jolis terrains de jeu. La scène permet de vivre tout un tas d’expériences très fortes. Pour l’instant, je n’ai pas trouvé mieux.

Tu as étudié le chant lyrique.

Ma maman, médecin de son état, est aussi chanteuse lyrique amateur, un peu comédienne, très drôle, un vrai clown. C’est quelqu’un qui avait très envie de faire de la scène, mais qui, par rapport à son expérience personnelle, a ressenti le besoin de faire un métier beaucoup plus stable. Mon père qui est médecin, psychiatre, psychanalyste, psychothérapeute a, étonnement, une sensibilité artistique extrêmement forte. Il s’en défend d’ailleurs. Je suis certaine que mes parents m’ont donné la fibre artistique.

Clip de "Quand je pense à nous".

En  chanson, tout a commencé sérieusement quand tu as rencontré Claude Duvivier en 2016. Le métier te découvre, te récompense, mais le public ne suit pas.

Le chanteur Gilbert Lafaille, que j’ai rencontré à mes débuts, me répétait que c’est rarement les artistes qui font la première fois des propositions fortes qui en retirent les lauriers. Je ne dis pas que mon premier album, Blottie, était parfait, il avait des défauts, mais j’avais tenté de sortir de la chanson traditionnelle. La profession ne savait pas où me caser.

Toi qui n’as pas forcément écouté les grands de la chanson française quand tu étais plus jeune, comment expliques-tu ton intérêt pour ce genre aujourd’hui ?

Mon intérêt pour la chanson vient du fait que j’avais des choses à dire et à écrire. La forme « chanson française » était la plus adaptée pour m’exprimer.

"Sans ça" (audio).

Beaucoup de chansons de ce deuxième album sont coécrites par Jean-Jacques Nyssen et toi.

Jean-Jacques Nyssen est quelqu’un qui a une démarche pas du tout conventionnelle. Il a un gout pour les textes qui semblent très simples, mais qui ne le sont pas forcément. Il y a dans son travail une recherche de la modernité, tout en assumant complètement un côté loufoque et ringardos. J’apprends beaucoup en travaillant avec lui.

Tu as appris quoi  avec ce nouveau disque ?

J’ai fait des progrès à la basse, au piano aussi. Et je me remets à la guitare. Pour la première fois, j’ai essayé de mettre ma sensibilité d’auteure au service de la chanteuse que je suis.

Cet album est superbement réalisé et il est très varié.

C’est un album d’amis, du coup, je voulais faire travailler un tas de copains artistes qui avaient une sensibilité proche de la mienne, tout en ayant parfois des styles différents. Il y a par exemple de la samba. Avec Jean-Jacques, on était d’accord sur le fait qu’il fallait à chaque chanson son décor, comme si c’était un court-métrage au cinéma. Malgré la variété des musiques, il y a une cohérence grâce à ma voix, aux textes et à la réalisation.

carole masseport jean-jacques nyssen,a la fin de l'hiver,interview,mandor

carole masseport jean-jacques nyssen,a la fin de l'hiver,interview,mandor

carole masseport jean-jacques nyssen,a la fin de l'hiver,interview,mandor

Carole Masseport, le 4 octobre 2017 chez Madame Arthur.

J’aime beaucoup ta voix.

Je ne suis pas trop objective sur mon empreinte vocale. Comme je suis prof de chant, je vois bien que plus on libère les gens, plus ils deviennent originaux et intéressants vocalement.

Tu apprends quand toi-même tu apprends aux autres ?

Oui. C’est par la formulation et les mots que l’on se réapproprie soi-même des notions. Ca développe l’oreille et, du coup, on comprend pas mal de trucs en écoutant les gens. Il y a des choses que je supposais et qui deviennent évident à force de travailler avec des chanteurs.

Les chansons de ce disque sont-elles récentes ?

Oui, assez. Il y en a une qui date un peu, mais les autres sont nouvelles. Ce sont des chansons d’amour. C’est mon truc. L’amour partout. C’est une bonne excuse pour parler d’émotion et de sentiments profonds. Le challenge d’aujourd’hui est de réussir à oser s’exprimer sur des sujets de société, sans blesser personne.

Clip de "Au parc".

Céline Ollivier a écrit « Au parc ». C’est la seule « invitée ».

Elle m’a présenté cette chanson et je l’ai trouvé magnifique. J’avais adoré son album La femme à l’éventail. Je trouve que c’est quelqu’un d’extrêmement subtil, sensible, classe et j’étais très heureuse et flattée qu’elle m’écrive un morceau. C’est agréable d’avoir une amie comme ça dans le métier. Toutes les deux, on est un peu « à côté ». Nous ne sommes pas dans le système. On a la même démarche artistique.

Tu ne regrettes pas de ne pas être en haut de l’affiche ?

Si, je ressens un peu de frustration. Dans mes plus jeunes années, je pouvais ressentir même beaucoup de colère et d’injustice. Aujourd’hui, je me rends compte que la vie est extrêmement dure pour beaucoup de gens. Le fait de ne pas être reconnue à sa juste valeur est un moindre mal à partir du moment où la vie que je mène est la vie que je voulais. J’écris, je compose, je chante. J’accepte les choses telles qu’elles sont. Un peu plus de reconnaissance me ferait plaisir. J’aimerais rencontrer un public plus large parce que c’est pour cela que je fais les choses.

carole masseport jean-jacques nyssen,a la fin de l'hiver,interview,mandor

Le 30 octobre 2017, après l'interview.

15 novembre 2017

Jean Guidoni : interview pour Légendes urbaines

jean Guidoni Legendes  verso.JPG

(Photo : Chloé Jacquet)

Ces derniers temps, Jean Guidoni a préféré faire revivre les poésies de Jacques Prévert et celles d'Allain Leprest (dont il m‘avait parlé dans sa mandorisation de 2014). Aujourd’hui, dix ans après La pointe Rouge (mandorisé la première fois pour cet album en 2007), il reprend la plume avec bonheur, cette fois-ci sur des musiques de son complice Didier Pascalis. Légendes urbaines est très acoustique: piano, contrebasse, guitare, et surtout très mélodieux. En toile de fond, le même univers que lors des anciennes productions, sombre et même davantage, mais avec des éclaircies. Homme de scène à la voix puissante, il ne choque plus comme autrefois, mais il impressionne d'autant plus. En tout cas, moi, il m’impressionne depuis longtemps… ce qui ne m’empêche pas de le rencontrer régulièrement.

Le 16 octobre dernier, rendez-vous au Café des Ondes pour parler notamment de ce nouveau disque.

71S8X7n02CL._SL1197_.jpgL’album par Jean Guidoni lui-même :

10 ans déjà, depuis La pointe Rouge, que je n’avais pas repris la plume.
Écrire pour soi, un exercice qui me manquait peut-être, qui me manquait sûrement.
« Écrire » parce qu’il y a des moments, des instants où cela semble évident de vouloir se balader dans de nouveaux décors à la rencontre de nouveaux mots, de notes différentes.
Écrire un nouvel album, j’en avais envie depuis longtemps, mais je n’osais pas encore coucher sur le papier les drôles d’idées qui me trottaient dans la tête…Mais le temps qui passe si vite, souvent est libérateur.
Et puis la rencontre avec un compositeur, Didier Pascalis, une nouvelle complicité qui réserve des surprises et des moments rares, une complicité tranquille qui redonne confiance.
Alors je me suis dit que le temps était venu pour moi d’assumer toutes les chansons d’un album et de vous proposer mes : Légendes Urbaines.

JG LU -presse clip (1).png

IMG_7845.JPGInterview :

Tu as écrit les textes de ce nouvel album. Tu ne t’adonnes pourtant pas fréquemment à cette activité. 

Comme tu le sais, j’ai toujours aimé travailler avec des auteurs. J’ai commencé avec un auteur de génie, Pierre Philippe, et je me suis senti à ma place en n’étant qu’interprète. Je sais m’approprier les textes. Je me suis mis à écrire petit à petit, mais comme je te l’ai dit la dernière fois, je n’ai aucun ego d’auteur.

Tu sors de deux disques particuliers. Le premier avec uniquement des textes de Jacques Prévert et le second composé d’inédits d’Allain Leprest.

Même si j’ai choisi des textes qui me correspondaient le plus, Allain Leprest, c’était trop hétérosexuel. Quand Didier Pascalis m’a demandé de faire un nouvel album, je lui ai répondu que je ne me sentais pas l’envie de chercher d’autres auteurs. Je lui ai expliqué que si je revenais avec un album, autant que ce soit avec des textes à moi. Je voulais tout assumer. Je me suis mis au travail et l’inspiration est venue petit à petit. Ça m’a redonné le goût d’écrire.

On perd le goût d’écrire ?

Moi, en tout cas, je le perds facilement (rires). C’est parfois à cause de la flemme, alors il me faut impérativement une deadline. J’écris dans un but précis, celui d’enregistrer un disque. Sinon, tout seul, je n’écrirais pas particulièrement. Je vais t’avouer quelque chose. Les dernières chansons que j’ai écrites avant cet album, j’ai eu du mal à les défendre sur scène. Il fallait donc que je parvienne à écrire des chansons qui me donnent envie de les interpréter devant un public. Mission réussie.

photo chloé jacquet.jpg

(Photo : Chloé Jacquet)

Quel est la difficulté précise dans l’écriture de chansons ?

C’est d’essayer de me décrire comme j’imagine que les autres me voient. Je raconte Jean Guidoni, bien sûr, mais je fais tout pour qu’il y ait un décalage un peu théâtral. J’ai besoin d’incarner mon autre moi. Il faut que je ressente l’envie de me plonger dans le texte comme si c’était l’écriture de quelqu’un d’autre.

Quand tu conçois une chanson, tu penses donc au côté théâtral de toi sur scène ?

Oui. Quand j’écris, je suis obligé de me mettre dans la peau du chanteur. Depuis le début de ma carrière, j’ai besoin de ce décalage.

Dans Légendes urbaines, j’ai la sensation de retrouver le Guidoni des débuts.

Tu as raison. J’ai essayé de retrouver l’envie, le bonheur de me replonger dans un univers qui me correspond parfaitement. D’ailleurs, sur scène, je chante toujours mes chansons du début, parce que je me sens bien dans le personnage que j’ai créé avec Pierre Philippe. Le grand bonheur avec cet auteur, c’est que ses chansons sont intemporelles. Je suis à un âge ou j’ai envie de faire des liens avec mes premières chansons. Sans doute parce qu’au fond de moi, je me dis que c’est peut-être mon dernier album et mon dernier spectacle.  Le temps passe, alors je vais dans ce sens-là. Ce disque, c’est comme si je recommençais, mais en assumant plus les choses.

etiquette CD.jpg

Je peux te dire quelque chose ?

Oui.

Je trouve que tu écris comme Pierre Philippe.

C’est vrai. Depuis le temps, je dois être imprégné. A l’époque de « Je marche dans la ville », c’est moi qui l’ai entraîné dans cet univers-là. Cela dit, il n’a pas fallu trop le pousser. Bref, j’ai passé une vie avec ses chansons, c’est normal que dans mon écriture, se dégage  un certain mimétisme.

"Je marche dans la ville".

"Djemila".

J’ai lu dans Télérama qu’ils considéraient que ton nouvel album était « dramatique, mais pas tragique ». Que penses-tu de cette formule ?

Je suis assez d’accord. J’ai juste un regard assez lucide sur moi et sur ce qu’il y a autour de moi. Et ce qu’il y a autour de moi n’est pas forcément à l’eau de rose.

Ton public te donne énormément d’amour depuis toujours. Cela te met dans quel état avant de monter sur scène ?

Je suis toujours ému. Récemment à la Fête de l’Huma, j’ai mis quatre minutes avant de pouvoir chanter tant je ressentais l’amour du public. Ça me fait du bien, mais c’est difficile de le garder en soi. Après mon concert, je rentre chez moi et je redeviens normal.

48615.HR.jpg

(Photo : Chloé Jacquet)

Comment expliques-tu cette quasi dévotion de certains envers toi ?

Je ne l’explique pas et je ne le comprends pas. Ça reste magique. Un jour, mon amie la chanteuse Juliette m’a dit qu’il faudrait qu’un jour je commence à me sentir légitime. Je n’y parviens toujours pas aujourd’hui.

Alors que dans la chanson, Jean Guidoni est un chanteur culte.

Quelle angoisse si je commence à penser cela de moi ! En fait, je sais que j’existe, mais je ne peux pas me considérer comme quelqu’un d’important dans ce milieu, car je vis les tracas de ce métier. Rien n’est simple, c’est même parfois un peu la galère…

As-tu encore le trac ?

De plus en plus. Je dois me fragiliser. Au début de ma carrière, j’étais plus radical. Je te répète ce que je te disais tout à l’heure, je peux très bien mourir d’une crise cardiaque, alors, à chaque spectacle, j’essaie de donner le meilleur, je place donc la barre haute. C’est un combat avec soi-même et il ne faut jamais se laisser-aller.

Tu attaques La Cigale du 30 novembre de la même manière que n’importe autre quelle date ?

Je ne te le cache pas, faire la Cigale, ce n’est pas anodin. A chaque fois que je fais une salle parisienne importante,  j’aborde les choses comme si c’était la première fois, comme s’il fallait que je prouve encore ce que je vaux. J’ai l’impression de devoir reconquérir le public parisien  à chaque fois que je reviens.

Il y a des thèmes qui reviennent dans tes albums : la rue, la quête de soi-même,  les petits matins, la vie qui n’est pas facile…

Ce sont mes sujets de prédilection. J’ai du mal à chanter autre chose que les milieux interlopes, un peu irréels.

C’est marrant quand on te voit sur scène, tu es comme un taureau dans l’arène, alors que dans la vie, tu es plus dans la timidité et le doute.

Tu te rends compte, si j’étais dans la vie comme je suis sur scène, ce ne serait pas cool pour mes proches. Et pour moi non plus. J’aime bien être dans le doute, ça permet de garder un peu de fraîcheur et de tenter d’évoluer.

17759965_10154902896439457_1407243418747812413_n.jpg

Tu  regrettes de ne pas être compositeur ?

Un peu, mais c’est trop tard. Concernant, les musiques de l’album, on a beaucoup parlé avec Didier Pascalis. Je lui suggère des choses. C’est tout de même un travail à deux. Ce qui me plait chez Didier, c’est qu’il a une vraie ligne mélodique. Il a composé pour que je puisse chanter facilement, car il sait toujours où je veux aller… il est très doué.

Ta voix est la même qu’avant. Elle reste impeccable.

C’est fou, pourtant je fume comme un pompier.

Tu continues à la travailler ?

Oui, mais tout seul. Pour me faire la voix, je chante sans micro mon tour de chant. D’ailleurs, je t’annonce qu’à la Cigale, la première partie, je vais la chanter sans micro. Quand le micro arrivera, du coup, ma voix prendra beaucoup d’ampleur.

Tu te trouves moderne ?

Je ne me trouve pas démodé, c’est déjà ça. Je suis intemporel.

Tu chantes des chansons parce que tu vois la vie en noir ?

Non, je ne suis pas quelqu’un de négatif. J’ai  juste l’habitude de cacher les choses pas sympas qui sont en moi dans la vraie vie pour ne pas emmerder les gens. Je ne me plains jamais, alors peut-être que mes chansons  me permettent de sortir le trop plein négatif.

Tu es satisfait de ta condition de chanteur ?

Si ça me suffisait, je m’arrêterais peut-être. Je cherche quelque chose que, maintenant, je n’obtiendrais plus. Peut-être que ce que je cherche, je l’ai déjà et que je ne l’apprécie pas ? Ce qui ne me satisfait pas, c’est l’impression d’être en compétition avec les autres. Depuis quelques années, je fuis cela. Pour moi, la musique n’est que partage et échange.

IMG_7844.JPG

Après l'interview, le 16 octobre 2017.

21740564_10155420901949457_4787572378875174647_n.png

11 novembre 2017

Philippe Jaenada : interview pour La serpe

AUCHAN37 - P05 - LIVRE.jpg

Le prix Femina 2017 a été décerné le 8 novembre 2017 à Philippe Jaenada (déjà un peu mandorisé là) pour son roman La serpe (Julliard). Il a élu au 5e tour par 6 voix contre 4 à Véronique Olmi (Bakhita, Albin Michel). Après La petite femelle, son précédent roman où l'écrivain-justicier réhabilitait Pauline Dubuisson, condamnée lourdement en 1953 pour le meurtre de son petit ami sans bénéficier de circonstances atténuantes, Philippe Jaenada s'est cette fois penché sur un triple meurtre commis à coups de serpe dans un château de Dordogne en octobre 1941. L’accusé numéro 1 est Henri Girard, connu sous le nom de Georges Arnaud, l’auteur de Le salaire de la peur.

Deux mois auparavant, le 7 septembre 2017, pour Le magazine des loisirs des magasins Auchan (daté des mois de septembre/octobre 2017) et pour Les chroniques de Mandor, Philippe Jaenada m’a donné rendez-vous dans son fief, Le bistrot Lafayette.

Et pour la première fois, le petit-fils d’Henri Girard, Emmanuel Girard, a accepté de donner son point de vue sur le livre et sur son auteur. Il nous a donc rejoints, avec son propre fils, Simon

philippe jaenada,la serpe,prix fémina

philippe jaenada,la serpe,prix fémina

philippe jaenada,la serpe,prix fémina

philippe jaenada,la serpe,prix féminaBonus mandorien (avec, je vous préviens, un peu de spoil dedans)

Aurais-tu aimé être pote avec Henri Girard ?

Oui. Je pense que c’était un bon gars au départ. Il était plutôt timide et contrairement à ce qu’on a dit, il était très féministe. Dans la deuxième partie de sa vie, il était carrément altruiste. A partir des années 60, il arrête d’écrire des romans pour mettre toute son énergie à défendre des gens injustement attaqués. Il était très impressionnant, il faisait très peur, disons qu’il n’avait pas un visage avenant, mais il était d’une très grande gentillesse.

Revenons à toi, un instant. Ta vie professionnelle te convient-elle comme elle est ?

Oui, parfaitement, car elle est simple. Je bosse à Voici, je fais les cinq pages de potins de chaque numéro, et j’écris des livres sans aucune pression.

Pourquoi continues-tu à écrire pour Voici ?

Grâce à ce travail que j’ai depuis 20 ans, je garde un équilibre financier. Si j’étais sûr que tous mes prochains livres se vendent autant que « La petite femelle » (plus de 150.000 exemplaires), je pourrais arrêter, sauf qu’on n’est jamais sûr de rien. Là, si je vends cinq exemplaires de La Serpe, je peux continuer à vivre normalement.

(A ce moment, là, Emmanuel Girard, petit-fils du héros du livre de Philippe Jaenada, Henri Girard, nous rejoint. Le fils d'Emmanuel, Simon, aussi).

philippe jaenada,la serpe,prix fémina

Emmanuel Girard, Simon Girard et Philippe Jaeanada.

Philippe Jaenada : Manu, tu peux répondre à François, mais n’oublie pas que c’est moi la vedette.philippe jaenada,la serpe,prix fémina

Vous avez lu le livre, je suppose ?

Emmanuel Girard : Oui, j’ai même eu l’honneur de le lire en premier. J’ai évidemment adoré.

Vous l’avez « harcelé » 10 ans pour que Philippe accepte de parler de votre grand-père. Vous devez être content que ce soit fait.

Emmanuel Girard : J’étais effectivement un peu lourd pour qu’il accepte de se pencher sur le cas de mon grand-père. Je connais Philippe depuis longtemps, j’ai lu ses livres, je connais donc ses qualités d’écrivain.  C’est quelqu’un qui analyse beaucoup, qui cherche à comprendre. Je sentais que ce serait une bonne création au final.

Philippe m’a dit qu’il n’aurait jamais pu écrire ce livre s’il avait été convaincu que votre grand-père était coupable.

Emmanuel Girard : J’étais sûr de mon fait. Mon grand-père a passé la deuxième moitié de sa vie à aider les autres, à combattre les injustices, alors, je ne le croyais pas coupable. Je savais que Philippe, avec sa manière d’enquêter, allait finir par s’en rendre compte. Tout était à charge contre lui lors du procès, je savais que la première impression de Philippe allait rejoindre le sens de tout le monde, mais j’étais certain que derrière, il allait  prouver le contraire.

Dans la première partie du livre, il n’est pas tendre avec votre grand-père.

Emmanuel Girard : Philippe est dans le sens de l’instruction. Mais, je savais que ça allait être contrebalancé par son enquête à lui.

Vous avez lu ce livre comment ?

Emmanuel Girard : Lire un livre sur son grand-père n’est pas anodin. Philippe m’a appris des tas de choses que je ne savais pas sur ma famille, sur cette histoire dans laquelle je n’étais jamais vraiment rentré. Mon grand-père, que j’ai connu de son vivant, n’en avait jamais parlé. Il avait fait une croix sur ce passé. C’était très douloureux pour lui. Dans la famille, on ne savait rien sur son histoire à lui et ce qu’il s’était réellement passé ce fameux soir de tuerie. J’ai lu le livre de Philippe en me focalisant sur les faits. Je n’étais pas dans la lecture « détente ». Je suis ravi car ce livre est hyper fort. Il a raconté des choses sur la relation père-fils magnifiques.

L’acte d’écrire ce livre vous a touché ?

Emmanuel Girard : Très profondément. D’ailleurs, j’ai dit à Philippe que c’était un moment formidable de ma vie. J’ai l’impression que ce livre règle les choses, réhabilite mon grand-père. C’est le seul à avoir essayé. Notre famille a gagné un truc très fort dans cette histoire. Après avoir lu ce bouquin, je ne vois pas comment on peut encore avoir le moindre doute sur son innocence. 

La thèse finale émise par Philippe, qui n’est pas la version officielle, vous convient-elle ?

Il y a pas mal de points dont parle Philippe qui donnent à réfléchir. Je ne suis pas loin de penser que sa thèse est la bonne.

Vous avez connu votre grand-père jusqu’à l’âge de 19 ans.

Je n’ai jamais eu de grandes conversations avec lui, d’ailleurs, c’est quelqu’un qui ne parlait pas beaucoup. Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir eu certaines discussions.

philippe jaenada,la serpe,prix fémina

Emmanuel Girard, Simon Girard et Philippe Jaeanada.

philippe jaenada,la serpe,prix féminaIl était comment avec vous Henri Girard (photo à gauche)?

Ce n’était pas un grand-père classique, mais il était sympa. Je me souviens qu’à 10 ans, il était venu à Noël. Avec mes deux sœurs, il nous a emmenés dans un magasin et nous a dit de choisir tout ce que l’on voulait. Sans modération. Je l’ai connu généreux.

Philippe Jaenada : Tu me disais qu’il te faisait un peu peur.

Emmanuel Girard : Il était assez impressionnant physiquement, même s’il était tout fin. Il était assez marqué. Je ne le connaissais pas bien. C’était pour nous l’écrivain au passé mystérieux et il y avait tout de même une distance entre nous.

Philippe Jaenada : Il a quand même abandonné ton père…

Emmanuel Girard : Encore une fois, c’est la vie de chacun. Quand on a vécu ce qu’il a vécu, que vais-je juger ? Il abandonne mon père à six mois. Il était certainement dans un mal-être incommensurable.

Il n’a choisi que des femmes chiantes dans sa vie.

Emmanuel Girard : Il a eu des carences affectives, cela a forcément tronqué sa relation avec les femmes. Ce qui est certain, c’est qu’il ne savait pas les choisir. Elles étaient très belles, mais elles étaient des bourriques. D’ailleurs, mon père faisait des choix similaires.

Qu’est-ce qui plaisait aux femmes chez lui ?

Philippe Jaenada : Il avait l’air sérieux, inquiétant, sûr de lui. Les femmes adorent cela.

Emmanuel Girard : J’ajoute qu’il était intelligent et charismatique. Et puis, il a souvent eu  beaucoup d’argent, il ne faut pas mésestimer ce détail.

philippe jaenada,la serpe,prix fémina

Henri Girard (alias Georges Arnaud).

Moi, en lisant le livre, j’ai ressenti beaucoup d’affection pour cet homme-là. Il était ce qu’il était, mais il était libre. Il faisait ce qu’il voulait.

Emmanuel Girard : C’est vrai que quand tu vois les romans que Philippe a écrit sur Sulack, Pauline Dubuisson et sur mon père, à chaque fois, tu réalises qu’il arrive a créé de l’affection pour les personnages.

Philippe Jaenada : Avec ton grand-père, c’était plus dur. Ce n’était pas gagné.

Emmanuel Girard : Oui, mais tu y es parvenu avec brio.

Philippe, je suis sûr que tu t’es amusé à le rendre antipathique dans la première partie du livre.

Philippe Jaenada : Je voulais refléter ce que je ressentais de lui au début. C’est vrai que j’ai tout fait pour qu’on ne l’aime pas et qu’on pense qu’il était rréellement coupable.

Emmanuel, avez-vous quelque chose d’Henri Girard dans votre personnalité?

Je ne sais pas. Philippe, en creusant tout ça, m’en a appris beaucoup sur lui et ma famille, ça m’a ramené à une compréhension et une explication de ce que je suis. Quand tu n’as pas tes racines, quand on ne t’explique pas d’où tu viens, tu as une façon de réagir par rapport aux choses que tu ne sais pas toujours bien comprendre.

Philippe Jaenada : Lors de diners chez toi, quand d’une manière ou d’une autre on attaque ton grand-père, tu peux devenir mauvais.

Emmanuel Girard : Comme mon grand-père, l’injustice me fait réagir au quart de tour. Mes sœurs aussi sont comme ça.

Toute votre famille a lu le livre ?

Quasiment. Ils ont tous apprécié et ils remercient Philippe pour les mêmes raisons que les miennes. Seule la fille d’Henri, Catherine, n’a pas réussi à le commencer. Elle a du mal…

Vous avez aidé Philippe ?

Emmanuel Girard : Mais c’était impossible de l’aider. Il en savait bien plus que moi.

Philippe Jaenada : Bien sûr que tu m’as aidé.

Emmanuel Girard : Je lui ai raconté ce que je savais, pas grand-chose, et ce qui se disait dans la famille. Non, franchement, Philippe, ton travail a été phénoménal. Merci encore !

philippe jaenada,la serpe,prix fémina

A l'issue de l'interview, avec Emmanuel Girard, Simon Girard et Philippe Jaeanada, le 7 septembre 2017.

06 novembre 2017

Lo'Jo (Denis Péan) : interview pour [Fonétiq Flowers]

lo'jo, fonetiq flowers, denis péan, interview, mandor

(Photo : Fabien Tijou)

Depuis plus de trente ans, Lo’Jo parcourt le monde entier avec ses chansons. Le groupe publie un quinzième album planant, [Fonétiq Flowers], où l’on retrouve son goût pour la musique du monde et toute sa fantaisie linguistique. Denis Péan (chant, claviers) est accompagné par  ses complices, Richard Bourreau (violons, imzad – vièle touareg), Nadia et Yamina Nid El Mourid (voix, percussions, kora…), Baptiste Brondy (batterie, percussions)…

Comme toujours, avec cet album, Lo’Jo nous invite à un incroyable voyage musical. Une modernité pop avec son lot de fulgurances poétiques et d'inventions rythmiques.

Le 8 septembre dernier, j’ai mandorisé une nouvelle fois Denis Péan au Café des Ondes (lire la première interview ici... c'était en 2014).

lo'jo,fonetiq flowers,denis péan,interview,mandorArgumentaire de presse officiel (un peu raccourci):

On écoute parfois d’une oreille distraite un ami de toujours, croyant deviner à l’avance ses paroles à venir. On achète parfois sans le lire le dernier livre d’un auteur installé qui avait pourtant durablement secoué notre adolescence. On oublie que les gens évoluent, progressent, changent, se rebiffent, vivent. On oublie que l’existence n’est souvent qu’une succession de renaissances. Ce [FONETIQ FLOWERS] nous rafraîchit soudainement la mémoire, car le groupe LO’JO y donne l’impression d’éclore à nouveau.

Après plus d’une quinzaine d’albums enregistrés depuis le début des années 80, des centaines de concerts sur tous les continents, des collaborations prestigieuses (Robert Plant, Tinariwen, Robert Wyatt, Archie Shepp…) et une aura que plus grand monde ne songerait à contester, le groupe angevin réécrit l’histoire. Ou presque. On retrouve bien entendu ici ou là les grands marqueurs de l’esthétique de l’orchestre emmené par Denis Péan, mais un souffle inédit traverse bel et bien ces treize titres enregistrés aux quatre coins du monde (Austin, Lafayette, Séoul, Tbilissi, Cotonou, Paris et Bamako). Paradoxalement, c’est pourtant probablement leur disque le moins « ethnique » malgré la présence d’un kayagum coréen, d’un panduri géorgien, d’un daf iranien, d’un rik ou d’un oud, et certainement le plus électro-acoustique de leur discographie.

Peut-être parce que le groupe a invité le touche-à-tout Albin de La Simone à venir ajouter des couleurs avec ses claviers hétéroclites ? Ou peut-être par que Lo’Jo y a simplement osé de nouvelles envies qui le taraudait depuis longtemps ?

A l’image de Tom Waits ou de Nick Cave, Lo’Jo refuse la course contre le temps qui passe et décide d’emprunter des chemins de traverse, qui lui permettent apparemment de passer d’une vie à l’autre, sans jamais flétrir.

lo'jo,fonetiq flowers,denis péan,interview,mandor

lo'jo,fonetiq flowers,denis péan,interview,mandorInterview :

Ce disque est, à mon avis, le plus abouti de votre œuvre.

J’ai toujours été passionné par le fait de mélanger des textures sonores. Pour ce disque, j’ai passé plus de temps à ce travail pour atteindre plus de précisions. J’étais accompagné d’un ingénieur du son qui m’a permis de bien doser le filtrage, les choses techniques par rapport aux amalgames que j’avais créé.

La participation d’Albin de la Simone a-t-elle été déterminante ?

Il a ajouté sa matière à lui. Il a épaissit les choses. Il a révélé des détails mélodiques ou rythmiques qui étaient dans l’ADN de la chanson. Il a eu beaucoup de tact et d’humilité pour adopter le projet, le développer, le rendre plus visible. J’ai aimé sa présence positive. Dès qu’il est intervenu, le disque a passé une dimension supérieure. Il est venu en arrangeur. Il a eu la courtoisie et l’élégance de ne pas placer un solo qui allait le mettre en valeur. Il savait que ce n’était pas son portrait qu’il devait poser sur ma musique.

Vous avez pensé à lui immédiatement ?

Je n’ai pas pensé à lui, car je ne le connaissais pas. Je voulais absolument avoir pour compagnon un clavier. C’était une obsession. C’est le réalisateur du disque Jean Lamoot qui me l’a suggéré. Il aime travailler avec lui, alors je lui ai fait confiance. C’était une bonne façon d’investir Jean dans le projet : lui permettre de travailler avec des gens avec lesquels il se sentais bien à l’aise.

Clip de "Café des immortels", extrait de [Fonetiq Flowers]

C’est primordial le climat, l’ambiance qu’il y a dans un studio quand on enregistre ?

Tout à une conséquence, dans la musique et dans la vie. Tout se transmet et tout se ressent. Il y a un proverbe malien qui dit : si le tambour est fait avec tromperie, il raisonnera avec tromperie.

Erik Truffaz revient pour la seconde fois sur un de vos albums.

J’aime la trompette. Pour moi, c’est un instrument sauvage, indomptable, intraitable. Il peut échapper à celui qui en joue ou l’emmener vers des territoires imprévus. A une époque, dans la musique de jazz, le trompettiste était payé plus cher que les autres musiciens. Je ne sais pas pourquoi, mais quand j’ai entendu cette information, ça m’a amusé.

Vous êtes nombreux dans le groupe, mais vous ajoutez toujours des musiciens extérieurs.

Lo’Jo n’est pas limité à moi, ni aux six personnes qui font le groupe. C’est un orchestre potentiel et malléable.

lo'jo,fonetiq flowers,denis péan,interview,mandor

Faire un album, ça devient la routine pour vous ?

Je sens que cette question est provocante sciemment. Un album n’est jamais facile à faire. C’est toujours semé d’embûches, on est en prise constante avec le doute. L’inspiration est notre amie, quelquefois elle est notre ennemie. Un disque, c’est un enjeu phénoménal pour nous. C’est notre survie. Avec un album, on joue ou on ne joue pas. Soit on a deux ans de tournée qui voit le jour, soit on reste chez nous… selon l’appréciation du public.

Votre public est fidèle, donc il n’y a pas grand risque.

On ne sait jamais, d’autant que j’ai l’impression de faire la même chose depuis toujours, en tout cas de poursuivre le même but. Avec le temps, j’espère affiner mon approche, affiner mes outils, pour mieux rendre l’image voulue. Je suis dans une quête permanente de l’indicible. Je me dis que je ferai toujours des disques parce que je n’attrape jamais l’indicible.

Quand vous commencez un disque, vous savez où vous allez ?

Non. La musique est un chemin qui nous dépasse. Rien n’est écrit sur de grands rouleaux. L’accident est l’allié de l’artiste. Le processus de création est tellement long. Depuis quelques paroles qui sont écrites sur un carnet, quelques suites d’accords sommaires, on finit par obtenir un résultat mixé, arrangé, passé au crible de la pensé de six personnes et du réalisateur. Un disque est sculpté collectivement.

Vous êtes toujours ouvert à toutes propositions musicales ?

Oui, par goût et par plaisir. Un disque, c’est une fête. La musique, c’est une fête. Autant inviter celui qui va mettre une bonne animation.

La base de départ n’est donc jamais respectée ?

Non. Elle est transgressée, elle est trahie. Des bribes qui étaient prometteuses s’avèrent peu convaincantes, d’autres lancées un peu au hasard, donnent quelque chose qui est bon. On ne sait jamais, donc on est toujours aux aguets pour composer avec ce qui arrive.

"Noisy Flower" (audio), extrait de [Fonetiq Flowers]

Vous racontez le monde avec beaucoup de poésie. Je n’ai pas envie de parler de vos textes tant je pense que chacun doit se les approprier à sa manière.

Tant mieux parce que j’ai beaucoup de pudeur par rapport à mes textes. Je suis prêt à masquer les évènements de mon intimité. J’en fais des histoires générales sans jamais évoquer la source. Même mes proches ne savent pas de quoi je parle au final. Mon groupe non plus d’ailleurs.

Le fait que les gens qui écoutent vos chansons les reçoivent à leur manière, selon l’état d’esprit dans lequel ils sont, selon ce qu’ils ont vécu eux-mêmes, cela ne vous gêne pas ?

Non, au contraire. Quelquefois, ils me donnent même les clefs de ce que j’ai dit. Ils comprennent quelque chose que j’ai écrit de façon automatique et spontané. Ils me donnent l’explication.

Le langage a deux versants ?

Le langage et le verbe sont dangereux. Je fais donc attention. Je ne parle jamais de politique, ni de religion, je rends juste l’atmosphère du monde. C’est l’atmosphère qui m’intéresse.

Que pensez-vous du monde d’aujourd’hui ?

Il est divers. Il y a tout dedans. Il a sa grâce et il a ses vices. J’ai une tendance à effacer ses vices, à  éventuellement magnifier le monde. Dans les situations,  je trouve ce qu’il y a de merveilleux. C’est une position qui permet de survivre.

Est-ce le rôle d’un artiste d’embellir le monde ?

De l’embellir ou de créer des choses qui adoucissent le monde, voire qui le guérissent. La musique a une grande vertu de rassurer, de nous faire rentrer dans un massage positif.

"Chabalaï", extrait de [Fonetiq Flowers]

Êtes-vous satisfait de ce nouvel album ?

J’aurais eu pas mal d’autres idées pour l’améliorer, le transformer, c’est sûr. Dire que j’en suis satisfait, vous savez, je suis rarement satisfait musicalement. Nous avons arrêté à cet instant-là, le disque est donc comme il est et comme on a été. Il a été le temps qu’on a pris pour le faire. Il a été l’énergie qui était en jeu. On a été attentif à aller au bout de nos idées. Nous nous sommes laissé des libertés. Il est plein de vie en tout cas. Il m’a semblé authentique quand on l’a fait. Il y a un paysage général dans lequel se loge des mystères, des énigmes, des superpositions qu’on ne saisit pas au premier degré. J’aime bien la perspective, j’aime bien quand il y a quelque chose de presque invisible.

Un album, c’est un jeu pour vous.

Le studio, c’est extrêmement ludique. On peut se corriger, revenir en arrière, recommencer, transfigurer une situation. Le studio est un alambic fabuleux.

Avez-vous la sensation de faire du bien aux gens ?

J’ai du mal à en avoir la prétention, mais on me le dit. Je reçois parfois des témoignages qui me dépassent. Parfois, on me raconte comment une chanson a accompagné la vie d’une personne ou le décès d’un proche.  C’est souvent poignant.

Ça met du poids sur les épaules ou un artiste n’y pense pas forcément quand il crée ?

Je n’y pense pas, mais l’artiste à une responsabilité.

Laquelle ?

Je ne sais pas. J’ai lancé cette parole en l’air, je ne sais pas la justifier.

lo'jo,fonetiq flowers,denis péan,interview,mandor

La séance photo...

Pour ce disque, vous avez enregistré des petits bouts dans différents endroits du monde.

On avait un studio mobile qui tenait dans une valise. Une carte son, un ordinateur, un micro et un casque et on a pu enregistrer où on voulait.

En Géorgie, Corée, Mali, Chine, Bénin, La Rochelle…

Quand on part en tournée dans ces différents pays, parfois on a deux jours à ne rien faire, autant enregistrer de la musique. Le voyage procure un éveil particulier, un sentiment énorme de liberté qui permet d’oublier ses soucis domestiques du quotidien. C’est juste bien et naturel.

Quand on a une vie de voyages, de concerts, de musique… revenir chez soi, retrouver la réalité, ce n’est pas difficile ?

Non, parce que j’aime tout dans la vie.

Même les factures ?

Oui. Ça ne me gêne pas. J’ai consommé, alors je paye. Franchement, j’aime l’ordinaire. Je ne me fais pas de hiérarchie entre me mettre au piano et faire la vaisselle. Pour moi, c’est pareil. N’importe quel moment est important.

Comment peut-on aimer l’ordinaire quand on connait l’extraordinaire ?

C’est possible. J’ai travaillé à m’affranchir d’un certain conditionnement et de joug de l’ordinaire. J’ai la vie que j’ai choisie. Je suis un privilégié dans ce sens-là. Je pense que chacun de nous peut accéder à trouver du merveilleux dans un petit évènement. Dans mes chansons, je raconte des choses ordinaires, mais j’admets qu’elles sont extraordinaires (sourire).

lo'jo,fonetiq flowers,denis péan,interview,mandor

Lo'Jo au Mali. Souriez, vous êtes filmés!

Vous vous sentez en phase avec le monde ?

Pas toujours. Mais un décalage, c’est créatif aussi. L’erreur est très créative dans la vie. L’échec est une notion tout à fait occidentale. L’échec est une sacrée source de vie, de remise en question.

Chaque album est une remise en question.

Je ne cherche pas la nouveauté en tout cas. C’est une notion qui ne m’intéresse pas tellement. Je sais que notre société est beaucoup basée sur le culte du nouveau. Moi, je préfère les choses patinées que les choses clinquantes. Etre nouveau, être nouveau dans l’instant, c’est être juste avec l’instant, être centré. C’est une faculté de clairvoyance.

Avez-vous l’impression d’avoir la carrière idéale ?

Non. Elle n’a pas été sans difficulté. Je crois d’ailleurs qu’il n’y a pas de carrière idéale. Je suis juste satisfait. Elle est telle que je l’avais imaginé quand j’ai commencé. J’ai rêvé quelque chose, je l’ai dessiné dans ma tête et je me suis appliqué à la rendre réelle, existante. J’ai eu la chance de rencontrer des gens avec qui j’ai pu m’élever dans la création et avec qui j’ai une amitié très forte. C’est le bonheur des coïncidences.

Vous avez toujours revendiqué le fait de faire partie d’un collectif.

Ca toujours été mon cheval de bataille.

Représenter un groupe, c’est compliqué ?

Oui. J’ai mis longtemps à parler au nom d’un groupe, même sur scène. Dire nous n’est pas pratique. Dire je est plus simple.

Il faut avoir une âme de leader ?

J’ai beaucoup pensé à ma position de leader ces derniers temps. Dans ma jeunesse, je ne l’étais pas parce que je n’en avais ni l’âme, ni la fibre. Mais à un moment donné, quand je voyais que ça patinait, j’ai commencé à prendre les rennes pour que le projet ne s’éteigne pas. J’ai pris ce rôle, mais il a été très souvent pesant pour moi. Le leader endosse toutes les responsabilités, toutes les erreurs, encore aujourd’hui, je ne suis pas certain que cela me convienne totalement. Je suis devenu leader par défaut. Quelque part,  je préférerais me taire et ne faire que de la musique.

lo'jo,fonetiq flowers,denis péan,interview,mandor

(Photo : Christian  Arnaud)

Vous êtes quelqu’un de zen dans la vie ?

J’apprends. J’ai appris. A la base, j’étais plutôt sanguin avec une tendance à être sur la défensive, voire à être agressif. Avec le temps, je change. Je prends les  choses avec plus de douceur.

Vous devenez sage ?

Non. Loin de là. Ça m’intéresse d’être bien positionné, d’être juste avec moi-même et avec les autres.

La scène représente quoi pour vous ?

C’est exaltant parce qu’elle a le pouvoir de  nous révéler et de nous galvaniser. Soudain, on est pris par une force qui nous dépasse. On parle du trac, mais le trac est une énergie qui est en train de monter en soi. La scène procure une transe qui est inouïe.

Expliquez-moi ce qu’il se passe quand on monte sur scène alors.

C’est un tourbillon. On n’a pas le temps de réfléchir. On accepte une réalité qui est toujours différente. On a les antennes très développées quand on est en état de jouer. L’acoustique est un sujet mouvant. L’humeur de notre voisin qui joue de la basse ou de la batterie est mouvante. Le public est inattendu. L’heure est demi de concert est une course dans laquelle on ne peut pas s’arrêter, sauf si on meurt.

La promotion, vous aimez ?

Je n’aime pas ce mot. Je n’ai pas l’impression de faire de la promotion. On me pose des questions, j’essaie d’y répondre le plus justement possible. J’ai des choses à dire aussi. C’est un privilège de pouvoir s’exprimer. Combien d’artistes merveilleux souffrent de ne pas être diffusés, de ne pas être entendus ? Moi, j’ai cette chance, j’en profite. 

lo'jo, fonetiq flowers, denis péan, interview, mandor

Après l'interview, le 8 septembre 2017.

lo'jo,fonetiq flowers,denis péan,interview,mandor

04 novembre 2017

ASV Chansons : interview de Alexei Smigielski et Stéphane Violas

asv chansons, Alexei Smigielski,Stéphane Violas, interview

asv chansons, Alexei Smigielski,Stéphane Violas, interview ASV Chansons, est née de la passion commune pour la chanson française indépendante de ses membres fondateurs Alexei Smigielski et Stéphane Violas (photo de droite : Anne-Claire Bertin). ASV Chansons est une association qui a pour but de soutenir la chanson française à travers différentes actions comme le booking, la promotion ou le management d'artistes.

Le parrain de l'association est Kerredine Soltani, la marraine est Lise Martin.

Les prochaines dates sont les suivantes (voyez comme ils ne chôment pas):

Le 9/11 : Terrebrune / Balthaze au Port du Salut

Le 16/11 : Alysce / Margot Cavalier au Petit Théâtre du Bonheur

Le 23/11 : Lucas Rocher / ReMila au Cosy Montparnasse

Le 30/11 : Sophie Le Cam / Ziako au Petit Théâtre du Bonheur

Le 7/12 : Alice Animal / Rosie Marie / Sébastien Polloni au Port du Salut

Le 15/12 : Carole Masseport / Cyprès au Barazik

Le 21/12 : Concert de Noel (Lizzie / Lise Martin / Chouf / Balthaze / ReMila) au Port du Salut

Stéphane vient des ressources humaines, Alexei, ancien journaliste, désormais commercial dans le tourisme, sont des amoureux de la chanson. Ils sont encore un peu regardés avec un œil étonné, voire méfiant, par la profession. De mon côté, je les soutiens, donc, je les ai rencontré le 1er août dernier pour en savoir plus.

asv chansons,alexei smigielski,stéphane violas,interview

Interview :

Vous défendez uniquement la scène indépendante ?

Alexei : On a depuis longtemps la volonté de découvrir de jeunes artistes. Moi je suis chanson française dite « classique ». J’aime beaucoup, Gauvain Sers, Nans Vincent, Lise Martin, Garance… Mes parents écoutaient Brassens, Brel, j’ai donc élevé au meilleur. De moi-même, quelques années plus tard, j’ai suivi la génération Delerm, Franck Monnet, Emily Loizeau, Matthieu Boogaerts… mais aujourd’hui il y a une génération très talentueuse qui me plait encore plus.

Stéphane : Moi, je suis plus rock. Je peux aller à un concert de Demi Mondaine sans problème. Nos goûts différents nous permettent d’être complémentaire.

Pourquoi avez-vous décidé de vous occuper d’artistes ?

Stéphane : Ça vient de moi. J’ai passé un diplôme pour travailler dans ce domaine-là. Quand Alexei a compris que les choses prenaient une tournure officielle, il m’a demandé s’il pouvait s’associer à moi. Il s’est beaucoup  impliqué dans la création de cette association.

Alexei : De mon côté, j’avais organisé deux concerts privés chez moi avec une cinquantaine de personnes invités, dont la plupart étaient des artistes. Ça s’est tellement bien passé que ça m’a donné le goût de recommencer, mais officiellement. Alors, le projet de Stéphane tombait à pic.

asv chansons,alexei smigielski,stéphane violas,interview

Stéphane Violas et Alexei Smigielski et quelques artistes fidèles.

Je crois savoir que l’une de vos ambitions était de trouver une salle pouvant remplacer le Limonaire.

Alexei : On a découvert  par hasard, le Cosy Montparnasse. Le patron me parle d’une date qui se libère. Le 21  juin 2017, le jour de la Fête de la Musique. J’ai appelé Lise Martin, notre  marraine, et Garance. Elles ont été rapidement d’accord pour tenter cette première aventure. Kerredine Soltani (« je veux » de Zaz, c’est lui, mais aussi pas mal de chansons pour des artistes comme Kendji Girac et Tal) a accepté d’être parrain de l’association et il est venu à la soirée.

Stéphane : On peut dire que cette date a vu naître officiellement ASV Chansons.

Il faut que vous vous entendiez bien pour tenir.

Stéphane : On s’entend merveilleusement. Nous avons les mêmes points de vue sur ce que l’on a envie de faire.

Alexei : On a la même passion des artistes et la même exigence qualitative sur ce que l’on propose. Pour les artistes, on propose des salles accueillantes et pour le public, on leur propose des artistes de qualité.

Quelles seront peu à peu vos activités ?

Stéphane : Pour le moment on tourne dans trois lieux : au Cosy Montparnasse, au Petit Théâtre du Bonheur et au Port du Salut. Outre trouver des lieux, nous voulons vraiment accompagner des artistes. Dans tous les métiers que j’ai faits,  j’ai toujours été dans une logique d’accompagnement. Avec la chute de la vente du disque, on s’aperçoit que les artistes sont amenés à tout faire, pas uniquement de la création. Certains le font parfaitement, d’autres moyennement. Il  y a des corps de  métier dans la musique que tout le monde ne maîtrisent pas. En fonction des artistes, on peut les aider là où ils ont des soucis. Nous avons une éthique : valoriser l’artiste.

Alexei : Au départ, on est dans une activité de booking. Trouver des dates pour des artistes. On a l’intention de créer un label pour produire nous-mêmes des artistes qui n’ont pas encore sortis d’album.

asv chansons,alexei smigielski,stéphane violas,interview

Stéphane Violas et Alexei Smigielski (au fond) avec quelques artistes et journalistes après la première soirée d'ASV Chansons.

Vous comprenez que certains professionnels regardent de travers votre association?

Stéphane : Pas vraiment. Il y a de la place pour tout le monde et nous ne marchons sur aucune plate-bande. Nous savons bien que nous avons beaucoup à apprendre, mais nous apprenons vite. A 40 ans, nous sommes très motivés pour réussir ce que nous sommes en train d’entreprendre parce que, je le répète parce que c’est important, la passion nous anime.

Alexei : J’ai envie que l’on fasse les choses à fond. Nous espérons avoir des dates de concerts  toutes les semaines. Perso, je suis « no limit ».

Stéphane : Moi, je suis plus sage. Je recadre parfois un peu l’enthousiasme d’Alexei (rires).

Y a –t-il des risques financiers ?

Stéphane : Quand on entreprend une aventure, il y a forcément un risque. Si on commence à se dire que ça ne va pas marcher, ce n’est pas la peine d’essayer. Mais, franchement, le risque est calculé. Notre passé commercial nous aide à poser des limites. 

Alexei : A partir du moment où on a de bons artistes, le reste suivra. Il y a toute une génération de chanteurs incroyablement talentueuse qui a le potentiel de toucher un large public. A nous de tenter de valoriser ces artistes qui deviendront un jour "majeurs".

asv chansons, Alexei Smigielski,Stéphane Violas, interview

Après l'interview, le 1er août 2017.

03 novembre 2017

Amélie-les-Crayons : interview pour Mille ponts

amélie les crayons,1000 ponts,interview,mandor

15 ans déjà… 15 ans qu’Amélie-les-Crayons nous enchantent. A chaque nouvel album/nouveau spectacle, on sait que l’on va être surpris. Nous attendons avec impatience (et systématiquement) cette aventurière musicale, celle qui toujours emprunte des chemins de traverse. 15 ans, que cette fée réinvente son art pour continuer à surprendre. Avec Mille ponts, encore une fois, elle est là où on ne l’attend pas.  Encore une fois, nous sommes sous le charme.

Cette quatrième mandorisation (lire la première, la deuxième et la troisième) s’est déroulée  dans un café de Belleville, le 21 septembre dernier.

amélie les crayons,1000 ponts,interview,mandorLe disque :

12 nouveaux titres originaux pour un album rythmé et enjoué. Réponse colorée au précédent album Jusqu'à la Mer qui était introspectif, très boisé, comme un cocon précieux. Ce nouvel opus est marqué par l'utilisation d'un grand nombre de percussions ou éléments rythmiques. Une grande partie des chansons a été composée à partir d'un rythme, et non d'une harmonie ou suite d'accords. Les arrangements ont pris un chemin beaucoup plus cinglant et dynamique. Ils font la part belle aux percussions donc, mais aussi aux guitares folk claquantes, mandoline, harmonica, slide, et bien sûr piano et voix. Un côté tribal parfois, autour de textes qui parlent de filiation, de liens e les gens, d'écologie aussi, de solidarité et d'espoir.

Ecrit et composé par Amélie-les-crayons, sauf « Un Enfant » Amélie-les-crayons / Thierry Chazelle 

Le spectacle :amélie les crayons,1000 ponts,interview,mandor

Mille Ponts est un spectacle sur le lien, la filiation, le fil invisible qui relie chaque vie sur ce monde. Il est lumineux, enjoué, rythmé, percussif, virevoltant, comme un bal extraordinaire où les danseurs, connectés par le pas, ne font plus qu'un. On y retrouve toute une ribambelle de nouveaux morceaux ainsi les plus anciens sous de nouvelles formes. Accompagnée de deux multi-instrumentistes épatants, Amélie, autour de son nouveau piano magique, vous convie à un moment chaleureux, interactif, festif et poétique dont on sort le cœur léger !

Textes et musiques : Amélie-les-crayons. Mise en scène de Fred Radix (Le Siffleur), interactions chorégraphiées de Denis Plassard ! Mise en Lumière de Clodine Tardy, décor de Michel Caroline, costumes de Nadège Cezette.

amélie les crayons,1000 ponts,interview,mandor

amélie les crayons,1000 ponts,interview,mandorInterview :

Depuis notre dernière rencontre en 2012, il s’est passé beaucoup de choses.

J’ai tourné pendant trois ans. Ensuite, il y a eu un moment de break obligatoire. Il y a plein de gens qui m’en veulent beaucoup pour ça. J’aime bien faire autre chose que de la musique. Ça me permet de faire le vide et de ne pas rester dans les mêmes manies. C’est de l’imprégnation quand tu chantes des chansons tout le temps. Après, quand tu veux en écrire une, elle ressemble à celle que tu chantes tout le temps. Elle fait partie de l’inspiration directe. Moi qui fais en  sorte que chaque album soit différent, j’ai besoin de passer par un moment de vide pour pouvoir écrire de  nouvelles choses.

En tournée, j’imagine que tu n’écris jamais.

La tournée est l’opposée de l’écriture parce que l’écriture c’est l’introspection, c’est chercher  en soi des choses. En tournée, tu es tourné (c’est le cas de le dire) vers les autres et l’extérieur.

L’album précédent, Jusqu’à la mer, était empreint d’espoir et très positif, mais la musique et les mélodies étaient plus mélancoliques.

C’est l’effet Bretagne, la brume, tout ça (rires). Dans cet album, la musique est plus dansante et légère.

Clip de "Y'a plus d'Saison".

Lors de notre précédente rencontre, tu m’as dit que tu aurais aimé changer de métier. C’est toujours d’actualité ?

C’est un truc que je disais depuis le début et que je pensais être vrai. Aujourd’hui, je me rends compte que je ne saurais pas faire autre chose et que je n’ai d’ailleurs pas envie de faire autre chose. J’ai passé un cap.

Est-ce parce que tu te trouves enfin à ta place aujourd’hui ?

C’est ça. Je pense que je n’avais pas assumé ma place pour me protéger. C’est un métier particulier, du jour au lendemain, on peut ne plus t’aimer. Alors ça me rassurait de me dire que je pourrais faire autre chose si cela s’arrêtait. Je considère que j’ai encore beaucoup de terrains à explorer dans la musique, beaucoup de choses à fabriquer.

amélie les crayons,1000 ponts,interview,mandor

Ton public te suit dans tout ce que tu fais depuis le début de ta carrière.

Nous avons une relation vraie. Ces dernières années, j’ai remarqué qu’il y a un endroit où je suis complètement à ma place, c’est la scène. S’il y a un lieu où rien n’est calculé, où  je n’ai aucune arrière-pensée et où je suis complètement naturelle, c’est bien là. Je me sens complètement libre, donc la relation que j’ai avec n’importe qui quand je suis sur scène est sans filtre. Du coup, c’est de l’amour. Ma relation avec le public donne du sens au métier que je fais.

Excuse-moi  la banalité de ma question, mais comment écris-tu tes chansons ?

Je suis traversée par les chansons. Parfois, elles me tombent dessus. Je travaille pour cela.  J’essaie le plus possible d’être connectée à moi et être hyper ouverte pour tout accueillir.

Tu ouvres tous tes chakras ?

Tu ne crois pas si bien dire. Je me dépollue la tête. Il faut être à l’écoute du moment où s’ouvre une fenêtre. Quand une inspiration arrive, il ne faut pas la louper.

Tu t’inspires de ce que tu peux voir ou vivre, mais tu universalises les histoires, c’est ça ?

Oui, c’est exactement ça. Une chanson ne t’appartient pas, chaque auditeur la prend comme il veut, selon ce qu’il est et selon sa vie. Une chanson, c’est comme le spectacle, c’est  magique, vivant. Ce sont des entités à part entière sur lesquelles je n’ai aucune prise. Ça demande de l’humilité parce que ce n’est finalement pas moi le maître.

Teaser du spectacle "Mille ponts"

Quand tu es sur scène, tu es une autre femme ?

Je vais te dire un truc très personnel. Sur scène, je suis complètement libérée de tous mes verrous. Plus rien ne me bloque. Je ne suis jamais autant moi que dans ce cas de figure. Dans la vraie vie, il y a des choses que je n’ose pas faire, sur scène, j’ose tout.

Faut-il que tu sois touchée par ta propre chanson pour considérer qu’elle est bonne ?

Bien sûr. Pour moi, c’est le baromètre.

Tu es pointilleuse quand tu enregistres ?amélie les crayons,1000 ponts,interview,mandor

Très. Et pour moi, un disque n’est jamais fini. Je pars du principe que tout est toujours perfectible. Mais plus on perfectionne, plus on enlève le coté vivant. Pour le texte, par contre, je sais m’arrêter.

Tu aimes bien cette période où tout le monde découvre ton disque ?

C’est à la fois hyper flippant et hyper excitant. C’est un peu comme un rendez-vous amoureux.

Tu as conscience de donner du bonheur aux gens ?

Quand je sors d’un concert, j’ai aussi la banane. C’est vraiment un échange, du partage. A partir du moment où il y a du partage, c’est du bonheur.

Toi-même, il y a un spectacle qui te donne du bonheur à chaque fois.

Sans conteste le cirque Plume. Je suis une vraie fan depuis toute petite. A 10 ans, c’est le premier spectacle que je suis allée voir dans  ma ville natale. C’est voyant les artistes de ce cirque exceptionnel que je me suis dit : « c’est ça que je veux faire dans la vie ». C’était un choc absolu.

Session acoustique de "Le bal des vivants" pour France 3 Auvergne-Rhône-Alpes.

amélie les crayons,1000 ponts,interview,mandorJ’ai lu dans le journal La Croix que tu priais.

Oui, c’est un outil pour moi. C’est ce qui me sert à me reconnecter.

Tu pries un Dieu ?

Je prie l’univers. C’est spirituel, sacré… pas du tout religieux. Par contre, j’ai fréquenté beaucoup les églises quand j’étais plus jeune. J’habitais Rue de Marseille à Lyon et il y avait une église juste à côté de chez moi. Sur un grand écriteau, on pouvait lire : « Cette église est ouverte à tous ceux qui cherchent la paix ». A chaque fois que j’ai ouvert la porte, c’était ouvert. J’allais dedans pour m’entraîner à chanter. Souvent, j’étais seule, je pouvais même chanter des chansons qui n’avaient rien à faire dans des églises. Il y a dans ces endroits-là une énergie particulière.

Après le chant, j’ai l’impression que ce que tu aimes le plus c’est danser. Il en est question dans ce nouvel album.

Je vais régulièrement dans les fest-noz en Bretagne. Pour cet album, tout est parti de là. Tout est dit dans ma chanson « Le bal des vivants » (voir session acoustique plus haut). Ce que j’aime dans cette musique festive, c’est qu’il y a une connexion entre les danseurs, les musiciens, la terre, le ciel, tout quoi ! Là, c’est de la transe. On est dans le partage absolu. Je suis allé au Fest-Noz  des 30 ans du groupe Carré Manchot, un groupe mythique en Bretagne. J’ai dansé sans m’arrêter de 17 heures à 5 heures du  matin. C’était dans la nature, on a vu le soleil se coucher et les lumières artificielles arriver. C’était l’euphorie totale.

amélie les crayons,1000 ponts,interview,mandor