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12 octobre 2017

François Alquier : interview par Fabien Martin pour L'aventure Starmania

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françois alquier,mandor,interview,l'aventure starmaniaFabien Martin est un ami auteur compositeur interprète dont j’apprécie le travail depuis qu’il enregistre des disques. Il a été un des tout premiers mandorisés il y a 11 ans, en juillet 2006, puis il est revenu en 2014. Nous sommes devenus amis au fil des années.

Un jour, il m’envoie un message.

Lui :
-Pour ton livre, L'aventure Starmania, tu veux bien que je te mandorise?
Moi :
-Euh...
Lui : Tu fais la promo des autres tout le temps, je ne te laisse pas le choix. Je vais m'occuper de ton cas, point barre!
(Ainsi, le 29 septembre dernier, dans son studio d'enregistrement, un de mes chanteurs préférés a fait son boulot d'intervieweur impeccablement. Il avait bien lu le livre et m'a posé une série de questions très intéressantes. 
(Fabien, reste dans la chanson, je ne veux pas que tu me piques mon job!) 
(Et merci pour tout!)

Interview :françois alquier,mandor,interview,l'aventure starmania

Bonjour François.

Bonjour Fabien.

Il y a environ deux ans, tu sortais un livre sur la chanteuse Louane, et aujourd’hui nous sommes ici pour parler de la parution de ton ouvrage sur l’aventure Starmania.

Tout d’abord, toi qui as l’habitude d’interviewer des chanteurs, qu’est-ce que ça te fait d’être interviewé par un chanteur ?

Etre interviewé n’est pas l’exercice dans lequel je me trouve le meilleur. Par un chanteur, qui plus est, c’est la première fois. Donc je ne sais pas. Je vais vivre cette expérience, et je t’en parlerai à la fin.

Alors ce sera notre première fois pour tous les deux. Tu as bien dormi ?

J’ai… moyennement dormi, mais pas à cause de ça.

La première question que je vais te poser sera la dernière à laquelle tu répondras, parce qu’elle n’est pas simple, et qu’elle va te demander un peu de réflexion et d’imagination. Tu vas donc y penser durant l’interview et j’y reviendrai à la fin.

Nous sommes donc en 2017, la dernière édition de Starmania a eu lieu en 1993 et, comme tu le sais, une nouvelle édition verra vraisemblablement le jour en 2018, sous la houlette de son auteur.

Ce que tu ne sais pas encore, en revanche, c’est que Luc Plamondon va t’appeler d’ici la fin de la semaine pour te proposer le poste de Directeur de Casting, poste que tu ne peux pas refuser évidemment.

Evidemment.

Qui verrais-tu dans chacun des rôles aujourd’hui ? Evidemment, on a besoin d’un casting franco-québécois, c’est le désidérata de monsieur Plamondon. Alors tu y réfléchis et on y revient dans trente minutes. Ok pour toi ?

OK.

françois alquier,mandor,interview,l'aventure starmaniaQuel âge avais-tu au moment de la première mouture de Starmania ?

J’avais onze ans, je m’en souviens parfaitement. J’avais fait acheter le disque bleu de 1978 par mes parents, pour la seule et unique raison qu’il y avait à l’intérieur un chanteur que j’entendais de plus en plus, Daniel Balavoine. « Le Chanteur » était joué sur toutes les radios. Et cette voix-là m’avait complètement… bouleversé. Je l’adorais.

Donc tu as acheté l’album de Starmania juste…

… Juste parce qu’il y avait Balavoine, exactement !

C’est un spectacle que tu as vu ou que tu as fantasmé ?

Oui je l’ai vu, mais uniquement la dernière version.

Je voulais savoir si tu avais vu l’original.

Malheureusement, non. Et c’est vraiment ma version préférée. J’ai aimé Starmania avec la première version. D’abord l’album bleu, enregistré en studio, puis la version live, un an plus tard, qui est, à mon avis, la plus complète. Le vrai Starmania c’est cet album-là, puisqu’il y a toutes les chansons, ainsi que les intermèdes qui racontent l’histoire.

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Avec Daniel Balavoine (Johnny Rockfort) en 1984 au Palais des Sports de Paris.

Donc c’est par le truchement de Balavoine que tu arrives à Starmania, mais tu y découvres d’autres chanteurs…

Oui, et j’ai fini par aimer toutes les chansons très rapidement. Je ne comprenais pas vraiment ce qu’elle racontait, parce que les thèmes abordés à l’époque ne me parlaient pas vraiment, mais j’aimais les voix. Et j’adorais la musique de Michel Berger. D’autant plus que toutes les chansons se suffisaient à elles-mêmes. On pouvait les écouter sans forcément penser à l’histoire.

Justement, c’était ma question suivante… Penses-tu que le public ait à ce point conscience de ce que raconte Starmania, au-delà des chansons ? Ne crois-tu pas que la redoutable efficacité et popularité de chacune des chansons n’a pas un peu éclipsé l’ensemble de la comédie musicale, son livret, son propos ?

Je partage ton avis. Les chansons ont éclipsé l’histoire et, j’irai même plus loin, elles ont éclipsé les interprètes.  En France, peu de gens savent que c’est Claude Dubois qui chante « Le Blues du Businessman » par exemple. Et encore, là, je te parle de la première version…

C’est ce que tu écris dans ton livre d’ailleurs, ce sont les chansons qui sont au service des interprètes et non pas l’inverse…

C’est ce que me disait le directeur de Radio Nostalgie. Quand la radio diffuse ces chansons, personne ne sait qui les chante, à part Balavoine et Fabienne Thibault.

Oui quand même… Dans ton avant-propos, tu mentionnes une personne que tu as interviewée pourfrançois alquier,mandor,interview,l'aventure starmania ton livre et qui te demande pourquoi tu aimes Starmania depuis toujours. Tu dis te retrouver dans l’incapacité de répondre. Depuis que tu as terminé le livre, j’imagine que tu as eu le temps de réfléchir à la question… As-tu une réponse à lui donner aujourd’hui ?

Je ne sais pas, j’imagine que toi aussi tu as des albums de référence, que tu as écouté toute ta vie, que tu aimes, mais tu ne sais pas vraiment pourquoi. Starmania, c’est un truc qui m’a toujours touché. Chaque chanson raconte une histoire dans laquelle tout le monde peut se retrouver.

Justement, est-ce qu’il y a une chanson qui te tient particulièrement à cœur ? Un personnage auquel tu t’identifies ? Ne me dis pas « Balavoine », attention! Je ne parle pas d’un chanteur en particulier, mais d’un personnage.

Je serai tenté, effectivement, de te dire que ma chanson préférée est « S.O.S. d’un terrien en détresse », car je la trouve superbe, mais Johnny Rockfort n’est pas le personnage dans lequel je me retrouve ; c’est un terroriste, il est plutôt faible, il se fait un peu mener par le bout du nez par Sadia puis par Cristal… De fait, en réalité, je trouve qu’il n’a pas tant de personnalité que cela.

Comme la plupart des terroristes aujourd’hui.

Oui, c’est vrai. Ma sensibilité m’amènerait donc plutôt vers le rôle de Marie-Jeanne, la serveuse automate. Je crois que c’est le rôle le plus universel. Elle raconte la solitude, les déceptions amoureuses, l’interrogation sur ce que l’on fait sur Terre, sur où est notre place… Marie-Jeanne se pose des tas de questions que l’on se pose tous. Les autres personnages sont davantage segmentants.

En lisant ton livre, j’ai eu la sensation que le succès et la réussite de Starmania, tant commerciale qu’artistique, tenaient au fait que Berger et Plamondon n’étaient pas du même continent. Un compositeur du Vieux Continent, et un auteur du Nouveau, avec tout ce que cela implique de modernité. Je ne sais pas si Starmania aurait été si visionnaire à l’époque, et donc autant d’actualité quelques décennies plus tard, si Luc Plamondon avait été européen. Qu’en penses-tu ?

Effectivement, Luc Plamondon est arrivé avec sa culture, et la culture nord-américaine, tu le sais, n’est pas la même que la nôtre. Et ce choix, Michel Berger l’a fait volontairement. Il savait qu’il n’allait pas trouver les mots, il sentait qu’il manquait quelque chose. Il n’avait pas la virulence de Plamondon, la même culture, ni forcément la même vision du monde. Cette association a été comme une étincelle, ils se sont trouvés. Et ils n’ont jamais pu refaire aussi bien, même s’ils ont remis le couvert par la suite avec « La Légende de Jimmy »…

Oui, un peu comme un vieux couple qui se remet ensemble des années après, mais ce n’est plus la même magie.

Ça n’a pas matché de la même façon. Je ne sais pas, il devait y avoir toutes les conditions réunies en 78 pour faire ce chef-d’œuvre.

françois alquier,mandor,interview,l'aventure starmaniaLes planètes étaient alignées.

Voilà, c’est ça!

Je voudrais revenir un peu sur ton livre, sur la façon dont tu l’as écrit. Quelles ont été les premières étapes ?

J’ai commencé par les entretiens. Comme tu le sais, c’est mon métier, et j’aime beaucoup ça. Tous les livres que j’écris sont à base d’interviews, je trouve que c’est le bon matériel pour commencer un livre. Donc j’en ai fait beaucoup, beaucoup, beaucoup… Et le problème c’est que quand tu as autant de témoignages, et là j’en avais quand même trente ou trente-cinq, c’est qu’il faut déjà les retranscrire. Savoir où tu vas situer telle phrase, telle citation, tel thème… et cela devient vite un casse-tête, un véritable enfer même ! J’avais tout imprimé, tout disposé par terre, je relisais, je me disais : « tiens, ça, ça peut aller là, ça ici », etc… C’était ludique, mais difficile.

Combien de temps t’a demandé l’écriture de ce livre ? A quelle fréquence, à quels moments de la journée ?

Ça m’a pris un an en tout, dont véritablement trois mois à temps complet, où je ne faisais quasiment que ça. 

Es-tu parvenu à sacrifier ta vie de famille et à laisser tomber tes amis afin de te consacrer pleinement à l’écriture ?

Les gens qui me sont proches ont eu la gentillesse de ne pas m’en vouloir quand j’avais beaucoup de boulot. Mais c’est vrai qu’on n’est pas disponible, ni dans le temps, ni dans sa tête. Mais je suis sûr que c’est pareil pour toi, qui est chanteur et musicien, quand on est dans son truc, on a du mal à s’en extirper. Starmania a occupé un an de ma vie ; je ne vivais que Starmania, je ne pensais que Starmania. Ça m’a fait pareil avec Louane. Quand tu prends un sujet,  tu vis avec, tu t’endors avec, tu te réveilles avec.

En tout cas, bravo, le livre est vraiment beau, bien documenté, très fourni en photos et en témoignages. J’ai appris par exemple que Michel Jonasz avait décliné l’offre de chanter « Le Blues du Businessan ». C’est fou !

Oui, mais comme je sais que c’est quelqu’un de ta famille, il faudra quand même lui demander si c’est vrai.

On lui demandera. Cela dit, puisqu’on est entre nous tu peux me le dire, de quels protagonistes aurais-tu aimé avoir les témoignages, t’entretenir, et qui n’ont pas voulu te répondre ? Ou peut-être que tu n’as pas osé contacter ? Evidemment, on pense à France Gall, Luc Plamondon…

Ce sont ces deux-là justement ! Luc Plamondon, je voulais que ce soit lui qui fasse la préface.

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Avec Luc Plamondon, l'auteur de Starmania, le 20 novembre 1998 à Radio Notre Dame.

C’est Maurane qui va être contente (Maurane signe la préface, NDLR)…

Je pense qu’elle le sait et qu’elle le comprend. Donc, concernant Plamondon, je n’ai pas eu de réponse. Ou plutôt une fin de non-recevoir de la part de son entourage, qui m’a expliqué qu’il ne participait jamais à ce genre de chose... France Gall, c’est une toute autre histoire. C’est quelqu’un de tout à fait admirable professionnellement, mais lorsque sort un projet concernant Michel Berger, je crois qu’elle aime bien avoir l’œil dessus, et moi je ne souhaitais personne qui veille sur ce que je faisais. Je voulais de la liberté et de la sérénité.

Donc tu ne lui as même pas demandé…

Pour être franc, j’ai hésité. Je me suis dit « soit je l’appelle », au risque d’être un peu embêté pendant l’écriture, soit je fais sans. Et il y avait suffisamment de témoignages d’elle à droite et à gauche sur le sujet pour que je puisse m’en passer.

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Avec France Gall (Cristal), le 3 septembre 2015. ®Bruck Dawit

La ou les personnes que tu as été le plus heureux de rencontrer ?

J’étais heureux de les voir tous, car ce sont des personnes qui ont fait partie d’une aventure qui me fascine. Donc passer un après-midi avec les uns et les autres, c’était génial. Maintenant, la rencontre qui m’a le plus intéressée, c’était quand même Bernard de Bosson. 

Ça ne m’étonne pas. Un grand monsieur du métier.

Un grand monsieur sans qui Starmania n’aurait certainement pas existé puisque, comme je l’explique dans le livre, c’est lui-même qui a insisté auprès de Michel Berger, alors encore un peu frileux, pour financer le projet… et sans avoir entendu une seule note de musique ! C’est une anecdote assez connue, mais je la trouve incroyable. Prendre ce pari…

… avec la maison-mère américaine, qui demandait des comptes et lui mettait la pression !

Oui, mais Warner USA finançaient aussi les albums de Quincy Jones sans non plus avoir entendu quoique ce soit, ce que ne manquait pas de leur rappeler Bernard de Bosson. C’est quelqu’un qui a été à la tête de Warner pendant 17 ans, il a tout vu, tout connu, découvert Véronique Sanson, Berger… Alors quand je suis en face d’un gars comme ça, qui me reçoit chez lui à grand renfort de whisky et qui me raconte tout ça, je me dis que je suis un peu privilégié. Et je me dis aussi que sans lui, il y a de fortes chances que Starmania, on n’en ait jamais entendu parler.  

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Avec Bernard de Bosson (l'homme sans qui Starmania n'existerait pas), chez lui le 19 janvier 2017.

Il faut parfois des gens un peu fêlés également pour suivre les artistes dans ce genre d’entreprise.

Exactement.

D’autres personnes ?

Je suis devenu assez proche de Sabrina Lory qui jouait Stella Spotlight dans la deuxième version, Peter Lorne également, qui était une des étoiles noires. Ce sont des gens qui m’ont beaucoup aidé, qui m’ont donné des photos personnelles inédites. Ils m’ont proposé de venir chez eux et on a sélectionné ensemble tout un tas de photos. Les frères Groulx, Richard et Norman respectivement Zéro Janvier et Johnny Rockfort, se sont réunis un après-midi pour retrouver et sélectionner plein de photos et me les envoyer par mail. Wenta, une formidable Sadia, aussi m’a envoyé des photos de sa collection personnelle. Tout ça fait une somme de documents que personne n’a jamais vu ! Je voulais absolument que le fan de Starmania y trouve son compte.

François, toi qui est un peu un des grands spécialistes de la chanson francophone, penses-tu qu’un opéra rock aussi puissant que Starmania puisse être créé d’ici disons… les 300 prochaines années ?

Je n’y crois pas du tout en fait. Mais je l’espère bien sûr, j’aimerais bien que quelqu’un détrône Starmania un jour. J’ai vu beaucoup de comédies musicales, ça n’a jamais, jamais le niveau de Starmania. Ni dans les thèmes abordés, ni dans les voix. Peut-être dans le décor, dans la scénographie, mais ça ne me touche pas. Même « Notre-Dame-de-Paris », pourtant écrite par Luc Plamandon… je trouve ça tellement insipide…

Et encore, au niveau des compositions, tu ne cites pas la pire de ces vingt dernières années… Pour le reste, c’est vrai qu’en général on sent que tout a été lissé et raboté afin de plaire au maximum de personnes mais que plus personne ne s’en souvienne.

Et c’est l’erreur. Dans la première version de Starmania, il n’y a rien d’édulcoré. D’ailleurs, lors de la deuxième version, ce n’est déjà plus pareil…

françois alquier,mandor,interview,l'aventure starmaniaEn ce qui te concerne, tu es plutôt version 1979, 1988 ou 1994 ?

79 et sans conteste. 

Ce qui est dit en sous-texte dans ton livre, c’est que l’ambiance des représentations de Starmania en 79  n’est pas fofolle… c’est un peu la lutte des egos. On sent qu’ils ne vont pas partir ensemble en vacances… Contrairement aux versions suivantes d’ailleurs.

Cette réunion entre les Québécois et les Français était une première, et on m’a souvent dit qu’ils ne s’entendaient pas forcément bien entre eux. Mais également entre musiciens américains et chanteurs canadiens ! Il y avait pas mal de mics-macs en coulisses. Les petits conflits, l’esprit de compétition, etc…  Quant à France Gall, elle avait une place un peu particulière, puisqu’elle était également la femme du compositeur, en plus d’être déjà une star. Balavoine, lui, ne voulait pas vraiment en être. Ces histoires de comédies musicales, son personnage de terroriste, il avait vraiment peur que ça parasite sa carrière qui commençait à décoller. Ce manque d’envie, ça ne facilite pas vraiment l’adhésion. Et puis il y avait le metteur en scène, Tom O’Horgan, un Américain un peu déjanté, qui n’aidait pas à l’ambiance.

Qu’est-ce que tu reproches aux versions suivantes ?

J’aime beaucoup la deuxième version,  celle de 1988. J’aime beaucoup Sabrina Lory, Renaud Hantson, Wenta, les frères Groulx et bien sûr Maurane. Même la mise-en-scène est pas mal du tout. Je déplore juste le fait qu’ils aient retiré certaines chansons. Et je regrette vraiment les arrangements musicaux, très marqués années 80. Ils étaient très dans l’époque, et forcément, ça a mal vieillit.

C’est vrai que les versions qu’on entend aujourd’hui sont toujours celles de 79.françois alquier,mandor,interview,l'aventure starmania

Toujours ! Starmania, on entend toujours la première version. Quant à celle de 1994, mise en scène par Lewis Furey et tant décriée par France Gall, c’est la seule que j’ai vue en vrai. C’était un peu déroutant, car le délire de Lewis Furey n’était pas du tout celui de Berger ou de Plamandon, mais je ne l’ai pas trouvé non plus catastrophique. C’était spectaculaire, avec cascadeurs, jongleurs… On en avait plein les mirettes, c’était vraiment la grosse artillerie. Mais plus le temps passait, moins il y avait de décor, de personnes sur scène… ça devenait un peu n’importe quoi à la fin.

Et toi, est-ce que tu aurais aimé chanter dans Starmania ?

Je ne sais pas, et puis aujourd’hui c’est moi qui pose les questions. En plus, tu sais que c’est ma première interview alors c’est important de s’inspirer de ce qui a été fait avant, par les maîtres. Je vais donc, pour terminer, te poser trois questions « à la manière de ».

OK, allons-y.

On va commencer à la manière de Thierry Ardisson.

Tu as pris beaucoup de cocaïne pour écrire ce livre ? Peut-être même avec certains interprètes de Starmania ?

Avec les interprètes de Starmania, je n’ai bu que du thé ou du café. Ah! Aussi un Coca Light un jour. 

Quelle tristesse cette époque…

Maintenant, à titre personnel, je ne prends pas de drogue, mais il m’est arrivé d’être accompagné d’un bon verre de vin. Ça me détendait et finissait par débloquer la situation quand je me retrouvais dans une impasse.

françois alquier,mandor,interview,l'aventure starmaniaA la Manière de Yann Moix.

L’impossible n’étant pas le contraire du possible, mais plutôt une sorte de possible qui serait arrivé à son incandescence, penses-tu que c’est justement parce qu’une telle comédie musicale était impossible à réaliser en France que Luc Plamondon et Michel Berger l’ont fait ?

Euh… oui. T’as pas un aspirine, s’il te plait ? 

Et enfin à la manière de Jacques Chancel. Et Dieu dans tout ça ?

Dieu n’a pas sa place dans Starmania. Etonnamment, il n’est pas du tout question de religion. Il y a juste eu dans la première version un gourou d’une secte.

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Pendant l'interview...

Je reviens donc à ma première question. Tu as fait ton casting ?

Qui verrais-tu dans le rôle de Johnny Rockfort ?

C’est compliqué pour moi qui suis toujours à la recherche du nouveau Balavoine. Mais je dirai Pierre Lapointe.

J’en étais sûr. Zero Janvier ?

Renaud Hantson. Il a participé aux versions 88 et 94, il serait parfait pour faire le raccord. Et il a l’âge du rôle à présent.

Stella Spotlight?

Une québécoise aussi foldingue que Diane Dufresne à l’époque : Klo Pelgag. Elle est peut-être trop jeune, mais elle serait très bien, excentrique comme il faut. Son show est une folie totale.

Ziggy?

Eddy de Pretto.

Cristal?

Louane, tiens!

Oui, enfin si France Gall accepte. Sadia?

Je ne vois pas à quoi tu fais référence (rires). Mais ma réponse est Fishbach.

Et enfin Marie-Jeanne ?

Buridane.

Très bon casting. Merci.

Merci, c’était ta dernière question ?

Oui, et je te remercie de tes réponses.

françois alquier,mandor,interview,l'aventure starmania

Pendant l'interview (bis). (En vrai, c'est pas vrai. On a fait ça avec le retardateur après... comme d'habitude).

En off, mais l’enregistrement continue:

François : Tu crois que ça va intéresser les gens ce livre ?

Fabien : Je pense que ça va intéresser des gens, oui, bien sûr. Les fans de Berger, Balavoine, y’en a… Peut-être pas les 15/18 ans…

François : Eh ben tu sais, je suis très étonné d’une chose, je m’aperçois que, depuis un an que j’enquiquine les gens avec Starmania, beaucoup me disent qu’ils adorent !

Fabien : Tous les âges ?

François : Plein de jeunes aussi ! Parce que papa et maman écoutaient Starmania.

Fabien : Mais qu’est-ce que tu appelles un jeune aujourd’hui ?

François : Ah oui, euh…

Fabien : 20 ? 25 ?

François : Euh… oui, enfin un peu plus quand même…

Fabien : Ah oui, tu veux juste dire plus jeune que nous quoi.

François : Voilà, des jeunes de 35 ans quoi.

Pour finir, je me suis amusé à plonger dans mes archives et à retrouver tous les artistes qui ont participé à Starmania et dont j'ai croisé la route, des années 80 à aujourd'hui... certains plusieurs fois, mais jamais pour parler de l'opéra rock. La vie est paradoxale. 

Commençons par l'artiste qui a préfacé mon livre, Maurane, rencontrée dans les années 90. Elle a joué une merveilleuse Marie-Jeanne dans la version 1988. 

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Maurane, le 30 mars 1993, au Palais des Congrès de Strasbourg. 

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Maurane à Top Music, le 24 mai 1994.

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Maurane à Top Music, le 24 mai 1994.

Voici Fabienne Thibeault, la toute première Marie-Jeanne en 1978 et en 1979.

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Fabienne Thibeault, le 23 avril 1987, à l'Olympia pour la soirée de la Fondation Daniel Balavoine. 

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Fabienne Thibeault, en 2015, lors d'un conférence de presse/cocktail de présentation des nouveaux programmes de Télé Melody.

Une star mondiale à présent. Céline Dion, qui a participé à la version discographique anglaise de Starmania, Tycoon. Elle y interprète le tube "Ziggy" et un tonique "Tonight We Dance".

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Céline Dion, le 4 novembre 1986, à l'hôtel Etoile Maillot. 

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Céline Dion, le 4 novembre 1986, à l'hôtel Etoile Maillot. 

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Céline Dion, le 29 novembre 2012 pour l'émission CD'Aujourd'hui. 

Restons dans Tycoon. Un autre grand interprète: Peter Kingsbery. Il interprète la version anglaise de "SOS d'un terrien en détresse", "Only The Very Best", ainsi que "Ego Trip". Cette photo est intéressante, car avec nous, il y a Peter Lorne, une étoile noire de la version de 1988 (et un artiste qui m'a beaucoup aidé pour mon livre).

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Avec Peter Lorne et Peter Kingsbery, le 12 juin 1995, à l'Olympia, lors d'une soirée de l'association Daniel Balavoine, dont je faisais partie. 

J'ai aussi rencontré très souvent Renaud Hantson, un grand Ziggy (qui a joué aussi Johnny Rockfort) dans la version 1988.

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Renaud Hantson, le 21 novembre 1992, à la nuit des Tops à Strasbourg. 

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Renaud Hantson, le 21 novembre 1992, à la nuit des Tops à Strasbourg. 

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Renaud Hantson, le 12 janvier 1993, au forum Fnac de Strasbourg pour Top Music. 

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Renaud Hantson, au Salon du Livre de Provins (que j'animais), le 14 mars 2013.

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Renaud Hantson, à l'agence Mixicom, en juin 2013.

Voici quelques rencontres avec Solal (qui n'avait pas encore ce pseudonyme à l'époque), un Ziggy qui a succédé à Renaud Hantson dans la version 1988. Depuis, il est présent dans beaucoup de comédie musicale, encore aujourd'hui.

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Solal, le 21 août 1986, à la Grande-Motte lors d'un Podium Europe 1.

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Solal à Kourou (Guyane française), lors d'une l'interview à Couleur 3, le 8 septembre 1989.

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Solal sur la scène du Festival de Kourou (que j'animais), le 9 septembre 1989.

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Solal, en "route" pour les Iles du Salut, le 11 septembre 1989.

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Solal, en "route" pour les Iles du Salut, le 11 septembre 1989.

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Solal, en "route" pour les Iles du Salut, le 11 septembre 1989. Il y a entre nous deux, Marc Tobaly (ex guitariste des Variations) et Jean-Pierre Mader. 

Et enfin, pour terminer, après une de mes premières interviews,  le 22 août 1984 à La Grande-Motte, lors d'un podium Europe 1,  un souvenir avec celle qui fut Cristal en 1989, Nathalie Lermitte.

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On en parle là:

Chez TouteLaCulture.com.

Sur le site de  France  Bleu.

Sur le site de TV Melody.

Sur le blog Bios enchantées.

Et soudain, la presse people et leurs extraits non contextualisés.

Le pompon avec Voici, puis Yahoo qui copie-colle, et ceux qui suivent, GalaNon Stop People, OrangePure People, Free, Télé Loisirs, Le Gossip, Le Point (oui, même eux!)

Quelques médias:

MOI FM (le podcast de l'interview est là!), le 16 octobre 2017. Interview de Sabrina Fraty. Emission avec Fabienne Amiach (présentatrice de la météo sur France 3 depuis 28 ans) pour son livre "Les potagers des grosses légumes" aux éditions Fortuna.

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Sabrina Fraty, Fabienne Amiach et moi.

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Sabrina Fraty, Fabienne Amiach et moi.

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Fabienne Amiach et moi interprétant en direct, "Le monde est stone".

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Photo d'après émission avec Sabrina Fraty, le rappeur Alibi Montana (directeur de la radio), Fabienne Amiach et moi. 

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Ici avec Olivier Vadrot (manager d'artistes), Sabrina Fratry, Fabienne Amiach et son éditeur François Michalon

 

09 octobre 2017

Erwan Larher : interview pour Le livre que je ne voulais pas écrire

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(Photo : Dorothy-Shoes)

Erwan Larher était au Bataclan le 13 novembre 2015. Erwan Larher est écrivain. Erwan Larher est un écrivain que j’ai rencontré bon nombre de fois (voir/lire ses différentes mandorisations là en 2010ici en 2012 et encore là en 2013). Erwan Lahrer est un écrivain que j’ai rencontré bon nombre de fois avant l'attentat du Bataclan. Après le drame, je n’ai pas su comment gérer l’amitié et la considération que je lui porte, je n’ai pas su comment me comporter pour lui témoigner mon affection (je n’ai donc rien fait. C’est génial non ?), je n’ai pas su lui rendre visite à l’hôpital, lui envoyer au moins un message gentil et compatissant (comme l’ont fait tous ses amis. Bravo François ! Pour un type dont tu dis depuis toujours qu’il va devenir un auteur culte un jour et que tu as toujours apprécié humainement, c’est bien joué !), bref, je n’ai pas franchement été à la hauteur. Je n’ai jamais bien su me comporter devant l’indicible (rencontré pourtant souvent). Bref, alors que je l’avais reçu pour la plupart de ses ouvrages, et ce, depuis le premier, je n’ai même pas été capable de le contacter en 2016 pour la sortie de son livre précédent Marguerite n’aime pas ses fesses. J’avais peur de passer pour un opportuniste (ce qui est particulièrement con puisque je l’ai toujours défendu avant « les événements »). Lui, par contre, m‘a-t-il dit, pensait que je me désintéressais de ce livre (quiproquo mon amour). Et puis, j’ai fini par le recroiser dans quelques soirées littéraires d’amis communs. Moi, toujours pas tout à fait à l’aise, sans aucune raison. Puis, j’ai lu Le livre que je ne voulais pas écrire. Un choc. Uppercut en plein cœur.

J’ai pris sur moi de « renormaliser » ma relation avec Erwan (qui, je le rappelle, n’avait aucune raison de ne plus être normale. Je vous laisse, je file voir un psy ! Je n’ai peut-être pas tout à fait trouvé ma place dans la vie et la société en général.) Je me suis rendu le 8 septembre dernier à la soirée de lancement de son dernier livre et je lui ai fait part de tout ça. Il m’a regardé m’expliquer pathétiquement. J’ai lu dans son regard, « t’es con », mais ce n’est pas ce qu’il m’a dit. Il est gentil Erwan. Bref, le 15 septembre dernier, nous nous sommes revus, comme en 40 (quelle belle expression!) pour une mandorisation... à l’ancienne, donc.

Je l'aime Erwan  Larher. 

erwan larher,le livre que je voulais pas écrire,interview,mandor4e de couverture :

Je suis romancier. J’invente des histoires. Des intrigues. Des personnages. Et, j’espère, une langue. Pour dire et questionner le monde, l’humain.
Il m’est arrivé une mésaventure, devenue une tuile pour le romancier qui partage ma vie : je me suis trouvé un soir parisien de novembre au mauvais endroit au mauvais moment ; donc lui aussi.

L’auteur :

Erwan Larher est né à Clermont-Ferrand – hasard d’une affectation militaire paternelle. Un jour, suite à ce qui pourrait ressembler à une crise de la trentaine, il quitte l’industrie musicale dans laquelle il travaille pour se consacrer à l’écriture. Mais continue à écouter du rock avec plein de guitare dedans, écrire des paroles de chansons, des séries TV et jouer au squash. Récemment, il s’est aussi lancé dans la déraisonnable aventure de réhabiliter un ancien logis poitevin du XVe siècle pour en faire une résidence d’écriture. 
Après Qu’avez-vous fait de moi ? et Autogénèse (Michalon, 2011, 2012), il a publié L’Abandon du mâle en milieu hostile et Entre toutes les femmes (Plon, 2013 et 2015).  
L’Abandon du mâle en milieu hostile a reçu les prix Claude Chabrol et Louis Barthou (de l’Académie française) en 2013.

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(Photo : Emma Picq)

erwan larher,le livre que je voulais pas écrire,interview,mandorInterview :

T’attendais-tu à ce que ce livre génère autant de belles choses ?

Non, d’autant que dans mon esprit, ce livre ne devait pas sortir. Il est finalement devenu un objet entre deux livres souhaités et réfléchis. Mon éditeur m’a incité à le sortir. Dès le mois de mai, j’ai commencé à avoir des retours plus que positifs des libraires.

Avais-tu peur que ton livre soit un succès pour les mauvaises raisons ?

Bien sûr. Mais, il ne faut pas se mentir, si les gens s’intéressent à lui, ce n’est pas que pour ses qualités littéraires, c’est aussi parce qu’il est question de la tragédie du Bataclan. Mais, je suis frappé de voir que les lecteurs y trouvent autre chose, qu’ils y voient ce que j’ai voulu y mettre, c’est-à-dire mon travail d’écrivain. Après, le sujet, c’est le sujet.

Au fond, pourquoi as-tu écrit ce livre ?

Parce que c’est finalement l’histoire de chacun d’entre  nous. Je crois que les gens lisent ce livre comme s’ils lisaient une part de leur histoire, presque avec un H majuscule. C’est curieux parce que j’ai remarqué que cela génère de l’amour.

Tu t’imaginais bien que ce sujet allait intéresser beaucoup de monde.

Je me suis dit que ce sujet n’allait intéresser personne, au contraire.

Tu racontes que tes amis t’ont poussé avec insistance, quitte à te froisser, à écrire ce livre. Tu étais le seul écrivain présent au Bataclan ce soir-là.

Entre tes proches qui ont envie d’avoir ta lecture, ton œil, ta plume et là, l’espèce de bouche à oreille qui est en train de se passer, il y a un monde.

Tu as bien fait de céder.

Je n’ai pas cédé. Je le raconte dans le livre. Un matin, c’est venu tout seul, j’ai écrit. L’écriture a précédé la décision d’écrire.

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Le 8 septembre dernier à la soirée de lancement de "Le livre que je ne voulais pas écrire". Ici Erwan Larher et Sigolène Vinson.

J’ai souvent eu les larmes aux yeux. Principalement à la lecture des « Vu de dehors », les témoignages de tes proches.

Ce livre ne serait pas ce qu’il est sans ces témoignages-là. Quand j’ai eu cette idée, j’ai dit aux personnes concernées que je ne savais pas si j’allais réellement utiliser leur récit. En fait, j’ai considéré que cela me permettait de me décentrer de ce qui me faisait peur : le nombrilisme et l’auto-apitoiement. J’ai donc dit « banco » !

Tu as dû être ému en lisant ces témoignages, non ?

Evidemment. J’ai essayé de ne pas me laisser envahir par l’émotion en me disant que cela faisait partie du projet littéraire. Maintenant, te dire que j’y suis parvenu…

Tous les gens que tu as sollicités ont accepté ?

Certains ont écrit, mais ont finalement décidé de ne pas être dans le livre C’est le cas d’Emilie de Turckheim. Elle m’a écrit un très beau texte : « voilà, c’est juste pour toi ! » C’est beau, ça aussi. J’ai également sollicité Philippe Jaenada, qui a été très présent quand il m’est arrivé ce qu’il m’est arrivé. Mais il était déjà très en retard sur l’écriture de son dernier livre, La serpe. Il en a été franchement désolé, mais c’était impossible pour lui de dégager du temps.

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Le 8 septembre dernier à la soirée de lancement de "Le livre que je ne voulais pas écrire". Ici Erwan Larher avec notamment Bertrand Guillot et Jérôme Attal.

Dans la vie, on ne sait pas toujours à quel point les proches nous aiment. Toi, tu en as la preuve manifeste avec les textes qu’ils t’ont envoyés.

Ce n’est pas faux. Mais, je l'ai écrit dans le livre, ça fait des années que je dis aux gens que je les aime. Quand tu dis aux gens que tu les aimes, il y a un retour d’amour. Quand tu donnes, tu reçois. Dans mon cas, effectivement, grâce au livre, c’est dit, c’est écrit, cela se voit c’est comme gravé dans le marbre.

Ce qui m’a agacé, c’est que l’on ne sache pas qui a écrit quoi.

Où est l’importance de savoir qui a écrit tel ou tel témoignage ? J’ai pris cette décision immédiatement. J’ai prévenu tout le monde que j’allais incérer les textes, mais qu’ils n’allaient pas être signés. Tout simplement parce que je trouvais que cela aurait nuit à la fluidité du roman. Une signature aurait cassé cette fluidité. Je voulais aussi que l’on soit tous ensemble, sans singularité.

C’est toi qui as sollicité tout le monde ?

Oui, j’ai demandé à une vingtaine de personnes. Des proches et des moins proches. Il y a même des gens que je connaissais peu, qui ont juste manifesté l’envie de venir me voir à l’hôpital et qui ont été touchés par ce qui m’est arrivé. Ils ont écrit de très belles choses.

Tu as relancé les gens ?

Non, il y avait de ma part une invitation et une deadline, soit ils disaient oui et ils écrivaient, soit il n’y avait pas de réponse ou des impossibilités temporaires, là, je ne relançais jamais.

erwan larher,le livre que je voulais pas écrire,interview,mandorIl y a aussi un texte de Loulou Robert, ton amoureuse.

Je ne lui ai pas demandé de texte. Je trouvais ça déplacé et indécent par rapport à ma compagne d’avant. Avec Loulou, nous estimions que ce n’était ni opportun, ni approprié, car elle est arrivée dans ma vie après ces événements. Il se trouve que la veille de faire partir les épreuves à l’éditeur, je reçois un mail d’elle avec une pièce jointe. Je lis son texte qu’elle estimait évidemment mauvais parce qu’elle doute toujours (et à tort) de ses talents littéraires et il m’impressionne. J’appelle mon éditeur et je lui demande de le lire aussi. Il me répond immédiatement en me disant que c’est magnifique, magique même. Il a donc fallu réorganiser la fin du livre pour que ça se termine sur le texte de Loulou. Il avait sa place pleine et entière. De toute manière, ce livre est une suite de coïncidences heureuses. Chaque fois que j’étais dans une impasse en termes d’écriture, il se passait quelque chose qui débloquait la situation.

Avec ce livre, as-tu l’impression d’avoir fait quelque chose qui te dépasse ?

J’ai l’impression que ce projet ne m’appartient plus. C’est très étrange comme sensation, parce que jusqu’à présent, j’écrivais des romans qui trouvaient plus ou moins leur public. Là, je suis dépossédé parce que tout le monde s’approprie le livre. Je trouve que cela ne fait qu’enrichir plus encore le projet parce que cela tisse de jolis liens.

Je te connais depuis pas mal de temps, plus en ta qualité d’écrivain que personnellement. Je sais qu’un de tes objectifs, en tant que romancier, c’est de questionner le monde. Je me trompe ?

Non, c’est tout à fait ça. Je souhaite que le lecteur ne soit pas tout à fait le même quand il a fini un de mes livres. Si les lignes de chacun ont un peu bougé, j’ai fait mon boulot de romancier.

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Admets-tu  que l’on ne peut pas lire ce livre-là, comme on lisait tes précédents romans. 

Je me rends compte de cela d’interview en interview. Mais qu’est-ce que cela changerait à la qualité du texte si j’avais tout inventé, si je n’avais pas été au Bataclan ?

Déjà que dans un roman lambda, on tente de savoir ce qu’il y a de l’auteur dans l’histoire, alors avec ce sujet précis, il me semble compliqué d’y faire abstraction.

Mais qu’est-ce que cela changerait ?

Tout.

Imagine qu’un jour, on apprend que je n’y étais pas. Est-ce que cela voudrait dire que mon livre est moins bon. J’espère que non.

Ce serait au minimum du mauvais goût et de l’imposture.

Est-ce qu’on en a voulu à Romain Gary d’avoir été Emile Ajar et d’avoir trompé son monde ?

Ce n’est pas pareil. Ce qui est arrivé au Bataclan a touché au cœur et traumatisé tout le monde.

D’accord, ce n’est pas tout à fait la même chose, mais je pense que tu as compris l’idée.

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(Photo : Laetitia Nabrin, à la Forêt des Livres 2017)

Le regard des autres a changé envers toi ?

Les premiers mois après l’attaque, quand les gens ont appris que j’y étais, les gens étaient choqués, estomaqués, en empathie immédiate. Ca s’estompe aujourd’hui.

Et dans le milieu littéraire ?

Bonne question ! Aujourd’hui, ce que je trouve drôle, dans les salons du livre par exemple, c’est le regard de mes collègues parce que le livre fait parler de lui et qu’il trouve son public. Tu connais ce milieu, c’est symbolique tout ça. Chacun à sa petite place, chacun se juge par rapport aux autres. D’auteur échevelé un peu sympathique, qu’on aime bien avoir en salon, d’un coup, j’ai senti une forme de respect de la part de mes collègues. Beaucoup de ceux qui ne me calculaient pas avant, viennent désormais me saluer.

Tu es passé dans la catégorie supérieure ?

Je trouve ça tellement ridicule. Moi, je continue à ne pas me prendre au sérieux. On écrit des livres, nous ne sommes pas des chirurgiens, on ne sauve pas le monde. Ça va quoi ! Restons calme !

Non, je pense que le nouveau respect dont tu fais l’objet vient aussi du fait que tu as vécu une situation hors du commun, comme tu le disais tout à l’heure, à dimension historique. Cela peut impressionner.

Je n’ai pas choisi d’être là où j’étais à ce moment-là. Je ne suis pas un héros. Je n’ai aucun mérite.

Comme tu l’expliques dans le livre, tu as cumulé les signes du destin pour te retrouver dans cette situation au Bataclan.

Entre les potes qui devaient venir et qui ne sont pas venus, ma compagne d’alors, Jeanne, qui devait me rejoindre et qui ne vient pas non plus, la balle qui, à cinq centimètres près, pouvaient me tuer sur le champ… c’est fou !

Il transpire de ton livre que tu n’en veux à personne.

C’est marrant, c’est une question qui revient assez souvent. Je ne la comprends pas. J’en veux plus à la société, au monde dans lequel on vit, aux gens qui l’organisent comme ça, à nous qui ne faisons rien pour que cela change. Là, nous avons à faire à trois décérébrés qui arrivent et qui tirent dans le tas. Je ne sais même pas qui ils sont, je ne les nomme jamais dans le livre. Je ne leur en veux pas personnellement, j’en veux au monde qui les a produits et qui a permis que cela arrive. C’est nous, puisque nous sommes en démocratie. Il y a une responsabilité collective, eux ne sont que le fruit de nos lâchetés, de la démission de l’état sur les questions de l’éducation, de la faillite du vivre ensemble. Très profondément, et je te jure que ce n’est pas une posture, je n’ai aucun ressentiment.

Tu expliques aussi que tu n’as pas cette culpabilité qu’on les gens qui se sortent d’un drame sachant que d’autres n’ont pas eu cette chance.

Je ne ressens pas de la culpabilité, je ne sais d’ailleurs pas trop mettre de mot sur ce que je ressens. Il est certain que si je me retrouvais en face de parents de victimes, j’en aurais un peu. Je ressentirais un profond sens de l’injustice et de l’empathie face à cette injustice… mais pas vraiment de la culpabilité, parce que je n’y suis pour rien.

erwan larher,le livre que je voulais pas écrire,interview,mandorEst-ce plus fluide d’écrire un livre d’une histoire vécue que d’un roman en tout point inventé ?

Non. C’est tout le contraire. Quelqu’un comme Philippe Jaenada (photo à gauche) a besoin de la réalité. C’est sa base de travail et il est extrêmement doué pour s’arranger avec ça. Pour ma part, j’aime bien l’analogie du cookie. Ma vie dans les romans, ce sont les bouts de chocolat sur un cookie. Le livre que je ne voulais pas écrire, c’est le cookie et la fiction, ce sont les bouts de chocolat. C’est l’inverse de ma manière d’écrire habituelle. Contrairement aux apparences, je ne suis pas très exhibitionniste de ma vie. Je n’aime pas parler de moi, en fait. Il a fallu trouver des artifices, des ruses, du coup, il y avait un côté excitant pour le romancier que je suis. Il y a eu les « vu de dehors » et les passages du je au tu. J’avais un autre souci, je n’avais pas de fin. Quand on écrit un roman, on a une trame et je sais globalement où je vais, même si ça peut changer en cours de route. Soudain, j’ai eu une fin qui m’est tombée dessus. C’est la magie de l’écriture. Pour résumer, celle de ce livre a été très étrange, inconfortable, laborieuse, pénible parfois, décourageante, mais très excitante.

Je connais ton exigence littéraire.

Je suis très ambitieux en termes de littérature, maintenant est-ce que je parviens à être aussi bon que je le souhaiterais ? Ce n’est pas à moi d’en juger. Par contre, cela peut paraître paradoxal, mais ça ne l’ai pas, je suis immodeste par rapport à mon travail et j’estime que je suis mon seul juge.

Tu as évité l’écueil de ce genre de livre : le pathos. Il y a même des scènes drôles…  c’est évidemment pour désamorcer la tragédie.

J’ai essayé d’être au ras de l’humain tout en ayant conscience que j’étais dans un moment d’Histoire qui me dépassait. Un peu de légèreté ne nuit pas. Si ça touche, si ça parle, je suis content.

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Pendant l'interview...

Sans faire de la psychologie de comptoir à la con, mais après avoir écrit ce livre, après en avoir parlé dans de nombreuses interviews, de rencontres dans des librairies, des salons du livre, tu vas pouvoir passer à autre chose, non ?

Je suis passé à autre chose depuis longtemps, je t’assure. Les gens ont du mal à le comprendre. Bien sûr qu’il doit y avoir une part d’inconscient, de subconscient, de je ne sais pas quoi qui incite à faire les choses malgré nous. Je sais bien que l’on ne contrôle pas tout. Certainement, ce livre m’aide, m’a aidé à vivre le mieux possible.  Certainement, c’est un processus de reconstruction, mais je ne l’ai pas écrit dans ce but. Ma démarche n’a jamais été celle-ci en tout cas. Ce livre est pour moi avant tout un travail littéraire.

Ce livre « que tu ne voulais pas écrire », tu es content de l’avoir écrit au final ?

Bien sûr. Je suis très content. C’est même une fierté car le processus n’était pas évident. J’ai l’impression que ce livre a une utilité dans la cité, parce qu’il crée du lien, du partage et il fait même du bien, je crois. C’est un peu grandiloquent, mais quand je parle de mon travail, c’est toujours grandiloquent.

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Après l'interview, le 15 septembre 2017.

05 octobre 2017

Gaëlle Pingault : interview pour Il n'y a pas Internet au paradis

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Jusqu’ici novelliste  (quatre recueils aux Editions Quadrature), Gaëlle Pingault (mandorisées par deux fois déjà,  en juillet 2012 et , en  mars 2017) se jette aujourd’hui dans le bain du roman. Pas le choix, ce qu’elle avait à écrire le nécessitait. La souffrance et le harcèlement au travail, la résilience, vivre ou survivre parce qu’il le faut bien… autant de sujets évoqués avec la patte tendre et drôle de l’auteure (qui sait aussi sortir quelques coups de griffes bien sentis). Il n’y pas Internet au paradis est un roman qui remue/secoue autant qu’il fait sourire et réfléchir (notamment sur l’état du monde, de la société… et même de notre psyché). Belle performance !

A noter que le Prix Ozoir'elles 2017 a été décerné le 5 octobre dernier, au recueil Avant de quitter la rame de Gaëlle Pingault. Ce prix, créé en 2008 avec l'aide de Régine Deforges, distingue chaque année un recueil de nouvelles.
Remise du prix officielle, le samedi 4 novembre à 15h, au centre Pereire d'Ozoir-la-Ferrière.

Gaëlle Pingault m’a donné rendez-vous dans un café parisien le 17 septembre dernier. Et c’était bien. 

il-n-y-a-pas-Internet-au-paradis-1-couv-web.jpg4e de couverture :

Gentiment bourgeois bohèmes sans être tout à fait dupes, Alex et Aliénor s’aiment, envisagent de faire un enfant ou deux, et de se déconnecter d’un monde qui va trop vite. Mais la Grande Entreprise en a décidé autrement. À coups de réorganisations, elle consomme de l’être humain comme une machine du carburant : sans états d’âme. 
Entre chagrin et souvenirs, la colère d’Aliénor monte contre l’entreprise, mais aussi contre Alex, à qui son amour n’a pas suffi pour continuer à vivre. Et puis le deuil se fait, Aliénor commence une existence nouvelle, un peu hésitante, avec une seule certitude : face à l’adversaire, il ne faut pas plier. 
Sans rien masquer de la souffrance de son personnage, l’écriture enlevée, touchante et drôle de Gaëlle Pingault réussit à tenir à distance la cruauté des entités déshumanisées pour laisser à l’individu toute la place, car en continuant à chercher son paradis sur cette Terre et dans cette vie, il est le seul grain de sable capable de gripper la machine.

L’auteure (par elle-même) :

Nouvelliste, et maintenant romancière, animatrice d’ateliers d’écriture, orthophoniste, bretonne. Et réciproquement, ou l’inverse. Ça dépend du sens du vent. Celui que je préfère, moi, c’est le noroît qui claque.
Pas très sérieuse, enfin pas trop, parce que la vie est trop courte pour ça. Déjà 40 ans de passés, c’était bien, merci. Barman, vous m’en remettrez le double, s’il vous plaît ?
Un homme, une petite fille de moins en moins petite, la mer à 50 km : triangle parfait, équilibre atteint.

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Tu es auteure de 4 recueils de nouvelles. Pourquoi passer soudainement au format roman ?

Tout simplement parce que l’histoire que je voulais raconter, cette fois-là, ne relevait pas du format « nouvelle ». Il a bien fallu que je m’adapte. Elle ne m’a pas trop-trop demandé mon avis, elle s’est accrochée à mes basques et ne m’a plus quittée jusqu’à ce que je la raconte. Je ne suis ni « novelliste » ni « romancière », par principe ou par religion : je suis raconteuse d’histoire. Et cette fois-là, l’histoire que j’avais à mettre en mots était plus longue que les fois précédentes. Ceci dit, je ne crois pas que ça soit « soudain ». Toi qui as lu Avant de quitter la rame, mon dernier recueil de nouvelles, tu sais que j’avais déjà introduit dedans un peu de « longueur », avec une nouvelle fil rouge que l’on retrouvait découpée entre les autres nouvelles... J’avais aussi fait ça dans le recueil Bref, ils ont besoin d’un orthophoniste. Il faut croire qu’une vie d’auteur, ça n’est pas fait pour être figé, mais pour évoluer, essayer des nouvelles choses, avoir d’autres envies qui émergent au fil du temps.

Etait-ce plus difficile pour toi d’écrire sur la longueur ?

Oh que oui ! Comme tout changement de foulée, probablement, ça nécessite un poil d’échauffement... C’était passionnant, mais il y a eu des passages compliqués! En fait, il m’a fallu plus de discipline (or moi et la discipline, en écriture... Comment te dire...). Sur une nouvelle, même un peu longue, même écrite en plusieurs fois, j’arrive à garder tous les éléments « clé » en tête. Sur un roman, non. Il a fallu que je dégaine des petits carnets pour prendre des notes, et pouvoir aller m’y référer ensuite quand j’étais rendue plus loin dans l’histoire. Manière d’éviter des incohérences flagrantes et des failles béantes dans la logique du récit. Ce qui est amusant, c’est que malgré ce côté plus « lourd » à gérer pour moi au niveau de l’écriture, il y a eu, malgré tout, ces petits trucs un peu magiques propres à l’écriture. Par exemple, je n’avais « scénarisé » le roman avant de commencer à l’écrire. Ça s’est construit au fur et à mesure. Et parfois, quand j’avançais dans l’écriture, je m’apercevais que j’avais semé des petits cailloux dans le texte qui me permettaient de poursuivre dans tel ou tel sens, sans avoir besoin d’aller rectifier le texte en amont (alors qu’au moment où j’avais semé ce petit caillou, je n’avais absolument pas conscience que ça me permettrait tel rebondissement ou tel infléchissement du récit 50 pages plus loin).

Para183764.jpgTu évoques dans ton livre, la souffrance et le harcèlement au travail, c’est un sujet que tu connais pour l’avoir vécu ?

Disons que j’y ai été sensibilisée dans ma sphère perso proche, oui, et que ce faisant, ça m’a aussi donné envie d’en parler autour de moi. J’ai alors découvert que finalement, beaucoup plus de gens que je ne le pensais vivaient ou avaient vécu des situations vraiment pas reluisantes au boulot. C’est pour ça que c’est devenu un sujet. C’est aussi pour ça qu’il fallait que ça soit un roman et pas un témoignage. La fiction est plus forte que le récit factuel, je crois, pour dire et penser ce genre de dysfonctionnement sociétal. Elle a plus d’ampleur, plus de « coffre ». Et puis pour moi, c’était l’assurance de ne pas me sentir à « l’étroit » dans mon écriture, coincée dans mon expérience singulière (et donc, pas forcément hyper intéressante). Ceci dit, s’il a été très vite évident pour moi qu’il fallait faire de cette affaire un roman, il m’a fallu plusieurs essais pour trouver la bonne formule. Ce n’est pas si simple que ça de « faire fiction » à partir de bribes de témoignages et de sa propre expérience. C’est un vrai (et bel) exercice.

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Comment expliques-tu que les médias parlent beaucoup de ce sujet actuellement (Cash Investigation qui s’est introduit chez Free et Lidl) ?

Je ne l’explique pas.  Je me contente de le constater. Est-ce que c’est parce que c’est de plus en plus fréquent ? Est-ce juste parce que la parole se libère ? Est-ce parce que certaines « affaires » ont été si énormes qu’elles ont eu un certain retentissement ? Est-ce parce que des gens se sont attelés à faire qualifier et reconnaître les choses de manière juridique et légale ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que comme toutes les formes de maltraitance, en parler est un premier pas essentiel pour en sortir (et ensuite, s’en remettre). Donc tant mieux si on en parle.

Il est aussi question de la résilience. Pour y parvenir, ton héroïne, Aliénor, a beaucoup de mal, non ?resilience.jpg

Ah c’est marrant, moi je trouve qu’elle fait ça pas si mal, au fond, vu ce qu’elle a traversé... ! C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup, qui force mon respect, la résilience. Ce qui fait que l’on parvient à la déployer, ou pas. Je ne pense pas que ça soit facile, jamais. Ça n’est pas une recette magique qui met fin d’un coup à tout ce qui fait mal, c’est plutôt un long chemin, semé d’embûches, je crois. Je ne vois pas ça comme un don du ciel ou que sais-je qui arrive comme ça, pof, fastoche. Je crois que ça se gagne à la force des poignets, en ne renonçant pas. Donc Aliénor, forcément, passe par différentes étapes, différents sentiments. De la colère, du chagrin, du manque... Des émerveillements, de la douceur et des rires, aussi, d’ailleurs. Mais la façon dont elle mène sa barque émotionnelle dans cette tempête aurait plutôt tendance à m’épater. Peut-être que je l’ai écrite comme ça pour qu’elle me montre un peu l’exemple quand j’ai besoin, moi aussi, d’être résiliente, va savoir... !

C’est un  peu la résilience ou la mort ?

Ah ben pour le coup : oui. Je pense qu’Aliénor est effectivement face à ce choix-là, vu la violence de ce qu’elle vit. Lâcher, abandonner, et mourir (au moins psychiquement), ou bien tenir, quoi qu’il en coûte, et finir par guérir. C’est parce qu’elle choisit le second chemin que le livre existe (et qu’il est aussi, du coup, parsemé de moments doux, parce qu’on va finir par croire qu’il est sinistre... !)

Elle est à la fois forte et fragile, résignée et combative. On devient double dans la souffrance ?

Je crois que l’on fait ce que l’on peut, dans la souffrance, en vrai... C’est aussi pour ça que la fiction est plus intéressante dans ce genre de cas, parce qu’on peut balayer plus large, montrer un panel plus large d’émotions, traverser nos personnages de plus de questions, etc... Dans la vraie vie, on essaye juste de ne pas se noyer, dans la souffrance, je crois. C’est à la fois pathétique et sublime, sans doute. Donc oui, probablement qu’il y a quelque chose de dual.

studio_6h_9h_2.jpgCe livre est ponctué de flashs infos radiophoniques. Une manière de raconter l’absurdité du monde ?

Absolument. Je crois que ce livre n’avait de sens qu’imprégné de « l’air du temps ». ça fait partie des choses que j’ai mis du temps à « caler » dans la narration, comment faire rentrer cette dimension dans le livre. Là aussi, il y a une dualité : c’est l’histoire individuelle d’Aliénor et d’Alex, au plus proche de leur vécu intime, mais cette histoire est aussi un prisme pour dire quelque chose d’un monde qui permet ce genre d’absurdité. Qui laisse faire. Qui ne se révolte pas. Parfois, j’aime dire que s’il doit être sauvé, c’est l’art qui sauvera le monde (réflexion très égocentrée : c’est parce que mon petit monde à moi s’écroule si je ne suis pas suffisamment nourrie d’art et de beauté. D’ailleurs, je n’ai pas pu m’empêcher de glisser les Floyds et quelques autres références artistiques moins ouvertement nommées, mais chères à mon coeur, dans le livre...). C’est peut-être un poil grandiloquent. Disons en tout cas que je crois à l’art pour questionner le monde, et le mettre en perspective (pour le sauver, on verra plus tard, restons modestes). Et je crois aussi que questionner et remettre en perspective sont des activités qui ne sont jamais totalement superflues...

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Le maire d'Ozoir-la-Ferrière, Jean-François Oneto et toute l'équipe du Prix Ozoir'Elles (dont son créateur Luc-Michel Fouassier) présentent le livre de Gaëlle Pingault.

Tu viens de recevoir le Prix Ozoir’Elles pour ton recueil, Avant de quitter la rame. Tu en penses quoi ?

Que j’en suis absolument ravie et émue, forcément. On écrit pour que les mots touchent, rencontrent le lecteur, et lui murmurent des choses douces et fortes à l’oreille. Mais au moment où on écrit, on ne sait pas si ça marchera. Quand un prix vient acter que cette alchimie-là s’est produite, c’est juste magique, joyeux et virevoltant (et c’est du carburant –énergie non polluante, pastille verte accordée- pour se remettre au boulot, en plus !)

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Après l'interview, le 17 septembre 2017.

03 octobre 2017

Gatica : interview pour son premier EP

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(Photo : Emmanuelle Jacobson Roques)

« Gatica vous confie des secrets, des chagrins, d’amour surtout… qu’elle aurait lu, entendu, vu... ou vécu. Les personnages défilent, comme au cinéma, et l’on rit souvent, ici, de l’absurdité de la vie. »
Après avoir chanté pour différents groupes, notamment 26 PINEL, Gatica livre maintenant ses propres chansons et son  monde plus personnel. C’est beau, c’est fort, c’est écrit remarquablement. Sa voix me transporte, me file la chair de poule, me fascine. Bref, j’aime et  recommande vivement l’écoute de ce premier EP.

Demain, elle est au Divan du Monde pour le concert de sortie du disque. Avant-hier (le 1er octobre), nous nous sommes retrouvé sur une terrasse pour parler du présent (et un peu du passé, c’est si lié…)

gatica,ep,divan du monde,interview,mandorL’EP (argumentaire officiel) :

Paroles et musique : Alexandra Roni Gatica

Enregistré et mixé par François Gueurce à la Cave à son

Masterisé par Pierre Luzy - Music Unit -

Coréalisé par François Gueurce et Alexandra Roni  Gatica

Musiciens : Lola MaliqueFrançois PuyaltoGuillaume FarleyHalima KaFrançois-Xavier FIXICôme Aguiar et un chœur de filles.

C’est une invitation à se retrouver loin du tumulte mais au plus près de nos émotions, en un lieu indéfinissable, où les secrets se dévoilent et s’oublient aussitôt.
Où les langues se délient, où l’on parle d’amour partagé ou pas, heureux ou désespéré, charnel, charmant, chargé … mais ou la drôlerie se fait sa place même si c’est parfois celle du rire du désespoir.
L’on y croisera des reines, des fous, des anges, des loups garous, des volcans, des forêts, des mers à perte de vue …et la nature reprendra toujours le dessus.

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(Photo : Emmanuelle Jacobson Roques)

gatica,ep,divan du monde,interview,mandorInterview :

Tu es arrivée du Chili à l’âge d’un an à Nancy.

Ni moi, ni personne de ma famille n’a une goutte de sang français. Ma mère est arrivée en France un peu par accident, ce n’était pas du tout un souhait, ni prévu. Au départ, elle devait venir pour trois mois et on est encore là aujourd’hui. De par ma mère avec qui j’ai grandi, la culture chilienne était très présente dans ma vie. Je peux quand même dire que ma culture est double. Maintenant que je suis adulte, je recherche encore plus mes racines… C’est un classique : si on n’est pas dans le pays où l’on est né, on a un besoin vital de retour aux sources.

D’où te vient ce goût prononcé pour la musique ?

A 7 ans, ma mère m’a demandé de choisir un instrument. Pour elle, ça faisait partie de mon éducation. C’était une évidence, je n’avais pas le choix, il fallait que je joue d’un instrument. Je la remercie aujourd’hui, mais à l’époque, je n’étais pas hyper motivée. J’ai choisi le violon parce que je croyais que c’était facile. Je me suis fait virer au bout de 6 mois, soit disant parce que j’avais les mains trop grandes. C’est plutôt parce que les classes de violon étaient surchargées et qu’ils ouvraient une classe d’orgue électronique. Ils ont insisté pour que j’y entre. Je ne le regrette pas parce que l’éducation musicale développe des choses dans le cerveau que d’autres activités ne développent pas forcément.

Et à l’école, tu faisais de la musique ?gatica,ep,divan du monde,interview,mandor

Le directeur de l’école primaire où j’étais était un passionné de musique. Il arrivait d’Alger où il travaillait à l’opéra de la ville, il était un chanteur lyrique, précisément un ténor. Il a donc monté une chorale d’école. Il nous a fait jouer à l’extérieur, dans le sud de la France notamment. Quand on a fini l’école élémentaire, il a souhaité que l’expérience perdure. Il a monté un atelier théâtre et j’y ai participé. Je me suis rendu compte que j’aimais investir des personnages et monter sur une scène.

Peu après, tu as commencé à chanter dans des groupes de rocks progressifs.

Oui, et je me suis très vite cassé la voix parce que je faisais n’importe quoi. A 14 ans, j’ai souhaité prendre des cours de chant lyrique avec ce directeur d’école, mais je voulais adapter ces nouvelles connaissances à de la musique plus moderne.

Tu as suivi ensuite des études de cinéma pour devenir comédienne.

Oui, à l’Université Paris 1, ensuite je suis rentré au Conservatoire du Xe arrondissement, section Théâtre. J’ai fait trois ans d’art dramatique là-bas. Parallèlement à ça est né le groupe 26 PINEL.

gatica,ep,divan du monde,interview,mandorC’est un groupe qui a rapidement bien fonctionné.

Il se passait plein de trucs géniaux, alors que le théâtre, c’était très difficile. On dépensait une fortune pour passer des castings pour des plans même pas intéressants. J’ai très vite arrêté parce que je n’avais aucun contact dans le milieu. La musique a représenté soudain la liberté. J’allais pouvoir faire ce que je voulais et non ce qu’un metteur en scène allait éventuellement me demander de faire. Avec 26 PINEL, ça se passait bien. On a eu très vite des touches, du coup, nous sommes très vite partis en tournée et nous avons enregistré deux disques.

Comment es-tu rentrée dans ce groupe ?

A la base, ce groupe faisait des reprises de chanson françaises, mais il n’avait pas de chanteuse. Dans un atelier jazz, à la fac, j’ai rencontré un violoniste qui m’a proposé de faire partie de cette formation. Pendant un an, on reprenait des chansons françaises « traditionnelles » et le guitariste a commencé à écrire des chansons. Elles étaient superbes.

Cette aventure a duré 10 ans.

C’était des années géniales. Après, à côté, j’avais plein d’autres activités musicales. Au bout de 10 ans, on a envie d’autre chose. Quand on a arrêté, je suis devenue la chanteuse d’un groupe de jazz, soul jazz, pop jazz. Nous ne faisions que des mesures impaires et je chantais en anglais. On a enregistré un album chez Harmonia Mundi. C’était très classe, mais ça demandait un gros travail technique.

En 2003, en parallèle tu rencontres le Quartet Buccal.gatica,ep,divan du monde,interview,mandor

Oui, mais c'est en 2006 que le groupe m’appelle pour savoir si je suis partante pour prendre le rôle de l’une d’elle, qui partait vivre dans le sud. J’ai accepté et ensuite, nous avons fait deux créations ensemble.

Ton EP est-il la somme de toutes tes expériences musicales ?

Bien sûr. Et  pour la première fois, j’ai écrit une partie des textes. J’avais très envie, mais je n’osais pas trop.

Le problème venait d’où : « Ai-je assez de style ? » ou « Suis-je trop pudique pour me raconter » ?

Un peu les deux. Quant à la question de la pudeur, je n’ai pourtant pas l’impression de ne raconter que ma vie. Je raconte aussi celles des autres.

Tu as une passion des mots et des belles écritures.

J’ai donc un complexe envers mon écriture. Je mets la barre très haute. Je crois que j’ai fait du théâtre aussi pour ça. Enoncer des alexandrins. Parfois, je le fais sur scène.

Tu es exigeante envers toi-même sur tes textes ?gatica,ep,divan du monde,interview,mandor

Il faut qu’ils me plaisent plus qu’une journée, qu’ils tiennent longtemps. Au moins un mois, sinon, c’est loupé.

Il y a des textes anciens dans l’EP ?

Il y a tout le passé. Il y a des notes prisent il y a 15 ans, des bouts de phrases que  j’ai laissé de côté pendant des années. Quand j’ai décidé d’écrire, j’ai ressorti de vieux cahiers. Le tout est mélangé avec de nouveaux textes. Parfois, les deux s’intègrent.

Tu ne travailles qu’avec des gens avec lesquels tu t’entends bien ?

Absolument. Le côté humain est primordial. Des musiciens talentueux, il y en a plein, du coup, je m’épargne d’aller vers ceux qui sont « casse-couilles ». L’humain à une place importante pour moi, parce que ce que l’on fait touche à l’humain, l’artistique touche à l’humain, aux émotions.

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(Photo : Maryline Jacques)

gatica,ep,divan du monde,interview,mandorParle-moi de François Gueurce, ton corélisateur?

Nous ne nous connaissions pas. On a fait un test sur une chanson, en deux  jours. On a réussi à travailler ensemble si facilement que c’est devenu une évidence. 

Et tes musiciens ?

Guillaume Farley est venu faire une basse, François Puyalto en a fait deux, de fil en aiguille, je me suis dit qu’un piano serait intéressant. J’ai appelé Fixi qui a accepté immédiatement. On se connait depuis longtemps, j’ai fait des chœurs sur tous les disques de Java, d’R.wan, Fixi avec Winston McAnuff… et on joue ensemble dans le collectif Ultrabal.

C’est amusant parce que tu es dans le métier depuis longtemps avec 1000 expériences et comme tu sors un premier EP personnel, les journalistes te reçoivent comme si tu étais une débutante…

Tu as raison. Souvent, j’ai envie de leur dire que je ne débarque pas de nulle part. J’ai quand même joué aux Arènes de Nîmes (rires). En même temps, il y a un petit côté « renaissance ». Je suis débutante dans l’autoproduction, dans la direction de groupe. Quelque part, je deviens la directrice artistique. J’ai déjà fait trois albums avec mes groupes, mais je n’ai jamais rien géré. J’ai appris plein de choses. Au départ, j’ai eu très peur. J’ai craint de ne jamais y arriver, et après, ça m’a énormément excité. On a mis un an et demi pour faire ces 6 titres. A un moment, j’ai ressenti une fierté immense d’avoir réussi à tout faire. 

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(Photo : Maryline Jacques)

Il y a un peu d’ambiances chiliennes dans ton EP.gatica,ep,divan du monde,interview,mandor

Sur « Quebradas », il y a des sons que j’ai enregistrés au Chili il y a 14 ans. Je me baladais avec mon mini-disc et j’enregistrais plein d’ambiance. A un moment, dans la chanson, j’entre dans un restaurant à Valparaiso  et j’entends un groupe jouer. Ça m’a amusé de le placer dans le titre. Réminiscence…

La presse spécialisée dans la chanson française a bien réagi, évidemment cela a dû te faire plaisir. As-tu besoin d’être rassurée ?

Bien sûr, parce que je suis forcément dans une période de vulnérabilité. Je suis quelqu’un qui doute beaucoup. Donc, là, c’est décuplé x 10.

Que nous prépares-tu pour ton concert de demain au Divan du Monde ?

Je tenais à ce que ce soit une soirée très spéciale. J’ai invité plein de gens sur scène. Il y aura Chloé Lacan, Zaza Fournier, M’ame, une chanteuse comorienne avec laquelle j’ai beaucoup travaillé, François Puyalto, Guillaume Farley et le grand comeback de 26 PINEL… et une exclu pour toi. Il paraîtrait qu’au Divan du Monde aura lieu une invasion de reines du monde pendant la chanson « Le retour de la reine », un tableau de femmes qui chantent… mais chut !

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Après l'interview, le 1er octobre 2017.