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31 octobre 2017

Buridane : interview pour Barje endurance

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« Barje, barjot, barré. Selon le dictionnaire d'argot, traiter quelqu'un de barje c'est le considérer comme une personne déraisonnable, hors du commun, et qui n'hésite pas à prendre des risques. Voilà une définition qui sied si bien à Buridane qu'elle l'a prise au mot dans le titre de son nouvel album : Barje Endurance, ou l'originalité dans la continuité. » Ainsi commence l’argumentaire de presse du nouveau disque de Buridane.

Buridane, ce sont des mots chocs, une douceur apparente et une fausse fragilité. Personne ne peut rester indifférent à ce qu’elle raconte/chante avec son flow impeccable et sa voix femme-enfant, mutine et troublante. Vous pourrez découvrir cette artiste en tournée (qui passera par Paris, le 14 novembre à la Maroquinerie).

En 2012, pour son premier album, Pas fragile, je l’avais déjà mandorisé. Je n’ai pu faire l’impasse sur son deuxième disque tant il m’a touché. Le 3 octobre dernier, nous nous sommes retrouvés dans un bar de la capitale.

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Biographie officielle (un  peu écourtée):

Lorsqu'elle est apparue il y a cinq ans, elfe blond aux allures enfantines et au grain de voix à la sensualité mutine, on s'est dit que cette jeune fille là allait trouver naturellement sa place au milieu des "chanteuses à guitare" du paysage français. Sauf que oui... et non. Car si le single "Badaboum" a bien fait les beaux soirs des radios et des télés, c'était peut-être pour mieux camoufler le reste : des chansons intrépides à la plume incisive, à la tendre noirceur et à l'urgence éperdue, à la fois ombre et lumière, ange et démon. Après tout, elle avait annoncé la couleur dès l'intitulé de son premier opus : Pas Fragile...

Un temps écartelée entre son amour de la danse et sa passion pour l'écriture, à l'inverse du célèbre et tragiquement indécis équidé du philosophe dont elle a emprunté et féminisé le patronyme, Buridane a finalement choisi : elle allait chanter et faire danser les mots. Des débuts prometteurs couronnés de chroniques élogieuses et de prix divers, de concerts et de tournées, et puis le silence et la solitude de l'entre-deux. Un espace de transition qu'elle a mis à profit pour préparer la suite, s'isoler pour mieux ciseler.

buridane,barje endurance,interview,mandorL’album :

La transition, c'est justement le thème général de ce deuxième album. Recommencer à zéro ce qui a été amorcé, prendre conscience de la précarité et de la difficulté à tenir la distance, à l'image des relations sentimentales. Grandir pour mieux savoir qui l'on est et pour mieux l'affirmer.

Le résultat, onze chansons dont elle a signé elle-même tous les arrangements, et dont elle a confié la réalisation à Cédric de la Chapelle (Slow Joe & The Ginger Accident). On y retrouve sa griffe vocale singulière enrichie de chœurs aériens, et ces plages à l'acoustique épurée, cette fois parsemées de touches électro et de rythmiques qui peuvent parfois évoquer hip hop et slam.

Mais ce qui fait aussi et surtout la particularité de Buridane, ce sont les textes, à la densité poétique et au souffle du vécu, lettres émouvantes et prières épiques, constats entre lucidité et autodérision, aux thèmes en forme de catharsis à la fois intime et universelle. Colère contenue dans "Taureau"(le single de l'album), difficulté de communication dans "Electrochoc" ou "Mauvais Sort", épreuve de la disparition d'un proche dans "Bleu", tendresse et angoisse dans "Le déclin", jalousie et désir dans "Toutes les filles", espoir et promesses dans "Perspectives" ou "À l’aube".

Complètement barje ? Unique, plutôt. Et pourtant si étrangement familière.

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buridane,barje endurance,interview,mandorInterview :

Avec le recul, que penses-tu de ton premier album Pas fragile ?

C’est un album qu’on a fait le mieux que l’on a pu. J’avais mes chansons en guitare-voix, je ne savais pas comment les arranger et quelles couleurs musicales leur donner. Je les ai confiées à Pierre Jaconelli que j’ai choisi et qui m’a choisi. Il a donné toute sa générosité pour emmener ce disque là où il  pouvait. Au final, l’autocritique est facile à faire. Il y a des textes assez âpres et sombres et des arrangements qui ont lissé ça. Est-ce que c’était la bonne direction ? Je ne sais pas. En tout cas, ce n’est pas la direction que j’ai décidé de prendre pour ce deuxième disque. Je ne le renie pas. C’est un album d’adolescence et à l’adolescence, on se cherche toujours. 

Le premier titre de Barje endurance est « Transition », un titre et des arrangements loin d’être lisses.

Musicalement, il fallait que ça colle avec ce qui est dit dans le texte. Il y avait aussi l’envie de créer du  mouvement à l’intérieur du corps, et pour moi, ça vient par la rythmique. Habituellement, je compose à la guitare, là, je suis souvent partie sur les batteries et la percussion. 

Musicalement, on voit où tu veux en venir dans le clip de « Taureau ».

Il y a quelque chose de très terrien, très ancré, très percussif. C’était aussi un vieux fantasme que de ramener la danse. Pour moi, au départ, chanson française et danse contemporaine,  c'est incompatible. Les chemins ont fini par se rencontrer de façon évidente sur ce titre. Je tiens à remercier Pierre Jaconelli parce que j’ai beaucoup appris avec lui sur le premier album. J’ai utilisé ce savoir sur Barje endurance.

Clip de "Taureau".

Cet album te ressemble plus musicalement, car tu as tout fait toi-même, dont les arrangements. Lourd défi ?

L’idée n’était pas de faire quelque chose de nouveau ou de génialissime, mais d’arriver à faire ce que je voulais faire. C’était ça le challenge. L’album n’est sans doute pas parfait, mais il est comme je l’entendais.

J’ai l’impression que l’auditeur peut plus se retrouver dans tes chansons d’aujourd’hui que dans celles de ton premier disque. Elles sont plus ouvertes.

Certainement parce que notre conscience du monde extérieur n’est pas la même à 22 ans qu’à 30. Il y a aussi une conscience politique qui grandit et qui évolue. Sur cet album, une des questions fondamentales que je me suis posée c’est : est-ce que c’est le monde extérieur qui influe sur les mondes intérieurs ou est-ce que c’est l’inverse, ou encore, est-ce un aller-retour permanent. Nous sommes dans une époque de transition inévitable à laquelle on ne peut pas échapper. Nous sommes dans un vieux monde qui est en train de mourir. A toutes les échelles, il y a quelque chose qui se termine. Aujourd’hui, quelque chose doit recommencer. On est dans cette phase d’entre deux et tous les repères bougent. On est tous dans l’attente. Je me demande quand le mouvement va revenir.

C’est un disque d’interrogations.

Oui. On n’est pas là pour donner des réponses. D’ailleurs, nous n’en avons pas. Se poser des questions, c’est avancer.

Clip de "La transition".

Une chanson doit impérativement dire quelque chose d’essentiel ?

Personnellement, j’écris en creusant profond. Je ne peux pas faire autrement. Ça me fait du bien et ça me fait plaisir de mettre des mots pour ceux qui n’ont pas le temps d’en trouver ou qui ne savent pas les mettre. C’est vraiment ce qui m’intéresse, mais ça ne veut pas dire que les chansons des autres doivent être comme ça.

Es-tu étonnée que tes chansons intéressent les gens ?

C’est surtout quelque chose qui me rassure. Pour moi, on est tous pareils. Ça veut dire que les gens sont capables de profondeur et de se poser des questions, de réfléchir. Pour peu que l’on créé un moment de disponibilité pour cela, comme un concert par exemple, on peut se dire que nous ne sommes pas seuls. On sort du culte de l’ego.

Le fait de savoir que d’autres vivaient les mêmes choses que toi t’a fait du bien ?

Mais, ça m’a même sauvé. Soudain, je me suis sentie utile et ça a cassé ma solitude.

Des chansons vaudou...

Dans Pas fragile, tu avais raconté beaucoup de toi. As-tu eu peur de ne pas savoir quoi écrire dans le second ?

Dans le premier, j’ai nettoyé, j’ai déblayé plein de choses du passé. J’ai laissé passer cinq ans pour arriver au second parce que pour écrire,  pour retrouver l’inspiration, j’avais besoin de vivre et de revivre d’autres évènements.

Tu n’es pas restée sans rien faire non plus.

Non, évidemment. J’ai fait beaucoup de concerts et des ateliers d’écritures, ce qui m’a permis de rencontrer  beaucoup de monde.

Cela dit, ces deux dernières années, tu n’as pas fait de concerts. Tu ne l’as pas super bien vécu.

Quand une tournée se termine, il y a un décalage de vie inévitable. Quand il n’y a plus de concerts, on a l’impression de ne pas exister puisqu’on n’est plus visible. On a beau dire qu’on se fiche du retour du public, ce n’est pas vrai. On s’habitue à cet échange-là. Quand on est juste avec nos chaussons chez nous, ça fait bizarre. On doit apprendre à gérer le vide. L’être humain est fait de haut et de bas en permanence. Dans ces métiers-là, c’est un peu plus fort et accentué parce que comme tout est un peu plus haut, tout est forcément aussi un peu plus bas.

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Quand sortent de nouvelles chansons, tu te demandes comment elles vont être accueillies ?

J’ai été beaucoup dans le doute avant de rentrer au  studio, mais depuis que tout se met en place artistiquement, le rendu final du disque, le clip, le disque, je n’ai plus peur. Je me sens tellement bien dans ce vêtement-là. J’ai évidemment envie que ça marche et que les retours soient bons. Il y a une chanson qui s’appelle « Le phénix et la cendre » dans laquelle je dis : et tu me prendras telle, si tu le veux, si tu le peux, si ça te rend heureux… » Ça pourrait être une histoire d’amour, mais ça s’adresse aux gens qui écoutent ma musique. Ce que je propose aujourd’hui, c’est ce que je suis.

Tu as une façon particulière d'oraliser tes textes.  Ça s’appelle du spoken word.

Le travail de la voix parlée m’intéresse beaucoup. Le spoken word offre plus de liberté dans la forme. Ça me donne l’impression de pouvoir plus m’amuser… et de pouvoir plus en mettre aussi. J’aime bien écrire des longs textes.

Tu me sembles plus épanouie qu’en 2012.

Je le suis. C’est la trentaine (rires). Pour rien au monde, je ne voudrais revenir en arrière et j’espère que ce sera comme ça de dizaine en dizaine. C’est agréable de se sentir en construction et en évolution.

Tu as foi en l’être humain ?

Je suis un peu Bisounours. Je crois en l’amour, en la bienveillance et en la gratitude… des valeurs un peu vieille France. En fait non. Dans le monde assez cynique dans lequel on vit aujourd’hui, c’est ça la vraie modernité en fait.

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Le 3 octobre 2017, après l'interview. 

27 octobre 2017

Laurie Darmon : interview pour l'album Février 91

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Après deux EP, Mesure première et Mesure seconde, Laurie Darmon sort son premier album, Février 91 laurie darmon,février 91,interview,mandor(co-arrangé avec son frère David et co-réalisé avec Florian Rossi et David Sztanke) aujourd’hui. Elle y parle d’amour, de sentiments contraires et de la/sa jeunesse. Composée de treize pistes inédites, elle raconte plus précisément les aventures mouvementées d’une petite fille devenue femme, un peu trop vite.

Je l’avais déjà mandorisé pour son premier EP en 2014. Nous avions beaucoup évoqué le passé. Pour cet album, nous nous sommes revus le 14 octobre dernier, dans un palace parisien, mais cette fois-ci pour parler du présent… et de l’avenir.

laurie darmon,février 91,interview,mandorArgumentaire de presse officiel :

Après un premier EP Mesure seconde remarqué, Laurie Darmon revient avec son premier album Février 91. Février 91 ou le chiffre secret d’une mélancolie urbaine, intime et entêtante. Dans cet album, l’écriture de Laurie Darmon emprunte plusieurs voies, mais nous ramène toujours à l’origine : Février 91, date du début d’une décennie d’influences musicales majeures, MC Solaar, Will Smith ou Lauryn Hill. Sans parler des plus anciennes, Christophe (pour qui elle écrit trois titres de son dernier album dont le grand « Océan d’Amour »), Barbara (la base), Reggiani, Sanson etc.

Février 91 donc, date ordinaire inscrite au dos d’une photo de soi qu’on regarde comme la photo d’une autre, qui donne son titre et son final/épilogue à l’album pour remonter le cours du temps et enfin comprendre. Février 91 ou le chiffre secret d’une mélancolie urbaine, intime et entêtante.

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laurie darmon,février 91,interview,mandorInterview :

Enfin ton premier album ! On l’a attendu longtemps.

Il m’a fallu le temps pour être sûre que je pouvais faire le disque que je voulais faire. Il fallait que ça se mette en place à l’intérieur de moi, que je sois au point avec moi-même. Les éléments extérieurs étaient réunis pour que je puisse faire un disque, mais je ne me sentais pas prête. J’ai pris un risque parce qu’habituellement, on sort l’album dans la foulée de l’EP. On est dans une société où tout va très vite. La lenteur n’est pas une valeur d’aujourd’hui.

Prendre son temps permet aussi de vivre des choses dans sa vie et d’avoir de nouvelles inspirations.

Oui, je suis d’accord avec toi. En plus, j’ai eu envie de réaliser le disque. Il a fallu que je rencontre pas mal de personnes avant de trouver les bonnes avec lesquelles j’aimerais travailler. Il fallait qu’elles acceptent que je coréalise et que j’arrange tous les morceaux.

Comment es-tu devenue arrangeuse ? C’est un métier qui ne s’improvise pas.

J’ai commencé à faire ça quand j’avais 18 ans, un peu pour m’amuser et pas de manière officielle. Petit à petit, je me suis perfectionnée dans ce domaine. Pour cet album, j’ai vraiment eu envie d’y aller vraiment.

Tu étais déçue par tes deux EP ?

Non, parce que même si je n’avais pas les mains dans les machines, j’avais beaucoup participé, dirigé, mis mon grain de sel. J’avais un avis très fort sur les choses. Pour mes deux EP, il y a eu de belles rencontres artistiques, donc, je n’ai jamais été déçue,  même si j’étais un peu frustrée de  ne pas être allée plus loin.

Clip de "Je pense".

Dans ton album, il n’y a aucune chanson tirée des EP. Même « Rupture », ton « tube », n’y est pas. Tulaurie darmon,février 91,interview,mandor as voulu faire table rase du passé ?

J’ai voulu aussi justifier le temps que cela a pris. Je propose 13 titres inédits. Mais ce sont des anciens titres. Beaucoup d’artistes ne reprennent pas les premiers éléments de leur travail, ils considèrent cela comme des brouillons. Moi, j’ai voulu aller au bout de mes premières chansons, leur donner une vie. Je ne savais pas si j’avais raison de faire ce choix, car depuis j’ai grandi. Je me demandais s’il n’y allait pas y avoir un décalage. A mesure que j’avançais dans ce travail, j’ai eu l’impression qu’il y avait une cohérence. Ces chansons appartenaient vraiment à ce que l’on peut vivre entre 16 et 24 ans.

Dans la chanson qui porte le nom de l’album, Février 91, tu racontes ta vie de toute petite à l’âge de 18 ans.

Je me suis arrêtée au moment où j’ai commencé à composer et à écrire. J’ai eu l’impression que les chansons que j’ai faites à partir de ce moment-là prenaient le relais. « Février 91 » n’était pas une démarche, c’est sorti comme ça.

C’est une manière de dire : « ça y est, j’ai tout dit, on n’en parle plus » ?

Complètement. Maintenant que j’ai raconté ma jeunesse, je peux passer à la suite. Je suis quelqu’un de pudique, mais bizarrement, je n’ai pas eu l’impression de me dévoiler. Ce que j’ai vécu, beaucoup l’ont vécu.

La live session du titre "17 Ans (Face A)".

Tes chansons sont toutes autobiographiques ?

Pas toutes. Parfois, ce sont des choses que j’ai observées et qui m’ont questionnée et que quelque part, j’ai dû vivre aussi dans d’autres situations. En tout cas, j’écris rarement sur des situations qui me sont étrangères.

Je souhaiterais éviter les écueils, mais en écoutant ton disque, je l’ai trouvé très mélancolique et nostalgique.

Je me suis rendu compte après coup que je suis quelqu’un de très nostalgique. Je pense que c’est une manière d’exorciser cette nostalgie que de l’écrire, de la chanter et d’y consacrer un disque qui porte carrément une date du passé. Ce doit être une démarche inconsciente pour mieux aimer le présent et passer à ma vie d’adulte.

Les années 90, c’était encore les années d’insouciance,  plus précisément, la fin des années d’insouciance.

C’était la fin d’une époque où tout fonctionnait de la même manière. Il y avait encore des disques, du matériel. Le virtuel n’avais pas encore fait son apparition.

Tu te rends compte que dans le prochain album, tu vas devoir évoquer le monde d’aujourd’hui ?

(Rires) Oui. J’appréhende.

La live session de "Monte encore".

Dans ton disque, il y a beaucoup de chansons sensuelles, voire sexuées. Il est question du rapport au corps, de relation sexuelle…

J’ai écrit ces chansons au moment où je suis passée de jeune fille à jeune femme. C’était donc des problématiques qui m’ont animé parce qu’autour de moi, c’était quand même les grandes questions. C’était un grand défi de devenir une femme. J’ai eu l’impression que pour moi ce n’était pas naturel de devenir une femme. Je ne me suis confrontée qu’à des obstacles pour devenir une femme. Il m’a paru important d’exprimer cela dans mes chansons, car je suis certaine de ne pas être la seule à avoir vécu cela ainsi.

On ne peut pas dire que ce disque soit celui d’une jeune femme épanouie.

Non, en effet. Mes chansons racontent une période de ma vie où j’étais beaucoup moins apaisée qu’aujourd’hui. Si désormais je le suis, c’est aussi parce que j’ai écrit toutes ces chansons. Il faut aussi préciser que quand j’écris, c’est la part la plus sombre de moi-même qui m’inspire. Ça ne veut pas dire que je n’ai que cette part dans ma vie de tous les jours. C’est ce que j’aime explorer. J’ai beaucoup de mal à écrire des chansons joyeuses.

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Tu as une façon de chanter/parler qui met en avant les mots.

Ce n’est pas voulu. Dans mes textes, il y a beaucoup de mots. J’ai donc une façon d’imaginer la mélodie un peu parlée. Je n’ai jamais eu de réflexion sur la question, j’ai tout de suite interprété mes chansons de cette façon. Il y a rarement de l’espace pour tenir les notes. Je n’ai pas une démarche de chanteuse, mais de quelqu’un qui raconte quelque chose et qui utilise sa voix pour le faire.

Tes compositions sont plutôt instinctives ou réfléchies ?

Instinctives. C’est d’ailleurs plus facile pour moi de composer que d’écrire un texte. A ce   niveau-là, je suis très cérébrale. C’est encombrant.

Es-tu contente de ton disque ?

Oui, je le suis. Et à partir du moment où je l’ai terminé, j’ai commencé à composer plein de nouvelles chansons.

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Après l'interview le 14 octobre 2017.

Et pour ceux et celles qui seraient passés à côté de ce petit bijou de 2015, voici "Rupture" (qui n'est pas sur l'album Février 91), la chanson qui m'a fait apprécier cette artiste. 

26 octobre 2017

Clément Bénech : interview pour Un amour d'espion

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(Photo : Patrice Normand)

Depuis 2013, je suis la carrière littéraire de Clément Bénech. Je l’ai déjà reçu pour son premier roman L’été Slovène, puis pour son second, Lève-toi et charme. J’aime sa prose, son regard sur la société, son humour, la subtilité de ses réflexions sur le quotidien et la vie en générale. 

Dans ce troisième roman, Un amour d’espion, l'auteur nous embarque à New-York où il retrouve Augusta, une amie qui l'a chargé d'une mission : filer son « boyfriend », un roumain, critique d'art, au passé trouble. Clément Bénech signe ici un roman contemporain, hyper «  connecté ». Il ne se contente pas d’enquêter sur ce mystérieux personnage, il pointe aussi les dérives, les dangers, les déconvenues des réseaux sociaux (Tinder et autre Facebook). Un  roman moderne qui en dit plus qu’il n’y parait sur nous, notre époque et notre façon de vivre.

Le 19 septembre dernier, nous sommes allés déjeuner ensemble pour une troisième mandorisation.

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 « Au fond, j’ai l’impression que nous ne sommes plus que des Marco Polo parodiques », autant dire de simples touristes. C’est le constat un brin désenchanté que cet étudiant en géographie partage avec son amie Augusta au détour d’une conversation Facebook. Il n’en faut pas plus à la jeune femme, fraîchement débarquée aux États-Unis, pour lui proposer le plus fou des séjours, un « voyage à dessein ». Direction : New York, où Augusta l’attend pour percer à jour l’identité de son petit ami, rencontré via une application pour smartphone. Pourquoi ce critique d’art venu de Roumanie se fait-il inlassablement accuser de meurtre par un internaute anonyme ? C’est ici que commence la filature de notre apprenti détective, qui n’est peut-être pas le seul à suivre la piste du mystérieux Dragan.
À la faveur des péripéties new-yorkaises de cet « amour d’espion », Clément Bénech pose un regard plein d’esprit et de malice sur les rencontres sentimentales à l’ère de l’espionnage amoureux. Si le virtuel s’invite dans le réel, qui espionne qui ?

L’auteur :

Clément Bénech est né en 1991. Après L’Été slovène (2013) et Lève-toi et charme (2015), il a publié en août 2017 Un amour d’espion aux Éditions Flammarion. Il tient également une chronique dans Libération (ici, une belle interview de lui avec Oxmo Puccino)

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rencontre-clement-benech-un-amour-d-espion.jpgInterview :

Je trouve que tu écris des romans modernes et la modernité  est rare dans la littérature.

Je traite d’objet, comme Tinder ou Facebook, qui sont considérés comme pas littéraires. Un objet pas littéraire, c’est bas et quelque chose qui est bas, on a envie de l’élever. Les dialogues que l’on peut avoir sur les réseaux sociaux m’intéressent comme forme d’écriture parce qu’elle donne un sentiment de liberté. J’ai l’impression que cela me permet de parler de choses plus élevées, plus profondes, justement parce qu’elles ont une forme qui parait plus légère. J’aurais un problème éthique à écrire une phrase dont je sais qu’elle m’ennuierait si je la lisais chez un autre auteur.

Dans ce que tu écris sur Facebook, sur ton blog et dans tes livres, il n’y a jamais une phrase de trop. Et surtout, il y a une identité Clément Bénech reconnaissable .

Il y a des différences. Il y a des idées courtes qui vont devenir un tweet ou un statut Facebook et il y a des idées qui sont plus prenantes, qui demandent à être développées, et qui peuvent devenir un roman. Mais derrière, il y a la même personne. Avec mon copain François-Henri Désérable, on se demande souvent si nous avons une spécificité, quelque chose qui fait que nous puissions être reconnaissables. A mon avis, c’est dangereux quand on cherche en premier lieu à avoir une identité forte. Pour moi, c’est intéressant si ça ressort en second lieu.

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Clément Bénech dans Quotidien trois jours avant cette interview.

Il y a encore beaucoup d’humour, d’ironie, de second degré dans ce troisième roman.

Je crains parfois de mettre trop d’humour dans mes livres. Du coup, j’ai peur de ne pas être pris au sérieux… mais en même temps, je ne peux pas m’en empêcher.

Je crois savoir que l'un de tes auteurs préférés est Éric Chevillard. Il ne te fait pas rire lui ?

Il me fait exploser de rire.

Et Desproges, que tu adores aussi, il te fait rire ?

Evidemment.

Alors, pourquoi veux-tu arrêter d’être drôle ?

C’est vrai, c’est ma veine et je ne peux pas aller contre ça. Tu as raison de souligner que j’aime beaucoup les écrivains qui ont tous une forme de comique. Chevillard, bien sûr, mais aussi Oscar Wilde, Jean-Philippe Toussaint et même Proust. Proust a été important pour moi quand j’avais 18 ans. Il y a des scènes vraiment hilarantes dans son œuvre, ce qu’on dit assez peu quand on parle de lui.

Tu évoques beaucoup Tinder dans Un espion d’amour. Quelle est ta vision de ce réseau social ?12825965_591764600970649_1718347343_n.jpg

A un moment, je suis allé sur Tinder.

Pour enquêter uniquement, je suppose.

Voilà, bien sûr. Pour me documenter sur la question, tel un anthropologue. Appelle-moi  Claude Levi-Straus (sourire ironique). Non, en vrai, j’ai été un court moment « utilisateur ». Si j’ai écrit ce roman, c’est aussi parce que je n’arrive pas à trancher. Est-ce que Tinder est bien ou mal. J’ai beaucoup d’arguments pour et beaucoup d’arguments contre.

Quels sont les arguments pour ?

Ce qu’il y a de nouveau, c’est que cela crée un vrai brassage des populations, des nationalités. On observe dans la société une forme de reproduction des élites, des classes sociales, ce qui n’est  pas le cas sur Tinder. Je trouve bien que le fait de posséder un iPhone soit la seule condition requise et c’est une condition qui, aujourd’hui, n’est plus socialement connotée. Dans la plupart des cas, ça peut créer des rencontres qui n’auraient pas eu lieu dans la vie réelle. C’est un enrichissement de la vie telle qu’elle est plutôt qu’un appauvrissement.

Et les arguments contre ?

Tinder dessine une trajectoire trop rapide, une utopie. Dans mon livre, c’est ce que j’appelle « l’utopie du direct », c’est-à-dire un monde où tout serait disponible au bout de l’index. Tous les intermédiaires sont coupés, toutes les formes d’attente et de latence passent à la trappe, alors qu’il faut reconnaître que ce qu’on a appelé depuis des siècles « l’amour » tient à une certaine sinuosité, aux complications et à la nécessité du temps.

Quand je te lis, je te vois en train d’écrire en souriant de jubilation.

Tu n’es pas le premier à me le dire. J’étais ce week-end à un salon du livre à Besançon avec quelques amis écrivains. Nous avions une table ronde avec François-Henri Désérable, Arthur Dreyfus et Victor Pouchet. Pendant ce débat, Christine Ferniot, de Télérama, m’a dit la même chose : « on sent que vous avez un petit sourire en coin quand vous écrivez ».  

La société te fait marrer ?

Mon angle d’écriture est de voir ce qu’il y a de comique dans notre façon de vivre, un peu à la manière d’un écrivain que j’aime beaucoup, Michel Houellebecq, avec évidemment un style différent et toute proportion gardée. Disons que la fonction un peu descriptive de Houellebecq, qui ne va jamais sans une certaine ironie, me plait pas mal. Si j’étais sociologue, j’observerais notre société d’un œil plus clinique je pense.

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La presse aime Clément Bénech.

Dans tous tes livres, il y a des personnages secondaires qui n’apportent pas grand-chose à l’histoire en elle-même, mais que l’on suit avec plaisir.

Pour moi, un roman c’est un train qui va très vite, mais dans lequel on peut être immobile. J’aime beaucoup l’idée qu’une fois la vitesse de croisière atteinte, on peut se permettre des espèces de petites digressions, d’arabesques. Le récit est en pause et, en même temps, il a pris assez d’élan pour que ça ne ralentisse pas tellement. Cela me permet de placer des petites choses sur l’époque que j’ai observée, que l’on m’a racontée et qui m’amuse.

Pour la première fois, il y a une enquête policière dans un de tes romans.

Pour la première fois, j’ai écrit un synopsis du livre. J’ai eu pendant quelques temps cette idée saugrenue selon laquelle dans un roman, il fallait un meurtrier (rires). Aujourd’hui, j’ai un peu changé d’avis. Des œuvres qui ont forgé mon imaginaire m’ont aussi sans doute influencé. Un privé à Babylone, de Richard Brautigan m’avait fait pas mal d’effet. Quand j’avais 18 ans, je lisais beaucoup Mondiano et chez lui, il y a très souvent une sorte d’intrigue policière, tout comme dans la trilogie New Yorkaise de Paul Auster.

Après ce troisième livre, sais-tu désormais où tu veux aller ?

Honnêtement, pas du tout. J’ai tellement l’impression de tâtonner, de faire encore mes gammes que je ne peux pas du tout deviner la trajectoire que vont prendre mes livres. Dans la forme, entre le texte et les images, je pense m’acheminer vers une forme d’équilibre. J’ai l’impression d’avoir trouvé ma propre expression pour raconter des histoires.

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Clément Bénech et François-Henri Désérable.

On te considère comme faisant partie de la jeune garde de la littérature française. Quand tu te retrouves avec Désérable chez Yann Barthès dans Quotidien, j’imagine que tu n’es pas dupe de tout ça.

(Rires) La question que je me pose toujours c’est : « est-ce que c’est bon pour le livre ? » On voit ma gueule, c’est sympa, j’ai mes cousins qui m’appellent. Je sais qu’après être passé dans cette émission beaucoup ont acheté mon livre et celui de François-Henri.

Dans le monde littéraire, ton amitié avec Désérable est une chose un peu plus rare qu’on ne le pense.

Je prends cela comme une bénédiction, car cela crée un effet de groupe ou d’école littéraire. Il n’y en a plus depuis longtemps. On échange beaucoup sur l’écriture, nous lisons nos livres respectifs avant qu’ils ne soient publiés et nous nous conseillons.

Dans le milieu, vous pouvez peut-être énerver les autres par votre jeunesse, votre talent et votre médiatisation.

Au-delà de nos livres, toute façon d’être suscite des gens qui aiment ou qui détestent.

Tu réfléchis à un prochain livre ?

En ce moment, je prends des notes pour un éventuel essai autour de l’image, plus précisément autour de la question du texte et de l’image.

Ça te travaille ce sujet, dis donc !

Oui, un peu.

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Pendant l'interview...

Quand tu n’écris pas des romans, tu es assistant d’édition dans l’édition jeunesse. Cela consiste en quoi ?

J’ai un droit de regard sur les textes que l’on publie, mais je fais surtout de la coordination avec la fabrication, le graphisme et les correcteurs, pour faire aboutir des projets qu’on nous présente.

Il y a encore des rapports à l’image dans ce métier.

Exactement. 

Tout se tient dans ce que tu fais.

Dans mon cursus d’édition à la Sorbonne, on n’était pas tant que ça à s’intéresser à l’illustré. Je suis très intéressé par l’image et j’apprends beaucoup de choses en jeunesse sur les techniques de fabrication et sur comment on fait un livre. J’ai l’impression que je serai un meilleur écrivain en connaissant intimement l’objet livre dans tous ses aspects. Ça rend plus modeste aussi. On comprend qu’on n’est pas seul dans l’univers. Un éditeur s’occupe de plusieurs auteurs pas que d’un seul.

Tu étais comment avec ton éditeur ?

Tu sais, chez Flammarion, ils ont Michel Houellebecq, Olivier Adam et  Christine Angot, alors, pour le moment, le cas Bénéch, il faut avoir la lucidité de savoir qu’il n’est pas la priorité.

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Le 19 septembre 2017, après l'interview.

24 octobre 2017

Sophie Le Cam : interview pour l'EP Les gens gentils

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(Photo : Béatrice Cruveiller)

sophie le cam,les gens gentils,interview,mandor« Chanson désenchantée, candide et impertinente ». C’est ainsi qu’est décrite Sophie Le Cam sur son site. Pas mieux. Dans son premier EP, Les gens gentils, elle interprète des textes poignants et légers. Ses chansons sont pleines d’autodérision, de mélancolie et de tendresse.

Le 4 septembre 2017, nous nous sommes retrouvés à une terrasse d’un café parisien, histoire d’en savoir plus sur son parcours.

(Toutes les photos studios sont de Béatrice Cruveiller)

Biographie officielle :

Installée depuis dix ans à Paris, Sophie Le Cam a grandi en Picardie. Nourrie dès le berceau de chanson française, elle prend des cours de piano et apprend la guitare, le ukulélé et l’harmonica en autodidacte.

Après des études de Lettres et arts, elle entre au conservatoire d’art dramatique à Paris et devient sophie le cam,les gens gentils,interview,mandorcomédienne. Le texte, la scène.

L’année 2014 voit naitre l’écriture de chansons. Sophie se produit alors dans différents lieux: à plusieurs reprises sur le bateau El Alamein, à La Manufacture et aux Trois baudets à Paris, au festival Off Courts à Trouville, à l’El Camino à Caen, etc.

Après avoir remporté le 2ème prix du tremplin interprète Le Mans Cité Chanson, elle est programmée en première partie de Loïc Lantoine pour la 28ème édition du Festi’val de Marne et réalise sa première expérience radio sur France Inter dans l’émission de Pascale Clark A’Live.

En janvier 2016, son premier EP « Les gens gentils », composé de 5 titres (maquettes), voit le jour. Il est sélectionné parmi les albums du mois de janvier du magazine Longueur d’ondes.

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sophie le cam,les gens gentils,interview,mandorInterview :

Tu as baigné dans la musique « populaire » dès ton plus jeune âge.

Mon père écoutait beaucoup Charles Trenet, c’était un fan. Le top 5 de ce qu’on écoutait dans la voiture, c’était Charles Trenet, Starmania, Polnareff, les Beatles et Supertramp.

Polnareff est devenu un de tes chanteurs préférés.

« Holidays », « Le bal des Lazes », « Qui a tué Grand-maman », ça me fout les poils. Beaucoup disent que Polnareff, c’est de la variétoche. Dans la grande famille de la chanson française, il y en a plein qui trouvent son œuvre hyper kitsch et qui ne perçoivent pas du tout la poésie de ses chansons. Il y a un snobisme sur Polnareff et sur Berger qui m’énerve.

Tu as pris des cours de piano de 14 à 18 ans.

Je me débrouille pas mal techniquement, mais j’estime ne pas avoir été bien formée. Je suis capable de jouer des morceaux que j’apprends avec des partitions, mais je suis incapable de composer parce que  je ne connais pas le solfège.

Par contre, tu sais composer à la guitare.

Oui, alors que j’ai appris la guitare toute seule. Cela dit, la composition, ce n’est pas le domaine dans lequel je suis la plus à l’aise.

Clip de "Les gens gentils".

Quand as-tu ressenti l’envie d’être chanteuse ?sophie le cam,les gens gentils,interview,mandor

A l'âge de 10 ans. Mais, je me suis autocensurée jusqu’à il y a 5 ans. J’ai osé franchir ce cap il y a peu de temps.

Avant la chanson, tu es passée par le théâtre.

Je suis née en Picardie, j’ai grandi là-bas jusqu’à 18 ans. Après le bac, je suis allée à Paris pour faire une licence de Lettres et Arts. En parallèle, je prenais des cours de théâtre amateur. Quand j’ai validé ma licence, je suis rentrée au Conservatoire d’Art dramatique du 9e arrondissement de Paris. Ensuite, j’ai tourné dans des courts-métrages et  j’ai joué au théâtre.

Aujourd’hui, tu te sers de cette expérience pour communiquer avec ton public entre deux chansons ?

Je ne sais pas si je m’en sers, mais j’aime faire marrer les gens entre deux chansons. Il m’arrive aussi de dire un texte issu du répertoire théâtral, un monologue que j’aime bien qui va avec une chanson que je chante ensuite…

Avoir lu et joué des grands textes, cela a provoqué une exigence sur tes propres textes ?

Je n’ai pas eu besoin de ça pour rechercher l’exigence. J’avais déjà une culture "chanson à texte" et un goût pour la langue. Je ne conçois pas une chanson avec un texte pas intéressant.

Teaser live. 

sophie le cam,les gens gentils,interview,mandorTu as deux côtés dans ton répertoire. La tendresse et l’absurde.

Je suis comme ça dans la vie. Un jour, un professionnel, à l’issue d’une première partie, m’a dit que mes chansons étaient trop différentes. Ça m’a fait me poser beaucoup de questions, mais en même temps, je ne me voyais pas faire que de la chanson mélancolique ou que de la chanson un peu drôle. Si j’enlevais une de ces parties, je serais malheureuse.

« Chanson désenchanté, candide et impertinente », lit-on sur ton site. Ça te ressemble tellement !

Merci. Je suis un peu aussi désillusionné sur le monde.

« Vu d’en haut » n’est pas une chanson très positive par exemple.

Elle est même trash. Je crois qu’il n’y a rien après la mort. Ça m’angoisse. A partir du moment où l’on sait que l’on va mourir, tout devient absurde. C’est une chanson qui questionne sur la vacuité de l’existence.

Il y a une chanson sur André Manoukian. C’est de la provoc’ ?

C’est  une chanson très ironique. Je trouvais ça marrant de faire une chanson d’amour too much et, du coup, d’aller au bout du concept en chantant sans chemise. En vrai, j’aime beaucoup André Manoukian, mais je ne sais plus comment est partie cette chanson interprétée par une femme un peu nymphomane.

Il l’a entendu ?

Oui. C’est Olivier Bas qui a eu la gentillesse de lui envoyer le morceau pour moi. Il a répondu « un grand bleu pour moi », tu sais, comme le système de notation de la Nouvelle Star.

Clip de "Pique-niquer".

Et dans « Pique-niquer », la fille est aussi un peu nymphomane, non ?sophie le cam,les gens gentils,interview,mandor

Oui (rires).

Une chanson à double sens.

Oui, j’adore ça. De manière générale, je suis une adepte du second degré et du décalé.

Dans « La maison au toit rouge », on entend une résonance avec la maison bleue de Le Forestier.

Je ne prétends pas arriver au niveau de Le Forestier, mais effectivement, c’est ma maison bleue à moi. Souvent, dans mes chansons, j’aime glisser des références cachées. J’ai une autre chanson dans laquelle je fais référence à Trenet. J’aime bien caser entre deux vers, un qui ne m’appartient pas. C’est à la fois une façon de rendre hommage et de jouer avec l’auditeur. Va-t-il reconnaitre ou pas ?

Clip de "La mmaison au toit rouge".

sophie le cam,les gens gentils,interview,mandor« On a les boules » est une chanson particulièrement nostalgique.

C’est un peu l’histoire du désenchantement que je ressens. C’est un peu l’enfance comme paradis perdu. Je le ressens un peu trop profondément. Renaud dit : « après l’enfance, c’est quasiment fini ». Je pense comme lui.

D’ailleurs, parfois, on dit de toi que tu es une Renaud au féminin.

Certainement à cause de mon côté brut de décoffrage. Je prends cela comme un sacré compliment. Je ne cherche pas à faire comme Renaud, mais si on me dit que ce que je fais ressemble à ce que fait un chanteur que j’admire, je suis contente. Je suis bien consciente d’avoir des influences qui se retrouvent dans mes chansons.

Ton EP est sorti il y a plus d’un an et demi (je ne suis pas en avance). Qu’as-tu fais depuis ?

J’ai sorti cet EP en totale candeur. Je débarquais dans un milieu que je ne connaissais pas du tout. Cette année m’a aidé à comprendre ce que je faisais, ce que c’était de faire de la musique. J’ai fait des scènes et j’ai creusé le réseau chanson parisien. J’ai fait un stage au Studio des Variétés qui m’a permis de mieux appréhender le métier. Aujourd’hui, j’ai une meilleure connaissance du secteur professionnel dans lequel j’évolue. Du coup, tout me parait très compliqué pour sortir un deuxième EP aujourd’hui. Je mets du temps parce que je me pose trop de questions, j’ai tellement envie de bien faire.

Tu aurais peut-être besoin d’être plus entourée professionnellement.

Oui, j’ai besoin de trouver les bonnes personnes pour travailler avec moi. Des personnes qui comprennent le chemin que j’emprunte et qui soient capable de me faire aller plus loin.

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Après l'interview, le 4 septembre 2017.

16 octobre 2017

Florent Pagny : interview pour Le présent d'abord

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Un beau soir de septembre 2017, j'ai interviewé une énième fois un chanteur que j'aime bien. Florent Pagny pour la sortie de son album Le présent d'abord. La palette du disque s'étale ainsi de la grande variété opératique au pop-rock californien, de la pop urbaine africaine aux références eighties redigérées.

Ce qui me plait en lui, c'est que cet homme très sympathique a trouvé l'équilibre parfait entre sa vie professionnelle et sa vie privée. Je sais qu'il agace (ses histoires d'impôts, son franc parler...), mais on ne peut pas nier qu'il est un formidable interprète et qu'il est l'incontestable roi de la variété française populaire (avec Calogero). Après, on aime ou on n'aime pas. 

Voici ce que j'ai publié dans Le magazine des loisirs culturels Auchan, daté des mois de septembre-octobre 2017.

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Clip de "Le présent d'abord".

Clip de "La beauté du doute".

09 octobre 2017

Erwan Larher : interview pour Le livre que je ne voulais pas écrire

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(Photo : Dorothy-Shoes)

Erwan Larher était au Bataclan le 13 novembre 2015. Erwan Larher est écrivain. Erwan Larher est un écrivain que j’ai rencontré bon nombre de fois (voir/lire ses différentes mandorisations là en 2010ici en 2012 et encore là en 2013). Erwan Lahrer est un écrivain que j’ai rencontré bon nombre de fois avant l'attentat du Bataclan. Après le drame, je n’ai pas su comment gérer l’amitié et la considération que je lui porte, je n’ai pas su comment me comporter pour lui témoigner mon affection (je n’ai donc rien fait. C’est génial non ?), je n’ai pas su lui rendre visite à l’hôpital, lui envoyer au moins un message gentil et compatissant (comme l’ont fait tous ses amis. Bravo François ! Pour un type dont tu dis depuis toujours qu’il va devenir un auteur culte un jour et que tu as toujours apprécié humainement, c’est bien joué !), bref, je n’ai pas franchement été à la hauteur. Je n’ai jamais bien su me comporter devant l’indicible (rencontré pourtant souvent). Bref, alors que je l’avais reçu pour la plupart de ses ouvrages, et ce, depuis le premier, je n’ai même pas été capable de le contacter en 2016 pour la sortie de son livre précédent Marguerite n’aime pas ses fesses. J’avais peur de passer pour un opportuniste (ce qui est particulièrement con puisque je l’ai toujours défendu avant « les événements »). Lui, par contre, m‘a-t-il dit, pensait que je me désintéressais de ce livre (quiproquo mon amour). Et puis, j’ai fini par le recroiser dans quelques soirées littéraires d’amis communs. Moi, toujours pas tout à fait à l’aise, sans aucune raison. Puis, j’ai lu Le livre que je ne voulais pas écrire. Un choc. Uppercut en plein cœur.

J’ai pris sur moi de « renormaliser » ma relation avec Erwan (qui, je le rappelle, n’avait aucune raison de ne plus être normale. Je vous laisse, je file voir un psy ! Je n’ai peut-être pas tout à fait trouvé ma place dans la vie et la société en général.) Je me suis rendu le 8 septembre dernier à la soirée de lancement de son dernier livre et je lui ai fait part de tout ça. Il m’a regardé m’expliquer pathétiquement. J’ai lu dans son regard, « t’es con », mais ce n’est pas ce qu’il m’a dit. Il est gentil Erwan. Bref, le 15 septembre dernier, nous nous sommes revus, comme en 40 (quelle belle expression!) pour une mandorisation... à l’ancienne, donc.

Je l'aime Erwan  Larher. 

erwan larher,le livre que je voulais pas écrire,interview,mandor4e de couverture :

Je suis romancier. J’invente des histoires. Des intrigues. Des personnages. Et, j’espère, une langue. Pour dire et questionner le monde, l’humain.
Il m’est arrivé une mésaventure, devenue une tuile pour le romancier qui partage ma vie : je me suis trouvé un soir parisien de novembre au mauvais endroit au mauvais moment ; donc lui aussi.

L’auteur :

Erwan Larher est né à Clermont-Ferrand – hasard d’une affectation militaire paternelle. Un jour, suite à ce qui pourrait ressembler à une crise de la trentaine, il quitte l’industrie musicale dans laquelle il travaille pour se consacrer à l’écriture. Mais continue à écouter du rock avec plein de guitare dedans, écrire des paroles de chansons, des séries TV et jouer au squash. Récemment, il s’est aussi lancé dans la déraisonnable aventure de réhabiliter un ancien logis poitevin du XVe siècle pour en faire une résidence d’écriture. 
Après Qu’avez-vous fait de moi ? et Autogénèse (Michalon, 2011, 2012), il a publié L’Abandon du mâle en milieu hostile et Entre toutes les femmes (Plon, 2013 et 2015).  
L’Abandon du mâle en milieu hostile a reçu les prix Claude Chabrol et Louis Barthou (de l’Académie française) en 2013.

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(Photo : Emma Picq)

erwan larher,le livre que je voulais pas écrire,interview,mandorInterview :

T’attendais-tu à ce que ce livre génère autant de belles choses ?

Non, d’autant que dans mon esprit, ce livre ne devait pas sortir. Il est finalement devenu un objet entre deux livres souhaités et réfléchis. Mon éditeur m’a incité à le sortir. Dès le mois de mai, j’ai commencé à avoir des retours plus que positifs des libraires.

Avais-tu peur que ton livre soit un succès pour les mauvaises raisons ?

Bien sûr. Mais, il ne faut pas se mentir, si les gens s’intéressent à lui, ce n’est pas que pour ses qualités littéraires, c’est aussi parce qu’il est question de la tragédie du Bataclan. Mais, je suis frappé de voir que les lecteurs y trouvent autre chose, qu’ils y voient ce que j’ai voulu y mettre, c’est-à-dire mon travail d’écrivain. Après, le sujet, c’est le sujet.

Au fond, pourquoi as-tu écrit ce livre ?

Parce que c’est finalement l’histoire de chacun d’entre  nous. Je crois que les gens lisent ce livre comme s’ils lisaient une part de leur histoire, presque avec un H majuscule. C’est curieux parce que j’ai remarqué que cela génère de l’amour.

Tu t’imaginais bien que ce sujet allait intéresser beaucoup de monde.

Je me suis dit que ce sujet n’allait intéresser personne, au contraire.

Tu racontes que tes amis t’ont poussé avec insistance, quitte à te froisser, à écrire ce livre. Tu étais le seul écrivain présent au Bataclan ce soir-là.

Entre tes proches qui ont envie d’avoir ta lecture, ton œil, ta plume et là, l’espèce de bouche à oreille qui est en train de se passer, il y a un monde.

Tu as bien fait de céder.

Je n’ai pas cédé. Je le raconte dans le livre. Un matin, c’est venu tout seul, j’ai écrit. L’écriture a précédé la décision d’écrire.

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Le 8 septembre dernier à la soirée de lancement de "Le livre que je ne voulais pas écrire". Ici Erwan Larher et Sigolène Vinson.

J’ai souvent eu les larmes aux yeux. Principalement à la lecture des « Vu de dehors », les témoignages de tes proches.

Ce livre ne serait pas ce qu’il est sans ces témoignages-là. Quand j’ai eu cette idée, j’ai dit aux personnes concernées que je ne savais pas si j’allais réellement utiliser leur récit. En fait, j’ai considéré que cela me permettait de me décentrer de ce qui me faisait peur : le nombrilisme et l’auto-apitoiement. J’ai donc dit « banco » !

Tu as dû être ému en lisant ces témoignages, non ?

Evidemment. J’ai essayé de ne pas me laisser envahir par l’émotion en me disant que cela faisait partie du projet littéraire. Maintenant, te dire que j’y suis parvenu…

Tous les gens que tu as sollicités ont accepté ?

Certains ont écrit, mais ont finalement décidé de ne pas être dans le livre C’est le cas d’Emilie de Turckheim. Elle m’a écrit un très beau texte : « voilà, c’est juste pour toi ! » C’est beau, ça aussi. J’ai également sollicité Philippe Jaenada, qui a été très présent quand il m’est arrivé ce qu’il m’est arrivé. Mais il était déjà très en retard sur l’écriture de son dernier livre, La serpe. Il en a été franchement désolé, mais c’était impossible pour lui de dégager du temps.

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Le 8 septembre dernier à la soirée de lancement de "Le livre que je ne voulais pas écrire". Ici Erwan Larher avec notamment Bertrand Guillot et Jérôme Attal.

Dans la vie, on ne sait pas toujours à quel point les proches nous aiment. Toi, tu en as la preuve manifeste avec les textes qu’ils t’ont envoyés.

Ce n’est pas faux. Mais, je l'ai écrit dans le livre, ça fait des années que je dis aux gens que je les aime. Quand tu dis aux gens que tu les aimes, il y a un retour d’amour. Quand tu donnes, tu reçois. Dans mon cas, effectivement, grâce au livre, c’est dit, c’est écrit, cela se voit c’est comme gravé dans le marbre.

Ce qui m’a agacé, c’est que l’on ne sache pas qui a écrit quoi.

Où est l’importance de savoir qui a écrit tel ou tel témoignage ? J’ai pris cette décision immédiatement. J’ai prévenu tout le monde que j’allais incérer les textes, mais qu’ils n’allaient pas être signés. Tout simplement parce que je trouvais que cela aurait nuit à la fluidité du roman. Une signature aurait cassé cette fluidité. Je voulais aussi que l’on soit tous ensemble, sans singularité.

C’est toi qui as sollicité tout le monde ?

Oui, j’ai demandé à une vingtaine de personnes. Des proches et des moins proches. Il y a même des gens que je connaissais peu, qui ont juste manifesté l’envie de venir me voir à l’hôpital et qui ont été touchés par ce qui m’est arrivé. Ils ont écrit de très belles choses.

Tu as relancé les gens ?

Non, il y avait de ma part une invitation et une deadline, soit ils disaient oui et ils écrivaient, soit il n’y avait pas de réponse ou des impossibilités temporaires, là, je ne relançais jamais.

erwan larher,le livre que je voulais pas écrire,interview,mandorIl y a aussi un texte de Loulou Robert, ton amoureuse.

Je ne lui ai pas demandé de texte. Je trouvais ça déplacé et indécent par rapport à ma compagne d’avant. Avec Loulou, nous estimions que ce n’était ni opportun, ni approprié, car elle est arrivée dans ma vie après ces événements. Il se trouve que la veille de faire partir les épreuves à l’éditeur, je reçois un mail d’elle avec une pièce jointe. Je lis son texte qu’elle estimait évidemment mauvais parce qu’elle doute toujours (et à tort) de ses talents littéraires et il m’impressionne. J’appelle mon éditeur et je lui demande de le lire aussi. Il me répond immédiatement en me disant que c’est magnifique, magique même. Il a donc fallu réorganiser la fin du livre pour que ça se termine sur le texte de Loulou. Il avait sa place pleine et entière. De toute manière, ce livre est une suite de coïncidences heureuses. Chaque fois que j’étais dans une impasse en termes d’écriture, il se passait quelque chose qui débloquait la situation.

Avec ce livre, as-tu l’impression d’avoir fait quelque chose qui te dépasse ?

J’ai l’impression que ce projet ne m’appartient plus. C’est très étrange comme sensation, parce que jusqu’à présent, j’écrivais des romans qui trouvaient plus ou moins leur public. Là, je suis dépossédé parce que tout le monde s’approprie le livre. Je trouve que cela ne fait qu’enrichir plus encore le projet parce que cela tisse de jolis liens.

Je te connais depuis pas mal de temps, plus en ta qualité d’écrivain que personnellement. Je sais qu’un de tes objectifs, en tant que romancier, c’est de questionner le monde. Je me trompe ?

Non, c’est tout à fait ça. Je souhaite que le lecteur ne soit pas tout à fait le même quand il a fini un de mes livres. Si les lignes de chacun ont un peu bougé, j’ai fait mon boulot de romancier.

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Admets-tu  que l’on ne peut pas lire ce livre-là, comme on lisait tes précédents romans. 

Je me rends compte de cela d’interview en interview. Mais qu’est-ce que cela changerait à la qualité du texte si j’avais tout inventé, si je n’avais pas été au Bataclan ?

Déjà que dans un roman lambda, on tente de savoir ce qu’il y a de l’auteur dans l’histoire, alors avec ce sujet précis, il me semble compliqué d’y faire abstraction.

Mais qu’est-ce que cela changerait ?

Tout.

Imagine qu’un jour, on apprend que je n’y étais pas. Est-ce que cela voudrait dire que mon livre est moins bon. J’espère que non.

Ce serait au minimum du mauvais goût et de l’imposture.

Est-ce qu’on en a voulu à Romain Gary d’avoir été Emile Ajar et d’avoir trompé son monde ?

Ce n’est pas pareil. Ce qui est arrivé au Bataclan a touché au cœur et traumatisé tout le monde.

D’accord, ce n’est pas tout à fait la même chose, mais je pense que tu as compris l’idée.

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(Photo : Laetitia Nabrin, à la Forêt des Livres 2017)

Le regard des autres a changé envers toi ?

Les premiers mois après l’attaque, quand les gens ont appris que j’y étais, les gens étaient choqués, estomaqués, en empathie immédiate. Ca s’estompe aujourd’hui.

Et dans le milieu littéraire ?

Bonne question ! Aujourd’hui, ce que je trouve drôle, dans les salons du livre par exemple, c’est le regard de mes collègues parce que le livre fait parler de lui et qu’il trouve son public. Tu connais ce milieu, c’est symbolique tout ça. Chacun à sa petite place, chacun se juge par rapport aux autres. D’auteur échevelé un peu sympathique, qu’on aime bien avoir en salon, d’un coup, j’ai senti une forme de respect de la part de mes collègues. Beaucoup de ceux qui ne me calculaient pas avant, viennent désormais me saluer.

Tu es passé dans la catégorie supérieure ?

Je trouve ça tellement ridicule. Moi, je continue à ne pas me prendre au sérieux. On écrit des livres, nous ne sommes pas des chirurgiens, on ne sauve pas le monde. Ça va quoi ! Restons calme !

Non, je pense que le nouveau respect dont tu fais l’objet vient aussi du fait que tu as vécu une situation hors du commun, comme tu le disais tout à l’heure, à dimension historique. Cela peut impressionner.

Je n’ai pas choisi d’être là où j’étais à ce moment-là. Je ne suis pas un héros. Je n’ai aucun mérite.

Comme tu l’expliques dans le livre, tu as cumulé les signes du destin pour te retrouver dans cette situation au Bataclan.

Entre les potes qui devaient venir et qui ne sont pas venus, ma compagne d’alors, Jeanne, qui devait me rejoindre et qui ne vient pas non plus, la balle qui, à cinq centimètres près, pouvaient me tuer sur le champ… c’est fou !

Il transpire de ton livre que tu n’en veux à personne.

C’est marrant, c’est une question qui revient assez souvent. Je ne la comprends pas. J’en veux plus à la société, au monde dans lequel on vit, aux gens qui l’organisent comme ça, à nous qui ne faisons rien pour que cela change. Là, nous avons à faire à trois décérébrés qui arrivent et qui tirent dans le tas. Je ne sais même pas qui ils sont, je ne les nomme jamais dans le livre. Je ne leur en veux pas personnellement, j’en veux au monde qui les a produits et qui a permis que cela arrive. C’est nous, puisque nous sommes en démocratie. Il y a une responsabilité collective, eux ne sont que le fruit de nos lâchetés, de la démission de l’état sur les questions de l’éducation, de la faillite du vivre ensemble. Très profondément, et je te jure que ce n’est pas une posture, je n’ai aucun ressentiment.

Tu expliques aussi que tu n’as pas cette culpabilité qu’on les gens qui se sortent d’un drame sachant que d’autres n’ont pas eu cette chance.

Je ne ressens pas de la culpabilité, je ne sais d’ailleurs pas trop mettre de mot sur ce que je ressens. Il est certain que si je me retrouvais en face de parents de victimes, j’en aurais un peu. Je ressentirais un profond sens de l’injustice et de l’empathie face à cette injustice… mais pas vraiment de la culpabilité, parce que je n’y suis pour rien.

erwan larher,le livre que je voulais pas écrire,interview,mandorEst-ce plus fluide d’écrire un livre d’une histoire vécue que d’un roman en tout point inventé ?

Non. C’est tout le contraire. Quelqu’un comme Philippe Jaenada (photo à gauche) a besoin de la réalité. C’est sa base de travail et il est extrêmement doué pour s’arranger avec ça. Pour ma part, j’aime bien l’analogie du cookie. Ma vie dans les romans, ce sont les bouts de chocolat sur un cookie. Le livre que je ne voulais pas écrire, c’est le cookie et la fiction, ce sont les bouts de chocolat. C’est l’inverse de ma manière d’écrire habituelle. Contrairement aux apparences, je ne suis pas très exhibitionniste de ma vie. Je n’aime pas parler de moi, en fait. Il a fallu trouver des artifices, des ruses, du coup, il y avait un côté excitant pour le romancier que je suis. Il y a eu les « vu de dehors » et les passages du je au tu. J’avais un autre souci, je n’avais pas de fin. Quand on écrit un roman, on a une trame et je sais globalement où je vais, même si ça peut changer en cours de route. Soudain, j’ai eu une fin qui m’est tombée dessus. C’est la magie de l’écriture. Pour résumer, celle de ce livre a été très étrange, inconfortable, laborieuse, pénible parfois, décourageante, mais très excitante.

Je connais ton exigence littéraire.

Je suis très ambitieux en termes de littérature, maintenant est-ce que je parviens à être aussi bon que je le souhaiterais ? Ce n’est pas à moi d’en juger. Par contre, cela peut paraître paradoxal, mais ça ne l’ai pas, je suis immodeste par rapport à mon travail et j’estime que je suis mon seul juge.

Tu as évité l’écueil de ce genre de livre : le pathos. Il y a même des scènes drôles…  c’est évidemment pour désamorcer la tragédie.

J’ai essayé d’être au ras de l’humain tout en ayant conscience que j’étais dans un moment d’Histoire qui me dépassait. Un peu de légèreté ne nuit pas. Si ça touche, si ça parle, je suis content.

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Pendant l'interview...

Sans faire de la psychologie de comptoir à la con, mais après avoir écrit ce livre, après en avoir parlé dans de nombreuses interviews, de rencontres dans des librairies, des salons du livre, tu vas pouvoir passer à autre chose, non ?

Je suis passé à autre chose depuis longtemps, je t’assure. Les gens ont du mal à le comprendre. Bien sûr qu’il doit y avoir une part d’inconscient, de subconscient, de je ne sais pas quoi qui incite à faire les choses malgré nous. Je sais bien que l’on ne contrôle pas tout. Certainement, ce livre m’aide, m’a aidé à vivre le mieux possible.  Certainement, c’est un processus de reconstruction, mais je ne l’ai pas écrit dans ce but. Ma démarche n’a jamais été celle-ci en tout cas. Ce livre est pour moi avant tout un travail littéraire.

Ce livre « que tu ne voulais pas écrire », tu es content de l’avoir écrit au final ?

Bien sûr. Je suis très content. C’est même une fierté car le processus n’était pas évident. J’ai l’impression que ce livre a une utilité dans la cité, parce qu’il crée du lien, du partage et il fait même du bien, je crois. C’est un peu grandiloquent, mais quand je parle de mon travail, c’est toujours grandiloquent.

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Après l'interview, le 15 septembre 2017.

05 octobre 2017

Gaëlle Pingault : interview pour Il n'y a pas Internet au paradis

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Jusqu’ici novelliste  (quatre recueils aux Editions Quadrature), Gaëlle Pingault (mandorisées par deux fois déjà,  en juillet 2012 et , en  mars 2017) se jette aujourd’hui dans le bain du roman. Pas le choix, ce qu’elle avait à écrire le nécessitait. La souffrance et le harcèlement au travail, la résilience, vivre ou survivre parce qu’il le faut bien… autant de sujets évoqués avec la patte tendre et drôle de l’auteure (qui sait aussi sortir quelques coups de griffes bien sentis). Il n’y pas Internet au paradis est un roman qui remue/secoue autant qu’il fait sourire et réfléchir (notamment sur l’état du monde, de la société… et même de notre psyché). Belle performance !

A noter que le Prix Ozoir'elles 2017 a été décerné le 5 octobre dernier, au recueil Avant de quitter la rame de Gaëlle Pingault. Ce prix, créé en 2008 avec l'aide de Régine Deforges, distingue chaque année un recueil de nouvelles.
Remise du prix officielle, le samedi 4 novembre à 15h, au centre Pereire d'Ozoir-la-Ferrière.

Gaëlle Pingault m’a donné rendez-vous dans un café parisien le 17 septembre dernier. Et c’était bien. 

il-n-y-a-pas-Internet-au-paradis-1-couv-web.jpg4e de couverture :

Gentiment bourgeois bohèmes sans être tout à fait dupes, Alex et Aliénor s’aiment, envisagent de faire un enfant ou deux, et de se déconnecter d’un monde qui va trop vite. Mais la Grande Entreprise en a décidé autrement. À coups de réorganisations, elle consomme de l’être humain comme une machine du carburant : sans états d’âme. 
Entre chagrin et souvenirs, la colère d’Aliénor monte contre l’entreprise, mais aussi contre Alex, à qui son amour n’a pas suffi pour continuer à vivre. Et puis le deuil se fait, Aliénor commence une existence nouvelle, un peu hésitante, avec une seule certitude : face à l’adversaire, il ne faut pas plier. 
Sans rien masquer de la souffrance de son personnage, l’écriture enlevée, touchante et drôle de Gaëlle Pingault réussit à tenir à distance la cruauté des entités déshumanisées pour laisser à l’individu toute la place, car en continuant à chercher son paradis sur cette Terre et dans cette vie, il est le seul grain de sable capable de gripper la machine.

L’auteure (par elle-même) :

Nouvelliste, et maintenant romancière, animatrice d’ateliers d’écriture, orthophoniste, bretonne. Et réciproquement, ou l’inverse. Ça dépend du sens du vent. Celui que je préfère, moi, c’est le noroît qui claque.
Pas très sérieuse, enfin pas trop, parce que la vie est trop courte pour ça. Déjà 40 ans de passés, c’était bien, merci. Barman, vous m’en remettrez le double, s’il vous plaît ?
Un homme, une petite fille de moins en moins petite, la mer à 50 km : triangle parfait, équilibre atteint.

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Tu es auteure de 4 recueils de nouvelles. Pourquoi passer soudainement au format roman ?

Tout simplement parce que l’histoire que je voulais raconter, cette fois-là, ne relevait pas du format « nouvelle ». Il a bien fallu que je m’adapte. Elle ne m’a pas trop-trop demandé mon avis, elle s’est accrochée à mes basques et ne m’a plus quittée jusqu’à ce que je la raconte. Je ne suis ni « novelliste » ni « romancière », par principe ou par religion : je suis raconteuse d’histoire. Et cette fois-là, l’histoire que j’avais à mettre en mots était plus longue que les fois précédentes. Ceci dit, je ne crois pas que ça soit « soudain ». Toi qui as lu Avant de quitter la rame, mon dernier recueil de nouvelles, tu sais que j’avais déjà introduit dedans un peu de « longueur », avec une nouvelle fil rouge que l’on retrouvait découpée entre les autres nouvelles... J’avais aussi fait ça dans le recueil Bref, ils ont besoin d’un orthophoniste. Il faut croire qu’une vie d’auteur, ça n’est pas fait pour être figé, mais pour évoluer, essayer des nouvelles choses, avoir d’autres envies qui émergent au fil du temps.

Etait-ce plus difficile pour toi d’écrire sur la longueur ?

Oh que oui ! Comme tout changement de foulée, probablement, ça nécessite un poil d’échauffement... C’était passionnant, mais il y a eu des passages compliqués! En fait, il m’a fallu plus de discipline (or moi et la discipline, en écriture... Comment te dire...). Sur une nouvelle, même un peu longue, même écrite en plusieurs fois, j’arrive à garder tous les éléments « clé » en tête. Sur un roman, non. Il a fallu que je dégaine des petits carnets pour prendre des notes, et pouvoir aller m’y référer ensuite quand j’étais rendue plus loin dans l’histoire. Manière d’éviter des incohérences flagrantes et des failles béantes dans la logique du récit. Ce qui est amusant, c’est que malgré ce côté plus « lourd » à gérer pour moi au niveau de l’écriture, il y a eu, malgré tout, ces petits trucs un peu magiques propres à l’écriture. Par exemple, je n’avais « scénarisé » le roman avant de commencer à l’écrire. Ça s’est construit au fur et à mesure. Et parfois, quand j’avançais dans l’écriture, je m’apercevais que j’avais semé des petits cailloux dans le texte qui me permettaient de poursuivre dans tel ou tel sens, sans avoir besoin d’aller rectifier le texte en amont (alors qu’au moment où j’avais semé ce petit caillou, je n’avais absolument pas conscience que ça me permettrait tel rebondissement ou tel infléchissement du récit 50 pages plus loin).

Para183764.jpgTu évoques dans ton livre, la souffrance et le harcèlement au travail, c’est un sujet que tu connais pour l’avoir vécu ?

Disons que j’y ai été sensibilisée dans ma sphère perso proche, oui, et que ce faisant, ça m’a aussi donné envie d’en parler autour de moi. J’ai alors découvert que finalement, beaucoup plus de gens que je ne le pensais vivaient ou avaient vécu des situations vraiment pas reluisantes au boulot. C’est pour ça que c’est devenu un sujet. C’est aussi pour ça qu’il fallait que ça soit un roman et pas un témoignage. La fiction est plus forte que le récit factuel, je crois, pour dire et penser ce genre de dysfonctionnement sociétal. Elle a plus d’ampleur, plus de « coffre ». Et puis pour moi, c’était l’assurance de ne pas me sentir à « l’étroit » dans mon écriture, coincée dans mon expérience singulière (et donc, pas forcément hyper intéressante). Ceci dit, s’il a été très vite évident pour moi qu’il fallait faire de cette affaire un roman, il m’a fallu plusieurs essais pour trouver la bonne formule. Ce n’est pas si simple que ça de « faire fiction » à partir de bribes de témoignages et de sa propre expérience. C’est un vrai (et bel) exercice.

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Comment expliques-tu que les médias parlent beaucoup de ce sujet actuellement (Cash Investigation qui s’est introduit chez Free et Lidl) ?

Je ne l’explique pas.  Je me contente de le constater. Est-ce que c’est parce que c’est de plus en plus fréquent ? Est-ce juste parce que la parole se libère ? Est-ce parce que certaines « affaires » ont été si énormes qu’elles ont eu un certain retentissement ? Est-ce parce que des gens se sont attelés à faire qualifier et reconnaître les choses de manière juridique et légale ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que comme toutes les formes de maltraitance, en parler est un premier pas essentiel pour en sortir (et ensuite, s’en remettre). Donc tant mieux si on en parle.

Il est aussi question de la résilience. Pour y parvenir, ton héroïne, Aliénor, a beaucoup de mal, non ?resilience.jpg

Ah c’est marrant, moi je trouve qu’elle fait ça pas si mal, au fond, vu ce qu’elle a traversé... ! C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup, qui force mon respect, la résilience. Ce qui fait que l’on parvient à la déployer, ou pas. Je ne pense pas que ça soit facile, jamais. Ça n’est pas une recette magique qui met fin d’un coup à tout ce qui fait mal, c’est plutôt un long chemin, semé d’embûches, je crois. Je ne vois pas ça comme un don du ciel ou que sais-je qui arrive comme ça, pof, fastoche. Je crois que ça se gagne à la force des poignets, en ne renonçant pas. Donc Aliénor, forcément, passe par différentes étapes, différents sentiments. De la colère, du chagrin, du manque... Des émerveillements, de la douceur et des rires, aussi, d’ailleurs. Mais la façon dont elle mène sa barque émotionnelle dans cette tempête aurait plutôt tendance à m’épater. Peut-être que je l’ai écrite comme ça pour qu’elle me montre un peu l’exemple quand j’ai besoin, moi aussi, d’être résiliente, va savoir... !

C’est un  peu la résilience ou la mort ?

Ah ben pour le coup : oui. Je pense qu’Aliénor est effectivement face à ce choix-là, vu la violence de ce qu’elle vit. Lâcher, abandonner, et mourir (au moins psychiquement), ou bien tenir, quoi qu’il en coûte, et finir par guérir. C’est parce qu’elle choisit le second chemin que le livre existe (et qu’il est aussi, du coup, parsemé de moments doux, parce qu’on va finir par croire qu’il est sinistre... !)

Elle est à la fois forte et fragile, résignée et combative. On devient double dans la souffrance ?

Je crois que l’on fait ce que l’on peut, dans la souffrance, en vrai... C’est aussi pour ça que la fiction est plus intéressante dans ce genre de cas, parce qu’on peut balayer plus large, montrer un panel plus large d’émotions, traverser nos personnages de plus de questions, etc... Dans la vraie vie, on essaye juste de ne pas se noyer, dans la souffrance, je crois. C’est à la fois pathétique et sublime, sans doute. Donc oui, probablement qu’il y a quelque chose de dual.

studio_6h_9h_2.jpgCe livre est ponctué de flashs infos radiophoniques. Une manière de raconter l’absurdité du monde ?

Absolument. Je crois que ce livre n’avait de sens qu’imprégné de « l’air du temps ». ça fait partie des choses que j’ai mis du temps à « caler » dans la narration, comment faire rentrer cette dimension dans le livre. Là aussi, il y a une dualité : c’est l’histoire individuelle d’Aliénor et d’Alex, au plus proche de leur vécu intime, mais cette histoire est aussi un prisme pour dire quelque chose d’un monde qui permet ce genre d’absurdité. Qui laisse faire. Qui ne se révolte pas. Parfois, j’aime dire que s’il doit être sauvé, c’est l’art qui sauvera le monde (réflexion très égocentrée : c’est parce que mon petit monde à moi s’écroule si je ne suis pas suffisamment nourrie d’art et de beauté. D’ailleurs, je n’ai pas pu m’empêcher de glisser les Floyds et quelques autres références artistiques moins ouvertement nommées, mais chères à mon coeur, dans le livre...). C’est peut-être un poil grandiloquent. Disons en tout cas que je crois à l’art pour questionner le monde, et le mettre en perspective (pour le sauver, on verra plus tard, restons modestes). Et je crois aussi que questionner et remettre en perspective sont des activités qui ne sont jamais totalement superflues...

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Le maire d'Ozoir-la-Ferrière, Jean-François Oneto et toute l'équipe du Prix Ozoir'Elles (dont son créateur Luc-Michel Fouassier) présentent le livre de Gaëlle Pingault.

Tu viens de recevoir le Prix Ozoir’Elles pour ton recueil, Avant de quitter la rame. Tu en penses quoi ?

Que j’en suis absolument ravie et émue, forcément. On écrit pour que les mots touchent, rencontrent le lecteur, et lui murmurent des choses douces et fortes à l’oreille. Mais au moment où on écrit, on ne sait pas si ça marchera. Quand un prix vient acter que cette alchimie-là s’est produite, c’est juste magique, joyeux et virevoltant (et c’est du carburant –énergie non polluante, pastille verte accordée- pour se remettre au boulot, en plus !)

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Après l'interview, le 17 septembre 2017.

03 octobre 2017

Gatica : interview pour son premier EP

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(Photo : Emmanuelle Jacobson Roques)

« Gatica vous confie des secrets, des chagrins, d’amour surtout… qu’elle aurait lu, entendu, vu... ou vécu. Les personnages défilent, comme au cinéma, et l’on rit souvent, ici, de l’absurdité de la vie. »
Après avoir chanté pour différents groupes, notamment 26 PINEL, Gatica livre maintenant ses propres chansons et son  monde plus personnel. C’est beau, c’est fort, c’est écrit remarquablement. Sa voix me transporte, me file la chair de poule, me fascine. Bref, j’aime et  recommande vivement l’écoute de ce premier EP.

Demain, elle est au Divan du Monde pour le concert de sortie du disque. Avant-hier (le 1er octobre), nous nous sommes retrouvé sur une terrasse pour parler du présent (et un peu du passé, c’est si lié…)

gatica,ep,divan du monde,interview,mandorL’EP (argumentaire officiel) :

Paroles et musique : Alexandra Roni Gatica

Enregistré et mixé par François Gueurce à la Cave à son

Masterisé par Pierre Luzy - Music Unit -

Coréalisé par François Gueurce et Alexandra Roni  Gatica

Musiciens : Lola MaliqueFrançois PuyaltoGuillaume FarleyHalima KaFrançois-Xavier FIXICôme Aguiar et un chœur de filles.

C’est une invitation à se retrouver loin du tumulte mais au plus près de nos émotions, en un lieu indéfinissable, où les secrets se dévoilent et s’oublient aussitôt.
Où les langues se délient, où l’on parle d’amour partagé ou pas, heureux ou désespéré, charnel, charmant, chargé … mais ou la drôlerie se fait sa place même si c’est parfois celle du rire du désespoir.
L’on y croisera des reines, des fous, des anges, des loups garous, des volcans, des forêts, des mers à perte de vue …et la nature reprendra toujours le dessus.

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(Photo : Emmanuelle Jacobson Roques)

gatica,ep,divan du monde,interview,mandorInterview :

Tu es arrivée du Chili à l’âge d’un an à Nancy.

Ni moi, ni personne de ma famille n’a une goutte de sang français. Ma mère est arrivée en France un peu par accident, ce n’était pas du tout un souhait, ni prévu. Au départ, elle devait venir pour trois mois et on est encore là aujourd’hui. De par ma mère avec qui j’ai grandi, la culture chilienne était très présente dans ma vie. Je peux quand même dire que ma culture est double. Maintenant que je suis adulte, je recherche encore plus mes racines… C’est un classique : si on n’est pas dans le pays où l’on est né, on a un besoin vital de retour aux sources.

D’où te vient ce goût prononcé pour la musique ?

A 7 ans, ma mère m’a demandé de choisir un instrument. Pour elle, ça faisait partie de mon éducation. C’était une évidence, je n’avais pas le choix, il fallait que je joue d’un instrument. Je la remercie aujourd’hui, mais à l’époque, je n’étais pas hyper motivée. J’ai choisi le violon parce que je croyais que c’était facile. Je me suis fait virer au bout de 6 mois, soit disant parce que j’avais les mains trop grandes. C’est plutôt parce que les classes de violon étaient surchargées et qu’ils ouvraient une classe d’orgue électronique. Ils ont insisté pour que j’y entre. Je ne le regrette pas parce que l’éducation musicale développe des choses dans le cerveau que d’autres activités ne développent pas forcément.

Et à l’école, tu faisais de la musique ?gatica,ep,divan du monde,interview,mandor

Le directeur de l’école primaire où j’étais était un passionné de musique. Il arrivait d’Alger où il travaillait à l’opéra de la ville, il était un chanteur lyrique, précisément un ténor. Il a donc monté une chorale d’école. Il nous a fait jouer à l’extérieur, dans le sud de la France notamment. Quand on a fini l’école élémentaire, il a souhaité que l’expérience perdure. Il a monté un atelier théâtre et j’y ai participé. Je me suis rendu compte que j’aimais investir des personnages et monter sur une scène.

Peu après, tu as commencé à chanter dans des groupes de rocks progressifs.

Oui, et je me suis très vite cassé la voix parce que je faisais n’importe quoi. A 14 ans, j’ai souhaité prendre des cours de chant lyrique avec ce directeur d’école, mais je voulais adapter ces nouvelles connaissances à de la musique plus moderne.

Tu as suivi ensuite des études de cinéma pour devenir comédienne.

Oui, à l’Université Paris 1, ensuite je suis rentré au Conservatoire du Xe arrondissement, section Théâtre. J’ai fait trois ans d’art dramatique là-bas. Parallèlement à ça est né le groupe 26 PINEL.

gatica,ep,divan du monde,interview,mandorC’est un groupe qui a rapidement bien fonctionné.

Il se passait plein de trucs géniaux, alors que le théâtre, c’était très difficile. On dépensait une fortune pour passer des castings pour des plans même pas intéressants. J’ai très vite arrêté parce que je n’avais aucun contact dans le milieu. La musique a représenté soudain la liberté. J’allais pouvoir faire ce que je voulais et non ce qu’un metteur en scène allait éventuellement me demander de faire. Avec 26 PINEL, ça se passait bien. On a eu très vite des touches, du coup, nous sommes très vite partis en tournée et nous avons enregistré deux disques.

Comment es-tu rentrée dans ce groupe ?

A la base, ce groupe faisait des reprises de chanson françaises, mais il n’avait pas de chanteuse. Dans un atelier jazz, à la fac, j’ai rencontré un violoniste qui m’a proposé de faire partie de cette formation. Pendant un an, on reprenait des chansons françaises « traditionnelles » et le guitariste a commencé à écrire des chansons. Elles étaient superbes.

Cette aventure a duré 10 ans.

C’était des années géniales. Après, à côté, j’avais plein d’autres activités musicales. Au bout de 10 ans, on a envie d’autre chose. Quand on a arrêté, je suis devenue la chanteuse d’un groupe de jazz, soul jazz, pop jazz. Nous ne faisions que des mesures impaires et je chantais en anglais. On a enregistré un album chez Harmonia Mundi. C’était très classe, mais ça demandait un gros travail technique.

En 2003, en parallèle tu rencontres le Quartet Buccal.gatica,ep,divan du monde,interview,mandor

Oui, mais c'est en 2006 que le groupe m’appelle pour savoir si je suis partante pour prendre le rôle de l’une d’elle, qui partait vivre dans le sud. J’ai accepté et ensuite, nous avons fait deux créations ensemble.

Ton EP est-il la somme de toutes tes expériences musicales ?

Bien sûr. Et  pour la première fois, j’ai écrit une partie des textes. J’avais très envie, mais je n’osais pas trop.

Le problème venait d’où : « Ai-je assez de style ? » ou « Suis-je trop pudique pour me raconter » ?

Un peu les deux. Quant à la question de la pudeur, je n’ai pourtant pas l’impression de ne raconter que ma vie. Je raconte aussi celles des autres.

Tu as une passion des mots et des belles écritures.

J’ai donc un complexe envers mon écriture. Je mets la barre très haute. Je crois que j’ai fait du théâtre aussi pour ça. Enoncer des alexandrins. Parfois, je le fais sur scène.

Tu es exigeante envers toi-même sur tes textes ?gatica,ep,divan du monde,interview,mandor

Il faut qu’ils me plaisent plus qu’une journée, qu’ils tiennent longtemps. Au moins un mois, sinon, c’est loupé.

Il y a des textes anciens dans l’EP ?

Il y a tout le passé. Il y a des notes prisent il y a 15 ans, des bouts de phrases que  j’ai laissé de côté pendant des années. Quand j’ai décidé d’écrire, j’ai ressorti de vieux cahiers. Le tout est mélangé avec de nouveaux textes. Parfois, les deux s’intègrent.

Tu ne travailles qu’avec des gens avec lesquels tu t’entends bien ?

Absolument. Le côté humain est primordial. Des musiciens talentueux, il y en a plein, du coup, je m’épargne d’aller vers ceux qui sont « casse-couilles ». L’humain à une place importante pour moi, parce que ce que l’on fait touche à l’humain, l’artistique touche à l’humain, aux émotions.

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(Photo : Maryline Jacques)

gatica,ep,divan du monde,interview,mandorParle-moi de François Gueurce, ton corélisateur?

Nous ne nous connaissions pas. On a fait un test sur une chanson, en deux  jours. On a réussi à travailler ensemble si facilement que c’est devenu une évidence. 

Et tes musiciens ?

Guillaume Farley est venu faire une basse, François Puyalto en a fait deux, de fil en aiguille, je me suis dit qu’un piano serait intéressant. J’ai appelé Fixi qui a accepté immédiatement. On se connait depuis longtemps, j’ai fait des chœurs sur tous les disques de Java, d’R.wan, Fixi avec Winston McAnuff… et on joue ensemble dans le collectif Ultrabal.

C’est amusant parce que tu es dans le métier depuis longtemps avec 1000 expériences et comme tu sors un premier EP personnel, les journalistes te reçoivent comme si tu étais une débutante…

Tu as raison. Souvent, j’ai envie de leur dire que je ne débarque pas de nulle part. J’ai quand même joué aux Arènes de Nîmes (rires). En même temps, il y a un petit côté « renaissance ». Je suis débutante dans l’autoproduction, dans la direction de groupe. Quelque part, je deviens la directrice artistique. J’ai déjà fait trois albums avec mes groupes, mais je n’ai jamais rien géré. J’ai appris plein de choses. Au départ, j’ai eu très peur. J’ai craint de ne jamais y arriver, et après, ça m’a énormément excité. On a mis un an et demi pour faire ces 6 titres. A un moment, j’ai ressenti une fierté immense d’avoir réussi à tout faire. 

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(Photo : Maryline Jacques)

Il y a un peu d’ambiances chiliennes dans ton EP.gatica,ep,divan du monde,interview,mandor

Sur « Quebradas », il y a des sons que j’ai enregistrés au Chili il y a 14 ans. Je me baladais avec mon mini-disc et j’enregistrais plein d’ambiance. A un moment, dans la chanson, j’entre dans un restaurant à Valparaiso  et j’entends un groupe jouer. Ça m’a amusé de le placer dans le titre. Réminiscence…

La presse spécialisée dans la chanson française a bien réagi, évidemment cela a dû te faire plaisir. As-tu besoin d’être rassurée ?

Bien sûr, parce que je suis forcément dans une période de vulnérabilité. Je suis quelqu’un qui doute beaucoup. Donc, là, c’est décuplé x 10.

Que nous prépares-tu pour ton concert de demain au Divan du Monde ?

Je tenais à ce que ce soit une soirée très spéciale. J’ai invité plein de gens sur scène. Il y aura Chloé Lacan, Zaza Fournier, M’ame, une chanteuse comorienne avec laquelle j’ai beaucoup travaillé, François Puyalto, Guillaume Farley et le grand comeback de 26 PINEL… et une exclu pour toi. Il paraîtrait qu’au Divan du Monde aura lieu une invasion de reines du monde pendant la chanson « Le retour de la reine », un tableau de femmes qui chantent… mais chut !

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Après l'interview, le 1er octobre 2017.