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12 août 2017

Thomas Gunzig : interview pour La vie sauvage

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(Photo : Colerebelge Branden)

Thomas Gunzig est depuis quelques années une figure littéraire et médiatique majeure en Belgique. Après l’excellent Manuel de survie à l’usage des incapables (pour lequel je l’avais mandorisé, ) le voici de retour  avec un livre formidable, La vie sauvage. Un magnifique roman d’amour, drôle, lyrique, cruel, sombre et optimiste (oui, oui, aussi) qui revisite le mythe du bon sauvage qui découvre la civilisation. Une réflexion profonde sur la sauvagerie de notre époque qui ne laissera personne indifférent.

Le 15 juin 2017, je suis allé à la rencontre de Thomas Gunzig, dans les locaux de ses attachées de presse. Rencontre avec un homme toujours en colère… mais un peu apaisé.

thomas gunzig,la vie sauvage,interview,au diable vauvert,mandor4e de couverture :

Seul survivant d’un accident d’avion recueilli par des mercenaires, Charles vit durant quinze ans dans la jungle d’Afrique centrale. Lorsqu’il est retrouvé grâce à – ou à cause de – la toute-puissance de Google Maps et des réseaux sociaux, il part retrouver ce qu’il reste de sa famille en Belgique.

Là-bas, il découvre une autre sorte de vie sauvage, urbaine et polluée à laquelle il doit s’acclimater mais également une nouvelle famille qu’il doit apprivoiser. Entre sa tante obsédée par son corps et la consommation, son oncle petit politicien suffisant et véreux, son cousin ado perdu dans les tréfonds d’internet et sa cousine boudeuse et disgracieuse, il tente de comprendre ce nouveau monde.

Mais alors qu’il s’intègre doucement à la société́ civilisée grâce à ses camarades de classe et une équipe pédagogique qui rivalise d’attention pour l’aider, il met en place son plan pour retourner en Afrique retrouver Septembre, son grand amour.

L’auteur :

Thomas Gunzig est né en 1970 à Bruxelles où il vit. Nouvelliste et romancier traduit dans le monde entier, lauréat du Prix Victor Rossel, du Prix des Éditeurs et du Prix triennal du roman, il est chroniqueur à la radio RTBF et écrit pour la scène. Coscénariste du Tout Nouveau Testament récompensé par le Magritte du meilleur scénario, il travaille également pour le cinéma.

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thomas gunzig,la vie sauvage,interview,au diable vauvert,mandorInterview :

Comment est venue l’idée de Charles, ce personnage atypique ?

Mon précédent livre « Manuel de survie à l’usage des incapables » était une sorte de road movie qui bougeait beaucoup, là, j’ai eu envie d’un livre plus confiné avec des situations plus fermées. En lisant Le journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau, j’ai été bluffé par la façon qu’il a eu de relater un milieu, un univers clôt et étouffant. J’ai ressenti le besoin d’essayer de faire quelque chose de similaire.

Pourtant, tu as toujours été fasciné par les super-héros qui ont des supers pouvoirs.

J’adore ces gens qui n’ont l’air de rien, dont on ne se méfie pas, mais qui ont une double identité. J’ai eu l’idée de cet accident d’avion, de ce bébé élevé par des militaires locaux en Afrique centrale en pleine guerre et qui finit par posséder un super pouvoir original : une super culture, une connaissance presque surnaturelle de la littérature et des sciences humaines.

Charles est aussi un adolescent qui est en proie à tous les tourments et les émotions liés à son âge.

Même s’il a été entrainé à faire la guerre, s’il a vécu beaucoup de violence, il reste un ado « normal ». Toutes ses opinions, il va les puiser dans cette culture insensée qu’il possède.

Son rapport avec les psys n’est pas brillant.

Tous les personnages du roman pensent que ce garçon est malheureux, traumatisé parce qu’il a vécu des choses terribles. J’ai l’impression un peu intuitive qu’en règle générale les gens ne réagissent jamais comme on l’imagine. Lui a traversé tout ça, mais n’a pas plus de raison d’être traumatisé par ce qu’il a vécu par rapport à ce qu’a vécu un élève du lycée.

Charles pense même que la civilisation est beaucoup plus dure que ce que lui a vécu.

Il considère que le monde et la violence qu’il a connu ne sont pas pires que celle sourde, insidieuse et quotidienne de notre monde à nous. Ici, la violence ne dit jamais véritablement son nom : la violence sociale. La violence du patron envers son employé, celle du prof envers l’élève, du psy envers son patient qui ne va pas très bien. Je trouve que toutes ces violences-là sont aussi abominables et difficiles à vivre que la violence claire et  nette de la guerre. Notre civilisation nous fait une guerre permanente et je pense que l’on peut plus ou moins essayer de résister.

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Un auteur, des livres et des chouquettes!

Charles arrive à s’adapter à n’importe quelle situation. Il est apprécié par tous.

Il a effectivement un talent d’adaptation important. Le fait qu’il dégage une impression de liberté par rapport au monde dans lequel il est le rend assez fascinant par rapport aux autres ados. Il devient vite le centre d’intérêt des garçons de la classe et objet de convoitises des filles.

Il lui faut de l’argent et il est prêt à tout pour en avoir.

Il est terriblement déterminé par rapport à sa volonté de retourner en Afrique et de mener à bien le plan qu’il a fomenter. Il doit gagner de l’argent, même si ce n’est pas de manière très noble.

Une de ses méthodes pour endormir tout le monde, c’est de faire semblant d’être naïf.

Disons qu’il ne dévoile pas son jeu immédiatement. Il en sait plus que tout le monde, mais ne dit rien en conséquence. Du coup, personne ne se méfie de lui. Aucun super héros n’arrive à un rendez-vous en disant « Batman, c’est moi ! »

C’est aussi un sacré manipulateur !

Il l’est, mais n’aime pas l’être. C’est un personnage qui a une notion très profonde de ce qui est bien et de ce qui est mal. Il sait parfaitement quand il transgresse, quand il passe la frontière du bien, mais il le fait sans hésiter si c’est pour atteindre son but.

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Pendant l'interview...

Quand son « nouveau » frère lui monte le Dark Web et ce que l’on y voit, Charles est presque choqué alors que lui a connu la vraie violence.

Il a connu la violence guerrière, une violence qui a un but. Sur le Dark Web, c’est du voyeurisme malsain. On est dans quelque chose de pathologique qui dégoute profondément Charles. On devient le spectateur des monstruosités et des perversions du monde pour des petits plaisirs pervers personnels.

Tu en as vu ?

Oui, mais j’ai très vite arrêté tant cela était écœurant et insoutenable.

Selon toi, la société devient-elle complètement tarée?

La civilisation est comme un vernis. Sous ce vernis, il y aura toujours un grouillement bizarre de phantasmes, d’égoïsme et de la noirceur de l’âme humaine. Sous ses dehors reluisants, il se passe des choses sombres et terrifiantes.

Charles a-t-il de la morale ?

Il a en a beaucoup, mais il n’est pas coincé dessus. Il peut la transgresser s’il n’a pas le choix.

Y a-t-il un point commun entre ton jeune héros, Charles, et toi ?

Quand j’étais petit on m’avait diagnostiqué dyslexique. On m’avait dit que je ne pourrais pas faire des études normales. Des psys me regardaient en me disant « mon pauvre enfant ! » Je garde contre les psys une certaine rancœur parce qu’ils m’ont mis dans un enseignement spécial. Ils ont eu tort. J’aurais été très heureux de faire des études normales. Ce qui est terrible quand on est enfant, c’est de se prendre dans la figure toute cette assurance théorique et bienveillante de quelqu’un qui sait mieux que toi ce qui est bon pour toi. Cette bienveillance douce, à l’image de cette société, va t’expliquer ce qui est bien, ce qui n’est pas bien, ce que l’on fait, ce que l’on ne fait pas. C’est d’une violence incroyable, un écrasement psychique complet. Quand tu es jeune, tu ne t’en rends pas compte, mais ça te met dans une rage terrible. Tu te sens mal, tu te sens triste, tu te sens minable, tu te sens comme une petite merde.

Je comprends mieux certains passages de ton livre. L’écriture te permet d’exorciser pas mal de choses négatives alors ?

Toute émotion est intéressante si elle sert ton travail. Même les émotions négatives. La jalousie, la vengeance, la colère, l’avidité sont des émotions qui te mobilisent intérieurement et qui peuvent être un bon moteur créatif.

Paradoxalement à ce que l’on vient d’évoquer, ton livre est finalement un formidable roman d’amour.

C’est ce que j’avais envie de faire. Ça fait un quart de siècle que j’écris des bouquins et je n’ai jamais écrit d’histoire d’amour. Cela me démangeait.

La vie sauvage sort un peu du lot. Il est plus « classique », même s’il ne l’est pas totalement. As-tu eu l’impression de tourner en rond ?

Non, mais j’en ai eu assez d’écrire des livres à l’imaginaire très barrés, avec de la science-fiction, beaucoup de cynisme et d’ironie noire. J’ai eu envie de creuser un peu plus loin et de me tester à une écriture plus « classique ».

Il y a tout de même une toute petite goutte de magie et de mystère…

Je ne peux pas m’en empêcher parce que j’y crois un peu. Je suis même allé voir un sorcier qui habite à Bruxelles avec mon manuscrit Je lui ai dit qu’il fallait que ce bouquin fonctionne bien et que je passe au niveau supérieur pour que je puisse m’acheter ma maison. Le professeur Malik a fait une petite cérémonie.

Tu te moques de moi, là ?

Non, je te jure que c’est vrai. Ça m’a coûté 20 euros (rires).

La première fois que l’on s’est vu, il y a quatre ans, tu me parlais déjà de la volonté que tes livres se vendent.

Grace au cinéma, aujourd’hui, je vis mieux. Je suis moins angoissé.  Quand mon ordinateur tombe en panne, je peux m’en acheter un autre, ce qui est pour moi le luxe suprême. Maintenant, je n’ai pas encore le luxe formidable d’avoir de l’argent de côté pour me dire que si je ne gagne pas d’argent pendant trois mois, ce n’est pas grave. L’angoisse du manque d’argent est encore en moi.

Tu as donc co-scénarisé le film Le tout nouveau testament de Jaco Van Dormael qui est allé au Golden Globe.

Nous étions contents parce qu’avec Jaco, on a beaucoup bossé dessus. On a eu de nombreux prix et le film a eu un succès public et critique. Cela m’a permis de travailler sur d’autres scénarios.

Bande annonce de Le Tout Nouveau Testament.

Scénariste, ce n’est pas frustrant ?

Terriblement. Un scénario n’est jamais qu’une étape de travail, tandis qu’un roman se suffit à lui-même. C’est gai à imaginer, à rêver, mais ce n’est pas gai à écrire. C’est même ennuyeux.

Tu écris aussi pour le théâtre. Quel est le point commun entre toutes ses formes d’écriture ?

Le grand point commun, c’est qu’il y a toujours un spectateur ou un lecteur. J’essaie d’employer toutes les stratégies pour qu’il ne s’ennuie pas et que je le fasse voyager. Robert Louis Stevenson disait : « Tout auteur digne de ce nom doit vous arracher à vous-même ».

Il parait que tu écris pendant les heures de bureau. C’est vrai ?

Absolument. De 10 heures à 18 heures avec une pause à midi. Et je bosse aussi le week-end.

Ton cerveau a du mal à s’arrêter, à ne plus être productif.

Parfois, il a envie de s’arrêter. Depuis quelques temps, je fais beaucoup de sport. C’est ce que je fais pendant ma pause.

Intellectuellement, ça change quelque chose ?

C’est un gros shoot de bonheur intellectuel. Sur le moment, c’est un vide total mais après, sous la douche, toutes les idées se mettent en place. Mon heure de sport intense réinitialise mon cerveau.

L’hygiène de vie est importante pour écrire ?

Oui, je m’en rends compte aujourd’hui. Je fais très attention à ce que je mange. Le vin, par contre, je me dis que c’est bon pour la santé. La vie sans vin ne serait pas une vie.

Quel le but que tu veux atteindre quand tu écris une histoire ?

Je veux juste que les gens aient envie de tourner la page pour connaitre la suite de mon histoire. Rien de plus.

Tu travailles sur quoi actuellement ?

Sur une BD. Ce sera un manga « comics » dessiné par l’excellent Andréa Mutti. Je devrais avoir fini le premier tome à la fin de l’été.

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Avec Thomas Gunzig, pendant l'entretien, le 15 juin 2017.

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08 août 2017

Soan : interview pour Celui qui aboie

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(Photo : Vanessa Filho)

soan,celui qui aboie,interview,nouvelle star,mandorSoan nous est familier depuis 2009. Sa victoire à La Nouvelle Star en avait agacé plus d’un. Il n’est pas exagéré d’affirmer que c’est un artiste segmentant. On l’adore ou on le déteste. Je fais partie de la première catégorie. Sa voix cassée et rock qui déclame des bouts de vie, des bouts de lui… et finalement des bouts de nous, me touche. Beaucoup.

Son 5e album, Celui qui aboie, entre poésie, conscience, colère, tristesse et sourires, est un grand cru soanien. Des mots justes, tout le temps. Ça sent le tabac et l’alcool, c’est sûr, mais ça sent surtout l’authenticité, ce qui ne nuit nullement à la santé.

On a besoin d’artistes comme Soan dans ce monde musical et médiatique souvent aseptisé. Le 14 juin dernier, il est venu à ma rencontre à l’agence pour une interview, comme d’habitude, sans concession. Ça fait du bien.

Argumentaire officiel :soan,celui qui aboie,interview,nouvelle star,mandor

«La bêtise, c'est un type qui vit et qui dit «Ça me suffit», disait Jacques Brel. Il faut croire que Soan a su s'en inspirer. Même si cette rage de vivre l'a poussé par le passé à se brûler les ailes, c'est vers la quiétude et la création qu'elle l'emmène à présent à travers son nouvel album, Celui qui Aboie. Avec cet album, Soan s'offre un second souffle, un souffle brut, sans concession ni effets spéciaux, un retour à l'essentiel. Se plonger dans son univers, c'est découvrir un monde d'intense poésie qui prend racine à la fois dans l'interprétation emphatique de Jacques Brel et dans l'énergie du désespoir soufflée par le grunge des années 90. Dans Celui qui Aboie, Soan emprunte au grand Jacques ses histoires espiègles emportées par des musiques ourlées d'influences folkloriques. Mais Soan a aussi eu l'idée d'inviter à leur côtes Eddie Vebber (Pearl Jam) et Kurt Cobain (Nirvana) pour composer des textes introspectifs, qui reconstruisent mot à mot son monde intérieur, éclaboussé par ses trop pleins d'émotions, et qu'il chante en torturant les phrases pour en faire sortir la sincérité jusqu'à la dernière goutte. Dans ses paroles, dans ses gestes, la chanson française se réinvente et s'époumone avec la rage d'un groupe de grunge.

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soan,celui qui aboie,interview,nouvelle star,mandorInterview :

Ce que j’aime bien chez toi, c’est que tu dis ce que tu penses.

Oui, je suis déjà cramé depuis un bout de temps. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais me restreindre (rires). Je suis l’oncle relou dans un diner de famille.

Tu as la même franchise que Brel. Il disait des choses géniales… et parfois choquantes.

Justement, je n’ai pas envie que mes gamins regardent des images en noir et blanc pour savoir ce qu’était le franc parler. Parfois on me dit que ce n’est plus de notre époque de parler comme ça. Mais l’époque est constituée des gens qui habitent dedans. Si je maintiens la franchise d’antan, ça reste l’époque que je veux.

Dans les médias, les gens sans filtre, c’est rare.

Ce qui me gonfle, c’est quand on me dit que je suis dans la provocation. La provocation, c’est un acte sans fond. C’est creux. Il y a toujours une raison quand je lance un missile.

Tu ne t’interdis rien en interview et dans la vie. Il en est de même dans les chansons ?

J’écris sur ce qui déborde, ce n’est surtout pas un choix. Parfois, je ressens l’envie d’écrire quelque chose, mais je ne comprends le texte que plus tard. J’essaie de faire un truc entre le conscient et l’inconscient, le rêve et le surréaliste, du coup, ça laisse un certain champ des possibles. Le tri se fait de lui-même, mais par contre je ne mets aucun filtre.

"Je suis Charlie" (maquette). Titre sur aucun support discographique.

La chanson sur Charlie Hebdo, « Je suis Charlie », ça en a titillé plus d’un par exemple.soan,celui qui aboie,interview,nouvelle star,mandor

Je le savais. Je m’en fous, c’est de l’art. Ça doit être libre au maximum.

On peut donc tout dire sous le prétexte que c’est de l’art, alors !

Pour moi, oui. On  devrait pouvoir tout dire, mais je ne pense pas que l’on puisse vraiment le faire.

Il est clair, qu’aujourd’hui, il y a une bien-pensance en France qu’il n’y avait pas avant. Le sketch de Desproges sur les juifs serait immédiatement interdit.

Ça a même fait marrer Anne Sinclair qui était son amie. Il lui a envoyé le texte original pour lui faire valider, parce qu’il avait un petit doute quand même.

Ton public t’aime tel que tu es. Vrai.

Si je n’étais plus vrai, si je me mettais à jouer le jeu, je perdrais mon public. La plupart des gens qui m’apprécient, c’est aussi pour ça. Comme Renaud à l’époque. Tu sais, le chanteur énervant.

Tu vas sur RTL dans les Grosses Têtes. Ce n’est pas très rock ça !

Ruquier m’a toujours soutenu, je lui devais bien cette venue. C’est une raison humaine.

C’est toujours la personne que tu as en face de toi qui prime.

Je suis en permanence en recherche de chaleur et de sensibilité intellectuelles.

Clip officiel de "Celui qui aboie" extrait de l'album Celui qui aboie.

soan,celui qui aboie,interview,nouvelle star,mandorParlons de ton album. Tu l’as enregistré très rapidement. Pourquoi dis-tu que c’est un album « parenthèse » ?

Je n’ai pas écrit cet album d’un trait. J’ai récupéré des anciennes chansons que les gens me réclamaient parce que je les chantais sur scène, mais elles n’étaient pas enregistrées. Il y a aussi trois nouvelles chansons. C’est un album « parenthèse » parce que je n’en attendais pas de moi à moi-même autant que d’un album normal. C’est plus un cadeau pour mon public.

Excuse-moi de te poser cette question, mais tu étais malade lors de l’enregistrement. Ça a changé quelque chose ?

Non, à part que ma voix était encore plus éraillé que d’habitude. Comme c’était un album un peu « entre nous », ce n’était pas gênant. Quand je monte sur scène et que je suis triste, je dis que je suis triste. Quand j’ai la pêche, je monte sur scène avec la pêche. Je n’ai jamais pris les gens pour des cons. Là, je crois pouvoir dire que c’est l’album le plus sincère que j’ai fait. C’est comme si je jouais dans le salon des gens.

La spontanéité équivaut à l’authenticité et à la sincérité ?

Parfois, je me suis un peu perdu. Le troisième album, Sens interdits, par exemple, est complètement foutraque. Pour ce nouveau disque, on a posé le cerveau à l’entrée du studio et on a fait de la musique.

"Wendy" extrait de l'album Le chien qui aboie en live pour l'émission Le pont des artistes (juillet 2017).

Je vais te poser une question de journaliste débutant. Celui qui aboie est l’album qui te ressemble le plus ?

Non, c’est celui d’avant qui me ressemblait le plus. Retourner vivre était un joyeux merdier. Il y avait du punk, du piano-voix, des trucs un peu cubains… Moi, dans ma tête, c’est très bordélique. Celui-là est juste une partie de moi. Ca ressemble à ce qui m’a forgé : les petits bars.

Là, effectivement, c’est guitare, harmonica, voix… ce n’est pas la grosse production.

J’ai la chance que mon public me suive. On donne toujours des rendez-vous à l’aveugle quand on fait ce métier. Quand tu sors un disque, c’est comme tu donnes rencard à une gonzesse. Elle viendra ou elle ne viendra pas. J’évite de réfléchir à ça, sinon, tu écris sous l’œil de l’autre… et ça, ça me fait trop peur.

Il ne faut rien s’imposer ?

Il faut s’imposer des choses de soi à soi-même, pas en fonction de. J’ai mes exigences envers moi-même, ça s’arrête là. Ce qu’en pensent les autres, je n’y peux rien.

Tu t’en fous réellement de ce que pensent les autres de toi ?

Le plus possible.

Sinon, ça parasite la création ?

Oui. C’est ça qui a fait que je me suis perdu au troisième album. J’ai essayé de prouver des trucs. Ça ne me réussit pas. Ce n’est pas mon meilleur disque, ça c’est sûr. Ne l’achetez pas !

"L'inattendue", extrait de l'album Le chien qui aboie en live pour l'émission Le pont des artistes (juillet 2017).

As-tu l’impression d’être incompris ?

Non, j’ai l’impression qu’il y a du nivelage vers le bas qui fait que quand il y a plus de huit mots dans une chanson et qu’il n’y a pas de vocoder, on présume que les gens ne comprennent pas. Il y a un public pour la poésie, c’est juste qu’on ne laisse pas la place aux artistes qui en font. Un projet comme le mien n’est pas une évidence, mais je reste persuadé que si certaines de mes chansons passaient à la radio, elles marcheraient. Louise Attaque, ça a bien marché et c’était quand même du texte.

Pourquoi es-tu parti t’installer à Narbonne ?

J’en avais marre de Paris. De ne pas voir loin, de ne pas avoir de perspective, ça m’angoissait un peu.

Depuis que tu vis au soleil, est-ce que cela a modifié ton état d’esprit et donc ta façon d’écrire et de composer ?

La seule modification, c’est la lenteur. Je prends beaucoup plus de temps. Je me laisse un peu vivre, du coup, les idées viennent mieux. C’est moins chaotique, moins laborieux. Je ne me sens plus dans une urgence absolue. Désormais, l’urgence se fait quand j’acte, c’est-à-dire quand je suis en studio ou sur scène.

Et quand tu reviens à Paris, tu le vis comment ?

C’est un supplice. Je suis dégouté. En plus, je ne viens pas pour chanter, mais pour faire la promo.

Ça t’emmerde vraiment la promo ?

Complètement.

Merci d’être là alors !

(Rires). Dans une interview en Suisse, il y a une meuf qui me demande ce qui me fait chier dans la promo. J’ai répondu « y être ! »

J’avoue, moi-même, ça m’emmerde de poser des questions sur les chansons des artistes que je reçois, partant du principe que tout devrait être dit dedans.

C’est ça ! Trop expliquer les choses, c’est comme expliquer une vanne, c’est le meilleur moyen de ne pas être drôle. C’est un exercice compliqué. Et puis, avec tout ce qu’il se passe en ce moment, tu as l’impression de prendre du temps de parole pour un peu t’autobranler. Parfois, je me demande si tout cela est  bien légitime.

Le fameux problème de légitimité !

J’essaie de ne pas y penser, ça me terrorise.

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(Photo : Vanessa Filho)

J’ai relevé cette phrase dans une de tes chansons : « C’est affligeant les imbéciles qui se mettent à penser haut ». Tu parles des réseaux sociaux évidemment.

C’est la phrase préférée de ma petite sœur. Je ne parle pas des réseaux sociaux, j’ai pensé ça au coin d’un bar. Cela dit, un bar, c’est un réseau social. Il y avait un mec raciste avec une super grande gueule et il ne disait que de la merde. C’est à ce moment que j’ai pensé à la phrase que tu viens de citer.

C’est notre époque.

En effet, aujourd’hui, il n’y a plus que des imbéciles qui pensent super haut.

Qu’est-ce que c’est un imbécile pour toi ?

C’est quelqu’un qui ne cherche pas à être plus que ce qu’il est, qui n’a pas cette exigence envers lui-même de faire mieux que la veille. C’est affligeant et flippant. C’est ça qui nivelle tout vers le bas. Je suis peut-être paranoïaque, mais je ne pense pas que tout cela soit le fruit du hasard. On essaie de faire en sorte que les gens réfléchissent de moins en moins, qu’ils consomment de plus en plus et que, si possible, ils se taisent. Un mec comme Hanouna est fait pour vendre de la pub et c’est tout. Tout ce qui lui arrive actuellement, c’est bien fait pour sa gueule. En politique, c’est pareil. Quand on a eu Chirac, on pensait avoir touché le fond, le mec a rien branlé, après on a eu Sarko, on s’est surpris à regretter Chirac, et après on a eu Hollande,soan,celui qui aboie,interview,nouvelle star,mandor on a presque regretté Sarko et là… on va trouver du pétrole.

J’ai cru comprendre en effet que Macron n’était pas ta tasse de thé. Tu as défendu officiellement Mélanchon à fond lors de la campagne présidentielle. Tu as chanté lors de ses meetings. Dans tes chansons, tu ne parles pas de la société comme Renaud le faisait, genre « société, tu m’auras pas ! »

Je n’aime pas bien livrer le truc clé en main. J’aime mieux que chacun en fasse ce qu’il veut. Les trucs politiques, c’est très contextuel, donc si tu te mets à écrire sur telle ou telle personne, dans cinq ans, ça n’a plus lieu d’être. J’essaie d’être un peu plus vague. De toute manière, les textes très concrets engagés, je ne sais pas faire. Parfois, quand on me dit que ce que je fais ressemble à du Mano Solo, ça me fait marrer. Lui aussi, ça le faisait marrer. J’écris comme un parfumeur fait son parfum. J’aime quand mes chansons sont comprises par les sens et pas par le cerveau.

Set de 3 titres (La chute-De mémoire d'enfant-Fakir) en soutien à la Marche de la France Insoumise pour la VIeme République le 18 Mars 2017, Place de la République à Paris.

soan,celui qui aboie,interview,nouvelle star,mandorY a-t-il des artistes français d’aujourd’hui qui te plaisent ?

Fauve, je trouvais qu’il y avait un truc. Ils étaient bien dans l’époque. Autrement, ceux que j’aime en France, ce ne sont pas des gens qui font références. Je n’écoute d’ailleurs pas beaucoup de Français. Je reviens vite à Jacques Brel.

Il n’y a pas grand-chose de mieux qui s’est fait depuis ?

Niveau exigence d’écriture, personne ne lui arrive à la cheville. Je me mets évidemment dans le lot. Christian Olivier des Têtes Raides fait partie des meilleurs, je tiens à le dire. Un mec de ma génération ? Dorémus m’a parfois mis sur le cul. Il a une plume de ouf, mais sur le fond, ça ne raconte pas grand-chose. Ce qu’il se passe dans la cuisine des gens, ça ne m’intéresse pas.

Quelqu’un comme Stromae t’intéresse ?

J’ai un problème avec le support musical. C’est un peu trop clubbing pour moi. Ce qui est bien dans ce qu’il fait, c’est que ce n’est jamais du rien, alors que le format sur lequel il se pose est un truc qui trimballe du vide habituellement.

Comment sait-on que l’on a fait un bon texte ?

Si tu fais rimer amour avec toujours, il faut arrêter la musique (rires). C’est tellement souvent le cas. Plus que jamais, je me laisse aller à ma folie littéraire. Personnellement, si une chanson que j’écris ne me met pas la chair de poule la première fois que je me la chante, c’est que c’est de la merde. Du coup, poubelle. Je suis sans pitié. Sur ce que j’écris, il y a seulement 5% que je garde.

Il y a pas mal de déchets alors ?

Moins maintenant parce que je connais mon domaine de compétence, donc, je ne m’aventure plus là où je ne sers à rien. Il y a un vrai tri dans ma tête avant que je prenne le stylo en main. S’il n’y pas l’étincelle qui me donne la nécessité d’écrire la suite, en général, j’abandonne.

Tu doutes de toi ?

Tout le temps, mais c’est moteur. Ca force à aller plus loin que soi-même tellement c’est paralysant. Ma pire angoisse, c’est de ne plus écrire. A chaque chanson finie, je me demande s’il y en aura une suivante.

Tu me parles de la perte d’inspiration ?

Ou de trop savoir faire la même chose. A un moment donné, Renaud avait arrêté de faire ses musiques parce qu’il ne faisait que du Renaud. Il avait l’impression de tourner en rond. Moi, je me demande si je verrai venir le jour où ça arrivera. Je ne veux pas faire du Soan bis repetita.

Tu fais du Soan parce que tu es Soan. On appelle ça une patte.

Je ne veux pas me caricaturer. Je veux me mettre en péril à chaque fois. Pour y parvenir, ça revient à te foutre de ce que vont penser les gens. Si tu fais en fonction de, en tenant compte du fait qu’il ne faut pas faire la même chose qu’avant, ça devient insupportable.

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soan,celui qui aboie,interview,nouvelle star,mandorJean Corti participe à ton album. C’est symbolique, il est là parce qu’il a été accompagnateur de Brel ?

Je le connais bien, on s’entend à merveille. Pour moi, c’est le grand-père idéal. Se dire, «  j’ai le même accordéoniste que Jacques Brel », au niveau ego artistique, ça le fait, mais il n’aurait pas eu cela dans son cursus, j’aurais quand même joué avec lui. J’adore les symboles et le sacré de manière générale.

Tu acceptes les critiques ?

Si, c’est Christian Olivier qui rentre dans un studio pour me dire que c’est de la merde… et vice versa.

Tu l’acceptes de tout le monde ?

Evidemment non. Ca dépend de l’intention. Il faut voir pourquoi on me dit ça. S’il y a un fond derrière ou si c’est juste pour me balancer une crotte de nez. Dans ce dernier cas, ça peut être ma main dans la gueule. Un minimum de bienveillance ne fait de mal à personne.

Ecrire, c’est une forme d’engagement ?

Oui, c’est défendre une forme de beau au milieu du chaos.

Questionne conne. Est-ce que si des extra-terrestres tombaient sur ton disque, ils connaitraient le monde et son état ?

Peut-être. Ils se diront au moins : « le mec a besoin d’aller si loin dans le surréalisme tellement le réel est anxiogène de nos jours ».  En tout cas, ils n’auront pas toutes les clés en écoutant ce que je fais.

Tu es heureux dans ce métier ?soan,celui qui aboie,interview,nouvelle star,mandor

Non, mais pas plus qu’ailleurs. J’ai toujours une partie de moi qui est suicidaire et une autre qui est super utopiste. Je suis moitié complètement dépressif et moitié en attente du lendemain et des jours meilleurs.

Heureusement, tu es toujours là.

C’est quand même assez tentant de se foutre en l’air dans le monde dans lequel on vit. Au moins, tu règles le problème par le vide.

Tu n’as pas peur de la mort ?

Non. Vivre est bien plus dur. Vieillir c’est plus dur que mourir.

L’inconnu ne te fait pas peur ?

Non, au contraire. C’est le connu qui me fait peur. Chaque jour se ressemble, le train-train quotidien, c’est mon angoisse principale.

Quel est ton rapport à la liberté ?

Quand on parvient à être libre, malgré tout, on est libre dans un carré. La liberté absolue n’existe pas.

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Pendant l'interview...

Ton grand-père était un grand résistant à Lyon. Il a côtoyé Jean Moulin et ses amis. Pour toi, aujourd’hui, c’est quoi résister ?

Aujourd’hui, j’ai une maladie de merde, la fibromyalgie, une maladie de merde qui nique mon énergie et mes muscles, c’est encore une raison de plus de me battre. Résister, pour  moi, c’est aussi être bien dans mes pompes, pouvoir me regarder dans une glace, ce n’est plus forcément monter des barricades. Résister, c’est faire face à l’adversité avec un gros doigt d’honneur. J’ai arrêté les grandes ambitions mondialistes, aimons nous les uns les autres et tenons-nous la main, faisons une grande chaîne autour de la Terre, c’est fini pour moi… c’est un peu enfantin.

Chanter, c’est résister ?

Oui. C’est être le témoin que la poésie compte. Remplir une salle avec des personnes qui attendent que je leur chante des textes poétiques est la preuve pour moi que tout n’est pas fini.

Ton métier n’est pas le plus beau du monde ?

Ça devrait l’être. Quand je suis sur scène, quand je suis en studio avec mes potes, mais franchement, tout ce qu’il y a autour, je m’en passe. La musique rapporte de plus en plus de pognons, mais les artistes en touchent de moins en moins. Tu es toujours sur la brèche, tu ne t’arrêtes jamais pour pouvoir  maintenir le petit truc que tu as. Ou alors, tu es dans le consensus et tu fais ce que l’on te demande.

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Après l'interview, le 14 juin 2017.

02 août 2017

Dimoné : interview pour l'EP Épris dans la glace

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(Photos : en haut, Marc Gaillet. En dessous, Emmanuel Crombez)

dimoné, épris dans la glace, ep, interview, mandorAprès avoir été le coup de cœur de l'Académie Charles Cros pour son album Bien Hommé, Mal Femmé en 2015, Dimoné a sorti l’EP Épris dans la glace. Il porte le sceau du Québec, de ses hivers, de la neige et de la solitude des nuits glacées. Le disque a été entièrement enregistré au Studio le Nid du réalisateur Pilou situé à Saint-Adrien. Les deux se sont rencontrés lors de l’un des passages de Dimoné au Québec où sa carrière décolle peu à peu et où il va régulièrement en tournée.

Audacieux sur la forme et le fond, il est habité par sa voix inoubliable qui raconte les tumultes obsessionnels de psychés égarées entre schizophrénie et introspection.

J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Dimoné, déjà mandorisé au  mois de juillet 2015 (à lire ici), mais j’ai souhaité une deuxième rencontre. Ce 9 juin 2017, une heure avant son concert Je et je fondent au 104 à Paris, je n’ai évidemment pas rencontré le même artiste, puisque celui-ci est multiple. J’ai essayé d’aller encore plus loin pour tenter de comprendre qui est caché derrière ce « démon » de la musique française.  De là à dire que j’y suis parvenu…

Biographie officielle:

Dimoné n'est pas de ces dociles caboteurs longeant le rivage. Il préfère mettre cap au large, chercher les remous. Ce poète-cartographe sillonne d'impétueux courants intérieurs, vogue de rêves en fantasmes, essuie doutes et constats. Pour finalement jeter l'ancre en des territoires inexplorés, entre 40e rougissants et 50e urgents, là où la pudeur le dispute à la sincérité, le sacré au secret, le rageur au tendre. À rebours des chroniques du quotidien, son écriture affutée aspire à l'universel. Sa plume caresse l'homme « au plus près de l'os », cisèle le verbe avec élégance, au gré des jeux de mots et doubles sens. D'une voix pénétrante à la fois grave et soyeuse, il distille une poésie sans fard, presque charnelle, posée sur une pop mélodique portée par les guitares. Dandy démon, Dimoné grésille, irradie, bouillonne, crépite et éclabousse. Il nous invite à suivre une odyssée singulière et inspirée au creux de ses tourmentes, qu'il défie, pour mieux les vaincre, telles de délicates fortunes de mer.

Argumentaire officiel de l’EP  Epris dans la glace :dimoné, épris dans la glace, ep, interview, mandor

« Le Québec m’oxygène l’imaginaire, en plus d’aller y jouer régulièrement à toutes les périodes, comme prochainement où les frimas sont au climax, j’ai la chance d’y avoir enregistré le 5 titres « Epris dans la glace ». »

Un 5 titres en guise de visa vers là où tout recommence, où tout s’abolit. Une remise à zéro Celsius des compteurs pour un disque inspiré et enregistré sous des latitudes boréales.

Une poignée de chansons aux reflets blancs qui sont autant de spectres que de silences, cheminant par les vaisseaux de notre corps sur un territoire sans traces.

Un prisme par lequel se cristallisent nos ailleurs bariolés, en de probables provenances s’ils ne sont pas présages.

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dimoné, épris dans la glace, ep, interview, mandorInterview :

En quelle année es-tu allé au Québec la première fois?

Il y a très longtemps, en 1991, mais c’était un voyage familial. J’aime cet endroit pour toutes sortes de raisons. J’ai perçu une sensation de ce qu’étaient les colonies. Ce n’est pas parce que je suis en France que je ne suis pas un descendant colon. Je suis un descendant de ces gens qui ont parcouru le monde et qui ont fait des colonies quelquefois.

Soyons franc, les chansons de l’EP ont été conçues ailleurs qu’au Québec.

C’est vrai, quand je suis arrivé là-bas, j’avais les chansons, certaines étaient même déjà maquettées.

Le lieu influence-t-il la façon de travailler ?

Oui. Surtout que j’ai enregistré avec Pilou. Il a une carrière musicale dans son pays (Ariane Moffat et d’autres artistes québécois). Il a non seulement un studio magnifique, chez lui, dans les bois, mais surtout une manière de composer qui privilégie le sensitif par rapport à cette satanée langue française qui est un fer de lance là-bas et qui fait partie du paysage émotionnel.

Au Québec, on parle beaucoup musique, pas seulement des textes.

Tu as raison. A la fin d’un concert, on va aussi bien me parler des paroles que d’un son de guitare. Chose qu’en France, on ne fait pas. Ici on dit : « Oui, la musique était trop forte par rapport aux paroles ! »

Teaser de l'EP Épris dans la glace.

Pierre Guénard, le chanteur de Radio Elvis, me disait qu’en interview, les journalistes québécois dimoné,épris dans la glace,ep,interview,mandorleur parlaient beaucoup musique, ce qui n’est peu le cas en France.

Je n’ai pas de pitch tout fait quand je parle de mes chansons. Je prends ça sous l’égide d’une conversation. Parfois, en France je dis des choses absconses, je me la raconte poète, chanteur… Au Québec, ils s’en branlent. Ils veulent savoir comment je fabrique mes chansons et que j’explique ma musique. J’ai l’impression que les québécois me disent : « me la raconte pas, on t’as vu arriver ! » (rires)

Tu aimes beaucoup le Québec ?

J’adore.

Tu t’exilerais bien là-bas ?

Non, je suis un mec de soleil.

Que pensent-ils de toi au Québec ?

Je ne sais, je suis juste repéré comme un renard argenté, mais pas comme le loup blanc.

Pourquoi simplement un EP ? Tu ne nous as pas habitués à ça.

C’est sûr qu’habituellement un mec de ma génération ne sort pas un EP. Cela est réservé aux primo-arrivants. Justement, au Québec, je me suis senti un primo-arrivant. Il y avait aussi une histoire de rapidité. Je n’avais pas encore assez de chansons pour faire un album.

"La grande allée", extrait de l'EP Épris dans la glace.

dimoné,épris dans la glace,ep,interview,mandorComment l’EP a-t-il été accueilli au Québec ?

D’abord, il y a eu la pochette. Certains l’ont trouvé trop caricaturale. Ils ont eu peur que ce soit trop folklorique. En m’interviewant, une journaliste est rentrée par cet angle-là. J’ai senti qu’elle se disait : « qu’est-ce qu’il va nous faire ce français-là. Il va se mettre à cheval sur un caribou tenu en laisse avec la carte du Québec en guise de selle… Il nous prend pour qui ? »

Et au niveau de ce que tu racontes dans tes chansons ?

On m’a affilié à une certaine poésie. Pas vraiment surréaliste, mais quelque chose de plus sensorielle que descriptive. A la française, quoi ! Je me suis senti perçu dans quelques regards et réflexions, ça m’a flatté.

Tu as fait une tournée québécoise cet hiver. Comment cela s’est passé ?

Sans se la raconter, on a eu plein de fois des standings ovation. Je me suis demandé si c’était dans les habitudes des québécois de se lever pour applaudir lors de la dernière chanson avant de rentrer chez eux  ou si c’était parce qu’ils appréciaient. J’ai trouvé ce public plus participatif. J’ai trouvé que le québécois avait beaucoup de pudeur mélangé à du pragmatisme et du mysticisme. C’est d’une richesse folle pour nous, artistes français.

Clip de "Indigo", extrait de l'EP "Épris dans la glace".

Tu as eu l’impression de repartir à zéro ?dimoné,épris dans la glace,ep,interview,mandor

Je suis allé là-bas comme un piège. Prudemment. Encore une fois, au Québec, on parle français, mais c’est tout. Je suis venu comme un étranger qui a envie que la rencontre se fasse.

Tu aimes te renouveler régulièrement… en participant à un groupe comme Bancal Chéri par exemple.

Je ne cherche pas à être découvert. Je ne vais pas te faire une fausse coquetterie, mais j’ai 50 ans. On ne va pas découvrir un vieux quand même ! Si je ne prends pas les choses à rebrousse-poil ou avec mes potes Nicolas Jules, Imbert Imbert et Roland Bourbon de  Bancal Chéri, je n’existe pas.

Dans la profession, on est tous d’accord pour dire que Dimoné est le haut du panier.

Ça me fait plaisir si c’est le cas, mais ce n’est pas quelque chose qui berce mes soirées.

Je crois savoir que tu vas faire évoluer Dimoné…

Il y a des choses qui vont changer. Le chiffre rond de 50 ans m’appelle, m’interpelle. J’ai déjà initié la suite, mais il est trop tôt pour que je t’en parle.

Bref, tu vas jouer en groupe.

Voilà, avec des garçons de tempéraments.

Déjà avec Jean-Christophe Sirven, c’est hyper rock.

Oui et j’ai pris beaucoup de plaisir à jouer avec lui. Ça va me faire drôle de ne pas l’avoir à mes côtés. Je sais qu’avec le changement que je vais proposer, le regard et l’intérêt sur moi ne serons pas les mêmes.

Tu vas abandonner ton ancien répertoire ?

Pas du tout, il y aura aussi des nouvelles chansons, mais on accueillera des anciennes dans le set.

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Pendant l'interview... 

Tu as tout fait dans ce métier avant d’accéder au statut de chanteur.

Je suis intermittent du spectacle depuis très longtemps, à différents postes en effet. J’ai fait les éclairages d’une troupe de théâtre, mis des micros à Annie Fratellini, fait de la régie plateau, monté des gradins, monté des scènes pour des artistes dont je n’appréciais pas vraiment le travail. J’ai réussi à dissocier les artistes de l’humain. Je sais ce que c’est de monter une scène et, d’un coup, accéder à l’allégorie pour y monter. Il a fallu que j’identifie le périmètre pour y accéder sans que plus rien n’ait de secret pour moi. Ça m’a préservé du danger.

Le danger de se prendre au sérieux ?

C’est exactement ça.

Si on fait le bilan de ta vie professionnelle, tout va bien ?

Je suis très heureux de la manière dont elle est menée parce que je fais ce que j’aime. C’est important. J’ai eu des moments plus nécessiteux dans mon existence. Artistiquement, je suis en accord avec ce que je produis et ce que je désire. La part de rêverie que je m’autorise à avoir, je l’ai cimenté. Et puis, je suis bien entouré.

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Après l'interview le 9 juin 2017 au 104.

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