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12 août 2017

Thomas Gunzig : interview pour La vie sauvage

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(Photo : Colerebelge Branden)

Thomas Gunzig est depuis quelques années une figure littéraire et médiatique majeure en Belgique. Après l’excellent Manuel de survie à l’usage des incapables (pour lequel je l’avais mandorisé, ) le voici de retour  avec un livre formidable, La vie sauvage. Un magnifique roman d’amour, drôle, lyrique, cruel, sombre et optimiste (oui, oui, aussi) qui revisite le mythe du bon sauvage qui découvre la civilisation. Une réflexion profonde sur la sauvagerie de notre époque qui ne laissera personne indifférent.

Le 15 juin 2017, je suis allé à la rencontre de Thomas Gunzig, dans les locaux de ses attachées de presse. Rencontre avec un homme toujours en colère… mais un peu apaisé.

thomas gunzig,la vie sauvage,interview,au diable vauvert,mandor4e de couverture :

Seul survivant d’un accident d’avion recueilli par des mercenaires, Charles vit durant quinze ans dans la jungle d’Afrique centrale. Lorsqu’il est retrouvé grâce à – ou à cause de – la toute-puissance de Google Maps et des réseaux sociaux, il part retrouver ce qu’il reste de sa famille en Belgique.

Là-bas, il découvre une autre sorte de vie sauvage, urbaine et polluée à laquelle il doit s’acclimater mais également une nouvelle famille qu’il doit apprivoiser. Entre sa tante obsédée par son corps et la consommation, son oncle petit politicien suffisant et véreux, son cousin ado perdu dans les tréfonds d’internet et sa cousine boudeuse et disgracieuse, il tente de comprendre ce nouveau monde.

Mais alors qu’il s’intègre doucement à la société́ civilisée grâce à ses camarades de classe et une équipe pédagogique qui rivalise d’attention pour l’aider, il met en place son plan pour retourner en Afrique retrouver Septembre, son grand amour.

L’auteur :

Thomas Gunzig est né en 1970 à Bruxelles où il vit. Nouvelliste et romancier traduit dans le monde entier, lauréat du Prix Victor Rossel, du Prix des Éditeurs et du Prix triennal du roman, il est chroniqueur à la radio RTBF et écrit pour la scène. Coscénariste du Tout Nouveau Testament récompensé par le Magritte du meilleur scénario, il travaille également pour le cinéma.

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thomas gunzig,la vie sauvage,interview,au diable vauvert,mandorInterview :

Comment est venue l’idée de Charles, ce personnage atypique ?

Mon précédent livre « Manuel de survie à l’usage des incapables » était une sorte de road movie qui bougeait beaucoup, là, j’ai eu envie d’un livre plus confiné avec des situations plus fermées. En lisant Le journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau, j’ai été bluffé par la façon qu’il a eu de relater un milieu, un univers clôt et étouffant. J’ai ressenti le besoin d’essayer de faire quelque chose de similaire.

Pourtant, tu as toujours été fasciné par les super-héros qui ont des supers pouvoirs.

J’adore ces gens qui n’ont l’air de rien, dont on ne se méfie pas, mais qui ont une double identité. J’ai eu l’idée de cet accident d’avion, de ce bébé élevé par des militaires locaux en Afrique centrale en pleine guerre et qui finit par posséder un super pouvoir original : une super culture, une connaissance presque surnaturelle de la littérature et des sciences humaines.

Charles est aussi un adolescent qui est en proie à tous les tourments et les émotions liés à son âge.

Même s’il a été entrainé à faire la guerre, s’il a vécu beaucoup de violence, il reste un ado « normal ». Toutes ses opinions, il va les puiser dans cette culture insensée qu’il possède.

Son rapport avec les psys n’est pas brillant.

Tous les personnages du roman pensent que ce garçon est malheureux, traumatisé parce qu’il a vécu des choses terribles. J’ai l’impression un peu intuitive qu’en règle générale les gens ne réagissent jamais comme on l’imagine. Lui a traversé tout ça, mais n’a pas plus de raison d’être traumatisé par ce qu’il a vécu par rapport à ce qu’a vécu un élève du lycée.

Charles pense même que la civilisation est beaucoup plus dure que ce que lui a vécu.

Il considère que le monde et la violence qu’il a connu ne sont pas pires que celle sourde, insidieuse et quotidienne de notre monde à nous. Ici, la violence ne dit jamais véritablement son nom : la violence sociale. La violence du patron envers son employé, celle du prof envers l’élève, du psy envers son patient qui ne va pas très bien. Je trouve que toutes ces violences-là sont aussi abominables et difficiles à vivre que la violence claire et  nette de la guerre. Notre civilisation nous fait une guerre permanente et je pense que l’on peut plus ou moins essayer de résister.

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Un auteur, des livres et des chouquettes!

Charles arrive à s’adapter à n’importe quelle situation. Il est apprécié par tous.

Il a effectivement un talent d’adaptation important. Le fait qu’il dégage une impression de liberté par rapport au monde dans lequel il est le rend assez fascinant par rapport aux autres ados. Il devient vite le centre d’intérêt des garçons de la classe et objet de convoitises des filles.

Il lui faut de l’argent et il est prêt à tout pour en avoir.

Il est terriblement déterminé par rapport à sa volonté de retourner en Afrique et de mener à bien le plan qu’il a fomenter. Il doit gagner de l’argent, même si ce n’est pas de manière très noble.

Une de ses méthodes pour endormir tout le monde, c’est de faire semblant d’être naïf.

Disons qu’il ne dévoile pas son jeu immédiatement. Il en sait plus que tout le monde, mais ne dit rien en conséquence. Du coup, personne ne se méfie de lui. Aucun super héros n’arrive à un rendez-vous en disant « Batman, c’est moi ! »

C’est aussi un sacré manipulateur !

Il l’est, mais n’aime pas l’être. C’est un personnage qui a une notion très profonde de ce qui est bien et de ce qui est mal. Il sait parfaitement quand il transgresse, quand il passe la frontière du bien, mais il le fait sans hésiter si c’est pour atteindre son but.

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Pendant l'interview...

Quand son « nouveau » frère lui monte le Dark Web et ce que l’on y voit, Charles est presque choqué alors que lui a connu la vraie violence.

Il a connu la violence guerrière, une violence qui a un but. Sur le Dark Web, c’est du voyeurisme malsain. On est dans quelque chose de pathologique qui dégoute profondément Charles. On devient le spectateur des monstruosités et des perversions du monde pour des petits plaisirs pervers personnels.

Tu en as vu ?

Oui, mais j’ai très vite arrêté tant cela était écœurant et insoutenable.

Selon toi, la société devient-elle complètement tarée?

La civilisation est comme un vernis. Sous ce vernis, il y aura toujours un grouillement bizarre de phantasmes, d’égoïsme et de la noirceur de l’âme humaine. Sous ses dehors reluisants, il se passe des choses sombres et terrifiantes.

Charles a-t-il de la morale ?

Il a en a beaucoup, mais il n’est pas coincé dessus. Il peut la transgresser s’il n’a pas le choix.

Y a-t-il un point commun entre ton jeune héros, Charles, et toi ?

Quand j’étais petit on m’avait diagnostiqué dyslexique. On m’avait dit que je ne pourrais pas faire des études normales. Des psys me regardaient en me disant « mon pauvre enfant ! » Je garde contre les psys une certaine rancœur parce qu’ils m’ont mis dans un enseignement spécial. Ils ont eu tort. J’aurais été très heureux de faire des études normales. Ce qui est terrible quand on est enfant, c’est de se prendre dans la figure toute cette assurance théorique et bienveillante de quelqu’un qui sait mieux que toi ce qui est bon pour toi. Cette bienveillance douce, à l’image de cette société, va t’expliquer ce qui est bien, ce qui n’est pas bien, ce que l’on fait, ce que l’on ne fait pas. C’est d’une violence incroyable, un écrasement psychique complet. Quand tu es jeune, tu ne t’en rends pas compte, mais ça te met dans une rage terrible. Tu te sens mal, tu te sens triste, tu te sens minable, tu te sens comme une petite merde.

Je comprends mieux certains passages de ton livre. L’écriture te permet d’exorciser pas mal de choses négatives alors ?

Toute émotion est intéressante si elle sert ton travail. Même les émotions négatives. La jalousie, la vengeance, la colère, l’avidité sont des émotions qui te mobilisent intérieurement et qui peuvent être un bon moteur créatif.

Paradoxalement à ce que l’on vient d’évoquer, ton livre est finalement un formidable roman d’amour.

C’est ce que j’avais envie de faire. Ça fait un quart de siècle que j’écris des bouquins et je n’ai jamais écrit d’histoire d’amour. Cela me démangeait.

La vie sauvage sort un peu du lot. Il est plus « classique », même s’il ne l’est pas totalement. As-tu eu l’impression de tourner en rond ?

Non, mais j’en ai eu assez d’écrire des livres à l’imaginaire très barrés, avec de la science-fiction, beaucoup de cynisme et d’ironie noire. J’ai eu envie de creuser un peu plus loin et de me tester à une écriture plus « classique ».

Il y a tout de même une toute petite goutte de magie et de mystère…

Je ne peux pas m’en empêcher parce que j’y crois un peu. Je suis même allé voir un sorcier qui habite à Bruxelles avec mon manuscrit Je lui ai dit qu’il fallait que ce bouquin fonctionne bien et que je passe au niveau supérieur pour que je puisse m’acheter ma maison. Le professeur Malik a fait une petite cérémonie.

Tu te moques de moi, là ?

Non, je te jure que c’est vrai. Ça m’a coûté 20 euros (rires).

La première fois que l’on s’est vu, il y a quatre ans, tu me parlais déjà de la volonté que tes livres se vendent.

Grace au cinéma, aujourd’hui, je vis mieux. Je suis moins angoissé.  Quand mon ordinateur tombe en panne, je peux m’en acheter un autre, ce qui est pour moi le luxe suprême. Maintenant, je n’ai pas encore le luxe formidable d’avoir de l’argent de côté pour me dire que si je ne gagne pas d’argent pendant trois mois, ce n’est pas grave. L’angoisse du manque d’argent est encore en moi.

Tu as donc co-scénarisé le film Le tout nouveau testament de Jaco Van Dormael qui est allé au Golden Globe.

Nous étions contents parce qu’avec Jaco, on a beaucoup bossé dessus. On a eu de nombreux prix et le film a eu un succès public et critique. Cela m’a permis de travailler sur d’autres scénarios.

Bande annonce de Le Tout Nouveau Testament.

Scénariste, ce n’est pas frustrant ?

Terriblement. Un scénario n’est jamais qu’une étape de travail, tandis qu’un roman se suffit à lui-même. C’est gai à imaginer, à rêver, mais ce n’est pas gai à écrire. C’est même ennuyeux.

Tu écris aussi pour le théâtre. Quel est le point commun entre toutes ses formes d’écriture ?

Le grand point commun, c’est qu’il y a toujours un spectateur ou un lecteur. J’essaie d’employer toutes les stratégies pour qu’il ne s’ennuie pas et que je le fasse voyager. Robert Louis Stevenson disait : « Tout auteur digne de ce nom doit vous arracher à vous-même ».

Il parait que tu écris pendant les heures de bureau. C’est vrai ?

Absolument. De 10 heures à 18 heures avec une pause à midi. Et je bosse aussi le week-end.

Ton cerveau a du mal à s’arrêter, à ne plus être productif.

Parfois, il a envie de s’arrêter. Depuis quelques temps, je fais beaucoup de sport. C’est ce que je fais pendant ma pause.

Intellectuellement, ça change quelque chose ?

C’est un gros shoot de bonheur intellectuel. Sur le moment, c’est un vide total mais après, sous la douche, toutes les idées se mettent en place. Mon heure de sport intense réinitialise mon cerveau.

L’hygiène de vie est importante pour écrire ?

Oui, je m’en rends compte aujourd’hui. Je fais très attention à ce que je mange. Le vin, par contre, je me dis que c’est bon pour la santé. La vie sans vin ne serait pas une vie.

Quel le but que tu veux atteindre quand tu écris une histoire ?

Je veux juste que les gens aient envie de tourner la page pour connaitre la suite de mon histoire. Rien de plus.

Tu travailles sur quoi actuellement ?

Sur une BD. Ce sera un manga « comics » dessiné par l’excellent Andréa Mutti. Je devrais avoir fini le premier tome à la fin de l’été.

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Avec Thomas Gunzig, pendant l'entretien, le 15 juin 2017.

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