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02 juin 2017

Daguerre : interview pour le livre disque La nuit traversée

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(Photo : Julie Thomas)

Daguerre sort déjà son sixième album solo. Je l’ai déjà mandorisé seul, ou à deux, c’est dire s’il ne me laisse pas indifférent. Il fait partie de ces artistes essentiels, authentiques, rares, bons, qui sortent des sentiers battus et que j’aime mettre en avant. La nuit traversée est un livre disque illustré à découvrir absolument. Il y dévoile ses blessures du passé, son espoir en l’avenir, conquêtes et aventures en tous genres. Ses textes vifs et sincères tapent dans la fourmilière sociétale et pourraient même déranger une certaine société bien propre sur elle. Le 25 avril dernier, le jour de son Café de la Danse, nous nous sommes posés à la terrasse d’un café à proximité de la salle parisienne. Au programme cup of tea et longue conversation.

daguerre,la nuit traversée,sarane mathis,mély vintilhac,lamao éditionsArgumentaire de presse de La nuit traversée :

 ..." Cette nuit nous devons partir, et on ne va pas se mentir

D'autres ont essayé avant nous, et on a tous entendu dire, fuir c'est mourir

Il nous faut prendre le risque d'affronter ce sentiment, et choisir

Qu'on a le droit de rêver d’une meilleure destinée,

On a le droit de rêver de la nuit traversée "

Le sixième album de Daguerre nous invite à une découverte singulière. Une toile sombre et lumineuse est tissée. On se perd, on se retrouve, on oublie, on se rappelle, on se bat, on se relève. Les mots revêtent une texture, les sons prennent des odeurs, des couleurs. Guitares, piano, cordes atmosphériques et cuivres, éclairée par sa voix rauque et profonde, viennent rythmer ses neufs chansons inédites, engagées et poignantes.

Daguerre a voulu offrir plus qu’un album : un livre-disque illustré où les dessins de Sarane Mathis et le récit de l'écrivaine Mély Vintilhac viennent transpercer ses nouvelles chansons.

Une traversée à oser...

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daguerre,la nuit traversée,sarane mathis,mély vintilhac,lamao éditionsInterview :

Raconte-moi l’aventure de ce livre-disque ?

En préparant mon 6e album, j’avais envie de sortir un objet particulier, quelque chose d’original. Je sais que le vinyle revient pas mal. Je voulais vivre autre chose. Après, c’est une histoire de rencontre. J’ai eu l’idée du livre, car je suis  amoureux de l’objet, de leur odeur…  J’en ai plein chez moi.  Cette compagnie-là m’apaise. J’aime aussi les librairies, je me sens bien dans ces lieux.

Du coup, tu voulais qu’on te trouve dans  les librairies ?

Il y avait aussi l’idée de découvrir autre chose que le circuit habituel de distribution auquel je suis habitué. Le disque est en train de crever et comme je suis en indé, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose de beau. J’ai donné mon nouveau disque à Fany Souville de Lamao Editions, celle qui est devenue mon éditrice. Elle semblait intéressée, alors je lui ai dit que je voulais travailler avec un auteur et un illustrateur autour de mes chansons. Je ne voulais pas que ce soit juste un beau livret amélioré. Elle  a adoré l’idée et la machine s’est mise en route.

Mély Vintilhac est l’auteure et Sarane Mathis, l’illustrateur. Peux-tu me les présenter ?

Mély, je ne l’ai rencontré que deux fois. C’est quelqu’un qui est venu me voir en concert à Biarritz et à Paris. Il y a trois ans, elle m’a dit qu’elle souhaitait m’envoyer des nouvelles très courtes. Je les ai reçu par mail et je les ai trouvé vraiment très intéressantes. On est resté en contact. Quand j’ai eu l’idée de ce livre-disque, j’ai pensé à elle pour les textes. Elle habite en Nouvelle-Zélande donc ce n’était pas très pratique, mais je voulais que ce soit elle qui écrive. Quant à Sarane, je le connais depuis le lycée. Il était en seconde, première et terminale avec ma fille. C’était déjà un tueur en dessin, maintenant, il aux Arts déco  de Strasbourg. Avec lui, je vois la vision d’une autre génération sur mes textes. Je n’ai pas envie de devenir un vieux con, alors j’aime bien confronter ce que je fais à la jeunesse.

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(Photo : Sébastien Garcia)

Quand on écoute une chanson, des images nous parviennent. Le fait de proposer des illustrations, ce n’est pas mâcher le travail de ceux qui écoutent ?

Je ne crois pas. Je lui ai donné carte blanche, c’est donc juste sa vision à lui.

Est-ce que Mély et Sarane ont eu un peu peur de te décevoir ?

Enormément. Sarane a eu un gros trac au début et dès qu’il a trouvé son fil conducteur avec son personnage, c’est allé vite. Mély, elle, a complètement craché les mots. Mes chansons l’ont renvoyé à des moments douloureux. Ensuite, c’est Fany Souville et moi qui avons coordonné le tout. Un an de travail dans une ambiance hyper agréable avec un côté artisanal intéressant.

Tu revendiques ce travail artisanal depuis le début de ta carrière.

C’est passionnant parce que tu redémarres toujours à zéro. Tu es sur un fil en permanence, tu ne sais pas si tu vas y arriver. Il n’y a aucun confort. Ça me fait me sentir vivant. C’est un moteur pour moi. J’ai été en majors et les choses étaient simples. J’ai rencontré des gens formidables, mais je me suis ennuyé. J’ai compris que cela ne me correspondait pas. Je venais du punk au départ, alors, même si toute identité se construit tout le temps, il y a des choses qui me sont restées.

Le côté inconfortable t’apporte quoi ?

Tu dois construire tout toi-même et il y a une grande fierté quand tu vas au bout de tes projets. Et c’est souvent le début de grandes amitiés qui se créent. Ça  n’a pas de prix, surtout dans le monde dans lequel nous vivons.

Tu as toujours 1000 projets, j’ai l’impression, non ?

En tout cas, j’en ai toujours 3 ou 4 en même temps. Là, je suis en train de réfléchir à quelque chose destinée aux jeunes publics, je fais beaucoup de collectifs d’artistes, je partage ma passion de l’écriture et je tente de transmettre aux autres… et puis, je suis sur un projet avec Michel Françoise. On a beaucoup travaillé ensemble. Je ne m’interdis rien, je recherche toujours des alternatives à quelque chose.

Clip de "Oublier". 

Mély Vintilhac a vu beaucoup le deuil dans tes chansons.

Dans La nuit traversée, elle a surtout vu comment on relève la tête après des épreuves. Certaines de mes chansons l’ont ramené à des moments ultra précis de sa vie qui n’était pas ultra joyeux. J’ai adoré qu’elle s’empare de mes chansons.

C’est génial d’écrire une chanson et que chacun se l’approprie par rapport à son vécu, n’est-ce pas ?

C’est la magie des chansons. Une chanson qui nous touche te renvoie toujours à un souvenir unique, qui n’appartient qu’à soi. On peut être 100 000 à écouter la même chanson, on n’aura pas les mêmes souvenirs, les mêmes sensations.

Il me semble que La nuit traversée est ton album le plus noir.

C’est vrai. Je pense que c’est par rapport au contexte actuel du monde. Ça fait naïf de dire ça, mais les artistes sont des éponges. J’ai ressenti chez les gens une tristesse, une haine et une violence incroyable. La tristesse plane au-dessus de nous. On a tous une angoisse nouvelle que je ne pensais pas connaitre de mon vivant. Ça m’a beaucoup influencé dans l’écriture.

Clip de "La nuit traversée". 

La nuit traversée, ça me fait penser aux migrants. Je sais que tu es touché par leur sort.

L’impuissance mondiale que l’on a face aux problèmes des migrants me révolte. C’est insupportable de voir ces images d’eux dans des bateaux. Il faut avoir un courage de dingue pour s’entasser comme ça afin de fuir un pays. Personne ne comprend qu’ils le font par désespoir et pas par plaisir? Alors, oui, l’album est sombre, comme notre époque.

Dans tes albums, tu as toujours parlé de la vie, de la mort, de l’amour, du deuil, du désir de liberté et de paix… finalement, tu parles toujours des mêmes sujets, mais sous des angles différents.

Chaque artiste est spécialisé dans certains thèmes. Les thèmes récurrents, je trouve ça assez logique. Après, il y a la manière d’écrire et l’interprétation. J’ai toujours écrit de façon très libertaire. Je ne fonctionne que comme ça. Et c’est aussi un mode de vie.

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(Photo : Patrick Batard)

Y a-t-il plus de gravité dans ta manière de chanter ?

Je ne crois pas, mais j’ai en moi une sorte de colère impuissante. J’ai toujours était en colère, mais la colère peut être une ennemie. Il ne faut pas se complaire là-dedans, donc j’essaie de désamorcer les choses.

La scène, tu l’envisages comment ?

De manière physique, voire animale. Presque charnelle. J’ai appris la scène comme ça. Quand je sens le public attentif et réceptif, c’est hyper impressionnant. Je ressens l’énergie de la salle. C’est ce qui fait que l’on devient accro à la scène.

On se sent comment ?

On ne se sent pas seul. Je vis la scène comme un match de tennis. Chaque chanson qui passe, c’est un point. A chaque fois, l’émotion est différente et surtout, je sais que ce n’est jamais acquis. Ca reste inconfortable pour moi, mais c’est un besoin vital. Si je n’ai pas la notion de danger, je m’emmerde. Il faut que je rencontre des gens aussi névrosés que moi pour que l’on fasse des trucs ensembles (rires).

Il y a un aspect ludique à la création ?

Bien sûr ! Moi, je m’amuse tout le temps. J’ai toujours désacralisé ça, j’en ai besoin. Tous mes projets sont épicuriens. Il faut que l’on travaille aussi autour d’une bonne table… un peu arrosée aussi. Je bosse comme un malade, mais en m’éclatant.

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Pendant l'interview...

Je reviens sur ton amour de la transmission. Tu fais ça aux Voix du Sud à Astaffort, mais pas uniquement.

Pour mes ateliers d’écriture, il m’arrive d’aller même dans les prisons, d’enseigner aux cabossés de la vie, aux jeunes, aux handicapés... Ça me permet de sortir du sentier balisé du métier. J’avais envie de ressentir une émotion super forte dans la transmission. C’est une autre façon de se sentir vivant. Etre intervenant maintient en vie ma sensibilité. Je ne veux pas qu’elle soit abîmée.

Habiter Biarritz, c’est important pour toi ?

Dans ma vie privée, j’ai la chance d’avoir une femme incroyable et d’habiter dans un endroit qui est primordial pour pouvoir vivre comme je le veux et le mieux possible. Mon sud-ouest et l’océan sont des éléments vitaux dans ma vie. Je ne peux pas ma passer de l’océan. Que j’aille bien ou pas, j’en ai besoin.

Tu as la vie rêvée ?

Oui, je le crois. Je me suis donné les moyens d’être le plus libre possible. Je n’ai jamais eu le projet de vivre vieux, maintenant que ça avance, je commence à l’avoir. Je suis heureux et je sais qu’aujourd’hui, c’est un luxe.

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Le 25 avril 2017, après l'interview. 

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