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01 février 2017

Kent : interview pour La grande illusion

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(Photo : Frank Loriou)

kent,la grande illusion,athome,interview,mandorKent, à bientôt 60 ans et 40 ans de carrière Après un CD intimiste en piano-voix, Le Temps des Âmes (pour lequel je l’ai mandorisé), un livre somptueux  Dans la tête d’un chanteur et une passionnante émission de radio, Vibrato sur France Inter, le chanteur revient à l'esprit rock et pop de ses débuts avec son 18ème album solo, La Grande Illusion. L’artiste lyonnais  s'est inspiré, pour composer et écrire, de ses introspections et de ses indignations. Dans ce disque publié pour la première fois sur le label indépendant At(h)ome (que j’affectionne particulièrement), on redécouvre ainsi la plume engagé et poétique de Kent, dans des textes taillés au couteau écrits avec son cœur. Il y est beaucoup question d’amour et de nostalgie, de contemplation et recueillement. Cela fait longtemps que je le sais, mais il est toujours bon de le rappeler, Kent compte parmi les plus grands auteurs de sa génération. Le 14 décembre 2016, nous nous sommes rejoints dans un café de la Place du Chatelet.

NB: Toutes les photos  de Kent sont signés Frank Loriou (sauf celle avec Hubert Mounier et celle où je suis avec lui).

Argumentaire officiel :

La grande illusion marque le grand retour de Kent dans le paysage de la chanson française. Réalisé par David Sztanke de Tahiti Boy, ce 18ème album solo de l'ex Starshooter regroupe 10 titres universels et intimes, aux couleurs tantôt pop, tantôt rock, écrits avec la plume toujours aussi précise et juste. Plus qu'un bilan, l'auteur-compositeur-interprète a pensé cet album comme un instantané, une photo fidèle à ses introspections et ses émotions du moment. Un disque franc et généreux mais jamais nostalgique, qui marquera les 40 ans de carrière de Kent en 2017 et le début d'une grande tournée française.

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(Photo : Frank Loriou)

kent,la grande illusion,athome,interview,mandorInterview :

Quand tu écris des chansons, as-tu l’idée préconçue de faire un album ?

Pas du tout.  Je suis même étonné d’en faire encore. Mais quelques chansons se mettent en place en attente de l’engrais. En général, c’est une rencontre qui déclenche le fait d’enregistrer un album. Une fois que je sais avec qui je vais travailler, il y a des chansons qui vont coller et d’autres pas. Je me remets à écrire dans le sens du disque que je vois se profiler au loin.

Je suis sûr que c’est le cas pour une chanson comme « Eparpillée ».

C’est effectivement le cas typique d’un titre que j’ai écrit en sachant avec qui j’allais réaliser l’album.

J’adore ce que tu dis dans cette chanson. Je le pense tellement.

Je raconte que nous sommes tous éparpillés. On porte toujours un masque, et il est différent selon les gens avec qui on est. Par exemple, si on a un rendez-vous galant ou un rendez-vous professionnel, on ne va pas se comporter de la même manière. De toute façon, même si on est naturel, les gens nous voient chacun à leur manière. C’est difficile de vraiment cerner les gens. Nous ne sommes pas qu’un.

Extrait de "Eparpillé".

« Un revenant » évoque un rescapé de l’attentat de Charlie Hebdo. kent,la grande illusion,athome,interview,mandor

Je n’aime plus coller à l’actualité, parce qu’elle va trop vite. Quand on colle à l’actualité, il y a un risque probant d’être manipulé par elle. Pour cette chanson, c’est différent. Il y a des gens qui m’inspirent et qui me poussent à écrire. C’est le cas du journaliste Philippe Lançon qui écrit dans Charlie Hebdo et Libération. Je le lis depuis des années. J’adore comme il l’écrit. Avant l’attentat, je l’avais même contacté pour que l’on travaille ensemble… et puis il s’est passé ce qu’il s’est passé. Quelques semaines après, Philippe Lançon s’est remis à écrire et il raconte sa renaissance, sa survivance. J’ai trouvé cela extrêmement touchant.  On a tendance à beaucoup parler de ceux qui sont morts, mais ceux qui sont toujours là, nous les oublions. Il y a eu autant de blessés que de morts et je trouvais intéressant de parler de ceux qui sont restés. Je tente d’expliquer ce qu’il se passe quand on revient à la vie bien esquinté.

Dans « L’heure du départ », parles-tu de ton propre décès ?

J’imagine mon décès et comment mes proches vont le vivre. Je rentre dans une tranche d’âge où il y a plus d’enterrements que de naissances et de mariages. Quand je suis à un enterrement, je vois ce qu’il se passe, je vois cette tristesse, ces comportements stéréotypés. Un enterrement devrait coller à la personnalité de celui qui vient de partir.

Jkent,la grande illusion,athome,interview,mandor’ai pensé à ton pote Hubert Mounier en écoutant cette chanson.

Je suis resté d’abord hébété à l’annonce de la mort d’Hubert. Il m’a fallu des jours pour trouver des mots à dire. C’est un proche et on avait tellement de choses en commun que j’ai fini par savoir quoi dire à son enterrement. Le plus difficile est de rester pudique et de ne pas parler de soi, mais de parler de celui qui part. L’important est de penser à celui qui n’est plus là.

Il y a justement une chanson sur l’amitié dans ton disque, "Rester amis". C’est une valeur importante pour toi ?

J’étais enfant unique, donc mes frères et mes sœurs sont mes amis. Je me suis construit ainsi. Les amis que je connais depuis très longtemps sont des balises.

Arrives-tu à te faire de nouveaux amis ?

Pas dans le métier. Il y a des gens que je rencontre avec qui je m’entends, mais pour devenir amis, il faut une réciprocité. Les artistes rencontrent trop de gens, nous sommes trop sollicités. Je vais te dire franchement, mon carnet d’adresse me saoule. Souvent, j’efface des noms parce que c’est sans fin.

Dans ton œuvre, je trouve que rien n’est daté.

Pourtant, je t’assure que si. L’album Le mur du son (1987), c’est vraiment très années 80, l’album Métropolitain (1998), c’était une volonté de coller à une explosion electro des années 90. Mes albums sont le témoignage d’une époque. Des disques intemporels, finalement, on ne sait pas ce que c’est. Pour moi les albums de Simon et Garfunkel sont intemporels, mais pour mon fils, non.

Extrait de "La dérive des sentiments".

kent,la grande illusion,athome,interview,mandorTu reviens à de la chanson très « rock ». Ça faisait longtemps que l’on ne t’avait pas entendu chanter ainsi.

Depuis l’album Panorama en 2009, je pars en tournée avec Fred Pallem et deux guitares, puis avec mon précédent disque, Le temps des âmes, en piano voix. Ça fait donc 7 ans que je tourne a minima. J’avais un gros manque de rythmiques.

De jouer avec plus d’instruments et des boites à rythme, ça modifie la façon de chanter ?

Non, je ne crois pas. Simplement, on n’écoute pas un chanteur de la même manière quand il chante derrière un piano que quand il est accompagné d’un groupe même s’il chante pareillement.

Le premier single est « Chagrin d’honneur ».

Je voulais absolument faire une chanson sur le burn out. Je voyais beaucoup de personnes autour de moi qui en étaient victime. C’est un peu le mal du siècle. Mais je n’aime pas le mot en anglais. Burn out, ça fait presque trendy, chic. Un jour j’écoute à la radio Davor Komplita, un psychiatre suisse qui s’intéresse au burn out. Dans son interview, il dit qu’il déteste ce mot et qu’il préfère le terme « chagrin d’honneur ». J’ai entendu cette appellation, la chanson est venue. Je précise que je lui ai demandé l’autorisation de reprendre son terme. Il a accepté très gentiment.

"Chagrin d'honneur" en intégralité (audio).

C’est jubilatoire le moment où un évènement ou un mot débloque une chanson qui était en stand-by ?kent,la grande illusion,athome,interview,mandor

Oui. C’est un moment formidable parce que tu sais que ta chanson est là. Quand tu es artiste, tu as les antennes qui sont sorties en permanence. Tu captes toutes les ondes autour de toi jusqu’au moment où tu captures un sujet de chanson.

Ce n’est pas fatiguant de tout capter tout le temps ?

Parfois, ça me gonfle d’être comme une éponge. Je t’avoue qu’avant cet album, j’ai décroché. C’était la première fois de ma vie que j’ai décroché volontairement sans trouver ça angoissant. J’ai arrêté de penser aux chansons et à la musique. J’ai vécu plus d’un an autrement. Je dormais mieux. C’était bien (rires).

Au bout de 40 ans de carrière, c’est toujours aussi flippant de sortir un nouvel album ?

Plus que jamais. C’est angoissant parce que je me juge par rapport à ce que j’ai déjà fait. Je me demande toujours si ça va être aussi bien que tel ou tel album. Si je rentre en studio, il faut que cela en vaille la peine. Après 40 ans de carrière, on peut considérer que je fais partie des meubles et que c’est normal que je fasse un disque régulièrement. Quand je sors un disque, il n’y a pas d’attente et de surprise. Alors il faut créer la surprise ou l’attente. C’est une sacrée pression. Il faut être hyper ambitieux pour faire un disque. Je suis exigeant quand j’écris mes textes, quand je compose, quand je choisis mes musiciens, quand je choisis la pochette. Je suis exigeant sur tout, mais parfois je me dis à quoi bon ?

Tes albums sont pourtant réellement attendus. Je connais plein de gens qui sont attentifs à ce que tu fais ?

C’est gentil de me dire ça. Je sais qu’il y a des fidèles et vraiment, c’est important pour moi qu’ils soient là… mais, à chaque album, mon souhait est de capter l’attention aussi de nouveaux auditeurs. Et puis tu sais, entre les gens et l’artiste, il y a tout le reste :  l’industrie, les médias et surtout... il y a l’embouteillage. Le disque sort au milieu d’une centaine d’autres disques, ça m’angoisse.

Il t’arrive d’être désabusé ?

Bien sûr, mais je lutte contre ça. Je lutte contre le cynisme et la « désabusion ». D’abord, on sait tous où ça a mené Nino Ferrer. Je veux penser que pour moi, dans ce métier, tout est encore possible.

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Après l'interview, le 14 décembre 2016.

Commentaires

J'avais lu votre interview au moment du"temps des âmes" et j'avais beaucoup apprécié cette "reconnaissance" faite à Kent à ce moment là. Je fais partie des fidèles de toujours mais j'ai à chaque fois le même émerveillement devant le génie intarissable de Kent.
Cet album est l'un de ses plus beaux me suis je dis en l'écoutant la première fois. Et je me suis dit que non, il sont tous tellement unique et chacun d'une beauté et d'une intimité singulière.
Comme lui, je suis parfois "jeune conne...". Les mélodies des nouveaux titres sont très harmoniques et elles nous portent. La magie des mots justes ne laissent pas de place au doute de la qualité de l'écriture de Kent, et justement du doute il nous en apporte parce qu'il bouscule nos émotions. Il en réveille d'autres. Nous sommes multiples et "éparpillés" comme il le chante si bien. Contrairement à certains artistes qui n'ont rien à dire mais qui ont des promos titanesques, nous avons la chance toujours d'être chasseurs de perles ou de pépites... Et trop heureux d'avoir ce nouveau morceau de bonheur à écouter.
j'envie ceux qui vont le découvrir parce qu'ils vont trouver un minerai qu'ils n'ont pas fini d'explorer. Les veinards.
Claire.

Écrit par : Claire | 06 février 2017

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