Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Thomas Fersen : interview pour Un coup de queue de vache | Page d'accueil | Kent : interview pour La grande illusion »

31 janvier 2017

Cyril Mokaiesh : interview pour Clôture

cm 1.jpg

Je suis le parcours de Cyril Mokaiesh depuis ses débuts, lorsqu’il était encore avec son groupe Mokaiesh. Ma première mandorisation date de 2008 (presque 10 ans) et la seconde de 2011. Aujourd’hui, à 31 ans, il sort  son 3e album solo, Clôture. Il concilie fond et forme, noirceur des textes et lumière pop-rock. L’originalité de ce disque, c’est qu’il dresse le portrait parallèle d’une rupture amoureuse et d’un pays en plein doute : peur des attentats terroristes, péril de l’extrême-droite au pouvoir, paupérisation croissante… Inutile de le nier, ce disque est très politique (et vous connaissez mon amour pour les textes engagés. Ironie). Mais il est beau, fort, puissant… et vrai. Sa souffrance devient notre souffrance, ses constats, nos constats, sa vie, nos vies. Un disque universel. Sacrément.

Le 12 décembre 2016, Cyril Mokaiesh m’a donné rendez-vous à l’Hôtel Amour (oui, oui) pour une troisième interview.

cover-cyrilmokaiesh_cloture.jpgArgumentaire de l’album :

Dans le nouvel album  de Mokaiesh, il y a le désamour, le vertige, l’insomnie, mais aussi l’élan, la solidarité, la tendresse, l’enfance, la bravoure, la fraternité. Et la saine colère contre l’ordre du monde dont on voudrait nous faire croire qu’il est juste.
La chanson « La Loi du marché » est un coup de poing – un coup de poing qui réveille. Cyril Mokaiesh l’a enregistrée avec Bernard Lavilliers. Stéphane Brizé a tourné le clip de la chanson, qui a repris le titre de son long métrage avec Vincent Lindon. Dans « Ici en France », dans « Houleux », dans « Novembre à Paris », Mokaiesh mesure les deuils, les résiliences, les défaites, les combats. Il ne distingue pas toujours entre l’intime et le politique, entre l’Histoire et nos histoires, puisque qu’au bout du compte ce sont les mêmes cœurs et les mêmes âmes qui dérouillent.

Cyril écrit dans la ville. Il marche des heures, s’arrête dans un bistrot pour laisser ses mots sur le papier, repart, s’attarde, revient, marche encore, écrit « comme un ogre, jusqu’à ce que je n’ai plus faim ». Il en résulte des textes qui foudroient et contemplent à la fois, qui ramassent en quelques vers les désarrois, les illusions et les désespoirs traversant les sociétés comme ils traversent chaque conscience.
Pour prendre la parole sur ce qui nous concerne tous, il a réuni ses compagnons de musique, pour certains fidèles depuis leurs vingt ans : Jan Pham Huu Tri aux guitares, Valentin Montu à la basse, Éric Langlois à la batterie, Laurent Manganas au piano. Élodie Frégé l’a rejoint au micro sur « Houleux » et l’actrice Mélanie Doutey, sur « Les Grands Soirs ». Et l’album s’est enregistré en cinq jours au studio ICP, à Bruxelles, dans la simplicité, l’urgence et la ferveur d’une production indépendante.

Après l’aventure de Naufragés, dans lequel il reprenait des titres des vaincus de l’histoire de la chanson française (Allain Leprest, Bernard Dimey, Daniel Darc, Jacques Debronckart…), Cyril Mokaiesh assume sa double allégeance à un romantisme assumé et à une combativité citoyenne. Il chante ses souffrances, « Blanc cassé » est une magnifique chanson de rupture. Il chante aussi des mots sublimes de droiture sur le sentiment paternel dans « 32 rue Buffault ». Et aussi la force de se relever et d’affronter le monde adverse. Et aussi l’amour qui reprend et ré-enivre…

Cyril Mokaiesh chante des instants d’une vie – la sienne ou chacune des nôtres. Et cela donne courage, et cela nous grandit forcément.

cm2.jpg

IMG_0040.JPGInterview :

Ton nouveau disque mélange chansons engagées et chansons d’amour désabusées…

Parfois, les complications d’une vie peuvent amener à la création de chansons. Quand j’écoute une belle chanson de quelqu’un d’autre qui me raconte ma vie, ça peut parfois m’aider à me sentir moins seul ou à me faire du bien. J’espère que mes chansons procurent ce genre de sensation. Je t’avoue franchement qu’écrire a eu une fonction thérapeutique. Ça a fait sortir beaucoup de choses qui étaient en moi… et ça a sublimé le médiocre. Il y a des gens qui se font des tatouages, moi je fais des chansons.

Entre le moment où tu as écrit ces chansons et le moment où tu les présentes, il s’est passé du temps. Tu ne dois pas être dans le même état d’esprit.

C’est toujours comme ça. Quand on va en studio 4 mois après avoir écrit une chanson, on retrouve partiellement la vérité dans laquelle on l’a écrite, mais comme ce sont des chansons très instantanées, on ne ressent plus tout à fait la même chose en les chantant. On ne se remet pas dans le même état que quand on a vécu les choses.

Parlons de ce duo avec Bernard Lavilliers, « La loi du marché ».

J’avais envie de faire une chanson de cet ordre-là et j’étais sûr qu’en allant voir le film du même nom de Stéphane Brizé, ça allait m’inspirer. Je m’adresse aux grands patrons et aux politiques, à tous les gens qui exercent du pouvoir sur ceux qui n’en ont pas.

Clip de "La loi du marché", tiré de l'album Clôture

Tu as toujours été indigné ?6601086_1-0-1012721115_1000x625.jpg

De plus en plus, en tout cas. Aujourd’hui, pour ne pas être indigné, il faut faire exprès de ne pas regarder le monde qui nous entoure. Tous les jours, il y a matière à nourrir une forme d’indignation. J’essaie d’en faire quelque chose pour m’éviter de péter les plombs. Parfois, j’ai des envies de renoncements ou pire… des envies de révoltes très concrètes.

Le monde te désespère ?

Oui, complètement. J’aimerais que l’on parvienne à la vraie relation à l’autre, qu’on enlève tous les masques, qu’on lutte contre l’engrenage dans lequel on a mis nos âmes, nos cœurs, nos conditions de vie, de travail… Ce que l’on nous inflige va à l’encontre de ce que doit vivre un être humain. Il y a la peur de ne plus faire partie du jeu et les politiques surfent là-dessus. Les puissants usent de cette menace perpétuelle. Il y a des tentatives d’étouffement de la révolte et de la culture. Tout va dans le sens de la médiocrité et du rétrécissement de l’âme. Ça ne fait pas des jolies choses. Il y a peu de lyrisme dans le monde d’aujourd’hui. Il n’y a plus qu’une règle : celle de faire de l’argent.

Tu te sens comme Don Quichotte qui se bat contre des moulins à vent ?

Un peu. Je ne sais pas comment tout cela va se terminer, mais je ne vois pas d’autre issue que le chaos.

« Clôture » est le titre de ton album, mais c’est aussi la chanson finale. « C’est un mini testament qui n’a rien à léguer », dis-tu.

Ce texte spontané évoque l’état du monde. Il y a un plan large du monde qui se termine par un plan très serré sur ma vie, tout cela, sans changer de vocabulaire. Il y a des points communs entre l’humeur de l’époque et la mienne.

Clip de "Clôture", tiré de l'album "Clôture". 

16114169_10154916664294813_7801432177116984413_n.jpgDans « Ici en France », tu évoques le Front National.

Ce parti prend une place démente dans l’espace politique et dans les urnes. Ça fait peur. Il ne faut pas diaboliser les gens qui votent pour ce parti, mais j’ai envie de les raisonner.

Il y a une chanson qui s’intitule « Seul ». Te sens-tu seul dans ce monde ?

On a quelques magnifiques alliés qui nous accompagnent sur la route, mais on est tous seuls. Pour avancer, il faut être devant son propre chaos.

C’est la fameuse « ultra moderne solitude » de Souchon?

C’est exactement ça. On a beau être ultra connecté, je vois bien que depuis 10 ans, on est en train de s’isoler complètement. Regarde derrière toi. Toutes les personnes présentes ont les yeux rivés sur leurs  écrans. Cela me sidère.

Je suis pareil qu’eux. Toi, tu arrives à te déconnecter.

Oui, j’arrive à poser mon cerveau deux heures sur quelque chose de précis. Je me passe très bien d’éléments perturbateurs.

Tu parles des attentats parisiens dans « Novembre à Paris ». C’était difficile de ne pas écrire sur ce sujet ?

Difficile d’écrire dessus, difficile de ne pas écrire dessus… J’espère que « Novembre à Paris » est utile à ceux qui ont vécu quelque chose de très personnel avec cet évènement. C’est une chanson pour communier ensemble.

cm1.jpg

13992256.jpgJ’aimerais que l’on évoque ton précédent album, « Naufragé ». Un hommage aux auteurs qui t’ont inspiré.

Cela a été un vrai bain de jouvence. Ça m’a fait replonger dans ces textes magnifiques. Pour moi, ce disque est comme un devoir de mémoire et de reconnaissance à tous ces auteurs qui m’ont beaucoup appris et apporté. J’ai beaucoup progressé en les écoutants.

Est-ce que tu penses avoir fait des progrès, textuellement et musicalement parlant ?

Je ne sais pas si je progresse, mais je sais au moins que j’évolue. Je n’écris, ni ne compose et chante de la même façon qu’avant. Techniquement, il y a des choses qui bougent et je trouve cela plutôt bien. J’ai commencé tard la musique, donc j’apprends toujours.

Ton métier, c’est un combat ?

C’est devenu ça, en effet. C’est très dur d’exister, de finir son mois, de pouvoir prévoir l’avenir… et plus généralement, c’est très dur pour la chanson. Nous ne sommes pas à l’heure de gloire de la chanson française.

Ce disque a été financé de manière difficile.

Je l’ai financé avec mon manager, jusqu’au moment où on a trouvé une distribution. C’est bien parfois d’être dos au mur. Les choses se font au forceps, mais dans la vérité de l’instant… qui peut faire de belles choses. Je suis très fier de ce disque.

Tu es qui, au fond ?

Un type un peu provocateur, mais aussi désabusé. Je me fous un peu de la gueule de la vie par moment.  Par contre, je ne suis pas cynique. J’ai horreur du cynisme.

Parfois, tu as envie de t’arrêter ?

Parfois, j’ai surtout envie de m’énerver. Comme je le dis dans le texte de "Clôture", je me demande combien de fois il faut mourir pour être audible.  

IMG_1593.JPG

Après l'interview, le 12 décembre 2016.

Écrire un commentaire