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17 septembre 2016

Sophie Adriansen : interview pour Le syndrome de la vitre étoilée

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Sophie Adriansen est une auteure que je suis depuis un moment (comme en témoigne ses nombreuses mandorisations). Elle écrit des romans, des livres pour enfants, des nouvelles, des biographies, des essais. Bref, elle a la plume dans la peau.

Je ne la mandorise pas à chaque livre, elle publie beaucoup. Mais soudain, je vois passer une pépite et je m’arrête. C’est le cas avec ce livre, Le syndrome de la vitre étoilée, sur un sujet absolument pas évoqué dans la littérature. Le syndrome de la vitre étoilée raconte l'histoire  d'un couple qui tente d’avoir un enfant par PMA (voir plus bas). Mais ce livre est bien plus que cela. C’est surtout un roman sur la place de la femme dans la société. Et le constat n’est pas beau à voir.

Sophie Adriansen est passée me voir une nouvelle fois à l’agence, le 7 septembre dernier.

sophie adriansen,le syndrome de la vitre étoilée,interview,mandor4e de couverture :

Un garçon, une fille, dix ans de vie commune. De cette équation parfaite naît le désir d’enfant. Puis les difficultés arrivent. Le désir se transforme. Le garçon et la fille aussi. Un couple sur cinq connaît des difficultés pour avoir un enfant.

Derrière cette proportion, combien d’autres statistiques ? De formules intrusives ? De conseils « bienveillants » ? De boîtes de tampons ? De pieds dans les étriers ? D’amis auxquels on ment ? De bouteilles éclusées ? Combien de pensées magiques pour conjurer le sort et cette foutue proportion ?

Voilà des questions – des obsessions – que la narratrice de ce roman tente d’éclairer sous un jour nouveau en découpant sa pensée comme on range la commode de son adolescence.

Ce qui démarrait comme un chemin de croix frappe par sa lucidité, sa drôlerie,
sa cruauté et prend la forme du journal rétroéclairé d’une jeune femme qui découvre le pouvoir d’être libre

L’auteure (biographie du site Babelio) :

Sophie Adriansen est l’auteur d'une quinzaine d'ouvrages en littérature générale et jeunesse ainsi qu'en non-fiction. Elle a signé deux biographies, cosigné des témoignages et été formée à l’écriture de scénario à la Fémis.
Elle anime des ateliers d'écriture en milieu scolaire.

Elle tient depuis 2009 le blog Sophielit, finaliste du Prix ELLE 2011, anime des discussions autour des livres et collabore à plusieurs sites littéraires.

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(Photo : Mélania Avanzato)

Interview :

Dois-je t’appeler la nouvelle Christine Angot ? (A lire avec un ton taquin.)

Pourquoi dis-tu cela ?

Ce n’est pas un livre dans lequel tu racontes ta vie ?

Il y a la mention « roman » sur la couverture, ça n’a pas dû t’échapper. Par contre, je ne cache pas le fait que je ne serais jamais partie dans cette direction-là si je n’avais pas fait de la PMA (procréation médicalement assistée). Il y a quelques années, j’ai fait un début de parcours médical pour essayer d’avoir un enfant. A ce moment-là, j’ai noté plein de choses pour, à la fois me prouver que je l’avais fait et aussi pour m’en débarrasser une bonne fois. Ce n’était pas dans l’idée d’en faire quelque chose de littéraire ou romanesque, c’était juste pour évacuer les choses et en conserver une trace. Mais il fallait que la trace soit extérieure à moi afin que ça ne m’alourdisse pas, ni ne me pèse.

Mais à partir de ce matériau, tu as fini par construire un roman.

Oui, sur une base autofictive. Je n’ai aucun problème avec ça.

Tu évoques la pression sociale sur le fait d’avoir un enfant passé l’âge de 20 ans.

Moi, en tant que jeune femme dans la trentaine, cela fait des années que je reçois cette injonction à me reproduire. Je la reçois directement par des personnes physiques et indirectement par la presse et la société… J’avais envie de parler de ça parce que, pour moi, faire un enfant doit être un choix et une envie. Il y a des femmes qui sont en capacité physique de faire un enfant, qui ont le partenaire avec lequel elle pourrait le faire et qui font le choix de ne pas en faire. Et ces femmes sont jugées.

Ça arrive aux femmes en couple et aux femmes seules ?

Encore plus aux femmes en couple parce que l’on considère qu’elles n’ont aucune excuse pour ne pas faire d’enfant. Il faut se justifier et avoir une bonne raison. La carrière est une des réponses les plus souvent données. Il y a une phrase ultra banale qui me rend dingue : « Et toi, c’est pour quand ? »

Il est vrai qu’on ne pense pas à mal quand on demande cela, mais c’est très maladroit.

Ça pose un peu la question : « comment va ta vie sexuelle ? » Cette question touche au plus intime et personne ne s’en rend compte. Cette question évoque aussi ton projet de vie, ton projet professionnel, les perspectives que tu envisages avec ton partenaire. Bref c’est une question très personnelle, la réponse ne regarde que la personne concernée, pourtant n’importe qui la pose à n’importe qui.

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(Photo : Mélania Avanzato)

Tu parles de la bible dans ton livre. Tu expliques que tout vient de là.

S’il y a cette injonction, c’est parce que, dans les textes fondateurs, on dit aux femmes qu’elles seront des ventres pour procréer. Puisque la vocation de la femme, c’est faire un ou des enfants, si tu n’en fais pas, cela insinue que tu es inutile. C’est le message que la société renvoie beaucoup. Il y a pourtant un couple sur cinq qui a des difficultés à faire un enfant. 20%, c’est quand même beaucoup. Il n’y a donc aucune culpabilité à avoir.

C’est un livre qui peut aider ceux qui passent par ce que tu as vécu.

Quand la narratrice, Stéphanie, fait ce parcours, elle n’arrive presque plus à en parler à son conjoint. Je me dis que si des personnes lisent ce livre en étant dans cette situation, ça peut, peut-être, leur faire du bien de savoir qu’ils ne sont pas seuls. Ce qu’ils sont en train de ressentir et vivre, d’autres sont passés par là. Stéphanie se sent super seule parce que personne ne lui a jamais dit que ça allait être si compliqué.

Comment ont réagi tes proches à la lecture de ton livre ?

Il y a ceux qui savent ce qu’est l’autofiction et les autres. Ceux qui connaissent l’autofiction savent que l’on peut écrire une œuvre à partir de quelque chose de personnel sans que tout soit forcément vrai. Les autres considèrent que c’est un témoignage, un récit dans lequel simplement les prénoms ont été modifiés. Parce qu’ils ont repéré un truc dont ils savent que ça correspond à la réalité, tout le reste est forcément véridique. Pourtant, j’aurais publié un témoignage si j’avais voulu raconter mon parcours à moi. J’ai choisi de publier un roman parce que ce livre est malgré tout une fiction.

Le lecteur ne doit donc pas se poser la question de savoir si l’héroïne est l’auteure ?

Le lecteur fait ce qu’il veut. Toi, je sais que tu n’as pas pu t’empêcher de voir en moi l’héroïne du livre, mais d’autres, par exemple notre ami commun Bertrand Guillot (voir sa chronique sur Le syndrome de la vitre étoilée), ont lu l’histoire de Stéphanie et Guillaume sans penser à Sophie Adriansen. Je n’ai pas à donner un mode d’emploi pour lire ce livre.

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(Photo : Mélania Avanzato)

J’aime la construction de ton livre. Ce sont des chapitres courts et variés. On ne s’ennuie jamais.

En fait, ma narratrice est complètement perdue. Elle essaie de récupérer son moi en morceau. J’avais envie de rendre compte de ce bordel là. J’ai voulu que le livre soit à l’image de la narratrice, donc je ne suis pas allée sur quelque chose de linéaire. Le cerveau est toujours traversé par plein de choses, j’ai voulu transposer cela littérairement.

En tant qu’homme, j’ai beaucoup apprécié ce livre. Il m’a aidé à mieux comprendre les femmes… et toi, tu es très bienveillante envers le compagnon de ta narratrice.

Il n’y a aucune mauvaise intention de la part de la narratrice. Elle est amoureuse de son homme. Il se trouve que dans l’histoire il est hypofertile, mais ça aurait pu être elle.

Il y a une sacrée injustice. Dans ce genre de souci médical, on ne s’intéresse qu’à la femme, très peu à l’homme.

Je suis heureuse de te l’entendre dire. Quoiqu’il se passe chez l’homme, c’est de toute façon la femme que l’on scrute, que l’on observe. La narratrice se retrouve dépossédée de son corps. Ça n’arrive pas à un homme. Guillaume ne fait qu’un examen et il donne son sperme. C’est tout. Elle, en permanence, elle doit se déshabiller et montrer son intimité à des gens qu’elle ne connait pas. En plus, il n’est pas question qu’elle se plaigne. Pour couronner le tout, souvent, les médecins sont des hommes qui lui affirment qu’elle ne va rien ressentir, que l’examen n’est pas douloureux, alors qu’ils n’en savent rien car ils ne sont pas constitués comme une femme.

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Pendant l'interview...

Tu évoques beaucoup l’aspect psychologique qui n’est jamais pris en compte.

La sécurité sociale te rembourse tous les examens, mais il n’y a pas d’accompagnement psychologique, alors que cela me paraît indispensable. La gynéco dit à Stéphanie « n’y pensez pas ! » ; mais quand tu as envie d’avoir un enfant, que cela devient ton obsession, comment veux-tu ne pas y penser ? A aucun moment tu ne peux déverser ton trop plein.

Stéphanie reviendra dans un prochain « roman » ?

Oui. Mon héroïne me permet de dire ce que j’ai sur le cœur. J’ai envie de lui faire vivre d’autres choses et de me servir d’elle pour raconter ce qui m’agace dans la société. Je suis partie sur quelque chose d’un peu militant autour du corps de la femme. Je suis fasciné par le rapport entre le corps et l’esprit et le pouvoir de l’esprit sur le corps. Je raconterai une autre pression sociale.

Je n’aime pas ce mot, mais en t’écoutant, je trouve qu’il y a quelque chose de féministe en toi.

Je te dirai oui très volontiers si on ne faisait pas n’importe quoi du mot « féministe ». Tout de suite, on pense aux chiennes de garde. Moi, j’aime le féminisme de Martin Winckler, l’auteur de « Le cœur des femmes ». Il a été un médecin féministe, il est maintenant un auteur féministe. Ce féminisme-là je le chéris, je m’en réclame. Si je peux écrire dans cette veine-là, je serais très satisfaite.

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Après l'interview, le 7 septembre 2016.

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