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25 juillet 2016

Quentin Mouron : interview pour L'âge de l'héroïne

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(Photos : Daniella Carbunova)

quentin mouron, l'âge de l'héroïne, interview, mandorAmateurs de polars "classiques", de romans noirs ou de thrillers, il est possible que vous soyez un peu déroutés par le style de Quentin Mouron. Dans L’âge de l’héroïne, il y a tout de même un trafic de drogue ayant mal tourné et des rancœurs supposant une vengeance. L'ambiance générale correspond aux critères du bon petit polar dans un décor américain.

Mais, le véritable moteur de l'histoire, c'est le héros, Franck. Un homme hors du temps, ne dédaignant ni une partie de jambes en l’air improvisée (et pas très romantique), ni l'alcool, ni une ligne de coke de temps à autre.

Franck est autant une tête à claque qu’attachant.
Pas de romantisme dans ce pastiche noir. Pas de tendresse gratuite dans ces bas-fonds. Il n’en reste pas moins un roman sulfureux et décapants.

Ceci est ma troisième mandorisation de Quentin Mouron (la première ici et la seconde là), vous vous imaginez donc tout le bien que je pense de cet écrivain suisse, peut-être le plus insolent/turbulent/innovant de sa génération.

Je l’ai reçu à l'agence le jour de mes 49 ans, le 20 juin dernier. Alors que je déprimais d’être sur la pente descendante de ma vie, pourquoi me suis-je infligé le fait de recevoir ce jeune homme fringant, au talent fou, qui a encore toute la vie devant lui ? Je ne sais pas (l’homme ne serait-il pas paradoxal ?) Au fond, peut-être que c’est parce que je l’aime bien. Tout simplement. Et que chacune de nos rencontres me font du bien, voire m’élève.

4e de couverture :quentin mouron, l'âge de l'héroïne, interview, mandor

Franck, dandy sur le retour, détective à ses heures, bibliophile, collectionneur de livres anciens, est chargé de retrouver une cargaison de drogue volée. Son enquête le mène jusqu’à Toponah, petite ville américaine située dans l’État du Nevada. Sur sa route se dresse Léah, adolescente mystérieuse tenant autant de la gueule cassée que de l’héroïne cornélienne. Parmi les existences ployées et amoindries, la jeune femme scintille, détonne ; elle incarne quelque chose que Franck ose enfin nommer la vie.

L’auteur :

Quentin Mouron, poète, novéliste et romancier naît en 1989 à Lausanne. Il possède la double nationalité suisse et canadienne. Il est très remarqué dès 2011 avec Au point d’effusion des égouts (prix Alpes-Jura), puis avec Notre-Dame-de-la-Merci (2012) et La Combustion humaine (2013). L’Âge de l’héroïne est son deuxième roman publié en France après Trois gouttes de sang et un nuage de coke (2015) qui vient de sortir en poche chez 10/18.

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quentin mouron, l'âge de l'héroïne, interview, mandorInterview:

Ça y est, tu as un héros récurrent. Franck revient dans un second livre.

Je ne sais pas s’il va tenir très longtemps à ce rythme-là (rires). Je précise que Trois gouttes de sang et un nuage de coke et L’âge de l’héroïne se lisent indépendamment et que l’on peut commencer par celui que l’on veut. Je conseillerais presque de commencer par le second, L’âge de l’héroïne. Il est plus direct et va plus à l’essentiel. Il ouvre une belle porte pour découvrir mes livres.

Es-tu plus fier de ce livre, stylistiquement parlant, parce que tu t’améliores de livre en livre?

Oui. J’ai toujours l’impression que le dernier livre est le meilleur. Je crois que dans celui-ci, il y a moins de fioritures.

Pas de phrases, pas de mots inutiles. C’est épuré au maximum.

Ca vient de ma fréquentation avec certains auteurs américains. Souvent, je me dis: “est-ce qu’on a vraiment besoin d’avoir cette scène?” Je trouve qu’il y a dans leurs polars des descriptions dont on pourrait se passer.

En lisant des gens que tu aimes bien, tu te dis qu’il y a quand même des longueurs ?

Il m’arrive de passer des pages et de trouver que le livre redevient brillant. Les descriptions physiques des gens sont toujours trop détaillées. Moi, j’en fais le minimum. Plus généralement, pour ce livre, j’ai suivi le chemin des ellipses.

Léa, ton héroïne, est elle aussi particulière. Elle est serveuse dans un bar au bord d’une route. Il lui quentin mouron,l'âge de l'héroïne,interview,mandorarrive de donner son corps pour de l’argent. Mais elle ne veut sucer que les cas sociaux, pas les hommes normaux.

Il y a chez elle, un esprit du renoncement que l’on peut trouver encore au 17e siècle, chez certaines héroïnes cornéliennes. Léa, elle nie le monde, elle nie la vie. Pour Franck qui l’observe sous son regard à lui, c’est le contraire. Il l’a perçoit comme une affirmation.

Léa amène quand même une certaine lumière, je trouve.

Quand elle fait irruption dans l’histoire, ça modifie les choses. Franck, personnage toujours désabusé, arrive enfin à voir quelque chose de positif dans le monde dans lequel il évolue.

Ce livre est un western moderne.

Je n’y ai pas du tout pensé en l’écrivant. Mes premiers lecteurs m’ont fait remarquer qu’il y avait un côté western déglingué, un peu bizarre. J’ai pourtant tenté de ne pas trop incarner le lieu et le temps.

Pourquoi te sers-tu du polar pour aborder des sujets profonds ?

Ce n’est pas une stratégie commerciale pour donner envie d’acheter. Le prétexte du polar rassure le lecteur et rassure aussi l’auteur. Il y a un cadre, des actions qui sont assez traditionnelles. Il y a un trafic de drogues, ça va vite. Ça permet un point de repère et une mobilité. Dans le polar, les personnages et les situations circulent. On peut aborder des thèmes qui ne sont pas ceux habituellement abordés dans le polar, sans que les lecteurs ne soient perturbés. 

L’intrigue est minimale, pourtant, on ne peut pas lâcher ce livre une fois commencé.

Merci. Ne pas m’étendre sur l’intrigue me permet surtout de mettre mes angoisses d’écrivains ailleurs. Dans le style par exemple, dans les propos, dans la qualité des dialogues…

Il y a deux parties dans ton livre. Une « ouverture baroque » et la « suite classique ».

Mon héroïne appartient presque au théâtre classique. Il y a une unité, pas tout à fait de lieu, pas tout à fait de temps, mais presque. Dans la deuxième partie, l’écriture est moins explosive que dans la première où tout est baroque, mélangé et ou s’imbrique toutes sortes d’informations et d’éléments.

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(Photo : Blaise Kormann pour #L'illustré).

Pour les besoins de la photo, Quentin Mouron a adoré se faire décapiter. Un clin d’œil à son roman.

Est-ce que ton héros récurrent, Franck, a du cœur ?

C’est difficile à dire. Il a beaucoup de choses qui remplacent et qui masquent  le cœur.

Quand il voit la libraire décapitée peu de temps après l’avoir troussé, il n’a pas l’air plus ému que cela.

Oui, tu as raison, il s’en fout un peu. C’est sa rencontre avec Léa qui va le rendre plus humain, qui va lui faire sortir des sentiments. Dans toute la première partie, Franck est un personnage très froid.

Tu en es à ton cinquième livre et les journalistes continuent à te comparer à d’autres auteurs. Pour ce livre, on te situe entre Flaubert et Céline.

Je suis bien calé là.

J’ai lu aussi : « le cynisme d’Oscar Wilde, la beauté de Marlène Dietrich et la violence de Tarantino ».

Il y a pire comme référence. Je suis plus d’accord avec ce triplé qu’avec le premier binôme.

Tu comprends pourquoi on te compare à Céline ?

J’espère que c’est pour le style. Dans mon premier livre, il y avait pas mal d’argots. On retrouve des volumes de textes explosifs dans certains de mes dialogues. Mon côté apocalyptique de certaines visions doit également y être pour quelque chose.

Céline, idéologiquement, ça te convient aussi ?

Ah oui, tout à fait ! (Rires). Evidemment, je m’en éloigne sur certains points.

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Franck, tu vas le garder ou l’abandonner ?

Je me pose la question. Je suis en train de réfléchir dans quelle mesure il peut revenir. Comme j’ai décidé de mettre l’intrigue au second plan, il faut que Franck trouve sa place quelque part.

Un héros récurrent, ça sécurise et donc fidélise le lecteur.

Si je peux explorer une nouvelle dimension à son personnage, s’il apporte quelque chose à l’histoire, si certains thèmes peuvent se greffer par rapport à ce personnage, je pense que je peux le faire revenir. Je l’aime bien.

Tu n’écris jamais le même livre. Je vais plus loin. Tu aimes aller là où on ne t’attend pas.

En Suisse, en ce moment, il y a beaucoup de très bons polars qui fleurissent. Du coup, ça m’incite à aller vers autre chose. Avec L’âge de l’héroïne, j’ai essayé d’écrire autre chose que Trois gouttes de sang et un nuage de coke. Si on retrouve Franck, ce n’est pas du tout le même ivre, j’insiste sur ce point.

Tu énerves un peu le milieu littéraire, il me semble.

Oui, je crois. Il y a toujours quelques petits agacements.

Il y a chez toi un côté, « je suis sûr de moi ».

Mon meilleur ami m’a fait remarquer que j’étais beaucoup plus sûr de moi devant un micro que dans la vie. C’est une forme d’aliénation.

Ne rentres-tu pas dans le personnage de « l’auteur » ?

Peut-être. Le micro s’est rassurant je trouve. Vous dites ce que vous voulez sans que l’on vous interrompe beaucoup. Un studio, c’est feutré, c’est plus rassurant qu’une table de bistrot où je pourrais boire un café avec une fille.

Quentin Mouron parle de L'âge de l'héroïne pour la librairie Mollat.

A la télé, tu faisais des chroniques dans lesquelles tu cassais le pouvoir en place.

Oui, c’est un bon exercice la chronique. Ça me permet de sortir de mon territoire.

En France, tu n’es pas encore très connu, mais je suis sûr que ça ne va pas pas tarder.

Le précédent livre, Trois gouttes de sang et un nuage de coke avait reçu un bon accueil et avait provoqué pas mal de choses. Il vient de sortir en poche chez 10/18 et il va être traduit dans certains pays. Mon éditeur, La Grande Ourse, fait bien son boulot. Il me pousse le plus loin et le mieux possible. Si j’espère un jour avoir la même notoriété en France qu’en Suisse, pour l’instant, je n’ai pas à me plaindre, ni des ventes, ni de la presse française.

Aimes-tu la notoriété ?

Oui, assez. Ce n’est pas désagréable en tout cas. Cela permet de survivre mieux, car cela permet de créer des opportunités de boulots. Tout est lié.

Tu es un « bon client » dans les médias.

Il parait. Mais tout dépend quel journaliste est en face de moi. Les journalistes ne sont pas les plus cons de la chaîne du livre (merci Quentin !) Je passe souvent de bons moments sur les plateaux.

Est-ce que discuter avec un journaliste te permet de mieux appréhender ton œuvre ?

On produit un discours que l’on ne s’attend pas à produire. Parfois, je sens que j’ai tenu un discours pertinent sur mon propre livre, parfois, au contraire, je me rends compte que j’ai dit d’énormes conneries.

Tu n’es pas un écrivain maudit en tout cas.

Non. Bon, il est vrai qu’en Suisse, au niveau prix, bourses, subventions, je ne suis jamais le grand gagnant.

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Pendant l'interview...

Tu écris tout le temps ?

J’écris souvent, à part quand je suis en promotion.

Ecrire cela n’a d’intérêt que si c’est pour dire des choses importantes ?

On peut écrire aussi des choses belles, des choses amusantes. Cela dit les choses belles et les choses amusantes peuvent être des choses importantes. Il y a un peu d’ironie dans mes livres, mais pas trop de second degré, ni d’humour douteux. On a suffisamment l’occasion d’être futile dans une conversion que nous ne sommes pas obligés de l’être aussi dans les bouquins. Quand j’ouvre un livre, j’aime bien avoir quelque chose de consistant, de profond. Le lecteur, qui a acheté ton livre a le droit à ce qu’on ne se foute pas de sa gueule.

Dans tes livres, quels sont les sujets de prédilections ?

Il y a un thème qui est revenu souvent et qui est  juste en clin d’œil  dans L’âge de l’héroïne, c’est la question du masque, de la manière dont on se ment soi-même et dont on ment aux autres. Dans mon dernier roman, je traite de la notion d’héroïsme, de la notion du langage aussi. A partir de quel moment sa propre langue, sa propre voix, ne porte plus parce qu’il y a trop de parasitages ou personne pour l’entendre. Je n’avais jamais problématisé la question de la parole. Que signifie une parole et à quelle condition elle peut signifier quelque chose ? Ce n’est pas une thèse que je défends, mais par me personnages, j’essaie d’amener une discussion. Le livre sert à provoquer les discussions.

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Après l'interview, le 20 juin 2016.

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