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29 mai 2016

Audrey Jougla : interview pour Profession : animal de laboratoire

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(Photo : Lou Sarda)

audrey jougla,profession :animal de laboratoire,interview,mandorAudrey Jougla est une femme de conviction sacrément courageuse. Elle force le respect. Après plusieurs années d'un engagement forcené aux côtés d’associations militant pour les droits des animaux, elle livre dans Profession : animal de laboratoire un récit sans concession sur l'enfer vécu par les animaux de laboratoire. Comme l’explique l’argumentaire de presse, « au risque de se mettre en danger, elle nous embarque en caméra cachée dans les sous-sols interdits des laboratoires publics et privés où se cache une réalité atroce : celle de l'expérimentation animale. Dans ces lieux surprotégés, se pratique une violence quotidienne et systématique souvent ignorée du grand public. Cette année, le débat sur la vivisection a enfin été relancé grâce à l’initiative citoyenne ICE qui a demandé officiellement à la commission européenne de mettre fin aux expérimentations animales en rendant obligatoires les méthodes substitutives qui obtiennent de meilleurs résultats sur l'homme. »

« En 2016, une prise de conscience sur le sujet encore tabou de la souffrance animale est plus que jamais nécessaire. Le citoyen du XXIe siècle ne peut plus ignorer les questions fondamentales de son rapport à l'animal, à la science et aux valeurs humanistes » explique Audrey Jougla

Le 27 avril dernier, Audrey Jougla est passé à Webedia pour une longue interview sur cet essai nourri d'une réflexion très documentée aux révélations impitoyables.

4e de couverture :audrey jougla,profession :animal de laboratoire,interview,mandor

Pendant plus d'un an, Audrey Jougla a enquêté en caméra cachée dans les laboratoires publics et privés français pour comprendre la réalité de l'expérimentation animale.
Quels sont les tests pratiqués aujourd'hui ? Dans quel but ? En Europe, plus de 11,5 millions d'animaux subissent chaque année des tests, qui ne concernent pas seulement les rongeurs mais de nombreuses espèces familières comme les chats, les chiens, les chevaux ou les singes.
En poussant les portes de ces lieux interdits au grand public, où personne n'a encore pu accéder sans effraction, Audrey Jougla nous embarque dans le récit de son aventure aux côtés des militants de la cause animale.
Une enquête inédite et un récit saisissant sur la souffrance infligée aux animaux, qui interroge notre humanité face à l'absurdité de la violence.

L’auteur :

Diplômée de Sciences Po Paris, Audrey Jougla a été journaliste avant de reprendre ses études de philosophie. Passionnée d’éthique animale, elle obtient les félicitations du jury pour son mémoire de recherche sur la question de l’expérimentation animale comme « mal nécessaire ». Elle est co-auteur de Nourrir les hommes, Un dictionnaire (Atlande, 2009).

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(Photo : Romain Lutringer)

audrey jougla,profession :animal de laboratoire,interview,mandorInterview:

Ce qui m’a surpris, c’est que j’ai lu ton livre comme un thriller.

J’ai raconté simplement, chronologiquement l’enquête et toutes les phases par lesquelles je suis passée. Il ne s’agissait ni de faire quelque chose de théorique, ni quelque chose de journalistique. Je voulais qu’il y ait de l’émotion et que ce livre soit incarné.

Cette cause te touche-t-elle depuis longtemps ?

Je suis végétarienne depuis toute petite. Pendant longtemps, je n’ai rien fait pour les animaux, je faisais juste un chèque pour certaines associations. A 25 ans, je me suis dit qu’il fallait que je milite activement. J’ai commencé à tracter et  à manifester.

Tracter t’as apporté beaucoup ?

C’est une excellente formation. On apprend tout en tractant. On a très peu de temps et on est souvent face à des réactions épidermiques chez les gens. On constate les préjugés qui nous reviennent constamment.

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Tracter, défiler...

On vous reproche quoi le plus souvent ?audrey jougla,profession :animal de laboratoire,interview,mandor

On nous demande souvent pourquoi on ne fait pas ça pour les humains.

Ça se tient comme argument, non ?

Non, chacun milite pour les causes qui leur semble les plus adaptés à son combat. Je défends les animaux, ce n’est pas pour autant que j’en n’ai rien à foutre des humains. C’est une question de sensibilité personnelle. Très souvent, les gens qui disent ça ne font pas forcément quelque chose pour les autres.

Te souviens-tu du déclic qui t’as incité à écrire ce livre ?

Oui. Je me suis rendue à une manifestation contre la vivisection organisée par plusieurs associations à Paris et j’ai été choquée par les images. Je n’en avais jamais vu autant et je me suis posée la question de leur véracité. Je me demandais si c’étaient des images d’aujourd’hui ou de vieilles archives. Enquêter pour savoir comment l’expérimentation animale se passait en France de nos jours m’a paru essentiel.

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Le 5 septembre 2015 à l’appel du CCE2A (Collectif Contre l’Expérimentation et l’Exploitation Animales) afin de dénoncer la barbarie de l’expérimentation animale et de mettre en avant les méthodes substitutives. Plus de 30 associations étaient représentées.

Il y a 12 millions d’animaux en Europe, toutes espèces confondues, qui ont été sacrifiés sur l’autel de la science chaque année, alors que tu expliques qu’il y a des solutions de remplacements pour éviter ces carnages.

En infiltrant ce milieu, j’ai assisté à des scènes de violences insoutenables et je n’ai rien pu faire ou dire par peur d’être démasquée. J’ai été révoltée en écoutant les argumentations et justifications à tous ses massacres. Je me suis vite rendu compte que les propos tenus ne tenaient pas la route. En gros, les gens qui expérimentent expliquent qu’ils font le sale boulot que la société ne veut pas faire. Ils disent qu’on ne change pas un protocole qui marche, qu’ils ont toujours fait ainsi… On ne peut pas justifier le mal avec ces arguments. Les laboratoires sont censés utiliser les méthodes alternatives, mais ils n’ont aucune contrainte et incitation à les chercher.

Tu as pris des risques en infiltrant les labos. C’est un vrai travail d’investigation. Tu n’as pas eu peur parfois ?

J’ai eu peur à la publication du livre. Au début, je voulais le publier sous pseudonyme, mais très vite j’ai considéré que ça allait à l’encontre du fait de dévoiler quelque chose. Si je ne mets pas mon nom, ça amoindrit l’impact. Tout ce que je dis est vrai et attesté. J’ai les sources de tout, comme les enregistrements par exemple. Ce qui est surprenant, c’est que j’ai eu une sorte de culpabilité par rapport aux gens à qui j’ai menti, même à ceux qui travaillent dans les labos. Cette sorte de trahison m’a longtemps habité.

Il faut préciser que tu as rencontré pas mal de personnes, parmi lesquelles des gens qui t’ont fait confiance.

Humainement, on noue des relations avec des gens qui ne sont ni des barbares, ni des sadiques. C’est très facile quand on est militant de les diaboliser, mais quand on les côtoie, ce n’est plus du tout pareil. Après, on se ressaisi en se rappelant que ce qu’ils font n’est pas justifiable.

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3 mois jour pour jour après le rejet de l’ICE Stop Vivisection, un happening d’envergure régionale réunissant une centaine de personnes a eu lieu à Lyon le 03 octobre 2015 pour maintenir la pression sur les autorités locales et nationales. Plusieurs stands de sensibilisation au véganisme et à l’expérimentation animale ont également eu lieu partout en France, avec la participation à plusieurs reprises d’Audrey Jougla.

Parfois, certains chercheurs des laboratoires t’ont impressionné, voire ont presque fait vaciller tes convictions.

L’autorité de la blouse blanche impressionne beaucoup. On est face à des « sachant », des gens qui ont une autorité, une expertise. Je me suis souvent demandée qui j’étais pour remettre leur propos en cause. Avec cette situation de messianisme scientifique, le débat est quasi inexistant et le grand public est tout le temps mis en défaut par rapport à ça. C’est détestable parce que l’on se rend compte que l’on confie l’autorité du jugement sur le débat à des gens qui sont juges et parties. Il y a donc très peu de débat public sur l’expérimentation animale parce que c’est très technique.

Qu’as-tu vu en pénétrant dans les laboratoires ?

J’ai vu des singes, des chiens, des chats, des rongeurs. Même si je suis très émotive, j’ai pu résister à la tentation de pleurer, vomir ou m’insurger… c’est l’utilité de ce que je faisais qui a pris le pas.

Tu expliques aussi que ces expériences sont parfois utiles. Ce que j’aime bien dans ton livre, c’est qu’il est très objectif.

La question de l’utilité des expériences est intéressante. Pour certaines expériences utiles et nécessaires à la santé humaine, il n’y a pas de méthodes alternatives, ça n’invalide pas la souffrance et le débat moral.

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Toujours expliquer son combat.

Tu cites des marques, des noms de laboratoires. Tu n’as pas eu de problèmes à la sortie de ton livre ?

Non, je n’ai pas reçu de menaces sur ma personne. Mais il y a eu beaucoup de pressions chez les médias pour ne pas m’inviter. Certains labos sont annonceurs dans certaines chaines de télé ou radio et dans certains magazines.

J’aime le fait que ton livre ne soit pas à charge. Ça le rend crédible.

Pour moi, c’était essentiel d’être le plus honnête possible par rapport à tous ce que j’avais pu entendre et ce que l’on m’avait dit. Ce qui est dramatique dans ce débat-là, c’est qu’il n’y a pas une vérité. Il y a des gens démunis qui travaillent dans des laboratoires qui disent « c’est terrible ce qu’il se passe, mais comment peut-on faire autrement ? » La législation oblige les tests sur les animaux avant de commercialiser les médicaments.

Tu t’es intéressée à la psychologie des gens qui font des expériences parce qu’on est quand même sur de la souffrance quotidienne et quasi permanente.

On entend souvent dire que ce sont des sadiques. Je pense en fait que tout est fait pour qu’il y ait une distance avec l’animal. Il est vraiment considéré comme du matériel.

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La place de la République était remplie de monde le 12 septembre 2015, lors de la journée organisée par la Fuda. Et Jeanne Mas et Raphael Mezrahi faisaient partie des militants présents

Les défenseurs de la cause animale, tes amis, ont fini par se méfier de toi lors de ton enquête.

Il y a eu un moment où c’était compliqué parce que je n’avais mis personne dans la confidence. Mes parents, mon ami, mes amis n’étaient pas au courant. Je me disais qu’ils allaient me décourager et qu’ils allaient avoir peur pour moi. Parmi les deux seuls militants de la cause animale qui étaient au courant, il y a un qui a considéré que j’étais passée de l’autre côté parce que je lui avais fait part de mes doutes. J’en étais arrivée à un point où je me demandais si les chercheurs n’avaient pas finalement raison. Je me suis ressaisie parce que la seule chose sur laquelle tout le monde est d’accord, c’est la souffrance des animaux.

Quelle est la conclusion de ton enquête ?

Sur un sujet comme celui-ci, on a trop tendance à évincer le débat sous prétexte que c’est médical et scientifique. On a tendance à penser que l’expérimentation animale est faite pour le bien être supérieur de l’humanité et on oublie la rentabilité. Les laboratoires ne sont pas des philanthropes, il y a des exigences derrière qui sont commerciales.

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Pendant l'interview...

Que peut-on faire ?

Mutualiser les résultats, créer une plateforme avec les méthodes alternatives en fonction des protocoles, avoir des subventions pour les méthodes sans animaux… Il y a plein de choses qui peuvent se faire.

Tes amis de la cause animale sont-ils rassurés sur tes convictions aujourd’hui ?

Ils m’avaient vu disparaitre pendant pas mal de temps. Le fait de pouvoir les retrouver, de revenir militer sur le terrain, avec le livre, c’est un soulagement. Ils ont compris mon absence et mon silence.

Les droits de ton livre sont versés à quatre associations.

Oui, le Collectif contre l'expérimentation et l'exploitation animale (CCE2A), International Campaigns, Antidote Europe et Pro Anima.

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Le 27 avril 2016, après l'interview.

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