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01 mai 2016

Gérard de Cortanze : interview pour Zazous

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(Photo : Witi de TERA/Opale/Leemage)

Des adolescents qui ont 15 ans quand la guerre commence, 21 lorsqu'elle prend fin. Ils refusent de voir leur jeunesse confisquée et s’opposent à la barbarie grâce à leur joie de vivre, la danse, les chansons… et le swing, Un véritable fait de société qui a toujours été occulté. Dans ZazousGérard de Cortanze a voulu rendre hommage à ces anticonformistes qui, à leur manière, ont fait de la résistance. J’ai beaucoup aimé ce livre.

Le 24 mars dernier, je suis allé rejoindre l’auteur dans sa maison d’édition, Albin Michel pour une longue mandorisation (merci à Gilles Paris).

gérard de cortanze,zazous,interview,mandor4e de couverture :

On n’est pas sérieux quand on a quinze ans, même en pleine Occupation. Chaque jour, au café Eva, une bande de zazous se retrouve pour écouter du jazz. Josette, Pierre et Jean sont lycéens, Sarah est coiffeuse, Charlie trompettiste, Marie danseuse, Lucienne apprentie mannequin. Dans un Paris morose, ils appliquent à la lettre les mots d’ordre zazous : danser le swing, boire de la bière à la grenadine, lire des livres interdits, chausser en toutes circonstances des lunettes de soleil et enfiler de longues vestes à carreaux.
À mesure que les Allemands montrent leur vrai visage, ces jeunes gens qui ne portent pas encore le nom d’adolescents couvrent les murs de Paris du « V » de la victoire, sèment la panique dans les salles de cinéma et les théâtres, déposent une gerbe le 11 novembre sous l’Arc de Triomphe, arborent, par solidarité et provocation, l’étoile jaune. Traqués par les nazis, pourchassés par les collaborateurs, rejetés par la Résistance, les zazous ne veulent pas tant « changer la vie » qu’empêcher qu’on ne leur confisque leur jeunesse.
 
Dans cet ample roman aux accents de comédie musicale, Gérard de Cortanze nous plonge au cœur d’un véritable fait de société trop souvent ignoré, dans le quotidien d’un Paris en guerre comme on ne l’avait encore jamais vu, et nous fait découvrir la bande-son virevoltante qui, de Trenet à Django Reinhardt, sauva une génération de la peur.

L’auteur :gérard de cortanze,zazous,interview,mandor

Traducteur littéraire, essayiste, poète, éditeur, Gérard de Cortanze a publié 80 livres, parmi lesquels des romans, des récits autobiographiques dont Spaghetti ! et Miss Monde (collection Haute Enfance), ainsi que des essais consacrés à Auster, Semprun, Hemingway, Sollers, Le Clézio... En 2002, il a obtenu le prix Renaudot avec Assam. Descendant d'une illustre famille aristocratique (les Roero Di Cortanze) par son père, et de Michele Pezza (plus connu sous le nom de Fra Diavolo) par sa mère, cet ancien coureur de 800 mètres a fait de l'Italie en général et du Piémont en particulier la matière première de son œuvre littéraire, notamment dans son cycle romanesque des Vice-rois. Il collabore au Magazine littéraire et dirige la collection Folio Biographies aux Éditions Gallimard. Gérard de Cortanze est aussi auteur de nombreux livres, articles et conférences sur le monde hispanique et l'Amérique latine. Il est considéré comme l'un des grands spécialistes de Frida Kahlo. Conseiller lors de l'exposition Frida/Diego, l'art en fusion, qui s'est tenue en 2013 à l'Orangerie, il en a rédigé le catalogue. Auteur aux éditions Albin Michel de Frida Kahlo par Gisèle Freund (2013), il a également publié Frida Kahlo, la beauté terrible (finaliste du Prix Femina 2011).

gérard de cortanze,zazous,interview,mandorInterview :

Comment avez-vous préparé ce livre ?

Mes romans historiques parlent du présent de l’époque traité. Je fais donc beaucoup de recherches sur l’histoire du moment. J’essaie de ne jamais écrire avec tous le bagage d’analyses et le recul qu’on a aujourd’hui sur cette époque. La seule façon d’être le nez sur une période précise, c’est de consulter les journaux de cette période, c’est à dire les nouvelles au jour le jour. Dans ses journaux, il y a aussi des rumeurs et des fausses nouvelles. Je me sers de tout pour avancer dans mon livre. J’ai consulté aussi des journaux intimes et des mémoires.

La musique vous a-t-elle beaucoup aidé ?

Elle a été primordiale. Comme c’est un livre sur les zazous, j’ai écouté et réécouté en boucle pendant plus d’un an entre 200 et 300 morceaux de jazz et de musiques swing.

Pendant l’écriture aussi ?

J’ai beaucoup travaillé à partir de fonds sonores. Ce livre est un peu une comédie musicale. Il y a beaucoup de références à des chansons.  J’en cite de nombreuses d’ailleurs.

Ça vous a amusé de chercher des chansons qui collaient à l’intrigue de votre histoire ?

Beaucoup. J’ai souvent trouvé l’équivalent musical de la scène que j’étais en train d’écrire. Il y avait quelque chose de troublant dans ce phénomène.

D’où vient le mot zazou ?

Cab Calloway vient à Paris en 1934. Il donne un concert à la salle Pleyel. Il chante « Zaz Zuh Zaz ». A la suite de cela, Johnny Hess, qui quitte le duo qu’il formait avec Charles Trenet, chante en solo « Je suis swing »et dans le refrain, il reprend l’expression de Cab Calloway, Zaz Zuh Ze. A partir de là, le mot zazou rentre dans le vocabulaire.

Cab Calloway : "Zaz Zuh Zaz" (1933)

Peut-on dire que les zazous étaient les précurseurs des yéyés ?

C’est exactement ça. Ils se sont regroupés en classe d’âge et pas du tout en classe sociale. Dans mon livre, il y a une modiste, une boulangère, des étudiants, un soldat… Que font des jeunes du même âge qui se regroupent ? Ils s’habillent de la même façon, en l’occurrence des vestes très longues, des pullovers moulant pour les filles, des jupes courtes, des pantalons serrés pour les garçons. Les filles et les garçons ont deux accessoires indispensables : les lunettes de soleil qu’il est de bon ton de porter quand il n’y a pas de soleil et le parapluie Chamberlain que l’on prend toujours avec soi, mais qu’on n’ouvre jamais, encore moins quand il pleut.

Ils avaient des drôles de rites.

Ils mangeaient des carottes rappées, buvaient de la bière grenadine, lisaient des livres comme Rebecca de Daphné du Maurier et Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell.

Johnny Hess : "Ils sont Zazous" (1942).

Avant de lire votre roman, j’avais une opinion sur les zazous, complètement erronée. Pour moi, c’était de jeunes écervelés, légers, qui ne pensaient qu’à s’amuser et à écouter du jazz… Or, vous nous les présentez aussi comme des gens très profonds et courageux. On dirait que vous les réhabilitez.

Mais c’est ce que j’ai voulu faire. En rendant hommage aux zazous, je rends hommage à la jeunesse française de ces années-là. Cette jeunesse a refusé qu’on lui confisque leur jeunesse. Ils voulaient continuer d’exister et faire en sorte que Paris continue d’être une fête. Ils refusent ce qu’il se passe avec les armes de leur âge, le chant, la danse, la musique, et une certaine dose d’inconscience. Ce roman est un hymne à la joie et à l’espoir.

On voit vos zazous évoluer. Ils ont 15 ans au début de la guerre et 21 à la fin.

Au fur et à mesure que la situation devient complexe et tendue, avec les assassinats, la barbarie, les trahisons, les dénonciations, les enlèvements, les camps, leurs positions évoluent. Ils se rendent bien compte qu’en continuant à faire les imbéciles, ils sont dans une forme de résistance.

Vous ne niez pas l’autre résistance, évidemment.

J’évoque bien sûr la résistance qui est armée, constituée, De Gaulle, Londres… Mais force est de constater qu’il y a eu aussi une résistance quotidienne très importante menée par des gamins et des gamines.

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A travers eux, on voit ce que devient Paris à cette période-là.

J’y tenais beaucoup. La guerre, ce n’est pas un bloc qui tombe comme ça. La guerre en 39, ce n’est pas la guerre en 44 et 45. En montrant la transformation de Paris, j’ai essayé de ne pas tomber dans les clichés habituels. Un écrivain doit travailler sur les zones grises un peu complexes et ambiguës.

Au début de la guerre, à Paris, la guerre n’était pas perceptible.

Les cinémas, les théâtres et les boites de nuit ont été rouvertes très rapidement. Les allemands sont présents, mais relativement discrets. Il y a même des consignes données par la Kommandantur pour que les soldats soient polis avec les français. Il y a une zone étrange où il ne se passe pas grand-chose et la jeunesse va se déployer dans ce Paris encore endormi. Mais la capitale va vite changer en se trouvant face à tous les travers d’un monde en guerre.

Andrex : "Y'a des zazous" (1944).

La couverture de votre livre montre une jolie fille qui fait de la bicyclette dans les rues de Paris. C’est un acte de résistance, non ?

Oui, parce qu’il y a une loi en 1942 qui interdit aux femmes faisant de la bicyclette de porter un pantalon. Elles doivent porter une jupe. Vous avez raison, c’est une forme de résistance.

Ça manque, aujourd’hui, des jeunes comme les zazous ?

Au lendemain de la tuerie du Bataclan et des terrasses de café, la jeunesse d’aujourd’hui a continué à aller dans d’autres terrasses de café. Finalement, ils se sont comportés comme les zazous d’hier. Mon fils, trois jours après ces terribles évènements, est allé assister à un concert avec ses amis. Je trouve qu’il y a là aussi, à la fois une espèce d’inconscience et une prise de position évidente chez ces ados. Eux aussi ont dit « on ne va pas se laisser faire ! »

gérard de cortanze,zazous,interview,mandorIl y a un coffret sorti chez EPM avec deux CD réunissant 50 morceaux sélectionnés par vous.

Les 50 morceaux figurent, d’une façon ou d’une autre, dans le livre. Elles sont les plus représentatives de cette époque, en versions originales et remasterisées. C’est tellement frais qu’on a l’impression que ces titres ont été enregistrés hier.

Votre maman était une zazoue, c’est une des raisons pour laquelle vous avez écrit ce livre ?

Certainement. Ma mère était à Paris à cette époque-là, elle avait 14 ans. Elle avait la chance d’avoir un père italien qui jouait de l’accordéon dans les bals du samedi soir. Il avait un petit orchestre. Toute son adolescence, elle a dansé. Les dancings et les bals populaires étaient fermés, mais il y a eu un développement des concerts de jazz pendant la guerre qui était absolument hallucinant. Le jazz et le swing étaient interdits, mais on donnait quand même des concerts dans lesquels un monde fou se rendait. C’était gai et festif. Au fond, je voulais que ce livre sur une période sombre soit un livre joyeux. Je voulais rendre la joie de vivre de ces jeunes gens.

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Après l'interview, le 24 mars 2016.

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