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13 avril 2016

Benoît Doremus : interview pour En Tachycardie

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Comparaison n’est pas raison, je sais bien, mais pour moi, Benoît Dorémus est l’héritier légitime de Renaud. En moins écorché vif, il me semble… quoique. Sophie Delassein, dans Le Nouvel Obs, va encore plus loin : « Benoît Dorémus appartient à une lignée que l'on pourrait ainsi présenter : petit-fils adoptif de Brassens, neveu rêvé de Souchon et Le Forestier, fils caché de Leprest, ami d'enfance possible d'Alexis HK, de Vianney, d'Agnès Bihl. » Rien que ça!
Si Benoît Dorémus ne peut nier ces filiations, en trois albums, il propose sa propre poésie et sa propre révolte douce. Le dernier en date est un joyau. Il ressemble bien à son titre En Tachycardie : un cœur qui vibre, qui s’emballe, un peu comme sa vie ces dernières années.

C’était donc le moment de le rencontrer de nouveau (sa première mandorisation en 2007 est ici, la seconde en 2010 est ). Ainsi fut fait le 3 mars dernier, dans un magasin de guitares.

benoît dorémus,en tachycardie,interview,mandorMot (raccourci) de Benoît Dorémus à propos de En Tachycardie :

Ce titre ne reprend pas l’une des chansons, pourtant il leur colle à toutes. Comme si cet état physique, ce symptôme de vigilance et de désarroi était un pays, un continent à part entière, où le cœur bat trop vite et trop fort, et qu’il m’a semblé traverser ces dernières années.

Trop fort, à cause des filles. Enfin, à cause de l’amour. Enfin, à cause de l’amour quand il s’arrête et vous cloue sur place. Trop vite, à cause des questions qui tournent constamment dans nos esprits comme des petits vélos agaçants. Il y a ce que le monde attend de nous, il y a ce qu’on attend de nous-mêmes, il y a ce qu’on attend du monde, et on doit se débrouiller comme ça.

Pour qu’il batte un peu moins durement, on peut être tenté par les anxiolytiques, ils sont là pour ça non ? « 20 milligrammes » est une chanson importante pour moi. J’ai mis du temps à mettre ce thème en chanson, or j’en avais besoin, dans le fond comme dans la forme.

J’ai composé l’intégralité de ces 14 titres, sauf 2, ce qui fait 12. A ma grande fierté, je dois la musique de « Ton petit adultère » à Maxime Le Forestier et celle de « Lire aux chiottes » au duo d’Archimède.

Il faut que j’évoque le plaisir que j’ai eu à travailler avec benoît dorémus,en tachycardie,interview,mandorPolérik Rouvière, qui signe la réalisation de ce disque. Je lui parlais de Rodriguez pour les cuivres, d’Eminem pour l’intensité, des Beatles pour les batteries, de Gainsbourg pour les basses, de MGMT pour les claviers, de Dylan, d’Ennio Morricone, de Feist, que sais-je encore... Son travail a été de me faire taire au bout d’un
moment, et de faire en sorte que mes chansons ne ressemblent qu’à moi. J’ai trouvé avec lui le son que je cherchais depuis longtemps.

Pour finir, je ne peux passer sous silence ce jour d’août 2015 où j’ai trouvé Alain Souchon en personne sur mon paillasson ! J’explique. Avec une gentillesse déconcertante, il avait accepté de venir expressément dans mon petit appartement enregistrer sa si belle phrase « Tu la voyais grande et c’est une toute petite vie », pour le titre « Dernièrement (acte V) ».

De battre, mon cœur ne s’est pas arrêté.

benoît dorémus,en tachycardie,interview,mandorInterview :

Cinq ans entre ton dernier disque et celui-ci. As-tu trouvé le temps long ?

Oui. S’il y a eu un peu de frustration, il y a eu aussi plein d’évènements qui ont ponctué cette attente. J’ai notamment fait beaucoup de concerts. Mais discographiquement parlant, ce n’est pas passé vite. Je ne peux pas dire que j’ai passé cinq années délicieuses à attendre.

Je te le dis à chaque fois que je te vois, mais je ne comprends pas que tu ne sois pas plus reconnu et soutenu.

Je me suis longtemps demandé pourquoi il en était ainsi, mais franchement, aujourd’hui, je cesse de me poser la question. J’ai une très belle reconnaissance des gens qui font ce métier, Renaud dans un premier temps, puisque c’est lui qui a produit mon premier album Jeunesse se passe, puis Francis Cabrel quelques années plus tard. J’ai tendance à dire que Renaud m’a découvert et que Cabrel m’a relancé. « Il a découvert mon travail lors des Rencontres d’Astaffort auxquelles j’ai participé en 2013, puis a eu dans les mois qui ont suivi d’autres occasions de m’écouter. Il m’a alors invité à passer une semaine avec lui dans son studio. Rien que ça. J’ai profité de ses suggestions très avisées, de ses guitares très avisées aussi, de sa gentillesse. Francis joue du banjo sur « Aïe ouille » et chante avec moi en clin d’œil dans le dernier refrain de « Dernièrement (acte V) ». Il faut dressez l’oreille… Non seulement on a travaillé dur, mais en plus, on a bien rigolé. Et rigoler, y compris de moi-même, c’est peut-être ce que je préfère au monde, vous savez. Peu après, lorsqu’il m’a proposé d’assurer toutes les premières parties de sa nouvelle tournée, j’ai tout fait pour que l’album soit prêt pour ce rendez-vous avec son public. J’ai cessé d’attendre les maisons de disque qui ne l’ont d’ailleurs pas vraiment remarqué ».

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Benoît Dorémus chez et avec Francis Cabrel.

benoît dorémus,en tachycardie,interview,mandorOn s’habitue à côtoyer ces deux légendes de la chanson française ?

Il y a toujours un moment dans la journée où je fais un pas de côté et où je me dis « tu réalises ce que tu es en train de vivre ? » Je sais qu’il y a plein de gens qui donneraient beaucoup pour vivre ça, ne serait-ce qu’une heure. Cela dit, je ne suis pas tétanisé par le trac, l’enjeu ou qui ils sont, au contraire. Je ne dis pas oui à tout. Cabrel et Renaud aiment bien qu’on leur résiste un peu. Très vite, avec Renaud, nous nous sommes engueulés et boudés plein de fois. Cabrel, lui, est économe en mot. Il est plus calme. Ce sont des gens que j’admire énormément, mais une fois que nous sommes dans le concret, on ne peut pas être dans un état de vénération totale sinon, il est impossible de travailler. Je tiens également à préciser qu'il y a un autre grand artiste qui est très présent dans ma vie, c'est Maxime Le Forestier. Il est  toujours là quand j'ai besoin de conseils...

Justement, tu as fait récemment la première partie de Francis Cabrel pendant trois mois et cela s’est super bien passé.

J’ai fait 45 dates avec lui. C’était énorme !

Bande annonce d'En Tachycardie.

Ressens-tu de la douleur de ne pas être plus accepté et aimé ?benoît dorémus,en tachycardie,interview,mandor

J’ai surtout ressenti de la culpabilité quand j’étais dans de grosses maisons de disque. Eux te parlent de ventes de disques et ça te met une pression de dingue. J’ai très mal vécu ça. Je fais partie des 95 % de chanteurs de ma génération qui font leur métier en vivant bon an mal an de leur métier. Et il y a les 5% qui cartonnent.

Au final, n’est-ce pas mieux de faire tout soi-même ?

Il y a le pour et le contre. C’est difficile de se passer de tout un tas de métier. Franchement, les métiers des maisons de disques me manquent. Je fais tout moi-même et quand je dis tout, c’est tout. Je suis allé chercher les disques à l’usine, je les ai envoyés aux 800 personnes qui l’ont préacheté sur KissKissBankBank, alors que j’étais en pleine tournée avec Cabrel. Cela fait neuf mois que j’ai des  journées de 12 à15 heures par jour. Je donne physiquement de ma personne. Je me transforme en producteur, en juriste, en attaché de presse, en administrateur, je signe les chèques… j’en passe et des bien pires.

Quelle énergie bousillée au lieu de créer !

C’est vrai que tout ceci est au détriment de la création. Je t’avoue que j’ai hâte de retrouver l’artiste qui sommeille en moi, qui a envie d’écrire, de trouver l’inspiration. Pour nous, chanteurs des années 2010, il faut tout faire soi-même.

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Benoît Doremus, Gaël Faure et Mandor. Interview en avril 2015.

As-tu eu la tentation de baisser les bras ?

Oui, il y a trois ans, quand j’ai vu que personne ne s’intéressait à cet album, qu’aucune maison n’en voulait. Je ne voyais pas comment l’enregistrer. Il faut de l’argent pour faire les choses bien, c’est le nerf de la guerre. « Après deux albums en major, j’ai mis un moment à m’adapter aux évolutions de mon métier. Je me suis senti perdu et découragé bien des fois, j’ai mal vécu cette attente compliquée commune à bien des chanteurs de ma génération. Heureusement, il y a la scène pour faire vivre les chansons, il y a le soutien du public, et les coups de pouces de compères comme Renan Luce, Alexis HK ou Oldelaf. »

Je sais que tu as hésité à demander de l’argent sur un site participatif.

Oui, mais c’est mon manager qui a eu les mots qu’il fallait pour me décoincer. Il m’a dit : « Benoît, c’est juste du préachat. Les gens qui t’aiment bien, qui te connaissent, achètent maintenant ton disque et il ne sort que dans six mois. Rien de plus. S’ils ont envie de donner plus des 15 euros qu’ils auraient donnés à la Fnac, ils le peuvent. Ils ont la possibilité d’avoir des petits cadeaux de ta part, tu ne voles personne… » Il a fini par me décomplexer et j’ai accepté de rentrer dans ce système. J’ai remarqué que les gens sont contents d’avoir ce lien avec l’artiste…  J’ai atteint en 24 heures une somme que j’attendais sur un mois. Ca fait énormément de bien et c’est très gratifiant. « La somme finale m’a non seulement permis d’enregistrer en toute indépendance mais m’a aussi fait prendre la mesure de l’attente du public pour la suite de mes histoires. J’ai foncé en studio ».

Clip de "Bêtes à chagrin", réalisé par Thierry Teston avec Valentine Atlan. Montage Nicolas Elie.

Les chanteurs sont-ils tous des « bêtes à chagrin » ?

Dans cette chanson, je mets en garde. Attention ! Les artistes dans leur quotidien, hors micro et hors caméra ne sont pas forcément ceux que l’on fantasme. Ils peuvent faire du mal car un artiste est quelqu’un qui est hanté, qui est un peu prisonnier de son intériorité et de ses questionnements. Y a-t-il de la place pour de l’amour dans le cerveau déjà bien encombré d’un artiste ? J’ai essayé de mettre de l’humour, de la tendresse et de l’autodérision dans cette chanson. Il y a des clins d’œil à des artistes que je fréquente.

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Benoît Dorémus et Renaud.

J’ai pensé à Renaud, évidemment.

Renaud est clairement une bête à chagrin. C’est la personne la plus complexe que j’ai croisé dans ma vie. Francis Cabrel, lui, a l’air plus maître de ses émotions.

Un artiste est différent des autres ?

Oui, mais ça devient une douleur. J’utilise cette douleur et j’en fais du second degré pour que mes chansons ne soient pas plombantes. Un artiste est quelqu’un qui est plus sensible que la moyenne, dont le boulot est de faire en sorte que cette sensibilité résonne chez ceux qui l’écoutent. On transforme notre sensibilité en art.

Ton album sort des sentiers battus et il est très varié.

J’essaie de varier les plaisirs et de ne pas faire que de la chanson française en octosyllabe tout le temps, d’une chanson à l’autre. Même si ma famille reste la chanson, j’aime me diriger vers le hip-hop ou explorer d’autres planètes musicales. Je fais en sorte qu’on ne s’emmerde pas, ce qui me fait chercher des astuces dans la forme.

"Brassens en pleine poire", live en première partie de Francis Cabrel.

Dans certaines chansons, il faut gratter pour saisir le propos. On y parvient toujours, mais au bout de quelques écoutes.

J’aime bien qu’il y ait à manger au niveau du texte et que l’on n’ait pas tout compris à la première écoute. J’y tiens. Il y a toujours une histoire, un fil conducteur et une chute… mais toujours une deuxième couche.

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Pendant l'interview...

Tu t’amuses en écrivant ?

Je m’éclate. C’est le moment que je préfère. Parfois, c’est un peu dur parce que je ne trouve pas, alors je cherche, je retourne… et je finis par trouver. Tant que je sais que je suis sur une bonne chanson, le temps, le travail et la patience ne me dérangent pas. Au contraire.

benoît dorémus,en tachycardie,interview,mandorSais-tu quand une chanson est terminée ?

Quand j’estime qu’une chanson est terminée, je la joue à trois copains. J’ai des cobayes comme Renan Luce, Alexis HK (voir photo à gauche), Renaud et même Cabrel. Leur opinion compte énormément. Mais après ces appréciations, elle est validée, tamponnée, cachetonnée, quand la chanson traverse et réussit l’épreuve de la scène.

Un artiste fait du bien au gens. As-tu conscience  de l’importance de son rôle dans la société?

Pas assez, même si on me le dit parfois. C’est vrai que si je pense au bien que m’ont fait Alain Souchon, Renaud, Eminem, les Beatles ou Dylan, je ne me dis jamais que moi, je peux procurer la même chose à des gens. J’ai l’impression que c’est trop beau pour être vrai. Si mon travail peut faire du bien, je suis le plus heureux des hommes.

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Après l'interview, le 3 mars 2016.

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