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10 mars 2016

Thibaut Derien : interview pour J'habite une ville fantôme

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(Photo : Arno)

J’ai connu Thibaut Derien comme chanteur. Il écrivait et composait des chansons biens ciselées. Je l’avais interviewé à cette époque et il m’avait paru très sympathique. Un jour, il a arrêté. C’est con. 

Je l’ai retrouvé plus tard comme collaborateur de CD’Aujourd’hui. Il filmait, moi je posais des questions aux artistes. Je n’arrêtais pas de lui dire que je trouvais la situation incongrue parce que j’aurais pu tout aussi bien lui poser des questions… étant donné que je n’ai jamais cessé de le considérer comme chanteur.

Et voilà que, récemment, je le retrouve comme photographe avec sa série Sur scène dans une minute !. Il prenait en photo des artistes dans leur loge, une minute avant leur entrée sur scène. De sacrés moments de vérités.

Les gens doués dans toutes les activités artistiques sont un peu agaçants. Voire, ils m’énervent. Mais, bon, j’ai craqué quand j’ai vu son livre (et donc ses photos) de J'habite une ville fantôme (aux éditions du Petit Oiseau). Une mandorisation s’imposait.

Le 4 février dernier, dans un café parisien, puis à l’agence, Thibaut Derien s’est prêté au jeu des questions-réponses, comme si nous ne nous connaissions pas…

j'habite.jpgPrésentation du livre :

J’en avais marre de la capitale. Trop de bruit, trop de gens. Et puis je ne supportais plus mes voisins. Je voulais changer d’air, et surtout de vie. Je passais le plus sombre de mon temps affalé dans mon canapé, à refaire non pas le monde, mais l’endroit idéal où m’installer. Je m’imaginais alors vivant dans un petit village à la campagne, mais pour y avoir grandi, je savais déjà que les grands espaces n’étaient pas faits pour moi. Je me voyais repartir à zéro au bord de la mer, mais le vent et le cri des mouettes m’ont toujours tapé sur le système. Bref, je tergiversais.
Je me suis donc longtemps demandé où poser ces valises que je n’avais pas encore faites, jusqu’au jour où je suis tombé dessus, par hasard. Une ville sans voiture ni habitant, sans bruit ni mouvement, calme comme la campagne, reposante comme l’océan, mais sans nature.
Aujourd’hui je me promène en silence dans ces rues rien qu’à moi, où je n’ai qu’à me servir, où tout me tend les bras. Au début je me suis bien posé quelques questions : que s’était-il passé ici et qu’était devenue la population ? Exode rural, catastrophe naturelle, cataclysme écologique, peu importe finalement. Avec le temps j’ai appris à ne pas bouder mon plaisir, et la seule chose qui m’inquiète désormais, c’est de savoir combien de temps cela va durer. Je tue le temps, qui ne passe plus vraiment par ici, en imaginant toutes ces vies passées derrière ces volets fermés, ces rideaux de fer tirés.
Je suis comme perdu sur une île déserte, sauf que je n’ai pas envie que l’on me retrouve.
J’habite une ville fantôme.
Thibaut Derien

L'artiste :

Auteur et interprète de quatre albums (de chansons, pas de photos), Thibaut Derien a aujourd'hui troqué la musique et les mots pour le silence et l'image. Après dix années consacrées à la chanson, il retourne pleinement à sa première passion, la photographie. Sa série J'habite une ville fantôme a d'ailleurs vu le jour pendant ses tournées, tandis que la dernière, Sur scène dans une minute !, le ramène irrémédiablement aux salles de spectacle.

Il vit et travaille dans sa ville fantôme.

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P1000488.JPGInterview :

Je t’ai connu chanteur, mais en fait, tu as été photographe avant d’entamer cette carrière.

Depuis le lycée, je voulais être photographe. J’étais en pension, je me sentais un peu seul. Je travaillais dans un magasin de photos, et un jour, le patron m’a offert un appareil photo. J’ai commencé à photographier tout ce qui bougeait et j’ai vite considéré que c’était un bon compagnon de jeu. Je photographiais mon quotidien, mes promenades, mes voyages, mes week-ends... Cela me permettait de rendre ma vie plus intéressante. Ma première série était constituée de photographies d’animaux morts sur la route. Je trouvais cela très esthétique, très graphique.

Ensuite, tu es parti à Cannes pour faire « filmeur ».

J’ai répondu à une petite annonce, j’avais 19 ans et une sérieuse envie de bouger. Je faisais des photos de gamins sur les plages, je leur donnais un ticket et ils devaient venir récupérer les clichés dans un magasin.

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Après, tu es revenu à Paris.

Oui, avec la réelle ambition de devenir photographe. Mais je n’ai trouvé que des petits boulots.

Plus tard, tu as tenu un bar.

C’est là qu’est née ma passion pour la musique parce que j’organisais des concerts. J’avais 21 ans et j’étais le plus jeune patron de bar de France. Cela m’a permis de ne pas faire mon service militaire puisque j’étais chef d’entreprise.

Comme ton bar ne marchait pas la semaine, tu bossais pour Luc Besson.

Il cherchait des jeunes qui connaissaient la région pour la préparation d’un film. J’ai frappé à la porte et j’ai été embauché. J’ai travaillé pour lui trois ans. Pour Jeanne d’Arc, je suis allé même allé jusqu’en République Tchèque. J’étais stagiaire régie. C’était un boulot un peu ingrat.

Après tout ça, la chanson est arrivée dans ta vie.

Quand je tenais mon bar, voir les autres chanter m’a donné envie d’écrire des chansons. J’ai rencontré un guitariste et pendant les après-midi creuses nous nous sommes composés un petit répertoire. On est monté à Paris et on a continué à travailler des chansons ensemble. On a fini par chanter le soir dans certains cafés concerts. Au bout de six mois, on a envoyé une maquette aux Chantiers des Francofolies. En 2001, nous avons été acceptés là-bas, du coup, les programmatrices nous ont programmées sur la scène des découvertes l’année suivante. C’est là que j’ai rencontré le producteur et éditeur de spectacle, Max Amphoux. On a gagné le Prix Adami, on a signé avec Max et distribués par AZ. Ma carrière de chanteur a duré 10 ans.

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Un jour, tu as arrêté la musique. Et je t’ai demandé plein de fois de ne pas. 

Il ne faut jamais dire jamais, mais ça fait six ans que je n’ai pas écrit une chanson. Depuis que ma fille est née, je n’en ressens plus le besoin. Même écrire pour les autres, je  n’y parviens pas. Ce que je faisais n’était pas très gai. Maintenant que je suis heureux, je n’ai plus d’inspiration.

Nous nous voyons pour la sortie de J’habite une ville fantôme. Toutes ses photos représentent 10 ans de travail et de recherche. Où as-tu trouvé toutes ses devantures vieillottes de magasins ?

Ça a commencé à l’époque où j’étais en tournée. Il y avait beaucoup de centres culturels de petits villages qui programmaient des artistes comme moi. Entre le moment où on arrive et le concert du soir, il y a beaucoup de temps à tuer, voire une après-midi entière. Je me baladais donc avec mon appareil photo. La première fois que j’ai vu une vieille vitrine comme ça, j’étais loin de me douter que l’histoire allait durer autant d’années. Je trouvais cela graphique et émouvant. Quand j’ai arrêté de chanter, j’ai continué à voyager. Mais, je ne prenais jamais l’autoroute, je me promenais sur les départementales et m’arrêtais pour rechercher de vieilles devantures. 

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Cette série de photos m’a rendu très nostalgique.

Comme j’ai vécu à la campagne, j’ai connu tout ça et donc, évidemment, c’est une réminiscence de mon enfance. Et, certaines personnes âgées qui viennent à mon expo ont les larmes aux yeux.

C’est ce que tu veux provoquer ? De l’émotion…

Ces façades de boutique, ce n’est pas seulement le commerce qui ferme, c’est vraiment le lien social entre les gens qui disparait. C’est ça qui me touche le plus. Les villages français se meurent de plus en plus. Un épicier qui ferme, ce sont des vieux à qui on enlève la dernière conversation de la journée…Ces photos rappellent que l’on a changé nos modes de consommation. Les centres commerciaux sont les premiers tueurs de ces boutiques de village.  

Pourquoi n’y a-t-il pas de textes qui accompagnent tes photos. Pourquoi ?

J’aurais pu effectivement parler du contexte politique et économique, mais au final, j’ai préféré que chacun ait sa propre lecture de ses photos. Je ne voulais pas qu’on les regarde que de manière engagée, alors qu’elles sont souvent drôles et poétiques.

Tu as gagné quelques prix avec cette série de photos, dont lauréat SFR Jeunes Talents en 2013, et tu as fait quelques expos, comme au Grand Palais dans le cadre de Paris Photo.

Tout cela m’a incité à tout abandonner pour n’exercer que cette activité. Et je dois dire qu’à présent, je me sens un homme libre et sans obligation.

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Après l'interview le 4 février 2016, à l'agence.

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